De l'autre côté de l'Eau
Reading edition
SOUVENIRS D'UNE PROMENADE.
(Suite.--Voyez t. II, p. 6, 18 et 30.)
SUR LA TAMISE.
Tout ce qu'éprouvait de patriotique jalousie le vieux Caton pendant sa résidence à Carthage, un Français,--je parle du moins farouche citoyen de Paris,--doit le ressentir en arrivant à Londres par cette belle avenue marine qui commence à Gravesend.
Ce n'est pas que l'entrée des Champs-Elysées n'ait son mérite et l'Arc-de-Triomphe ses glorieux souvenirs; mais Vienne a son Prater; Berlin, son allée de tilleuls; Rome avait des arcs de triomphe sur toutes ses routes. Aucune ville de ce bas monde n'a eu et n'aura jamais,--il faut le croire,--ces huit lieues de rivières encombrées de quatre mille vaisseaux.
Voici les lourds charbonniers de Newcastle, voici les bricks de commerce qui reviennent de Calcutta et de Bombay, voici les pêcheurs de morue, voici les yachts de la Royal Navy, voici les stationnaires, sentinelles imposantes, voici le pavillon russe, le pavillon danois.--hélas! et Copenhague? --le papillon américain,--et Boston?--le pavillon français,--diable, et Trafalgar?
Noble et glorieux pavillon, que n'était-tu du moins sur quelque beau navire aux agrès bien ordonnés, brillant de la poupe à la proue, les sabords ouverts et montrant les dents! Mais non; à l'arrière de cinq on six méchantes carènes, sales et mal tenues, pendait un chiffon tricolore dont à peine on distinguait les nuances éteintes. Sans le souvenir de la Colonne, il y avait de quoi se voiler la face et s'enfuir à fond de cale.
Encore des vaisseaux, des vaisseaux encore, des vaisseaux toujours. Quelquefois, nous ne voyons de loin, acculé à la rive, que le profil d'un beau navire; mais ce profil nous en marquait dix, quinze, vingt, rangés côte à côte. Cette immense force ne s'étale pas, bien au contraire; chaque vaisseau se serre et se fait petit, dans une agglomération monstrueuse de voiles et de mâts et de tuyaux à vapeur.
Puis, derrière les toits du rivage, vous avisez d'autres cordages, d'autres vergues, d'autres pavillons: ce sont les Docks, ce sont des ports creusés par douzaines, où vont encore se cacher des flottes entières, se reposer les bâtiments avariés, se décharger les opulentes cargaisons... Bref, au bout d'une heure ou deux, la tête vous tourne, ce panorama mouvant vous enivre; vous vous croyez le jouet d'un rêve,--et d'un mauvais rêve, puisque vous n'êtes pas Anglais.
J'avais d'abord donné carrière à mon étonnement à mesure qu'un obligeant gentleman me signalait l'un après l'autre tous les points remarquables devant lesquels nous passions. Mais je crus voir briller dans ses yeux une orgueilleuse satisfaction qui me déplut, et ménageant de mon mieux la transition, je passai en peu de minutes à une indifférence fort bien jouée. Comme dernier symptôme de cet insouciant dédain, le tillaburelo de my uncle Toby me vint admirablement en aide. Le Gentleman s'inquiète de mes airs blasés; et après avoir essayé deux ou trois fois encore ses triomphantes insinuations, il me quitte, presque offensé de les voir si tranquillement accueillies.
SOUTH MOLTON STREET.
On m'avait spécialement recommandé de loger dans l'East-End. En ce pays où tout est strictement classé, mieux vaut un grenier du quartier noble qu'un hôtel tout entier de la Cité. Nous primes donc notre essor, mon compagnon de voyage et moi, vers la région très-noble ou Hyde-Park semble retenir la crème anglaise.
Et comme j'étais pressé d'en finir avec les ennuis du premier établissement, nous nous installâmes chez un estimable chapelier qui mit à notre disposition tout le superflu de sa petite maison: à savoir, un salon et deux chambres à coucher.
Sans me permettre une critique trop générale, voici mes observations sur l'intérieur hospitalier qu'il nous offrit en échange de guinées assez nombreuses.
Les cheminées avaient, en guise de devants de feu, des tabliers de soubrette excessivement ornés. Ces tabliers étaient en papier de couleur découpé, brodé, bariolé, rehaussé de paillettes.
