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L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843

Petits Poèmes du Nord.

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LA PENSÉE.

Quelquefois la pensée dort tandis que la parole, dont elle est l'amie ou le guide inséparable, se hasarde imprudemment, et s'avance seule: sa démarche parait d'abord assurée, parce que, habituée à se soutenir sur sa compagne, elle peut ainsi faire quelques pas sans elle; mais bientôt elle chancelle, et tombe étourdie; alors la pensée se réveille, elle court après la parole, la rejoint, la relève, la raffermit, la soutient, puis elle voltige autour d'elle, la devance, et lui dit avec un doux sourire: Ma soeur, me voici.

LE JOUR DE NAISSANCE.

Hélas! est-ce donc un jour de fête que celui qui voit finir une année, et le Temps ravir à l'homme une part de son avenir? Oh non, ne célébrez pas cette journée, elle est trop triste; ou bien il faudrait le faire avec des pleurs et des habits de deuil.

Hier, j'étais plus jeune, et je voyais avec douleur arriver ce moment, cette transition singulière qui me donne un autre âge, et me fait faire ce grand pas d'une année vers la mort, vers cet autre moment on l'on tombe du temps passé dans l'éternité.

Et je me croyais si jeune encore, il y a peu de jours: j'étais si insouciant de la vie, de mes pensées et de mon avenir; et, aujourd'hui, dans ce jour de fête, je vois qu'elle s'éloigne, la jeunesse, qu'elle emporte ce temps qui n'est plus, et ne me laisse que l'avenir incertain.

Dans ce jour de fête, j'appelle à moi ma pensée, et lui dis: Vole auprès des souvenirs de ma jeunesse, ramène-les moi; mais je les revois sans plaisir, car ma pensée revient triste, et ses ailes ne sont chargées que de chagrins.

Comme l'abeille, lorsqu'elle sort de sa niche avec le soleil, elle va au loin baiser les fleurs; mais l'ouragan terrible accourt, la pluie et le sable tombent et s'élèvent, tournent autour d'elle, enveloppent les sucs recueillis, et les empoisonnent d'un mélange impur; et la pauvrette revient attristée dans son palais de cire.

Hélas! ce jour de fête m'apporte une mélancolie qui me tue; je ne sais pourquoi je voudrais une horrible rencontre dans cette journée; il serait étrange que le jour de ma naissance fût celui de ma mort: cela accourcirait ma vie, mes pensées et aussi mon épitaphe.

On y lirait: Il est né et mort le 11 de mai: c'est un beau mois pour naître et pour mourir, diraient-ils en y jetant les yeux. Mais ce mois est souvent triste comme la pensée: et, aujourd'hui, il fête mon anniversaire avec un vent glacé, un ciel obscur et des nuages de plomb qui ne laissent pas voir le soleil.

UN SIÈCLE.

Dieu détache un siècle du trésor infini de l'éternité, et il le jette au monde pour que le monde ait le Temps.

Le siècle, ainsi échappé des mains de Jehovah, marche pendant cent années dans l'univers, et quand il a terminé sa course, il va se réunir à ses frères qui ne sont plus.

Un autre le suit, qui le remplace, qui vit aussi de cette vie égale et mesurée, et il court aussi s'abîmer dans le passé.

Chacun emporte avec soi ou les trésors d'une grande gloire, ou le poids d'un oubli profond.

Celui-là est le siècle de Charlemagne, cet autre celui de Napoléon, d'autres sont des siècles d'ignorance et de misère.

Quand ils ont ainsi vécu, ils se réunissent tous dans un antique palais, et, se tenant par la main, ils forment une longue chaîne, et ils dansent.

Quelquefois ces fantômes centenaires s'assoient autour d'un foyer, comme de graves vieillards, et ils se racontent leur vie.

LA COMÈTE.

Regardez-la marcher dans ses écarts, cette comète insensée, qui ne vit pas dans les limites que mesure au monde le doigt de Dieu.

On dirait une folle qui traverse les champs loin des routes, qui, les cheveux épars, court sans but et sans pensée, pousse des cris, et laisse flotter derrière elle ses vêtements.

Ainsi cette planète vagabonde vole brûlante dans l'espace; sa chevelure enflammée se développe derrière elle... mais elle est terrible dans ses pas irréguliers.

Les autres globes la voient approcher avec effroi, et voudraient reculer devant elle, mais la règle les retient. Elle passe dédaigneuse auprès d'eux, et ne les touche point... Ils respirent quand elle n'est plus là.

Ou bien, aveugle et furieuse, elle court d'une ligne droite sur un monde; elle le brise en mille éclats, qui rejaillissent dans l'espace, et forment peut-être de nouveaux globes, qui se façonnent au milieu de leurs atmosphères nouvelles.

Ou bien, elle les brûle, elle les entraîne dans ses cheveux de feu; ils s'y mêlent et ne peuvent plus s'en dégager; et les êtres des différents mondes les cherchent dans les cieux et ne les y trouvent plus.

Et quelquefois encore, par un autre caprice, elle recommence avec une bizarre régularité cette immense ellipse qu'elle avait décrite; oubliée pendant des siècles, elle reparaît et sème de nouvelles terreurs.

Et cependant elle traîne peut-être avec elle des myriades d'êtres inconnus qui l'habitent et vivent sur elle, qui pleurent sans cesse ses écarts, volent éperdus avec elle, et sillonnent sans cesse l'étendue.

Enfin, Dieu parle! ce globe rebelle à ses volontés l'importune, il ne trouve plus grâce devant lui; Dieu lui assigne aussi une place dans ses desseins, et l'enchaîne dans le grand ordre; ou bien, pour la punir, il la brise, l'efface, et elle disparaît.

(La suite à un autre numéro.)

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