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L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891

ANIE

Reading edition

Roman nouveau, par HECTOR MALOT

Illustrations d'ÉMILE BAYARD

Suite et fin.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.

X

Il avait écrit rapidement, sans hésiter; sa lettre achevée il la relut, et alors il eut une minute d'anéantissement: comme il l'aimait! et cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le désespoir quand il n'avait qu'à laisser aller leur vie pour la rendre heureuse. Le misérable, l'insensé qu'il avait été!

L'indignation le tira de sa faiblesse; abaissant ses deux mains dans lesquelles il avait enfoncé sa tête, il reprit sa lettre, la mit dans une enveloppe sur laquelle il écrivit le nom d'Anie, et la plaça sous la première feuille de son buvard.

Il n'avait pas encore fini: doucement, avec mille précautions, il ouvrit un tiroir de son bureau fermé à clé, et, fouillant dedans sans froisser les papiers qui s'y trouvaient, il en tira le testament de Gaston de Saint-Christeau; puis, l'allumant à la bougie, il le déposa dans la cheminée où il brûla avec une grande flamme qui éclaira tout son cabinet, du plancher au plafond.

Cette fois tout ce qu'il avait combiné était accompli; maintenant il pouvait rejoindre sa femme: quatre heures allaient sonner, il lui restait trois heures à vivre pour elle.

Quand il entra dans la chambre, elle leva la tête.

--Te voilà? dit-elle.

Il vint au lit, et, se penchant sur elle, il l'embrassa longuement.

--Il ne faut pas m'en vouloir, j'ai été retenu, je t'expliquerai.

--Mais je ne t'en veux pas.

Moins troublé il eut remarqué que, pour une femme qui s'éveille, la voix d'Anie était étrangement tremblante; mais, tout à son émotion, il ne fît pas cette observation.

C'est qu'en réalité Anie, qui n'avait pas dormi depuis qu'elle s'était mise au lit à son heure habituelle, ne venait pas de s'éveiller.

En recevant la dépêche de son mari, alors qu'elle l'attendait pour dîner, elle avait éprouvé une commotion violente, hors de toute proportion, semblait-il avec un fait si simple.

Pourquoi restait-il chez le baron? Comment oubliait-il la promesse qu'il lui avait laite de revenir immédiatement? Et, ce qui était plus grave, comment ne pensait-il pas qu'après les craintes qu'elle lui avait montrées, cette dépêche allait la jeter dans l'inquiétude et dans l'angoisse?

C'était la première fois qu'il lui manquait de parole, la seconde fois qu'il la laissait dîner seule; et toujours pour le baron. Que lui ménageait donc cette liaison qui l'épouvantait?

Elle ne put pas dîner, et de bonne heure elle monta à sa chambre, s'imaginant qu'elle serait là moins mal que partout ailleurs pour attendre. Alors elle calcula le moment où il pouvait rentrer; et, ses comptes faits, elle trouva que ce serait sans doute entre 10 et 11 heures.

Pour user le temps, elle prit un livre, mais les lignes dansaient devant ses yeux et elle ne comprenait rien à ce qu'elle lisait. Si elle continuait ainsi, les minutes seraient éternelles. S'enveloppant d'un châle, elle sortit sur la véranda pour suivre le mouvement de la rivière. C'était la basse mer et il ne se passait rien sur la rivière qui coulait clapoteuse entre ses rives confuses; la nuit était sombre; rien sur les eaux, rien sur la terre, rien au ciel qui pût occuper son esprit et l'emporter au pays de la rêverie où le temps se dévore sans qu'on sache comment.

Après un certain temps elle revint à son livre, le changea pour un nouveau qui peut-être serait plus attachant; l'abandonna bientôt comme elle avait fait du premier; retourna sur la véranda; tâcha de deviner ce qu'elle ne voyait pas; rentra dans sa chambre; descendit au rez-de-chaussée épousseter une vitrine qui tout à coup se trouva avoir besoin d'être nettoyée; cassa deux bibelots; se fâcha contre sa maladresse, et remonta dans sa chambre pour se jeter dans un fauteuil où elle resta jusqu'à dix heures.

Alors elle se déshabilla lentement, et fit une coquette toilette de nuit: puisqu'il avait paru surpris, presque fâché la première fois qu'elle l'avait attendu, elle ne voulait pas qu'il en fût ainsi ce soir-là: la trouvant endormie, il verrait tout de suite qu'elle ne pensait pas à lui adresser le plus léger reproche.

