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L'Illustration, No. 0032, 7 Octobre 1843

Un Amour en province.

Reading edition

NOUVELLE. (Suite et fin.--Voir v. II, p. 74)

II

La mère de Démosthène passait les premiers mois de son deuil dans une jolie bastide que son mari avait achetée sur les bords de la mer pour aller se reposer des fatigues du barreau. C'est là qu'entourée de sa famille, elle attendait l'arrivée de son fils. Démosthène n'avait qu'une soeur, qui s'était mariée pendant son absence avec un assez riche négociant nommé M. Armand. Celui-ci était resté orphelin de bonne heure, et avait servi, pour ainsi dire, de tuteur à deux soeurs plus jeunes que lui. Madame Delvil, qui dépassait alors trente ans, dissimulant son âge, unie à un vieux mari qui lui laissait une grande liberté, élégante, coquette, et étrangement dépitée de voir toujours auprès d'elle une jeune soeur de dix-huit ans, à l'air noble et candide, vraiment, belle, douée d'une intelligence supérieure et originale qui ne s'était encore éveillée qu'à demi dans ce contact étouffant du monde jaloux ou vulgaire qui l'entourait. Thérèse Armand était pour sa soeur un objet de menaçante rivalité: tandis que les grâces de la jeune fille se développaient chaque jour, les charmes un peu surannés de la femme déjà sur le retour tendaient il s'effacer pour jamais. C'est pour la plupart des femmes une époque pleine d'amertume et d'aigreur que cette phase du déclin. Madame Delvil la combattait résolument; mais forcée de lui céder cependant, elle éprouvait des révoltes intérieures qui se trahissaient en mauvaise humeur contre Thérèse, calme, riante et chaque jour plus jolie. Aussi souvent et aussi longtemps que possible, madame Delvil s'était reposée du rôle de mentor de Thérèse, que lui imposait sa qualité de soeur aînée, d'abord sur son frère, plus tard sur sa belle-soeur, et, en dernier lieu, sur la mère de Démosthène, qui, depuis la mort de son mari, avait trouvé une douce distraction à sa douleur dans l'aimable compagnie de la jeune fille. De son côté, Thérèse s'était sentie véritablement heureuse de passer quelques, mois avec la bonne veuve dans cette riante bastide, au bord de la mer, loin du ménage un peu bourgeois de son frère et des goûts mondains et vulgaires de sa soeur. Elle avait plus vécu par l'esprit et l'imagination, durant ces quelques semaines de solitude, que pendant les années lentement écoulées de sa jeunesse contenue et rêveuse. Le père de Démosthène, voulant en imposer comme érudit et comme bel-esprit, avait eu le luxe d'une double bibliothèque à la ville et à la campagne, et sa veuve, qui n'avait jamais ouvert de sa vie un autre livre que son livre d'heures, ne soupçonna pas qu'il y eût le moindre danger pour une jeune fille de lire tous les livres de littérature une son mari avait mêlés aux Digestes et aux Codes.

Thérèse lut ainsi les poètes, les historiens, et même quelques romans. Clarice Harlowe la loucha; Corinne exalta son intelligence; la Nouvelle Héloïse fut pour elle sans danger, Julie lui parut raisonneuse et pédante, et Saint-Preux un triste idéal. Enfermée dans le cabinet de l'avocat défunt, la jeune fille dévorait volume sur volume, tandis que la mère de Démosthène surveillait ses poules, ses lapins et ses fruits. Thérèse employait ainsi les heures brûlantes de la journée, alors que la promenade était impossible; mais lorsque, le soir, la brise de la mer fraîchissait, elle allait s'asseoir sous un petit bois de pins qui touchait au rivage, elle rêvait délicieusement, son coeur se dilatait, elle sentait, en face de la nature, le réveil d'une âme forte et d'une sensibilité exquise. Parfois la mère de Démosthène l'accompagnait; alors la jeune fille était distraite de ses rêveries accoutumées par la conversation de la bonne mère, qui ne tarissait pas en éloges sur son fils bien-aimé, gloire à venir de sa maison, noble héritier de l'éloquence paternelle. Thérèse, dont l'esprit juste et un peu moqueur s'était permis de douter depuis quelques années du génie du père de Démosthène, fut d'abord disposée à la même incrédulité envers les mérites du fils; mais la mère les exaltait avec tant de conviction et de ferveur, qu'insensiblement sa foi fit quelque impression sur l'âme de la jeune fille; il y avait d'ailleurs, ajoutait la bonne veuve, des rapports frappants de goûts entre Démosthène et Thérèse: comme elle, il aimait l'étude, la littérature, la poésie. Insensiblement l'esprit de la jeune fille fut attiré vers cette image du jeune Parisien instruit, élégant et spirituel, ainsi qu'on se plaisait à lui représenter Démosthène dans sa famille; et parfois, durant ses promenades au soleil couchant qui se baignait dans la mer, une figure idéale et chère peuplait la solitude qui se déroulait devant elle: c'était celle de Démosthène!!!... Elle était dans cette disposition d'âme, lorsqu'une lettre du héros de ses rêves annonça à l'heureuse veuve le jour fixé pour l'arrivée de son fils. Il devait, avant de se montrer à la ville, aller embrasser sa mère à la campagne, et s'y arrêter une semaine pour se reposer de la fatigue du voyage.

