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L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843

Théâtre.

Reading edition

La Tutrice ou l'Emploi des Richesses, comédie en trois actes de MM. Scribe et Duport (Théâtre-Français).--Daniel le Tambour (Gymnase).

Le mot tuteur et tutrice a un air rébarbatif; dans un tuteur, la comédie a coutume de ne voir qu'un vieux barbon, goutteux, quinteux, maussade et avare, quelque Cassandre ou quelque Bartholo, fort à charge aux vives Rosines et aux galantes Isabelles; la tutrice a dû en souffrir logiquement; et il semble difficile qu'une tutrice, à son tour, ne soit pas quelque peu respectable et douairière. Mais au connaît M. Scribe; M. Scribe n'aime pas à se traîner dans la tradition; c'est l'homme aux surprises. Il lui est arrivé plus d'une fois, dans ses charmantes esquisses du Gymnase, de montrer de jeunes et aimables tuteurs, des tuteurs très-galants, très-tendres, faits tout exprès pour être adorés des pupilles. Voici maintenant qu'il nous donne une tutrice de l'âge d'une jeune-première, et point du tout maussade.

Elle s'appelle Amélie de Moldaw. Quant à son titre de tutrice, il est plutôt de pure bienveillance que strictement légal.

Voici le fait.

Un vieux feld-maréchal, le comte de Wurtzbourg, est oncle d'un vaurien de neveu, son héritier naturel. Laisser sa fortune, c'est-à-dire trois ou quatre millions, à un tel drôle, c'est jeter une brebis dans la gueule du loup: en un tour de dent les millions seront absorbés. Pour eviter cet appétit vorace, le feld-maréchal nomme Amélie de Moldaw, la fille d'un de ses compagnons de guerre, sa légataire universelle; ceci veut dire qu'il déshérite son neveu. Après quoi, le bonhomme meurt; que la terre lui soit légère!

Amélie accepte le legs; mais ne croyez pas que ce soit par cupidité; tout au contraire. Ces biens immenses, elle les conservera avec honnêteté, avec soin, comme un vertueux tuteur veille à la fortune d'un mineur étourdi, pour la lui rendre intacte quand la sagesse lui sera venue.

Or, comment corriger ce fou de Léopold de Wurtzbourg? comment le convaincre que ses richesses sont faites, non pas pour les perdre sottement en dissipations et en extravagances, mais pour les faire fructifier honorablement pour soi, utilement pour les autres? Telle est cependant la tâche qu'entreprend Amélie, et vous avouerez qu'on ne s'attendait guère à ce cours de morale de la part d'une jeune fille de vingt ans.

Elle trouve naturellement dans Léopold un disciple peu docile. Léopold a beaucoup plus de penchant pour ces demoiselles de l'Opéra que pour autre chose, et l'ordre lui semble bien maussade, en comparaison du désordre. D'ailleurs, pourquoi Léopold écouterait-il les remontrances d'Amélie? N'est-ce pas elle qui vient de lui enlever l'héritage qu'il croyait déjà tenir, et sur lequel il avait fondé tant de charmants rêves de plaisir? Donc non-seulement il décline la compétence d'Amélie en fait d'éducation, mais il se croit en droit de la haïr, aussi bien que feu son oncle. Et pour témoigner aux vivants et aux morts cette haine profonde et le cas qu'il fait de leurs leçons, Léopold se promet d'être plus mauvais sujet, plus dissipateur que jamais; il fera des dettes, il passera sa vie follement; il épousera la Fredoline, illustre danseuse de l'Opéra! En un mot, il compromettra de son mieux le nom des Wurtzbourg.

Léopold le ferait comme il le dit, si Amélie n'était pas la pour l'arrêter dans cette voie de perdition. Que fait-elle? Elle achète tout simplement des créanciers de Léopold de bonnes lettres de change, et en vertu de ce titre en règle, fait arrêter notre étourdi, qui va tout droit en prison méditer sur la fragilité des héritages et sur les danseuses de l'Opéra. Il est d'abord furieux, et maudit Amélie de plus belle; si bien qu'il en fait une grosse maladie. Mais être toujours furieux ou malade, c'est une triste position à vingt-cinq ans. La méditation arrive donc après la rage, et après la méditation viennent la santé et le sens commun, Léopold se décide à être raisonnable, mais c'est encore par vengeance: il veut qu'Amélie ait la preuve qu'elle ne lui a rien pris en lui prenant les millions de l'oncle, et qu'il sait fort bien s'en passer.

Il étudie le droit et devient un avocat distingué; cela s'appelle se venger noblement, et vous conviendrez que cette vengeance vaut un peu mieux que la première, qui consistait à se ruiner et à se déshonorer.

On sait le procédé de Marivaux, et de M. Scribe après lui; M. Scribe et Marivaux ne mettent les gens aux prises et ne les font se haïr d'abord, que pour les faire s'adorer ensuite; telle est la conclusion de la guerre de Léopold de Wurtzbourg contre Amélie de Moldaw.

En retrouvant Amélie, Léopold est tout inquiet d'éprouver je ne sais quelle espèce d'émotion qui n'est plus tout à fait son antipathie d'autrefois. Cependant il résiste, et veut lutter encore; mais, à force de résister, les plus braves souvent succombent: c'est ce qui arrive à Léopold, surtout lorsque Amélie, convaincue de sa conversion, se dévoile à lui, et explique tout le secret île sa conduite; alors, en effet, dans cette femme qu'il a longtemps soupçonnée d'avidité, de mauvaise foi, et de pis encore, Léopold trouve une bonne et charmante fille, dévouée, désintéressée, vertueuse, qui a voulu le sauver de ses propres folies, et, le voyant complètement corrigé, lui restitue toute cette fortune dont il saura faire désormais un bon emploi. A quoi bon vous dire que Léopold, émerveillé, attendri, vaincu, tombe aux pieds d'Amélie, et que bientôt nous célébrerons les noces dans le château du vieux maréchal de Wurtzbourg? cela va de soi-même.

Quelques hors-d'œuvre d'un goût équivoque, des développements excessifs au début de la comédie, certains mots et certains détails manquant d'une suffisante délicatesse, avaient causé, le premier jour, certains petits désagréments à la Tutrice mais MM. Scribe et Duport ont, dès le lendemain, remédié au mal, et l'ouvrage, sans être un des plus heureux et des plus spirituels du fécond et habile auteur, se fait écouter maintenant sans obstacle et même avec plaisir. Il est agréablement joué par mademoiselle Plessis, Provost, et mademoiselle Brohan.

--Le Gymnase, veuf du Bouffé, a songé tout aussitôt à le remplacer. Le jour même où Bouffé faisait, au théâtre des Variétés, une triomphante entrée, M. Delmas s'essayait au Gymnase dans un rôle destiné primitivement au célèbre comédien. M. Delmas a réussi; c'est un acteur exercé, et qui il manque un peu de distinction, mais qui a du métier, de la verve, de l'intelligence, de la chaleur, C'est déjà beaucoup, et, avec cette première mise de fonds, on peut faire son chemin.

D'ailleurs, il. Delmas n'avait pas précisément besoin, cette fois, des belles manières d'un homme comme il faut; il a débuté par le rôle d'un tambour. Or, ce tambour s'appelle Daniel; il est brave, il est sensible: figurez-vous le tambour modèle. Sa bravoure, Daniel l'a montrée souvent, sur les champs de bataille, et dernièrement en Afrique, au col de Mouzaia; quant à sa sensibilité, voici à quoi il l'emploie:

Tout tambour qu'il est, Daniel est le père d'une charmante fille.--Et la mère, une vivandière?--Non pas, morbleu! la mère est une marquise.--Comment cela se peut-il?--Pardon; mais l'histoire serait trop longue à vous conter.

