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L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843

Troubles en Irlande.

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(Voir page 225.)

Dans un précédent numéro, nous avons tracé à grands traits l'histoire du mouvement politique en Irlande; nous avons rappelé ses souffrances séculaires, ses révoltes, ses lents et tardifs succès. Après la victoire momentanée des volontaires, victoire qui rétablit l'indépendance absolue du Parlement national, nous avons vu l'Angleterre, irritée d'un appel fait par les Irlandais aux armes françaises, détruire tout à fait, en 1800, l'individualité politique de ce malheureux pays, et le réduire à l'état de simple province. Vers 1810, l'Association Catholique apparaît; bientôt O'Connell en prend la direction, l'agitation constitutionnelle s'organise, et une ère nouvelle s'ouvre pour ce peuple d'opprimés. Il nous reste aujourd'hui à bien définir le caractère du mouvement qui se manifeste en Irlande, à comprendre toute l'étendue du rôle que le libérateur y joue, et l'avenir qui semble réservé à cette sainte cause de la justice et de l'humanité.

Un fait dont il faut bien se pénétrer avant tout, c'est que la révolte jusqu'ici pacifique des Irlandais, fondée sur les griefs les plus graves et en vue de réprimer les iniquités les plus criantes, est cependant beaucoup plus économique, si l'on peut parler de la sorte, que politique. Elle ne ressemble en rien, par exemple, à notre grande révolution de 89, qui, armant en quelque façon la philosophie de tout un siècle et poussant tout un corps de doctrines bien arrêtées et au renversement d'une société vieillie, réclamait avant tout les droits de la liberté, de la dignité humaine et l'indépendance des nations. Dans la querelle des Irlandais, l'humanité, l'égalité sont sans doute intéressées: c'est le privilège de ces grandes choses d'être froissées par toutes les injustices, de quelque nature qu'elles soient: mais, au fond, l'horizon de la révolution irlandaise est beaucoup plus borné. Son principe, sa vie, son âme, c'est la haine que le tenancier a conçue contre l'exploitation sans frein dont il est l'objet de la part du propriétaire. Ce quelle demande surtout, c'est la fixité légale de la tenure ou du montant des baux. Le «législateur de minuit,» las de n'obtenir par les vengeances isolées «aucun remède aux extorsions qui l'accablent, veut enfin que son droit soit reconnu par le législateur de midi, et on peut voir combien, dans la proclamation au peuple d'Irlande, ce grief est compté, et combien on pèse les moyens de le redresser. Ajoutez à cela l'exaltation de l'orgueil national, qui se relève justement sous les fourches caudines que voulaient lui imposer les torys, et qui se complaît dans l'idée d'un parlement autochtone la conviction religieuse trop longtemps dédaignée et comprimée, et qui veut enfin prendre son rang à côté des croyance qui l'ont jadis traitée en vaincue, et vous aurez tous les éléments de I agitation irlandaise. Mais le moteur principal est toujours dans les ressentiments légitimes de tenancier écrasé par le propriétaire, et si l'Angleterre, dégoûtée de son odieuse politique, consentait à satisfaire sur ce point, et en ce qui touche la question religieuse, au programme dressé par O'Connell, peut-être verrait-on tomber de beaucoup l'enthousiasme qui éclate en faveur de la révocation de l'union. Évidemment le rappel n'est pour les Irlandais qu'un moyen, un moyen désespéré d'obtenir justice, et ce n'est que parce qu'ils voient qu'il leur est impossible de rien arracher à leurs oppresseurs, qu'ils veulent être les instruments de leur propre réformation. Ce caractère de la révolution permanente d'Irlande, de consister très-faiblement dans les préoccupations politiques, est la cause la plus énergique de sa ténacité à la fois et de sa lenteur. Lorsqu'une révolution porte dans ses flancs un grand système philosophique, si par malheur elle est refoulée par la force brutale, la marche de l'humanité en est retardée pour des siècles. Les idées anciennes perdent beaucoup de leur prestige sur l'imagination des hommes, le doute les y mine peu à peu, et pour qu'elles triomphent, il faut qu'elles emportent la place d'assaut. Au contraire, quand une révolte n'est excitée que par une iniquité toujours poignante, et qui fait saigner journellement les coeurs, rien ne la déracine. On l'étouffe, elle renaît; on l'endort, elle se réveille; et toujours, comme celle d'Irlande, au moment où on la croit à jamais ensevelie, elle revient, comme un spectre, faire pâlir les oppresseurs.

On ne doit pas oublier d'ailleurs qu'une révolution politique en Irlande ne serait pas, eu égard à la patience habituelle des nations, d'une nécessité bien urgente. Depuis l'émancipation des catholiques, obtenue en 1829 par les efforts et l'éloquence de Daniel O'Connell, la liberté civile et la liberté politique sont assises dans ce pays sur des bases assez larges.

