LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
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EN ANGLETERRE
Le président de la République, se rendant à Londres, a quitté Paris lundi dernier, à onze heures du matin, par la gare Saint-Lazare, pour Cherbourg où il est arrivé à cinq heures de l'après-midi. La grande ville maritime était en fête lorsqu'un pénible accident vint troubler la joie patriotique de tous. Au fort du Roule, où étaient tirées les salves en l'honneur du président, une explosion de gargousses, atteintes par une étoupille enflammée, faisait parmi les artilleurs neuf victimes, dont deux morts. Le ministre de la Marine, M. Raudin, se rendit de suite sur les lieux du sinistre, visita les blessés et commença lui-même l'enquête. Le lendemain matin, à sept heures, le cuirassé Courbet, portant M. Raymond Poincaré, le ministre des Affaires étrangères, M. Stephen Pichon, et leurs suites, quittait la rade avec son escorte de croiseurs et faisait route pour l'Angleterre...
Sur l'arrivée et sur le séjour du président de la République française chez la nation amie nous avons reçu les notes suivantes de notre collaborateur Gustave Rabin qui s'était rendu directement à Londres.
UN DÉBUT SENSATIONNEL
Londres, 24 juin.
L'Empress, le véloce steamer du South Eastern and Chatham Railway, venait à peine, hier soir, par un morne crépuscule, de quitter, lourd de foule, les jetées de Boulogne, qu'un tout petit nuage, au ras de l'horizon, vers le nord-est, s'éleva dans le ciel de cendres où s'éteignaient de mourantes braises. Des yeux errants, dans l'inaction de la trop courte traversée, l'avaient remarqué et ne le quittèrent plus: tout est événement sur la mer calme. Il grandit, s'assombrit, s'éparpilla bientôt en trois panaches, que le vent échevelait sur les flots gris comme des crinières. Alors, les regards exercés devinèrent: trois navires de guerre s'avançaient dans la direction même de la route que nous suivions. Et, des qu'on les eut signalés, toute l'attention du bord se tendit vers eux, indifférente aux blancs voiliers glissant d'un vol lent vers le port, aux steamers affairés et haletants. On n'eut plus d'yeux que pour ces trois men of war qui s'en allaient à tirage forcé, vers Portsmouth, grossir la flotte assemblée pour accueillir, impressionnante garde d'honneur, aux rives du Royaume-Uni, le président de la République française: ce fut le premier indice que j'eus des fêtes qui se préparaient.
Et l'on interrogeait les matelots; et l'on suivait avec amour dans leur course écumante les trois navires qui, rapidement, s'avançaient, révélant peu à peu à la vue l'édifice savant de leurs mâts militaires, et la masse formidable de leurs coques. Tous les coeurs battaient à l'unisson, pour ces monstres de fer, d'une commune ferveur. On eût souhaité volontiers qu'un accident, une avarie, retardât un moment la marche de l'Empress, afin de les pouvoir admirer de plus près. Jamais je n'ai mieux compris qu'à ce moment quelle passion ardente attache, rive à sa marine, sauvegarde, égide du home, la nation britannique tout entière, du premier gentleman du royaume au dernier des cockneys.
Pavoisement et décoration de certaines rues de Londres, en l'honneur de la visite présidentielle.