Or, cette fille charmante, Daniel veille sur elle et revient tout exprès d'Afrique pour faire son bonheur. Vous comprenez bien qu'il n'use pas lui dire qu'il est son père, un simple tambour! mais il fait mieux: il l'arrache à l'inimitié d'une méchante famille qui en veut à son bien, et lui donne pour mari, à la place d'un homme qu'elle hait, un joli petit comte qu'elle aime; après quoi il reprend son tambour, fait un roulement et retourne en Afrique, la larme à l'œil, mais sans avoir dit son secret.

La pièce, l'auteur M. Auvray, Delmas le débutant, et mademoiselle Rose-Chéri, ont réussi avec accompagnement de bravos et de larmes.

Histoire de la Semaine.

L'attention s'est, cette semaine moins que jamais, portée sur ce qui peut se passer en France. La province n'est occupée qu'à rédiger les pétitions qu'elle veut remettre à ses députés avant que ceux-ci montent dans la voiture particulière dans la malle-poste, dans la diligence, dans le wagon ou dans le bateau à vapeur qui doit les amener à Paris. Quant à la capitale, elle se creuse la tête à chercher douze nom à inscrire sur chacune des listes des douze arrondissements pour l'élection des maires et adjoints, fonctionnaires sans fonctions, archivistes purs et simples des actes de l'état civil, qui n'ont pas assez d'attributions pour pouvoir faire le bien, mais qui, par force d'inertie, arrivent quelquefois à l'empêcher. Les circulaires des candidats se nuisent et font ployer l'électeur sous leur poids. Mais, en vérité, pour l'homme qui ne fait partie d'aucune coterie de quartier, il est bien difficile, au milieu de tous ces prétendants à l'écharpe municipale, à l'habit brodé, et, pour tout dire, à la décoration qui fait partie obligée du costume, il est bien difficile de dégager l'inconnu, et cependant la loi nous condamne à recommencer douze fois cette pénible opération auprès de laquelle les rébus que l'Illustration donne à deviner ne sont qu'un jeu!--Les nouvelles d'Afrique sont venues remplir un peu le vide que le manque d'événements intérieurs ont laissé dans nos feuilles politiques. La brillante et heureuse expédition du général Tempoure demande un récit spécial qu'on trouve dans ce même numéro; quant à la défection d'un chef indigène, dont nous avons déjà parlé, et à la trahison dont une tribu des environs de Constantine aurait eu à se plaindre de la part du gouverneur de cette province, les feuilles officielles n'ont jusqu'ici donné aucun renseignement à ce sujet, sans doute pour être plus à même de répondre avec exactitude aux faits précisés qui ont été mis en circulation.--Notre mission de Chine s'est enfin déterminée à s'embarquer sur l'escadre qui doit la conduire dans le Céleste Empire. Elle attendait probablement pour prendre ce parti qu'Old-Nick eût fait paraître ses premières livraisons de la Chine ouverte, qui vont lui servir de Guide de l'étranger, et qui vont permettre en même temps aux souscripteurs casaniers de faire, sans se déranger et sans redouter, eux, aucun mécompte, le même voyage que M. de Lagrenée. L'empereur chinois nous ayant fait la gracieuseté de nous adresser son portrait, nous avons cru devoir, en échange lui envoyer celui de notre ministre plénipotentiaire: nous les donnons tous deux aujourd'hui à nos lecteurs.--La nouvelle s'étant répandue que deux Français de la légion que nos nombreux compatriotes ont formée à Montevideo pour défendre leurs personnes et leurs biens, avaient été pris par le général Oribe, torturés et mutilés, que leurs têtes avaient été exposées, le ministère fit annoncer que des explications seraient demandées à ce sujet. En effet, un des bâtiments de notre escadre de la Plata fut dépêché dans ce but à Buenos-Ayres. Qu'en est-il advenu? C'est encore une incertitude que les feuilles du gouvernement ont a faire cesser. D'après le Patriote Français, journal qui se publie à Montevideo, M. Arana, ministre de Rosas, aurait, en substance, répondu à M. de Ludre, notre ministre près de la république argentine: «Les deux individus sur le sort desquels vous réclamez étaient du nombre de ceux que MM. Pichon, consul français à Montevideo, et l'amiral Massieu de Clerval, commandant de l'escadre française, ont déclarés officiellement n'être plus Français, pour avoir, sans l'autorisation du roi, pris du service militaire à l'étranger. Que signifie dès lors votre réclamation?» Nous ne savons jusqu'à quel point la déclaration de MM. Pichon et Massieu de Clerval serait regardée comme nous engageant, alors même, ce que nous ne croyons pas, qu'elle aurait été faite; car il est bien constant que des hommes placés dans la nécessité de la légitime et de l'immédiate défense personnelle, à Montevideo, où ils sont bloqués, ont quelque chose de mieux et de plus pressant à faire que d'attendre de Paris l'autorisation de prendre les armes. D'après le Times, au contraire, les deux Français seraient morts des blessures qu'ils auraient reçues en combattant, et leurs cadavres auraient été mutilés par les Montévidéens eux-mêmes, pour augmenter l'ardeur de leurs auxiliaires et leur rendre l'ennemi plus odieux. De ces deux versions, quelle est la vraie?

Bien des yeux sont en ce moment tournés vers l'Angleterre. L'attention qu'on a prêtée à l'accueil qu'y ont reçu M. le duc et madame la duchesse de Nemours, aux hommages que sont venus leur rendre les ministres des puissances étrangères et, parmi eux, le ministre de Russie, qui a donné son nom à la fameuse convention de juillet 1840, de Brunow, cette attention a fait son temps. La visite que la reine Victoria vient de rendre à sir Robert Peel serait elle-même oubliée si les journaux anglais n'avaient fait gagner et ne reproduisaient pour leurs lecteurs le wagon-salon qui a transporté leur souveraine et le prince Albert. Mais le fait qui éveille le plus la curiosité anglaise en ce moment et qui, de ce côté du détroit, est de nature à faire naître également la nôtre à des titres divers, ce sont les réceptions, les petits levers de M. le duc de Bordeaux, ses entrevues avec les pèlerins de la légitimité qui ont entrepris tout exprès ce voyage, et les harangues plus ou moins mesurées qu'on lui adresse. Plusieurs journaux français s'en émeuvent et annoncent qu'on ne peut manquer, à la tribune de la Chambre, de demander compte de leur démarche aux députés qui ont été grossir la cour du petit-fils de Charles X. Ce qui nous paraît devoir résulter le plus certainement de tout cela, c'est tout simplement une discussion d'adresse fort animée. Du reste, on est fort curieux de savoir quelle réponse sera faite au prince voyageur quand il demandera à faire sa cour à la reine. Ce ministre étranger lui a porté les félicitations de son souverain; c'est le ministre du roi de Hanovre.--Le ministère anglais et les accusés irlandais se trouvent avoir un répit de six semaines, par l'ajournement au 15 janvier qu'ont prononcé les quatre juges de la Cour du banc de la reine(2). En attendant, le cabinet fait imprimer dans ses journaux qu'en définitive, s'il n'obtient pas une condamnation, cela ne fera que démontrer plus évidemment au Parlement la nécessité de lui accorder des mesures coercitives. On voit qu'il s'arrange d'avance pour ne pas paraître trop désappointé dans le cas d'un acquittement. Il croit aussi devoir découvrir de temps en temps des conspirations et des dépôts d'armes, pensant que cela ne saurait faire de mal sur l'esprit des jurés.--Les élections américaines ont définitivement pris couleur, et l'opinion démocratique est sûre aujourd'hui d'une grande majorité. Nous désirons, sans nous en flatter beaucoup, que quand le parti vainqueur aura installé au Capitole de Washington, son influence à la place de celle des whigs, il entend mieux que ceux-ci les véritables intérêts États-Unis, et abroge cette législation de douanes qui équivaut en quelque sorte à une prohibition générale.

