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L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

Théâtres.

Reading edition

Théâtre-Italien.--Une Scène de Maria di Rohan.

Illustration from L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

THÉÂTRE-ITALIEN.

Maria di Rohan, mélodrame tragique en trois parties, musique de M. Donizetti.

M. Donizetti.

Illustration from L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

M. Donizetti est assurément le plus fécond des compositeurs modernes. Il lui faut moins de temps pour jeter sur le papier un mélodrame tragique ou comique, qu'à M. tel ou tel pour composer une romance. A-t-il quarante ans? je ne sais; mais, ce que je sais bien, c'est qu'il a déjà produit soixante-quinze opéras. Dom Sébastien est le dernier; Maria di Rohan est le soixante-quatorzième.

Qui n'a vu au Vaudeville, il y a quelque dix ou onze ans, un drame en trois actes intitule Un Duel sous le cardinal de Richelieu? Qui peut avoir oublié combien Volnys y était terrible, combien madame Albert s'y montrait pathétique et passionnée? C'est ce drame que M. Cammarano, poète ordinaire de Sa Majesté Donizetti ler, a traduit en vers italiens et intitulé Maria di Rohan. Maria, c'est la duchesse de Chevreuse, infidèle à son mari et éprise du prince de Chalais, par un de ces bizarres caprices du cœur qu'on ne peut s'expliquer; car il n'y a pas un spectateur ni une spectatrice qui ne donnât volontiers dix princes de Chalais pour le duc de Chevreuse.

M. Cammarano, qui a plus de sens qu'on ne le supposerait quand ou voit jouer son Bélisario, a suivi, scène par scène, le drame de M. Lockroy. Il est donc inutile que je raconte ce une tout le monde sait. La surprise, la douleur, l'indignation du duc, quand il se voit trahi par son meilleur ami et par la femme pour laquelle il aurait donné mille fois sa vie, sa joie cruelle quand il est sûr de se venger, l'abattement du prince, la terreur de l'épouse coupable, tous ces éléments de terreur et de pitié font du dénouement de Maria di Rohan l'une des scènes les mieux conçues et les plus vigoureusement exécutées du théâtre contemporain. Cette scène a inspiré à M. Donizetti un trio d'un effet puissant, et qui aurait suffi au succès de son soixante-quatorzième ouvrage. Il s'y trouve cependant bien d'autres morceaux remarquables, un air plein d'éclat et de passion chanté par le duc de Chevreuse, quand le terrible secret lui est révélé, deux charmantes cavatines, un duo fort agréable, et des couplets où pétille toute la gracieuse malice et toute la verve satirique du jeune abbé de Gondy. A tout ce mérite dramatique du poème, à toute cette richesse mélodique de la partition, ajoutez la supériorité de l'exécution, la finesse et la grâce de madame Brambilla, l'habileté vocale et la mélancolie de Salvi, l'énergie dramatique de mademoiselle Grisi, la profonde et brillante passion de Ronconi, ce grand acteur, et vous ne vous étonnerez plus que la salle Ventadour soit pleine jusqu'aux combles à chaque représentation de Maria di Rohan, depuis tantôt quinze jours.

ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.

Dom Sébastien, roi de Portugal, opéra en cinq actes, paroles de M. Scribe, de l'Académie Française, musique de M. Gaétano Donizetti, divertissements de M. Albert, décorations de MM. Philastre et Cambon, Séchan, Dieterle de Despléchin.

Dom Sébastien.--Levasseur, dom Juan.

Illustration from L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

Le roi dom Sébastien,--celui de l'histoire,--eut un jour, comme on sait, la fantaisie de conquérir le Maroc. Il leva une armée de quatorze mille hommes, ou à peu près, et s'embarqua. A son arrivée en Afrique, il trouva devant lui soixante mille hommes au moins sous les armes, lesquels étaient commandés par l'empereur de Maroc en personne. Cet empereur de Maroc était un homme d'un caractère et d'un talent remarquables. Il recula d'abord devant les Portugais, qui se mirent à sa poursuite et s'éloignèrent ainsi de la côte. Tout à coup il fit volte-face, étendit autour de la petite troupe de dom Sébastien les immenses ailes de sa cavalerie, le sépara de sa flotte, l'investit complètement, et ne livra la bataille qu'après s'être assuré de la victoire. Dom Sébastien périt dans la mêlée, et les Portugais furent exterminés.

Dom Sébastien fut on grand fou, on ne peut le nier; mais il fut puni par où il avait péché, et son malheur fut assez grand pour que l'on dût considérer sa faute comme expiée. M. Scribe n'en a pas jugé ainsi, et ne l'en a pas tenu quitte à si bon marché.

C'est donc l'histoire du roi dom Sébastien, revue, corrigée et considérablement augmentée par le très-spirituel auteur de Bertrand et Raton et de la Camaraderie, qu'il faut que je vous raconte.

--Bélier, mon ami, commence par le commencement,--Je ne connais guère de précepte plus sage, et auquel il soit plus utile de se conformer. Au premier acte, donc, le roi est au moment du s'embarquer. Son oncle, dom Antonio, qui doit être, en son absence, régent du royaume, l'attend sur le port. C'est le même que l'histoire appelle dom Henri.

Dom Antonio est en compagnie de dom Juan de Sylva, grand-inquisiteur. Ils causent en attendant l'arrivée du roi, et dès les premiers mots, l'on voit ce qu'ils sont et à qui l'on a affaire. Il serait difficile de trouver un oncle et un inquisiteur moins délicats. Jugez-en;

DOM ANTONIO.

Ainsi nous l'emportons, et le destin entraîne L'imprudent Sébastien sur la rive africaine.

JUAN DE SYLVA.

Mais, prêt à s'éloigner, votre royal parent, O dom Antonio, vous remet la régence...

ANTONIO.

Que je dois à vos soins, vous, ministre prudent. Vous, grand-inquisiteur... et, pendant son absence, Je pretends avec vous partager la puissance...

JUAN, à part.

Que ta débile main ne gardera qu'un jour.

Cet hypocrite maraud de dom Juan s'est, en effet, vendu et a vendu sa patrie au roi d'Espagne, qui n'attend que le moment favorable pour s'emparer du Portugal.

Ces deux honnêtes personnages sont interrompus,--quand ils n'ont plus rien à se dire,--par un soldat armé d'un placet. Vous jugez comme on le reçoit: «Arrière, vilain! hors d'ici, manant!» Mais le roi n'entend pas qu'on traite ses soldats d'une façon si cavalière, et il arrive tout à propos

Académie royale de Musique.--Dom Sébastien.--Scène du troisième acte. Une place publique.--Dom Sébastien se présente au peuple pour se faire reconnaître; le grand-inquisiteur le fait arrêter comme imposteur.