L'unique canapé du salon était d'une maigreur attristante. La maîtresse du logis,--Dieu me garde de la nommer à présent!--ressemblait au canapé du salon.
Quelque chose de plus maigre encore, c'était Anne, l'unique soubrette de l'établissement. Bien que l'escalier criât volontiers sous le moindre poids, elle le montait et le descendait sans le plus léger bruit, à la manière des fantômes, dont elle avait la pâleur et l'œil hagard; je parle de son œil,--ou plutôt de ses yeux,--pour les avoir aperçus de temps à autre, à la dérobée. En général, ils étaient respectueusement baissés vers le parquet.
Le salon était pauvre, mais décent. La chambre à laquelle il donnait accès affichait un certain air de propreté menteuse. Je la cédai à mon compagnon de voyage.
Quant au garret où je fus relégué par cette déférence toute naturelle, il mériterait une description en vers à la manière de Gresset; mais je me bornerai à quelques détails prosaïques.
Mon lit,--un véritable four-posted-bed,--était d'une ampleur conjugale; mais les matelas, évidemment destinés à un célibataire, ne le garnissaient ni en largeur ni en longueur. Ils formaient au milieu du plancher qui les soutenait une espèce de monticule quadrangulaire très-élevé. Je les comptai par curiosité: ils étaient cinq, dont le mieux fourni n'avait certainement pas l'épaisseur d'une galette du Gymnase. En revanche, par la consistance, ils en auraient facilement remontré au biscuit de mer le plus solide.
Après de vains efforts pour dormir sur cette couche dure, je me résignai à demander, non pas un, mais cinq autres matelas supplémentaires, qui me furent octroyés avec une certaine stupéfaction, et un lit de plumes, par la vertueuse mistriss...--j'ai juré de ne pas la nommer.
Loin de m'enhardir, cette complaisance m'empêcha de lui faire remarquer que le couvre-pieds de coton qui devait me dérober aux yeux indiscrets, tandis que je me livrerais au sommeil, manquait évidemment des qualités indispensables à ce voile nocturne. Les souris ou le temps en avaient fait un véritable crible dont les trous multipliés, laissant passer mes jambes, ne pouvaient guère arrêter un regard curieux.
Les serviettes étaient contemporaines du couvre-pieds. Elles devaient de plus à une lessive particulière je ne sais quelle odeur nauséabonde qui remplissait la chambre quand j'y montai pour la première fois.
«Par bonheur, pensai-je, nous sommes au mois de juin,» Et je courus ouvrir la fenêtre.
La fenêtre,--infernale guillotine!--résista obstinément à tous mes efforts pour la relever; je la crus condamnée par quelque droit de servitude, et je m'assis sur ma malle, dans l'attitude de Marins sur les ruines de Carthage, mais beaucoup moins résigné que le vieux proconsul. Il était en plein air, lui. Quant à moi, j'aurais volontiers pleuré.
Pourtant l'excès même du malheur, dans une âme forte, amène, une énergique réaction; puis le tablier de ma cheminée était si plaisant, il affectait de si étranges grâces, et ses grâces ressortaient si bien, éclairées par une affreuse chandelle de suif enfoncée dans un bougeoir énorme, que la résignation reprit sur mon cœur son heureux empire. Je doublai de mon manteau le couvre-pieds transparent; je m'isolai, autant que faire se put, du contact cotonneux de mes draps, et si le sommeil n'avait fui mes paupières, j'aurais pu me croire sur le plus délicieux édredon.
Mais je ne fermai pas l'œil et mal en prit à certains petits animaux qui, dès cette nuit même, avec un empressement tout britannique, voulaient se repaître de sang français.
SIGNALEMENT D'UNE CAPITALE.
Rues--larges. Passages--étroits. Parcs--nombreux. Maisons--noires. Portes--petites. Squares--ronds ou ovales. Quais--hideux. Cabriolets--faits en citadines. Pavés--rares. Édifices--bien portants. Cafés--invisibles. Boue--abondante. Décrotteurs--ignorés. Soleil--étonné (1). Passants--tristes. Dimanches--tristes. Ponts--magnifiques. Valets--bien mis. Maîtres--mal habillés. Mendiants--pieds nus. Mendiantes--en chapeaux de satin. Grisettes--nus-bras, nu-cou, épaules nues. Omnibus--bruyants. Marteaux de porte--plus bruyants. Vieux habits--très-bruyants. Watchmen--admirables. Soldats--très-longs. Pieds de femmes--très-longs. Nez d'hommes--tout le contraire. Bas de coton--bon marché. Tout le reste--fort cher.