Nous serions mal venu à trouver les Irlandais retardés sous ce rapport, car ils jouissent de droits beaucoup plus étendus, beaucoup plus démocratiques que les nôtres. La liberté de la presse la plus entière, le droit d'association dans toute son étendue, sont des bienfaits dont ils profitent sans entraves et dont nous sommes privés. Et, comme nous l'avons déjà fait remarquer, ce n'est pas un des caractères les moins bizarres de la tyrannie anglaise que cette facilité imprudente à donner les droits les plus avancés à ceux qu'elle opprime avec le plus de fureur, et à relever pour ainsi dire d'une main ceux qu'elle abat et qu'elle foule de l'autre. Aujourd'hui, ses ministres, inspirés par la peur, veulent déclarer les meetings illégaux, mais le meeting poursuit sa route, sûr de sa légalité réelle, et de sa légalité dans l'opinion. Quoi qu'il en soit, et telle qu'elle est constituée, l'agitation irlandaise n'offre pas moins un des plus nobles spectacles qui aient échauffé le coeur des hommes. Elle ne demande que la justice, et jusqu'au dernier moment, elle répugne à ces moyens violents qui compromettent souvent même les justes causes. Ce peuple tout entier, et à sa tête un vieillard, un homme qui, après avoir blanchi dans la défense des intérêts de sa patrie, trouve encore, à soixante-douze ans, toute l'énergie nécessaire pour amener enfin l'iniquité au pied du mur et lui faire rendre gorge; ce peuple et ce vieillard renouvellent les plus beaux siècles de l'histoire, et les vertus des temps héroïques se mêlent en eux à la douceur des âges avancés de la civilisation. Si cette lutte sublime du droit dégénère en combat, malheur à gens qui, après l'avoir provoqué par leur tyrannie, l'accepteraient encore, ce combat impie, dans l'espoir que la fortune les seconderait. Que l'Angleterre ne s'imagine pas jouer là le grand rôle; la conduite de son gouvernement ne répond ni aux lumières ni aux intérêts du pays. Tant qu'elle gardera à sa tête des hommes qui, comme lord Lyndhurst, ont jadis prononcé en plein parlement ces paroles sauvages: «Que parle-t-on de justice pour l'Irlande? les Irlandais nous sont étrangers par le sang, la langue et la religion,» comme si c'était là un motif de déni de justice. Tant que les torys, dont lord Lyndhurst est le fidèle organe, et qui croient comme lui que les antipathies de race justifient tous les crimes, resteront au pouvoir, l'Angleterre prouvera une fois de plus que cette piété chrétienne, dont elle se targue avec tant d'emphase, n'est chez elle le plus souvent qu'un vain mot, qu'une parade effrontée, car il n'est pas chrétien le peuple qui met un peuple-frère hors la loi commune des hommes et des nations.

Une vue de la ville de Cork, en Irlande.

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Dans ces derniers événements, O'Connell s'est montré admirable de tact, de mesure, et jamais son éloquence n'avait été plus variée, plus populaire, plus émouvante, que dans les nombreux discours qu'il adresse aux repealers. Génie tout de sagacité, d'énergie et de prudence, plus subtil peut-être que profond, plus robuste qu'élevé, il convient merveilleusement à la tâche qu'il s'est imposée. Véritable incarnation de l'Irlande, il ne pense, il n'agit, il ne vit que pour elle, chacune de ses pulsations exprime une pulsation de sa chère patrie, et le centaure antique n'était pas plus étroitement uni à son cheval que ne l'est cet homme à ce pays, A ce moment solennel où il sent bien que va se jouer la fortune de sa patrie, il est là, le noble joueur, l'oeil fixé sur ces dés qui vont décider de la destinée de huit millions d'hommes, et rien ne le détourne de cette préoccupation; point d'utopies ambitieuses, point de vues trop hautaines pour le temps, non rien que le praticable, l'immédiat; rien que des pas sur la terre, au lieu d'un essor plus vaste dans les nuages. Nous avons déjà dit quelques mots du programme qu'O'Connell a proposé à l'Irlande; nous allons en donner ici les principaux extraits:

«Au peuple d'Irlande

«Nous sommes arrivés à une conjoncture de la plus grande et de la plus vitale importance; cette conjoncture, si nous en profitons avec sagesse et prudence, doit tendre à des mesures très-utiles aux droits politiques ainsi qu'à la prospérité commerciale, manufacturière et agricole de l'Irlande, et avant tout au rétablissement de notre gouvernement local, unique moyen d'obtenir les bénédictions que nous venons d'énumérer.

«Il importe tout d'abord et par-dessus tout que nous nous entendions parfaitement les uns les autres, qu' il n'y ait pas déception d'un côté et de l'autre désunion. Il est du devoir des repealers, avec la plus vive sincérité et la plus parfaite candeur, de définir tous les objets qu'ils ont en vue pour le mouvement du repeal, et d'indiquer autant que possible la manière dont on pourra le mieux atteindre ces objets. Voici douc nos objets; le rétablissent d'un parlement distinct et local de l'Irlande; le rétablissement de l'indépendance judiciaire de l'Irlande.

«Le premier de ces objets comprendrait nécessairement l'adoption de toutes les lois qui devraient être en vigueur sur le territoire de l'Irlande, par le souverain avec le concours des lords et des communes d'Irlande, et à l'exclusion rigoureuse de toute autre législature qui n'interviendrait plus dans des affaires rigoureusement et purement irlandaises. Le deuxième objet comprendrait nécessairement la décision définitive de toutes les questions en litige par les tribunaux irlandais siégeant en Irlande, à l'exclusion complète de toute espèce d'appel par-devant les tribunaux d'Angleterre.