Le jour si vivement désiré par la mère de Démosthène et assez, impatiemment attendu par Thérèse arriva enfin. Dès le matin, M.. et madame Armand et madame Delvil, dans sa plus jeune et agaçante toilette, s'étaient rendus à la bastide. On ne savait pas à quelle heure précise devait arriver le voyageur, de sorte que toute la journée se passa dans une attente agitée. La bonne mère allait et venait, donnant des ordres, gourmandant et aidant sa cuisinière, afin que le premier repas qu'elle offrirait à son fils fut exquis en tous points. M. Armand se promenait avec sa femme dans l'allée du petit jardin, et, comme un bon négociant, causait affaires d'intérêt. «Votre frère se montrera, j'espère, équitable dans le partage, disait-il à sa femme; il hérite, grâce à l'injuste testament de votre père, du quart en sus de tous les biens; je pense du moins qu'il nous laissera notre part d'immeubles.--Oui, certes, il le faudra bien,» répondait la ménagère, qui, en femme positive, était résolue à plaider contre son frère plutôt que de se laisser dépouiller. Madame Delvil passait les heures d'attente dans sa chambre, allant de son miroir à la fenêtre, épiant le moindre bruit, revenant arranger une boucle rebelle, un noeud de ruban d'un effet incertain, et, tout en se mettant sous les armes, elle pensait que l'aimable avocat parisien ferait une heureuse diversion à la monotone compagnie des jeunes négociants de la ville, qui ne savaient parler que bonne chère et denrées coloniales. Quant à Thérèse, assise sous un berceau d'acacias en fleurs d'où l'on dominait la route et la mer, elle lisait une des plus belles élégies de M. de Lamartine, celle qui commence ainsi:

D'ici je vois la vie à travers un nuage S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé; L'amour seul est resté, comme une grande image Survit seule au néant dans un souvenir effacé.

Ces expressions brûlantes et poétiques d'un ravissement et d'une souffrance qu'elle comprenait, mais qu'elle n'avait pas encore ressentis, initiaient son âme à l'amour, à cet ineffable et divin sentiment qui, selon d'expression du poète, survit seul au néant. L'image de Démosthène flottait dans son ardente rêverie. Un bruit se fit entendre; elle crut qu'il arrivait, elle resta immobile, son coeur battait avec force: une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur le feuillet du livre entrouvert; mais tout à coup elle s'arracha elle-même à son émotion en poussant un petit éclat de rire enfantin: son esprit était en révolte contre son coeur: elle céda à cette opposition. Malgré les séductions qu'elle prêtait ou fantôme adoré, le nom de Démosthène lui paraissait souverainement ridicule, et elle se disait qu'un homme d'esprit, dans notre siècle de sérieuse simplicité, aurait dû se débarrasser bien vite de ce nom écrasant. Tout en pensant ainsi, elle monta d'un pas leste et avec un air demi-railleur les marches du perron qui conduisait au salon. Démosthène n'était pas arrivé. Toute la famille attirée, ainsi que Thérèse, par une fausse alerte, était là réunie; M. et madame Armand, fort calmes; la mère, inquiète et troublée par la pensée des dangers imaginaires que son fils courait en route; madame Delvil, assise près de la porte vitrée qui s'ouvrait sur le perron, jouant avec un charmant éventail ou avec les barbes diaphanes d'un gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli visage; parfois son attention se portait sur les plis réguliers de sa robe de taffetas noir, ornée de dentelles noires, et dessinant à merveille sa taille encore svelte. Vue seule, madame Delvil aurait encore pu faire illusion; mais, à côté de sa soeur, ce n'était plus qu'un débris; elle le sentait, et involontairement elle jetait des regards d'envie sur la jeune fille belle et sereine qui était là près d'elle, nonchalamment accoudée sur la table où reposait le livre qu'elle continuait à lire. Ses blonds cheveux, relevés en nattes au sommet de la tête, entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur, et venaient effleurer ses blanches épaules; une simple robe de mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine; ses manches étaient courtes et laissaient à découvert des bras d'une pureté de forme qui rappelait la statuaire grecque. Elle était ainsi adorablement belle, et la pensée envieuse de sa soeur, tout en cherchant un défaut à ces charmes si purs, était vaincue. Elle disait alors tout bas, «C'est bien avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnommée, la perle des Bouches-du-Rhône!» Tandis que chacun s'abandonnait ainsi à ses préoccupations diverses, la nuit était tout à fait venue. Tout à coup un bruit de fouet se fit entendre; «Pour cette fois, c'est bien lui!» s'écria la mère, et retrouvant de jeunes jambes, elle courut sur la route par laquelle devait arriver son fils. M. et madame Armand la suivirent d'un pas plus modéré. Madame Delvil composa son sourire le plus séduisant, son regard le plus assassin, et descendit le perron. Thérèse seule resta debout sur le seuil de la porte, en apparence indifférente, mais en réalité fort troublée; car, au moment où la voiture s'arrêta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua pas les traits s'en élancer, elle prêta à cette ombre, que la veuve de l'avocat pressait avec tendresse dans ses bras, toutes les séductions irrésistibles de l'idéal de ses rêves; et, s'abandonnant de nouveau à son coeur, elle s'écria mentalement: «Oh! mon Dieu, ne serai-je pas déçue? sera-t-il tel que je l'espère? et m'aimera-t-il?

III.

