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L'Illustration, No. 0071, 4 Juillet 1844

Exposition de Produits de l'Industrie.

Reading edition

(10e article.--Voir t. III. p. 49, 153, 164, 180, 211, 228, 230, 264 et 283.)

HORLOGERIE.

Les produits devant lesquels s'arrêtent le plus volontiers les visiteurs de l'exposition, sont, en général, ceux qu'ils comprennent le moins. Est-ce envie de s'instruire? Nous pourrions en douter, car, pour comprendre, il faut des explications, et rarement on a à sa portée quelqu'un qui veuille ou qui puisse descendre dans les détails et donner les premiers rudiments d'une branche d'industrie qui a devant les yeux son expression la plus accomplie. N'est-ce pas plutôt cet amour du mystère, disons mieux, ce besoin incompréhensible de trouver autour du nous quelque chose d'inexpliqué, quelque chose qui nous fasse rêver et méditer? n'est-ce pas ce besoin qui nous arrête des heures entières devant les longs bras d'un télégraphe, dont nous ne connaissons pas la langue, mais dont nous voyons les allures et qui, à l'exposition, a amené tant de personnes devant les grands appareils, devant le métier à la Jacquart et devant l'horlogerie?

Quant à cette dernière, peut-être la plus incomprise de toutes, tout le monde cependant se croit apte à en juger; chacun, en effet, porte une montre, a chez lui, depuis la chaumière jusqu'au château, sous ses yeux, depuis le clocher de village jusqu'à l'orgueilleuse tour de l'église métropolitaine, une horloge, une pendule; et comment ne pas porter un jugement sur ce qu'on a sans cesse à sa portée? Mais ces jugements ne portent que sur des faits; la montre va mal, l'horloge retarde ou avance, et pourquoi? Là s'arrête la science de fait; beaucoup seraient encore tentés de chercher, comme les petits enfants ou comme les sauvages, ces enfants de la civilisation, dans l'intérieur de la montre, le petit animal qu'on entend vivre, respirer, se remuer, aller et venir. Nous ne disons pas cela, croyez-le bien, pour les lecteurs de l'Illustration, qui savent tous ce que c'est qu'un mouvement de montre et qui n'ont pas besoin des détails que nous pourrions leur donner sur son admirable mécanisme.

La plupart des montres produites à l'exposition, sinon toutes, ne sont pas de fabrique française et viennent de Genève, de la Chaux-de-Fonds et du Locle, en Suisse. Mais, comme toujours, le repassage s'exécute à Paris, et ce n'est même qu'à Paris que se fait bien cette opération, qui consiste à remanier chaque pièce, à repasser chaque pignon, chaque engrenage, à finir, en un mot, ce que les premiers fabricants n'ont fait qu'ébaucher. Nous n'avons pas remarqué d'innovations dans l'horlogerie; c'est que, au dire des praticiens les plus éclairés, il n'y a plus rien à inventer dans cette branche, mais beaucoup à améliorer, à perfectionner. Ainsi la division du travail et l'introduction des machines dans la confection de toutes les pièces d'un mouvement, ont bien pu amener une baisse de prix et mettre à la portée de toutes les bourses ces indispensables moyens de mesurer le temps; mais le progrès, appelé par tous maintenant, portera sur la perfection de ces objets; car, véritablement, il y a trop de disproportion aujourd'hui entre un mouvement de 10 francs pour le commerce et un chronomètre de 2,000 francs.

Les horloges, pendules, montres et chronomètres sont composés de métaux sur lesquels la température influe d'une manière sensible. Aussi l'imagination des horlogers s'est-elle évertuée à tromper le meilleur système de compensation. On conçoit en effet quelle incertitude doit régner dans les indications d'une horloge dont le pendule peut, suivant la température, s'allonger ou se raccourcir. Il faut que, le plus possible, les oscillations du pendule soient isochrones, c'est-à-dire durent rigoureusement le même temps; car si le pendule se raccourcit, le mouvement est précipité; s'il s'allonge, le mouvement est plus lent. De là la nécessité de recourir à l'alliance de deux métaux dont les dilatations soient inégales, ou disposées de telle façon que quand la chaleur en dilatant l'un tait descendre le centre d'oscillation, l'autre, par le même effet de dilatation, remonte ce centre d'oscillation et par cette combinaison le remet dans la même position et procure ainsi des oscillations isochrones.

