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L'Illustration, No. 0056, 23 Mars 1844

Les Plaisirs du Malheureux,

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IMITÉ DE LEVER.

Je n'avais pas soupé la veille, je n'avais pas déjeuné le matin, je marchais sur un sol raboteux et glissant, une bise aigre et perçante me jetait à la face une timide brume qui me caressait le tour du nez et de la bouche comme une pluie de fines aiguilles, et je songeais...

Aux jours de la prospérité j'avais plus d'une fois entendu quelque gras et potelé bourgeois disserter, d'un air sentencieux sur les soucis du lendemain en savourant sa tasse de moka. Hélas! que sont les soucis du lendemain auprès de ceux de l'heure présente? Or, c'était le présent qui pesait sur moi de tout le poids que peuvent ajouter à la charge les privations du passé: je ne parle pas des craintes de l'avenir: car, à force de songer creux, j'avais fini par ne plus penser du tout. Je souffrais et je marchais; les sourcils froncés, la bouche serrée, à défaut de manteau, m'enveloppant de mes deux bras croisés sur ma poitrine.

«N'avez-vous jamais fumé?» me demanda tout à coup mon compagnon; car je n'étais pas seul; à mes côtés boitait un joueur de musette, joyeux envers et contre tous; joyeux contre la pauvreté, contre la saison, contre les infirmités, contre les maladies, contre la faim; et dans le duel qu'à sa naissance il commença avec la vie, ayant toujours eu pour auxiliaires l'insouciance et la gaieté.

Il répéta si demande, car je n'entendais qu'à demi, et vu ma noire humeur, ne me sentais nullement disposé à répondre à d'oiseuses questions.

«Non! dis-je enfin d'un ton bourru.

--Ma foi, tant pis, reprit-il. Je comprends alors: il vous manque un sens, et c'est pourquoi un rien vous met à bas. Moi aussi, sans ma chère consolation, je serais tenté de penser que les temps sont rudes, le pain dur à gagner, le vin frelaté, les amis froids, les foyers tièdes et la chaume des toits perçé à jours; mais quand ma pipe bien remplie s'allume, de quoi me plaindrais-je? elle échauffe la saison, l'âtre et les amis; elle dénoue la bourse du riche, élargit le cœur du pauvre déride la face du vieillard, et fait rayonner celles des jeunes filles. Vivent ma pipe et ma musette! vivent ma musette et ma pipe! A travers la fumée de l'une, à travers les sons du l'autre, je vois et j'entends toutes choses, et le monde ne perd rien, je vous jure, à prendre mes deux vieux amis pour truchements. Dans la guirlande ondoyante qui se déploie autour de ma pipe, je vois peu à peu s'éclairer un foyer pétillant qu'entourent de gais compagnons nous jasons, dévidant mainte et mainte histoire du temps passé, du temps présent et des temps qui ne viendront jamais; la plupart de ces fripons jouent aussi de la musette, et les diables d'enragés en jouent comme des anges. Ils me régalent des mélodies du leur cru que je compose pour eux, et, même dans les plus grandes villes, on n'entendit jamais rien de pareil. Ce sont des airs à faire danser un juge dans son tribunal, un prêtre sa chaire, un mort dans son cercueil. Après l'air viennent les paroles; et alors je pose la pipe et je chante pour moi tout seul. Tout seul, quelle calomnie! ne sont-elles pas là ces ravissantes petites fées aux œillades malignes, fuyant dans les plis vaporeux de la fumée, et dès que mon souffle a ranimé la pipe, revenant en bandes joyeuses, danser l'une vis-à-vis de l'autre, tourner en rond, décamper en faisant une gambade, reparaître pour saluer et pirouetter du nouveau? Vis-à-vis d'elles sont de petits camarades, en fonçant sur le côté, en vrais tapageurs, leurs chapeaux à trois cornes, ayant perruques poudrées et bouclées que toutes les giboulées de mars ne défriseraient pas, et de petits fracs rouges, tout jalonnés d'or, dont la neige la plus épaisse ne saurait ternir l'éclat. Je ne vois que de belles petites créatures: les friponnes! comme elles tiennent gentiment leurs jupes en dansant pour laisser entrevoir de fines jambes et des petits pieds à croquer! Et n'est-ce pas à moi de leur crier: Allons! courage, en avant deux! regardez votre danseur de face, en frac vert.--A votre tour, jeune homme! en avant le galop! oh! oh! tra la!...»

