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L'Illustration, No. 2510, 4 Avril 1891

LE BON CHEVAL DU SIRE DES MOCQUEREAUX

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L'automne est pour moi la saison idéale, et je ne sais rien de plus beau que les coteaux et les falaises dorés et diaprés par le soleil d'octobre. Mais encore faut-il qu'il brille, ce soleil, car, en revanche, rien n'est plus triste qu'un ciel gris et plombé, si ce n'est la pluie fine qui tombe désespérément, sans trêve et sans repos.

Or, nous en étions précisément là, au mois d'octobre... peu importe de quelle année. Depuis trois jours, la pluie tombait avec une implacable régularité, et les hôtes nombreux qu'accueillait, en son petit château des Mocquereaux, non loin d'Angers, notre ami le docteur Bragon, avaient dû, mettant au râtelier les fusils inutiles, remplacer les courses à travers champs par des parties de whist ou de piquet aussi interminables que peu variées. On commençait, au grand désespoir de notre aimable amphitryon, à s'ennuyer ferme, et plus d'un parmi nous devenait quelque peu grincheux.

Un seul des hôtes du petit castel avait gardé sa belle humeur: c'était un professeur en rupture de faculté, un érudit, une manière de bénédictin, toujours fourré dans la poussière des manuscrits, et que la chasse seule avait le privilège de ramener, quelques semaines par an, au niveau de l'humble humanité. Il avait eu, celui-là, une vraie chance: il avait découvert, en un coin du grenier, une petite pièce écartée, une sorte de réduit, où s'entassaient, en un pittoresque désordre, d'énormes liasses de paperasses quelque peu rongées déjà par d'indiscrètes souris. C'est là que, tandis que ses compagnons se lamentaient à qui mieux mieux sur la pluie et le vent, il passait ses journées à déchiffrer des papiers jaunis par le temps.

L'après-midi du troisième jour, comme la conversation dans la grande salle languissait de plus en plus, comme les parties de cartes s'éternisaient sans enthousiasme, comme chacun, entre une pipe et un verre de bière, regardait tristement, par les hautes fenêtres, tomber sans cesse l'horrible pluie, nous vîmes tout d'un coup, de la porte brusquement ouverte, émerger la physionomie radieuse de notre savant. Il brandissait un volumineux manuscrit, et, tandis que chacun reculait d'effroi, redoutant la lecture d'une tragédie en cinq actes ou d'un poème de M. Mallarmé, il s'alla fièrement camper devant le maître de la maison, et d'une voix sonore:

--Malheureux! s'écria-t-il! Tu avais sous ton toit, à deux pas de toi, un inestimable trésor, et tu ne disais rien! Que dis-je? tu ignorais même son existence, car tu ne soupçonnais pas, sans doute, que ce château acquis par toi n'était rien moins que l'antique demeure du sire Jehan des Mocquereaux!

--Jehan des Mocquereaux? Connais pas!

--Il ne connaît pas! Roturier indigne! Mais apprends donc, misérable, que, dans ton grenier, sous la poussière, dormait le récit véridique des exploits et faits de guerre du châtelain qui, dans ce beau pays d'Anjou, fut l'un des ennemis les plus acharnés et les plus heureux des Anglais envahisseurs.

--Alors, ce manuscrit?

--Ce manuscrit, c'est le récit de la vie et des combats de Jehan des Mocquereaux, récit écrit au seizième siècle, par le chapelain de l'un de ses descendants, et que je viens d'avoir le bonheur, pour l'édification des races futures, de découvrir et de déchiffrer.

--Et... c'est gai? fit un sceptique.

--Gai? Est-ce qu'un manuscrit de chapelain peut être gai? Non: c'est tout simplement superbe. On y sent l'odeur de la poudre, on y entend le fracas des batailles, le cliquetis des épées. Pourtant...

--Messieurs, cria le substitut, je vous dénonce notre savant ami. Il a découvert, entre les lignes de son manuscrit, un épisode galant ou drolatique, et il meurt d'envie de nous le lire.

--Et pourquoi pas? hasardèrent quelques voix. Il pleut, il vente, il fait un temps à ne pas mettre un chasseur à la porte. Allons! la lecture!

--Une lecture! Comme vous y allez! reprit le professeur. Mais vous ne comprendriez pas un traître mot à la langue que parle mon chapelain. Seulement, s'il vous plaît de connaître quelque chose de la vie du sire des Mocquereaux, je puis, pendant que la pluie tombe, vous en donner un épisode, non pas grivois, mais peut-être amusant.