Mais elle ne s'endormit pas, et si le temps lui avait duré alors qu'elle pouvait aller et venir, il fut mortel dans l'immobilité et l'obscurité du lit; l'horloge du vestibule sonnait l'heure et la demie, mais l'intervalle qui s'écoulait entre l'une et l'autre était si long qu'elle s'imaginait toujours que le mécanisme s'était sûrement arrêté.

Onze heures, onze heures et demie, minuit, minuit et demi, une heure; était-ce possible? Pourquoi ne rentrait-il point? Que lui était-il arrivé? Au milieu de la nuit, ne pouvait-on pas être arrêté, assassiné, sur la route déserte? Elle voyait les passages dangereux, ceux du crime.

Elle se releva pour lire sa dépêche qu'elle savait par cœur: «A ce soir»; ce n'était pas: «Je rentrerai tard» qu'il avait dit. «A ce soir!» c'était sûrement avant minuit. Et il était une heure et demie; deux heures, deux heures et demie.

La fièvre la dévorait; il y avait des moments où elle écoutait les bruits du dehors avec une anxiété si intense que son cœur s'arrêtait et restait sans battre.

Enfin, un peu après que la demie de deux heures eut sonné, elle reconnut sur le gravier du jardin le pas qui était si familier à ses oreilles, et, instantanément, une fraîcheur pénétrante succéda à la flamme qui la dévorait: lui! maintenant qu'importait ce qui avait pu le retenir, puisqu'il arrivait! est-ce que mille raisons qui se présentaient à son esprit, alors que quelques minutes auparavant elle n'en trouvait pas une seule, n'avaient pas pu le retarder?

Cependant elle fut surprise des précautions qu'il prit dans l'escalier, et aussi qu'il passât par son cabinet au lieu d'entrer tout de suite dans leur chambre: il ne sentait donc pas l'impatience, poussée jusqu'au paroxysme, avec laquelle elle l'attendait.

N'y tenant plus, elle pensa se jeter à bas de son lit pour courir à lui et l'embrasser, mais n'y aurait-il pas là comme un tendre reproche qui pourrait le peiner? alors elle crut que le mieux était de ne pas bouger et de paraître dormir.

C'est pourquoi, lorsqu'il écarta le store et projeta sur elle la lumière de sa bougie, il la trouva plongée dans un sommeil si parfait, que quelqu'un qui n'eût pas été bouleversé comme lui se serait à coup sûr demandé s'il était naturel.

A travers ses paupières mi-closes, Anie avait vu le visage convulsé que la bougie éclairait, et cette remarque, s'ajoutant à toutes ces précautions pour ne pas la réveiller, l'avait rejetée dans l'inquiétude.

Que se passait-il donc? Ou plutôt que s'était-il passé?

La porte qui faisait communiquer sa chambre avec le cabinet étant fermée, elle n'entendait rien, et n'osant pas se soulever sur son lit, ce qui eût permis à son regard de passer par-dessus la tablette de la cheminée, elle ne voyait rien non plus, ce qui semblait indiquer que son mari avait dû s'asseoir à son bureau, placé devant la cheminée.

Heureusement les dispositions des deux pièces et de leur ameublement pouvaient lui venir en aide: le lit, la glace sans tain, ainsi que le bureau de Sixte, étaient placés sur une même ligne, et en face, au mur opposé dans le cabinet, en ligne aussi, un vieux miroir, avec fronton et bordure décorés d'estampage, était accroché, incliné de telle sorte qu'il reflétait le bureau et la cheminée. Qu'elle trouvât sur son oreiller une position d'où son regard, en passant à travers la glace sans tain, irait jusqu'à ce miroir, et elle verrait ce que faisait son mari.

Sans mouvements brusques, qu'elle n'osait se permettre, cela lui fut assez facile, et alors elle l'aperçut écrivant.

Comme son visage était sombre, comme sa main paraissait agitée! de temps en temps, il s'arrêtait un court instant, pour reprendre aussitôt avec une décision et un emportement qui disaient la netteté de sa pensée, autant que la violence de son émotion. Quand elle le vit, sa lettre achevée, enfoncer sa tête entre ses mains, tout en lui trahissait une telle douleur, un anéantissement si désespéré, qu'elle ne respirait plus.

A qui écrivait-il? Qu'écrivait-il? Cette lettre était donc bien terrible, qu'elle le bouleversait à ce point.