Note 2: L'honorable Édouard Pennefather, président de la Cour du banc de la reine, en Irlande, est dans sa soixante-dixième année. Il a débuté au barreau vers 1796, et a été longtemps l'un des premiers avocats de son pays. Quoique né en Irlande, on assure qu'il ne dissimule point sa prédilection pour l'Angleterre. Un fait qui semblerait venir à l'appui de cette opinion, c'est que, depuis plusieurs années, toutes les propriétés qu'il a achetées sont situées sur le territoire anglais. Il est inutile de dire qu'il est conservateur.

L'honorable Chartes Burton, second juge, n'est pas Irlandais. C'est John Philippot Currau, qui, ayant conçu les plus grandes espérances de son jeune talent, l'enleva à l' Angleterre et le protégea dans ses débuts au barreau irlandais. Il appartient au parti whig. On lui reproche toutefois d'avoir aidé de son crédit et de son argent la candidature de son gendre, M. West, qui est conservateur.

L'honorable Philippe Cecil Crampton, troisième juge du banc de la reine, a soixante ans, il s'était fait de bonne heure une haute réputation de talent dans l'Université irlandaise. Il a été professeur de droit au collège de la Trinité. Il a siégé, comme membre de l'opposition, à la Chambre des communes, et, sous l'administration whig, il a exercé les fonctions de solliciteur-général. Il a de tout temps professé à l'égard d'O'Connell une vive antipathie, et O'Connell, comme on doit le penser, la lui rend bien. C'est un des champions les plus actifs de la grande cause de la tempérance. On rapporte que, voulant donner au père Matthews un gage éclatant de sa loi, il fit un jour vider tous les vins que contenait sa cave (et elle était célèbre parmi les amateurs) dans un ruisseau qui traverse sa villa près Bray, dans le comté de Wicklow.

L'honorable Louis Perrin, quatrième juge, est d'origine française, c'est la révocation de l'édit de Nantes qui a forcé sa famille à se naturaliser en Irlande. En 1834, il a été élu, à Dublin, membre du Parlement. Il est whig. Sa probité, son savoir et son bon sens le font respecter de tous les partis. Il a plus de soixante-dix ans.

États-Unis.--Le Capitole de Washington.

Illustration from L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843

Le roi Othon a ouvert, le 20 novembre, l'Assemblée nationale par un discours qui eût été plus convenablement prononcé le premier jour de l'an. L'allocution royale est toute en souhaits et en vœux que les députés ont dû croire sincères. Tous les membres du corps diplomatique assistaient à cette séance, à l'exception du ministre de Russie.--Les nouvelles anglaises de Chine sont peu favorables. Le comptoir nouveau ne fonctionne guère, et les ports sont encombrés de marchandises anglaises qui ne trouvent pas d'écoulement. D'un autre côté, des fièvres très-dangereuses exercent leurs ravages sur les Européens, et l'île de Hong-Kong: est infestée de vagabonds, de voleurs, de rats et de plusieurs espères de vermine qui s'entendent parfaitement pour en rendre le séjour insupportable aux Barbares.--Si nous voulions parler du Penjab, il nous faudrait enregistrer des assassinats nouveaux à la suite de ceux que nous avons déjà annoncés, tracer des noms aussi peu commodes à écrire qu'à prononcer, et avec lesquels nos lecteurs n'ont nul intérêt à faire connaissance. Le général Ventura n'est point, comme on l'avait dit, prisonnier dans une forteresse. Le général Avitabile est également parvenu à se mettre en sûreté. Lord Ellemborough n'a pas encore annoncé l'intention d'intervenir, mais il fait réunir une armée considérable sur le Rutledge, et cette mesure le mettra à même de menacer ou d'agir selon que les intérêts anglais le demanderont.--Nous avons gardé pour la fin, comme on fait des énigmes, les incroyables intrigues qui se croisent en ce moment en Espagne. On a vu précédemment M. Lopez résigner le pouvoir dont, malgré ses concessions ou peut-être plutôt par suite de ses concessions même, le général Narvaez et le personnel qui entoure l'innocente Isabelle étaient arrivés a lui rendre l'exercice impossible. M. Olozaga lui a succédé et a débuté par une déclaration constitutionnelle, par un discours plein de béatitudes, et par un ajournement de la réorganisation des gardes nationales et des municipalités, provoquée par le ministère qu'il venait de remplacer. Il pensait qu'il y en aurait là pour tous les goûts; et, en effet, ses paroles pouvaient plaire aux constitutionnels, son premier acte semblait devoir lui gagner les cœurs des camarillistes. Il n'en a rien été. Le nouveau premier ministre a bientôt été amené à penser que la pauvre enfant, qu'on a déclarée majeure, était bien loin d'être émancipée de l'influence dominatrice du général Narvaez qui règne véritablement sous son nom; et que pour lutter contre cette usurpation de fait, pour trouver quelque part un appui régulier et de quelque puissance, il fallait une assemblée moins également partagée que la Chambre actuelle des Députés, et qui offrît aux constitutionnels sincères une majorité compacte et prononcée. Dans cette conviction, M. Olozaga a soumis à la reine un projet d'ordonnance de dissolution. La reine, bien entendu, était parfaitement incapable d'apprécier si l'acte auquel elle acquiesçait était en soi bon ou mauvais; mais son instinct d'enfant lui donnait, peut-être à craindre que le général Narvaez en fût mécontent. Aussi le lendemain, quand celui-ci, informé de la mesure adoptée, vint au palais trouver la reine Isabelle, la pauvre petite, voyant bien qu'elle allait être grondée, se mit à rapporter. On lui fit grâce de la pénitence, à la condition qu'elle rapporterait comme on voudrait, et qu'elle déclarerait que M. Olozaga, pour lui arracher sa signature, lui avait donné des chiquenaudes, tiré l'oreille et tenu la main. La leçon apprise a été répétée sans trop de fautes. Voilà ce qui se laisse entrevoir dans les correspondances et les journaux d'Espagne. Ce qui est certain, c'est que M. Olozaga a été destitué par une ordonnance du 29 novembre, contre-signée de son collègue M. de Frias, qui, le lendemain, a été amené, ainsi que M. Serrano et les autres ministres, à donner lui-même sa démission. Un jeune député, M. Gonzalès Bravo, avocat, a été nommé minière des affaires étrangères. Il compose jusqu'ici à lui seul tout le cabinet. En qualité de chancelier, il est venu, dans la séance des cortès du 1er décembre, présenter sérieusement la déclaration de la reine portant le récit des violences imputées à M. Olozaga. Une proposition a été faite, ayant pour objet d'éloigner momentanément cet ancien ministre du Congrès. Le renvoi de cette motion à l'examen des bureaux a été prononcé à la majorité 79 voix contre 75. Madrid, nous dit-on, est dans l'inquiétude la plus vive. Nous nous l'expliquons sans peine. Quand on voit une aussi étrange parade se jouer en face d'une grande nation, quand on voit ses députas y accepter des rôles, est-il bien surprenant que le peuple se demande s'il suffit de siffler les acteurs?

Vue extérieure du Wagon de la reine d'Angleterre.

Illustration from L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843

Intérieur du wagon de la reine d'Angleterre.

Illustration from L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843

Une violente tempête, qui a causé de nombreux sinistres, a éclaté, pendant les journées du 31 septembre au 2 octobre, dans les parages du sud de la Floride et des Bahamas. Outre plusieurs navires grands et petits, sur lesquels personne n'a péri, on cite un brick que l'on croit être le Virginia, qui allait de Boston à la Nouvelle-Orléans, avec environ soixante passagers, et qui a été englouti en vue de l'île Perry, l'une des Bahamas. La catastrophe a eu lieu tout près du rivage, aux yeux d'une foule nombreuse qui était accourue pour porter secours, mais qui en a été empêchée par la fureur de la mer. Personne n'a pu être sauvé. Une goélette s'est aussi perdue non loin de là, sur la côte d'Abaço, avec son équipage composé de cinq hommes. Une autre goélette du port d'Abaço a sombré dans les mêmes parages; il y avait à bord huit hommes, onze femmes et deux enfants. Tous ont péri.

«A ces naufrages, ajoute le Courrier des États-Unis, journal français de New-York, nous aurons sans doute à ajouter plus tard ceux de plusieurs bâtiments dont la longue disparition ne laisse guère d'espoir sur leur sort. De ce nombre est le brick Francis-Ashby, qui est parti de New-York pour Matanzas le 23 septembre, avec plusieurs passagers parmi lesquels nous signalons à regret un de nos compatriotes. M. le comte d'Adhémar, qui compte de nombreux amis à New-York et à la Havane.» Un des plus beaux paquebots à vapeur naviguant entre Liverpool et les États-Unis, le Sheffield, s'est également perdu, mais toutes les personnes qui étaient à bord ont été sauvées.

M. de Lagrenée, ambassadeur de France en Chine. L'Empereur de la Chine.

Illustration from L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843
Illustration from L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843

Pendant que les compagnies se préparent et s'organisent pour solliciter des Chambres, quand elles seront réunies, la concession des lignes de fer qui sont encore à accorder, le chemin atmosphérique de Dublin, par les épreuves dont il sort vainqueur, confirme la pensée où étaient les premiers commissaires que notre ministère des travaux publics a envoyés pour l'examiner, qu'une révolution est au moment de s'opérer dans les voies de fer. M. Mallet, du corps royal des Ponts et Chaussées et ancien député, nommé, en dernier lieu, pour faire sur ce système un rapport détaillé et en quelque sorte définitif, est de retour d'Irlande, et sa conclusion, comme celle de M. Brunet et des autres hommes de l'art qui se sont réunis à lui sur les lieux, est que ce système nouveau doit être regardé comme parfaitement pratique et sûr. Il est indispensable que, sans plus tarder, il soit essayé en France; car on sait qu'il est applicable sur un des bas-côtés des voies de terre, qu'il n'exige ni terrassements, ni nivellements, ni travaux d'art, et que par conséquent il épargnerait des capitaux énormes qui seraient dépensés en pure perte si on devait un peu plus tard adopter l'air atmosphérique comme force motrice. D'un autre côté, la Gazette générale de Prusse annonce que M. Shuttleworth, ingénieur anglais, propose un autre système, qu'il appelle chemin de fer hydraulique. La description qu'elle en donne est exactement conforme à celle d'un chemin atmosphérique, à cette différence près que la pression de l'eau remplace celle de l'air, et qu'il faut établir au-dessus du niveau du chemin des réservoirs toujours remplis d'eau et ne la laissant jamais perdre. Ce système n'est encore qu'à l'état de pure théorie.

En attendant que l'eau trouve son utilisation dans les chemins de fer, le tribunal de commerce de Rouen n'entend pas qu'elle serve à faire du vin. Il vient de rendre un jugement fort bien motivé sur l'opération appelée le mouillage, dans lequel il apprécie comme elle mérite de l'être la conduite de la régie, qui tolère cette fraude commise aux dépens du consommateur, pourvu que le droit lui soit payé sur le produit des puits comme sur celui de la vigne. C'est étrangement comprendre sa mission, pour une administration publique, que de croire qu'elle n'a point à défendre les citoyens contre l'avidité et la mauvaise foi, et que son rôle doit se borner uniquement à faire que le trésor partage du moins avec les fraudeurs.--En vérité, nous serions tentés d'envoyer M. le directeur-général des contributions indirectes prendre quelques leçons de scrupules d'un nouveau gouverneur d'Abyssinie, sur lequel les journaux allemands nous donnent des détails. Le naturaliste Schimper, après avoir séjourné pendant six années dans ces contrées, s'est fait, disent-ils, une position très-avantageuse auprès du roi Ubie, qui l'a nommé gouverneur d'un district très-étendu. Il rend lui-même compte de ces circonstances dans une lettre écrite d'Ambassa, en date du 30 juin, et ainsi conçue: «Je suis maintenant propriétaire d'un vaste pays qui compte une population de plusieurs millions d'habitants, et dans lequel je suis souverain comme un comte d'empire au Moyen-Age; mais je suis pauvre car il n'y a ici que du blé, des armes et des bestiaux; l'argent y est rare, et je ne veux point m'en procurer en employant des moyens violents, à l'exemple des grands de l'Abyssinie.» Nous faisons des vœux bien sincères pour que M. Schimper ne meure pas de privations dans sa position très-avantageuse. Tous les peuples sont intéressés à ce qu'il soit établi, par un exemple prospère, qu'un souverain peut être parfaitement heureux et ne pas mourir de faim sans liste civile. C'est une expérience qui doit être suivie, avec curiosité.

PROCES D'O'CONNELL.--COUR DU BANC DE LA REINE.

Le juge Burton.--Le président Pennefather.--Le juge Crampton.--Le juge Perrin. (Voir la note de la page 234.)

Illustration from L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843

Les artistes dramatiques, à qui il arrive aussi souvent le soir d'être rois et reines, n'en sentent pas moins quelquefois le matin les cris du besoin. Ils ont donc formé, entre eux une association de secours qui sert des pensions à quelques vétérans de l'art. Voici les noms de ces pensionnés par ordre d'ancienneté dans la carrière. C'est un curieux tableau, en même temps, de longévité chez les comédiens. M. Fragneau, doyen de tous les comédiens en exercice, 81 ans; M. Mériel, 75 ans; madame Mériel, 72 ans; madame Brunet, 72 ans; M. Bergeronneau, 68 ans; M. Bignon, 76 ans; M. Pougin père, 70 ans; M. Pic-Duruissel, 70 ans; madame Berger, 60 ans; M. Dugy, 70 ans; M. Bougnol, 82 ans; madame Clairençon, 91 ans; mademoiselle Zoé Duquesnois, 72 ans; M. Massun, 73 ans. Ces quatorze vétérans de l'art dramatique réunissent, entre eux mille trente ans, dix siècles passés!!!

L'administration de la ville de Paris continue avec zèle ses travaux d'embellissement, et d'amélioration. Les appareils pour la conduite des eaux du puits artésien de Grenelle aux réservoirs de l'Estrapade se poursuivent activement. Jusqu'au succès de cette belle et heureuse entreprise, dix-huit à vingt barrières de Paris se trouvaient à un niveau trop élevé pour recevoir l'eau d'aucun des établissements hydrauliques de la ville. Grâce au puis de Grenelle, voilà qu'on est parvenu à remédier à cette triste disette. Mais on ne s'est pas contenté de cette puissante source pour alimenter Paris; le projet conçu par M. Arago d'élever les eaux de la Seine au moyen de turbines qui doivent remplacer le chétif établissement hydraulique du pont Notre-Dame est définitivement adopté pour recevoir son commencement d'exécution au printemps prochain. Entre autres emplois qu'on se propose de faire des masses d'eau que ces puissants appareils élèveront, se trouve le curage de la rivière de Bièvre. On sait quels germes de mort traîne après lui, dans son cours à peine sensible, ce ruisseau fangeux et cependant si utile aux établissements qui l'avoisinent. Quel immense service que celui de faire contribuer les eaux de la Seine au nettoyage à fond de cette rivière, une fois chaque aimée, alors qu'elle est presque tarie, et que de son lit sortent des miasmes pestilentiels. Ces projets sont des bienfaits réels, et qui honorent l'administration d'autant plus qu'ils s'adressent aux classes laborieuses presque exclusivement, car ce sont elles qui peuplent en très-grande partie, les quartiers que ces mesures vont assainir.--Tout se prépare pour la restauration de Notre-Dame. Un concours a été ouvert L par M. le ministre des cultes, et un projet de MM. Lassus et Viollet-Leduc, auxquels on doit déjà des travaux de ce genre, bien connus et bien exécutés, a été placé en première ligne par le conseil des bâtiments civils. Les réparations si malheureusement faites antérieurement à la partie septentrionale de cette cathédrale commandaient que le plus grand soin fût apporté au choix des artistes à qui seront confiés la restauration générale de la sainte basilique et la construction d'une sacristie au flanc méridional du monument.--Un débat s'est engagé sur un cœur trouvé récemment à la place de l'autel de la Sainte-Chapelle. Suivant quelques archéologues, ce doit être le cœur de saint Louis, son fondateur; auquel cas, un aurait à le transporter sans retard dans les caveaux de Saint-Denis. Mais, suivant le savant M. Letronne, c'est bien plus probablement le cœur du maçon qui a construit cet édifice, et auquel les honneurs royaux ne sont pas dus. Dès qu'il aura été prononcé en dernier ressort, nous enregistrerons le jugement.--On vient de faire placer, sur la maison de la rue Richelieu numérotée 34, en face du monument élevé à Molière, et qui sera, comme nous l'avons annoncé, inauguré le 15 du mois prochain, un très-beau cadre en marbre blanc, au milieu duquel on lit, sur un fond noir, écrit en lettres d'or: «Molière est mort dans cette maison, le 17 février 1673, à l'âge de cinquante-un ans.» Cette inscription est surmontée du millésime 1844, encadré dans une couronne de laurier. Elle ne sera découverte que le jour de la cérémonie.

Nous avions raconté, d'après des journaux de Berlin, qu'une action judiciaire était intentée contre une danseuse espagnole, mademoiselle Lola Montez, qu'on accusait d'avoir malmené un gendarme à coups de cravache. Nous avons dit depuis que cette demoiselle avait écrit au Journal des Débats que la justice de Berlin avait renoncé à ses poursuites contre ce qu'elle appelait une vivacité et que le gendarme qui l'avait essuyée était même venu lui en demander pardon. Cela prouvait qu'Odry n'est pas le seul artiste qui ait rencontré de bons gendarmes. Mais des lettres de Varsovie du 25 novembre viennent nous apprendre que mademoiselle Montez ayant été mal accueillie, par le parterre de cette ville, s'est permis envers lui, sur le théâtre, des gestes qui n'avaient rien de gracieux et qui laissaient à désirer sous le rapport de la décence. Un gendarme lui a encore été envoyé, et ce n'est qu'après lui avoir opposé une rude résistance, qu'elle a quitté Varsovie comme elle avait quitté Berlin. Elle a annoncé, par sa lettre au Journal des Débats, qu'elle comptait se rendre prochainement à Paris. Gendarmes! garde à vous!

ROMANCIERS CONTEMPORAINS.

CHARLES DICKENS.

(Voir t. II, p. 26, 38, 105, 139 et 214.)

Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.

(Suite.)

Une autre circonstance, des plus délectables, se révéla avant que la première tasse de thé eût été bue. Le croira-t-on? tous avaient visité l'Angleterre! se pouvait-il rien imaginer du plus heureux? Cependant Martin n'en fut qu'à demi content, lorsqu'il eut découvert quel prodigieux monde de ducs, lords, vicomtes, marquis, duchesses, chevaliers, baronnets, étaient intimement connus de ses nouveaux amis, et quel vif intérêt inspiraient à ceux-ci les moindres particularités relatives à tant d'illustres personnages. Aux questions qui pleuvaient pour s'informer de telle ou telle de ces précieuses santés, l'imperturbable Martin répondait: «Oui! oh! oui; à merveille!--Jamais il ne s'est mieux porté.» S'agissait-il de savoir si la mère de sa Grâce la duchesse n'était, pas fort changée; «En vérité, pas le moins du monde, affirmait Martin; vous la verriez, demain que vous croiriez l'avoir quittée hier!» Tout glissait donc comme sur des roulettes. Même lorsque les jeunes miss, inquiètes de la destinée des poissons dorés qui frétillaient dans la fontaine grecque de telle ou telle noble serre, voulurent, savoir s'ils étaient toujours aussi nombreux; après mûre considération, l'Anglais affirma qu'ils devaient avoir doublé; et, quant à ce qui concernait les plantes exotiques, pas moyen d'en parler, foi d'amateur! il fallait le voir pour y croire.

Cet état si complètement prospère rappela au souvenir des membres de la famille les splendeurs sans pareilles d'une fête qui avait réuni la pairie entière, la fleur de la noblesse de la Grande-Bretagne, et tout l'almanach de la cour; fête à laquelle ils avaient été nominativement invités: on pouvait presque dire qu'elle se donnait pour eux. Puis vinrent les délicieuses réminiscences de ce que M. Norris le père avait dit un marquis, et de ce que madame Norris la mère avait dit à la marquise, et de ce que le marquis et la marquise avaient répondu, et des affectueuses et solennelles assurances qu'avaient prodiguées Leurs Grâces, en jurant sur l'honneur qu'il n'était rien qu'elles n'eussent donné pour voir M. Norris, madame Norris et les deux demoiselles Norris, et leur frère M. Norris junior, se fixer en Angleterre, afin de pouvoir cultiver assidûment leur précieuse amitié. Ces agréables récits se prolongèrent longtemps.

L'Anglais, néanmoins, trouvait quelque chose d'étrange, de contradictoire, à voir MM. Norris fils et père (si glorieux de correspondre, courrier par courrier, avec quatre pairs de la Grande-Bretagne) assaisonner de déclarations républicaines le brillant récit de leurs succès aristocratiques. Ils ne pouvaient tarir sur l'inappréciable avantage de vivre, à l'abri de toutes ces distinctions arbitraires, dans la terre classique des lumières et de l'indépendance, où l'on ne connaît de noblesse que celle qu'imprime la nature, où l'ordre social tout entier repose sur une large base d'égalité et d'amour fraternel. Ce thème entraînant inspira au père, un discours qui menaçait de devenir interminable, lorsque M. Bevan s'avisa, pour faire diversion, d'adresser à ses hôtes, quelques questions insignifiantes sur le propriétaire de la maison voisine. M. Norris déclara, en réponse, que ledit personnage professant des opinions religieuses qu'il lui était impossible d'approuver, il n'avait pas l'honneur de le connaître. Madame Norris avait aussi son motif, qui, bien qu'exprimé en d'autres termes, aboutissait à la même conclusion: «Ces gens-là pouvaient être assez bien dans leur genre, mais la bonne compagnie ne les recevait pas.»

Un autre trait fit sur Martin une vive impression. M. Devan raconta ce qui s'était passé entre Mark et le nègre; il devint évident que tous les Norris étaient abolitionnistes(3), à la grande satisfaction de Martin, qui n'hésita plus à exprimer sa sympathie pour cette pauvre race noire, vouée à tant de souffrances et d'oppression. Mais, au plus bel endroit de son discours, une des jeunes miss Norris,--la plus délicate et la plus jolie,--fut prise d'un fou rire, qui lui ôta la parole pendant quelques minuits; enfin, quand elle put modérer ses bruyants éclats, elle répondit aux instances polies de l'Anglais, qui la suppliait de lui dire en quoi il était si plaisant? «Que les nègres étaient de si drôles d'êtres, d'un si irrésistible comique, qu'il n'y avait vraiment pas moyen d'en parler sans rire, ou de prendre au sérieux une partie de la création si ridiculement absurde et si grotesquement bouffonne!» M. et madame Norris père et mère, mademoiselle Norris sœur, M. Norris le jeune, et jusqu'à la vieille grand'mère, se rangèrent à cet avis; il n'y avait qu'une voix sur un fait aussi incontestable.

Note 3: Partisans de l'affranchissement des noirs.

Eh quoi! les tortures, les angoisses convulsives de l'esclavage et leurs horribles traces n'opposent-elles pas un caractère sacré à l'être humain qui les subit, fût-il au physique aussi grotesque qu'un singe, aussi absurde au moral que le plus bénin des Nemrods qui donnent la chasse aux peaux rouges ou noires!...

«Bref, dit M. Norris père, tranchant amiablement la question, il y a une antipathie naturelle entre les deux races.»

M. Norris fils s'abstint de parler, mais il fit une laide grimace, et secoua délicatement ses doigts comme eût pu le faire Hamlet avoir manié le crâne de Yorrick; on eût dit que le sensitif Américain venait de toucher un nègre, et que la peau du noir avait déteint sur lui.

Averti qu'il s'était fourvoyé, et se trouvait sur un terrain peu sûr, Martin battit en retraite; pour rendre à la conversation son premier essor agréable et facile, il s'adressa aux jeunes personnes, dont la nette et brillante toilette, à l'unisson des petits souliers et des fins bass de soie, annonçait qu'elle étaient pas passées maîtres dans l'étude des modes françaises. De fait, si leur instruction sur ce point était tant soit peu arriérée, en revanche elle était des plus étendue. La sœur aînée surtout, que distinguait sa science en métaphysique, en hydraulique, ses connaissances approfondies des lois de la pression et des droits de l'homme, avait l'art de combiner ces divers talents de société de manière à les faire briller dans le discours, soit qu'on parlât chiffon, soit qu'on devisât de la perfectibilité humaine. L'heureux résultat de ce procédé, aussi instructif qu'ingénieux, était de plonger les auditeurs, en moins de cinq minutes, dans une sorte d'aliénation mentale.

Martin se sentit pris de vertige, et apercevant un piano, il en fit une planche de salut, et supplia l'autre sœur de chanter. Elle y consentit de bonne grâce. Alors commença un concert dont les demoiselles Norris firent tous les frais; les ariettes succédèrent aux airs de bravoure, puis vinrent les romances. Elles chantèrent de l'allemand, du français, de l'italien, de l'espagnol, du portugais, du suisse, de tout, hors de l'anglais. Leur langue natale, fi donc! c'était par trop vulgaire. Il en est des langues comme de bon nombre de voyageurs, gens d'assez mince étoffe, dédaignées au logis, mais distingués et choyés au dehors.

Il est probable qu'avec le temps les demoiselles Norris en seraient venues à l'hébreu, si elles n'eussent été subitement interrompues par l'Irlandais, qui, ouvrant la porte à deux battants, annonça d'une voix de Mentor:

«Le giniral Fladdock!

--Se peut-il! s'écrièrent simultanément les deux sœurs, suspendant aussitôt leur mélodie. Le général de retour!»

A cette exclamation, le général, en grand uniforme, paré comme pour un bal, s'élança dans le salon avec une telle impétuosité, qu'ayant, d'une de ses bottes, accroché le tapis et rencontré son épée en travers de ses jambes, il alla donner du nez sur le parquet, la tête la première, présentant aux regards consternés des spectateurs un petit point rond, chauve et luisant sur la sommité de son crâne. Ce n'était rien encore: assez replet de sa nature et fort serré dans ses habits, une fois que l'infortuné général fut à terre, il lui devint impossible de se relever; il resta donc gisant sur le ventre, se tortillant, et faisant faire à ses bottes toutes sortes d'évolutions dont un ne trouve point d'exemples dans les fastes militaires.

Il y eut un élan universel pour lui venir en aide; mais l'uniforme était si terriblement et si merveilleusement juste, que le héros fut relevé tout d'une pièce, comme un clown qui fait le mort. Roide et sans pli, il ne reprit possession de son individu qu'en se retrouvant d'aplomb sur ses deux plantes de ses pieds; alors, ranimé comme par miracle, et s'avançant de biais pour tenir moins de place et sauver de tout contact l'or de ses épaulettes, il parvint jusqu'à la maîtresse de la maison et la salua le sourire sur les lèvres.

Il est vrai que la famille Norris n'aurait pu manifester plus de joie à cette apparition inattendue, si New-York eût été en état de siège, et qu'il n'y eût pas eu moyen, pour or ou pour argent, de se procurer un général quelconque.

Par trois fois à la ronde, et à tour de rôle, il serra et secoua la main de tous les Norris; puis s'éloignant de quelques pas il les passa en revue à distance, son ample manteau rejeté sur l'épaule droite, laissant à découvert sa poitrine martiale.

«Est-ce bien vous? s'écria le général; est-ce vous que je reçois, esprits d'élite de ma noble patrie!

--Oui, répliqua M. Norris; nous voilà en personne; c'est nous-mêmes, général.»

Ce fut alors à qui entourerait le nouvel arrivé, à qui s'informerait de ce qu'il avait vu, fait, pensé, depuis la date de sa dernière lettre: tous voulaient savoir s'il s'était fort amusé à l'étranger, et surtout, avant tout, sur quel pied d'intimité il était avec les nobles ducs, lords, vicomtes, marquises, duchesses, chevaliers et barons, qui faisaient les délices de ces populations abâtardies, perdues dans la nuit de l'ignorance.

«Ne m'en parlez, pas! répliqua le général; à vrai dire, je n'ai vécu que dans ce monde-là; j'ai même rapporté dans ma malle des journaux où mon nom est imprimé (ici il baissa la voix et prit un ton solennel). imprimé en toutes lettres parmi les nouvelles fashionables du jour. O les préjugés, les conventions de cette étourdissante Europe!

--Ah! dit M. Norris père, secouant la tête d'un air mélancolique, et jetant à Martin un regard de côté, comme pour lui dire: Je ne puis pas le nier; je le ferais s'il y avait moyen.

