NOS GRAVURES
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Odilon Barrot
Encore une des grandes figures du siècle qui disparaît. Odilon Barrot s'est éteint à Bougival, le 7 août, à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Depuis 1814, et dans des positions très-diverses, il figurait au premier rang de ce qu'on appelle politiquement et historiquement l'école libérale. Pour dire tout ce qu'a fait Odilon Barrot dans ce laps de soixante années, il faudrait repasser toute notre histoire nationale depuis la chute de Napoléon Ier. Partout on trouve son nom mêlé aux plus gros événements. Et ce nom n'est pas celui qui brille avec le moins d'éclat parmi ceux que retiennent respectueusement les contemporains et la postérité.
En 1814, à peine émancipé brillamment des bancs de l'École de droit, Odilon Barrot se montra des plus ardents à réclamer les libertés publiques dont le gouvernement impérial s'était toujours montré profondément dédaigneux. Il accepte la Charte de Saint-Ouen, et y voit de suffisantes garanties, pourvu qu'on ne fraude pas sur la valeur intrinsèque et sur la signification de ce pacte fondamental. Il va même dans sa foi jusqu'à s'enrôler parmi les volontaires royaux, et il est de ceux qui auraient combattu pour empêcher le succès éphémère de l'homme néfaste qui revenait de l'île d'Elbe.
Ce beau feu ne dure pas longtemps. Les réactions royalistes, et dans le sens absolu des droits et des licences du trône et de l'autel, auraient dessillé les veux d'un néophyte plus convaincu ou plus naïf qu'Odilon Barrot. Il est avocat à la Cour de cassation, et pendant toute la Restauration nous le voyons défendre avec une vigoureuse éloquence, devant la juridiction suprême, les causes nombreuses et délicates où les libertés civiles sont engagées. Ce n'est plus un voltigeur de Coblentz; c'est un homme de 1789. Il ne veut pas que nous perdions une à une les conquêtes morales et civilisatrices qui ont coûté tant de sang et tant de larmes aux générations antérieures et répandu tant de ruines fécondes dans le pays. Avec ce rôle nouveau, Odilon Barrot arrive à la popularité. Son nom est inséparable de ceux que la foule prononce avec respect, avec amour, avec espérance. Du palais de justice, il rayonne sur le pays. On le voit en tête des adhérents de la société: Aide-toi, le ciel t'aidera!
On voyait venir de loin la Révolution de 1830. Quand la rue eut fait son œuvre, quand il fallut organiser la victoire, Odilon Barrot était devenu un homme dont un gouvernement nouveau ne pouvait se passer. Tour à tour il est secrétaire de la commission qui siège à l'hôtel de ville et tient dans sa main la direction des forces populaires, commissaire auprès du vieux roi Charles X qui reprend lentement, tristement et avec une dignité suprême le chemin de l'exil, enfin préfet de la Seine et en même temps député parmi ceux qui vont former la nouvelle gauche. Quoique fonctionnaire, Odilon Barrot a compris qu'il faut combattre encore si l'on ne veut pas perdre le fruit des combats antérieurs, et avoir servi uniquement à faire la courte échelle aux doctrinaires. Dès le premier jour il a reconnu les adversaires qu'il aura successivement ou ensemble devant lui pendant dix-huit ans, les Casimir Périer, les Molé, les de Broglie, les Guizot. Pour un seul des hommes éminents dont il ne saurait partager les idées gouvernementales, il se sent un grand faible de cœur qui dégénéra bien vite en très-vif et très-profond attachement. C'est M. Thiers. L'amitié qui prit naissance dans ces orages ne s'est pas démentie un seul jour.
Odilon Barrot quitta la préfecture de la Seine en 1831, après le sac de l'archevêché et de l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Un instant encore il reparaît au palais de justice pour lutter contre les juridictions exceptionnelles de l'état de siège. Mais bientôt il n'est plus qu'un personnage parlementaire dont l'éloquence pompeuse jettera un vif éclat sur des joutes oratoires auxquelles on ne saurait attacher aujourd'hui une grande importance. Nous en avons vu l'inanité. Des actes francs, sincères, loyaux, vaudraient beaucoup mieux que cette emphase de paroles. Malheureusement tel n'est pas le cachet qui pourra servir à reconnaître les hommes politiques de notre temps. Bien rares sont ceux qui, nantis du pouvoir, ne démentent pas leurs doctrines antérieures.