Elle le vit aussi écrire l'adresse sur l'enveloppe, et à sa brièveté il lui sembla que c'était un simple nom, court comme le sien, formé seulement de quatre ou cinq lettres. Mais pourquoi lui écrivait-il, quand il n'avait que la porte à ouvrir pour être près d'elle?

Il y avait là une question qu'elle se sentait trop affolée pour résoudre, ou même pour l'examiner.

D'ailleurs elle le suivait, et ne pouvait s'arrêter pour réfléchir, ni pour revenir en arrière.

Quand il avait pris dans le tiroir du bureau une feuille de papier, sur laquelle elle voyait un timbre, il lui avait semblé que c'était le testament de son oncle Gaston; mais le mouvement par lequel il l'alluma à la bougie et la déposa dans la cheminée fut si rapide qu'elle ne put pas être certaine qu'elle ne se trompait pas; une flamme claire reflétée par le miroir vint jusque dans sa chambre, dont elle perça l'obscurité pour deux ou trois secondes, et ce fut tout.

Presqu'aussitôt il entrait et venait à elle: ce fut miracle qu'elle ne se trahit pas quand il l'embrassa, et qu'elle ne se jetât pas éperdue dans ses bras quand il prit place près d'elle.

XI

Déjà les bruits de la ville et du port commençaient confus dans le lointain, quand, brisé et anéanti par les émotions, il s'était endormi sur l'épaule d'Anie.

Pendant plus d'une heure, elle était restée immobile, pour ne pas troubler ce lourd sommeil, si poignant que fût son angoisse de savoir ce qu'était le papier placé dans le buvard, à propos duquel son imagination affolée envisageait les choses les plus terribles, n'osant pas s'arrêter à celle-ci plutôt que celle-là, mais n'osant pas davantage en rejeter aucune. Qu'elle pût se lever avant lui, elle verrait ce papier. Qu'au contraire il se levât le premier, elle resterait en proie à son anxiété.

Cependant les vitres des fenêtres blanchissaient du côté de l'est, le ciel se rayait de bandes claires qui annonçaient l'approche du jour: encore quelques instants, et l'habitude allait le tirer de son sommeil à l'heure ordinaire.

Il fit un mouvement; elle crut qu'il s'éveillait, mais il abandonna seulement son épaule, et alors, avec précaution, elle put se laisser glisser à bas du lit.

A pas étouffés, elle se dirigea vers le cabinet, dont la porte n'avait pas été refermée, et elle put la gagner sans qu'il bougeât. Vivement elle alla au bureau et prit la lettre dans le buvard. Mais, le jour n'étant pas assez avancé pour qu'elle en pût lire la suscription, elle courut à la fenêtre, dont elle écarta le rideau.

«Anie.»

Elle ne s'était pas trompée: frémissant de la tête aux pieds sous la main froide du malheur qui venait de la saisir, elle coupa l'enveloppe avec une épingle qu'elle tira de ses cheveux.

Elle poussa un cri, et, traversant en courant le cabinet ainsi que la chambre, elle vint au lit où elle s'abattit sur son mari qu'elle enveloppa de ses deux bras:

--Mourir!

Il la regarda hébété, puis, voyant la lettre qu'elle tenait dans sa main:

--Tu as lu?

--Est-ce que je dormais!

--Puisque tu as lu, je n'ai rien à ajouter.

--Tu es fou.

--Hélas!

--Mais cette fortune, tout ce que nous possédons, c'est à toi.

--J'ai brûlé le testament.

--Que ce soit toi, que ce soit nous, qu'importe qui paye ta dette!

--Ton père ne doit rien.

--Tu ne le connais pas; mon père paiera comme tu paierais toi-même: ta mort n'acquitterait rien; et, quand même elle te libérerait, crois-tu que nous voudrions de la fortune à ce prix?

--Je ne veux pas ruiner ton père, te ruiner toi-même.

--Mais comprends donc que nous paierons: tu dois, nous devons; cette fortune est la tienne, non la nôtre; et fût-elle à nous qu'il en serait exactement de même. Tu dis que tu as réfléchi! Mais non, tu n'as pas réfléchi; sous un coup de désespoir tu as perdu la tête. Est-ce que nous pouvons avoir rien de plus précieux que ta vie? Imagines-tu donc que si tu mourrais je ne mourrais pas avec toi, ô mon bien-aimé?

