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L'Illustration, No. 0059, 13 Avril 1844

Petits Poèmes du Nord.

Reading edition

(V. t. II, p. 43; t. III, p. 71.)

LE PREMIER ORAGE.

C'était aux premiers jours du monde, alors que la terre n'avait point encore lassé la miséricorde du Tout-Puissant, sa surface n'etait point encore déchirée par des convulsions vengeresses, les montagnes ne s'étaient point encore soulevées de son sein, et on n'y voyait pas, comme aujourd'hui, le chaos redevenu maître sur des espaces qui lui avaient été arrachés; mais le globe de la terre, récemment bombée des mains de Jéhovah, était jeune et beau: ses courbes s'arrondissaient égales, et une magnifique végétation, cette première végétation créée, s'épanouissait sur ses contours harmonieux.

Alors il n'y avait que des plaines vastes et qui présentaient à l'homme un horizon toujours uniforme et sublime; Dieu était comme empreint dans cette œuvre... Mais depuis ces temps son esprit s'en est bien retiré et la terre a bien souffert. Jusque-là le ciel environnait le globe dans un fluide d'azur, et des nuages ne s'étaient point échappés des eaux pour l'obscurcir de leurs vapeurs blanches; mais, si jeune encore, la terre avait péché par l'homme, et de jour en jour s'affaiblissaient les faveurs du ciel et arrivaient à leur place les misères, et ce vint le tour du premier orage.

Alors naquirent les vents: on les entendait rouler dans les plaines, mugir dans les bois; les flots déchirés s'entr'ouvrirent et laissèrent emporter les vapeurs; les nuages montèrent, grandirent, se réunirent, et le soleil disparut pour la première fois sous ce bouclier de plomb où s'amortissaient ses rayons les plus subtils, bientôt des gouttes de pluie rares et larges se détachèrent des nuages, puis plus pressées, puis continuelles et se ruant en dardant sur la terre comme des lames d'eau que la tempête dirigeait à son gré avec fureur; l'orage était dans sa force, mais on n'avait point encore vu l'éclair et entendu le retentissement de la foudre.

Au milieu de cette plaine sans autres bornes que le ciel, un homme court éperdu, la tête basse; ses cheveux glacés par l'eau reluisent et se hérissent parfois de douleur; mais on dirait qu'il n'ose gémir. Il marche, il court, mais où? Où trouver un abri contre la tempête? les forêts paraissent au loin bleuâtres, et il aurait atteint la mort avant elles. Une toison le couvre à peine et ne le garantit pas; infortune!... Mais qu'y a-t-il sur cette laine humide? une tache, une tache que toutes les eaux de l'orage ne pourraient point effacer, car c'est du sang... Voyez aussi sur son front ce signe mystérieux.

C'est Caïn c'est le sang d'un frère, c'est le signe du fratricide... C'est Caïn! le voilà tel qu'il s'est fait par son crime, tel que Dieu l'a stigmatisé dans sa colère; car il a voulu que l'homme ne pût être le vengeur de l'homme, et qu'un sauf-conduit sacré garantit sur la terre le meurtrier du meurtre. Mais qui le sauvera de lui-même? qui essuiera ce sang toujours humide? qui écartera le cadavre d'Abel que son remords traîne incessamment devant lui? qui calmera ce cœur où rugissent des orages plus terribles que ceux qui bouleversent les éléments sur sa tête?... Personne et rien!

Et cependant les orages du ciel fondent aussi sur lui: des nappes d'eau tombent lourdes comme du plomb glacé sur sa tête découverte, ses jambes s'enfoncent dans la terre humide. Cette vaine dépouille d'une brebis ne suffit plus pour le sauver de cette tempête inattendue: le vent s'y glisse, la soulève, et la pluie furieuse fouette sa poitrine tiède; et point d'abri! partout le ciel et la plaine.--O supplice! Caïn tombe accablé; il se couche à terre, il rugit de douleur, et sa lèvre violette ne peut laisser échapper le blasphème qui s'y balance.