Après avoir embrassé sa mère, sa soeur et son beau-frère, et baisé galamment la blanche main de madame Delvil, Démosthène entra dans le salon très-faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu'il ne la vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres. La jeune fille tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants recueillie, les paupières baissées, connue si elle eût craint qu'un regard fit évanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin elle se décida à regarder Démosthène. Ce premier coup d'oeil fut un désenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses littérateurs célèbres; il cita des vers des poètes en vogue qu'il connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un grand effet. Thérèse l'écoutait avec ravissement; il s'exprimait d'une manière fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un attrait de puissante curiosité pour la jeune fille; elle restait silencieuse et charmée, tandis que madame Delvil, sémillante et coquette, questionnait Démosthène, le complimentait, s'occupait sans cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois, Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en était révoltée. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter l'attention de Démosthène et provoquer sa galanterie? Elle, du moins, elle était libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle sentit une sorte de mépris pour sa soeur. Durant toute la soirée, Démosthène avait à peine regardé une ou deux fois le jeune fille; elle lui avait paru fort belle, mais il la jugea très-sotte, car, plus occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura; il est noble, instruit, distingué, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il aime ma soeur; et elle se sentit jalouse.

IV.

Elle passa une nuit fort agitée, et le lendemain, quand le jour parut, elle descendit dans le cabinet du père de Démosthène, y prit un volume, et alla s'asseoir sur le bord de la mer. Elle lisait à haute voix cette admirable éloge du lac, dont le langage passionné a souvent servi d'interprète à des auteurs qui auraient craint de se trahir sous des expressions moins poétiques. Un bruit de pas vint l'interrompre, elle tourna la tête, aperçut Démosthène, et tressaillit visiblement. «Pardon, mademoiselle, je vous dérange, je suis indiscret... Mais que lisez-vous là, vos prières du matin, sans doute? ajouta-t-il d'un ton demi-railleur.--Oui, comme une petite fille, répondit-elle en souriant malicieusement à son tour. --Mais non, s'écria Démosthène avec étonnement: Lamartine! le lac! oh! le Lac, c'est mon morceau favori; que de fois je l'ai déclamé!» et, prenant le livre des mains de Thérèse, il se mit à réciter avec assez d'art ces belles strophes qui, accompagnées du bruissement des vagues, et, à cette heure matinale et recueillie, parurent plus belles encore à l'âme attendrie de Thérèse. C'est le poète qui la captivait, mais, involontairement, elle attribua au charme de la voix de Démosthène une partie de son émotion. Bientôt elle s'imagina que ces beaux vers traduisaient des sentiments réels que Démosthène connaissait, et qu'il ne les disait si bien que parce qu'ils étaient un écho de son coeur. A la dernière strophe, des larmes jaillissaient sur les joues de Thérèse. Enchanté de l'effet qu'il pensait avoir produit: «N'est-ce pas que c'est beau, dit ainsi? poursuivit-il; et maintenant, voulez-vous du Racine? écoulez la déclaration de Néron à Junie, vous croirez entendre Talma.» Et il se mit à déclamer avec une certaine habileté d'imitation ces vers inaltérablement beaux.

Thérèse l'écoutait avec ravissement, car toute grande poésie l'émouvait. Il lui lit entendre ainsi plusieurs fragments de nos meilleurs poètes; elle le louai fort de son goût et de son talent, et lui découvrit alors qu'elle avait beaucoup d'instruction et d'esprit, un esprit vif, original et profond, qui l'embarrassait parfois, lui qui n'avait qu'une intelligence de placage.

Ils se promenèrent fort longtemps sur le rivage et dans le petit bois de pins. A l'heure du déjeuner, la voix retentissante de M. Armand vint les avertir qu'on les attendait à la bastide. Thérèse, un peu troublée, passa devant son frère sans lui parler, et elle rejoignit ces dames déjà réunies dans la salle à manger.» Mais savez-vous que votre soeur est charmante? dit d'un ton de connaisseur Démosthène à son beau-frère.--Je le crois bien, répondit simplement l'honnête négociant; c'est la plus belle personne du département, sans compter qu'elle a un esprit qui nous étonne: nous ne savons d'où il vient.--Oui, en vérité, son esprit est surprenant, répliqua Démosthène. --Plusieurs riches partis se sont déjà présentés pour elle, mais elle n'épousera jamais qu'un homme bien élevé et d'un vrai mérite.» Démosthène se rengorgea. En ce moment, ils entrèrent dans la salle à manger.--Quoi! monsieur le Parisien, vous faire attendre? dit madame Delvil en minaudant.--C'est la faute de votre aimable soeur, répondit Démosthène avec un sourire galant qui s'adressait à Thérèse.--En vérité? répliqua sèchement madame Delvil.--Oui, madame, je me suis oublié en lui récitant de beaux vers; elle les sentait si bien qu'elle encourageait mon faible talent.--Je l'avais prévu, dit naïvement la mère de Démosthène; vous avez les mêmes goûts, vous déviez, vous entendre--Ainsi, monsieur, poursuivit madame Delvil avec une sorte d'irritation, vous approuvez qu'une jeune fille se nourrisse l'esprit de romans et de poésie?--Eh! eh! ma soeur, l'amour qu'on trouve dans les livres ne mène pas si loin que d'autres amours, répliqua M. Armand avec un gros rire.» Madame Delvil jeta à son frère un regard de superbe dédain, et, continuant à s'adresser à Démosthène: Est-ce qu'à Paris, monsieur, on aime les femmes bel-esprit?--Ou aime les femmes qui ont assez d'intelligence pour apprécier la notre, répondit Démosthène avec fatuité.--Seulement assez pour cela? lui dit Thérèse d'un ton un peu railleur.» Il fut déconcerté; et, pour sortir d'embarras, il s'efforça de nouveau d'être très-aimable auprès de la jeune fille. Son amour-propre était en jeu; c'était, disait-on, la plus belle personne du département, et, quoiqu'elle eût à peine dix-huit ans, on la citait déjà pour son esprit. De prime abord occuper ce jeune coeur, s'en faire aimer, n'était-ce pas pour lui une preuve de supériorité dont il devait être fier? Un instant, dans la soirée de la veille, la coquetterie de madame Delvil l'avait attiré; mais quand il revit au grand jour ces grâces de trente ans auprès de la fraîche beauté de Thérèse, il s'accusa de mauvais goût.