--Et le sentiment moral, combien peu développé! se récria encore le général; quelle absence de dignité chez l'homme!

--Ah! soupirèrent tous les Norris, dans l'abomination de la désolation.

--Non; impossible d'atteindre à la réalité, à moins d'être sur les lieux. Vous, Norris, qui êtes un homme fort, doué d'une imagination vigoureuse, je suis sûr que vous n'auriez jamais pu vous faire une idée de ce qu'il en est avant d'avoir vu de vos yeux vu!

--Jamais! dit M. Norris.

--Que d'entraves! l'orgueil exclusif du rang, les formes sans fin, l'étiquette, le cérémonial! poursuivit le général, augmentant d'emphase à mesure. Oh! que de barrières artificielles dressées entre l'homme et l'homme! quelle séparation de la race humaine, en cartes hautes et basses, en trèfle, en carreau, en pique... On y trouve de tout, hors des cœurs!

--Ah! s'écria la famille entière, ravie de cette pointe; mais l'indignation reprit le dessus.

--Il n'est que trop vrai, général!

--Un moment, s'écria tout à coup M. Norris père, saisissant le bras du général Fladdock; n'avez-vous pas fait la reversée dans le Screw?

--Oui, en effet.

--Est-il possible? s'écrièrent les jeunes miss, quel heureux hasard!»

Le général ne paraissait pas comprendre pourquoi son passage à bord du Screw causait une si vive sensation; et il ne fut pas beaucoup plus au fait quand M. Norris lui présenta Martin en disant:

«Un de vos compagnons de voyage, je crois?

--Un de mes compagnons! répéta le général; non pas, que je sache!»

Il n'avait jamais vu Martin; mais celui-ci l'avait vu, et le reconnut, dès qu'ils se trouvèrent face à face, pour le passager qui, les mains enfoncées dans ses poches, humait sur le pont l'air de la liberté.

Tous les yeux étaient fixés sur Martin; il n'y avait pas d'évasion possible; il fallait que la vérité se fit jour.

«Je suis venu dans le même vaisseau que le général, dit Martin, mais non dans la même cabine. Forcé à une stricte économie, j'avais pris une des places de l'avant.»

Si le général se fût vu transporté en personne près d'un canon chargé, avec ordre d'y mettre le feu sur-le-champ, il n'eût pu tomber dans une consternation plus grande qu'en entendant ces paroles: «Quoi! lui, Fladdock!--Fladdock en grand uniforme de la milice nationale!--Fladdock, le général!--Fladdock, le benjamin des grands seigneurs d'outre-mer!--lui, soupçonné de connaître un quidam juché sur l'avant d'un paquebot, payant pour son passage la modique somme de quatre louis dix schillings! et trouver un pareil drôle établi dans le sanctuaire de la mode, dans le giron de l'aristocratie de New-York!» Il en porta la main à la garde de son épée.

Le silence de mort planait sur les Norris. Si cette histoire venait à transpirer, ils étaient à jamais compromis, perdus, grâce à l'imprudence d'un patent campagnard, eux dont l'étoile brillait d'un éclat à part dans les hautes sphères de New-York! Ils voyaient bien graviter d'autres soleils au-dessus et au-dessous, mais pas un ne se compromettait jusqu'à sortir de son orbite, ou jusqu'à échanger un mot ou un rayon avec les soleils voisins; et, cependant, à travers ces sphères intimes circulerait l'effroyable nouvelle que les Norris, déchus de leur antique splendeur, trompés par des dehors distingués, avaient reçu un homme sans le sou, un inconnu! O aigle tutélaire de l'immaculée république! n'avais-tu tant vécu que pour cette infamie!

«Permettez-moi, dit Martin, rompant enfin ce terrible silence, permettez-moi de prendre congé de vous: je sens que je cause ici autant d'embarras au moins que je m'en suis attiré à moi-même; mais, avant de sortir, je dois disculper mon introducteur, qui, en me présentant dans cette société, ignorait à quel point j'étais indigne d'un tel honneur.»

Il salua et sortit, de glace à l'extérieur, tout de feu au dedans.

«Allons, allons, du M. Norris père, encore pâle et parcourant des yeux l'assemblée; il y a cela de bon que ce jeune homme a été initié ce soir à une élégance de manières, à un raffinement de mœurs, à une hospitalité de bon goût, auxquels il était étranger dans le lieu de sa naissance. Espérons que cette circonstance éveillera en lui le sentiment moral.»

Si le sentiment moral (cette denrée tout à fait transatlantique, car, à en croire les hommes d'État, les orateurs et les pamphlétaires indigènes, l'Amérique en a le monopole) implique un bienveillant amour pour tout le genre humain, jamais Martin n'en avait été plus dépourvu. Tandis qu'il arpentait les rues, suivi de Mark, ses dispositions immorales étaient au contraire en pleine activité, lui soufflant d'énergiques et sanguinaires exclamations, que, fort heureusement pour son honneur, personne n'entendait. Il avait cependant retrouvé assez de sang-froid pour rire des ridicules incidents de la soirée, lorsqu'il entendit derrière lui un pas pressé, et se retournant, il aperçut son nouvel ami tout hors d'haleine.

M. Bevan passa son bras sous celui de Martin, le supplia de marcher moins vite, et après un silence de quelques minutes, lui dit enfin:

«J'espère bien que vous me disculpez, mais dans un autre sens.

--Quoi? que voulez-vous dire? demanda Martin.

--J'espère que vous ne me soupçonnez, pas d'avoir en rien prévu la fin de notre visite?

--Non, certes, répliqua Martin. Et je vous suis d'autant plus obligé de votre intérêt, que je vois de quelle étoffe sont faits ici vos honorables citoyens.

--De la même étoffe que la plupart des honorables citoyens des autres pays, je pense. Seulement, mes compatriotes ont de plus le tort de farder la marchandise par de belles paroles.

--Cela se peut, du Martin.

--Je gagerais, poursuivit son ami, que si vous assistiez à une scène du même genre dans une comédie anglaise, vous ne la trouveriez ni improbable, ni chargée.

--Je le crois aussi.

--Sans doute parmi nous la chose est plus ridicule que partout ailleurs, poursuivit son compagnon, mais la faute en est à nos éternelles professions de foi. Quant à ce qui me conrerne, j'ajouterai que je savais parfaitement que vous n'étiez pas au nombre des passagers riches, des passagers de l'arriére; j'avais vu la liste, et vous n'y étiez pas.

--Je vous sais d'autant plus de gré de votre accueil, dit Martin.

--Norris n'en est pas moins, dans son genre, un très-bon homme, je vouss assure.

--Vous trouvez? dit sèchement Martin.

--Oui; il a d'excellentes qualités. Si vous ou tout autre vous fussiez, adressé à lui comme à un être supérieur, réclamant ses bons services, in forma pauperis, il eût été toute bonté, toute considération.

--Je ne me suis pas expatrié et n'ai pas fait trois mille lieues pour prendre un pareil rôle,» répliqua Martin.

Lui et son ami continuèrent à marcher sans se rien dire, absorbés chacun dans ses propres pensées.

C'en était fait chez le major du thé ou du souper, bref, du repas du soir, de quelque nom qu'on le nomme en Amérique, lorsque Martin et son compagnon arrivèrent. Cependant la nappe, surchargée d'un renfort de taches, couvrait encore la table. A l'un des bouts siégeait madame Jefferson Brick, flanquée de deux autres dames. Toutes trois, évidemment en retard, enveloppées de châles et de chapeaux, venaient de rentrer, et dégustaient leur thé à la terne clarté de trois chandelles inégales plantées dans trois chandeliers dépareillés.