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pour prouver au soldat maltraité qu'il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses saints. «Qui es-tu?» dit-il au pauvre diable.--Celui-ci lui raconte qu'il a été matelot, soldat et poète; mais il ajoute, et à mon sens il a grand tort, qu'il a été de l'expédition de Vasco de Gama. Il ne faut jamais se vanter d'exploits qu'on n'a pas faits.

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Duprez, dom Sébastien. Madame Stoltz, Zaida. Barroilhet, Camoens.

Or, la découverte des Indes-Orientales, a eu lieu longtemps avant sa naissance; mais quand il se vante d'être poète, on peut s'en rapporter à lui; il s'appelle Camoens. Que demande Camoens? Deux choses; que le roi lui donne du service dans l'armée d'Afrique;--accordé;--qu'il ne laisse pas brûler vive une pauvre jeune fille qui est tombée dans les griffes de l'Inquisition.

Ce second point est plus difficile, car le cas est grave. D'abord, la condamnée s'appelle Zaida, nom fort compromettant à Lisbonne, car il ne ressemble guère à un nom chrétien. De fait, elle est fille d'un grand personnage du Maroc, bien quelle ne s'en vante pas. On l'a prise à Tunis--que diable aussi était-elle allée faire à Tunis?--on l'a convertie de force, puis on l'a mise au couvent. Elle s'est ennuyée au couvent, et a jeté un beau jour le froc aux orties. On l'a reprise, et on la mène au bûcher. «Pourquoi fuyais-tu? dit le roi.--Pour revoir l'Afrique et mon vieux père.--Tu ne mourras pas.»

Le grand-inquisiteur réclame et défend, comme de raison, les droits de la justice. (Cela s'appelait justice, en ce pays-là.) «Sire, vous êtes tout-puissant, mais vous ne pouvez annuler les arrêts de notre saint tribunal.--Eh bien! je puis du moins commuer la peine, et je condamne cette jeune fille à l'exil. --En quels lieux?--En Afrique, et près de son vieux père.

Comme un le voit, le roi dom Sébastien est d'humeur plaisante; mais il a affaire à forte partie, et dom Juan de Sylva grommelle entre ses dents; «Rira bien qui rira le dernier.»

Au second acte, la scène est en Afrique, Zaïda est de retour de ses longs voyages et réinstallée dans le palais de son père. Le général en chef des Marocains,--qui d'ailleurs porte un nom peu commun en Arabie, car il s'appelle Abayaldos,--le farouche. Abayaldos est amoureux de Zaïda, et n'a pris aucune inquiétude de ses voyages et de ses aventures. C'est sans doute l'usage dans le Maroc que les jeunes filles fassent toutes seules leur tour d'Europe, pour perfectionner leur éducation. Abayaldos en est plus épris que jamais, et cette confiance héroïque ne lui sert de rien. Zaïda est revenue d'Europe amoureuse de dom Sébastien, ce qui est assez naturel puisqu'elle lui doit la vie. Elle l'aime avec tant d'ardeur que, lorsqu'elle en parle, elle ne sait plus ce qu'elle dit.

Hélas! le doux ciel de mes pères N'a pu consoler mon ennui: Mon âme aux rives étrangères Est demeurée auprès de lui.

Elle ne peut ignorer pourtant qu'il est en Afrique, puisque c'est lui qui l'a ramenée, et puisque le cri de pierre des Africains retentit de tous les côtés autour d'elle. D'ailleurs, aussitôt qu'elle apprend l'issue du combat, que fait-elle? elle vole sur le champ de bataille. Ce qui prouve, par parenthèse, avec quelle impudence on a calomnié ces pauvres Orientaux quand on a prétendu qu'ils enfermaient leurs femmes et leurs filles.

Après tout, Zaïda ne pouvait mieux faire que de tenter cette incursion à travers champs, comme vous allez voir.

Le terrible Abayaldos a taillé les chrétiens en pièces. Dom Sébastien est blessé, et dom Henrique aussi. Dom Sébastien s'évanouit au moment même où le sanguinaire Abayaldos arrive auprès de lui, le yatagan au poing, et suivi de ses Marocains. «Où est le roi? dit Abayaldos--C'est moi,» dit dom Henrique en se mourant. Quant il a dit cela, il tombe et meurt. «Puisqu'il est mort, dit Abayaldos, vous ferez bien de profiter de l'occasion pour l'enterrer.» Après tout, cet Abayaldos n'est pas aussi méchant que son terrible nom le ferait croire.

Massot, Abayaldos.

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Cependant le roi dom Sébastien est resté tout seul, évanoui, et couché sur une pierre. Abayaldos ne l'a pas vu, ou l'a cru mort. Zaida paraît tout à coup. Zaida, qui ne va jamais sans son flacon, lui fait respirer des sels (textuel). Il se ranime, il se relève, il chante, et, sans désemparer, se prend pour Zaïda de la passion la plus vive, ce qui convient merveilleusement à sa situation et à sa fortune. Aussitôt Abayaldos revient; il ne s'étonne pas le moins du monde, de trouver là Zaïda, et ne songe pas même à lui demander ce qu'elle y fait; il est trop habitué à la voir courir. Mais, apercevant un chrétien debout, il vent l'abattre. Zaida le défend. «Ne le tuez pas, dit-elle; laissez-le libre, et je vous épouserai.» Marché conclu. L'amoureux dom Sébastien ne trouve pas le plus petit mot à dire à cet arrangement; et, demeuré seul, il chante une romance:

Seul sur la terre, Dans ma misère, Je n'ai plus rien. Amour céleste, Qui seul me reste, Est mon soutien, etc.

On ne s'explique pas trop peut-être cet amour céleste pour une femme qu'il vient de voir marier au superbe Abayaldos sans hasarder même une observation. Mais le grand talent de M. Scribe est justement de promener ses spectateurs dans un monde merveilleux, où rien ne se passe comme dans le monde réel.

Vous voudriez bien savoir quel parti prend dom Sébastien après qu'il a chanté sa romance, et s'il fait quelques tentatives pour entretenir Zaida de cet amour céleste, qui seul lui reste. Mais je ne puis vous le dire, par la raison très-plausible que je n'en sais rien.

