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L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873

L'expédition du "Challenger"

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ET LA VIE DU FOND DES OCÉANS

La riche mythologie des anciens avait horreur du vide et du néant. Elle peuplait les hautes plages atmosphériques de dieux, de déesses, de demi-dieux, de génies, et le fond du fleuve Océan n'était pas moins brillamment partagé. Le vent ne pouvait souffler sur les falaises sans que leurs poètes reconnussent la voix des sirènes se mélangeant avec le bruit de la conque des Tritons. Quand l'éclair illuminait la nue aux points où elle se confond avec la vague, ils croyaient apercevoir le char de Neptune traîné par une légion de chevaux marins.

Les savants matérialistes qui croient avoir découvert le secret de la nature ne sont pas moins ennemis de tout ce qui recule les bornes du règne de la vie. Ils ont dépeuplé les deux abîmes, celui que recouvrent les vagues et celui que traverse la lumière du soleil pour pénétrer jusqu'à nous.

Vainement Ossian Sars, un de ces vaillants naturalistes Scandinaves qui explorent les régions boréales, avait protesté contre ces stérilisantes théories, en montrant qu'une faune particulière se développe à mesure que l'Océan devient plus profond. Inutilement, dès 1850, il avait retiré des gouffres de l'Océan norvégien des êtres spéciaux, incapables de vivre sans la compression énorme à laquelle les habitants des abîmes marins sont forcément soumis.

Hier encore, on enseignait avec audace, en Allemagne et même en Angleterre, qu'il n'y a pas d'animal qui puisse vivre au delà de 2 à 300 mètres de la surface des eaux.

Mais les navires chargés de poser les câbles transatlantiques, ayant été obligés de fouiller le sous-sol des mers profondes, ont rapporté des coquillages presque microscopiques dont l'organisation, d'une délicatesse idéale, a détruit sans retour tous ces préjugés.

Encouragés par ces brillants débuts, les lords de l'amirauté ont agrandi le champ des investigations sous-marines, bornées dans ces trois premières campagnes à la portion du Gulf-Stream qui s'étend depuis les Bermudes jusqu'aux Orcades.

La corvette à vapeur le Challenger, désignée pour exécuter ces étonnants sondages, pendant toute la durée d'un voyage de circumnavigation, a quitté Porstmouth le 21 décembre dernier, emportant avec elle tous les vœux des amis des sciences.

Grâce à l'obligeance de M. Norman-Lockyer, le savant rédacteur en chef du journal anglais Nature, qui doit servir de moniteur à l'expédition, nous serons à même de donner à nos lecteurs de curieux détails authentiques sur un voyage sans précédent dans l'histoire scientifique; car c'est la première fois que l'on voit un laboratoire d'études aussi complet que ceux des grandes universités d'Europe parcourir successivement tous les océans.

Le pont du Challenger porte un treuil à vapeur destiné à soutenir et remonter les sondes qui, ayant un poids de plusieurs quintaux, ne sauraient être maniées par l'équipage.

Pour atteindre le fond de gouffres aussi creux que les Alpes sont hautes, on doit calculer en moyenne sur deux heures de travail d'une puissante machine. C'est à peu près le temps qu'il faudrait à un aéronaute habile, bien servi par les circonstances, pour aller puiser de l'air à une altitude aussi grande que cette mer est profonde.

Les opérations du Challenger offrent une grande analogie avec celles que le Great-Eastern a si brillamment exécutées dans le milieu de l'Atlantique. Les sondes qu'il emploie sont à peu près pareilles à celles dont le Lightning et la Porcupine se sont servi dans leurs précédentes croisières.

M. Wyville Thompson, le capitaine scientifique de cette expédition modèle, est précisément le savant hardi qui a organisé les croisières précédentes auxquelles il a pris la plus large part. Un de nos compatriotes, qui garde modestement l'incognito, a l'honneur de lui servir de secrétaire. Nous ne pouvons point encore révéler le nom de ce savant, mais nous sommes heureux de dire que l'élément français est représenté à bord d'un navire où tout est préparé pour assurer le triomphe de la science.

Ce qui excite encore l'admiration des connaisseurs, ce sont les dispositions adoptées pour l'installation des laboratoires. Dans l'impossibilité où nous nous trouvons de les représenter tous, nous avons choisi le principal, celui qui a déjà servi à de grandes observations physiologico-chimiques.