M. Poincaré accompagné par le roi George à sa résidence du palais de Saint-James (24 juin).

Je suis sûr que, dans l'opinion de beaucoup d'Anglais, la réception à Portsmouth du président Poincaré par le prince de Galles revêt une importance autrement singulière que les différentes cérémonies qui vont se dérouler à Londres.
Et d'abord, c'est un début sensationnel, et par tout le pays attendu avec une tendre impatience, le premier acte public du jeune héritier du trône, que cette mission de haute et raffinée courtoisie qui lui a été confiée. Qu'il dût s'en acquitter à merveille, le loyalisme britannique n'en pouvait douter, certes. Mais comme on va savourer les moindres détails de cette matinée historique, depuis l'apparition, au faîte de la tour du sémaphore, qu'à 11 heures, guettaient tant d'yeux émus, du pavillon du prince, jusqu'au débarquement, à Victoria-Station!
L'ARRIVÉE A LONDRES
Il fait nébuleux, comme disait cette jeune personne dont parle quelque part Tallemant des Réaux. Mais nébuleux vraiment, sans l'espoir même d'un rayon.
Dans cette atmosphère en demi-teinte flottent, avec une allégresse tempérée, des drapeaux, des flammes autant que Londres, ville correcte et retenue même en ses enthousiasmes, en peut bien arborer: c'est-à-dire que les divers parcours que doivent suivre, en ces trois jours de réjouissances qui commencent, les cortèges officiels sont pavoisés à profusion, bordés de mâts, d'écussons, fleuris de vasques verdoyantes. Des banderoles se tendent dans le ciel calme, dont certaines, à côté des traditionnels souhaits de bienvenue, arborent quelques inscriptions plus libres et d'autant plus touchantes.
Quelques balcons, aussi, s'égaient de pavillons, mais on sent que l'initiative personnelle n'a pas songé à lutter avec la munificence officielle: la sympathie britannique se traduira d'autre manière. Il est un, toutefois, de ces drapeaux, qui induirait, si l'on était de loisir, à quelques réflexions: au fronton triangulaire de l'hôtel familial des Wellington, dans Piccadilly, s'éploient, flambant neuves, nos trois couleurs. Le grand ancêtre de Waterloo, qui veille, sur son cheval de bronze, au seuil de la seigneuriale demeure, semble rêver.
L'énorme métropole, par ailleurs, a gardé son aspect de tous les jours, et les foules s'y hâtent silencieuses, flegmatiques, comme de coutume.
Vers 2 heures, pourtant, quelque mouvement se dessine aux abords de Buckingham palace et de la gare de Victoria, toute proche, allées et venues de troupes et d'équipages, et les premiers curieux s'approchent, comme hésitants; les policemen commencent à s'occuper de faire régner l'ordre, le bel ordre anglais.
Sous le hall immense de Victoria-Station, on a roulé, de l'autre côté du quai où doit arriver le train présidentiel, une bizarre estrade, un wagon plate-forme, sur lequel on a édifié un plancher, des mains courantes toutes drapées de bleu, de blanc, de rouge: c'est de là que la presse, les photographes, les tourneurs de cinématographes assisteront à la première entrevue du président de la République avec le roi George V.
Mais ils ont devant eux une imposante haie de bonnets à poil: la compagnie de la garde irlandaise qui doit rendre les honneurs est arrivée déjà avec son enseigne amarante, sa musique, son chien, grand lévrier aux poils rudes que tient en laisse un boy tout chamarré de passementeries blanches mouchetées de trèfles noirs.
Dans les fermes vert d'eau de la moitié de la gare, celle qui se présentera aux yeux du président à sa descente de wagon, frissonnent, aux courants d'air, autour de l'étendard royal, des pavillons multicolores.
Nous avons, pour nous distraire en attendant l'événement, l'arrivée du «carrosse d'État» à caisse pourpre, armorié de l'écusson surchargé du Royaume-Uni, avec ses piqueurs, ses laquais tout en or, des voitures de la cour et des automobiles pour la suite; --jusqu'au van pour les bagages. Mais l'attente est si longue, que le porte-enseigne de la garde, lui-même, se fatigue de l'immobilité. Et le voilà, son étendard sur l'épaule, comme un fusil, faisant les cent pas, flanqué des deux sous-officiers, sabre au clair, qui l'encadraient au front de la compagnie. A un signal, à grandes enjambées ils reviennent, se remettent au poste.
Et tour à tour nous voyons arriver le feld-maréchal sir John French, le duc de Connaught, le prince Arthur son fils, l'amiral prince Louis de Battenberg, «premier lord de la mer», d'autres généraux encore, d'autres amiraux, puis des ministres: M. Asquith, sir Edward Grey...
La reine Mary et la reine-mère Alexandra, le 25 juin, dans leur voiture fleurie.

Un commandement bref, un bruit d'armes, le God save the King qui éclate: voici le roi, tout seul dans une Victoria attelée de deux nobles bêtes. Cinq minutes plus tard, le train présidentiel, d'un roulement mourant, entre sous le hall, sa machine jonchée, à l'avant, de verdure et de fleurs, son corselet noir cerclé, pour la circonstance de tricolore, son tender chargé de charbon peint en blanc; et elle s'appelle la France.
M. Raymond Poincaré à l'hôpital français de Londres.