Quoi qu'il en soit, au troisième acte, nous retrouvons dom Sébastien à Lisbonne. Il y est arrivé tout juste pour assister à son enterrement. En effet, le roi de Maroc a rendu au Portugais le cadavre de dom Henriqne. Non content de ce procédé courtois, il leur offre la paix, une paix éternelle, et, pour que ses propositions soient mieux accueillies, il a choisi pour son ambassadeur l'irrésistible Abayaldos. Toute la ville est en l'air; les cloches sonnent à toute volée; la cathédrale drapée et pavoisée de noir est prête pour le service funèbre; bientôt le cortège s'avance. Vous n'exigez pas sans doute que je vous fasse le compte de tous les moines gris, blancs ou noirs du cortège: ils sont innombrables; chacun d'eux tient un cierge allumé dans la main. Après eux viennent les députations des villes, précédées de leurs bannières; puis les autorités constituées du royaume, religieuses civiles et militaires; puis les chevaux de bataille du roi, empanachés, caparaçonnés de noir et d'argent. Il y en a six, quoique l'usage, ne fut pas d'en exhiber plus d'un; mais l'Opéra a jugé qu'un seul cheval serait maigre et de peu d'effet; l'Opéra est mathématicien, il a calculé que si un cheval faisait plaisir à voir, six chevaux feraient naturellement six fois plus de plaisir, et il n'a pas coutume de lésiner avec le public. Après les chevaux vient le corbillard, qui est superbe. Ce spectacle n'est pas très-réjouissant, peut-être, mais il est certainement magnifique, et l'on n'a jamais rien vu de plus beau, même sur le boulevard du Temple, même au Cirque-Olympique. Il nous est doux d'avoir à constater sur ce point la supériorité de l'Opéra.

Dom Sébastien, confondu dans la foule, assiste froidement à cette cérémonie, avec son ami Camoens, qu'il vient de retrouver là, et il est vrai de dire qu'il prend assez philosophiquement la chose. Mais quand un roi veut garder l'incognito, il ne doit pas prendre un poète, pour confident. Les inquisiteurs,--vous savez qu'ils ont un vieux sujet de rancune contre dom Sébastien,--s'avisent de faire son oraison funèbre, et Dieu sait tout ce qu'ils se permettraient si Camoens les laissait dire; mais il se montre, et réclame: «Je ne souffrirai pas qu'on outrage mon roi,» s'écrie-t-il. Dom Juan, l'inquisiteur en chef, survient avec dom Antonio, le régent, qui, sur la nouvelle de la mort de son neveu, est devenu roi. Il ordonne qu'on arrête Camoens et dom Sébastien est obligé de se montrer à son tour. Mais, les deux coquins n'ont garde de le reconnaître. Il a beau se nommer et faire valoir son bon droit, les familiers du saint-office l'entourent, le garrottent et l'entraînent dans les cachots de l'inquisition.

Une fois arrêté, il faut bien qu'on s'en débarrasse. Le sacré tribunal s'assemble; on l'interroge: il répond fièrement qu'il ne répondra pas. C'est ce qu'il peut faire de mieux puisque sa perte est résolue; mais Zaida a demandé à comparaître connue témoin. (Elle est venue à Lisbonne avec son mari.) Elle proclame l'identité du roi. Infortunée! le farouche Abayaldos est derrière elle, sous le costume et le sinistre voile d'un familier de l'inquisition. Il la dément, elle insiste, et laisse percer le secret de sa passion; il se découvre alors, et la livre aux inquisiteurs. Les inquisiteurs, enchantés d'une pareille aubaine, condamnent le roi et l'Africaine à périr sur le même bûcher.--Entre nous, je suis loin de blâmer la sentence, pourvu toutefois qu'on se hâte de l'exécuter.

On ne tarde guère. Dom Juan est aussi pressé que moi d'arriver au dénouement. Mais le dénouement pour lui c'est l'avènement des Espagnols.--Ils s'approchent.

Dès ce soir, Le duc d'Albe sera sous les murs de Lisbonne!

et aucun Portugais ne s'en doute! Voilà une marche merveilleuse!

On amène Zaida devant l'inquisiteur: «Tes jours et ceux de ton complice sont entre mes mains.

--Prends-les.

--Et si je te faisais grâce?

--Je refuserais.

--Et si je sauvais la vie de celui que tu nommes le roi?

--Le sauver! lui? Que faut-il faire?

--Presque rien. Qu'il signe cet écrit, et je vous sauverai tous les deux. Sinon, la mort.»

Zaida fait la commission. Qu'est-ce donc que cet écrit si important? C'est une déclaration par laquelle dom Sébastien cède au roi d'Espagne tous ses droits sur la couronne de Portugal. Dom Sébastien refuse: «Plutôt mourir dix fois!»--Mais voir mourir celle qu'il adore! cet effort est au-dessus de son courage, et il signe. A peine il a signé, qu'on entend une barcarolle.

C'est Camoens qui chante sous les fenêtres du palais de l'inquisition. Ces fenêtres sont tout ouvertes. On se doute bien que l'Inquisition n'aurait jamais imaginé de mettre des barreaux à ses fenêtres. Griller les fenêtres d'une prison! allons donc! pour qui la prenez-vous? Elle n'était pas capable de procédés aussi peu délicats! Camoens entre donc par cette fenêtre sans le moindre obstacle, et dit au prince et à Zaida; «Suivez moi.»

A ce balcon une échelle attachée, Et du toit de la tour une barque, approchée Vont nous conduire à l'autre bout.

C'est fort bien; mais pour qui s'est-il amusé à canter deux couplets de barcarolle, au lieu de monter tout de suite? On l'a entendu, comme de raison. Vraiment, les poètes et les barytons ne devraient jamais se mêler des affaires politiques.

Qu'arrive-t-il? Que pendant qu'ils font sur les toits un voyage fort périlleux, dom Juan et l'implacable Abayaldos se promènent au bas de l'édifice. Il y a, dit l'un, complot pour les sauver.--Je le sais, dit l'autre.--Ils vont fuir. --Tant mieux!--Pourquoi?--Regardez.»

Les trois fugitifs sont sur l'extrémité d'un toit suspendu au-dessus du Tage. Une échelle de cordes pend à ce toit. Dom Sébastien s'y place, et commence à descendre: Zaida le suit. Alors, un coup de fusil part du coin de l'édifice et blesse à mort Camoens; des soldats coupent l'échelle, et Zaida ainsi que dom Sébastien disparaissent dans les flots.

Il va peu de livrets qui renferment autant de faits et d'incidents que celui de Dom Sébastien; les événements s'y succèdent avec une telle rapidité que l'auteur a rarement le temps de les préparer, de les expliquer, ou de les développer convenablement. Les situations y abondent, mais les sentiments, les passions que ces situations devraient faire naître, ne sont peut-être pas assez indiquées.