Tout en parlant avec une véhémence désordonnée, elle le pressait dans ses bras, ne s'interrompant que pour l'embrasser passionnément.

--Tu dis que tu m'aimes, reprit-elle; mais est-ce m'aimer que vouloir m'abandonner? Est-ce que tout n'est pas préférable à la séparation, la ruine, la misère! Qu'importe la misère! Est-ce que je ne la connais pas? Que serait ce repos dont tu parles? Tu ne veux pas que je sois amoindrie par la faute de mon mari coupable. En quoi serais-je amoindrie quand nous aurons payé ce que tu as perdu?

Cet élan le bouleversait, l'ébranlait.

--Je ne peux rien demander à ton père, dit-il.

--Toi non, mais moi. Je pars pour Ourteau. Dans cinq heures je suis de retour avec mon père. Ce soir tu paies.

--Où veux-tu que ton père trouve cette somme?

--Je n'en sais rien, il la trouvera; il empruntera; il vendra.

--Sa terre qu'il aime tant!

--Sa terre n'a jamais été à lui; elle est à toi.

--Votre générosité, votre sacrifice, ne feraient-ils pas de moi le plus misérable des hommes? Quel personnage serais-je dans le monde?

A ce mot, elle reprit courage et respira: puisqu'il envisageait l'avenir, c'est qu'il était touché.

--Personne a-t-il été jamais déshonoré pour une dette de jeu qu'on paie? Si ton honneur est sauf, qu'importe le reste! Pourvu que nous soyons ensemble, tous les pays nous seront bons.

Le temps pressait; il fallait hâter les décisions: ce qui n'était possible avec une conscience chancelante et dévoyée que si elle prenait la direction de leur vie.

--Je pars pour Ourteau, dit-elle, toi tu vas aller à ton bureau comme à l'ordinaire et en arrivant tu confesseras la vérité au général: dans une heure elle sera connue de toute la ville, mieux vaut encore qu'il apprenne la vérité de ta bouche, si fâcheux que puisse être pour toi cet aveu. Mais, avant que je parte, tu vas me jurer, tes lèvres sur les miennes, que je puis avoir confiance en toi.

Rassurée par ce serment, autant que par l'étreinte toute pleine de reconnaissance et de promesse d'amour et de remords avec laquelle il avait répondu à son adieu, elle partit pour Ourteau, en même temps qu'il se rendait à son bureau.

A peine arrivé, son général le fit appeler; il avait passé une mauvaise nuit et pour s'en soulager il éprouvait le besoin d'avoir quelqu'un à secouer.

--Avez-vous été vous promener ce matin, vous? dit-il.

--Non, mon général.

--Effectivement ne sentez pas le salin.

--J'ai pourtant passé une partie de la nuit dehors, dit Sixte saisissant cette occasion.

--Avec Mme Sixte? Drôle d'idée!

--Non, mon général, tout seul; et une nuit terrible pour moi.

--Ah! bah!

Immédiatement Sixte raconta ce qui s'était passé, sans rien atténuer.

--Deux cent soixante-seize mille francs! s'écria le général. Êtes-vous fou?

--Je l'ai été.

--Et après? Payez-vous ou ne payez-vous pas?

--Ma femme, qui vient de partir pour Ourteau, affirme que son père paiera.

Le général s'était levé et, dans un accès de colère, il arpentait son cabinet en traînant la jambe.

--Un officier attaché à ma personne! grognait-il.

Il s'arrêta devant Sixte:

--Et maintenant, dit-il, que comptez-vous faire?

--Disparaître, mon général, si vous voulez me rendre ma liberté.

--Votre liberté! Je vous la f... On n'a jamais vu ça. Deux cent soixante-seize mille francs et soixante-cinq mille en plus! Mais c'est idiot!

Puis, sentant la colère le gagner alors que la colère lui était défendue, il renvoya Sixte:

--Allez faire votre besogne, monsieur.

Mais, au bout d'un quart d'heure, il l'appela de nouveau: il paraissait calmé.

--Êtes-vous en état d'écouter un bon conseil? dit-il. Partez pour le Tonkin. Mon frère est désigné pour un commandement là-bas; s'il n'a personne, il voudra peut-être bien vous emmener. Dans deux ans, quand vous reviendrez, tout sera fini. Envoyez-lui une dépêche dans ce sens.

--Cette dernière preuve d'intérêt que vous me donnez me touche au cœur.

