← Table of contents
L'Illustration, No. 1608, 20 décembre 1873

NOS GRAVURES

Reading edition

Procès du maréchal Bazaine

LE DÉNOUMENT

Nous avons, dans notre précédent numéro, consigné à la dernière minute la condamnation à mort avec dégradation de celui qui fut le maréchal Bazaine.

Depuis lors, la clémence du président de la République s'est étendue sur le condamné, qui avait laissé passer les délais légaux sans se pourvoir en révision. La peine de mort prononcée contre lui a été, sur la proposition du ministre de la guerre, commuée en celle de vingt années de détention, avec dispense des formalités de la dégradation militaire, mais sous la réserve de tous ses effets. Ajoutons qu'un recours en grâce avait été adressé au ministre par tous les membres du conseil de guerre. Nous constatons simplement ces faits. L'éclatante lumière qui s'est produite au cours du procès a rendu d'avance superflue toute appréciation.

Cela dit, revenons un peu sur nos pas. Pour expliquer nos gravures, il est nécessaire que nous entrions dans le détail des faits qui ont précédé et suivi le prononcé du jugement.

La délibération des juges militaires, que représente notre premier dessin, a été longue. Elle a duré de quatre heures et demie de l'après-midi à neuf heures moins vingt minutes. L'arrêt a été affirmatif sur toutes les questions, à l'unanimité, ce qui a surpris, car le bruit courait dans le public que deux des juges étaient acquis à l'accusé. Au moment où le conseil s'était retiré pour délibérer, M. Bazaine avait été emmené et était rentré chez lui, après avoir stationné un instant dans le salon des Bouclier. Ce salon, ainsi nommé à cause des quatre tableaux qui le décorent, est situé un peu avant l'escalier conduisant à l'appartement de l'accusé. Quelque temps après, M. le capitaine Maud'huy avait fait introduire dans ce même salon le peloton qui, suivant les prescriptions de la loi militaire, devait assister en armes à la lecture du jugement. Et à neuf heures précises, Me Lachaud allait porter à Trianon-sous-Bois la nouvelle de la condamnation, que le maréchal, qui était alors entouré des membres de sa famille, reçut avec beaucoup de fermeté. Peu après, un sous-officier venait le chercher pour le conduire dans le salon des Boucher, où on l'attendait pour lui donner lecture du jugement de condamnation.

Quand il pénétra dans le salon, la garde était sous les armes. En face de lui se trouvaient réunis MM. les généraux Pourcet, commissaire spécial du gouvernement près le premier conseil de guerre, et de Colomb, son substitut, M. le commandant Martin, qui siégeait également au banc du ministère public durant les débats, et MM. les greffiers Alla et Castres. Une table, occupant le milieu de la pièce, les séparait du condamné. A gauche de cette table était aligné le peloton, qui appartenait au 40º régiment de ligne. Enfin, derrière le maréchal se tenaient MM. le colonel Villette et le capitaine Maud'huy. Le salon n'était éclairé que par deux lampes placées sur la table dont nous venons de parler.

A l'apparition du maréchal Bazaine, la garde porta et présenta les armes. Il y avait encore lieu de lui rendre les honneurs dus à sou grade, car s'il était condamné, sa condamnation n'était pas devenue définitive.

--Où dois-je me mettre? demanda-t-il au greffier.

--Où vous êtes, M. le maréchal, cela est bien ainsi.

Et M. le greffier Alla, sur l'ordre de M. le général Pourcet, donna aussitôt lecture du jugement qui venait d'être rendu. C'est le moment de cette scène dramatique que représente notre deuxième dessin.

La lecture finie:

--Eh bien! je suis prêt. On me fusillera quand on voudra, dit le condamné s'adressant au général Pourcet.

--Monsieur le maréchal, répondit celui-ci, j'ai à vous informer que la loi vous accorde vingt-quatre heures pour vous pourvoir en révision contre le jugement que vous venez d'entendre.

--Ah! Et le délai commence?...

--Aujourd'hui à minuit pour finir demain à pareille heure.

--C'est bien. Est-ce tout?

--C'est tout.