Odilon Barrot n'a point échappé à cette espèce de fatalité. Promoteur inconscient de la révolution de Février, il ne devint président du conseil des ministres après l'élection présidentielle que pour tomber dans l'ornière depuis longtemps battue des réactions et des compressions aveugles. Ce ministère est resté célèbre par la première expédition de Rome.
Renvoyé du pouvoir sans trop savoir pourquoi, Odilon Barrot se rangea parmi les boudeurs. Après le coup d'État de décembre il se glissa dans la retraite d'où il ne sortit que pour entrer, par décret, à l'Institut, et lancer quelques brochures de jurisprudence et de politique administrative. En 1871, M. Thiers l'avait appelé à la vice-présidence du conseil d'État.
En somme, cette existence est excessivement remplie. Mais on peut dire avec vérité qu'Odilon Barrot a été bien plus un grand nom que tout autre chose. C'est ce qui donne à sa physionomie un caractères spécial.
Georges Bell.
Correspondance de Nancy
Nancy, 6 août 1873.
1er août, 5 août, voilà deux dates dont à Nancy on ne perdra jamais la mémoire. Le 1er août, en effet, après trois années d'occupation, l'ennemi abandonnait enfin la ville, et le 5 la France y rentrait avec ses chers soldats que l'on n'y avait pas vu depuis si longtemps!
Une proclamation du maire, M. Bernard, si bien avisé et si patriote, avait la veille annoncé l'événement aux habitants. A cinq heures du soir, un bataillon d'infanterie devait faire son entrée dans la ville.
Aussi, le lendemain, quelle fête à Nancy!
Les ateliers, les magasins étaient fermés. Toutes les rues par lesquelles devaient passer les soldats, la rue Stanislas, l'admirable place du même nom, la rue Sainte-Catherine, étaient pavoisées de drapeaux tricolores, ornées de guirlandes de verdure. L'arc de triomphe placé à l'entrée de la rue Stanislas en était particulièrement couvert. De tous les villages environnants, les paysans accouraient par bandes nombreuses, désireux d'acclamer nos soldats et de saluer notre drapeau. C'était partout un indescriptible mouvement.
A quatre heures, le train attendu avec une si fiévreuse impatience est signalé et accueilli par les hourrahs de la foule qui encombrait les abords de la gare. Les soldats descendent de wagon, ils mettent sac au dos, les tambours battent aux champs et le bataillon s'engage dans la rue Stanislas, se dirigeant vers la place et la caserne Sainte-Catherine.
Je vous ai dit combien était ornée pour la circonstance cette place déjà si belle, avec sa bordure de monuments: hôtel de ville, évêché, théâtre, hôtels privés, sa statue du roi Stanislas et ses fontaines monumentales. Dès trois heures la compagnie des sapeurs-pompiers, avec sa musique, avait pris le poste à l'hôtel de ville, pour rendre les honneurs aux soldats à leur passage. Aussi, dès que ceux-ci débouchent sur la place, la musique se fait entendre, les sapeurs présentent les armes, les applaudissements éclatent. Tous les chapeaux sont en l'air et des fenêtres tombent couronnes et bouquets.
Le maire, placé au balcon de l'hôtel de ville, avec ses adjoints et le conseil municipal, avait donné le signal des applaudissements. Jamais je ne vis telle explosion de joie ni enthousiasme pareil. Je n'ai pas besoin de vous dire que ce n'a pas été sans peine que le bataillon a pu s'arracher à ces manifestations patriotiques, et fendre les flots pressés de la foule qui l'entourait. Il put enfin arriver jusqu'à la caserne, où il trouva, vous devez vous en douter, de quoi se bien rafraîchir et se restaurer substantiellement.
Le lendemain Nancy avait repris son calme et ses allures habituelles. Mais depuis lors tous les visages ont un air de satisfaction et de sérénité qu'ils avaient depuis trop longtemps cessé d'arborer. X...