--C'est égal; je ne comprendrai jamais que, quand tant de pauvres diables s'exterminent à faire leur vie, il y ait des gens heureux qui prennent plaisir à défaire la leur.

Pendant ce temps, Anie courait sur la route d'Ourteau, pressant son cocher; quand elle arriva, son père et sa mère virent à sa physionomie crispée qu'ils devaient se préparer à un coup cruel.

Tout de suite, elle expliqua ce qui l'amenait, son père écoutant accablé, sa mère l'interrompant par des exclamations indignées.

--Est-ce que ton mari s'imagine, s'écria Mme Barincq, que nous allons encore payer cette somme et nous réduire à la misère pour lui?

Alors elle raconta l'histoire du testament de Gaston: comment Sixte l'avait trouvé; pourquoi il n'avait pas voulu le produire; comment il l'avait brûlé.

--C'est donc son argent qu'il a perdu, dit-elle en s'adressant à sa mère.

Mais celle-ci ne se rendit pas:

--Qui prouve que ce testament était bon? dit-elle.

Sur cette réplique, son mari intervint:

--Il est évident, dit-il, que le testament est celui que Gaston avait déposé entre les mains de Rébénacq, et qu'il était parfaitement valable.

--Valable ou non, il n'existe plus.

--Pour les autres sans doute, mais pas pour nous.

--Tu paierais!

--Quel moyen de faire autrement?

--Ruinée une fois encore! Que ne suis-je morte avant!

Ce n'était pas tout de vouloir payer, il fallait savoir où et comment trouver l'argent nécessaire. Le père et la fille s'en allèrent chez Rébénacq; mais, quand le notaire eut entendu le récit d'Anie, il leva au ciel des bras désespérés.

--Je ne vois pas, dit-il, qui consentirait à prêter deux cent soixante-seize mille francs sur la terre d'Ourteau, déjà hypothéquée pour cent-dix mille.

--Mais elle vaut plus d'un million, dit Anie.

--Ça dépend pour qui, et ça dépend aussi du moment. Considérez d'autre part que la propriété est en transformation; que les travaux entrepris sont à leur début, qu'ils ne donneront leurs résultats que dans plusieurs années; et que, pour bien des gens, ils ont enlevé au moins la moitié de sa valeur à la terre. Ce langage que je vous tiens, c'est celui des prêteurs. Sans doute nous aurons des objections à leur opposer; mais comment seront-elles accueillies? En tout cas, je n'ai pas prêteur pour pareille somme, et dans ces conditions.

--Ne pouvez-vous pas trouver ce prêteur chez un autre notaire? demanda Anie.

--Nous rencontrerons partout les objections que je viens de vous présenter; mais enfin, nous, pouvons voir à Bayonne.

--Je vous emmène avec mon père.

Rébénacq hésita, puis il finit par se rendre.

Il était une heure de l'après-midi quand ils arrivèrent à Bayonne, et quatre heures quand Barincq eut vu avec Rébénacq les sept notaires de la ville: quatre refusaient nettement l'affaire, trois demandaient du temps; il convenait de prendre des renseignements, de se livrer à des estimations.

--Je n'avais pas grand espoir, dit Barincq, mais c'était un devoir de tenter l'expérience. Maintenant il ne nous reste plus qu'une démarche, et il faut la faire, si douloureuse qu'elle soit pour moi: voir M. d'Arjuzanx, qui certainement doit être chez lui, puisqu'il attend Sixte; allons à Biarritz.

En effet, le baron était chez lui, et tout de suite il reçut Barincq et Rébénacq.

--Ce n'est pas au nom de mon gendre que je me présente, dit Barincq, c'est en mon nom personnel, mais en me substituant à lui.

Le baron resta impassible, dans l'attitude froide et hautaine qu'il avait prise.

--C'est donc comme votre débiteur de la somme totale de trois cent quarante-un mille francs que je viens vous demander quels arrangements il vous convient de prendre pour le paiement de cette somme.

--Des arrangements!

--Toutes les garanties vous seront offertes, dit Rébénacq, voulant venir en aide à son vieux camarade, dont l'émotion faisait pitié.

--Et j'ajoute, continua Barincq, que les délais que vous fixerez sont acceptés d'avance, à la seule condition qu'ils seront raisonnablement échelonnés.

--Vous êtes homme d'affaires, monsieur, dit d'Arjuzanx avec hauteur.

--Je l'ai été.