Parmi les meilleurs régulateurs, nous avons à signaler celui de M. Houdin. Au lieu d'employer des tiges volumineuses, ce qui est contraire à la théorie, puisque pour obtenir des oscillations parfaitement isochrones, il faudrait que toute la masse du pendule fût réduite à un point, cet habile mécanicien a relié la lentille de son pendule au point de suspension par une simple lige en acier recouverte d'un manchon de cuivre. Par un mécanisme ingénieux et d'une grande simplicité, la tige d'acier vient presser par un support en croix sur deux tablettes fixées au bas du manchon de cuivre, et qui sont elles-mêmes pressées en sens contraire par la vis qui supporte la lentille. Ainsi quand le manchon de cuivre se dilate, il presse sur les tablettes, et la lentille se relève d'une quantité déterminée par la distance à laquelle se trouvent l'un de l'autre le pied du manchon et la vis qui supporte la lentille. L'exposition de M. Houdin se compose en outre de pièces détachées, roues d'échappement, engrenages, etc., d'une remarquable exécution.

Nous ne parlerons pas ici des Wagner, des Lepaute, des Berthoud, des Bréguet, dont les noms sont attachés depuis longtemps à tous les progrès qu'a faits l'art de l'horlogerie et principalement ce qu'on appelle l'horlogerie de précision. La plupart des horloges publiques de Paris, et presque tous les chronomètres, sortent des ateliers de ces grands industriels.

Faisons mention des grands établissements de M Japy, à Beaucourt près de Montbéliard, auxquels l'industrie dont nous nous occupons doit tant de progrès, et qui sont arrivés par un travail persévérant et le génie de l'invention à livrer au commerce à raison de 2 fr. et même de 1 fr. 25 c. des mouvements de montre qui, avant la mise en pratique de leurs moyens simplifiés, coûtaient 7 et 8 fr. Ils se représentent encore cette année, et, comme aux exportions précédentes, ils soutiennent dignement leur vieille réputation.

Il est un fait que nous signalons avec regret: c'est qu'à part quelques hommes qui ont l'amour de leur art, et qui font tous leurs efforts pour aller en avant, l'horlogerie est devenue une affaire essentiellement commerciale, et que sur dix hommes qui s'intitulent fabricants d'horlogerie, il n'y en a souvent pas un qui soit un véritable horloger. Ce fait, on doit l'attribuer surtout à ce que les pièces sortent toutes fabriquées des ateliers de Suisse et de Beaucourt, et qu'on n'a plus qu'à les assembler. Nous déplorerons également l'absence de goût qui se fait généralement remarquer dans les pendules exposées; les modèles sont d'un dessin grossier et mauvais, les figures ne sortent pas de l'allégorie, les formes de l'empire dominent encore; trop heureux quand, au milieu de ce chaos, on parvient à reposer sa vue sur un modèle élégant ou sur une ornementation dans laquelle on peut chercher et découvrir une pensée d'artiste. C'est ce qui nous a déterminé à choisir les deux pendules que nous offrons à nos lecteurs; l'une exécutée par M. Paillard, sur le dessins de M. Feuchère; l'autre de M. Paul Garnier, sur les dessins de M. Vieil-Castel.

Le dessin de la pendule de M. Paillard est simple et distingué; la base est large et le couronnement gracieux; l'exécution d'ailleurs ne laisse rien à désirer, et nous reconnaissons avec plaisir l'artiste que le jury de 1839 a déjà honoré d'une médaille d'argent. Nous donnons également le croquis d'un bénitier en bronze pour oratoire, exécuté sur les dessins de M. Châtillon. Deux anges, les anges de la prière, appuyés l'un sur l'autre, s'ombrageant de leurs ailes, tiennent entre eux la coquille du bénitier. Ce groupe est calme et recueilli; les vêtements ont l'ampleur suffisante, et sont bien drapés. Nous sommes heureux de donner ici à M. Paillard la preuve que ses produits n'avaient pas échappé à notre attention, et que nous n'attendions que l'occasion de leur donner une mention convenable et méritée.