Prise de Séville
L'énergie du gouvernement de M. Salmeron produit les meilleurs fruits, et déjà l'on peut prévoir la défaite finale, non-seulement des intransigeants et des cantonistes, mais aussi celle des carlistes et de don Carlos. Que manquait-il à la République pour avoir raison d'ennemis qui n'étaient forts que de sa faiblesse et de ses divisions? Une armée disciplinée. Elle l'a, et vient de le prouver par la prise de Séville, presque aussitôt suivie de celle de Cadix.
C'est le 28 juillet, à deux heures de l'après-midi, que l'attaque de Séville a commencé. On sait que sous le ministère Pi y Margall, la populace avait pu s'emparer impunément de toutes les armes et de tous les canons renfermés dans l'arsenal. Ces armes devaient prêter dans la lutte engagée une grande force à la résistance, que dirigeait le général Pierrad. Les soldats de l'année régulière, conduits par le général Pavin, ont eu besoin de déployer la plus rare bravoure pour en triompher. Les insurgés avaient couvert la ville de barricades, et armé ces barricades de canons. Ils en avaient mis partout. Des pièces du plus fort calibre entouraient la fabrique de tabac, et, dans cet édifice, on avait hissé des canons non-seulement sur les balcons, mais encore sur la terrasse. Deux heures après l'attaque, c'est-à-dire à quatre heures, les troupes s'étalent déjà emparées de la station du chemin de fer et de plusieurs autres points stratégiques. A minuit ils étaient maîtres de la ville, à l'exception du faubourg de Triana, où s'étaient réfugiés les insurgés, après avoir successivement incendié leurs positions à mesure qu'ils les abandonnaient. Ce n'est que dans la journée du lendemain que l'armée a pu les forcer dans leur dernière retraite.
Dans de pareilles conditions, la lutte devait être et a été fort meurtrière. Si les insurgés résistaient énergiquement, les soldats avaient un élan admirable. Telle était l'impétuosité de ces derniers, que le régiment de Zamora pénétra jusqu'au milieu de la ville à travers une grêle de balles et d'obus, sans se préoccuper de savoir s'il était ou non suivi par le reste de l'armée.
Le gouvernement insurrectionnel a pu s'enfuir en traversant le Guadalquivir qui, de la porte de la Barqueta jusqu'à l'édifice de Saint-Telme, entoure Séville, sur une étendue d'une demi-lieue. Beaucoup de maisons ont été brûlées, ainsi que quelques monuments. Heureusement ni la cathédrale, si riche et si belle, ni l'Alcazar, n'ont été atteints.
La prise de Séville a produit une panique incroyable parmi les insurgés de cette province et des autres. Le général Pavia, au moment de partir pour continuer sa campagne, si heureusement inaugurée, a été l'objet de la plus enthousiaste ovation. Son nouvel objectif était Cadix où, grâce à la défection des soldats d'artillerie qui se sont réunis aux volontaires hostiles au comité insurrectionnel, le général a pu entrer le 4 août sans effusion de sang.
L. C.
La Grenouillère
Paris n'est pas encore port de mer, mais les Parisiens ont leur plage qui remplace Trouville et Dieppe pour les gens occupés que leurs travaux retiennent à Paris, et qui ne peuvent même pas s'absenter du samedi au lundi, en profitant des facilités et des prix réduits accordés aux voyageurs par les grandes compagnies de chemin de fer.
Cette watering place, pour nous servir d'une expression à la mode, cette station d'été à l'usage des paresseux ou des gens pressés n'est autre que la Grenouillère, située dans l'île de Croissy. On s'y rend en une heure à peine par le chemin de fer de l'Ouest (rive droite), et rien n'est plus curieux que l'aspect de la gare Saint-Lazare un dimanche d'été.
Sur les vastes marches du perron monumental s'agite une foule joyeuse et bruyante autant que bariolée. Les femmes sont en toilettes claires, retroussées par derrière, en bas de soie de couleur, coquets souliers à bouffettes, et s'appuient sur de hautes ombrelles-cannes à la Louis XVI. Elles sont coiffées de petits chapeaux coquets ornés de voiles de gaze blanche, bleue, grise, qui siéent à merveille au teint, et leur donnent l'aspect des miss anglaises affectionnées par le pinceau de Lawrence.