«Il faut convenir que le simple établissement de notre ancien parlement ne conviendrait pas à l'esprit de réforme populaire qui s'est mêlé aux institutions anglaises depuis l'adoption du statut de l'Union. Il faudra dès lors une nouvelle distribution du nombre des membres et une modification des districts qui enverront des représentants à la Chambre des Communes irlandaises. A ce sujet, l'association du repeal a déjà publié un projet de réorganisation de cette Chambre. Il doit être toutefois bien entendu qu'aucune partie des repealers n'a en ni ne prétend avoir le droit de dicter le plan comme définitif ou concluant. Il subira toute altération, tout amendement, toute modification ou même un rejet total dans le but de substituer un plan meilleur et préférable, si l'on en désigne un. Nous invitons volontiers tous les hommes sages, fermes et non révolutionnaires à discuter le principe et les détails de notre plan. Ce que nous voulons, c'est obtenir une Chambre des Communes irlandaises représentant l'intelligence, l'intégrité, la sagesse fertile et délibérée et le pur patriotisme irlandais. A cet effet nous croyons nécessaire que la base de la franchise électorale soit aussi large que possible. Nous appelons l'attention sur le plan du suffrage des tenanciers, et nous invitons à s'expliquer ceux qui trouvent ce suffrage trop limité aussi bien que ceux qui le trouvent trop étendu.»

Après quelques considérations très-nobles, mais, comme il est naturel en pareille matière, très-peu concluantes pour prouver qu'il n'y a rien à craindre pour les protestants de la suprématie catholique, il arrive au grand grief de la révolution irlandaise, à la plaie la plus envenimée de cette terre si belle et si infortunée:

«La deuxième objection contre le repeal tient à ce que la classe des propriétaires fonciers s'alarme des doctrines relatives à la fixité de la redevance. Cette question mérite la plus grande attention, et c'est un sujet qui ne devra être traité par la législature qu'avec une extrême réserve. Nous sollicitons à ce sujet l'assistance de tous les propriétaires, et notre but en faisant cet appel aux lumières de toutes les classes, c'est de nous entourer de tous les renseignements possibles pour triompher des difficultés attachées à une question si colossale. Le grand objet, c'est de combiner autant que faire se pourra les droits des propriétaires fonciers avec leurs devoirs vis-à-vis des tenanciers. Il a été fait à cet égard un important essai en Prusse, et cet essai a eu lieu avec succès. D'un côté, rien ne pourrait être plus préjudiciable à la prospérité de la nation irlandaise que de paralyser la disposition naturelle des hommes à posséder la richesse sous la forme la plus agréable, celle de la propriété foncière. D'un autre côté il est impossible, eu égard à la sûreté des personnes et de la propriété en Irlande, que les relations entre le propriétaire et le tenancier continuent dans leur état actuel.

«Les journaux nous annoncent que 170 familles viennent d'être renvoyées sans asile, par un seul noble, lord Lorton, de ses domaines, sur trois paroisses. Il faut remarquer qu'il y a aussi ce qu'on appelle les droits du propriétaire, se composant principalement d'une masse de statuts légaux, statuts adoptés par les classes de propriétaires fonciers dans des vues d'intérêt privé. Les repealers veulent rendre une loi qui supprimera en partie le statut légal qui favorise le propriétaire, mais de manière à lui donner les moyens nécessaires et complets de toucher un revenu équivalent à la valeur réelle de la terre, déduction faite de la part naturelle et légitime du tenancier dans les produits. On veut rendre un bail nécessaire pour toute opération entre le propriétaire et le fermier, et donner toute faveur à ce dernier pour les améliorations précieuses et durables..... Nous espérons que la plupart des propriétaires nous aideront à rédiger ce projet de loi, qui, tout en respectant les justes droits des propriétaires, assurent les droits du tenancier, dont les travaux améliorent le sol.»

Cour intérieure du château de Dublin.--Préparatifs militaires.

Illustration from L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843

Rien ne peint mieux que ce document le véritable génie et le vrai caractère du rôle d'O'Connell. Tout autre que lui, peut-être, à la tête de millions d'hommes dont il se fait suivre, s'enivrerait de la grandeur de sa mission, se l'exagérerait pour ainsi dire à lui-même, et voudrait se servir de sa puissance pour tenter la réalisation des plus hautes théories démocratiques. Il n'en est point ainsi d'O'Connell; il est tribun et il n'est point démocrate. Catholique et monarchique, il ne fait que copier l'Angleterre dans le système de libertés qu'il veut donner à sa patrie,» et il serait presque choquant, pour un enthousiaste, de voir avec quelle tiédeur il parle de la malheureuse situation des tenanciers en Irlande, quelle reconnaissance explicite il accorde aux droits abusifs des propriétaires, si cette tiédeur apparente n'était la voie la plus habile pour arriver à la répression des abus, et si, sous cette modération du langage, on ne sentait que cette question si colossale, comme il l'appelle, le pénètre et l'émeut profondément.