Illustration from L'Illustration, No. 0056, 23 Mars 1844

Mon camarade se tut faille d'haleine, regarda sa pipe éteinte, secoua la tête, et, serrant sa musette entre son coude et son côté, lui fit rendre un sourd gémissement.

«Allez, je suis assez triste, poursuivit-il en soupirant, quand ce joyeux monde prend sa volée, et me laisse vis-à-vis de moi-même!

--Mais comment tout cela vous vient-il en tête! lui dis-je, car il était parvenu à me tirer de mes préoccupations personnelles, faisant ainsi pour moi ce que sa pipe avait si souvent fait pour lui.

--Vrai, je ne saurais trop le dire, me répondit-il; mais mon opinion à moi, voyez-vous, c'est que le pauvre diable qui n'a ni sou ni maille, ni belles manières, ni beaux babils, ni chevaux, ni serviteurs, rien enfin qui le divertisse, a pour lui la Providence. Elle se charge de ses plaisirs, elle le bénit et le doue à sa façon. Elle lui remplit la cervelle de toutes sortes de drôles d'idées, d'histoires à crever de rire, de bribes de vers, et que sais-je? elle a mis la chanson dans sa voix et la danse dans ses talons. Allez! allez! nous autres pauvres gens, nous entrons dans le secret des fées et des joyeux lutins, tandis que les riches n'ont pas le temps de les apprendre. Ils aiment le monde comme il est, et bâillent à la fortune; et nous, quand la misère nous vient dévisager, elle nous trouve le prisme en main, et le sourire sur les lèvres.

--Vous donneriez envie d'être pauvre à ceux qui n'en ont pas essayé. Par malheur, je ne suis pas dans cette passe, et je ne saurais faire la nique à la richesse.

-Bah! reprit mon compagnon, hâtant son pas inégal avec une élasticité qui faisait honte à ma marche traînante, puisque vous avez été l'hôte des salons, m'est avis que vous avez dû remarquer plus d'une fois que tout ce grand monde n'a pas une pauvre petite drôlerie pour le tenir en joie. Il faut qu'ils s'adressent à nous pour que nous les déridions un brin. Ils ne nous prêteraient pas leur argent, et nous leur prêtons notre joie. Ne vous êtes-vous jamais avisé de planter là parfois une belle compagnie d'illustres convives assis autour de fruits exquis, de vins mousseux, de mille et mille friandises, éclairés par de brillants lustres, réfléchis dans d'éclatants miroirs? n'avez-vous jamais quitté toute cette pompe pour descendre à la cuisine, où de pauvres diables, mal éclairés par une noire chandelle, se serraient autour d'un hareng saur et d'un pot de bière? Si cela vous est arrivé, dites-moi de quel côté étaient le rire et la franche gaieté. Je le sais bien, moi! Quand les riches me font venir et me disent de leur jouer un air, à voir leurs faces pâles et chagrines, leurs regards mornes et leur façon roide et guindée de se tenir campés droits sur leurs sièges, je perds tout entrain et ne puis plus jouer de bon cœur. Parlez-moi de garçons en vestes, de fillettes en jupon court, en tabliers blancs, qui tous à la fois me demandent chacun son air et sont prêts tous à chanter en chœur n'importe quel refrain! Rien qu'à les voir, je me sens en voix, et on dirait que mon âme entre tout entière dans l'outre de ma musette, tant les sons qui en sortent sont éclatants et joyeux.»

J'étais moins las, j'étais moins triste, j'avais moins faim, moins froid en écoutant mon joueur de bignou. Depuis j'ai pardonné à tous les fumeurs dont l'habit montre la corde. Quant à ceux en gants jaunes, je n'en dis mot. Et qui sait si quelque jour je ne vous conterai pas en détail l'influence qu'eurent sur ma vie les leçons de philosophie joviale et pratique de l'artiste en plein vent.

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