Note 1: Ceci demande un commentaire. Le soleil, à Londres est étonné comme le doge de Gênes dans les galeries de Versailles.
RÉFLEXIONS.
Pour ce signalement, j'ai choisi naturellement les traits caractéristiques, les côtés distinctifs de la ville que j'avais à dépeindre. Maintenant je suis de trop bonne foi,--et aussi trop prévoyant,--pour ne pas prédire que ces traits tendent à s'effacer chaque jour.
Mon compagnon de voyage,--qui visite l'Angleterre à peu près tous les cinq ou six ans,--m'a confirmé cette vérité par toutes sortes d'observations spirituelles.
Mais bien mieux encore par quelques-uns de ses étonnements.
Ainsi, quand un garçon de taverne, nous reconnaissant pour des Français, nous proposa du bouilli-beef--l'expression que prit le visage de mon ami me révéla toute une révolution culinaire.
«Bouilli-beef! répétait-il confondu... venir à Londres pour manger du bouilli-beef!... dans une taverne, du bouilli-b...!»
Mais là je l'arrêtai court en lui montrant, sur les vitres de la fenêtre, ces mots, qui répondaient éloquemment à l'amertume de ses plaintes.
Nous n'étions pas dans une taverne, nous étions dans une Eating-House. L'Eating-House est à la taverne et au restaurant ce que l'aurélie est au ver et au papillon. De toutes parts la taverne se chrysalide.
Le vin français et le vaudeville français sont appelés à régénérer l'Angleterre. Dans cinquante ans, Londres aura des cafés, des décrotteurs, etc.; dans cinquante ans, il y sera tout à fait incongru de donner à manger au voyageur sans le gratifier d'un essuie-mains.
Qui sait--le bouilli-beef est d'un bon augure--si on n'y naturalisera pas ce qu'il y a de meilleur et de plus français au monde: la calme et sereine flânerie?
En l'an de grâce 1843,--je le dis pour l'instruction des âges futurs,--je n'ai vu de flâneurs à Londres que les watchmen et moi, ce dernier dans les glaces des magasins. Il me semblait vraiment ridicule, et j'avais honte pour lui de son inutilité souriante.
HUMILIATION.
Ce même personnage étant fort embarrassé,--pour peu qu'il eut osé s'aventurer à cinq ou six rues de son domicile,--ne se hasardait guère à de si lointaines excursions qu'avec un plan de Londres dans sa poche. Ce document topographique lui paraissait indispensable, mais lui devenait presque entièrement inutile, par suite d'une honorable timidité qui l'empêchait d'y chercher son chemin.
Un jour, cependant, après s'être longtemps consulté, il se retira dans une étroite ruelle dallée,--une lane quelconque; --et là, certain de n'être pas observé, il entrouvrait mystérieusement les plis sibyllins de son oracle...
Quand un honnête homme, fort déguenillé mais très-barbu, sortit tout à coup de quelque corridor obscur, et avec une obligeante grimace de protection:
«Où va monsieur?» lui demanda-t-il en bon français. O. N.
(La suite à un autre numéro.)
La Pêche de la Morue.
L'époque approche où les nombreux bâtiments partis pour la pêche de la morue au printemps dernier vont rentrer dans nos ports. Déjà plusieurs journaux du département du Nord ont annoncé l'arrivée à Dunkerque de deux ou trois navires pêcheurs venant de Terre-Neuve. En ce moment, tous les pêcheurs ont terminé leur récolte; qu'on nous permette cette expression, car la pèche a été appelée l'agriculture des eaux; ils font voile vers la France. Avant d'apprendre à ses nombreux abonnés si la pèche de la morue a été heureuse cette année, l'Illustration devait employer, pour la leur faire connaître dans ses plus curieux détails, la plume de ses écrivains et le crayon de ses dessinateurs.