Quant à M. Paul Garnier, sa case est une de celles devant lesquelles nous nous sommes arrêté avec le plus d'intérêt. C'est que cet habile mécanicien ne s'est pas contenté d'exposer des pièces d'horlogerie; nous lui devons encore une mention particulière pour différentes inventions qui commencent à se répandre dans l'industrie, et, par leur précision, ne peuvent manquer de conduire à des résultats d'observations remarquables. M. Paul Garnier a résumé dans sa pendule, commandée par lord Seymour, tous les progrès qu'a faits l'horlogerie; il y a appliqué un mouvement à secondes fixes, obtenues par l'emploi d'un nouvel échappement libre à coups perdus. La pièce d'échappement porte une détente qui dégage à chaque oscillation le valet de repos, pour laisser passer la dent suivante et donner une nouvelle impulsion. L'aiguille des secondes est concentrique au grand cadran. Les heures et minutes sont indiquées sur un cadran excentrique au précédent, au centre duquel se trouve un fond en émail bleu parsemé d'étoiles, percé d'un orifice par où apparaissent les configurations de la lune, dont l'âge est indiqué par un troisième cadran concentrique. Les jours de la semaine, les dates et noms des mois sont indiqués sur une ligne formée par les sections apparentes de trois rouleaux en émail. La compensation du pendule est à masses mobiles, et la sonnerie a heures et quarts en passant.

L'ensemble de cette pendule présente un portique de style renaissance en marbre statuaire. Au-dessous du cadran est un bas-relief représentant des attributs de sciences et d'arts. De chaque côté du cadran sont deux pilastres à enroulements sculptés, sur lesquels sont posés deux statuettes, personnifiant l'astronomie et l'imprimerie, sous les traits de Galilée et de Gutenberg. Les extrémités sont terminées par des consoles ornées de fruits sculptés dans le marbre. Le fronton est surmonté de trois figures représentant Shakspeare, Raphaël et le Palestrina, la base porte des panneaux incrustés en lapis-lazuli et en malachite. Enfin, le bas-socle de style roman, en cuivre ciselé et doré, est découpé de manière à laisser entendre une musique placée dans la base de la pendule.

Le plus beau titre de M. Paul Garnier à la reconnaissance des industries à vapeur, est son compteur simple et à horloge simultanée. Par son emploi, un chef d'établissement tient se rendre compte de la manière la plus précise du nombre de coups de piston qu'a produits une machine dans un temps donné, ou, plus généralement, du nombre de périodes de mouvement d'un moteur quelconque, et de la durée totale de la fonction de la machine. Ainsi, par exemple, on a appliqué ce compteur à une locomotive en service sur le chemin de Versailles. Le compteur a donné le nombre exact de tours de roues; mais ce nombre était supérieur à celui de l'espace réellement parcouru par la locomotive. Cette différence tenait au temps où les roues avaient tourné sur elles-mêmes sans avancer, par défaut d'adhérence occasionnée par une cause quelconque, telle que l'humidité. On a donc pu déduire de là le glissement des roues qu'on n'avait pas encore pu constater directement et d'une manière rigoureuse. Le compteur avec l'horloge indique d'une part, au moyen de l'horloge, le temps pendant lequel la machine a fonctionné, et d'autre part, au moyen du compteur, l'espace parcouru par les roues. Le compteur s'adapte avec avantage aux bateaux à vapeur, aux machines fixes, aux machines d'épuisement, aux moulins, aux laminoirs. Les ministres des finances et de la marine en ont déjà ordonné l'application aux bateaux à vapeur de l'État et aux paquebots transatlantiques. De grands propriétaires d'usines, et, entre autres, MM. Schneider, en ont adopté l'usage pour leurs usines, et peuvent ainsi se rendre un compte exact du travail et du produit de leurs différentes machines. Ajoutons que le compteur peut compter jusqu'à un million, et que l'horloge peut à volonté être mise en rapport avec lui, et marcher et s'arrêter en même temps que le compteur.

M. Paul Garnier a exposé en outre des régulateurs, des chronomètres, un indicateur dynamomètre, des pendules de voyage d'une solidité et d'une simplicité admirables, et d'autres pièces détachées pour l'horlogerie du commerce, qui prouvent que cet artiste n'est étranger à aucune des branches de son art, et qu'il poursuit le progrès dans toutes.