Et le maréchal ayant salué, se retira. Nous ne rentrerons pas avec lui dans son appartement, où l'attendait sa famille éplorée. Ici la situation commande et il est de convenance stricte de s'arrêter devant le huis clos des douleurs intimes. Avant de finir, disons un mot de la très-touchante scène que représente notre troisième dessin. Alors que le conseil délibérait, Mme Bazaine, dévorée d'inquiétudes, tour à tour espérant et désespérant, courut à la chapelle de Trianon; et là, agenouillée, les mains jointes, pria avec ferveur, invoquant le ciel en faveur de son mari. Le ciel ne l'a pas exaucée, ai-je entendu dire. Je ne suis pas de cet avis. S'il ne lui a pas accordé pour l'accusé une chose impossible, encore a-t-il fait entrer dans le cœur de ceux de qui dépendait son sort, un sentiment de commisération tel, qu'il les a induits à outrepasser, imprudemment peut-être, en sa faveur, les limites extrêmes de l'indulgence.

M. Bazaine doit subir sa peine au fort de l'île Sainte-Marguerite.

Cette île est située en face de Cannes; elle a une longueur de 6 kilomètres environ, sur une largeur moyenne de 1500 mètres. A la pointe est, se trouve le fort, qui a une garnison de cent cinquante hommes, seuls habitants de l'île. On sait que c'est au fort Sainte-Marguerite que fut longtemps détenu l'homme au masque de fer. Ce fort a également servi de prison aux Arabes condamnés à la suite des dernières insurrections d'Algérie. Près de l'île Sainte-Marguerite se trouve l'île Saint-Honorat, qui forme avec elle le groupe des îles de Lérins, et où l'on voit les ruines d'un monastère très-ancien. Elle est aujourd'hui la propriété d'un Anglais qui l'a achetée il y a quelques années.

Nous reviendrons prochainement, en en donnant quelques vues, sur ces îles et sur le fort Sainte-Marguerite.

Louis Clodion.

Violettes, Tableau de M. Edouard Dubufe.

On se rappelle le succès obtenu par cette charmante composition au Salon de cette année; la foule s'y arrêtait avec complaisance, et l'Illustration a pensé être agréable à ses lecteurs, en la faisant graver et tirer à part, pour la leur offrir.

Sans doute, nous n'avons plus ici le prestige de la couleur, l'harmonie des tons habilement combinés; mais qu'elle est jolie, la dame aux violettes, dans son attitude d'une grâce si simple et si vraie! Le corps se laisse doucement aller sur les moelleux coussins; la belle songeait sans doute, nonchalamment étendue; sa pensée flottait, indécise, au gré de ses souvenirs ou de ses espérances, quand une lettre lui est arrivée, et l'a tirée de son demi-sommeil.

Une lettre! c'est-à-dire un fait bien écrit, bien précis, alors qu'on s'abandonnait, en toute sérénité, aux doux bercements du rêve! Aussi, comme la tête s'est relevée aussitôt, comme le front est devenu sérieux, comme le regard parcourt attentivement les lignes tracées par la main d'un cher absent! Ne cherchons pas plus loin; le poète n'a-t-il pas écrit:

Sçavoir ce qu'elle contient, Bien fin qui pourrait le dire?

Les exécutions de Santiago

Nous terminons aujourd'hui la publication commencée dans notre dernier numéro, des documents qui nous sont parvenus sur le lugubre drame qui a suivi la capture du Virginius. Nous avons déjà dit, précédemment, combien les nombreuses expéditions du Virginius avaient aidé l'insurrection cubaine à se soutenir en l'approvisionnant, en abondance, d'armes, de munitions et de combattants recrutés aux États-Unis. On peut juger par là de l'explosion de joie qui se produisit dans la population de Santiago lorsqu'on vit arriver au port ce pourvoyeur de guerre civile, sous l'escorte du Tornado. Malheureusement on ne se contenta pas de la manifester bruyamment, cette joie, les cris de vengeance s'élevèrent de toutes parts et l'on demanda la mort du capitaine et de l'équipage. Le général Burriel, gouverneur de Santiago, crut devoir céder aux clameurs de la foule, et après une procédure sommaire, cinquante-trois des malheureux captifs furent condamnés à mort et fusillés. Cette boucherie terminée, des pièces d'artillerie, attelées de six chevaux, furent promenées sur les cadavres aux acclamations d'une populace en délire, jusqu'à ce que, broyés sous les roues et sous les pieds des chevaux, ils eussent perdu toute forme humaine. Telles sont les horribles scènes que reproduisent nos deux dessins; on comprend qu'à leur récit une indignation générale se soit manifestée d'un bout à l'autre des États-Unis.