Hôtel des Postes à Dublin

Illustration from L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843

Aussi de quel amour l'Irlande n'embrasse-t-elle pas dans O'Connell son intelligence, son coeur, sa volonté. A Cork, on dresse des arcs de triomphe au littérateur, on le salue d'acclamations mille fois répétées, on se presse pour jouir de sa présence, et quand on ne peut l'entendre, on est encore satisfait de le voir parler. A Kilkenny, mêmes triomphes, mêmes festins populaires, même verve satirique, même éloquence pénétrante chez O'Connell. Toutefois, on ne peut suivre sans une profonde inquiétude cette agitation de tout un peuple si noble, si imposant, mais jusqu'à cette heure assez stérile en résultats immédiats. Il ne s'agit pas seulement de savoir si l'Angleterre osera, infâme et imprudente à la fois, réprimer par les armes cette insurrection pacifique, mais si O'Connell pourra contenir les Irlandais et se contenir lui-même. On sait que déjà des engagements ont eu lieu entre les soldais et le peuple. Evidemment l'Irlande et O'Connell sont violemment tentés d'en venir à l'épreuve décisive et de jouer le tout pour le tout. Le vieux chef sonde son peuple; dans le dernier discours qu'il a prononcé et que les journaux ont reproduit le 20 juin, lorsqu'il s'écria: Je vous appelle aux armes! un frémissement qui se transmet jusqu'au papier inerte parcourt l'assemblée, l'électrise, et tombe tout à coup lorsque l'orateur, ayant vu l'effet qu'il pouvait produire, annonce que ces armes ne sont autre chose que les cartes de souscription au repeal. Mais n'est-ce pas lui qui, au banquet qui suit le meeting de Matow, lorsqu'on chante la belle mélodie de Moure, où le poète discute de l'esclave qui, s'il pouvait d'abord rompre ses fers, consentirait à les porter, s'humiliant sans se plaindre», n'est-ce pas lui qui s'est écrié: «Ce n'est pas moi qui serais cet enclave?» Et dans le discours qui a clos la fête, n'est-ce pas lui, le prudent Daniel O'Connell, qui a fait entendre ces nobles et belliqueuses paroles:

«Pourquoi cet envoi de troupes ici? On avait mal informé le ministère; le ministère a été mal renseigné par ces misérables et bas orangistes, vils instruments de l'ancienne dynastie. Les repealers sont paisibles dévoués, très dévoués à la reine, et ils sont décidés à s'interposer entre elle et ses ennemis. Dans le cas où ils nous attaqueraient, et où la victoire nous favoriserait, comme elle sera un jour à nous, le premier usage que nous ferions de cette victoire serait de mettre le sceptre aux mains de celle qui nous a montré toujours de la faveur, et dont la conduite a toujours été signalée par la sympathie et l'émotion pour nos souffrances. Ce que je veux que tout le monde comprenne, vous, aussi bien qu'eux, c'est que nous connaissons notre position et que nous avons nos appréhensions; et remarquez bien que par appréhensions, je ne veux pas dire nos craintes: nous n'avons peur de rien. Pourquoi ces menaces qui nous sont adressées? L'Union n'est pas un contrat, c'est une déception. Sommes-nous au-dessous des Anglais? Leur cédons-nous en courage? Non, non. Je vous promets bien que ces gens-là ne me fouleront jamais aux pieds! Que dis-je! si, ils me fouleront aux pieds; mais ce sera le cadavre et non l'homme qu'ils écraseront.»

On retrouve bien encore dans ces inspirations magnifiques le sentiment de la prudence et de sa nécessité, mais le sang s'échauffe, le courage bout dans les veines, l'impatience du succès commence à agiter les esprits. Pour nous, nous faisons des voeux bien sincères pour l'heureuse issue de l'entreprise d'O'Connell, mais nous lui souhaitons surtout la patience et cette qualité qu'il a montrée jusqu'ici à un si haut degré, le don de préparer l'avenir en sachant l'attendre. Nous ne verrions pas sans un effroi douloureux l'Irlande se précipiter contre l'Angleterre, et, en songeant à tant de généreuses entreprises que notre siècle a vues s'étendre dans le sang, à cette courageuse Pologne écrasée sous les yeux de l'impassibilité. Europe, nous craindrions trop que le massacre des Irlandais ne vint encore faire douter les âmes faibles de la justice de Dieu et du progrès de l'humanité! Puissent donc les destinées de l'Irlande s'accomplir d'une manière pacifique; et toi, France, si ton génie n'est pas tout à fait mort, si ta mission n'est pas finie en Europe, appuie de toute ta puissance morale la patriotique réclamation des Irlandais, afin qu'on ne dise pas un jour qu'il fut un champ de bataille où on combattait pour l'humanité et pour la justice, et que tu n'étais pas là!

Le Major Anspech.

NOUVELLE.

I.

Si le major Anspech était un vieillard aussi maigre qu'il était long, et même d'autant plus maigre qu'il était long. Quarante ans avant l'époque où se passa la petite histoire que nous allons, ô lecteur, prendre la liberté de vous raconter, ce digne major était l'un des plus beaux mousquetaires gris du régiment de Monsieur, et bataillard comme quatre. Avec cela quelque fortune, un des beaux noms de Lorraine, du savoir à l'escrime et un coeur passablement affamé. Les femmes de la cour et de la ville, de celles qui ne savaient résister à un mousquetaire, résistaient encore bien moins à un mousquetaire gris, haut de cinq pieds six pouces, et M, le major Anspech leur donnait de si galants assauts, qu'il s'était surnommé de son chef le Turenne des boudoirs.

