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L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913

LE NAPOLÉON DU JOURNALISME

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UNE GRANDIOSE ENTREPRISE: LA PAPETERIE DE GRAND-FALLS

Il y a six ans, l'homme que ses compatriotes appellent pittoresquement le «Napoléon du journalisme», lord Northcliffe, directeur du Times, fondateur des deux journaux aux plus grands tirages d'Angleterre, le Daily Mail et le Daily Mirror, et d'une soixantaine d'autres publications, s'avisa un beau matin que ses journaux consommaient annuellement une quantité de papier dont le prix d'achat se chiffrait par millions de francs, que l'épuisement des sources de matière première, la pulpe des forêts norvégiennes, augmenterait rapidement ce tribut formidable, et qu'il trouverait profit et sécurité à fabriquer lui-même son papier, audacieux projet dont l'exécution coûterait une bagatelle: trente-huit millions de francs!

L'Anglo-Newfoundland Development Company venait au monde, dotée d'un apanage princier: 5.500 kilomètres carrés couverts de forêts vierges où abondaient les essences propres à la fabrication de la pulpe à papier, et que traversaient des chapelets de lacs et de rivières qui en faciliteraient singulièrement l'exploitation. Terre-Neuve, cette vaste solitude dont l'intérieur était encore en partie inexploré, allait devenir la rivale des pays Scandinaves, et réclamer sa place sur le marché mondial du papier.

L'immense domaine était admirablement choisi pour servir d'emplacement à une usine qui serait avant longtemps la plus grande fabrique de pulpe et de papier du monde. Bondissant de cascades en cascades, le fleuve des Exploits offrait une mine inépuisable de «houille blanche», et ce fut par la mise en valeur de ce réservoir de forces naturelles que débuta la grandiose entreprise: une digue de 466 mètres de long, haute de 8 mètres, épaisse également de 8 mètres à la base, barra bientôt le lit du fleuve, constituant au-dessus des premières cascades un immense bassin capable d'alimenter en toutes saisons deux conduites gigantesques, deux formidables tubes d'acier de 717 mètres de longueur et 5 mètres de diamètre.

Quatre ans après la prise de possession de ces forêts vierges, lord Northcliffe pouvait inaugurer, en présence du gouverneur de Terre-Neuve, cette merveille de l'industrie qu'est Grand-Falls, avec ses machines qui dévorent chaque jour cinquante mille arbres pour les transformer en pâte à papier. En même temps que l'usine colossale, une ville avait surgi du sol, ville d'ingénieurs et d'ouvriers qui comptait dès sa naissance trois mille âmes, cinq églises, deux écoles, un hôpital, un théâtre, une maison commune, un hôtel et un club. Et, miracle d'activité, une voie ferrée, longue de 33 kilomètres, la reliait déjà à Botwood, le port maritime le plus rapproché, où des quais attendaient les navires qui viendraient bientôt charger leurs premières cargaisons de pulpe et de papier.

Sans exposer ici la technique de ce dernier-né de la grande industrie qu'est la fabrique de la pulpe de bois, contentons-nous de commenter notre série de photographies qui reconstitue pittoresquement la transformation du sapin en papier à journaux, telle qu'elle se déroule, d'un bout de l'année à l'autre, dans le domaine de Terre-Neuve.

Répartis par campement, les bûcherons commencent par tailler un chemin à travers la forêt entre la coupe et la nappe d'eau (lac ou rivière) la plus rapprochée. Tous les arbres d'une certaine grosseur sont abattus et dépouillés de leurs branches. L'abatage est conduit scientifiquement, d'après des méthodes qui découlent des enseignements des meilleures écoles forestières d'Europe: les troncs abattus sont immédiatement remplacés par de jeunes plants, si bien que l'exploitation du domaine de Grand-Falls, loin d'être une oeuvre de dévastation, a pour résultat indirect d'embellir les forêts en y laissant pénétrer plus d'air et de lumière et en favorisant ainsi la croissance des arbres épargnés. Dès que la première neige de l'hiver a nivelé les chemins, des attelages de chevaux traînent les troncs jusqu'à l'entrepôt fluvial. On les y entasse par piles énormes, en attendant le printemps et le dégel. Puis, quand la débâcle a rendu la vie aux torrents, on provoque l'écroulement de ces piles, et c'est par milliers que le courant entraîne les arbres à travers rapides et cascades jusque dans les eaux du fleuve des Exploits, où ces milliers se comptent désormais par millions.