Les gentlemen qui les accompagnent portent la cape de Christy, au rebord supérieur de laquelle est fixé un monocle. Ils sont pour la plupart en vestons courts, velours ou étoffe mélangée, tenue du matin, stick ou parasol à la main.
Tout cela étagé sur les marches cause, rit, se pressure, s'attend, se hèle, se dispute, se raccommode, guette les arrivants et les arrivantes, et au coup de cloche traditionnel s'empile dans les wagons, d'où l'on ne descendra qu'à la station de Reuil.
Ici plusieurs moyens de locomotion se présentent pour gagner cette bienheureuse Grenouillère, paradis rêvé de tant d'Èves parisiennes et où abondent les Adams en costume biblique, à cette différence près que la feuille de vigne traditionnelle est remplacée par un caban de couleur.
Les intrépides vont à pied, à travers les prés, tout le long, le long de la rivière. D'autres préfèrent le chemin de fer américain, qui les conduit jusqu'à Bougival; après quoi, on passe le bac. Les plus avisés s'embarquent à bord d'un des deux petits vapeurs miniatures qui font le service de l'île de Croissy à la gare. Ce dernier moyen de transport est de beaucoup le plus agréable et le plus goûté.
Nous voici arrivés. Quel bruit et quelle foule! Le petit bassin où l'on barbote et où les inexpérimentés prennent leur leçon de natation, seulement pas de vessies ou de ceintures de caoutchouc, est plein à ne pouvoir y bouger. Les grandes nageuses, elles, se jettent courageusement du haut de la galerie et piquent des têtes ou des plats-dos aux applaudissements des spectateurs restés sur la rive. Puis elles fendent l'onde d'une coupe hardie ou font la planche en se laissant balancer mollement par les remous du petit vapeur qui dérape, après avoir déposé sa collection de passagers.
Dans le café qui est situé à bord d'un ponton flottant, pas une table n'est libre. On consomme partout la bière, les sodas et l'absinthe; la déesse verte aux reflets d'opale n'est pas négligée non plus quand sonnent cinq heures. Ici règne un pêle-mêle des plus étranges et des plus pittoresques. Les baigneurs et les baigneuses, en costume de natation, sont assis côte à côte avec des gens revêtus de redingotes ou des femmes habillées de mousseline ou de soie. Ils viennent encore tout dégouttants d'eau prendre place aux mêmes tables pour y savourer le mêlé-cassis et le bitter-curaçao, parfois même pour y jouer aux cartes et faire un bésigue chinois en trois mille, à deux centimes le point.
Sur les bancs qui bordent la berge sont assis les gens sérieux ou celles d'entre ces grandes petites dames que leur royauté attache au rivage. C'est là qu'on voyait jadis si fréquemment la belle brune Anna Deslion, au profil de camée, qui s'en va mourant de la poitrine à Pau ou quelque part dans le Midi. L'infortunée Espagnole Pepita Sanchez, dont tous les journaux racontaient dernièrement la fin tragique, était aussi une des visiteuses assidues de la Grenouillère, où elle venait de sa propriété située à Croissy, sur la rive opposée, du côté de Chatou. Il faudrait, si l'on voulait être minutieux, citer toutes les demi-mondaines qui ont honoré de leurs pas, éclairé de leurs yeux ce séjour enchanteur; mais cette nomenclature nous mènerait trop loin. Regardons plutôt un tout autre élément de public qui ne dédaigne pas de venir jeter un petit coup d'œil sur ces fêtes dominicales et sur les ébats de cette jeunesse bruyante et tapageuse.