La bourse aux timbres-poste

Bourse, est-ce bien le mot? marché exprimerait peut-être mieux la chose. Quoi qu'il en soit, bourse ou marché, marché ou bourse, c'est en plein cœur des Champs-Elysées qu'ont lieu les opérations dont il s'agit.

On se réunit sur le large trottoir qui borde la maison de l'avenue Gabrielle portant le numéro 36. Palais de la nature que couvre en guise de dôme le ciel bleu, quand il n'est pas gris. On a donc devant soi l'avenue Marignv, avec ses quatre Guignols, et à l'horizon l'entrée principale du palais de l'Industrie, dont une forêt d'arbres, en ce moment nus et grelottants, ne parvient pas à masquer la masse énorme. Industrie d'un bout, commerce de l'autre, ceci nous ramène à nos moutons, je veux dire à nos timbres.

Le plaisant de l'affaire, ce n'est pas la nature du commerce. Collectionner des timbres-poste n'est pas plus un cas pendable que de collection lier des autographes, voire des tabatières ou de vieux pots. Non, le plaisant et le curieux, c'est le trafiquant lui-même. Figurez-vous un marché vu par le petit bout de la lorgnette, bourse à Lilliput. Telle, la bourse aux timbres-poste. En se pressant un peu, toute l'assemblée tiendrait certainement dans une serviette. Petit monde singulier. Tout à l'heure il courait, sautait et s'en donnait à cœur joie. Le voilà maintenant affairé, grave, recueilli. C'est que l'heure de la bourse a sonné, et comme on dit, «les affaires sont les affaires». Chacun de ces petits bonshommes s'avance, muni d'un album dont toutes les feuilles sont divisées en un certain nombre de compartiments, alvéoles destinées à enchâsser les timbres suivant un ordre méthodique, timbres de tous les prix et de tous les pays, de toutes les formes et de toutes les grandeurs, de toutes les couleurs et de toutes les effigies. Tous les compartiments ne sont pas remplis. Ces vides indiquent ou les pièces qui manquent à la collection, ou bien celles dont, en prévision d'une hausse, on se propose d'acquérir au plus bas prix possible un certain nombre d'exemplaires, pour les revendre ensuite avantageusement, le moment venu. C'est là le fin de l'opération, notez; car par ce moyen, et sans qu'il en coûte grand chose, on peut arriver à parfaire tout doucement sa petite collection. Et d'aucuns y arrivent, à ce qu'il paraît. Mais ce sont les malins, ceux-là; et ne croyez pas qu'ils fassent les finauds! Bien au contraire. A voir leur air innocent et candide, vous jureriez certainement qu'ils sont du bois dont on ne les a pas faits. Renards couverts d'une peau d'agneau, ils vont et viennent, l'oreille à tout, et l'œil aussi, et prenez bien garde à vos poules! Là, pas de pouf à craindre d'ailleurs, car c'est au comptant que se traitent toutes les opérations. Et cela posément, sans confusion, sans le moindre cri. On s'aborde en feuilletant les albums. On compte les lacunes. Alors:--Je demande ou j'offre tel timbre, y a-t-il vendeur ou acheteur?--Voilà.--Combien? --Tant.--C'est cher.--Il y a hausse.--Jeudi, ils n'étaient qu'à tant; trop d'écart.--C'est qu'il s'en est beaucoup vendu. A prendre ou à laisser.

On prend ou on laisse, selon. Cela dépend du vent qui souffle sur le marché et fait tourner toutes ces petites têtes folles. Et puis, il y a là aussi, comme ailleurs, des haussiers et des baissiers. Tel timbre est un jour déprécié, qui le jour suivant est porté aux nues, et réciproquement. Ainsi, en ce moment, le Brésil est en faveur, et les villes hanséatiques sont recherchées. Demain en sera-t-il encore de même? Demandez-le à M. votre fils. C'est peut-être une des fortes têtes de la bourse aux timbres. Il est cependant certaines valeurs qui échappent à toute pression, par exemple le Maximilien, depuis longtemps hors de prix. Voilà où nous en sommes. Allez vous promener aux Champs-Elysées, vous pourrez voir les voilures de chèvres inoccupées, les chevaux de bois immobiles, Guignol désespéré se battre en vain les flancs devant des chaises vides; mais pour ce qui est de la bourse aux timbres, si, dès qu'elle est ouverte, un seul instant vous la voyez chômer, dites qu'il y a encore des enfants. Hélas! pour ma part, je commence bien à craindre qu'il n'y en ait plus.

Louis Clodion.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings