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L'Illustration, No. 0054, 9 Mars 1844

Don Graviel l'Alferez.

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NOUVELLE MARITIME

(Suite et fin.--Voir t. II, p. 393 et 406, t. III, p. 9.)

IV.

La mer était dure et plus, contraire à la marche du léger brick qu'à celle de la vaillante frégate qui le poursuivait; mais don Graviel ne parut pas inquiet un seul instant. Il changea la route pour se rapprocher des brisants qui bordent au nord de l'île de Cuba entre la Havane et le cap San-Antonio. Les bas-fonds sur lesquels il naviguait avec une incroyable confiance lui servaient de rempart contre la frégate, dont l'équipage avait été remis au complet. Nous n'ajouterons pas que le capitaine Bertuzzi et ses négriers avaient obtenu du gouverneur l'ordre de monter à son bord.

Le lendemain au point du jour, le cap San-Antonio était doublé; la Santa-Fé apparaissait encore à l'horizon. Don Graviel essaya de plusieurs allures et vit qu'en serrant le vent, il avait un avantage marqué sur son chasseur; mais au moment où il prenait cette direction, qui le menait à l'île des Pins, un grand navire se dressa sur l'avant tout à coup.

Les corsaires l'examinaient attentivement.

«Frégate anglaise!, dit en toussant le lieutenant Fernando.

--Que diable! répondit don Graviel, nous sommes en force.

--En force? murmura le garde-marine.

--Oui, tu vas voir. Hissez le pavillon anglais! et gouvernons droit.»

Sans dévier de sa route, et seulement en ralentissant sa course, le brick-goélette naviguait entre les lieux frégates, et ménageait son élan de manière à les mettre en vue l'une de l'autre, ce qui ne tarda point. Les Anglais furent persuades que le brick chassé par un navire espagnol était un compatriote; don Graviel compléta cette erreur en virant de bord, comme s'il eût voulu les seconder au feu; il fit voiles aussi vers la Santa-Fé. Celle-ci prit la fuite mais trop tard; à la hauteur du cap San-Antonio, l'Anglais engagea l'action.

Dona Juana, respectée à bord comme si elle eût été la femme du capitaine, se tenait à côté de don Graviel.

«Pour l'amour de Dieu! capitaine, dit maître Brimbollio en s'avançant, pourriez-vous m'apprendre ce que nous fabriquons ici; laissons les se hacher à leur aise, et gagnons le large.

--Qui t'a demandé ton avis, maître hâbleur? répondit sèchement Graviel. Tu prophétise le malheur depuis le commencement; je suis las de tes observations.»

Prenant alors sa voix de commandement:

«Branle-bas général de combat!» ajouta-t-il.

Fernando, sans demander d'explications, se rendit à la pièce à pivot; force fut au contre-maître de distribuer des armes et de la poudre à tous les corsaires.

«Vous voyez, tendre idole de mon cœur, que je n'hésite point, dit alors don Graviel. Quand le combat sera bien en train, je vais amener le yacht britannique et arborer la noble bannière de Castille. Aussitôt après vous descendrez, je vous prie.

--Oh! non, répliqua la jeune fille d'une voix émue; permettez-moi de rester auprès de vous.»

Après un moment de réflexion, don Gravie! y consentit d'un signe de tête.

«Eh bien! mon ange, dit-il, pardonnez-vous enfin au pauvre alferez de vous avoir enlevé à l'abordage, ou bien auriez-vous oublié ce peut-être du bal?»

Dona Joana, devenue écarlate, ne put s'empêcher de sourire.

Les deux frégates étaient maintenant bord à bord et le brick-goélette derrière elles à petite portée de fusil.

«Canonniers, commanda le capitaine, ne nous trompons pas! c'est sur l'anglaise qu'il faut pointer. Fernando, je te recommande son gouvernail. Vive l'Espagne! Amenez le pavillon anglais; hissez nos couleurs! Feu!»

La bordée à boulets et à mitraille du Caprichoso balaya de long en long les gaillards et la batterie de la frégate anglaise, dont le gouvernail volait en éclats par l'effet de la pièce à pivot. Quand la fumée se dissipa, don Graviel vit son ancien commandant de la Santa-Fé lui faire de la main un geste de remercîment; mais à coté du vieil officier se tenait le capitaine Bertuzzi, furieux d'être si près de son cher brick sans pouvoir s'en emparer. Le forban grinçait des dents, il était violet de colère; enfin, transporté, hors de lui, sans attendre davantage, il mit don Graviel en joue avec un monstrueux tromblon mauresque. Dona Juana s'en aperçut, poussa un cri déchirant et s'évanouit.

Que Zampa le pirate a bien raison de chanter:

Son cœur est sourd Le premier jour, Mais, dès le second, la pauvrette Ne pleure plus autant...

Une digression serait intolérable dans une situation si tragique. Le jeune capitaine vole d'un bond au secours de sa bien-aimée Juanita; ce mouvement l'a sauvé, car au même instant, la charge entière du tromblon se plante dans la muraille du brick à la place qu'il vient de quitter. La jeune fille est transportée dans la cabine. Alors, pour éviter un salut du même genre, don Graviel fait le tour de la frégate anglaise en continuant un feu nourri, va se poster dans sa joue du côté opposé à la frégate espagnole et canonne si bien que les ennemis, exaspérés, braquent enfin sur lui une partie de leurs pièces.

Le Caprichoso était trop faible d'échantillon pour supporter la riposte; il prit la fuite en se faisant un abri de la Santa-Fé, mais auparavant la pièce à pivot accomplit un dernier exploit: elle acheva de couper le beaupré déjà mutilé de l'ennemi. La chute de cette clef de la mature entraîna celle des autres mâts; l'incendie se déclara presque aussitôt dans les voiles déchirées; la Santa-Fé poussa au large; le brick-goélette prit chasse devant elle.

«Eh bien! demanda Fernando, à quoi servent, s'il te plaît, tous ces beaux faits d'armes que je donnerais volontiers pour un goujon? Selon moi, nous venons de brûler notre poudre aux goélands.

--Comment! s'écria Graviel, enthousiasmé, regarde donc cette frégate embrasée; sans nous, peut-être la Santa-Fé succombait!

--Possible! mais elle ne nous chasserait plus;» murmura le garde-marine.

Don Graviel haussa les épaules et se contenta de dire:

«Tu vois bien qu'elle ne saurait nous rejoindre.»

En effet, la Santa-Fé avait perdu une partie de sa mâture; bientôt elle mit en panne pour se réparer plus à son aise et pour envoyer sauver le petit nombre d'Anglais qui s'étaient jetés à la mer afin d'échapper à l'incendie.

Au coucher du soleil, aucune voile n'était en vue et le Caprichoso voguait sans craintes dans le canal rocailleux qui sépare Cuba de l'île des Pins. Maître Brimbollio était de quart; Fernando fumait un cigare en pêchant à la ligne; don Graviel, assis à côté de Juana sur la riche ottomane, lui parlait avec feu, non plus de ce ton moqueur que l'on connaît, mais d'un style plus discret et plus relevé. Depuis l'évanouissement de la jeune fille, il n'affectait plus des airs de capitan, il s'exprimait en amant soumis et tournait au langoureux;--à d'autres d'expliquer ce phénomène.

«Juanita, de grâce, disait-il, avouez que ce n'était pas seulement un vulgaire mouvement de crainte. Vous n'étiez pas effrayée par le combat, vous étiez calme et sereine au milieu du tonnerre de l'artillerie des trois navires, vous ne faiblissiez pas, je vous contemplais avec admiration. Dites, ma Juana, ma divine, dites que vous avez tremblé pour les jours de celui qui n'implore de vous qu'un mot d'espoir, un seul, ô mon ange aux longs cheveux noirs.»

Longtemps le jeune capitaine supplia, longtemps la Castillane se défendit avec fermeté; puis elle fut moins sévère, puis elle ne répliqua que d'un ton timide; enfin, enfin elle consentit au plus doux des aveux.

«Tu m'aimes! s'écria don Graviel triomphant. Tu m'aimes, fleur de mon âme; je l'ai donc obtenue, cette parole qui fera le bonheur de ma vie!»

L'alferez avait pris avec transport la main de la jeune fille; attiré par un charme invincible, il tenta de lui donner un premier baiser d'amour.

«Non! non! reprit vivement dona Juana en le repoussant; vous manquez à votre promesse! arrêtez! J'ai permis à mon trop hardi protecteur de prendre cette main que je lui retire; c'en était trop peut-être!