Chacun s'installa de son mieux: les pipes et les cigares furent rallumés, les verres remplis, et notre camarade commença:

--Comme je vous le disais tout à l'heure, les Anglais occupaient la province d'Anjou, et je vous laisse à penser tous les malheurs, toutes les vexations, toutes les brutalités de toute sorte, auxquels étaient en butte les malheureux Angevins. Vous savez, par la haine héréditaire dont on trouve encore les traces dans ces campagnes, quels déplorables souvenirs ont laissés dans ce pays les fils de la perfide Albion. Or, nulle part les paysans ne furent aussi maltraités que dans cette partie de la province où nous sommes réunis. Et cela s'expliquait. Nul ne pouvait leur venir en aide, le seigneur s'en étant allé guerroyer au loin; ils étaient livrés sans défense à tous les caprices des vainqueurs, représentés par un bailli sans honneur et sans humanité. Tous étaient donc dans la désolation: les hommes fuyaient à travers les bois qui couvraient le pays, pour tâcher de rejoindre quelque parti français; les vieillards, les femmes, les enfants, supportaient en silence le joug anglais, et ce joug était lourd. Mais il fallait prendre son mal en patience, nul secours ne venant, nul ne pouvant chasser l'envahisseur.

Une jeune fille cependant eut la pensée de secourir les siens. Puisque, dit-elle, notre seigneur est au loin, auprès du roi notre sire, et ne revient point, ne sachant en quel état nous sommes, il lui faut découvrir le mal et le supplier d'y porter remède.

Certes, c'était fort bien raisonné. Mais comment arriver jusqu'au sire des Mocquereaux, lequel se trouvait alors à la cour du bon roi Charles, c'est-à-dire loin, bien loin, plus loin que Bourges et Nevers? Geneviève Gouzet ne se laissa pas décourager par les difficultés de l'entreprise. Elle se mit en route, seule, à pied, marchant toute la nuit, couchant, le jour, dans quelque trou de ces haies profondes qui couvrent le pays, et se cachant de son mieux pour éviter les Anglais, car elle savait bien que ceux-ci n'étaient point tendres plus aux prisonnières qu'aux prisonniers, et craignait la hart si elle était prise. Je ne vous dirai pas tous les dangers qu'elle courut pendant ce long voyage à travers la France, ni quelles fatigues furent les siennes. Mais elle avait tant prié Notre-Dame-du-Chêne, elle avait si grande foi dans sa protection souveraine, que, après bien des jours et des nuits de marches et de périls, elle parvint au lieu où se trouvait la cour.

Dès le lendemain, elle s'alla placer sur le passage des seigneurs qui se rendaient chez le roi, et, dès qu'elle vit paraître le sire des Mocquereaux, elle se jeta à ses genoux, tendant vers lui ses mains, et criant merci. Surpris de voir en telle posture cette femme qu'il ne reconnaissait point de prime abord, Jehan la releva néanmoins, et lui demanda ce qu'elle voulait de lui.

«C'est, dit-elle, messire, que vos vassaux souffrent, et crient au ciel pour que leur seigneur daigne avoir d'eux souvenance, et les vienne contre l'Anglais secourir.»

Jehan des Mocquereaux reconnut alors Geneviève Gouzet, et, l'ayant emmenée en sa demeure, apprit d'elle tous les deuils et les souffrances dont son pays était affligé. Comme il était aussi bon que brave, il fut ému au tableau qu'elle lui fit de tant de douleurs, et se décida incontinent à porter secours à ceux qui avaient mis en lui leur espoir. Ayant donc obtenu du roi son congé, il se mit en route sans tarder, et peu après arriva, suivi de quelques gens d'armes, dans la contrée où était le château de ses pères. Il trouva les choses pires encore que Geneviève ne les lui avait dites. Mais, reconnaissant qu'il était, avec le peu de gens dont il disposait, hors d'état de repousser les Anglais par la force, il se résolut, étant aussi avisé dans le conseil que brave dans les combats, à faire par la ruse ce que la violence n'eût pu faire.

Il fit tout d'abord, par un souterrain qui s'ouvrait au loin dans la campagne, entrer ses hommes d'armes, et les cacha dans une cave profonde du castel, où, chaque jour, Geneviève leur portait à manger. Puis, il fit répandre le bruit qu'il allait bientôt revenir en ses domaines, mais qu'il n'y venait point pour combattre les Anglais, mais bien pour faire avec eux paix durable. Ensuite, à quelques jours de là, il se rendit à Durtal, où siégeait le bailli dont je vous ai parlé, et, lui ayant demandé audience, lui exposa son désir de vivre tranquille en ses terres, et de lier avec les Anglais alliance et amitié. Le bailli, voyant ce seigneur, si aimé dans tout le pays, venir à lui comme ami et non comme adversaire, le reçut à merveille, le retint quelques jours auprès de lui, et, en le voyant partir, lui promit d'aller sous peu lui rendre visite.

Cependant, les vassaux du sire des Mocquereaux ne voyaient pas de bon œil ces démarches de leur seigneur, et murmuraient, disant qu'il aurait mieux fait de rester en la cour de Charles, que de venir en son pays pour s'allier à ceux qui les pressuraient et torturaient à merci. Mais Geneviève les calmait, leur prêchant patience, et leur promettant que sous peu ils seraient contents de leur sire.

Quelque temps se passa. Puis le bailli se souvint de la promesse qu'il avait faite à Jehan, et lui fit savoir que, le dimanche suivant, il viendrait avec grande escorte pour lui faire honneur, et que l'on scellerait à table l'alliance mutuellement jurée.