D'ailleurs, le souvenir des charmes surannés de Léocadie le rendait plus disposé encore à la séduction de la jeunesse; il sentait qu'être aimé de Thérèse, après l'avoir été de la figurante, serait une éclatante réhabilitation nécessaire à son amour-propre. Dans cette situation d'âme, il ne s'occupa que de la jeune fille; madame Delvil en vieillissait de dépit. Après le déjeuner, elle se retira dans son appartement pour essayer d'une nouvelle toilette, pensant que celle du malin avait manqué son effet.--Thérèse passa dans la petite bibliothèque, Démosthène l'y suivit; elle lui parla de nouveau de Paris. Ils causèrent longtemps avec bonheur. La conversation de Démosthène empruntait un vif intérêt aux souvenirs de tout ce qu'il avait vu; celle de la jeune fille était naturellement enjouée, spirituelle et supérieure. Ils furent interrompus par le bruit d'une voiture qui s'approchait de l'habitation; Démosthène regarda par la fenêtre, et laissa échapper un cri de surprise et presque d'effroi. Dans cette voiture qui touchait à la bastide, il venait de reconnaître Léocadie!

V.

Il ferma brusquement la fenêtre, et donnant un tour de clef à la porte du cabinet, il se précipita aux genoux de Thérèse, «Mademoiselle, lui dit-il avec emphase, au nom du ciel, donnez-moi une preuve d'affection!» Presque épouvantée de cet étrange mouvement et de ton solennel, Thérèse se dirigea vers la porte, qu'elle allait ouvrir lorsque Démosthène s'écria avec plus d'instance: «Oh! de grâce, mademoiselle, ne craignez rien, mais écoutez-moi!--Et que faut-il que j'écoute? dit Thérèse en tremblant et en rougissant beaucoup.--Vous m'inspirez une respectueuse admiration, une irrésistible sympathie; eh bien! en échange de ces purs et vifs sentiments, accordez-moi un peu de confiance, un peu d'amitié.--Comment? répondit Thérèse.--En croyant ce que je vous dirai sur ce qui va se passer ici, et en ne cherchant pas à le pénétrer.--Et que va-t-il se passer? dit Thérèse avec une sorte de terreur.--Vous le saurez, s'écria Démosthène; mais consentez, à ne pas en être témoin: restez ici un quart d'heure à m'attendre.--C'est facile, répondit Thérèse en souriant: je suis restée souvent plusieurs heures volontairement enfermée. --Oh! merci.» s'écria Démosthène, qui reçut cette réponse comme un consentement. Et ouvrant la porte, il en ôta la clef et la referma à l'extérieur. «Quoi! prisonnière! s'écria Thérèse, mais je ne veux pas; ouvrez donc, monsieur.» Démosthène ne l'entendit point, la vois retentissante de Léocadie arrivait seule en ce moment jusqu'à lui: il se précipita pour conjurer l'orage. Cependant Thérèse s'était approchée de la fenêtre, et à travers des barres de fer qui la rendaient infranchissable, elle avait vu la voiture déboucher de l'avenue de la bastide et s'arrêter devant le perron. Une femme en descendit; Thérèse ne put distinguer qu'un mantelet noir et un voile vert. Cette femme était-elle jeune et belle, ou vieille et laide? l'esprit de la jeune fille se perdit en conjectures. Pour satisfaire sa curiosité, elle fut sur le point d'appeler. «Je veux la voir,» pensait-elle. Puis, après une réflexion, «Mais à quoi bon? ne m'a-t-il pas dit qu'il se sentait attiré vers moi par une irrésistible sympathie? c'est donc moi qu'il aime!

Cette femme, quelle qu'elle soit, il ne l'aime pas!» Cette pensée lui fut douce et elle se résigna à l'attente. L'obéissance et le, dévouement sont si faciles en amour! et en ce moment Thérèse; croyait sincèrement aimer Démosthène. Elle s'assit sur le bord! de la fenêtre, et se mit à rêver avec assez de calme.

VI.

