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L'Illustration, No. 3277, 16 Décembre 1905

POUR LES BIBLIOPHILES

Reading edition

La «Société normande du Livre illustré» vient d'éditer luxueusement un curieux recueil: Chansonnier normand (chez Carteret, suce, de Conquet; 125 exemplaires à 150 fr.) En forme de préface, une notice historique sur la chanson normande, par M. Joseph L'Hôpital, ouvre le volume. M. Joseph L'Hôpital n'est pas un inconnu pour les lecteurs de L'Illustration: il a publié ici même un exquis roman, Rêve d'enfants, et une saisissante nouvelle, la Dame verte. Sa présentation du Chansonnier normand débute par de bien jolies généralités sur la chanson:

«La chanson est aussi vieille que le monde. Du jour où l'homme a commencé à traîner sur la terre l'éternel fardeau de ses pensées et de ses douleurs, elle s'est mise en marche avec lui sur la route de la vie; elle en a poétisé les sanglants détours, en a fleuri les dures étapes d'espérance, en a pleuré et exalté tour à tour les mauvais pas et les riants passages: chanson de guerre, chanson de prière, chanson de deuil, chanson de joie, chanson d'amour.

» Ainsi s'est formé le grand concert que le passé donne au présent et que le présent à son tour enrichit de sonorités nouvelles. Car la route n'est pas finie; l'homme marche toujours; il a toujours besoin que sa compagne la chanson lui redise les paroles qui ont donné des jambes et du coeur à ses pères tombés avant lui sur ce chemin sans fin; et il lui demande à toute heure des chants pour lutter, pour aimer, pour jouir et pour souffrir...»

Un court fragment de la Chanson de Roland ouvre le recueil: la «Société normande» a voulu ainsi manifester que, malgré toutes les démonstrations de M. Gaston Paris, elle s'en tient à l'opinion de M. Léon Gautier, qui voyait dans l'auteur de la vieille épopée un compagnon de Guillaume le Conquérant. Mais le premier chansonnier normand incontesté qu'on nous présente est Richard de Sémilly, baron d'Aunay, qui nous chante une chanson d'amour:

J'aime la plus sade rien (1), qui soit de mère née, En qui j'ai trestout mis, âme et cors et pensée. Plus est blanche que noif (2), comme rose vermeille.

Note 1: La plus gracieuse personne. Note 2: Neige.

Voilà comme un Normand chantait au douzième siècle. Et voici comme un autre Normand chante au vingtième:

Messieurs, grâce au gouvernement Dont nous jouissons à l'heure actuelle Le pays vit dons l'enchant'ment D'une félicité perpétuelle. Au dedans, point d'agitations; Le gâchis simplement, rien autre. A l'extérieur, quoi? des nations Messieurs! étrangers à la nôtre! Enfin, chose extraordinaire! --A quoi c'la tient-il? J'n'en sais rien-- Nous ne sommes pas même en guerre! Tout va bien, messieurs, tout va bien! Et zim la boum!... Vive la République!

L'auteur de ce couplet--que beaucoup d'autres couplets accompagnent--est M. Jacques Ferny, qui naquit à Yerville (Seine-Inférieure), et qui dit chaque soir lui-même ses Chansons immobiles dans les cabarets de Montmartre.

On voit combien est éclectique l'anthologie chansonnière de la «Société normande». Entre le douzième et le vingtième siècle, entre Richard de Sémilly et Jacques Ferny, nous rencontrons successivement: Marie de France, qui écrivit des lais pour le roi Henri d'Angleterre, en pure langue normande; Alain Chartier, né à Bayeux; Olivier Basselin et ses compagnons du Vau de Vire:

L'amour de moy sy est enclose Dedans ung iolly jardinet, Où croist la rose et le muguet, Et aussi faict le passerose.

Et puis c'est Jean Marot, père de Clément; Gringoire; Jean Le Houx, qui chanta le cidre... et aussi le vin; Vauquelin de La Fresnaye et son fils Vauquelin des Yvetaux; François de Malherbe, dont tant de stances furent mises en musique de son temps et depuis; Gaultier Garguille; le grand Corneille lui-même; Madeleine et Georges de Scudéry... Et, plus près de nous: Malfilâtre, Casimir Delavigne, Louis Bouilhet, Barbey d'Aurevilly, Guy de Maupassant... Enfin, nos contemporains: Charles Frémine, Eugène Le Mouel, Paul Harel le bon poète-aubergiste, Henri de Régnier, enfin Louis Beuve, qui écrit en patois ses chansons.

Cette sélection est le résultat de longues et érudites recherches. Les lecteurs du Chansonnier normand trouveront dans la remarquable préface de M. Joseph L'Hôpital l'exposition claire et brillante des faits généraux qui rattachent les uns aux autres les auteurs cités.

Mais pourquoi ces lecteurs doivent-ils être si peu nombreux? Cent vingt-cinq exemplaires à cent cinquante francs: que les bibliophiles sont égoïstes! Certes, ce prix est justifié par la beauté de la présentation typographique et par la richesse harmonieuse des vignettes en couleurs de Giraldon, gravées sur bois par Quesnel, qui encadrent chaque page. Cependant, ne pourrait-on maintenant faire une édition plus modeste d'un ouvrage que beaucoup de simples lettrés, qui n'ont pas les moyens d'être bibliophiles, seraient heureux de mettre, eux aussi, dans leur bibliothèque?