Tout à coup, au milieu du sifflement de la tempête, il entend une voix qui lui crie: «Lève-toi et marche.» Il se redresse alors, et, soulevant sa paupière, il dit d'une voix mourante: «Est-ce vous, Seigneur?» mais le vent mugit et ne répond pas.... «Mourir!» s'écrie-t-il, et il retombait anéanti... Mais en ce moment lui apparut la cime brumeuse d'un arbre qu'il n'avait point encore vu; un espoir le ranime: c'est là qu'il espère reposer sa tête; sa douleur même lui donne de nouvelles forces. Il s'avance vers cet arbre qui s'élevait comme une pyramide noire: c'était un cèdre dont l'aspect était singulier, ses branches semblaient déchirées et brûlées, et quelques-unes, d'une couleur rouge, portaient un feuillage desséché.

Et comme Caïn s'avançait haletant vers cet arbre, l'arbre paraissait toujours s'éloigner. «Illusion horrible! s'écrie le malheureux, tu ne me tromperas plus, et je veux mourir ici.» A ces mots l'arbre parut marcher de lui-même avec rapidité, et Caïn, relevant la tête, le vit immense à ses côtés. Ses branches inférieures s'étendaient en un large cercle sur le sol, et dans cette enceinte l'humidité avait disparu; l'herbe y semblait flétrie, et un sable brûlé sillonnait par intervalles cet asile où ne voulait point pénétrer l'orage de Dieu.

Caïn reconnut le prodige; il hésita et puis il s'écria: «Qu'importe! le Tout-Puissant est las peut-être de ma misère.» En achevant ces paroles, il se précipité dans le cercle qu'abritait le cèdre; mais là un malaise indéfinissable vint le saisir. Des vapeurs fétides l'étouffèrent, il ne put respirer; il étendit les bras et voulut sortir de cette atmosphère, mais il ne le put; il sentit ses pieds arrêtés. Dans cette agonie, il se mit à gémir, et il pleura des larmes de sang. A ses gémissements répondit un cri de joie qui sortit du feuillage. Ce bruit le fit tressaillir d'horreur et il y porta les yeux.

Mais il ne put les en détourner, car des yeux de feu rencontrèrent les siens et les enchaînèrent sous un charme invincible Tout l'enfer était dans la flamme de ce regard. Caïn voulut s'y soustraire; vains efforts. Il fallait voir ces yeux, et il reconnut avec horreur qu'ils étincelaient sur la tête d'un énorme serpent; il vit les anneaux du monstre se dérouler et quitter l'arbre qu'ils enlaçaient, mais les regards ne le quittaient pas. Il entendit le corps frissonner en rampant sur le sable, le serpent s'approcher de lui, et il sentait ses pieds rattachés à la terre, qui te maîtrisaient comme une statue immobile.

Cependant le reptile infernal le touchait: il siffle et monte autour de son corps. Caïn sentit glisser sur sa peau une peau visqueuse et froide; chaque instant lui révélait les progrès du monstre: ses ossements craquèrent sous les anneaux qui se doublaient sur sa poitrine, ils le pressaient et se replièrent deux fois autour de son cou; et, parvenu à dominer cette tête humaine, le serpent satanique éleva fièrement la sienne et poussa un funèbre sifflement. A ce signal, les cieux s'ouvrirent; leur sein flamboyait d'éclairs, la foudre limita et tout disparut.

Ainsi mourut Caïn, ainsi fut lancé le premier tonnerre de Jéhovah.

LA MORT.

Une pluie froide ruisselai! aux vitres de ma fenêtre, mais j'étais auprès de mon feu, et, pendant que la nature attristée souffrait des caprices de l'hiver, moi je souriais à Marguerite; et tous deux, pressés autour d'une petite table et dans notre chambre chaude, nous faisions un délicieux dîner, plus d'une fois interrompu par des sourires, des libations, des baisers et des tendres propos.

Mais voilà qu'un importun, sortant de je ne sais où, apparaît tout à coup au milieu de cette fête; il venait la troubler, et personne n'était mieux fait que lui pour cela, car c'était la mort. Oui, mes amis, la mort avec son crâne emmanché au bout de ses vertèbres, avec ses côtes d'ivoire et suit double ulna qui s'enfonce si agréablement dans les os tremblotants de ses pieds.