«Démosthène! Démosthène! criait éperdument Léocadie en franchissant la porte du salon, où étaient alors réunis la veuve de l'avocat, sa fille et son gendre.--Que voulez-vous, madame? dit M. Armand en se levant ébahi.--Ce que je veux, répondit la figurante; l'ingrat n'est-il pas ici?» Et elle se mit à jouer au naturel une scène d'Ariane abandonnée. En ce moment Démosthène entra. L'indignation céda la place à l'humour dans le coeur de Léocadie, et s'élançant vers l'infidèle, elle l'étreignit à l'étouffer dans ses bras musculeux. Il se débattit quelques instants, et finit par se dégager. «Madame, dit-il d'un ton grave tout à fait plaisant, la plus grande preuve de tendresse que vous puissiez me donner, c'est de remonter dans votre voiture: je vous rejoindrai dans quelques minutes, je vous le jure, et je vous reconduirai à la ville; mais vous comprenez, bien, ajouta-t-il, que j'ai quelques explications préalables à donner à ma mère, à ma soeur» Et tout en parlant ainsi, il reconduisait la figurante vers la porte. «J'y consens, murmura-t-elle; mais si vous ne reparaissez pas dans dix inimités, je reviens.» A peine eut-elle disparu que la mère, la soeur et le beau-frère de Démosthène s'écrièrent à la fois: «Quelle est donc cette femme? que vient-elle faire ici?--Cette femme m'a beaucoup aimé, et elle ne peut vivre sans moi!--C'est en dehors de tout principe! s'écria l'excellente mère.--Mais cette femme est fort laide, objectèrent M. et madame Armand?--Elle a été fort belle, et c'est encore une de nos premières, tragédiennes.--Jésus Marie! s'écria l'honnête veuve scandalisée, je savais bien que Paris te perdrait.

--Soyez tranquille, ma mère, je n'épouserai jamais cette femme; mais je dois quelques égards à son dévouement à ses malheurs, à son talent je vais la reconduire à la ville, lui faire entendre raison et je vous reviens.» A ces mots il sortit, et, se dirigeant du côté de la petite de la petite bibliothèque, il aperçut Thérèse et s'approcha d'elle. «Je viens vous délivrer, lui dit-il en lui remettant la clef de la porte, qu'il avait fermée sur lui. Oh! merci, ajouta-t-il, de votre condescendance, et maintenant donnez-moi encore une preuve de bonté: ne m'accusez pas pendant ma courte absence; à mon retour je vous dirai tout. Cette femme, qui m'a suivi jusqu'ici, a été bien belle, bien séduisante puis elle ma tant aimé. Pour moi, Thérèse, ajouta-t-il d'une voix émue, avant de vous connaître, sais-je si j'ai aimé? Et sans attendre de réponse, il disparut. Tout en rejoignant avec humeur Léocadie, il se félicitait d'avoir pu la dérober du moins aux regards de madame Delvil et surtout à ceux de Thérèse. Si par malheur Thérèse l'avait vue, pensait-il, c'en était fait de mon prestige. Une telle héroïne m'aurait rendu bien ridicule, tandis qu'inconnue, son image agitera le coeur de la jeune fille et le tournera infailliblement vers moi. Tout en pensant ainsi, il se réjouissait de son habileté. Dans cette aventure, il songeait à mettre à couvert, non sa moralité, mais son amour-propre.

VII.

«Madame, dit-il d'une voix très-rude à la figurante, je ne comprends rien à votre équipée; je vous avais laissée à Paris dans une position avantageuse, et.....--Bien avantageuse, ni elle! interrompit Léocadie d'un ton naturellement aigri par les paroles de Démosthène; dès le premier soir, une cabale a interrompu mes débuts, et pour vous suivre, pour payer ma place à la diligence, j'ai été forcée de vendre mon mobilier.

--Quel folie! murmura Démosthène; et maintenant que voulez-vous? qu'espérez-vous faire, ici?--Ne plus vous quitter, et si vous me repoussez, faire un esclandre, vous afficher, faire renaître votre ingratitude à tout le pays, et enfin, si vous me refusez votre appui, je débuterai, pour gagner de quoi vivre, sur le grand théâtre de la ville.» Cette dernière menace épouvanta Démosthène; il n'avait plus d'illusion sur le talent de la figurante, et il sentait que si elle paraissait sur la scène locale, elle serait indubitablement sifflée. Alors comment aspirer désormais à la réputation d'homme irrésistible, qu'il ambitionnait d'acquérir en arrivant en province. Vue et jugée par toute la ville, Léocadie devenait une héroïne impossible; ce n'était plus qu'une grotesque Dulcinée. Pour conjurer cette redoutable alternative, Démosthène se décida à filer doux «Madame, lui dit-il, feignant d'être subitement attendri, je serais le plus ingrat des hommes si je n'étais profondément reconnaissant de la preuve d'amour que vous me donnez: mais cet amour me serait trop envié s'il venait à être connu. De grâce, Léocadie, consentez à mener ici une vie cachée; je vous verrai souvent, je ne serai occupé que de vous; mais je veux qu'on nous ignore. La province n'a pas les moeurs de Paris, et votre arrivée, qui m'a déjà follement compromis, dans ma famille, pourrait me perdre tout à fait en public. Soyons heureux, mais sans bruit» Tout en parlant ainsi, il prenait un air suppliant qui vainquit tout à fait la figurante. Ils arrivèrent à la ville, et, après avoir installé Léocadie dans un fort modeste logement, Démosthène s'empressa de prendre congé d'elle.