On connaît les qualités habituelles de M. Donizetti, son habileté à manier l'orchestre et à tirer parti de la voix des chanteurs, la facilité de ses mélodies et l'élégante clarté de son style. Ces dons précieux que lui a prodigués la nature, et que l'étude a développés en lui, brillent d'un vif éclat dans une partie des morceaux de Dom Sébastien. Il y en a bien quelques-uns où son imagination paraît en défaut, où il semble que l'inspiration lui manque. Dans ces morceaux même il chante toujours; seulement sa mélodie est vulgaire et roule sur des données trop connues pour intéresser. Le chœur d'introduction, l'air de Camoens, les couplets où il prédit l'avenir--(de quoi se mêle-t-il?), l'air du roi: Entendez-vous la trompette? sont de ce nombre, ainsi qu'une bonne moitié des morceaux du second acte; mais la marche des inquisiteurs, où les timbales sont si heureusement employées; l'air où Zaida remercie le roi, qui vient de la délivrer; au second acte, le duo entre Zaida et Sébastien, dont l'accompagnement est si habilement détaillé et si expressif, sont des inspirations remarquables. L'air de Sébastien, qui termine cet acte, est plein de grâce et de mélancolie, et je ne verrais rien à lui reprocher, si M. Duprez le chantait juste. Mais, hélas! M. Duprez ne ressemble-t-il pas un peu trop aujourd'hui à un excellent cavalier dont le cheval est fourbu?

Au troisième acte, il y a deux duos. Le premier, chanté par Massot et madame Stoltz brille par l'énergie; le second a beaucoup de charme, au moins dans la première partie, et M. Bairoilhet y montre une grâce et une facilité d'exécution vocale bien rares aujourd'hui. La seconde partie serait mieux placée à l'Opéra-Comique qu'au grand Opéra. Mais tout cela, et même la charmante romance de Camoens, est oublié quand on entend la marche qui accompagne le cortège funèbre. Les trompettes, les tambours amortis par le crêpe, les chants de l'église et ceux du peuple et des guerriers, combinés avec une habileté souveraine, y produisent un effet qu'on chercherait vainement à analyser et à décrire. Cela serre le cœur, et remplit l'imagination d'idées funèbres et, comme dit Bossuet, de tous les épouvantements de la mort.

Le final du quatrième acte, qui termine la scène de l'inquisition, est encore un morceau du premier ordre, et auquel il n'y a rien à comparer dans le répertoire de l'Académie-Royale de Musique, si l'on en excepte les morceaux d'ensemble de Rossini, et la conjuration des catholiques, dans les Huguenots.

Ou trouve, au cinquième acte, un duo remarquable, une barcarolle charmante et délicieusement chantée par Bairoilhet, et un petit trio plein de grâce et d'esprit, et qui serait irréprochable s'il n'était, par malheur, un peu trop léger pour la situation. Ce défaut se retrouve plus d'une fois dans la partition de M. Donizetti, comme dans ses autres ouvrages. Mais où donc n'y a-t-il pas de défauts? La perfection n'est pas de ce monde. On peut du moins avoir assez de qualités pour faire oublier ses défauts, et c'est à quoi M. Donizetti réussit à merveille.

Les décorations de Dom Sébastien sont magnifiques. On y a surtout remarqué trois vues de Lisbonne, et une admirable toile de fond, qui représente la plaine d'Aleazar-Kebir, après la défaite des Portugais. C'est un tableau qui, s'il était peint à l'huile, suffirait pour rendre un paysagiste immortel. L'auteur n'a pas signé, mais je suis bavard, et j'aime à trahir les incognito. C'est à M. Despléchin que l'on doit ce bel ouvrage.

Illustration from L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

MARGHERITA PUSTERLA.

CHAPITRE XXI,

SENTENCE.

Cependant on disposait tout pour le nouveau jugement. Le procès secret intenté devant la société de justice une fois terminé, son arrêt devait, comme la première fois, être soumis à l'assemblée générale qui représentait ou était censée représenter le peuple milanais. La cloche du Broletto nuovo, qui invitait les chefs de famille à se rassembler pour entendre la lecture du jugement et pour donner leur avis, retentit dans le cœur de Buonvicino comme un prélude de mort, comme le râle de l'agonie. Abandonnant sa cellule, il entra dans l'église pour y prier. Il alla se prosterner devant ce même tombeau près duquel il s'était agenouillé pendant ce mémorable vendredi-saint où Dieu avait parlé à son cœur, et, lui inspirant un pieux repentir, l'avait appelé à une vie nouvelle. Que d'événements avaient eu lieu depuis ce jour! Marguerite était encore le principal objet de ses pensées, mais, hélas! dans quelle affreuse situation elle se trouvait alors!

Pendant qu'il priait pour les opprimés et pour les oppresseurs, absorbé depuis quelques heures dans ses méditations et dans ses prières, il se sentit toucher légèrement l'épaule. Il leva les yeux et aperçut un jeune page, élégamment vêtu, qui se tenait à une respectueuse distance. Une grosse vipère brodée en argent sur son justaucorps apprit à Buonvicino que ce page était de la maison de Visconti. Le cœur palpitant de crainte et d'espérance, il marcha à sa rencontre, et, avec un regard qui exprimait toute l'anxiété de son âme, il lui dit:

«Quels sont les ordres du seigneur vicaire?»

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Le page répondit en s'inclinant:

«L'excellentissime seigneur vicaire présente ses respects à votre révérence. Il a envoyé de fortes aumônes pour qu'on dise des messes à votre couvent, et il se recommande spécialement à vos prières. Puis il lui fait savoir que ceux qui ont été jugés ce matin....

--Ils ont donc été jugés? interrompit Buonvicino, pâlissant et rougissant tour à tour.

--Ils ont été condamnés à la mort,» répondit le page avec indifférence,

Buonvicino eut à peine la force de demander: «Tous?

--Tous, reprit le page, et le prince, en témoignage de son estime particulière, accorde à votre révérence la faveur de les assister dans leurs derniers moments.»

Était-ce pitié véritable? était-ce' une injure raffinée de Luchino? Le moine ne chercha point à le deviner; mais en un instant il comprit tout ce que devait avoir de pénible pour lui le devoir nouveau qu'il lui restait à remplir. Il leva ses regards vers le ciel, et s'écria:

«Que le sacrifice s'accomplisse!»

Puis se tournant vers l'envoyé de Luchino:

«Rendez grâce au seigneur vicaire de ce que je reçois de lui comme une faveur, et du ciel connue une dernière épreuve, --et la plus redoutable.»

Le lendemain, quand midi sonna. Marguerite entendit ouvrir la porte de son cachot. Oh! cette fois, ce n'était point pour un brutal geôlier qu'elle s'ouvrait; cette fois, Marguerite ne rencontre pas, comme à l'ordinaire, un regard injurieux ou indifférent. Non, elle voit, oh! elle voit, elle reconnaît un ami, elle reconnaît Buonvicino.

Illustration from L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

«O mon père! s'écria-t-elle, quelle consolation est la mienne! je n'eusse jamais osé la demander au Seigneur. Le ciel ne m'a donc point oubliée, et, au milieu de ce purgatoire, il m'envoie un de ses anges pour me relever.