Les troncs forment alors une île flottante qu'il s'agit de conduire aux abords du moulin, situé à une distance qui peut atteindre 100 kilomètres, en raison des innombrables boucles du fleuve. Une équipe de vingt à vingt-cinq hommes, montée dans une grande pirogue appelée du nom indien de wanagan, suit de près cette masse mouvante, la pousse et la conduit comme des bergers font d'un troupeau; et c'est un spectacle émotionnant et pittoresque que de voir ces rudes Terre-Neuviens, chaussés de leurs hautes bottes aux semelles souples, bondir d'épave en épave pour ramener dans le courant les troncs réfugiés au fond d'une anse aux eaux tranquilles.

Parfois, l'heure tourne au tragique, quand les troncs d'avant-garde s'accrochent aux arêtes d'une roche et résistent à la poussée des troncs suivants. En un clin d'oeil une barricade, dont la hauteur et l'épaisseur augmentent de seconde en seconde, se dresse en travers du lit, dans un grondement formidable. Au péril de leur vie, les hommes se précipitent à l'assaut de la barrière, s'efforcent, à coups de maillets, de dégager les premiers troncs, et ont tout juste le temps de se garer de la meurtrière avalanche, quand la palissade s'écroule enfin par-dessus les rochers qui lui servaient de fondations.

Parvenus au terme de leur long voyage, les troncs viennent s'accumuler par millions dans le bassin naturel de Rushy-Pond, situé à 4 kilomètres de l'usine. Un assemblage de chaînes, appelé boom, arrête leur élan et ne laisse passer que les quantités requises. Entraînés par le courant, les arbres viennent s'échouer sur une plate-forme roulante qui les convoie vers la scierie (slasher) où des scies circulaires les sectionnent en tronçons de 0 m. 80. Ceux-ci tombent sur un plan incliné qui, par l'intermédiaire d'une chaîne sans fin, les dirige vers une autre salle où des machines les dépouillent de leur écorce. Un triage permet d'écarter les tronçons de mauvaise qualité, qu'un convoyeur mécanique emporte vers les chaufferies; les autres sont dirigés vers la salle de broyage où vingt-quatre machines les réduisent en pulpe, à l'aide de meules de pierre qui font 200 tours par minute.

Après avoir été entraînés par les courants à travers un immense labyrinthe de torrents, de rivières et de lacs, les millions de troncs de sapin sont enfin arrêtés par un barrage à Rushy-Pond, aux abords du gigantesque moulin qui va les transformer en pâte à papier.

Illustration from L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913
Illustration from L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913

Le barrage laisse passer le nombre de troncs demandés par la consommation, et qu'une plate-forme roulante achemine vers l'usine. Les troncs passent d'abord sur des scies circulaires qui les divisent en tronçons réguliers; ceux-ci tombent dans une rigole où un courant les entraîne.

Illustration from L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913

Chargées sur des wagonnets, ces bûches humides sont déversées sans interruption sur un nouveau convoyeur qui les conduit à la chambre de broyage. Là elles sont réparties à droite et à gauche, et soumises à l'action de meules de pierre qui les broient et les réduisent en pulpe.

Illustration from L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913

Délayée dans l'eau, la pulpe de bois passe par une série de cuves où elle se transforme en une pâte de plus en plus fine. Elle est ensuite soumise à l'action de rouleaux sécheurs et compresseurs et prend l'aspect et la consistance d'une large bande sans fin.

Illustration from L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913

La «pâte» destinée à l'exportation est sectionnée avant d'être placée sous des presses hydrauliques qui achèvent de la débarrasser de toute humidité. A Crand-Falls même, une partie de la «pâte» est étirée et transformée en papier à journaux.

CINQUANTE MILLE TRONCS DE SAPIN TRANSFORMÉS CHAQUE JOUR EN PAPIER

Illustration from L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913

Le train spécial et la voie ferrée reliant la papeterie de Grand-Falls à Botwood, son port maritime. Amas de balles de pulpe attendant, à Botwood, leur embarquement pour l'Europe.

La pulpe, qui présente alors la consistance et la couleur d'une bouillie d'avoine, est déversée sur une immense feuille de tôle percée d'une multitude de petits trous qui retiennent les fibres échappées au broyage. Elle passe par différents tamis, qui achèvent de l'épurer, avant de s'acheminer vers les presses, par l'intermédiaire d'une large bande de feutres sans fin. Dès qu'elle a passé entre les deux premiers rouleaux elle perd sa fluidité, prend la consistance d'une épaisse feuille de buvard, et forme bientôt une bande continue, large de 2 mètres environ. Des couteaux la découpent à la longueur voulue; on plie la bande ainsi obtenue comme on ferait d'un drap, et, après avoir intercalé des paillassons en fils métalliques, on soumet une certaine quantité de pâte à l'action d'une presse hydraulique. La pression, qui est de 300 tonnes, expulse assez d'eau pour que la matière prenne la consistance désirée, et, empaquetée par balles, elle est prête pour l'exportation. Chargée sur le train qui pénètre au coeur même de l'usine, elle est convoyée à Botwood, d'où l'un des deux navires attachés à l'entreprise la transporte en Angleterre, à Gravesend, où les Imperial Paper Mills, papeterie modèle fondée, elle aussi, par lord Northcliffe, la transforment en papier, à raison de 1.000 tonnes par semaine.