Le lecteur voit à main droite une bibliothèque peu nombreuse, mais renfermant tous les ouvrages techniques de nature à aider les expérimentateurs. En face se trouvent des piles voltaïques construites avec soin, et maintenues dans un parfait état d'entretien. Au-dessus des piles sont rangés les hameçons et les lances dont on fera usage pour capturer les géants des mers. Déjà on a saisi des oiseaux qui se sont imprudemment approchés du Challenger, et qui paient leur curiosité en servant à assouvir celle de leurs vainqueurs. Sur la table se trouvent les loupes, les microscopes droits, les microscopes obliques et même les microscopes binoculaires.

Nous avons représenté le moment où l'on apporte au laboratoire un des plus curieux habitants de l'abîme. Il passera sans transition pour ainsi dire de l'Océan dans un bocal d'esprit de vin.

À la sortie du port, le Challenger a été secoué par une violente tempête, qui a forcément empêché pendant quelque temps l'inauguration des travaux scientifiques. Si Camoëns eût été à bord, il eût déclaré qu'il avait aperçu Adamastor se dressant sur les vagues et conjurant M. Wyville Thompson, nouveau Gama, de ne point voler les secrets de l'abîme!

Mais l'ouragan s'est calmé sans que le capitaine d'armes du laboratoire ait eu à enregistrer la perte d'une éprouvette ou d'un entonnoir!

Après avoir touché aux Açores et à Saint-Thomas, le Challenger a relâché à New-York, où son arrivée a fait événement. Fort des conseils et de l'adhésion de l'élite des savants américains, le capitaine scientifique Wyville Thompson se rend vers l'Atlantique austral; il croisera dans les nouvelles Shetland, afin de tâter ce climat, et de dire si les savants anglais peuvent espérer d'y voir Vénus dans le soleil de décembre 1874.

W. de Fonvielle.

LES THÉÂTRES

On ne manque pas de vaillance au Gymnase. Voilà quinze jours qu'on s'occupe de rajeunir l'affiche à ce théâtre si peu endormi. Je vous ai dit Madame Honora, qui était et qui est encore une fleuriste pour rire, léguée avant sa mort par Brisebarre à M. Montignv. Le Numéro 13 arrive à son tour, et l'on trouve en lui une action qui se passe en plein hiver, en temps de fourrures et de carnaval, raison pour laquelle on la joue au cœur de l'été. Tel est chez nous l'amour du paradoxe, qu'on cherche sans cesse à ne trouver de possible que l'impossible.

Ce Numéro 13 est situé chez Paul Brébant, le restaurateur des masques et des artistes. Une femme du monde veut savoir ex-professo comment il faut s'y prendre pour se faire faire la cour dans un cabinet particulier. Au bal de l'Opéra, où elle est allée convenablement défigurée, elle avise un cavalier, se fait inviter par lui à souper d'une douzaine d'huîtres et d'un poulet froid (il y en a toujours d'excellents chez Paul Brébant). Pendant le souper, le galant fait sa cour et, dès le lendemain, on se met en passe de se marier. Voilà le Numéro 13. Il n'est pas tout à fait sorti du sac à la malice, comme vous voyez.

Si ce lever de rideau est une idylle un peu frappée, en revanche la Marquise, de MM. Eugène Nus et Adolphe Belot, est un drame un peu bien compliqué. Vu la chaleur tropicale qu'il fait en ce moment, dispensez-moi d'entrer dans la dissection de l'ouvrage. Quelques paroles d'analyse, et, en conscience, ce sera bien assez.

