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L'Illustration, No. 2506, 7 Mars 1891

NOS GRAVURES

Reading edition

«MUSOTTE»

M. de Maupassant n'est pas dans le livre l'homme aux grandes complications romanesques: il lui faut, dans une étude serrée, un sujet limité. Il est, comme Mérimée, le maître de la nouvelle. Elle suffit à son champ d'observation, et il la remplit avec une incontestable supériorité sur les écrivains qui l'entourent. Nous n'avions pas à attendre de lui au théâtre une comédie à larges développements: aussi bien Musotte est-elle, moins qu'un drame, une pièce, ou, pour mieux parler, une histoire racontée avec tact, avec goût et dans les proportions les plus justes.

Au premier acte nous assistons aux premières heures de bonheur de Jean Martinel et de sa femme Gilberte. La cérémonie vient de finir, et ils vont partir soit pour la Suisse, soit pour l'Italie, lorsqu'une lettre est remise à M. Martinel, l'oncle de Jean. C'est un médecin, le Dr Pellerin, qui l'a signée. Elle lui apprend une triste nouvelle dont le docteur n'ose pas faire part directement à Jean: Musotte va mourir, elle laisse un fils âgé de quelques mois. Cet enfant est de Jean Martinel, et la mère supplie Jean de venir pour qu'elle puisse lui dire un dernier adieu. S'il tarde d'une heure, il ne sera plus temps. M. Martinel fait part de cette lettre à son beau-frère qui, comme lui, n'hésite pas, du reste. Coûte que coûte, le devoir, ou plutôt la pitié, plus forte que ce devoir, est là. Il faut que Jean aille où le passé l'appelle.

Bonne fille, du reste, que cette pauvre Musotte, qui, le talent du peintre grandissant, a compris qu'elle ne pouvait pas devenir Mme Martinel. Jean s'est marié. Musotte n'a rien dit, elle a caché même à son amant qu'elle était enceinte.

Jean arrive chez Musotte. Celle-ci est étendue sur son lit de mort, ayant le berceau de l'enfant auprès d'elle, sous son regard; elle fixe les yeux sur cette porte par laquelle doit entrer Jean. Le voici enfin. La pauvre fille lui dit adieu en rappelant, par un dernier effort de la vie, les bonheurs passés, en faisant appel aux souvenirs des jours heureux, en le bénissant pour cette dernière minute donnée à celle qui va mourir et surtout en lui confiant cet enfant qui n'aura pour soutien dans le monde que la pitié de Jean et en lui faisant promettre de ne pas l'abandonner. Puis le délire s'empare de la pauvrette et la voilà qui rêve follement de l'avenir; elle retombe et le docteur Pellerin qui l'assiste n'a plus qu'à constater qu'elle est morte.

C'est cette scène si touchante que reproduit notre gravure.

Tout ce second acte est écrit avec une telle adresse qu'il évite les redites du sujet, et avec une émotion si juste, si vraie, tellement en dehors des rengaines de théâtre, que la salle en a été profondément impressionnée. Le succès de larmes a donc été des plus grands. Au troisième acte, Jean Martinel a rejoint la famille de sa femme, anxieuse de savoir le résultat de cette fugue est chez Musotte. Un conseil tenu sur la question entre le beau-père, Léon son fils, l'oncle Martinel et la vieille tante de Ronchard, qui pour, qui contre l'enfant. Jean Martinel est décidé pourtant à tenir sa promesse. Mais que décidera en tout ceci Gilberte? que fera l'épouse abandonnée, outragée par le passé? Gilberte a le cœur haut, elle pardonne: l'âme de la jeune femme va plus loin encore que le pardon; Gilberte se substitue à celle qui vient de mourir, et l'enfant trouve une mère qui, en l'adoptant, rendra plus facile et plus doux le devoir de Jean Martinel.

La pièce est jouée à merveille par M. Raphaël Duflos, qui fait Jean Martinel, par MM. Noblet, Nertann et Léon Noël. Mme Sizos est bien touchante dans le rôle de Musotte, et Mlle Darlaud bien jolie dans celui de Gilberte; Mme Pasca joue le personnage de Mme de Ronchard, et Mme Desclauzas celui de Flache.