A Grand-Falls même, une partie de la pulpe est employée directement à la fabrication du papier à journaux. Après une série d'opérations qu'il serait trop long de décrire ici, la pâte, finement broyée et convenablement épurée, présente l'aspect et la consistance de l'eau de savon; en réalité, la matière fibreuse est diluée dans une eau abondante qu'il s'agit d'éliminer rapidement afin d'obtenir la cohésion des éléments solides tenus en suspension. La transformation du liquide en solide s'opère instantanément au bas d'un plan incliné constitué par une toile métallique, et de l'eau, absorbée à travers les mailles, se dégage une feuille de papier continue, large de 4 mètres, qui se précipite à travers un labyrinthe de rouleaux compresseurs et de cylindres sécheurs à la vitesse de 190 mètres par minute pour s'enrouler finalement sur des mandrins et former d'énormes bobines qui dévideront leurs 8.500 mètres de papier sous les presses de l'imprimeur.

Devenu son propre fournisseur de papier avec le fonctionnement des usines de Grand-Falls et de Gravesend, lord Northcliffe a complété son oeuvre: l'une de ses sociétés, l'Amalgamated Press, qui dépensait à elle seule 350.000 francs par an pour son encre d'imprimerie, a fondé une compagnie filiale qui se consacre exclusivement à la fabrication de ce produit.

* * *

Les faits et les chiffres que nous avons cités au cours de cette rapide étude suffiraient à montrer qu'il n'existe pas dans le monde une entreprise comparable à celle dont le «Napoléon du journalisme» régit les destinées. L'Amérique elle-même, hantée comme elle l'est de la manie du colossal, n'a rien produit d'approchant, dans le domaine du journalisme. Avec ses soixante journaux qui représentent un capital de plus de deux cent cinquante millions de francs, qui distribuent chaque semaine vingt-cinq millions d'exemplaires, et qui emploient une armée de plus de vingt mille personnes, lord Northcliffe s'est fait dans le monde, au point de vue industriel, une place unique.

En étudiant son oeuvre gigantesque sous un autre angle, nous sommes amené à constater que personne ne saurait lui être comparé, dans le monde entier, au point de vue de l'influence. Inspirateur des plus puissants journaux de langue anglaise, son influence s'exerce dans tous les domaines de l'intelligence; elle façonne, dirige et domine l'opinion publique au delà même des frontières du Royaume-Uni. Nous autres, Français, ne pouvons qu'acclamer cette formidable influence: ami personnel du roi Edouard, lord Northcliffe fut, après le regretté souverain, le plus puissant facteur de l'entente cordiale, et ce furent encore ses journaux qui dénoncèrent avec le plus d'énergie et d'opiniâtreté le péril national que constituaient pour l'Angleterre les ambitions et les armements de l'Allemagne. Si les peuples de langue anglaise sont devenus francophiles, c'est à lui que nous sommes, en grande partie, redevables de cette heureuse métamorphose.

La chance, qui suffit parfois à expliquer le succès, n'a joué qu'un rôle médiocre dans cette étonnante carrière; lord Northcliffe, prototype du self-made man, l'a édifiée pierre à pierre, en donnant comme assises à sa géniale conception du journalisme moderne ces deux qualités que l'on retrouve toujours chez les grands hommes: l'endurance mentale, l'art de découvrir et de retenir de bons lieutenants. Parvenu, comme il l'est, au faîte de la puissance et de la fortune, il ne manque jamais, chaque matin--qu'il soit à Londres ou à Paris--de se faire lire d'un bout à l'autre ses journaux quotidiens, le Times, le Daily Mail, le Daily Mirror, etc., et de dicter ses critiques, ses éloges et ses conseils. Quant à sa connaissance des hommes, à ce flair merveilleux qui lui permet de déterrer le talent où qu'il se trouve caché, nous ne citerons qu'un trait.

Lord Northcliffe photographié spécialement pour L'Illustration.