Voilà une trentaine d'années, une des célébrités du demi-monde d'alors a pris tout à coup la vie à grandes guides en dégoût. On l'avait surnommée la Marquise. Marquise de qui? marquise de quoi? il n'importe. Le monsieur qui veillait sur elle étant venu à mourir, elle s'était tournée du côté d'une jeune fille qu'elle avait et, pour l'élever, avait dit adieu aux prouesses de la cocotterie. Bien mieux, cachant et son passé et son nom, elle avait donné à sa fille une dot de 200,000 fr., ce qui fait comprendre qu'elle l'avait mariée très-honorablement à un excellent et très-loyal garçon. Y a-t-il des secrets dans le monde? Un proverbe italien prétend que non. Il est toujours très-certain que ni l'ombre de la province, ni le temps, ni l'habileté, n'ont pu réussir à garantir la Marquise des conséquences de sa vie d'autrefois. Au fond de la Bretagne, dans la province la plus calme de la France, un galantin sur le retour, que le hasard pousse par là, rencontre l'exilée volontaire et s'écrie: «Eh! c'est la Marquise!» Tout le château de cartes de l'ancienne belle s'écroule en un instant.

Vous voyez d'ici ce qui en résulte. Si l'ex-marquise avait seule à souffrir de cet état de chose, ce serait juste, partant d'une moralité saisissante. Mais le gendre qui a reçu les 200,000 francs de dot a plus à souffrir qu'elle encore. Cet argent, il veut le rendre; il cherche et il finit par trouver les moyens de s'en défaire. C'est donc pour le mieux; mais il me semble que cette surabondance d'épisodes finit par refroidir l'intérêt. On dira sans doute avec quelque raison: «Mais tout cela est pris dans les mœurs du Paris moderne. Tel procès, qu'on n'a pas oublié, a justement révélé au public des faits absolument semblables à ceux-là.» D'accord.--Le Palais de Justice, bien plus que le théâtre, nous fait voir clair dans les coulisses du monde actuel, mais tout ce qui se fait dans l'enceinte des tribunaux n'est pas forcément bon à être reproduit au théâtre.

Il y a évidemment du talent et beaucoup d'habileté scénique dans la Marquise. On se rappelle Miss Multon, des mêmes auteurs, qui a bien une lointaine parenté avec la pièce nouvelle. Mais, voyons, n'en finira-t-on pas sur les scènes de genre avec cette poétique si sombre? Comment! toujours de l'horrible! Là où, jadis, on était sûr de trouver à s'égayer, le spectateur n'ose plus s'aventurer aujourd'hui qu'avec une demi-douzaine de mouchoirs de poche pour essuyer un torrent de larmes.--Il n'est pas agréable de pleurer au théâtre,--surtout en été. Si vous ne savez plus nous faire rire, ne nous condamnez pourtant pas au larmoiement à perpétuité.

Philibert Audebrand.

LA CABINE-LABORATOIRE DU CHALLENGER, NAVIRE CHARGÉ D'EXPLORER LE FOND DES MERS.

Illustration from L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873

BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE

Rouen, promenades et causeries, par M. Eugène Noël (1 volume in-18. E. Schneider à Rouen.)--Encore un livre de voyage! Non, de promenades tout au plus. M. Eug. Noël, ce lettré exquis, éditeur et annotateur de Rabelais, peintre de la vie des fleurs, s'est attaché à nous donner la monographie même de Rouen, sa ville natale, de ses coins curieux, de ses souvenirs, de ses grands hommes. Ces sortes de travaux sont des plus intéressants et instruisent même les érudits. Il y a par exemple dans ce livre de M. Eug. Noël un chapitre capital sur Corneille, ses relations avec la famille Pascal et sa maison de Petit Couronne. Le chapitre qui porte pour titre Molière à Rouen est aussi d'un très-grand intérêt. Notez que l'érudition de M. Noël n'a rien de rébarbatif, quelle est avenante au contraire et parée de toutes les grâces d'un style qui ne fait point sans raison penser à Michelet. C'est dire ce que vaut un tel livre, un des plus agréables à coup sûr que j'aie rencontrés depuis longtemps.

Récits de l'infini: Lumen, par M. Camille Flammarion (1 vol. Didier).--C'est un roman, un roman astronomique et il en est déjà à sa 3e édition. M. Flammarion a un public. Il conte, on l'écoute. Il vous promène à travers les mondes on le suit. Il conférencie, on se presse autour de sa chaire. Lumen m'a étonné et m'a amusé. C'est du Fontenelle à la contemporaine. On ne saurait s'en fatiguer.

Jules Claretie.

RÉBUS

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:

Les Hollandais auront leur tour de revanche aux Indes.

Illustration from L'Illustration, No. 1587, 26 Juillet 1873
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