--Et c'est une affaire que vous me proposez, une bonne affaire, puisque vous, riche propriétaire, vous vous substituez à votre gendre qui n'a rien, et faites vôtre sa dette.

Il y eut une pause qui obligea Barincq à répondre:

--Parfaitement, je la fais mienne et m'en reconnais seul débiteur.

D'Arjuzanx, qui s'était assis, se leva.

--Eh bien, monsieur, je ne fais pas d'affaires; il s'agit d'une dette de jeu qui se paye dans les vingt-quatre heures, non d'une dette ordinaire pour laquelle on peut conclure des arrangements devant notaires. Je ne vous accepte donc pas comme débiteur; je garde celui que j'ai.

--Vous venez de reconnaître qu'il est sans fortune.

--Justement, et c'est pour cela que je tiens à lui, ce qui vous prouvera que je ne suis pas l'homme d'argent que vous pouvez croire. Votre gendre a trahi ma confiance, notre camaraderie, notre amitié. Il m'a pris la femme que j'aimais. Je lui prends son honneur. Et nous ne sommes pas quittes.

Quand Barincq et Rébénacq furent descendus dans la rue, ils marchèrent longtemps côte à côte sans échanger un seul mot.

--Quel homme! dit tout à coup le notaire.

--Et il aurait pu être le mari de ma fille! Si coupable que soit le malheureux Sixte, au moins a-t-il du cœur.

Ils arrivaient au chemin de fer.

--C'est égal, dit Barincq, pour un homme qui toute sa vie n'a pensé qu'au bonheur des siens, j'ai bien mal fait leurs affaires et les miennes.

--Et maintenant?

--Maintenant, il ne nous reste qu'à vendre Ourteau.

--Mais à cette saison, dans ces conditions, ce sera un désastre.

--Eh bien, ce sera un désastre.

--Mon pauvre ami!

--Oui, le sacrifice sera dur; j'aimais cette terre d'un amour de vieillard, j'avais mis sur elle mes derniers espoirs; mais je dois me dire qu'en réalité je n'en ai jamais été propriétaire, et que, si le testament avait été produit en temps, tout cela ne serait pas arrivé: je ne me serais pas installé à Ourteau, je n'aurais pas entrepris ces travaux; M. d'Arjuzanx n'aurait pas pensé à me demander Anie; Sixte ne l'aurait pas épousée, et aujourd'hui je ne tomberais pas lourdement d'une position fortunée dans la misère.

Illustration from L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891

XII

La demie après six heures allait sonner au cartel des bureaux de l'Office Cosmopolitain, et Barnabe, dans l'embrasure d'une fenêtre, guettait au loin sur le boulevard l'arrivée de l'omnibus du chemin de fer de Vincennes.

A ce moment le directeur, M. Chaberton, sortit de son cabinet, accompagné d'un client, et dans leurs cages, derrière leurs grillages, tous les employés se plongèrent instantanément dans le travail.

--Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.

--On ne le voit pas encore.

--Puisque nous avons quelques minutes, dit le client suppliant, laissez-moi vous expliquer...

Mais M. Chaberton, sans écouter, alla à l'un des grillages:

--M. Spring, que vos patentes anglaises pour l'affaire Roux soient prêtes demain matin, dit-il.

--Elles le seront, monsieur.

Il s'adressa à un autre guichet:

--M. Morissette, vous préparerez demain, en arrivant, un état des frais Ardant.

--Oui, monsieur.

--Un point très important à noter, continuait le client...

Mais M. Chaberton, qui n'avait pas d'oreilles pour ces recommandations de la dernière heure, continuait sa tournée devant les cages de ses employés.

--M. Barincq, dit-il, votre bois est-il terminé?

--Il le sera dans une demi-heure.

--Pas trop de sécheresse, je vous prie, du chic, soyons dans le mouvement.

Barnabé fit un pas en avant:

--L'omnibus, dit-il.

M. Chaberton jeta son pardessus sur son épaule, fit passer sa canne de dessous son bras dans sa main, et se dirigea vers la sortie, suivi du client, décidé à ne pas le lâcher.

Une fois qu'il eut tiré la porte, un brouhaha s'éleva dans les bureaux, et, immédiatement, Spring sortit d'un tiroir une lampe à alcool qu'il alluma.

--On voit que c'est aujourd'hui mardi, dit Belmanières, voilà les saletés anglaises qui commencent.

--On voit que c'est aujourd'hui comme tous les jours, répondit Spring, les grossièretés de M. Belmanières continuent.