Mais quarante années changent légèrement un homme: M. Anspech, en 1827, n'était plus que l'ombre de lui-même, et ne possédait autre chose, de toutes ses splendeurs évanouies, que 800 livres de rentes, une culotte en peluche noire, une longue redingote noisette et une mansarde; encore la mansarde lui coûtait-elle 10 écus par an.

Malgré cette réduction notable dans les éléments de son bonheur, le major Anspech, qui était veuf, avait trouvé le moyen de vivre au sein d'une jouissance parfaite durant six mois au moins de l'année. Or, combien y a-t-il d'hommes qui puissent se vanter d'être satisfaits de leur sort un jour sur deux?

Il est vrai que les menus plaisirs du major Anspech ne tendaient pas précisément à écorner son budget, et c'est en cela que, pour un ci-devant mousquetaire, le major nous paraît digne de beaucoup d'éloges. Il avait borné ses voluptés courantes à une promenade aux Tuileries, toutes les fois que le soleil daignait en caresser les avenues, que ce fût par les étreintes brûlantes de la canicule ou par les froids baisers d'un beau jour d'hiver. Mais, comme cet astre est assez rarement chez nous d'une aménité sans nuage, notre vieil ami avait fait une étude approfondie de l'endroit du jardin le plus propre à goûter les douceurs de Phébus, et à ne rien perdre de ses rayons.

Après maintes recherches et plusieurs essais diversement heureux, le major parut fixer son choix.

A l'extrémité de la terrasse des Feuillants, se trouve une pate-forme ombragée d'arbres et de bosquets qui domine tout à la fois et la place de la Concorde et l'entrée architecturale de ce coté-là du jardin. Une rampe en terre-plein termine cette plate-forme, et conduit le promeneur, par un gracieux retour sur elle-même, dans la riche enceinte qui s'ouvre entre les avenues et la porte occidentale des Tuileries. Ce retour de la rampe forme donc, comme on peut le comprendre, un angle assez aigu avec le revêtement de la plate-forme, et c'est du sommet de cet angle, dont les cotés sont deux murailles hautes d'une douzaine de pieds à cet endroit, c'est de ce coin ainsi fortifié que nous allons parler.

Le Major Anspech, Mademoiselle Guimard et le Chevalier de Palissandre.

Illustration from L'Illustration, No. 0017, 24 Juin 1843

Exposé au soleil levant, l'angle de ces deux murs, comme le lecteur lui-même peut s'en assurer, semble disposé tout exprès pour concentrer le plus de chaleur possible dans un étroit espace, et, telle est même l'intensité de ce foyer, que ce ne fut qu'en y plantant un bosquet de fleurs et d'arbrisseaux qu'on parvint à rendre ce petit coin agréable aux promeneurs. Or, M. Anspech, pour des motifs qui dépendaient un peu de sa culotte de peluche, détestait le voisinage du monde, le contact des promeneurs; et, bien qu'il reposât les yeux sans déplaisir sur les troupes d'enfants qui hantent cette contrée, rien ne l'eut autant gêné que de se trouver en trop proche compagnie avec un de ces jeunes drôles ou quelqu'une de ces fraîches et sémillantes filles au regard moqueur qui présidaient à leurs jeux, il fallait donc que le banc de son choix réunit deux conditions rigoureuses: qu'il fût dans un lieu d'une exposition convenable d'où l'on put voir sans être trop vu, et qu'il offrît une superficie assez restreinte pour que le major une fois assis, personne ne pût espérer s'asseoir à ses côtés.

O banc privilégié, M. Anspech l'avait enfin trouvé juste à ce point d'intersection de la rampe et de la plate-forme, entre deux charmilles de chèvrefeuille, sous un arbrisseau de bel ombrage et tout parfumé de roses et de jasmin. Du soleil jusqu à midi, de la fraîcheur dans le milieu du jour, et le soir des senteurs enivrantes. Ce banc était si étroit, si profondément enfoui entre les feuillages, que M. le major, le plus long et le plus mince des majors, comme nous l'avons insinué, ne s'y encastrait qu'à grand'peine. Mais, une fois assis, les angles et les méplats du major coïncidaient si parfaitement avec tous les accidents géométriques de cette cachette, que celle-ci pouvait dès lors se comparer à une carapace dont M. le major s'était constitué la tortue, et que les rebords imperceptibles du banc n'eussent pas offert à une mouche de quoi reposer quatre de ses pattes pour se frotter à l'aise les deux autres.

Du fond de ce trou, les yeux du vieillard plongeaient sous les marronniers centenaires et allaient se perdre tout au bout des avenues, vers la royale demeure, éblouissante façade derrière laquelle le major devinait des splendeurs où il pénétrait par la pensée et par les souvenirs... La terrasse des Feuillants, où piétinaient les promeneurs, lui apportait mille bruits confus, mille murmures auxquels sa mémoire prêtait aussi des charmes, car tous les alentours palpitaient pour lui de la vie du passé, et c'était ce spectacle, c'était ce soleil, ces fleurs, c'était surtout cette solitude au milieu de la foule, tout cet ensemble de voluptés présentes, liées par le souvenir aux voluptés enfuies, qui faisaient un paradis terrestre de ce petit refuge pour le ci-devant mousquetaire.

Et pourquoi, s'il vous plaît, ce pauvre M. Anspech, qui était gentilhomme après tout, quoique cadet de Lorraine, se trouvait-il réduit, quarante ans après avoir brillé dans les petits appartements de Versailles, à quêter une place gratuite au soleil, et à fuir les regards indiscrets qui eussent exploré de trop près les mystères de sa culotte de peluche?

Pourquoi, mon Dieu? Par suite d'un de ces événements imprévus, bien que très-naturels et très-simples, qui arrivaient souvent le soir au foyer de l'Opéra, du temps que M. de Lauraguais jetait ses louis par la fenêtre pour l'amusement de mademoiselle Arnouil.

Il arriva donc ce soir-là que mademoiselle Guimard, celle qu'un appelait Guimard la jeune, pour la distinguer de sa mère, eut la maladresse de laisser tomber son mouchoir. La conséquence de cet accident fut que le major tomba de chute en chute et de hasard en hasard jusque sur le banc et dans la redingote noisette qui constituent le fond de cette remarquable histoire.

II.

Mademoiselle Guimard ayant laissé tomber son mouchoir, une toile de Hollande ennuagée de matines, un bijou de mouchoir filé par la main des fées, M. le chevalier de Palissandre, vaurien fieffé qui portait la chenille et maniait l'épée comme Fronsac, conçut l'impertinente idée de se baisser pour le ramasser; mais il le fit si gauchement, qu'il effleura de son pied celui de M. le mousquetaire Anspech, qui, pour lors, donnait la main à mademoiselle Guimard la jeune. Le butor!... Bref, on échangea deux regards et on se salua le plus poliment du monde, mais le lendemain on alla se couper la gorge.

Dès le point du jour, M. le major Anspech se fit coiffer et habiller de la façon la plus galante, et partit dans son carrosse pour se rendre à la porte Maillot, où était le rendez-vous. Il avait mis 500,000 francs en or dans son carrosse pour passer à l'étranger et y attendre que la famille de Palissandre fut consolée de la mort du chevalier; car il faut savoir que le major avait un battement de fer suivi d'un dégagement en tierce dont il était sûr, et que, dans son idée, M. de Palissandre était on ne peut plus mort.

La chose succéda comme le major l'avait prévu; on ferrailla quelques secondes, et dès que le mousquetaire comprit que le chevalier s'échauffait, il dégagea en tierce avec une telle rapidité, que M. de Palissandre ne vit qu'un éclair et tomba frappé de la foudre. Il faisait jour à peine et M. Anspech fut si pressé de remonter dans son carrosse, qu'il se trompa de voiture et monta dans celle du chevalier, qui partit à fond de train. Lorsqu'il reconnut son erreur, il était trop tard pour qu il revint sur ses pas.

Arrivé à Londres, il songea que son banquier à Paris pourrait lui faire savoir ce qu'étaient devenus son carrosse, ses 5000,000 francs et le chevalier de Palissandre. Il lui écrivit donc et profita de cet ordinaire pour lui demander de l'argent, car le major, en retournant ses poches, avait à peine rassemblé quelques louis. La réponse se fit malheureusement attendre, et le mousquetaire gris de Monsieur, tout en se promenant à Saint-James, en proie à un ennui mortel, fit la connaissance d'une jeune créole des Indes espagnoles, dont il s'amouracha par désoeuvrement. La jeune créole étant sur le point de partir pour la Havane, et M. Anspech ne pouvant d'ailleurs s'acclimater au plum-pudding, notre étourdi fit un millier d'écus du peu de diamants qu'il avait sur lui, et emprunta 1,000 louis à un jeune gentilhomme de ses amis qui était de l'ambassade française et qu'il eut la bonne fortune de rencontrer dans Hyde-Parck. Le lendemain il voguait avec la jeune créole vers les Indes occidentales.

Étant à la Havane, il écrivit de nouveau à son banquier, toujours pour avoir des nouvelles de son carrosse et du chevalier de Palissandre et pour mander qu'on lui envoyât de l'argent. Mais le vaisseau qui portait ces dépêches se perdit apparemment, car six mois après, le major, qui avait mangé jusqu'au dernier doublon, attendait encore des nouvelles de son banquier; il était d'ailleurs horriblement fatigué de la créole. Dans cette situation, il jugea que le meilleur moyen d'avoir une réponse à ses lettres était de l'aller chercher lui-même, au risque d'avoir des démêlés avec le colonel des mousquetaires gris de Monsieur; toutefois, il résolut d'y mettre de la prudence et de rentrer à Paris incognito. Il vendit sa garde-robe pour payer son passage, et débarqua le plus heureusement du monde à la porte de l'Opéra, sous le premier nom qui lui passa par la tête. Ses amis, qui le reconnurent, le pressèrent dans leurs bras et lui apprirent que son banquier était passé en Amérique, lui emportant plus de 500,000 fr., prix d'une terre que le major avait fait vendre l'année auparavant. L'accident le contraria d'autant plus, que cette somme, avec kes 500,000 francs du carrosse, composaient à très-peu de chose près toute sa fortune. Il ne lui restait de ressource que dans le chevalier, mais le chevalier, lui répondit-on, n'avait été malade que quinze jours, et était parti pour Londres dès qu'il avait pu se tenir sur ses jambes. Le major comprit que le chevalier avait voulu lui rendre au plus vite son coup d'épée et ses 500,000 francs; il fut touché de ce procédé jusqu'aux larmes, et reprit dès le lendemain la route d'Angleterre, à la poursuite de son généreux ennemi.