--Dieu, ma fille, n'oublie rien sur la terre, pas même le vermisseau que nous foulons en passant; comment oublierait-il les créatures qu'il a faites à son image?»

Qui pourrait raconter ce que se dirent, dans une pareille circonstance, ces deux cœurs animés du plus pur amour et vivifiés par la piété la plus ardente? Lorsque Marguerite, accablée par le poids de ses souvenirs, cachait sa tête dans ses mains et se taisait, Buonvicino respectait ce douloureux silence. Avait-elle besoin, au contraire, de laisser s'exhaler en paroles un désespoir si longtemps comprimé, il lui ouvrait son âme. Ils parlaient ensemble de tout ce qu'ils avaient aimé, de tout ce qu'ils aimaient encore et que l'échafaud allait leur ravir; et les récompenses qu'un Dieu consolateur leur promettait dans l'autre vie, leur apparaissant au-delà de ce sombre avenir, adoucissaient leurs affreuses tortures. Mais lorsque le moine fut obligé de se retirer et de laisser Marguerite à elle-même, les horreurs de la mort l'effrayèrent; elle tomba, abattue par la douleur, sur le pavé de son cachot, et donna des larmes amères à cette vie qu'on allait lui enlever dans sa fleur.

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Plusieurs jours de suite, Buonvicino revint dans la cellule de Marguerite l'assister de ces consolations si précieuses qui sont le trésor des cœurs dévoués. Un jour, lorsqu'il eut salué sa pénitente d'une voix étouffée et bien différente de la voix d'un homme oui annonce une faveur:

«Madame, lui dit-il, on veut que je vous apprenne que les coutumes vous concèdent la faculté de demander la grâce qui vous plaira le plus.»

Le regard éteint de Marguerite brilla d'une joyeuse espérance; son pâle visage s'anima d'une couleur gracieuse semblable à celle que rêve l'imagination du montagnard exilé, lorsqu'il pense à un coucher de soleil du printemps sur les cîmes neigeuses de la patrie absente; et sans hésiter elle s'écria;

«Qu'on me laisse voir mon mari,»

Le moine avait prévu ce vœu, et réprimant avec effort ses larmes, il répondit:

«Dieu seul peut désormais satisfaire ce désir.

--Il est mort?» demanda-t-elle en reculant épouvantée, et en tendant ses mains raidies.

Le silence du moine, ses soupirs, sa tête baissée, lui confirmèrent la terrible nouvelle.

«Et mon fils? reprit-elle avec une croissante angoisse.

--Il vous attend dans le paradis.»

Comme frappée de la foudre, elle demeura sans mouvement. Elle ne pleura point, elle ne parla point. De telles douleurs n'ont ni sanglots ni paroles. Puis, lorsqu'elle fut revenue à elle, elle s'écria:

«Ainsi tous les liens sont rompus qui m'attachaient à cette terre.» Et levant les yeux dans l'attitude d'une sublime offrande, elle ajouta:

«Préparons-nous à suivre tous ceux que j'aimais.»

Elle tomba à genoux devant son escabeau. Elle répéta avec des sanglots les prières pour les morts, alternant avec le moine, qui s'était agenouillé à côté d'elle. Elle entendit avec la résignation du désespoir les dernières paroles d'affection et les tendres excuses que lui adressait son Francesco. Elle entendit avec quel courage il avait, une heure auparavant, marché au supplice, en paix avec lui-même et avec les hommes, conduisant par la main son jeune enfant, qu'il avait espéré guider sur le chemin d'une vie brillante et glorieuse, et qu'il avait aidé à gravir l'échelle infâme de l'échafaud.

Illustration from L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

Les pensées de Marguerite ne pouvaient donc plus s'arrêter sur la terre. Pour elle, le ciel n'était pas seulement le port après tant de tempêtes, mais encore le seul lieu où elle pût désormais avoir la confiance de se réunir aux objets de sa tendresse, unique espérance, unique vœu de son cœur depuis tant de jours. La confession effaça les taches qui avaient pu ternir la pureté de son âme, et avec la sécurité de celui qui a bien vécu, elle se disposa à se présenter au tribunal d'un Dieu dont la justice est si différente de celle des hommes.

Cependant la ville de Milan continuait à se livrer à ses travaux et à ses plaisirs. La sécheresse de la saison, la mauvaise récolte de l'année, la guerre qu'on avait craint, la peste qu'on craignait, le dernier impôt établi, les soins domestiques, les divertissements publics, étaient les thèmes usuels des conversations communes. Quelques-uns parlaient de l'exécution qui avait eu lieu dans la matinée; d'autres annonçaient que le jour suivant il y en aurait encore une autre. Mais les malheurs particuliers ne troublaient point les affaires ni les intérêts généraux. C'est là une habitude antique, et en observant une pareille apathie, Buonvicino se souvenait que déjà, de son temps, Isaïe disait, dans ses Lamentations, que «le juste périt et que personne n'y pense dans son cœur.» Les membres de la société de justice, au sein de leurs chères familles, de leurs amis assemblés, dans leurs maisons, sous les péristyles, racontaient la marche du procès, le grand mal qu'ils avaient eu à convaincre de leur crime des accusés qui s'obstinaient toujours à se proclamer innocents. Ils se sentaient, disaient-ils, délivrés d'un grand poids depuis qu'ils avaient, après un si long temps, mené à bien une affaire si importante et si embrouillée. Demandait-on si la sentence avait été juste, ils démontraient qu'elle était légale.

Illustration from L'Illustration, No. 0039, 25 Novembre 1843

Le seigneur Luchino, pendant cette matinée, abandonna Milan pour aller passer quelques jouis à Belgiojoso, villa si favorable à la chasse dans cette saison. Il emmenait avec lui madame Isabelle, qui savait prendre son parti de l'absence du beau Galéas et s'en consoler. L'archevêque Giovanni chevauchait de conserve avec elle, et, au soin avec, lequel ses cheveux étaient peignés, à la manière dont il portait sa grande tunique rouge, doublée de zibeline, à manches larges, on voyait qu'il désirait se montrer à tous les yeux supérieur par sa beauté à tous les prélats du monde. Derrière lui marchait une grande foule d'amis de cœur, et de serviteurs, de chasseurs, de palfreniers. Le vulgaire courait admirer les beaux chevaux, les meutes merveilleuses de limiers de Tartane, les faucons de Norvège, il vantait le luxe de l'archevêque, la dissimulation de la signora Isabelle, et la grande habileté de Luchino à tirer de l'arc, à atteindre avec le javelot un lièvre, un cerf, un sanglier...