Contrairement à la coutume, Belmanières ne se fâcha pas.

--Cela prouve, dit-il d'un air bonhomme, que les habitudes ne sont pas comme la vie; la vie est variée, les habitudes sont monotones. Je suis grossier aujourd'hui comme hier, comme il y a six mois, et M. Barincq, au lieu de jouer au gentilhomme campagnard comme il y a six mois, dessine des bois pour l'Office Cosmopolitain, où il a été bien heureux de retrouver sa place.

--Ne mêlez donc pas M. Barincq à vos sornettes, répliqua le caissier avec autorité.

--Ce que je dis là n'a rien de désagréable pour M. Barincq, continua Belmanières sortant de sa cage, au contraire. Et je proclame tout haut qu'un homme de soixante ans qui se trouve tout à coup ruiné, et qui a l'énergie de se remettre au travail, sans se plaindre, a mon estime. Si j'ai blagué autrefois M. Barincq, je n'en ai aucune envie aujourd'hui, et, puisque l'occasion se présente de lui dire ce que je pense, je le dis. Voilà comme je suis, moi; je dis ce que je pense, tout ce que je pense, franchement, et je me fiche de ceux qui ne sont pas contents. Vous entendez, M. Morissette, je m'en fiche, je m'en contrefiche.

Il criait cela devant la cage du caissier d'un air provocateur, la porte d'entrée en s'ouvrant le fit taire.

--Mister Barincq? dit une voix à l'accent étranger.

--Il est ici, répondit Barnabé en amenant celui qui venait d'entrer devant le grillage de Barincq.

--Do you speak english?

--M. Spring! appela Barincq.

A regret M. Spring souffla sa lampe et s'approcha; alors un dialogue en anglais s'engagea entre lui et l'étranger.

--Ce gentleman dit, traduisit Spring, qu'il a vu au Salon deux tableaux signés Anie qui lui ont plu et qu'il est disposé à les acheter; ayant trouvé votre adresse au Cosmopolitain dans le livret, il désire savoir le prix de ces tableaux.

--Mille francs, dit Barincq.

--Ce gentleman, continua Spring, dit qu'il les prend tous les deux pour quinze cents francs si vous voulez; et que si Mme Anie a d'autres tableaux du même genre, c'est-à-dire représentant des paysages du même pays, dans la même coloration claire, il les achètera peut-être; il demande à les voir.

--Expliquez à ce gentleman, répondit Barincq, qu'il peut venir demain et après-demain à Montmartre, rue de l'Abreuvoir, et donnez-lui l'itinéraire à suivre pour arriver rue de l'Abreuvoir.

Sans en demander davantage l'amateur tendit sa carte à Spring et s'en alla:

«CHARLES HALIFAX

75, Trimountain Str. Boston.»

Barincq n'eut pas le temps de recevoir les félicitations de ses collègues, pressé qu'il était d'achever son bois pour porter cette bonne nouvelle rue de l'Abreuvoir.

Lorsqu'il entra dans l'atelier où sa femme et sa fille étaient réunies, Anie vit tout de suite à sa physionomie qu'il était arrivé quelque chose d'heureux.

--Qu'est-ce qu'il y a? demande-t-elle.

Il raconta la visite de l'Américain.

--Hé! hé! dit Anie.

--Hé! hé! répondit Barincq comme un écho.

--Quinze cents francs!

Et. se regardant, ils se mirent à rire l'un et l'autre.

--Hé! hé!

--Hé! hé!

Mme Barincq n'avait pas pris part à cette scène d'allégresse.

--Je vous admire de pouvoir rire, dit-elle.

--Il me semble qu'il y a de quoi, dit Barincq.

--Est-ce que tu n'es pas heureuse de ce succès pour Ourteau? dit Anie.

--Qu'on ne me parle jamais d'Ourteau, s'écria Mme Barincq.

--Sois donc plus juste, maman. C'est à Ourteau que je dois un mari que j'aime. C'est Ourteau qui m'a appris à voir. Sans Ourteau, je me fabriquerais de jolies robes en papier pour pêcher un mari que je ne trouverais pas. Et sans Ourteau je continuerais à peindre des tableaux d'après la méthode de l'atelier... que les Américains n'achèteraient pas. Si je suis heureuse, si j'ai aux mains un outil qui nous fera tous vivre, cela ne vaut-il pas la fortune?

F I N

Hector Malot.

Illustration from L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891
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