MARBRERIE.

Peu de contrées sont plus riches que la France en substances minérales propres aux grands travaux de sculpture et d'architecture, et, cependant, ces richesses enfouies dans le sol y sont restées longtemps, sinon inconnues, au moins abandonnées. L'Italie nous fournissait les marbres blancs pour la statuaire; l'Espagne et l'Orient, les marbres riches en couleurs pour l'ornement des édifices. Ce n'est que sous François 1er et sous Henri IV qu'on se mit à rechercher les marbres indigènes. Louis XIV les adopta pour les décorations du Louvre et des Tuileries. Puis on les abandonna de nouveau, et ce n'est qu'au commencement de ce siècle que des recherches heureuses permirent à la France de s'affranchir du tribut qu'elle payait aux marbres étrangers. Plus de soixante départements peuvent fournir des marbres variés de couleurs et de beauté, et propres aux usages les plus précieux. Le marbre blanc des Pyrénées soutient avec avantage la comparaison avec les plus beaux marbres de Carrare. Du reste, la preuve que, maintenant, la France trouve en elle-même ses propres ressources, et depuis longtemps déjà, c'est que la valeur des marbres importés, qui était de 1,726, 114 fr. en 1823, n'était plus en 1833 que de 368,701 fr.

L'exposition des marbres, cette année, est aussi brillante qu'en 1834 et en 1839, quant à la qualité et à l'aspect, et peut-être supérieure quant au goût des ornements et de la sculpture, et surtout quant au bon marché. Nous avons surtout remarqué les marbres des Pyrénées et ceux des Vosges. Les derniers sont un marbre brèche à fond gris, avec nuances variées, du marbre noir, blanc, bleu turquin, brèche violet; la serpentine des Vosges y occupe aussi un rang remarquable.

Dans les Hautes-Pyrénées, M. Géruzet continue à soutenir sa réputation bien méritée. Il expose une cheminée en stalactite d'une belle exécution, et un échantillon de stalactite remarquable par ses nuances et sa grandeur; un verre d'eau en marbre amarante d'une grande légèreté; une colonne creuse, qu'il est parvenu à confectionner au prix de 30 fr. le mètre courant. Cet industriel occupe constamment 82 ouvriers, 212 scies, tant droites que circulaires, 6 roues hydrauliques d'une force ensemble de 75 chevaux. Il est monté de manière à pouvoir tourner des colonnes d'un seul bloc et de 10 à 12 mètres de longueur.

Mais voici un résultat plus étonnant obtenu par M. Amant dans la maison centrale d'Eysses. Les détenus de cette maison, appliqués à la marbrerie au nombre de deux cents, ont taillé avec la plus grande perfection des cheminées, des consoles, des tables, des guéridons, et la plupart après un an ou deux d'apprentissage. Les cheminées principalement ont attiré notre attention, tant par leurs belles couleurs que par l'exécution. Ainsi, une cheminée à petites consoles en marbre rouge-vert rubanné a été faite par un détenu âgé de vingt-six ans, qui était cordier, et qui n'est dans l'atelier que depuis un an. Un bénitier orné de feuilles d'eau, en marbre blanc veiné de Carrare, a été exécuté par un maçon, après trois ans d'atelier. La pièce la plus remarquable, une table ornée d'auves avec balustres à facettes et pied à griffes, volutes et feuilles d'acanthe, est due à un peintre en bâtiments détenu depuis cinq ans. Nous ne ferons aucune réflexion sur ces beaux résultats, nous dirons seulement que M. Amant est parvenu, par le bon marché de ses produits, à en répandre le goût et l'usage dans un pays où une cheminée de marbre est un objet de luxe.