Ce peuple, en donnant à Luchino le droit de condamner à mort les coupables, ne lui avait-il pas donné aussi le droit de leur faire grâce? Un mot de lui pouvait donc les sauver, même en admettant qu'ils fussent coupables. Or, n'est-il pas comparable à l'assassin, celui qui, pouvant empêcher un meurtre, ne l'empêche pas? Mais ces considérations ne venaient point à l'esprit du bon peuple milanais de cette époque; il se serait désolé si la grêle avait ravagé ses champs, mais il aurait regardé comme une folie de prendre, souci d'une injustice commise aux dépens de quelques citoyens.

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CHAPITRE XXII.

LA CATASTROPHE.

La veille du jour fatal, Marguerite fut tirée du cachot où elle languissait depuis plusieurs mois, et placée dans une chambre moins humide, moins sombre et mieux aérée, qui servait de chapelle. Une fenêtre garnie d'un grillage de fer s'ouvrait sur la campagne; un matelas, une petite table, un prie-Dieu et deux chaises composaient tout le mobilier; un autel mobile avec deux chandeliers de bois, rappelait ceux sur lesquels les premiers chrétiens persécutés immolaient l'hostie sans tache dans les catacombes.

Ce fut là que Marguerite passa la nuit, sa dernière nuit, dans la méditation et la prière; elle pensait à ceux qu'elle avait aimés, et elle se consolait en songeant qu'elle les reverrait bientôt dans le paradis; elle se rappelait son passé, non les pompes et les magnificences de son palais, non sa beauté vantée ni ses richesses, mais les larmes qu'elle avait essuyées, ses conseils opportuns, sa pitié prodiguée, des injures pardonnées, des dégoûts épargnés; elle savait que c'était là un trésor mis en réserve, dont elle jouirait bientôt.

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Buonvicino ne tarda pas à entrer. «O mon père! dit Marguerite, en se retournant au bruit de ses pas, est-il quelque espérance?» Ainsi ce baume que la nature prépare aux malheureux, comme le lait de la nourrice à l'enfant malade, ne manque jamais jusqu'à la dernière heure de la vie. Le moine soupira, leva la main droite et les yeux aux ciel, et dit: «Lahaut sont les espérances qui ne trompent point.» Buonvicino offrit en présence de Marguerite le sacrifice de l'autel, cette commémoration quotidienne de l'immolation un juste pour la vérité, pour la rédemption des hommes, avec qui il avait partagé le pain et les misères. Et comme le sentiment de ses propres souffrances n'empêchait point Marguerite de s'apercevoir de celles d'autrui, elle reconnut à des signes trop nombreux les mortelles angoisses de Buonvicino, et elle pria Dieu de lui donner la force nécessaire lorsqu'il l'accompagnerait au supplice. Après que le moine lui eut donné le pain des anges, l'infortunée se rasséréna, et, munie de ce précieux viatique, elle demeura avec lui raisonnant du néant des choses de ce monde, de sa réunion avec les objets de sa tendresse dans le giron du véritable amour.

Puis, dans ce moment solennel, elle s'agenouilla aux pieds du moine pour recevoir sa bénédiction. Lorsqu'il eut appelé sur elle, de toutes les forces de sa prière, toutes les grâces que le ciel peut donner à l'ame qui va quitter la terre, pensant qu'aux approches de la mort la vertu confère aussi une sorte de sacerdoce, il tomba aux pieds de la malheureuse Marguerite, implorant à son tour la bénédiction de l'innocence et du malheur. Elle étendit ses blanches mains sur la tête inclinée du moine, et conjura le Seigneur de se charger de la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers lui, et qu'elle ne pouvait lui payer.

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Cependant une grande foule était rassemblée sur la place des Marchands. Peuple, seigneurs, femmes, vieillards, enfants, attentifs, regardaient les valets du bourreau qui assuraient l'échelle et qui achevaient d'établir le funèbre échafaud.

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Le bourreau se tenait lui-même à côté du billot, la hache à la main, presque nu, vêtu seulement d'un caleçon de peau collant. Il raillait grossièrement avec ses suppôts; et les mères montrant à leurs enfants l'appareil de mort, leur disaient: «Vois cet homme là-haut, avec sa grande barbe si noire et sa peau si rouge: c'est celui qui mange les petits enfants méchants en deux bouchées, c'est Croquemitaine, c'est Satan; et si tu pleures, il t'emportera avec lui.»

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L'enfant épouvanté jetait ses petits bras autour du cou de sa mère, et se cachait le visage dans son sein.

En attendant l'arrivée de la nouvelle victime, on racontait dans la foule le supplice dont les Milanais avaient été témoins la veille. On parlait de la fierté courageuse du seigneur Pusterla, et surtout du pauvre enfant à qui un avait fait payer la haine qu'on portait à son père. On racontait ses cris, ses pleurs, ses sanglots; comment il appelait son père et sa mère, et comment ou avait eu peine, malgré sa faiblesse, à le contenir et à l'amener près un fatal billot. Mais le moine, frère Buonvicino, qui se tenait à ses côté, lui dit que son père irait avec lui dans le paradis. Alors, l'enfant le regarda avec des yeux consolés, et lui dit; «Et ma mère?--Ta mère vous rejoindra aussi dans peu de temps.--Alors, dit l'enfant, si je restais ici, je demeurerais sans eux?» et comme le moine lui répondit affirmativement, il se mit à genoux, leva au ciel deux petites mains blanches comme la cire, pendant que le bourreau lui coupait les cheveux.

Cependant sur la pantera, qui était tendue de noir et garnie de coussins de velours, ou vit arriver les principaux magistrats, le podestat, son lieutenant, et le capitaine Lucio. J'ai déjà dit qu'à cette époque la justice était atroce, mais non pas hypocrite; les juges venaient admirer les fruits de leur travail.

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Bientôt il se fit un grand bruit dans la foule. «La voici! la voici!» cria-t-on de toutes parts. On vit paraître, rangés sur deux files, les confrères de la Consolation, principalement institués pour assister les condamnés et les ensevelir. Ils étaient vêtus d'une longue robe blanche, avec un capuce qui n'avait d'autre ouverture que deux trous pour laisser passage à la lumière, et une croix rouge couvrait la place du visage. Ils chantaient la messe des trépassés, et portaient le cercueil et la civière pour un être encore plein de vie et de santé! On élevait en tête du cortège un étendard noir, bordé de jaune, sur lequel étaient peints un squelette tenant une faux et un sablier; à ses côtés, un homme la corde au cou et un autre homme portant sa propre tête dans ses mains.

Ils arrivèrent au pied de l'échafaud, en fendant la foule, et ils y déposèrent le lit funèbre et la civière. Il se fit un grand silence, et on vit apparaître, sur un char traîné par deux bœufs de grande taille, Marguerite, qui, les mains jointes sur son chapelet, semblait couver du regard le crucifix que Buonvicino tenait sous ses yeux et portait de temps en temps à ses lèvres.