VIII

Son prompt retour à la bastide interrompit toutes les conjectures auxquelles s'étaient livrés, pendant son absence, les quatre femmes et M. Armand. La crainte qui préoccupait en ce moment l'excellente veuve était que son fils, entraîné par l'étrangère, n'eût pris la fuite avec elle et ne reparut plus. «Mais elle est donc bien belle, cette Parisienne?» demanda aigrement madame Delvil, qui, ainsi que Thérèse, venait d'entendre avec une vive curiosité le récit du cette aventure.--Pas le moins du monde, répondirent d'un ton convaincu M. et madame Armand.--Je m'en doutais, répliqua madame Delvil. Ces messieurs, si difficiles en province, sont fort accommodants à Paris, on l'on ne prend pas garde à eux.--Mais cette femme peut avoir les séductions de l'esprit? objecta timidement Thérèse.» Et en se hasardant à prononcer ces paroles, elle rougit beaucoup, «Oui, sans doute, dit la bonne mère, des séductions diaboliques; c'est une femme de théâtre!» A ces mois, Thérèse baissa la tête et devint fort triste. Ainsi Démosthène n'était pas l'homme studieux et distingué qu'elle avait cru d'abord trouver; il n'aimait pas la littérature, et la poésie n'était pas l'élévation naturelle de son esprit; il ne devait l'apparence de ces nobles goûts qu'à sa liaison avec une femme de théâtre: cette réflexion fut un premier désenchantement.

En arrivant, Démosthène, qui avait étudié son rôle, embrassa cordialement sa mère, serra la main de sa soeur, fit un salut gracieux à madame Delvil, et sourit à Thérèse avec mélancolie. «Oublions ce qui vient de se passer, dit-il à sa mère d'un ton sérieux. Cette femme a commis une action extravagante en venant ici; c'est un sentiment irrésistible qui l'a poussée, le même sentiment la décide à présent à la résignation, à l'obéissance; dans peu de jours elle aura pour jamais quitté la France.--Pauvre victime! murmura d'un air railleur madame Delvil.--Pauvre femme! pensa tristement Thérèse; il l'a aimée, il ne l'aime plus et il la chasse. Démosthène ne lui paraissait pas encore ridicule, mais elle commençait à pénétrer qu'il était fort personnel. Pour lui, impatient de se réhabiliter dans son esprit, il lui dit avec instance à voix basse: «Pardonnez-moi d'avoir pensé que j'avais aimé avant de vous avoir vue, ce n'était là qu'une illusion; d'hier seulement j'ai connu l'amour.»

A ces paroles, qui ressemblaient à l'aveu d'un sentiment réel, Thérèse se troubla, garda le silence; puis, après quelques instants de recueillement, elle se retira dans sa chambre. Elle aimait Démosthène! oui, en vérité, elle l'aimait!... et qu'on ne la juge pas trop sotte d'après ce ridicule sentiment, elle comprenait instinctivement ce que c'était qu'un homme vraiment supérieur, mais comme elle n'en avait jamais rencontré autour d'elle, elle crut un instant que Démosthène allait prendre la place de cet idéal dont il n'était qu'une bouffonne parodie.

Ainsi qu'il l'avait prévu, l'arrivée subite de Léocadie avait surexcité le sentiment naissant de la jeune fille. La curiosité, la jalousie, l'amour, le dédain, luttaient dans son coeur et lui présentaient Démosthène sous les traits d'un héros de roman.

Le jour suivant, dès le matin, madame Delvil quitta la bastide; elle avait hâte de se retrouver à la ville pour raconter à toutes ses connaissances l'aventure de la veille; elle espérait se venger de Démosthène en le ridiculisant; elle n'y réussit qu'à demi. Malgré ses attestations, très-peu voulurent croire à la laideur de la figurante. Pour le plus grand nombre, ce fut une mystérieuse beauté; ou s'en préoccupa beaucoup. Les hommes envièrent Démosthène; les femmes rêvèrent à lui, et la pauvre Léocadie, retirée dans sa mansarde, ne se douta pas qu'elle avait agité pendant un mois les imaginations oisives d'une grande ville de province.

Démosthène, retenu à la bastide par ses affaires de famille, écrivit à la figurante des lettres fort tendres pour conjurer un nouvel éclat; il conquit ainsi quelques jours de liberté. Il les employa à exalter dans l'âme de Thérèse le penchant qu'elle éprouvait pour lui; la solitude et la poésie lui furent de puissants auxiliaires. Il s'occupait aussi à égler avec sa mère et sa sieur le partage de l'héritage de son père, et parfois, il montrait alors involontairement à la pénétrante intelligence de Thérèse un coeur sec, intéressé et vulgaire. Souvent sa séduction fut prête à s'évanouir; mais il lui suffisait, pour remettre la jeune fille sons le charme, de quelques beaux vers lus ensemble. Cependant le moment approchait où Démosthène devait faire ses premières armes dans ce barreau, veuf encore de l'éloquence de son père. Il était attendu à la ville, il s'y rendit avec sa mère, tandis que sa soeur et Thérèse devaient finir à la bastide la saison d'automne. Cette décision convint à la jeune fille; elle, désirait l'isolement pour s'y recueillir et mieux pénétrer le sentiment qu'elle éprouvait. Avant de la quitter, Démosthène, attendri, se déclara positivement: il lui promit un prompt retour, puis une éternelle réunion. Thérèse l'arrêta... «Avant de nous engager, dit-elle, il faut réciproquement nous bien connaître.»