Fidèles à leur rendez-vous habituel, les poissons des différents parages viennent périodiquement payer à l'homme leur tribut, et les pêcheurs y ont attendre ou poursuivre, dans certaines parties de l'Océan, les espèces qui s'y réunissent de préférence. Tel est le motif qui attire vers les côtes d'Islande, à Terre-Neuve et sur le grand banc ces flottes nombreuses qui partent tous les ans de nos ports de l'Ouest. C'est au milieu des tempêtes de ces mers orageuses que le jeune matelot reçoit le baptême du métier; c'est à cette école de dangers et de privations que s'exercent les forces vives de notre marine. De tout temps, les puissances maritimes ont trouvé dans la grande pèche les éléments de leur prospérité. Venise et la Hollande, ces républiques qui ont pesé d'un si grand poids dans la balance des nations, partirent un filet sur l'épaule et commencèrent leur fortune dans une barque de pêcheur. Ces peuples de marins devinrent riches et forts, et leur prépondérance sur la mer leur assura le commerce du monde. La puissance maritime de la France s'est agrandie aussi par la pêche; ses escadres ne se formèrent qu'à l'époque où les pêcheurs purent se réunir en grandes flottes: ce fut au commencement du seizième siècle, lorsque le Portugais Curie Real, qui avait observé l'affluence extraordinaire des morues sur le grand banc de Terre-Neuve, signala cette mine inépuisable aux pêcheurs européens, et que François 1er eut fait explorer ces parages par Jacques Cartier, de Saint-Malo, le meilleur marin de son temps. Toutefois ou ne tira pas d'abord un bien grand parti des ressources que le hasard avait fait découvrir dans ces latitudes. Le Vénitien Jean Cabot, envoyé par Henri VII d'Angleterre à la recherche d'un passage qu'on présumait devoir conduire à la Chine par le nord-ouest, avait reconnu, en 1497, une île qu'il appela Prima-Vista, et dont les nations maritimes, qui ont envié tour à tour la possession de cette nouvelle contrée, ont traduit chacune le nom dans leur langue. En 1501, Juan Ayamonte, marin catalan, recevait licence de la reine d'Espagne pour aller faire des investigations sur la Tierra-Nueva (para ir a saber el secreto de la Tierra-Nueva), et il lui était recommandé de prendre avec lui deux pilotes bretons. Les Anglais la nommèrent New-Fundland, et ils ne pensèrent guère à la coloniser que cent ans plus tard. Les Chartres octroyées par Henri VII, pour y fonder des pêcheries, ne produisirent d'abord aucun résultat, et la marine anglaise n'acquit quelque prépondérance dans ces mers qu'après que le célèbre Drake en eut chassé les Espagnols. Leur prise de possession à Terre-Neuve ne date réellement que de 1585; l'île ne comptait encore que soixante-deux colons en 1612, et le nombre des navires pêcheurs s'élevait à peine à une cinquantaine. Nous ne commençâmes nous-mêmes à nous adonner à la pèche de la morue qu'en 1540. Les établissements sédentaires que nous fond ânes sur le littoral n'eurent pas, dans le principe, tout le succès qu'on s'était promis, et ce fui seulement sous le règne de Henri IV que le ministre Sully favorisa de tout son pouvoir la pêche de la morue, en la plaçant sous la protection du gouvernement.
Ainsi cette industrie qui s'exerça dans la haute mer à plus de six cents lieues de nos côtes, cette pêche qui, depuis plus de trois cents ans, a employé tant de bras et nourri tant de populations, ne marcha d'abord qu'avec lenteur. Il lui a fallu le secours des primes et l'appui soutenu de l'État pour s'élever au rang des grands commerces. Alors les stations poissonneuses des côtes et du banc de Terre-Neuve attirèrent les pêcheurs de diverses nations. La France et l'Angleterre, qui s'étaient disputé longtemps la possession de l'île et des mers adjacentes, finirent par fixer les divers parages où pêcheurs pourraient dorénavant se livrer à leur art sous la garantie des traités. Avant 1713, les pêcheries que nous possédions fournissaient aux besoins de presque toute l'Europe, et suffisaient à l'armement de nos vaisseaux; mais le traité d'Utrecht, celui de Versailles (1785) et la cession du Canada vinrent changer notre situation. Nous perdîmes successivement tous les riches établissements que nous avions formés au loin, et qui avaient porté la grande pêche au plus haut degré de prospérité: les colonies de l'Acadie et du Canada, l'île Royale, l'île Saint-Jean, l'île de Terre-Neuve cessèrent de nous appartenir.
Bâtiments faisant la pêche de la morue (verte) sur le banc de Terre-Neuve.