Nous avons parlé à nos lecteurs, dans un précédent article, de la sculpture mécanique de M. Contzen. Voici venir un compétiteur qui lui aussi expose de la sculpture mécanique, mais obtenue par d'autres procédés. Il travaille la pierre tendre ou dure, le marbre, l'albâtre, le bois et toutes les matières dures. Cet artiste est M. Séguin, qui va, à votre désir, vous offrir des ornements renaissance, rocaille, gothique, etc., sur des parties droites, courbes, concaves et convexes de toute grandeur, des bas-reliefs, médaillons, portraits, des bustes, des cariatides pour consoles et cheminées, des moulures, des chapiteaux, etc. Que lui faut-il pour cela? un moule, une certaine poudre, de l'eau et un mouvement rapide, et en peu d'heures vous avez le résultat le plus fini, le plus délicat que l'on puisse désirer.

LUTHERIE--PIANOS.

Il y a à l'exposition une galerie qui jouit du privilège d'attirer incessamment la foule et de la retenir des heures entières, pressée, agglomérée et silencieuse: c'est la galerie des instruments de musique, pianos, orgues, etc. O vous qui aimez à voir de beaux instruments, allez-y bien vite; mais si vous aimez la bonne musique, prenez la précaution que prit Ulysse pour ses compagnons, mais non par le même motif, bouchez-vous les oreilles et partez bien vite, car jamais charivari organisé n'a trouvé un plus bel emplacement et de plus nobles encouragements. De tous côtés des sons se heurtent dans l'air et éclatent sur vous en dissonances monstrueuses, en cascades de notes qui n'ont rien à faire avec l'harmonie, en accords les plus contre nature: ici c'est l'orgue, là un instrument de Sax, plus loin, en avant, en arriére, de tous côtés, un piano, deux pianos, dix pianos, cent pianos, et tout cela marche en même temps. Serait-ce, par hasard, les profondes méditations qu'a dû faire un de nos musiciens feuilletonistes les plus excentriques sur les effets d'harmonie étrange qui ont fait élection de domicile dans cette galerie de neuf à cinq heures, qui lui ont inspiré l'idée de ce festival monstre avec 843 musiciens, dont 10 fifres, dont on doit régaler les malheureux exposants et ceux qui voudront bien donner 10 francs!

Le bilan de l'exposition musicale, cette année, peut se chiffrer ainsi:

Sept exposants d'orgues d'église, dix d'orgues expressives, quatre-vingt-neuf de pianos, dix-huit d'instruments à cordes, et vingt-neuf d'instruments à vent. C'est déjà un bon commencement pour le concert-monstre.

Nous ne nous arrêterons pas longtemps sur les instruments à corde. Notre lutherie commence à prendre un nom, et les amateurs, en continuant à apprécier comme il convient les Amati et les Stradivari, ne dédaignent pas les produits des Gand, des Vuillaume, des Bernardel, qui sont obligés de copier servilement la forme, les couleurs, et même les défauts des instruments des grands maîtres. Tous ces habiles artistes excellent trop dans l'imitation pour qu'on doute que, livrés à eux-mêmes, ils ne puissent acquérir un nom pour eux et leurs produits. La grande difficulté pour ces instruments c'est d'avoir du bois convenable, du bois dont toutes les molécules vibrent de même. Aussi la perfection serait-elle de trouver une table d'harmonie sur laquelle il ne se forme pas de nodosités qui interceptent les vibrations et dénaturent le son. L'habile physicien, M. Savart, était parvenu à composer la table supérieure d'un violon de petits morceaux de bois qu'il avait éprouvés isolément. Ce violon avait un beau son, mais sa forme était disgracieuse; et d'ailleurs aucun luthier, que nous sachions, ne s'astreindrait à ces recherches minutieuses et patientes, qui augmenteraient énormément le prix de l'instrument. Ce qui rend les instruments anciens préférables aux nouveaux, c'est qu'à la longue, et sous les vibrations répétées des cordes, les molécules des tables se sont disposées, habituées, pour ainsi dire, à vibrer ensemble, à prendre la même sonorité, et à devenir, par l'effet du temps, ce que la physique indique qu'elles doivent être pour donner le son le plus plein et le plus beau.

Exposition.--Piano de M. Érard.

Illustration from L'Illustration, No. 0071, 4 Juillet 1844

Instruments de Sax: Sax Tromba et cornet à cylindre.