--Grâce, senorita, dit Graviel, confus et tremblant à son tour; j'ai péché contre vous, mais pardonnez, pardonnez à nom humble repentir, la clémence sied bien aux âmes candides. Ne me bannissez pas hors de votre présence. Soyez toujours mon amie, soyez ma fiancée devant Dieu.»

Juana garda le silence, son cœur bondissait, son extrême émotion se trahissait par tous ses mouvements. Elle s'était réfugiée auprès de la barre du gouvernail, à l'arrière de la chambre, et là, pale, défaite, doutant d'elle-même, elle finit par rester immobile, les yeux fixes, les cheveux épars, les mains croisées sur sa poitrine.

Graviel n'osait plus dire une seule parole; sa vie semblait suspendue aux lèvres de dona Juana, qui, la première, reprit ses sens et sa dignité, lui tendit la main et dit solennellement:

«Eh bien! oui! j'y consens, je le veux, je serai votre fiancée, votre fiancée, entendez-vous?»

Don Graviel incliné devant la jeune fille, fondit en larmes; elle les essuyait avec délices confiante désormais et tranquille sur le sort qui lui était réservé. Cependant la hardiesse et la timidité successives de l'alferez avaient fait place à une impatience croissante.

«Sur mon âme! Juanita, dit-il, je hâterai cette union, qui seule est l'objet de tous mes vœux.»

Juana rougit encore, mais elle accéda du regard au brûlant désir de son fiancé; don Graviel se précipita sur le pont.

«Droit à terre, Brimbollio gouverne sur la première crique habitée de l'île des Pins.»

Cet ordre fut exécuté. Avant le jour le Caprichoso était à l'ancre devant une bourgade populeuse bien connue des caboteurs du pays. Fernando fut envoyé en corvée avec mission de ramener un prêtre à bord; si bien que le soleil levant éclaira la cérémonie du mariage de don Graviel Badajoz et de Juana de las Ermaduras. Un révérend père franciscain, encore tout effrayé d'avoir été emporté de vive force à bord du Caprichoso, leur donna bénédiction nuptiale, sans penser seulement à faire la moindre difficulté. Le coffre-fort du capitaine Bertuzzi servit fort heureusement à couvrir les frais de tous genres, à monter la garde-robe de dona Juana et à se procurer des vivres de campagne.

Vers midi, le brick-goélette appareilla.

«Jusqu'à présent, capitaine, nous n'avons sué que pour vous, disait en jurant maître Brimbollio, l'équipage commence à murmurer; il est temps, voyez-vous, de leur donner de la pâture à ces agneaux, et à moi aussi! voilà!

--Vous en aurez! repartit don Graviel, trop heureux pour rappeler à l'ordre le farouche contre-maître.»

Fernando s'accoutumait à la présence de dona Juana; il avait des cigares à discrétion, faisait bonne chère à la table du capitaine, et commençait à croire que tout irait bien.

V.

Deux mois plus tard, un convoi de douze bâtiments marchands de diverses grandeurs, sous l'escorte d'un brick-goélette fut signalé dans les passes de la Havane. Bientôt on reconnut le Caprichoso; la nouvelle en fut portée au gouverneur-général, qui bondit dans son hamac, et revêtit aussitôt son grand uniforme.

Le convoi restait sagement hors de portée de canon; le brick faisait le signal qui appelle un canot à bord.

«Par la potence que je te destine, maître bandit, s'écria don Antonio Barzon, il faut avouer que c'est être par trop insolent que de venir me braver jusqu'ici!...»

Il est bon de dire qu'on avait envoyé chasser le Caprichoso dans toutes les directions, qu'il avait été rencontré plusieurs fois, mais que tantôt par une ruse, tantôt par une autre, il avait toujours mis les chasseurs en défaut.--Le capitaine Bertuzzi était mort à la peine d'un accès de rage aigüe.

Après avoir fait une étrange consommation de jurons gutturaux, don Antonio Barzon dut se résigner à expédier à bord du brick-goélette un canot qui rapport la lettre suivante;

«Illustrissime seigneur, don Antonio Barzon, marquis de Las Ermaduras y Famaroles, grand d'Espagne, brigadier des armées de sa majesté, commandeur de ses ordres, gouverneur-général de l'île de Cuba et dépendances, etc.... etc....