Un mois suffit à Démosthène pour accaparer tous les plaideurs de sa province, enchanter par sa faconde tous les membres de la cour royale, être le point de mire de toutes les héritières à marier et de toutes les coquettes en renom de la ville; il devint l'homme à la mode de son département. Son amour-propre trônait sur des roses. Mais de toutes ses satisfactions, la plus douce, la plus complète, était d'avoir pu se faire aimer de cette jeune fille si belle, si intelligente, si admirée, lui en définitive déjà vieux, laid, médiocre. Thérèse était de plus un fort riche parti.

Pour couronner sa destinée par un tel mariage, Démosthène songea d'abord à se débarrasser à jamais de la figurante. Une occasion se présenta, il la saisit brusquement. Un directeur de spectacle recrutait dans la ville une troupe tragique pour les États-Unis; heureux d'obliger Démosthène, dont il était le débiteur, il y incorpora Léocadie. Elle pleura, s'indigna, résista d'abord, puis finit par signer son engagement, et bon gré mal gré elle fut embarquée sur un navire qui mettait à la voile.

Sur ce même élément qui l'entraînait au loin, glissait un autre vaisseau porteur d'une autre fortune. Pour en finir avec cette métaphore banale, disons simplement que M. Armand, frère de Thérèse, avait aventuré dans une opération commerciale d'outre-mer la fortune de sa soeur, qu'il gérait comme tuteur. Le vaisseau fit naufrage, et la dot entière de Thérèse fut perdue. Tandis que ce sinistre s'accomplissait dans la solitude de l'Océan, Thérèse, ignorante et insoucieuse de sa fortune, passait à la compagne ces beaux jours d'une attente agitée, si pleine de tourments et de douceur, ces jours d'illusions naïves qui passent si vite et ne reviennent jamais. Elle voyait souvent Démosthène; il lui paraissait tendre, généreux, éloquent; elle le jugeait souvent ainsi lorsqu'il n'était plus là, car alors l'idéal reprenait la place de la réalité incomplète. Si parfois Démosthène manquait à la visite promise, Thérèse, éprouvait une morne tristesse; cette femme inconnue, qui avait suivi Démosthène en province, le retenait sans doute! Ainsi la pauvre figurante exilée était devenue, sans s'en douter, l'objet de la pudique jalousie de la jeune fille.

Un jour Démosthène était attendu à la bastide, il n'arriva pas. M. Armand lui-même, qui venait chaque soir, ne parut point. L'inquiétude de Thérèse était extrême; elle n'osait pourtant en faire l'aveu à sa belle-soeur. Le lendemain, M. Armand arriva suivant son habitude, mais il était seul et fort agité. En voyant son trouble, Thérèse, qui ne pensait qu'à Démosthène, s'écria:» Lui serait-il arrivé quelque malheur?--C'est à moi, c'est à nous, ma soeur, répondit M. Armand, qu'il est arrivé un malheur irréparable; et tout en larmes il se jeta dans les bras de sa soeur.--Mais que se passe-t-il donc, dit-elle avec effroi?

--Votre fortune et la mienne sont ruinées. J'ai aventuré votre dot, je l'ai perdue; je suis bien coupable, ma soeur.» Les traits de M. Armand exprimaient un profond désespoir. Thérèse prit la main du son frère, et lui dit avec un divin sourire: «Je craignais un malheur plus grand; je craignais la mort d'un parent, d'un ami, d'une personne qui nous est bien chère. Notre fortune est perdue; dites-vous? du moins cette campagne reste à votre femme: j'y passerai heureuse ma vie avec vous.--Et avec un autre, j'espère, dit madame Armand, attendrie de la résiliation de la jeune fille.

--Mais si cet autre ne venait pas? murmura M. Armand d'un air sombre.--Il viendra, s'écria joyeusement Thérèse en entourant son frère de ses bras; il viendra, il est trop fier, trop généreux. Il m'aime trop pour ne pas venir.» Et en répétant ces mots qui trahissaient son amour, elle était radieuse.

Cependant huit jours s'écoulèrent et Démosthène ne parut point. Il écrivit un court billet à sa soeur pour s'excuser: une affaire des plus importantes le retenait, disait-il, à la ville; il ajoutait un froid souvenir pour Thérèse. D'abord elle crut faire un rêve douloureux; mais quinze jours s'écoulèrent ainsi, il ne revenait pas, il n'écrivait plus; elle questionnait son frère. Sans doute, cette femme, cette actrice brillante était la cause de son oubli? M. Armand ne répondait point, il craignait d'accroître sa douleur en lui disant la vérité.