Je veux parler des châtelains et des châtelaines des environs. Les propriétés princières foisonnent aux environs. Beauregard, jadis à lady Howard; Louveciennes; Marly; les châteaux des Staub, des Cahen d'Anvers; les villas somptueuses des Ségalas, des Bournet-Aubertot, des Solas, des Odilon Barrot et cent autres, font de ce coin de vallée un des séjours privilégiés des environs de Paris. La finance, la haute banque, la politique, tout s'est donné rendez-vous en ces lieux charmants. Edmond About y est le voisin d'Edmond Tarbé des Sablons, le jeune et intelligent directeur du Gaulois; le spirituel Dardenne de la Grangerie n'y manquait pas un bain; et jusqu'aux petits chalets miniatures qui sont dans l'île même et qui paraissent autant de maisonnettes sorties d'une boîte à jouets sont habités par des notoriétés de la plume, de l'esprit ou du talent.
Si nous nous enfonçons dans l'île elle-même, sous les majestueux ombrages qui la couvrent, nous trouvons des points de vue exquis, des échappées charmantes; c'est plus vaste que les Tuileries, et dans la semaine, quand il n'y a personne, rien n'est comparable aux frais attraits de cette délicieuse solitude. L'isolement de l'île de Croissy lui a précisément valu plusieurs fois le dangereux honneur d'être choisie comme un terrain où l'on pouvait tranquillement, et à l'abri des gendarmes, vider les affaires d'honneur. Elle a été le théâtre de nombreux duels, dont les plus connus sont ceux de Carie de P... avec M. Arthur M.... d'une part, et de, M. O.... et le marquis de M.... de l'autre.
Mais tandis que nous causons, le soir est venu. Peu à peu les hôtes joyeux de la Grenouillère l'ont abandonnée pour des parages plus semés de restaurants. Les châtelains des environs sont rentrés at home, où les attendent des repas somptueux servis sur des tables couvertes de fleurs naturelles cachées sous des nappes couleur de la neige et encombrées de cristaux et de l'argenterie qui étincellent.
Plus modestes, les canotiers et leurs dames se sont abattus en volées affamées chez tous les traiteurs du voisinage. Là, sous la tonnelle où grimpent les pois de senteur odorants et les capucines à la robe de velours orange, on déguste les matelotes, les gibelottes chantées par Murger, et dans lesquelles, par une vertu particulière, les lapins ont trois têtes. On boit du petit ginglet dans des cruches de terre brune vernissée et au goulot desquelles le petit vin au goût framboise vient écumer en mousse légère. Parfois quelque richard demande du champagne, on lui sert sur ce prétexte du coco épileptique fait avec du sucre candi; mais qu'importe, le bouchon part avec bruit, on crie, on s'amuse, et tandis que là-bas, sous les grands ombrages de l'île de Croissy déserte, les tourterelles nichées roucoulent plaintivement, le chœur des Parisiens, regagnant le chemin de fer, fait retentir les échos des accents joyeux de la ballade de la Mère Angot.
Léon Villiers.
Notes sur l'Irlande.
LA FÊTE DE SAINT-PATRICK
«Le jour de Saint-Patrick au matin» est assez joli comme chanson de circonstance; mais il est pénible de l'entendre à des heures trop matinales; c'est le cas à Roundwood, petit village du comté de Wicklow. L'orchestre du village, des dilettanti en habit vert pomme, en bas de laine attachés par des rubans fripés, ont joué ce morceau national sous les fenêtres de l'hôtel depuis quatre heures du matin. Ce sont de véritables Bachi-bouzouck de l'art. Peu de discipline, un courage à toute épreuve. Rien ne les intimidait: ni la mesure, ni les lois harmoniques, ni les plaintes de l'auditoire. Nous les avons entendus s'éloigner, s'approcher, faisant tonner la grosse caisse, tirant des soupirs et des rugissements de leurs instruments primitifs, allant des maisons des notables au commun et de là à l'hôtel, pendant plus de quatre heures, sans relâche, «tuant le sommeil,» comme dit Macbeth, avec leur interminable «jour de Saint-Patrick.» Quand nous fûmes sur pied, cette persistance avait déjà produit son effet. La grosse caisse titubait sous l'influence d'une vingtaine de pintes de bière; le trombone pleurait à chaudes larmes dans son instrument et commençait un discours sur les malheurs de la patrie. Mais le village n'est pas moins en fête. Presque tout le monde est catholique; il n'y a donc pas de bataille à espérer: les Irlandais regardent une bataille rangée, «a free fight,» comme le dénouement naturel d'un jour de fête. Hommes et jeunes garçons portent un brin de Shamrock--trèfle--au chapeau. Les petites filles ont une croix sur l'épaule, c'est-à-dire un rond de papier blanc traversé par des rayons de rubans verts. Les églises sont pleines à l'heure des matines, et à la cérémonie de midi la foule remplit jusqu'à la cour des chapelles, où elle n'entend