Illustration from L'Illustration, No. 0071, 4 Juillet 1844

Quant aux pianos et orgues, quatre-vingt-neuf d'une part et sept de l'autre. Mais à tout seigneur tout honneur! Commençons par les orgues. Deux des exposants se distinguent tout d'abord et par leur ancienne renommée, et par la perfection soutenue de leurs produits. Ce sont MM. Cavaillé-Coll, et Daublaine-Collinet. Ces facteurs ont résumé dans leur art tous les progrès, et ont appliqué avec bonheur à leurs instruments les perfectionnements les plus récents.

L'orgue de MM. Cavaillé-Coll est le modèle de l'orgue destiné à la Madeleine. Le plus beau titre de ces habiles facteurs est d'ailleurs le magnifique orgue de Saint-Denis.

La maison Daublaine-Collinet soutient dignement sa réputation. On sait que M. Barker, un des chefs de cette maison, est parvenu à rendre les claviers réunis aussi doux au toucher que le clavier d'un piano, au moyen d'un appareil pneumatique très-ingénieux. Le perfectionnement que présente l'orgue exposé cette année, qui est destiné à l'église Saint-Nicolas de Toulouse, consiste à produire l'expression par une seule pédale et avec des nuances très-variées, au lieu de l'obtenir, comme on le fait sur les autres orgues, au moyen du mouvement alternatif de deux pédales agissant sur la soufflerie.

Du reste, une tendance bien manifeste aujourd'hui, et qui a donné naissance à l'harmonium, au mélophone, etc., est de pouvoir se procurer sur les instruments à touches l'expression qu'on obtient sur les instruments à cordes ou à vent. C'est dans cette direction que le progrès se fait, et il y a déjà bien loin de l'épinette et du clavecin d'autrefois au piano à queue, et surtout au piano à sons soutenus de nos jours.

Comme toujours, à la tête de nos facteurs se placent Érard, Pape, Pleyel, Herz, puis M. Boisselet, de Marseille, et quelques autres fort remarquables, parmi lesquels nous citerons MM. Faure et Roger.

C'est à la maison Érard que revient l'immortel honneur d'avoir fait les premiers pianos complets, et d'avoir, par une série de travaux non interrompus depuis près de soixante-dix ans, perfectionné, amélioré, complété cet admirable instrument. C'est ici que nous regrettons que l'espace nous soit mesuré, et que nous ne puissions entrer dans les développements que comporte la science du facteur. Il en est en effet du mécanisme du piano comme de celui d'une montre; tout le monde en a, mais bien peu en connaissent les éléments. Nous ne pourrions donc pas être entendu à demi-mot, et nous devons nous borner à signaler, en les récapitulant, les nombreux perfectionnements dus à Érard:

Instruments de Sax.

Illustration from L'Illustration, No. 0071, 4 Juillet 1844

1° Un nouvel échappement qui, de 1809 à 1844, a été constamment amélioré, et qui rend le toucher plus facile et fait mieux résonner la corde;

2º Un système d'agrafes pour tenir les cordes et qui procure un tirage plus égal et plus rationnel;

3° Le barrage métallique inventé en 1822, et qui a été perfectionné par des essais successifs jusqu'à cette année. Pour se rendre compte de l'importance de ce procédé, il faut songer que le tirage des cordes du piano équivaut à environ 12,000 kilogrammes. De là la nécessité de pièces d'une grande force et d'une grande rigidité pour résister à ce tirage énorme;

4° L'application depuis 1834 d'un nouveau système de monture et de proportion des cordes de basse qui leur permet de résister à des variations de température de quinze à vingt degrés;

5° L'introduction de la basse harmonique qui a permis de mettre en rapport les dessus des grands pianos avec le médium et les basses.

M. Érard ne s'est pas borné à la partie la plus importante de son art, il a également apporté tous ses soins à l'ébénisterie et à l'ornementation de ses instruments, comme nos lecteurs peuvent s'en convaincre par le dessin d'un piano en chêne sculpté, peint et doré, que nous mettons sous leurs yeux.

Sculptures exécutées par les détenus de la maison centrale d'Eysses (Lot-et-Garonne), sous la direction de M. de Saint-Amant.

Illustration from L'Illustration, No. 0071, 4 Juillet 1844

M. Pleyel a conservé la vieille réputation de ses pianos si bien appropriés à nos petits appartements; il les a améliorés en leur donnant plus de son et plus de tenue.

