LA MORT DES ENFANTS DE Mme ISADORA DUNCAN
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(Voir notre gravure de première page.)
La gracieuse image que nous reproduisons en notre première page semble faite pour évoquer tout le bonheur d'une orgueilleuse maternité, et les yeux aimeraient à se reposer longuement sur elle, sans qu'aucun voile de tristesse vienne obscurcir son charme tendre... Une cruelle fatalité veut aujourd'hui qu'elle rappelle la plus grande douleur, le suprême déchirement que puisse éprouver une mère. Et tout ce qui, dans ce doux tableau, devrait faire naître de riantes pensées--la confiance câline des enfants, l'enveloppante caresse de celle dont ils sont le bien le plus cher--devient autant de sujets de commisération profonde, d'effroi.
L'horreur de la catastrophe dans laquelle ont péri les deux enfants de Mme Isadora Duncan--deux adorables petits êtres, Patrick et Doodie, celui-ci, ravissant baby de trois ans, aux blonds cheveux bouclés, celle-là jolie fillette qui venait d'atteindre sa sixième année--et leur infortunée gouvernante, demeure ineffaçable dans l'esprit. Chacun en a revécu, avec un serrement de coeur, les affreux détails: d'abord le départ, à Neuilly, des petits et de leur gouvernante fidèle, miss Annie Sim, dans la limousine qui devait les emmener, de l'hôtel où habite Mme Isadora Duncan, à Versailles; puis l'arrêt brusque de la voiture «coupée», dans sa route, à l'angle du boulevard Bourdon, par un auto-taxi filant à toute vitesse; le démarrage imprévu de l'automobile se dirigeant vers la Seine toute proche, au moment où le chauffeur tournait la manivelle de mise en marche; ses vains efforts pour remonter sur son siège et faire manoeuvrer les freins; enfin, l'effroyable chute dans le fleuve, qu'aucun parapet ne borde à cet endroit, et le courageux, mais lent et maladroit sauvetage...
La pure artiste, si aimée des Parisiens, que dès longtemps avaient séduits ses danses où la beauté des gestes sait exprimer toute la richesse des rythmes musicaux--nos lecteurs se souviennent avec quel bonheur elles furent restituées, naguère, dans les dessins donnés à L'Illustration par le peintre A.-P. Gorguet--Isadora Duncan est frappée par ce double deuil au lendemain d'un triomphe. La veille même du drame, elle interprétait sur la scène du Châtelet, l'Iphigénie de Gluck, devant une salle transportée d'enthousiasme. Elle n'est plus aujourd'hui qu'une mère pitoyable, anéantie dans sa souffrance.