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L'Illustration, No. 3652, 22 Février 1913

DEUX MODES, DEUX ÉCOLES

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Un modèle bien français dessiné par un artiste pour un grand couturier: la robe «fleur de lys» de Willette. D'après un dessin original communiqué par la maison Bulloz.

Illustration from L'Illustration, No. 3652, 22 Février 1913

Comme l'hiver finissant distribue ses dernières rigueurs, laissant déjà, par échappées de soleil et aperçus de ciels bleus, prévoir les beaux jours prochains, il y a en ce moment, suivant l'usage, fort grande animation dans le monde de la couture. C'est l'époque de l'année où la Mode, prise de lassitude pour ce que, quelques mois auparavant, elle avait prôné, s'inquiète, se cherche, et se met en quête d'inédit. Le printemps dût-il être d'une inclémence cruelle, le bon ton, d'accord avec le calendrier, exige qu'il commence en mars, et que, dès lors, les vêtements portés aux frimas aillent tout aussitôt rejoindre les vieilles lunes. La jupe-culotte, d'incertaine mémoire, fit son apparition, naguère, en un mois de février, et sa première sortie, très remarquée, coïncida, on s'en souvient, avec la rentrée d'Auteuil. Cette saison, encore, la Mode, dit-on, nous réserve des surprises: une lutte courtoise, mais passionnée, se préparerait entre divers maîtres de l'élégance, séparés par leurs goûts et leurs méthodes. Deux écoles rivales se disputeraient, avec des tendances opposées, l'honneur d'habiller, et d'embellir, la Parisienne.

La nouvelle de cette petite guerre, qui éclatera demain, s'est déjà propagée sous le manteau, si l'on peut dire. Mais les femmes, qui sont pourtant particulièrement intéressées dans l'aventure, n'en ont guère, jusqu'à présent, été averties. C'est une tradition constante, irrévocable, doit-on penser, qu'elles ne sont jamais préalablement consultées en ces sortes d'affaires. Elles n'ont pas voix au chapitre. Elles subissent des arrêts impérieux, sans s'être fait entendre. Fénelon, qui, en son Éducation des filles, a dit, sur ce sujet, des choses fort sensées, et que l'on s'excuse presque de citer ici, se plaignait autrefois de leur trop grande influence: «Il n'y a d'ordinaire que caprices dans les modes, écrivait-il. Les femmes sont en possession de décider. Il n'y a qu'elles qu'on veuille en croire. Ainsi les esprits les plus légers et les moins instruits entraînent les autres...» Ces reproches ne sauraient, de notre temps, leur être adressés. Les dociles créatures ne sont, en aucune façon, responsables des variations de leurs toilettes. La réelle innovation, l'originalité véritable, consisterait sans doute à réunir quelques-unes d'entre elles, et des plus autorisées, avant de lancer une mode, et de leur demander leur avis. On n'y songe point, pour l'instant.

Ce sont, aujourd'hui, les grands couturiers qui établissent pour chaque saison, et souvent avec bonheur, la formule temporaire de l'élégance. Que de fantaisies piquantes, imprévues, on leur doit! La plus belle idée de certains d'entre eux, et non des moins notoires, a été, dans ces deux dernières années, d'adapter au costume féminin les grâces de l'art oriental. Pendant longtemps, et jusqu'à cet hiver même, la Parisienne raffinée se serait crue déshonorée de n'avoir point une silhouette bien persane. Les étoffes aux couleurs violentes, aux dessins mystérieux, déconcertants, les vêtements de coupe étrange, aux lignes tantôt fuyantes, comme si un ciseau malin avait précipité leur chute, tantôt brisées en cassures brusques, les parures barbares, ont fait fureur.

Le péril de l'exotisme, c'est qu'il ne comporte guère de mesure, et qu'il permet toutes les audaces. Les impertinences dont il fut la cause ont passé quelquefois pour exquises. Bien vite, pourvu qu'une toilette fût excentrique, inattendue, elle eut les meilleures chances de plaire. Faut-il s'en désoler? Cette recherche du bizarre, dans toutes ses manifestations, a abouti à une liberté charmante. On peut voir ainsi, en ce moment, telle élégante affectionner, pour ses robes du soir, le style égyptien, ou viennois peut-être, tandis qu'une autre emprunte à la forme de son «tailleur» une délicieuse allure moscovite; celle-ci arbore une tunique japonaise où s'épanouissent des

chrysanthèmes, celle-là une jaquette en soie jaspée de métal et brodée de roses d'Ispahan. Et il n'est point jusqu'à certaines précieuses qui, par un paradoxe suprême, ne se jettent délibérément dans le suranné, le traditionnel, et n'y puisent un agrément imprévu.