Le très-humble serviteur de votre excellence, don Graviel Badajoz y Serrano y Lopez, enseigne de frégate commandant le Caprichoso, a l'insigne honneur de la prévenir qu'il n'attend que son bon plaisir pour entrer dans le port de la Havane avec douze prises faites sur les ennemis de sa majesté catholique.»

«Mon bon plaisir! le maraud!» interrompit le gouverneur.

«Ces douze prises valent ensemble 3 millions de piastres, sur lesquelles, en sa qualité de gouverneur, votre grandesse aura droit à un quart, et en sa qualité d'armateur à un autre quart, ce qui fait juste la moitié.»

«Peste!» murmura don Antonio Barzon.

«Votre excellence est prévenue, du reste, que trois jours après la sainte fête de Noël, son très-humble serviteur a légitimement épousé, en rade de l'île des Pins, sa fille bien-aimée dona Juana de Las Ermaduras, laquelle joint avec empressement et soumission ses prières aux miennes pour entrer en grâce auprès de votre grandesse.»

On ne sait ce que pensa don Antonio Barzon en lisant ce paragraphe, mais à diverses reprises les mots de corde, potence et bourreau passèrent entre ses dents.

«Toutefois, si votre excellence ne voulait pas accorder à tout l'équipage du Caprichoso la vie sauve, les parts de prise et les positions et grades suivants, savoir:--1º A don Graviel Badajoz, etc.... le grade de lieutenant de vaisseau (ce qui lui fera franchir d'un bond ceux d'enseigne de vaisseau, de lieutenant de corvette et de lieutenant de frégate) et le commandement du Caprichoso, que la couronne achèterait avec son droit sur la vente des prises;--2º à don Fernando, le grade d'enseigne de vaisseau (ce qui lui fera franchir d'un bond ceux d'enseigne de corvette et d'enseigne de frégate) et l'embarquement comme second sur ledit brick-goélette;--3º à maître Brimbollio, le grade effectif de maître d'équipage;

«En ce cas, son très-humble serviteur se verrait dans la nécessité de profiter du vent de travers qui souffle bon frais, et d'aller chercher ailleurs ce qu'il réclame de la magnificence de votre grandesse.

«A bord du Caprichoso, ce 1er mars 17...

«P.-S. Il n'est peut-être pas hors de propos d'informer votre excellence des principaux faits et gestes du Caprichoso durant sa dernière croisière. Indépendamment des douze marchands qu'il ramène, il a coulé ou brûlé trois bricks de guerre anglais, et causé la perte totale d'une frégate qui le chassait le long de la Mona; il a coopéré antérieurement à la victoire de la Santa-Fé, il a pénétré dans la baie de Kingston (Jamaïque) et mis le feu à bord de tous les bâtiments qui s'y trouvaient; ensuite de quoi il a relâché à San-Juan de Porto-Rico, dont le gouverneur l'a fort bien accueilli, et a fait connaître les résultats de la campagne à sa majesté catholique le roi de toutes les Espagnes.»

«Que le Vomito-Negro étouffe mon diable de gendre! s'écria enfin don Antonio Barzon, marquis de Las Ermaduras y Famarotes; mais il faut parbleu bien que j'encoffre mon million et demi de piastres et que je lui laisse ma fille!»

Illustration from L'Illustration, No. 0054, 9 Mars 1844

Or, comme personne ne fut pendu, et que la présence de dona Juana sur le brick avait singulièrement contribué, d'abord à en rendre le séjour agréable, et puis à faciliter la rentrée en grâce de chacun avec son excellence le gouverneur, il s'ensuivit que maître Brimbollio fit une exception en faveur de la femme de son capitaine, et dit qu'entre toutes les créatures de son sexe, celle-là était bonne à quelque chose.

Quant à Fernando, touché du bonheur de son ami, il en vint une fois jusqu'à songer à se marier, projet qu'il ne réalisa jamais, considérant que les émotions et tracas du ménage ne peuvent s'allier avec la tranquillité d'esprit qu'exige la passion de la pêche à la ligne, et attendu que nul ne peut servir deux maîtres.

G. de LA LANDELLE.

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