M. Pape a exposé un piano qui compte huit octaves et qui se distingue en outre par la réduction du format, l'augmentation de sonorité et la simplicité de son mécanisme, qui se trouve réduit à quelques frottements, les marteaux fonctionnant directement sous les touches, sans l'intermédiaire d'aucun levier.

L'exposition de M. Boisselet se distingue par deux utiles innovations: l'une est le piano-octavié. Ce piano a la propriété de produire les octaves avec un seul doigt et par un seul mouvement. Les pianistes apprécieront cet immense avantage. L'autre est un piano à sons soutenus à volonté, qui rend possible l'exécution d'un chant en notes liées et de longue valeur, sans qu'on soit obligé de laisser le doigt sur la touche, tandis qu'en même temps on peut faire entendre des passages en notes brèves et piquées.

Exposition.--Pendule exécutée par Paul Garnier, horloger, pour lord Seymour.

Illustration from L'Illustration, No. 0071, 4 Juillet 1844

Pendule exécutée par M. Victor Paillard, sur les dessins de M. Feuchères.

Illustration from L'Illustration, No. 0071, 4 Juillet 1844

Mais voici un de nos plus habiles facteurs avec deux perfectionnements notables; M Henri Herz, avec son piano à queue, du format des pianos carrés, donnant autant de son que les grands pianos à queue, et surtout avec son piano droit dont les sons se prolongent et se nuancent à volonté. Nous passerons rapidement sur le premier, dont nous avons admiré les sons larges et pleins, et dont nous approuvons tout à fait l'ensemble et les détails. Mais ce qui nous a le plus frappé, c'est le piano à sons continus et nuancés. Ici rien n'est ajouté au piano, pas de lame métallique, pas de tuyaux, un simple soufflet disposé de façon à ce que la note une fois frappée, la corde mise en vibration conserve cette vibration sous un courant d'air qui en augmente ou en diminue l'intensité à volonté. Cette invention est due à M. Isoard, qui en s'associant à M. Herz, a donné à son idée et à ses essais la vie et la direction qui leur manquaient. C'est, à notre avis, pour nos habiles pianistes une mine inépuisable de richesses encore inconnues. Donner aux sons du piano l'expression, c'est galvaniser un cadavre, et nous pensons que cette heureuse innovation doit changer bientôt le genre de musique de cet instrument.

Bénitier modelé par M Châtillon, exécuté en bronze par M. Victor Paillard.

Illustration from L'Illustration, No. 0071, 4 Juillet 1844

MM. Faure et Roger, au milieu de bons pianos dus à leur fabrication courante, ont exposé un piano droit (style Louis XV) en bois de rose avec dorures et porcelaines qui en font un magnifique meuble de salon. L'espace nous empêche de nous appesantir sur les diverses innovations dues à ces habiles facteurs.

Enregistrons en passant trois inventions dues à M. Guérin: c'est le pianographe, espèce de daguerréotype musical qui permet de fixer instantanément les improvisations, les pensées les plus fugitives; le sténoclure destiné à plier les doigts aux exercices du piano, et une nouvelle clef de piano à engrenage, dont l'effet est d'augmenter la facilité à accorder, en amenant peu à peu, par un mouvement doux et sans saccade, la corde au point désiré.

Signalons aussi les inventions de M. Sax dans les instruments à vent. M. Sax a perfectionné tous les instruments en cuivre et en bois; il a appliqué de nouveaux systèmes de cylindres aux instruments en cuivre sans rien changer à leur sonorité. Son exposition forme une musique militaire complète: bugles à cylindres, trompettes grandes et petites, nouveau basson, flûte, clarinette basse et contre-basse, et principalement le saxophone, véritable création, puis le saxotromba, que sais-je, des cornets, des trombones, tout s'y trouve et dans des conditions d'exécution telles qu'on peut dire que ce sont des instruments nouveaux. Quant à nous, nous ne doutons pas que l'auteur, le promoteur et le conducteur du festival monstre ne leur donne une large place dans son orchestre; et en attendant ce grand jour, nous félicitons sincèrement M. Sax des habiles modifications et des utiles perfectionnements de sa fabrication.

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