Seulement, pour enjoliver la chose, elle avait jeté sur son squelette un manteau merveilleusement drapé et qui n'était pas sans transparence; elle se soutenait de ce qu'on appelle son bras, sur une longue faux rouillée. Le spectacle, mes amis, était nouveau et n'était point sans charme; il me fit rire; mais Marguerite, effrayée, pousse un cri et pâlit. Il est certain que la mort est la seule femme laide qui déplaise aux autres femmes.

Elle me fit la révérence et me dit: «Me voici;» et son salut fit craquer tous ses ossements. «Bonjour, belle inconnue, lui dis-je, soyez, la malvenue. Vous auriez dû au moins secouer la lourde patte de lion qui sert de marteau à ma porte d'entrée. A tout prendre, vous eûtes raison, car j'aurais bien pu ne pas vous ouvrir. Vous avez bien fait, ma belle sorcière, de me surprendre ainsi; mais que faut-il pour votre service?

--Tu es gai, me dit-elle; tant pis pour ton âme, car celui qui plaisante devant moi est maudit et rit de son dernier rire, il n'y aura pour lui, dans l'autre monde, que des pleurs et des grincements de dents. Mais tu peux bien te douter de ce qui m'amène ici: ce n'est pas la Marguerite que je viens chercher, quoiqu'elle soit jeune et que j'aime prendre les jeunes filles dans mes bras; mais c'est toi; tes jours sont mûrs, sois prêt à mourir.

--Voilà qui se comprend, madame, et c'est la s'expliquer; mais je ne suis guère prêt, malgré votre invitation si pressante. Ainsi revenez tantôt.--Malheureux! me cria-t-elle, c'en est trop..» Et elle allait me frapper... mais je lui dis: «Un instant encore; avant ce grand voyage, laisse-moi boire le coup de l'étrier;» et je remplis mon verre d'un frais chambertin. «A votre santé, madame, à votre... Mais, parbleu, j'allais faire une grande sottise, impertinent que j'étais.»

Alors je me levai. «Il ne sera point dit que j'aurai bu seul en si bonne compagnie; il faut, madame, que vous me rendiez raison. Il nous faut trinquer ensemble.» Dans un moment d'impatience, le pâle squelette frappa horriblement sa faux contre le parquet, qui fut brise, et la maison s'ébranla. Cependant j'avais rempli un autre verre, «Voilà bien du tapage, ajoutai-je, pour une politesse.--Eh bien! dit-elle, j'y consens, et je bois à tes tortures éternelles dans les flammes de l'enfer.»

En même temps elle buvait mon chambertin tout d'un trait en buveur altéré. Ses deux mâchoires s'écartèrent, et j'entendis la liqueur qui descendait dans ses os avec un bruit semblable à celui du ruisseau qui tombe rapidement de cascade en cascade et se brise sur un lit de cailloux. Elle parut satisfaite de cette action étrange; et, comme si elle voulait sourire, elle me dit avec un épouvantable tremblement de crâne: «Es-tu content maintenant?

--Oh! non, belle dame, pas encore; vous êtes si gracieuse dans vos fastes qu'il ne faut pas s'arrêter en si beau chemin; mais ne craignez pas quelque souhait comme le votre; je suis ici maître de maison et je prétends en avoir la galanterie. A vous donc, séduisante voyageuse; je bois à votre belle santé, sans oublier la peste, votre sœur.--A la bonne heure, dit-elle; à la santé de ma sœur la peste!» Elle choqua son verre contre le mien, et sa bouche énorme engloutit le vin avec un nouveau bruit.

Ces deux libations si inaccoutumées avaient produit sur elle l'effet le plus étrange: il y avait plus de souplesse dans ces os sans cartilages. On eût dit que quelque chose d'animé circulait dans son crâne et autour de ses ossements desséchés, et il y avait comme une lumière obscure qui brillait par intervalles dans les cavités moins profondes de ses yeux. «J'ai encore la du champagne, ma jolie convive, lui dis-je.--Voyons ton champagne.» Et dès que je l'eus versé, elle le but sans m'attendre.