Réduits maintenant aux droits de pêche sur les côtes d'Islande, au grand banc et sur la lande orientale et occidentale de Terre-Neuve, sans pouvoir y établir aucune habitation, si ce n'est des échafauds et cabanes pour sécher le poisson: ne possédant plus pour s'abriter que les petites îles de Saint-Pierre et Miquelon, rochers nus et misérables qu'il faut approvisionner de toutes les choses nécessaires à la vie, nos navires sont obligés de partir chaque année des ports de France qui doivent servir aux opérations de la campagne. Et pourtant, malgré cet état de choses, et grâce aux encouragements de l'État, nos pécheurs ont soutenu la concurrence avec ceux de l'Angleterre, établis et à demeure sur la partie sud de l'île de Terre-Neuve, et avec ceux des États-Unis, qui jouissent de tous les avantages de la proximité de leurs côtes.--La pêche de la morue occupe annuellement plus de 400 navires français; 200 bâtiments de transport et de cabotage sont destinés en outre aux opérations accessoires de la pêche. Ainsi, cette industrie entretient à la mer une flotte de 600 voiles et de 15,000 marins, qui forment près du quart du personnel valide de l'inscription maritime: réserve précieuse, toujours disponible et endurcie au métier le plus rude, sur mit; mer orageuse et sous un climat des plus rigoureux; réserve utile pour la navigation commerciale en temps de paix, réserve indispensable, mais encore insuffisante pour l'armement de nos escadres en temps de guerre.--Les produits de la pêche de la morue sont, estimés à 40 millions de kilogrammes de poisson, qui viennent alimenter nos marchés, et dont 15 à 16 millions sont réexportés aux colonies, en Italie et en Espagne. Notre consommation absorbe le reste.
Coupe de mer sous un navire faisant la pêche de la morue (verte). Haim et ligne de pêche. Morue. Morue habillée, dite morue plate.--Dessus. Morue habillée, dite morue plate.--Dessous, intérieur.





La pêche sur la côte de Terre-Neuve a toujours été placée au premier rang; c'est, celle qui occupe le plus grand nombre de marins; on y emploie des bâtiments de toute grandeur, depuis 30 jusqu'à 350 tonneaux. Lorsque le navire est arrivé il la côte, vers les premiers jours de juin, on le désarme, et l'équipage vient s'établir à terre avec tout son matériel dans des cabanes de bois construites sur le littoral et qu'il faut remettre en état après l'hivernage. De là, les bateaux, montés de deux hommes et un novice, sont expédiés tous les matins à la pèche à la ligne pour ne l'entrer que le soir. Indépendamment de ces embarcations, chaque navire arme un ou plusieurs bateaux de Seine, qui sont montés de dix hommes et qui pèchent lorsque les morues deviennent plus abondantes. Au retour des bateaux, le poisson est tranché, salé et mis en pile: après plusieurs jours de sel, les novices et les mousses le font sécher sur les bancs de galet jusqu'à ce qu'il soit parvenu à un désiré de dessiccation suflisant pour le rentrer. Les pécheurs quittent la côte à la fin de septembre, la plupart pour rentrer en France, quelques-uns pour aller porter une cargaison de morues aux Antilles.
La pêche à Saint-Pierre et Miquelon a une grande analogie avec celle de la côte de Terre-Neuve: elle se fait avec des bateaux plats appelés wavys ou avec des pirogues. Ces embarcations, au nombre de 2 à 500, vont à la voile et à l'aviron; elles sont montées par deux hommes et sortent le matin pour rentrer le soir. On divise en trois catégories les différentes classes de gens qui se dévouent à la pèche, ou à la préparation du poisson sur le littoral de ces deux petites îles: 1º les pêcheurs sédentaires ou colons pêcheurs, au nombre de 1,000 à 1,400; 2º les pécheurs hivernants, qui passent la mauvaise saison ou qui s'établissent à terre pendant plusieurs années; leur chiffre, sujet à des variations, n'excède guère 300 individus; 3º enfin, les passagers pêcheurs venus de France et qui repartent à la fin de la campagne; on en compte environ 3 à 400 chaque année.
La pêche et la préparation de la morue étant la seule industrie des îles de Saint-Pierre et Miquelon, occupent la totalité des pêcheurs hivernants et presque tous les habitants sédentaires, hommes, femmes, vieillards et enfants, à partir de l'âge le plus tendre. La pêche commence au mois d'avril et se prolonge jusque vers le milieu d'octobre; elle est généralement assez abondante et donne du petit poisson. Comme à la côte de Terre-Neuve.