LA TRANSFUSION DU SANG DE CHÈVRE

La transfusion du sang, aussi souvent essayée qu'abandonnée sans résultats scientifiques acquis, vient d'être encore une fois expérimentée; non plus celle de l'homme à son semblable cette fois, mais bien celle autrement audacieuse de l'animal à l'homme. Le docteur Bernheim transfuse du sang de chèvre à des phtisiques.

Décrivons, d'abord, l'opération:

Une chèvre saine et adulte est couchée sur une table d'opérations à bascule, aux anneaux de laquelle elle est fortement attachée de façon à empêcher tout mouvement. Le ligotage est ainsi fait que le cou de l'animal, dont la partie inférieure a été soigneusement rasée sur le côté libre, soit légèrement tendu.

Dans cette position on aperçoit alors très nettement des battements isochones qui soulèvent les téguments: c'est l'artère carotide primitive de l'animal qui bat.

Une incision est faite à la peau à ce niveau, et, à cause de la rétraction de cette dernière, une énorme plaie rouge apparaît là ou le bistouri a passé; en écartant les tissus avec le manche de l'instrument on découvre alors la carotide. Une ligature qui y est jetée, et un peu plus bas une pince à compression, interceptent un espace dans lequel le vaisseau est ouvert et dans l'ouverture est glissée une canule.

Un tube en caoutchouc très fin de la grosseur de l'artère en part, qui à son autre extrémité aboutit à une seconde canule.

C'est fait: la chèvre est amorcée, si on peut s'exprimer ainsi.

L'animal est, d'ailleurs, absolument calme et tranquille, il n'a pas souffert, et, l'opération terminée, il retournera tranquillement à son étable.

Pendant ce temps la malade s'est assise sur un coussin placé à terre au pied de la table, elle a tendu l'un de ses bras bandé de caoutchouc au-dessus du coude afin de faire saillir les veines; la médiane céphalique, en effet, gonflée, apparaît bien.

Un petit coup de bistouri, un jet de sang noir aussitôt arrêté par l'introduction dans l'ouverture béante de la deuxième canule qui termine le tube de caoutchouc, la femme non plus n'a presque rien senti.

La bande de caoutchouc est alors rapidement enlevée, en même temps que la pince à compression, et le sang de la chèvre passe librement et directement dans le corps du malade, la carotide de l'animal jouant le rôle de pompe foulante, la veine du patient celle de pompe d'aspiration. Un aide suit sur la montre et compte les secondes, et en une minute 150 à 200 grammes de sang ont été transfusés. La malade est alors pansée comme après une saignée ordinaire.

Pourquoi, maintenant, injectera l'homme du sang de chèvre?

Là est en réalité l'originalité de ce nouvel essai. Jusqu'ici les transfusions avaient été faites de l'homme à l'homme, et l'on n'avait pas osé aller plus loin, la tentative actuelle montre qu'on peut le faire, et la chèvre a été choisie, parce qu'elle est, avec le chien, le seul animal domestique reconnu réfractaire à la tuberculose. C'est donc ce sang qu'il faut de préférence injecter à l'homme phtisique.

L'opération est en général bien supportée. Quant à ses résultats, il faut espérer qu'on en aura avant qu'elle soit abandonnée, et, en tous cas, on peut dire d'elle comme de toutes les méthodes nouvelles: il faut se dépêcher de s'en servir pendant quelle guérit.

«PASSIONNÉMENT»