Elle fit un grand bruit, qui était un rire sans doute, mais qui ressemblait à celui d'un mur qui s'écroule, et elle s'écria: «Oh! qu'il est bon ce vin de Champagne.--Vous trouvez, madame? mais vous deviez m'attendre, nous avons d'autres santés à porter.--Je suis prête, parle, parle, et remplis encore ce long verre.--Le voilà plein, mais moins de promptitude. Allons, voluptueuse camarade; à vos meilleurs amis; à la santé des médecins.»

Elle avala tout d'un trait la liqueur pétillante, et jetant son verre, elle pressa ses doigts contre ses vertèbres, et poussant un hurlement de rire, «Ah! méchant, dit-elle, tu fais des égratignures, mais elles sont trop vieilles et moins bonnes que ton vin. Donne-moi, donne-moi la bouteille» Elle la prit et but le reste avec avidité et elle la jeta loin d'elle. C'en était déjà trop sans doute; un esprit brûlant animait ce squelette glacé, et, dans son ivresse, elle se mit à danser avec d'affreuses contorsions qu'elle accompagnait de ses chansons.

SA CHANSON

O la douce boisson que cette liqueur enflammée! Jamais, depuis le jour où la vie, ma sœur jumelle, est née avec moi, je n'avais connu de semblable jouissance.

Ces gouttes ont humecte mes os et les ont fait tressaillir; elles s'y sont insinuées, il m'a semblé qu'une moelle chaude les remplissait et les traversait.

C'en est fait, je ne veux plus emmener avec moi les buveurs, mais je me présenterai chez eux, je m'assiérai à leurs tables et leur dirai: Amis, versez.

Que si l'on trouve que je remplis mal ma place, eh bien! qu'on me destitue et je me fais cabaretière, et j'aurai la plus belle enseigne et le meilleur vin.

Alors les hommes et les jeunes filles n'auront plus peur de la mort, ils viendront chez moi danser devant ma porte, je me mêlerai à leurs rondes et à leurs éclats de rire.

Je n'emploierai plus mon cheval blanc qu'à m'amener des tonneaux de vin et je ferai fondre ma faux; j'en ferai une coupe de fer où pétillera l'air.

On ne mourra plus, car il n'y aura plus de mort; ou bien, si je suis remplacé, je dirai à mon successeur, quand il viendra: Mon ami, bois de ce vin et ris avec moi.

Holà! holà!! mais qu'arrive-t-il donc? ma tête se trouble, et je vois des milliers d'étincelles et des hommes qui circulent et pétillent dans les airs. J'en suis couverte.

Ah! ah! voilà que la terre tremble sous mes pas. Nous allons tous périr, et moi aussi. Ah! ah! cela est jovial. C'en est fait, la terre s'ouvre; je suis morte.

Elle tomba à ces mots et elle était étendue à terre comme un homme ivre; mais il sortait de son crâne comme un râlement, et ses côtes d'ivoire semblaient se soulever comme s'il y avait en dessous un cœur avec ses battements; ses doigts amollis ne se contractaient plus autour de sa faux, qui était tombée avec un bruit retentissant à quelques pas d'elle. Je dis à Marguerite: «Profitons, mon amie, de ce moment et détruisons la faux de la mort» Et tous deux nous allions la prendre et la jeter dans les flammes, lorsque le plafond s'ouvrit, et deux couples d'anges aux figures pâles et recouverts de robes longues comme des linceuls, s'abaissèrent auprès de nous. Ils étaient silencieux, et leurs yeux étaient sans rayons et sans vie. Il y en eut deux qui prirent la faux de nos mains; les deux autres, relevant le squelette endormi de la mort, le soutinrent dans leurs bras, et tous quatre, chargé de ces dépouilles, s'envolèrent et disparurent. Cette apparition était douloureuse. Nous regardions, Marguerite et moi, avec tristesse, et nos yeux se disaient que la mort n'était que le ministre terrible des volontés du Seigneur.

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