M. Poincaré. M. Gambon. Lady-Mayoress. L'arrivée au Guildhall: après les présentations, M. Poincaré, accompagné par le duc de Connaught, passe la garde en revue.

Cette première entrevue du roi avec le président fut empreinte d'une évidente et chaleureuse cordialité; aux accents de la Marseillaise, on ne vit que deux sourires, on devina des mots charmants. Un clair soleil, perçant enfin la nue, illuminait le haut vitrage, et, blond, frêle et fin dans son uniforme de marin, tout gracieux, tout heureux, le prince de Galles traversait cette scène d'histoire comme l'image même de l'éternellement jeune espérance.
Le grand carrosse de gala, capitonné de satin cerise s'éloigna, emportant le roi et le haut représentant de la République française. On n'entendit plus dehors qu'une galopade, des vivats lointains.
DES FÊTES.--AU GUILDHALL
25 juin.
Le premier après-midi du président fut consacré aux visites au roi et à la reine, à Buckingham palace; à la reine Alexandra, à Marlborough house où le président eut l'honneur de rencontrer l'impératrice douairière de Russie; au duc et à la duchesse de Connaught, à Clarence house. Après quoi avait lieu, à l'ambassade, la réception de la colonie française. La journée se termina par le «banquet d'État», le dîner officiel à Buckingham palace, où furent prononcés, par le roi et le président, des toasts empreints de la plus chaleureuse cordialité.
Ce matin, par le même temps gris que la veille, mais qui, aux approches de midi s'illumina joyeusement, à travers des rues doublement en fête--car c'était le cinquante-deuxième anniversaire du premier voyage en Angleterre de la reine Alexandra et l'on vendait en son honneur au profit d'oeuvres de bienfaisance de fraîches églantines roses dont se parait toute boutonnière--ce matin, donc, le président de la République allait porter ses hauts encouragements aux diverses oeuvres françaises de Londres: hôpital, institut français, home des institutrices, avant de se rendre à la réception et au banquet du Guildhall, l'une des solennités les plus sensationnelles et les plus caractéristiques de toute visite officielle à Londres.
Dans le cadre vénérable et d'une sobre beauté de la vieille maison de la corporation de Londres, la fête se déroula selon les rites immuables en usage depuis tant de siècles. Elle eut grand caractère.
Ce fut d'abord la suite des présentations au lord-maire, sir David Burnett, dans la bibliothèque, de ses invités,--tout ce que Londres et l'Angleterre comptent d'illustre! Puis la réception de M. Raymond Poincaré, salué, à l'arrivée, d'enthousiastes bravos; le vote par le Conseil, réuni en séance devant une assistance de huit cents personnes, de l'adresse traditionnelle, et la remise du coffret contenant le précieux parchemin sur lequel elle est enregistrée; enfin, le banquet somptueux, abondant, dans le hall gothique dont chaque pierre, chaque dalle, évoque un souvenir. Gustave Babin.
LE VOYAGE PRÉSIDENTIEL A LONDRES.--Au Guildhall (25 juin) avant le banquet: lecture protocolaire, devant le Conseil réuni en séance, d'une adresse à M. Raymond Poincaré. --Phot. Chusseau-Flaviens.

Le banquet au Guildhall: au fond, sous le dais, à la droite du lord-maire en costume d'apparat, M. Poincaré; à gauche du lord-maire, la lady-mayoress.

Les manifestations populaires sur le passage du Président: entre le palais de Saint-James et le Guildhall M. Poincaré reçoit une adresse du maire du quartier de Holborn. LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE EN ANGLETERRE

FAUNE D'AFRIQUE Dans une clairière, une femelle d'éléphant, aux défenses longues et minces, broute l'herbe nouvelle. Phot. du Dr Em. Gromier.

FAUNE D'AFRIQUE Un éléphant surpris dans tout le naturel de ses gestes par le zoologiste-photographe. C'est un mâle de grande taille qui, après avoir rompu d'un coup de trompe une branche de mimosa, recueille avec patience les gousses qui jonchent le sol et agite sa queue en témoignage de satisfaction. Phot. du Dr Em. Gromier.