QUELQUES BEAUX LIVRES ILLUSTRÉS

De nos jours, on pardonne assez facilement au Vésuve ses crimes d'autrefois, d'abord parce que ces méfaits sont atteints par une prescription deux fois millénaire, ensuite parce que la science s'est fort heureusement accommodée de leurs résultats. Assurément, lorsqu'il réunissait les documents de son livre, Pompéi (Emile Gaillard, éditeur), M. Pierre Gusman, dans un bel égoïsme de lettré et d'artiste, ne devait pas éprouver des sentiments très hostiles au redoutable ensevelisseur. Plutôt, il lui savait gré d'avoir préservé les cités mortes contre l'inévitable profanation des hommes et d'avoir rendu possible, pour les exhumateurs d'aujourd'hui, la reconstitution minutieuse de la vie romaine d'il y a deux mille ans.

L'ouvrage de M. Pierre Gusman, qui vient d'être magnifiquement réédité, est illustré par l'auteur lui-même de 600 dessins et aquarelles d'un puissant intérêt documentaire. En outre d'une description de Pompéi avant l'éruption et d'un récit du cataclysme, ce livre contient de multiples et précieuses indications. Il nous fait assister aux fouilles anciennes et modernes, nous donne le secret de la vie antique, nous conduit au théâtre, au cirque, aux endroits où l'on votait; il nous initie encore aux langues parlées et à l'écriture en usage au temps de Titus; enfin, il nous fait comprendre, savourer l'art décoratif qu'Alexandrie exporta en Italie, les formes souples de la plastique et le brio des peintures aux charmantes compositions païennes, où la grâce libre et la délicatesse sensuelle des figures offrent un attrait toujours jeune. «La tête humaine, ouvrière dépensées, révèle le caractère de ses oeuvres par l'expression habituelle de ses traits.» Par ces lignes, M. Moreau-Vauthier exprime, sous une forme saisissante, tout l'intérêt du nouvel album, l'Homme et son Image (Hachette, 30 fr.) qu'il présente au public. Et, de fait, en contemplant les 200 gravures et les 12 planches en héliogravure que renferme ce magnifique volume, on voit aisément combien, du Chancelier Rollin de Van Eyck aux aristocratiques figures de Van Dyck et aux somptueux et robustes modèles d'un Titien ou d'un Rubens, des Drapiers de Rembrandt au Portrait de M. Bertin, les physionomies diffèrent, les génies se précisent, les procédés se transforment. Par la représentation de la figure humaine, le sculpteur ou le peintre font transparaître à nos yeux, d'une manière plus immédiate que l'écrivain, le monde intérieur des passions et des sentiments. En s'appliquant à faire l'histoire de l'homme par son image, M. Moreau-Vauthier nous a donné l'esquisse de la société même dans ses évolutions successives. Voyez plutôt les titres des chapitres de l'album: l'Athlète, l'Homme d'épée, l'Homme de cour, l'Homme d'affaires. N'est-ce point là une division rationnelle de l'histoire de la civilisation humaine par les différents âges qu'elle a vécus?

Puvis de Chavannes qui, dans l'intimité, était un homme simple et gai, avait une passion innocente: il dessinait des caricatures. Il en dessinait même constamment avec, d'ailleurs, une maîtrise impeccable, mais sans ajouter la moindre importance à ses coups de crayon et sans se douter qu'on aurait jamais l'idée d'exhumer ces improvisations et de les joindre à son oeuvre géniale. Or, voici justement qu'un grand nombre de ces dessins, recueillis par Mme Ph. Gille, viennent d'être réunis en un luxueux album, remarquablement préfacé par Mlle Adam. Tous les artistes voudront connaître les Caricatures de Puvis de Chavannes (Delagrave,7 fr. 50)au nombre desquelles ils trouveront des «instantanés» saisissants à la manière de Daumier et des imaginations d'un irrésistible comique. En de petits poèmes souples et colorés, qui ont tout le charme attendri des récits de l'aïeul, M. Georges Spetz nous conte des Légendes d'Alsace (Edition de la Revue alsacienne, Strasbourg.) Il nous dit, entre autres, la tragique aventure des frères Ribeaupierre, l'origine merveilleuse de la source de Tiérenbach, la lutte des cloches du Donon contre le violon du diable et la légende gracieuse de la demoiselle blanche de la Fecht. De superbes illustrations hors texte et des vignettes de MM. Joseph Sattler, Léon Schnug et Charles Spindler accompagnent ces évocations du moyen âge allemand que précède un maître frontispice du tant regretté J.-J. Henner.

AUX CHAUFFEURS!

Nous signalons avec plaisir à ceux de nos lecteurs qu'intéressent les questions d'automobilisme deux ouvrages importants de notre collaborateur, M. Baudry de Saunier: l'Allumage, qui explique d'une façon extrêmement claire les principes électriques appliqués à l'automobile et qui décrit notamment, avec de nombreuses figures, les bobines et les magnétos de tous systèmes; --et les Recettes du chauffeur, recueil de tous les tours de main que doit connaître un bon conducteur d'automobile. Le premier ouvrage vaut 15 francs; le second, 12 francs. Tous deux sont en vente aux «Ouvrages Baudry de Saunier», 20, rue Duret, Paris.

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