Illustration from L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913

Visitant un jour les bureaux du Daily Mail, à Londres, mon attention fut attirée par une espèce de tronc disposé dans le vestibule d'entrée. Une affiche invitait tous les collaborateurs de la maison (rédacteurs, employés, ouvriers) à soumettre à la direction, sous forme de notes qu'ils déposeraient dans cette boîte, toute idée qui leur paraîtrait neuve et pratique; le dépouillement avait lieu chaque semaine, et les signataires des cinq lettres les plus intéressantes recevaient chacun une prime d'une guinée (26 francs). Ce fut grâce à cette boîte magique que d'humbles reporters se signalèrent à l'attention du Chief,--u patron, dirions-nous. Et qui ne s'efforcerait de mériter cette attention, en une maison où des rédacteurs peuvent ambitionner des appointements annuels de plus de 5.000 livres sterling, soit plus de 125.000 francs! Lord Northcliffe ne se contente pas de découvrir des hommes: il sait les retenir.

* * *

Ferons-nous remarquer en terminant que ce grand ami de la France est presque une personnalité française? Son édition, continentale du Daily Mail, dirigée par le brillant penseur qu'est M. Ralph Lane, avec l'active collaboration d'un jeune Irlandais de grand avenir, M. Cliff Disney, est imprimée et publiée à Paris; et c'est dans une note sincèrement francophile que sont rédigées ses informations avant de se répandre parmi sa clientèle d'élite.

Lord Northcliffe séjourne souvent parmi nous, et peu de personnes connaissent aussi bien que lui notre pays, qu'il a parcouru dans tous les sens. Jamais il n'a laissé échapper une occasion de proclamer son admiration pour le génie de notre race, de montrer ce que l'art et la science doivent à la France, et d'affirmer sa confiance en nos destinées.

En mars dernier, au lendemain du jour où l'Allemagne annonça l'augmentation de son armée, un de nos amis, qui venait d'assister à une conversation à laquelle avait pris part le directeur du Times, nous rapporta un propos significatif. Comme on demandait à lord Northcliffe quelle serait, selon lui, l'issue d'une guerre internationale, il déclara, en faisant allusion à la puissance militaire de nos voisins de l'Est:

--Je crois qu'une pareille guerre procurera au monde une surprise au moins égale à celle que lui valut la guerre de 1870!

Et pour ajouter aussitôt, en souriant:

--Mais j'espère bien que la prompte riposte que la France a faite aux provocations d'outre-Rhin en adoptant le «service de trois ans» démontrera à ces bons commerçants allemands l'exactitude du principe que Norman Angell a développé dans la Grande Illusion, à savoir que la guerre est toujours une mauvaise affaire!

Mais nous voilà loin de notre sujet et de Terre-Neuve! Rebroussons chemin pour constater qu'un avenir illimité attend l'entreprise gigantesque qu'est la papeterie de Grand-Falls. La marche ascendante du Daily Mail, du Daily Mirror, et des autres journaux qu'elle alimente, rend déjà insuffisant son rendement mensuel de 5.000 tonnes de papier et de 4.000 tonnes de pulpe de bois; et le jour approche où ce monstre industriel exigera ses cent mille arbres par vingt-quatre heures, au lieu des cinquante mille qui calment actuellement son appétit de Gargantua! V. Forbin.

Pénélope (Mlle Bréval). Les prétendants Ulysse (M. Muratore). Le berger Eumée (M. Blanchard). «PÉNÉLOPE» AU THÉÂTRE DES CHAMPS-ELYSÉES. --Ulysse, de retour au palais d'Ithaque sous les haillons d'un vieux mendiant, met en déroute les prétendants à la main de Pénélope (acte III). Décor de X. K. ROUSSEL.--Dessin de J. SlMONT. Voir l'article, page 472.

Illustration from L'Illustration, No. 3664, 17 Mai 1913

Après son long exil, le roi d'Ithaque est rentré en son palais,--sous l'aspect d'un mendiant, afin de n'être pas reconnu. Il a trouvé Pénélope toujours fidèle, mais harcelée par les prétendants, et il lui suggère de désigner pour époux celui d'entre eux qui aura pu tendre l'arc d'Ulysse. Ils s'y exercent à tour de rôle, vainement. Alors, le vieux mendiant, au milieu de la dérision générale, saisit l'arme terrible; il la tend sans effort et prend pour cible ses rivaux terrifiés. Puis, rejetant ses hardes, il apparaît dans sa cuirasse; Pénélope se précipite dans ses bras, et ses serviteurs glorifient les dieux qui assurèrent son retour.

Une section mixte de projecteurs légers comprenant deux postes photo-électriques, un à dos de mulets, l'autre sur charrette marocaine.

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