rien, mais se contente de s'agenouiller, se lever, se signer avec la régularité abrupte d'un automate. Un peu plus tard les rues sont occupées par des groupes de paysans endimanchés: les fillettes coiffées en bandeaux lisses et luisants, les matrones portant le bonnet d'un blanc immaculé et les longs manteaux de drap bleu. Tous ont le symbole national, le brin de Shamrock. Et les salutations, les conversations se croisent. Les gens du village, debout sur le seuil de leurs maisonnettes, invitent les connaissances à entrer prendre un naggin de whisky, un verre de bière. A ceux qui appartiennent à la Ligne de l'abstention, fondée par le célèbre Père Mathew, on offre un «cordial de tempérance,» boisson rafraîchissante avec laquelle on peut à la rigueur s'enivrer, mais seulement en y mettant quelques heures au moins. Les public-houses ne se désemplissent pas. L'élite des buveurs s'attable en haut, dans des salles basses et mal éclairées, sur les murs desquelles il y a invariablement un tableau de «Notre-Dame et la Mort,» un portrait de Daniel O'Connell et des images de saints, coloriées et ornées de vers étrangement badins et familiers. C'est dans ces chambres que les plus huppés parmi les paysans boivent leur whisky pur, whisky toddy--une sorte de grog chaud--le cordial de tempérance ou de la bière, fumant tout le temps dans ces petites pipes irlandaises (dhudheens) de terre cimolées, qu'on connaît partout où la sainte Nicotine a fait des prosélytes. En bas on boit le «Calamity water,» nom expressif (eau de malheur), qu'on a donné à la pire espèce de whisky, celle qui est faite de graines nouvelles. C'est du feu liquide. L'Irlandais le boit pour clore un marché, cimenter une alliance, faire une politesse à son amoureuse, honorer ses morts, enfin à toutes les occasions que font naître la joie, l'hospitalité, l'amour, le deuil, la politique. On le boit parce que c'est la seule boisson à bon marché. Les ivrognes s'excusent en chantant que «saint Patrick découvrit aux gars de l'Irlande les grandes joies du whisky.» Dans tous les cas, ces joies là ne sont nullement négligées de nos jours. Le serment qu'on prête en entrant dans la Ligue de tempérance est déclaré nul le jour de Saint-Patrick. Un paysan nous disait solennellement: je me suis saoulé à toutes les fêtes de Saint-Patrick jusqu'à ce jour, et avec l'aide de Dieu, je serai saoul à toutes celles qui viendront.
Il n'y a qu'une trentaine de maisons dans le village, dont une dizaine sont des débits de liqueurs. Le commun s'étend devant le principal hôtel, l'asile à toute heure de la journée des oies vagabondes, des cochons et des flâneurs. Vers cinq heures, le jour de Saint-Patrick, cette petite plaine commune est envahie par les hôtes des cabarets et les fidèles de l'église. On y a construit un grossier théâtre, fait de vieilles planches et de quelques mètres de toile déchirée. On va jouer un grand drame national dans lequel on dit leur fait aux Saxons. Les places de parterre coûtent six sous, celles du «paradis» quatre. Mais il semble que même ces prix modestes sont au-dessus des moyens de la majorité. Ou peut-être la majorité aime-t-elle mieux le whisky que le drame. Il n'y a qu'une douzaine de patriotes qui entrent assister à l'humiliation de l'Anglais. Le reste écoute les éclats de voix des acteurs, fume, boit et danse la gigue. A la tombée de la nuit on s'en va par bandes, lentement, savourant les joies du whisky, causant politique, les vieilles traînant les bambins, les jeunes gars contant fleurette aux filles. L'Irlande est essentiellement amoureuse. Se battre pour boire, se battre pour aimer, est une des règles populaires de la grosse philosophie épicurienne. On la chante sur tous les tons pendant ces lents retours à travers les brouillards du soir. La marche dure plusieurs heures. Les hommes ont des gourdes pleines d'usquebangh dans leurs poches, et arrivée à quelque terrain boisé, au milieu d'une clairière, la bande fait halte, s'assied et recommence la fête au clair de lune. Alors ce sont des histoires racontées par des vieilles en capuchon bleu, des légendes tristes avec une pointe de gaieté folle, des contes merveilleux et fantastiques tirés d'un répertoire riche comme pas un en traditions poétiques et fabuleuses. On fait apparaître la Baushee, la petite vieille qui annonce une mort prochaine en tapant aux fenêtres; on décrit les bienfaits, les caprices, des «bonnes gens,» les fées; puis les hauts faits des Chevaliers de la Branche-Rouge, des Peep o Day Boys (gars du Point du Jour), les épisodes de la grande Rébellion, etc. L'enthousiasme déborde en hyperboles enfantines, en danses épileptiques. La vivacité celtique paraît dans tous les gestes, dans toutes les phrases. On rit et l'on pleure en même temps.