Au jour dit, on vit en effet arriver une troupe nombreuse de gens à cheval, archers, gens d'armes et pages, accompagnant le bailli, lequel était, pour faire honneur à son hôte, monté sur une belle haquenée de robe toute blanche. Le sire des Mocquereaux le reçut à la herse, lui fit bon et grand accueil, et le mena sans tarder en la salle du festin. Je ne vous dirai pas ce que fut ce repas: contentez vous de savoir qu'on y mangea fort et ferme, et que le vin d'Anjou, ce joli vin si doux et si capiteux, y coula à flots. Le bailli, qui était un gros homme à face rubiconde, ne chôma point ce jour-là, et fêta de belle manière la jaune liqueur des coteaux angevins.

Le festin terminé, sire Jehan le mena par toutes les salles et dépendances du château, protestant de son plaisir d'avoir chez lui pour hôte si puissant personnage, donnant aux Anglais force éloges, achevant, en un mot, par ses flatteries, l'œuvre commencée par le vin d'Anjou, tant et si bien que le bailli, tout ému, tant des fumées du piot que des belles paroles du sire, jura que jamais il n'avait eu ni n'aurait meilleur et plus fidèle ami.

Or, comme on était arrivé aux écuries, il offrit au seigneur des Mocquereaux de faire, en signe et gage d'alliance, échange de leurs montures; ce à quoi, sans peine, consentit sire Jehan. Le bailli, étant alors entré dans les écuries, avisa un cheval superbe, couleur d'alezan brûlé, dont le bon roi Charles avait fait présent à son féal serviteur: il proposa de troquer ce cheval contre sa blanche haquenée; à quoi, bien que le cheval fût de beaucoup plus beau que la haquenée, consentit encore sire Jehan. Et sur ce, l'on retourna vers la salle du festin, afin de vider encore quelques coupes en l'honneur du traité conclu.

Cependant, la journée s'avançait, et le bailli voulut repartir pour Durtal. Le seigneur des Mocquereaux ordonna donc que l'on harnachât et sellât son beau cheval, et vint lui-même tenir l'étrier à son nouvel ami, lequel, non sans peine, se mit en selle. Déjà les gens d'armes et les archers, défilant devant le seigneur, avaient passé le pont-levis, lorsqu'à leur suite le bailli, entouré de ses pages, voulut partir à son tour. Mais le bon cheval, de son naturel, n'aimait point les Anglais, surtout les Anglais grands et lourds. Aussi ne voulut-il point avancer: cris, coups de houssine et piqûres d'éperon, rien ne le put décider à remuer pied ni patte. Vainement deux pages le tiraient par la bride, deux autres le poussant; le cheval ne bougea, jusqu'à ce qu'enfin, irrité, il se débarrassa, d'une ruade, des deux malencontreux pages qu'il avait par derrière, puis, inclinant brusquement la tête et pliant les genoux, déposa mollement M. le bailli sur les dalles de la cour d'honneur. En même temps, sire Jehan criait: «A moi, mes hommes d'armes! Baissez la herse! Haussez le pont-levis!» et saisissait l'Anglais à la gorge. En peu d'instants, le château fut en état de défense, et le bailli prisonnier. Le lendemain, on le pendit aux créneaux, en punition de ses crimes. Ceux de ses pages que n'avait point navrés le cheval furent renvoyés, et s'en allèrent partout, répétant qu'un destrier sorti de l'enfer avait fait pendre leur maître, et que le diable protégeait le seigneur des Mocquereaux. «Si que, dit le chroniqueur, oncques depuis n'osèrent Anglais s'approcher du castel ni des pays à l'entour, car toujours cuidoient voir, sur son cheval démoniaque, apparaître le sire Jehan, qui si haut et si court fit pendre le bailli.»

Le narrateur s'arrêta, et comme chacun le félicitait: «Bravo! mon cher professeur, dit le substitut. On ne dira pas, en tous cas, que vous êtes ennuyeux comme la pluie, car vous me semblez l'avoir mise en fuite.»

En effet, un gai rayon de soleil entrait par la haute fenêtre. Tous aussitôt, conteur et auditeurs, coururent aux fusils, et dix minutes plus tard une fusillade nourrie apprenait aux lapins du parc que nous avions retrouvé, à leur usage, les traditions guerrières de messire Jehan des Mocquereaux.

G. Hamor.

LES NOUVELLES DÉCOUVERTES DE MOMIES DANS LA HAUTE-ÉGYPTE.-- Transport des sarcophages de Deïr-el-Bahari au Nil. Dessin d'après nature de M. Émile Bayard

Illustration from L'Illustration, No. 2510, 4 Avril 1891

AU THÉÂTRE D'APPLICATION.-- Une représentation de la «Passion», mystère en quatre tableaux, de M. Haraucourt.

Illustration from L'Illustration, No. 2510, 4 Avril 1891

A L'ÉGLISE DU SACRE-CŒUR.-- La Mise au tombeau, groupe de figures en cire, dans la crypte de la basilique.

Illustration from L'Illustration, No. 2510, 4 Avril 1891
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