Les trois dames causaient entre elles à haute voix; mais, à l'aspect des survenants, elles se turent et affichèrent une réserve excessive. Pendant qu'elles échangeaient tout bas quelques remarques, la température de l'eau bouillante qui emplissait la théière descendit de vingt degrés sous l'influence de leur souffle glacial.

«Êtes-vous allée à l'assemblée, madame Brick? demanda l'ami de Martin avec un clignement d'yeux moqueur.

--Non, j'étais au cours, monsieur.

--Ah! pardon, j'oubliais. Vous n'assistez jamais, je crois, à l'assemblée?

Ici la dame qui occupait la droite de madame Brick toussa pieusement comme pour dire: Moi, j'y assiste. Elle y était, en effet, fort assidue, et ne manquait pas un seul des sermons de la semaine.

«Le prêche était remarquable sans doute?» demanda M. Bevan s'adressant à cette dernière.

Elle leva les yeux d'un air béat, en répondant: «Oui.» Elle avait été on ne peut plus édifiée des points de doctrine acerbes et mordants qui s'appliquaient à tous ses amis et connaissances, et qui leur disaient leur fait sans appel et de la façon la plus énergique. De plus, son chapeau ayant éclipse tous les autres chapeaux de la congrégation, elle avait lieu d'être complètement satisfaite.

«Quel cours suivez-vous en ce moment, madame? dit l'ami de Martin revenant à madame Brick.

--Un cours sur la philosophie de l'âme, tous les mercredis.

--Et les lundis?

--Celui sur la philosophie du crime.

--Et les vendredis?

--La philosophie des végétaux.

--Vous oubliez les jeudis, ma chère, le cours de philosophie gouvernementale, fit observer la troisième dame.

--Non, c'est tous les mardis.

--C'est juste, s'écria l'autre, les jeudis sont réservés à la philosophie de la matière.

--Vous voyez, monsieur Chuzzlewit, que nos dames ne manquent pas d'occupation, reprit M. Bevan.

--Non, certes, «entre d'aussi graves études au dehors, et les soins du ménage au dedans, leur temps doit être bien employé.»

Martin demeura court; évidemment l'éloge ne prenait pas, quoiqu'il lui fut impossible, de deviner ce qui lui attirait l'expression dédaigneuse qui se peignit sur les trois visages. Aussitôt que les dames eurent quitté la chambre, ce qui ne tarda pas, M. Bevan lui apprit que ces philosophes femelles avaient en grand mépris les tracas domestiques; il y avait cent à parier contre un que pas que de ces érudites n'était en état de faire le plus simple ouvrage de femme, encore moins de façonner une robe ou un bonnet pour ses enfants.

«Décider si, en fait d'instruments tranchants, les aiguilles ne leur siéraient pas mieux que la controverse, est une autre question; mais ce dont je puis répondre, c'est que tout en s'exerçant sur autrui, elles ont soin de ne se pas blesser elles-mêmes. Les assemblées dévotes et les Cours instructifs sont nos bals et nos concerts. Elles y vont pour échapper à la monotonie, pour passer en revue les toilettes, puis reviennent au logis.

--Par logis, entendez-vous une pension, une maison comme celle-ci?

--Oui, souvent. Mais je vois que vous n'en pouvez plus. Bonsoir; demain matin, nous causerons de vos projets. Vous devez, déjà voir qu'un plus long séjour ici vous serait inutile; il faut pousser plus avant.

--Peut-être pour trouver pire, dit Martin.

--J'espère que non; mais à chaque jour suffit sa peine, comme vous savez. Bonsoir.»

Ils échangèrent une cordiale poignée de main et se quittèrent.

Dès que Martin fut seul, l'excitation causée par le changement de lieux et par la nouveauté des objets tomba soudainement. Il se sentit si abattu, si épuisé, que l'énergie nécessaire pour monter l'escalier et se traîner jusqu'à son lit lui manqua. Quel changement douze à quinze heures n'avaient-elles pas opéré dans ses espérances, dans ses projets les plus chers! étranger à ce sol, à cet air, il n'avait pas foulé l'un, respiré l'autre un jour entier, que déjà son entreprise lui semblait avortée; toute téméraire, toute hasardeuse qu'elle lui fut apparue à bord, elle avait pris à terre un aspect bien autrement sombre. Les pensées qu'il appelait à son aide, loin de le soulager, prenaient les formes les plus tristes, les plus décourageantes; l'éclat même du diamant qu'il portait au doigt se noyait dans les larmes, et n'avait plus pour lui un seul rayon d'espoir.

Il demeurait assis auprès du poêle, absorbé dans sa rêverie, sans prendre garde aux pensionnaires qui rentraient un à un, avalaient quelques gorgées d'eau à même d'une grande cruche blanche placée sur le buffet, et tournoyant un moment, comme fascinés, autour des crachoirs de cuivre, gagnaient pesamment leur lit; enfui, Mark Tapley arriva et secoua Martin par le bras, le croyant endormi.

«Mark! s'écria Martin en tressaillant.

--Moi-même, monsieur, dit le joyeux serviteur mouchant la chandelle avec ses doigts; tout va bien. Votre lit n'est pa des plus larges, monsieur, et il ne faudrait, pas avoir grand'soif pour boire avant déjeuner toute l'eau destinée à votre toilette, et avaler l'essuie-main par dessus le marché. Mais vous dormirez cette nuit sans qu'on vous berce.

--Il me semble être encore en mer; la maison tourne, dit Martin chancelant, je suis écrasé.

--Pour moi, je me sens aussi gai que jamais, et ce n'est pas sans cause, Dieu merci! je devais naître ici. Oui, sur ma lui! Prenez donc garde oû vous mettez le pied monsieur.»

Ils montaient l'escalier qui les couduisit au faite de la maison, dans la chambre préparée pour Martin. Elle était aussi exiguë que possible, éclairée par une demi-fenêtre meublée d'un lit pareil à un coffre sans couvercle, de deux chaises, d'un morceau de tapis de la grandeur de ceux qui servent à essayer les souliers dans un magasin de chaussures, d'un petit miroir cloué au mur, d'une table étroite, soi-disant de toilette, avec un bol à eau et une cuvette que l'on aurait pu prendre pour une tasse et un pot au lait.

«J'imagine qu'ils se polissent la figure avec un torchon sec, en ce pays, dit Mark. Pour ma part, je les crois atteints de drophobie, monsieur.

--Tâchez, de me tirer mes bottes, dit Martin se jetant sur une chaise. Je suis brisé '....je suis mort, Mark!

--Vous chanterez sur un autre ton demain matin, reprit Mark, et même ce soir; goûtez-moi seulement un peu de cela!»

Il lui présenta un immense gobelet, rempli jusqu'aux bords de glaçons transparents, au travers desquels une ou deux minces tranches de citron nageants dans un liquide doré, d'un aspect délectable, se montraient à l'œil ravi.

«Qu'est cela?» demanda Martin.

Mark, sans répondre, plongea un roseau dans ce mélange, produisant un agréable tumulte dans tous ces fragments de glace, et il indiqua, par un geste expressif, que le tout devait être aspiré à travers ce canal par le buveur enchanté.

Martin prit le verre, appliqua ses lèvres au roseau, leva ses yeux en extase, et ne s'arrêta plus que le liquide un fût absorbé jusqu'à la dernière goutte.

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