Pêcherie à Terre-Neuve

La pèche sur le grand banc s'effectue avec des navires de 120 à 130 tonneaux, armés de deux fortes chaloupes; 16 à 20 hommes d'équipage sont nécessaires pour la manœuvre du bâtiment et de ses embarcations: les départs de France ont lieu du 1er au 15 mars. Les navires se rendent directement à Saint-Pierre et y débarquent les passagers pêcheurs, les mousses et les novices, qui forment le complément légal de leur équipage, et qui ont pour destination le travail de la sécherie à terre; de là, ils font voile pour le banc, sur lequel ils vont mouiller par 70 à 80 mètres de fond, afin de s'y livrer aux opérations de la pêche. Les deux chaloupes sont mises à la mer, et, chaque soir, montées de cinq hommes chacune, elles vont tendre les lignes, qui sont armées de 4 à 5,000 hameçons. Tous les matins, les lignes sont levées, et le poisson, tranché, lavé et salé, est transporté à bond et déposé dans la cale. La partie de l'équipage qui est restée sur le navire, s'occupe aussi à la pêche avec des lignes de fond. La première pèche terminée, ce qui a lieu du 15 au 30 juin, le produit en est porté à Saint-Pierre pour y être séché, tandis que le navire, muni de nouveau sel et d'appâts, retourne faire sur le banc une seconde pêche. Parfois même il en fait une troisième, dont les produits, seulement salés, sont rapportés directement en France à l'état vert. La pêche du grand banc est plus dure et plus périlleuse que celle de la côte; elle exige des marins faits et des hommes intrépides; elle se pratique sur une mer sans cesse agitée; les pertes d'hommes et de chaloupes y sont fréquentes à cause des bourrasques et des brumes: la pêche à la côte forme les marins, la pèche au banc les aguerrit.
Pêche du capelan pour servir d'appât.

Barque faisant la pêche de la morue sèche, sur le banc de Terre-Neuve.

Portion de coupe d'un bâtiment de pêcheur de morue (verte)--Profil.

Quant à la pêche qui se pratique vers les atterrages de l'Islande, elle s'opère sous une latitude de 64 à 66 degrés nord, au milieu des glaces flottantes et sur une mer sans mouillage et toujours tourmentée. A la côte, le navire est désarmé; au grand banc, il est mouillé sur son ancre; dans les parages de l'Islande, il est forcé de rester sous voile. Ici, la pêche se fait avec des lignes volantes de 100 à 120 brasses de profondeur; le poisson pris, au lieu d'être salé en vrac, est préparé et salé dans des tonnes apportées de France. On emploie, pour cette pêche, des bâtiments de 60 à 80 tonneaux, montés de 12 à 15 hommes d'équipage. Les navires partent en avril et rentrent dans le courant de septembre; quelques-uns, cependant, favorisés par la pêche, reviennent au mois de juin et repartent immédiatement pour un second voyage. Ainsi, les équipages tiennent habituellement la mer pendant six mois. Aucune pêche n'est plus propre à donner des marins intrépides, aucune n'est marquée par des pertes plus cruelles d'hommes et de bâtiments.
Fragment d'un bâtiment de morue (verte), vu par la hanche.

«En présence du développement des forces maritimes des grandes puissances, disait naguère l'habile, administrateur chargé de soutenir devant les chambres l'exposé des motifs sur le dernier projet relatif à la pêche de la morue, la France ne doit pas rester stationnaire, et le gouvernement doit chercher les moyens de mettre les ressources du pays à la hauteur des besoins sans cesse croissants de notre marine. La pêche est une industrie féconde; déjà elle est la branche la plus importante de notre navigation commerciale, et l'inscription maritime, à laquelle elle fournit plus du cinquième de sa force vive, lui doit ses meilleurs matelots; aucune ne forme plus économiquement et plus promptement des marins robustes, actifs et propres au service de l'État, et cependant aucune n'est susceptible encore d'un plus grand développement... Le doublement de l'exportation et de la consommation des produits de la pêche suffirait pour donner au service de notre flotte 12,000 marins de plus.»
A ces judicieuses paroles de M. Senac nous ajouterons que la France a dans ses mains toutes les ressources pour se maintenir au rang des premières puissances maritimes, pour protéger le commerce le plus étendu, pour appuyer au besoin par ses forces navales la prépondérance de sa politique; mais il faut pour cela qu'elle ne renonce pas à se faire craindre sur les eaux. Or, il n'est pas de marine militaire possible sans une marine marchande active et nombreux, et c'est dans la politique de la grande pêche qu'elle, en trouvera tous les éléments.