Mistress Maud Vivian, dont la beauté est triomphante, est une Anglaise qui à Paris tient le haut du pavé dans les salons. Elle est veuve et très riche; son mari, sir Vivian, lui a laissé en testament vingt-cinq mille livres sterling, elle mène grand train avec ses premières ressources augmentées par les habiletés de la dame: voilà ce que le monde sait de mistress Vivian; mais ce que nous apprendrons bien vite, c'est que l'argent de Rixens, un agent de change, soutient seul le luxe de cette aventurière. Comme la baronne d'Ange du Demi-Monde, Vivian a, en outre de ce banquier qui assure les besoins de sa vie, un amour qui l'occupe plus agréablement: elle est aimée d'un jeune homme du monde, Edmond Sorbier, épris d'elle à ce point qu'il a résisté à toutes les instances qu'un ami de sa famille, M. Lafaurie, a faites auprès de lui pour lui faire épouser sa nièce, Geneviève Coraize, une charmante jeune fille, très riche, orpheline à laquelle M. Lafaurie, son tuteur, s'est dévoué. Geneviève est maintenant en âge d'être mariée et Lafaurie qui touche à peine à la cinquantaine serait bien aise, son devoir accompli auprès de Geneviève, serait bien aise de se marier, lui aussi. Il est passionnément amoureux de Vivian qu'il a rencontrée de par le monde et il s'est mis en tête de l'épouser. C'est ce qu'il explique à Edmond Sorbier, qui, à la suite d'une conversation avec M. Lafaurie, flaire quelque mensonge de la part de Vivian.

Les origines de sa maîtresse, en ce qui concerne la naissance et la fortune, ne lui paraissent plus aussi nettes. Il part pour l'Angleterre; il se renseigne, l'enquête n'est pas longue. Maud Vivian n'est autre qu'une coquette, qui ne doit l'argent dont elle vit scandaleusement qu'à de très riches protecteurs. Indigné d'être dupe, il chasse Vivian qui jure de se venger.

Cette vengeance, elle l'a sous la main. Edmond Sorbier va épouser Geneviève. Cependant qu'on prépare la fête des fiançailles, et qu'on n'attend plus que l'arrivée de l'oncle Lafaurie, une lettre arrive: Lafaurie revient, il s'est marié à Naples, il emmène dans sa famille sa femme qui n'est autre que Maud Vivian, laquelle rentre dans la maison avec toute l'autorité que lui donne la situation de son mari.

C'est la guerre que Maud apporte, et, comme Sorbier sent son ancienne maîtresse capable de tout, il lui enjoint avec menaces de ne pas toucher à Geneviève, ne serait-ce que par un mot, ou par une allusion au passé.

Le mariage se fait; et cette vipère de Maud imagine de mettre sous les yeux de la jeune femme une lettre passionnée que lui a adressée autrefois Edmond; mais Geneviève, prévenue par son mari contre de pareils procédés, laisse passer une telle infamie. La Maud en est pour ses frais de méchancetés, car M. Lafaurie est revenu lui-même de son aveuglement pour cette créature. Il ne peut chasser l'aventurière de sa maison; mais il a recours au divorce et Maud se retire de ce milieu d'honnêtes gens.

La comédie de M. Albert Delpit, dont notre dessin reproduit une des scènes les plus belles, celle du 4e acte, entre Maud. Edmond Sorbier et Geneviève, est fort bien interprétée par MM. Dumény, Calmettes, Paul Reney, Mme Melcy et Mlle Dieudonné.

ARMAND BÉHIC

Ces jours derniers est mort un homme qui avait été mêlé, au cours de sa longue et laborieuse carrière, à toutes les grandis affaires où M. ARMAND BÉHIC D'après une photographie de la maison Waléry. l'industrie nationale était engagée comme aux affaires politiques, et qui disparaît laissant à tous le souvenir d'une belle et loyale existence de travailleur. Ne en 1809, Béhic entra tout jeune dans l'administration des finances. A l'âge de vingt et un ans, il fit la campagne d'Afrique comme payeur de l'armée. Il passa ensuite à l'inspection des finances. Elu député d'Avesnes en 1846, représentant du peuple à l'Assemblée législative de 1849, il passa ensuite au Conseil d'État où il demeura jusqu'en 1851. Il n'était pas rentré dans la politique depuis plus de dix ans, il était simplement conseiller général des Bouches-du-Rhône, quand Napoléon III le nomma ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics. Il resta quatre ans ministre et, en 1867, quand il quitta le pouvoir, il fut nommé grand-officier de la Légion d'honneur. En 1876, il fut élu sénateur de la Gironde.

Illustration from L'Illustration, No. 2506, 7 Mars 1891
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