Un jour madame Armand reçut une lettre; Thérèse reconnut l'écriture de Démosthène: «Montrez-moi cette lettre, dit-elle vivement. Sa belle-soeur la lui remit sans l'avoir lue. Thérèse pâlit beaucoup en la parcourant; puis, sans proférer une parole, elle sortit du salon. Dans cette lettre, Démosthène annonçait son mariage à sa soeur; il épousait, lui disait-il, une riche héritière d'origine belge, point belle, mais suffisamment agréable; d'un esprit ordinaire, mais d'une grande raison, ce qui vaut bien mieux en mariage... Puis il ajoutait, comme faisant allusion à Thérèse: Une espérance plus brillante et plus chère m'avait un instant séduit... j'ai cru sagement devoir en faire le sacrifice, il m'en a coûté... «Misérable!...» s'écria M. Armand après avoir lu cette lettre. Quant à Thérèse, elle avait disparu; où était-elle? Il la chercha dans le jardin, et ne l'y trouvant point, il se dirigea sur les bords de la mer; il l'aperçut debout sur le rivage, pâle, immobile, le visage couvert de larmes. Cette horrible pensée le frappa, et d'un bond il s'élança sur le sable mouvant et saisit Thérèse par ses vêtements. «Si je voulais mourir, dit-elle impérieusement et d'un air égare, auriez-vous le droit de m'en empêcher?» Quoiqu'il fût profondément affligé, M. Armand, qui avait un esprit juste et une vive pénétration, affecta une grande hilarité, et laissa échapper un bruyant éclat de rire. Oh! mon frère, vous m'insultez! dit la jeune fille avec une explosion de sanglots!--Non, ma soeur, c'est de lui que je ris, dit-il, et il y bien de quoi, j'espère, en effet, concevez-vous une plus plaisante pasquinade? hier il vous adore! et aujourd'hui il en épouse une autre, passe une votre dot est perdue; cela mérite-t-il autre chose que la dérision et le mépris?--A ces mots, Thérèse parut, sortir d'un songe; les paroles de son frère dépouillèrent de tout prestige celui qu'elle avait cru aimer, elle le vit tel qu'il était; elle eut honte de son amour: la guérison fut rapide et complète. «Pour vous prouver ma force d'âme, dit-elle à son frère, je veux assister à ce mariage, taquiner le futur de ma présence, l'insulter de ma gaieté franche et réelle, je vous assure, car elle ne sera point causée par le dépit, mais par la satisfaction vraie de ne m'être pas liée pour toujours à une âme aussi commune.»

Huit jours après, riante et parée, Thérèse assistait au mariage de Démosthène. La mariée était richement laide, comme le sont par une grâce presque toutes les héritières. Thérèse, sans dot attirait tous les regards. Parmi les conviés se trouvait par hasard un homme supérieur qui passait dans le département; il vit Thérèse, l'aima, l'obtint en mariage et l'emmena à Paris. Avant de quitter sa ville natale, Thérèse, qui, par une clairvoyance soudaine, avait pénétré la pauvreté du coeur de Démosthène, voulut aussi se faire une idée réelle de la valeur de son esprit. Il devait plaider dans une grande affaire; ses partisans exaltaient à l'avance son éloquence. Thérèse assista à l'audience. Il s'agissait d'une cause fort tragique; Démosthène fut ampoulé, froidement chaleureux, faussement attendri, d'une sensibilité et d'une éloquence factices; Thérèse ne put s'empêcher de rire aux éclats. Elle croyait assister, non à l'exposition d'un drame sanglant, mais à sa parodie. Pauvre coeur! pauvre esprit, pensa Thérèse; et elle partit heureuse.

Plusieurs années s'étaient écoulées; Thérèse était devenue une des plus belles et des plus spirituelles jeunes femmes de Paris. Un soir, elle était à l'Opéra avec son mari; un de ses compatriotes entra dans sa loge: «Madame, lui dit-il, il y a ici une de nos anciennes connaissances.--Il fallait nous l'amener, répondit Thérèse avec un sourire aimable.--Je l'ai tenté, mais il n'a pas osé se présenter à vous.--Mais de qui parlez-vous donc? ajouta-t-elle.--De Démosthène!» Elle cacha son hilarité derrière son éventail. «Voyons, montrez-le-moi; où est-il placé?» L'interlocuteur de Thérèse lui indiqua du geste un petit homme assis dans une stalle de balcon: sa taille était voûtée, son front ridé, ses cheveux blancs; il portait des lunettes d'or. «Et quand je pense que ce fut là ma première passion, dit gaiement Thérèse.--Ceci demande une explication, répliqua son mari en riant.--Oh! vous l'aurez, mon ami, et dès ce soir; cette histoire vous amusera,--Il paraît que c'est le moment des reconnaissances et des désenchantements, ajouta son compatriote, qui comprenait à demi. Je juge que Démosthène vous semble vieilli et fort laid, Eh bien! à son tour, il vient de retrouver ici une personne qui lui avait jadis tourné la tête, et qui aujourd'hui... --J'espère que ce n'est pas moi, interrompit Thérèse avec un sourire d'honnête coquetterie.--Oh! non, madame, ce n'est pas vous, mais regardez:» et il désigna à Thérèse une grosse femme au teint couperosé, aux cheveux grisonnants couverts d'un simple bonnet, et qui, en ce montent, entrouvrait la porte de la loge voisine et offrait un petit banc à une daine qui venait d'entrer. «Que voulez-vous dire? Qui est cette femme?--C'est l'ancienne héroïne de Démosthène, celle qui a tenu en émoi durant un an notre ville de province, la grande Tragédienne qui n'a jamais été qu'une figurante, et qui est aujourd'hui ouvreuse de loges.--Pauvre femme! murmura Thérèse presque avec tristesse; et lui si riche, il ne songe pas à lui faire un peu de bien?--Il ne songe qu'à être député, et il le sera infailliblement l'année prochaine--Et dire que c'est à cette femme qu'il devra d'avoir été orateur,» ajouta Thérèse.

Depuis ce jour, chaque fois que Thérèse va à l'Opéra, elle cherche du regard la grosse Léocadie, et lorsque celle-ci lui offre un petit banc, elle glisse généreusement dans sa main une pièce d'argent; puis par fois en la considérant, elle se prend à sourire en pensant que cette pauvre femme lui a, sans s'en douter, fait connaître, dans ses plus belles années, ce sentiment âcre et profond: la jalousie!--O! destin! Louise Colet.

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