Entre tant de tendances diverses, la Mode, en ce moment critique, hésite à se fixer. Et voici qu'un style nouveau apparaît, qui prétend s'imposer et faire oublier tous les autres. Comment les défenseurs d'une école qui en est à ses débuts ne se montreraient-ils pas sévères pour celle dont ils combattent les principes? Les artisans de la réforme condamnent tout ensemble la manière persane, la turque, la japonaise et l'égyptienne; ils s'élèvent contre la couture internationale; et ils projettent de rétablir dans sa gloire le goût français, fait de mesure, de juste harmonie, de simplicité. Suivant eux, l'appareil des Mille et une Nuits, costumes et accessoires, ne serait même plus un article d'exportation; Schéhérazade commencerait à faire médiocre figure aux États-Unis, où nous l'avions envoyée, et les Américaines, auprès de qui Paris exerce toujours le même attrait de ville élégante, y chercheraient maintenant des inspirations plus discrètes.

Pour mener à bien le mouvement qui se dessine, un comité d'artistes bien connus et aimés du public s'est fondé, sons les auspices d'une grande maison, qui entend se constituer, aux Champs-Elysées, la gardienne de la tradition française, grâce aux efforts d'un administrateur avisé, voué naguère au succès d'une autre industrie de luxe, l'automobile. Et voilà qui marque une curieuse évolution dans les usages de la Mode. C'est maintenant aux peintres que les grands couturiers demandent des conseils, des indications précises pour l'ordonnance des toilettes qu'ils s'apprêtent à lancer. Jusqu'à présent, les premiers n'avaient eu que le soin de reproduire, dans leurs portraits mondains, les chefs-d'oeuvre des seconds. Ils participent aujourd'hui à leur création; et ils peuvent s'en dire, en quelque manière, les auteurs.

Cette collaboration a déjà produit des résultats qu'on dit pleins de promesses. Le groupe des «Peintres de la femme», que préside M. A. de La Gandara, et qui compte parmi ses membres des dessinateurs comme Willette, Anquetin, Gerbault, Grün, A. Guillaume, Métivet, Neumont, Préjelan, Boubille, Abel Truchet, s'est mis au travail, chacun apportant son talent, ses conceptions, sa «manière». Il ne s'agit point, en effet, de revenir, par une imitation laborieuse, aux modes d'autrefois, ni d'adapter au goût actuel les élégances désuètes dont les vieilles gravures nous ont transmis le souvenir. Les «Peintres de la femme» se proposent d'innover, tout en restant fidèles à cet art du costume sobre, d'une grâce seyante, qui plaira toujours en France, et qui est proprement nôtre.

On a commencé par leur montrer des modèles qu'ils ont adroitement transformés. Une petite retouche peut parfois changer l'aspect d'une robe, d'un manteau, leur donner une séduction qui leur manquait: la tâche est amusante, aisée, pour des observateurs exercés à saisir l'harmonie des lignes, à combiner et à accorder les nuances. Mais ils ne se sont pas bornés à de simples retouches. Et ils ont voulu contribuer par des croquis personnels à la mode qui sera peut-être celle de demain: une exposition réunira le mois prochain ces oeuvres légères, issues de l'alliance, désormais consacrée, du couturier et de l'artiste.

Voici, en attendant, l'un des premiers dessins exécutés par Willette, dont on reconnaîtra, dans un genre inaccoutumé, la verve spirituelle, la fantaisie toujours en éveil. En cette image de femme vêtue, semble-t-il, d'une grande fleur de lys qui l'enveloppe entièrement, et campée devant un jardin à la française, aux allées régulières, aux bosquets taillés, on se plaît à voir comme le manifeste de la nouvelle école. Michel Psichari.

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