Le major arrive à Londres, court à l'ambassade, visite toutes les tavernes, explore Covent-Garden et l'Opéra, fouille toutes les maisons de jeux, toutes les salles d'armes, toutes les tabagies: point de chevalier! Enfin, il découvre, par les registres de la maison Ashbon et comp., armateurs de la Cité, que M. de Palissandre est parti depuis trois mois pour la Havane. «Au diable, s'écrie le major désappointé, cette drôlesse de Fortune y met de la désobligeance. Je ne retournerais pas dans les griffes de ma créole pour tous les coups d'épée imaginables, pas plus que pour les trésors de Visapour. Je m'en vais en Amérique rouer mon banquier de coups de canne. Cela me distraira.»

C'était au fond le meilleur parti qu'il eût à prendre; car le comte ne possédant plus qu'un revenu de six mille livres, provenant d'une ferme aux environs de Phalsbourg, il valait mieux courir après cinq cent mille francs qu'après cent mille écus. Il alla donc s'embarquer en Hollande pour la Nouvelle-Orléans, où l'on disait que s'était réfugié son banquier, et il l'y trouva en effet, mais déjà ruiné de fond en comble par un agiotage sur des terrains en friche qui ne lui avait pas réussi. Le major se donna du moins l'agrément de le rosser selon ses mérites, et ne sachant plus trop que faire, il courut se battre contre les Anglais, en compagnie de M. de Lafayette.

Il se battit à merveille, et aurait fourni sans doute une fort brillante carrière, sans cette vilaine histoire avec M. de Palissandre, qui l'avait fait quasiment considérer comme déserteur, et lui laissait une sorte de compte ouvert avec la prévôté de Paris.

La guerre d'Amérique terminée, le major Anspech se trouva passablement endetté auprès de quelques amis qui avaient eu la galanterie de deviner une partie de sa position. Cette circonstance lui rappela son carrosse et les trois cent mille francs avec le coup d'épée dont le chevalier de Palissandre lui était demeuré redevable. Il eut l'idée d'écrire à la Havane et d'y prendre des informations exactes, mais on répondit qu'il n'avait paru personne du nom de Palissandre, et que ce gentilhomme, vraisemblablement, devait êre mort en route. C'était à se pendre. D'un autre côté, les quartiers de sa ferme ne lui arrivaient plus depuis six mois, et les nouvelles affaires de 89 ne lui donnaient pas précisément envie d'aller voir lui-même quelle en était la cause: il s'en doutait d'ailleurs à peu près.

La situation du major Anspech était on ne peut plus triste. Tout le trahissait, tout l'accablait à la fois. «N est-ce pas quelque chose d'étourdissant, s'écria-t-il, assis un soir sur la jetée de New-York et entraîné par la vivacité de ses pensées; n'est-ce pas quelque chose de fabuleux que la destinée d'un mousquetaire gris qui a eu le malheur de donner la main à mademoiselle Guimard, juste à l'instant où cette coquine laissait tomber son mouchoir? Voilà une sotte histoire qui me coûte huit cent mille livres, sans compter mes dettes et ma brouillerie avec la prévôté de Paris. O fatalité! qui peut se défendre de tes coups!»

En ce moment, on lui frappa sur l'épaule.

III.

«L'ami, dit le nouveau venu, vous me paraissez affecté de quelque chagrin cuisant. Que puis-je faire pour votre service?

--Ce que vous pouvez faire, monsieur, répondit le major d'un air hautain, je veux bien vous le dire: Vous pouvez m'ôter votre chapeau.

--Vous avez raison, reprit l'inconnu, qui sourit avec le plus grand calme, tout en se découvrant; un honnête homme doit des égards au malheur.

--Ce n'est pas mon malheur, monsieur, c'est moi-même que je désire qu'on salue quand on me fait l'honneur de m'adresser la parole.

--Vous êtes Français, monsieur?

--Français et gentilhomme.

--Vous vous trompez.

--Qu'est-ce à dire, sambleu!

--C est-à-dire que vous ne pouvez être gentilhomme français, puisqu'il n'y a plus de gentilshommes en France.

--J'ignore s'il n'y en a plus en France; mais j'en connais un qui va vous envoyer aux poissons.

--Vous ne le ferez pas.

--Est-ce un défi?

--C'est un conseil. Vous êtes le ci-devant baron Anspech de Phalsbourg, et vous descendez par les femmes des derniers ducs de Lorraine, je sais cela. Je sais aussi que votre ferme des environs de Phalsbourg a été confisquée comme bien d'émigré, qu'il ne vous reste pas un sou vaillant en France et que vous y êtes condamné à mort.

--Je vous remercie fort de ces nouvelles; mais je ne vois rien jusque-là qui m'empêche précisément de vous jeter à la mer.

--Vous avez en quelque sorte raison, monsieur; mais, quand vous m'aurez noyé, je ne vois pas non plus en quoi votre position sera meilleure. Vous aurez peut-être un ami de moins, et très-certainement une méchante affaire de plus.