Il suffit d'un calembour pour faire oublier O'Connell, Emmet, le Home Rule et le Pape! Il suffit d'une petite sentence sentimentale pour produire un chœur de Ocho! douloureux, des lamentations sur l'Irlande martyrisée et la maladie des pommes de terre. Et de temps en temps un grand garçon se lève, et avec des gestes furieux entonne un chant séditieux, le Wearing of the Green (en portant le vert), le Sham van Voch (la Vieille femme). Ce sont des airs tristes et charmants, naïfs et sauvages, des airs comme en a trouvés le poète Moore, et dont beaucoup ont fait le tour du monde. Et les paroles qui courent de bouche en bouche, les jours d'émeute, comme une Marseillaise de douleurs farouches, sont aussi simples que fortes; elles sentent la mer et la montagne. On chante cela sans peur du Mounted comtabulary. La police ne les attaquerait jamais dans le haut des marais où les paysans sont les maîtres. Il faudrait d'ailleurs très-peu pour convertir ces retours de foire pastoraux en boucheries terribles: un protestant portant l'orange à sa boutonnière, un constable, un receveur de contribution. Tout en chantant les Français en mer, l'Irlande sera libre du centre à la mer,» les Boys de Wicklow mettraient en morceaux l'intrus avec l'inconsciente férocité d'une bête qui tue pour manger.
Le Roitelet
Un fouillis de plantes aquatiques sur le bord d'un marais, voilà la scène où M. R. Bodmer, en sa nouvelle composition, a posé ses personnages: un roitelet et deux demoiselles.
Les demoiselles courent la prétantaine à travers les joncs, les colchiques et les phalarides. L'une d'elles s'est un instant arrêtée, prête à reprendre son vol. L'autre arrive, fendant l'air sur ses ailes de gaze. Sans doute elle poursuit la première, qui prend plaisir au jeu. Question d'amour et passe-temps de coquette. Mais l'idylle menace de tourner au drame. L'ennemi, un roitelet, est là qui les guette, et tout entiers à leurs ébats, les amoureux imprévoyants ne l'ont pas aperçu. Il est venu sans bruit, et maintenant posé sur une feuille de roseau, il prend ses mesures pour fondre sur eux. Le haut du corps est penché en avant, le bec en arrêt, les ailes à demi-ouvertes. Sa petite queue relevée avec force indique l'importance qu'il attache au mauvais coup qu'il médite et la jouissance qu'il s'en promet. N'en doutez pas, les demoiselles sont condamnées et le glouton s'en repaîtra.
Mais un jour où l'autre il portera la peine de sa voracité; un jour où l'autre, après avoir croqué quelque mouche ou quelque vermisseau, il rencontrera, lui aussi, sur son chemin, sinon
L'embuscade d'une araignée.
du moins la mésangette perfide d'un bambin qui le guettera à son tour, et il expiera ses noirs forfaits par une captivité qui ne finira très-vraisemblablement qu'avec sa vie.
G. P.
LES ENVIRONS DE LA GRENOUILLÈRE