A la suite du char, les bras liés derrière le dos, si étroitement que les cordes lui entraient dans la chair, les cheveux en désordre, la tête bandée avec un haillon blanc, environné de soldats et dans un misérable costume, Alpinolo suivait à pied, en boitant et le visage désespéré. Les blessures qu'il avait reçues la nuit de la fuite n'avaient point été mortelles; il s'était seulement évanoui, et lorsqu'il fut revenu à lui, les médecins travaillèrent d'un côté à lui rendre la santé, pendant que de l'autre les juges travaillaient à lui ôter la vie.

En effet, il fut mis un jugement. Mais le procès cette fois n'atteignant pas un homme, mais un soldat, il fut confié à l'expéditif examen de ses chefs. On ne put réussir à le faire parler. Les tourments les plus raffinés furent employés. Ce fut peu de lui disloquer les bras, on lui appliqua le feu à la plante des pieds, jusqu'à ce qu'ils fussent dépouillés de l'épiderme; on lui mit des clous sous les ongles; ou lui apposa la poitrine sous un poids énorme; il souffrit tout sans une contorsion, sans pousser un cri, sans proférer une syllabe. Seulement une fois, transporté hors de lui par les souffrances, on l'entendit prononcer ces deux mots: «Pauvre femme! et, mon père!»

Comme Marguerite passait au milieu des frères de la Consolation pour monter sur l'échafaud, l'un d'eux, d'une voix basse, mais terrible, lui dit: «Marguerite, rappelez-vous la nuit de la Saint-Jean.»

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Marguerite, qui semblait déjà planer au-dessus des choses de la terre, tressaillit au son de ces paroles, tourna un regard d'une noble indignation et d'un profond effroi sur le misérable qui avait parlé, et à travers les trous du capuce, elle vit darder sur elle un regard aigu comme celui d'un serpent.

Elle fût tombée infailliblement, si Buonvicino ne lui eut donné la main. Elle la saisit avec cette vigueur que la crainte nous inspire dans ces moments où, sur le point d'être déchirés par la haine, nous sentons le besoin de nous appuyer sur l'amitié. Et l'Umiliato, lui mettant le crucifix sous les yeux, lui disait: «Il mourut en pardonnant à ses ennemis.» Marguerite fixa ses regards sur la sainte image. Elle parut plus résolue, et, rayonnante du pressentiment de l'immortalité, elle s'approcha du billot funèbre. Un instant après, le bourreau, la saisissant par sa noire chevelure, présenta au peuple une tête coupée et sanglante.

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Un frémissement universel rompit le silence. Ce furent des cris, des exclamations, les prières des morts. Les plus voisins de l'échafaud crièrent à ceux qui n'avaient pu voir; «Elle est morte!» Alors, avec l'empressement furieux d'une meute altérée qui court à la fontaine, on en vit quelques-uns monter sur l'échafaud, recueillir dans une écuelle le sang qui dégouttait du tronc et pleurait de la tête, et le boire tout fumant, C'étaient des malheureux atteints d'épilepsie; ils croyaient, avec ce remède épouvantable, se guérir de la plus horrible des infirmités.

Lorsque Marguerite posa le cou sur le billot, Buonvicino se mit à genoux à côté d'elle, et tant que l'infortunée put encore l'entendre, il murmura à ses oreilles des paroles de consolation. Puis on le vit presser avec force le crucifix sur la poitrine et lorsque la hache retentit, brisant cette tête, charmante qu'il avait tant aimée, il tomba le front contre terre, comme frappé du même coup. On voulut le relever; il était mort.

Cependant une autre scène était encore réservée à l'avidité populaire. La foule ne s'écoulait point, parce que le drame n'était pas encore terminé et qu'on lui devait encore une autre victime. Pendant que le bourreau balayait la sciure de bois trempée de sang, Ramengo suivait du regard les dernières vibrations du corps mutilé qu'on clouait dans la bière, et s'écriait; «Maintenant je suis content.» Tout à coup Alpinolo se trouve devant ses yeux; cette vue le frappe comme d'un pressentiment confus. Le jeune page ôte un diamant de son doigt, le baise à plusieurs reprises, et, s'en séparant avec une larme dans les yeux, le remet au valet du bourreau, en lui disant: «Tiens, quand je serai mort, tu m'enseveliras à côté de cette sainte.»

Ce diamant rappelle à Ramengo celui de Rosalie, il se précipite sur le valet, le lui arrache des mains, en s'écriant; «donne, donne!» Puis s'élançant vers Alpinolo; «Alpinolo, dit-il, Alpinolo, je te reconnais,» Et il le prend dans ses bras, le presse contre son sein. Lorsque le bourreau, revenu de l'étonnement que lui cause cette scène, veut écarter cet importun qui l'empêche d'exercer les devoirs de sa charge, Ramengo le repousse avec force, et élevant la voix vers l'assemblée: «Non, s'écrie-t-il, non, il ne doit point mourir. Non, il n'est pas ce qu'on croit; il n'est point un soldat mercenaire... il s'est déguisé; c'est le brave écuyer Alpinolo, le même qui sauva notre seigneur à Parabiago. Non, cela ne peut pas être; il ne doit pas être tué ainsi comme un assassin.

--Quelles sottises me contez-vous là? reprenait maître Impicca; qu'il soit ce qu'il voudra, mon métier est de le tuer. Croyez-vous que je ne saurais pas aussi bien faire sauter la tête à un écuyer qu'à tout autre homme? Il fallait dire vos raisons au seigneur vicaire.

--Oui, reprenait Ramengo avec anxiété, le seigneur vicaire le sait; il ne l'a pas condamné, c'est une pure erreur. Il m'a donné l'impunité pour lui. Attendez un moment, par charité, suspendez. Il ne doit pas mourir. Qui commande à Milan, du prince on du bourreau? Il ne doit pas mourir, non, non!

Et comme les soldats, las de ce conflit qui ne paraissait point devoir se terminer, s'approchaient pour prêter main-forte à maître Impicca; «Seigneurs soldats, s'écriait-il, seigneur capitaine! vous qui êtes une race généreuse, voudriez-vous bien venir en aide au bourreau, vous faire bourreaux vous-mêmes? ô honte! Je puis vous faire du bien; j'ai de l'argent, beaucoup d'argent, j'en ai trop; je vous en donnerai; je vous donnerai tout ce que vous voudrez; mais, pour Dieu, aidez-moi, secourez-moi pour que je le délivre. Il est... Il est mon fils!»

Jusque-là, le condamné était resté stupéfait en présence de cette pitié inattendue, et il laissa l'inconnu plaider sa cause avec cette indifférence qu'on apporte au bord de la tombe, mais, à ce nom de fils, toute son âme se réveilla. «Comment! s'écria-t-il, moi votre fils? vous mon père?» et son cœur se fondit, et toute sa haine pour la vie et tout son amour de la mort s'effacèrent en un instant. Il se prit à songer pour la première fois à sa jeunesse, aux longs jours, au bonheur qu'elle pouvait encore lui promettre, et il voulut vivre, il fut pris d'un désir effréné de connaître ce que peut être l'amour d'un père. «Mon père, sauvez-moi, criait-il; oui, je suis Alpinolo, je suis votre fils, sauvez-moi!» Ces paroles redoublaient la rage et la vigueur du malheureux père, qui faisait à son fils un rempart de son corps. Enfin Sfolcada-Melik, ennuyé de ces scènes, dit aux soldats: «En avant, il ne sera pas dit que le cours de la justice aura été interrompu par un manant!

--Un manant, s'écria Ramengo en réponse au connétable; que parles-tu de manant, Allemand mercenaire? Sais-tu qui je suis? Et tirant son capuce, et se découvrant le visage: «Je suis Ramengo Casale; apprends à me respecter,»

Dans le trouble de cette scène, et sous le masque qui le couvrait, Alpinolo n'avait pu reconnaître à la voix celui qui se faisait son protecteur. Mais dès qu'il eut entendu cet horrible nom, dès qu'il eut vu ces traits exécrés, dès qu'il apprit quel père il allait retrouver, il jeta aussitôt la masse dont il s'était saisi pour aider les efforts de son sauveur inconnu; et courant placer sa tête sur le billot, la hache de maître Impicca l'eut bientôt délivré de l'horrible malheur d'être le fils d'un traître.

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Bientôt après, le frère de la Consolation embrassait un cadavre, et continuait à se répandre en cris, en gémissements, en imprécations. Mais, qui l'aurait plaint? c'était un espion.

Les mères, les bonnes mères lombardes, dans la suite, en racontant cet événement à leurs enfants rassemblés, les faisaient prier pour les pauvres condamnés, et leur répétaient: «Préférez un jour d'être Marguerite sur l'échafaud, que Luchino sur son trône.»

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A la cour, le bouffon fit beaucoup rire les seigneurs en imitant les gestes de Ramengo disputant son fils à la mort. Luchino rit plus que les autres; mais un historien ajoute qu'il ne dormit pas cette nuit-là. Qui peut l'avoir dit à cet historien?

A la cour comme à la ville, tout fut bientôt mis en oubli. En effet, qu'était-il arrivé de si mémorable? Quelques innocents, déclarés coupables, avaient été injustement condamnés et exécutés; cela n'arrivait-il pas tous les jours? Et moi-même, je le sens bien, j'ai eu tort de penser que le récit de souffrances si monotones, si ordinaires pourrait intéresser longtemps le lecteur. Mais je l'ai dit et je le répète, je n'ai écrit que pour ceux qui souffrent véritablement ou qui ont souffert.

CONCLUSION

eu de mots suffiront, maintenant, pour raconter ce qu'il advint des divers personnages qui ont figuré dans ce récit à côté de Marguerite.

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Le bouffon eut une mort moins gaie que sa vie, quoiqu'on puisse dire, en un certain sens, qu'elle ait encore été une plaisanterie. Voici comment elle arriva: Le seigneur Luchino sa délicieuse villa de Belgiojoso, entretenait une intrigue avec une beauté champêtre. Soit qu'il désirât réellement que cette intrigue fût inconnue, soit qu'il voulût seulement donner à ses amours le piquant du mystère, il ne voyait jamais cette facile beauté que lorsque la nuit avait répandu ses ombres sur les arbres de la villa; alors il l'emmenait dans le pavillon retiré où Alpinolo l'avait un jour surpris endormi, et où il l'eut assassiné si des scrupules n'eussent arrêté son bras.

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Quoique le seigneur Luchino fût très-brave à la guerre, il avait peur du diable, des revenants et du moindre soldat de l'armée des esprits. Grillincervello connaissait cette disposition secrète de son noble maître, et n'ayant pas eu de peine à découvrir les relations de Luchino avec la jolie villageoise, il résolut de troubler leurs amoureuses entrevues. Un jour donc, en pénétrant, à l'heure convenue, dans le pavillon, leur asile ordinaire, ils virent se dessiner sur la muraille, à la faveur d'une lumière livide, des formes étranges, moitié hommes, moitié bêtes, avec des queues interminables des cornes menaçantes, et tout l'appareil de ce qui fait un démon. L'air autour d'eux était rempli de sifflements et de bruits de chaînes. La jeune femme effrayée se suspendit au bras de son amant, qui, plus effrayé qu'elle, sortit en appelant au secours.

Les rires de Grillincervello lui firent bientôt comprendre à quelle espèce de diable il avait eu affaire; et de cette heure le bouffon était guéri de la faim pour toujours, si l'agilité de ses jambes ne l'eût sauvé de la miséricorde de son maître.

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Mais le maître, un peu revenu de sa colère, résolut, pourtant de rendre au moins au bouffon peur pour peur. S'étant donc entendu avec ses courtisans, un jour que Grillincervello, revêtu d'une robe de la signora Isabella, leur prêtait à rire par ses grimaces et ses coquetteries féminines, il fit venir Maître Impicca, et du plus imperturbable sérieux du monde, lui ordonna de pendre le fou à un arbre, pour le plus grand divertissement de la cour, La corde ne devait point être attachée à la branche, et laisserait retomber le bouffon aussitôt qu'on aurait fait le simulacre de sa pendaison. Il retomba en effet, mais sans mouvement: la peur l'avait suffoqué.

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Pour voir plus commodément un ou plusieurs de ses amants la signora Isabella prétexta un vœu à Saint-Marc de Venise. Dans son voyage, elle se livra avec toute sa suite à de tels débordements que le bruit en vint aux oreilles du seigneur Luchino, qui, pour la première fois de sa vie, s'avisa de s'en fâcher. Il eut l'imprudence de laisser entendre qu'il en tirerait une éclatante justice.

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La signora Isabella, de retour de son pèlerinage, versa à boire à son mari, un jour qu'il revenait fort échauffé de la chasse. Il mourut quelques heures après dans d'affreuses convulsions, pleuré, disent les gazettes d'alors, par sa femme inconsolable, et aussi par ses sujets, qui versèrent d'incroyables larmes. Le capitaine de justice, Lucio, mourut vieux et honoré, après avoir joui paisiblement de l'énorme fortune des Pusterla, qu'il transmit à ses héritiers.

Dans un oratoire entre Revisio et Montebello, on voit encore un grand tombeau de granit avec une épitaphe qui loue la vie et pleure la mort de celui qui y fut renfermé.

C'est là qu'on ensevelit Lucio: c'est là qu'il attend le jugement de Dieu.

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