--Il parait, monsieur, que vous avez des prétentions à être furieusement original.

--Je ne sais lequel des deux en a le plus, monsieur, de moi, qui vous éclaire sur votre situation, ou de vous, qui me voulez jeter à l'eau parce que je vous offre mes services.

--Je suis bien votre serviteur, monsieur; mais un gentilhomme qui descend, comme moi, des ducs de Lorraine, n'accepte pas de services d'un étranger.

--Et de qui en accepterez-vous ici, monsieur, si ce n'est d'un étranger?

--Permettez-moi de vous dire, monsieur, qu'un homme comme moi n'est jamais réduit à la misère tant qu'il lui reste son épée.

--Et qu'en ferez-vous?

--J'en châtierais l'insolent qui aurait l'audace de m'humilier par une importune pitié, et plutôt que m'exposer une seconde fois à cette insulte, je me la passerais au travers du corps.

--Vous parlez à merveille; mais convenez qu'il y a quelque chose de mieux à faire que d'insulter Dieu en disposant ainsi de la vie d'autrui et de la vôtre. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous reste d'autre ressource que le suicide?

--Au fait, je crois qu'il me reste six louis.

--Mieux que cela, monsieur le major Anspech; il vous reste un trésor.

--Ce n'est pas la sagesse, à coup sûr.

--Non; mais c'est ce qui la donne.

--Et qu'est-ce donc?

--C'est le travail.

--Ah! ah! vous êtes encyclopédiste.

--Je ne suis qu'une humble créature de Dieu, monsieur le baron, qui a puisé dans le sentiment même de sa faiblesse la science de l'utile jointe à la connaissance du bien. Or, je ne sache qu'une chose qui soit bonne pour l'âme, en même temps qu'elle est salutaire au corps, qu'une chose, entendez-vous, qui sauve l'un et l'autre, celui-là sur terre, et celle-ci dans l'éternité.

--Et cette chose, c'est le travail..., reprit M. Anspech, devenu pensif.

--Oui, monsieur, le travail, auquel tous les hommes sont soumis depuis la création.

--Les hommes, les hommes... Au fait, c'est à peu près juste ce que vous dites la; car n'étant plus baron, je ne serai guère plus qu'un homme désormais. Mais où voulez-vous en venir? Vous me catéchisez depuis une heure comme si je vous reconnaissais quelque titre au droit de m'ennuyer. Je vous prie de croire, monsieur, que je ne sais pas même votre nom.

--Vous ne dites pas vrai.

--Diable! prenez-y garde; c'est votre second démenti.

--Alors, reprit en souriant l'inconnu, permettez-moi d'aller jusqu'au troisième, en vous répétant que vous ne pouvez ignorer mon nom.

--Ma foi, monsieur, si vous pensez que votre nom puisse m'intéresser en quelque chose, je ne vous empêche pas de me le dire.

--C'est ce que j'allais faire quand tout à l'heure je vous ai tendu la main en vous offrant mes services. Je me nomme Franklin.

--Franklin!!! Ah! monsieur, qu'ai-je fuit? me pardonnerez-vous jamais... Que je me jette à vos genoux...»

M. Franklin releva le major en riant aux larmes et lui avoua qu'il n'était point le Franklin que M. le baron imaginait, puisque ce grand homme était mort depuis à peu près deux ans; mais qu'au demeurant, lui, Georges Stewart Zacharie Franklin, banquier à New-York, sous la raison sociale Franklin and Son et comp. en valait bien un autre, et qu'il était tout prêt à en donner des preuves à son digne ami, M. Anspech. Il expliqua en outre à celui-ci que c'était sur la recommandation de M. de Lafayette lui-même, lequel lui ayant écrit de différentes choses, en quittant le Nouveau-Monde, lui avait touché deux mots des aventures et de la situation du major, qu'il s'était mis à la recherche de M. Anspech, et que si ce dernier voulait lut faire l'honneur de venir dîner chez lui, il aurait le plaisir de lui soumettre quelques propositions de nature à être accueillies.

M. le major Anspech, baron de Phalsbourg, tendit la main à M. Franklin, et lui jura que la leçon de sagesse qu'il venait de recevoir si inopinément lui profiterait à l'avenir. Le banquier d'ailleurs le sermonna si bien, que trois jours après, le major se mettait en route pour le Canada, et que trois mois plus tard il dirigeait quatre cents ouvriers colons, qui défrichaient, sous ses ordres, une forêt vierge de plus de huit lieues carrées.

M. Anspech demeura vingt-cinq années au fond de ces solitudes, travaillant à faire entrer la civilisation dans cette nature sauvage comme un coin de fer dans le coeur d'un vieux chêne. Ce fut là, pour un ex-mousquetaire gris de Monsieur, un assez rude apprentissage. Mais il est de la vérité de cette histoire de déclarer sans détour que M. le major, à mesure que sa fortune s'arrondit, mit le bon sens d'oublier, momentanément du moins, qu'il descendait par les femmes des derniers ducs de Lorraine, et qu'ayant pris pour épouse la fille d'un de ses plus riches fermiers, il remercia la Providence, dont les voies bizarres lui avaient fait rencontrer le vrai bonheur à plus de quinze cents lieues de l'Opéra. Malheureusement la femme du major mourut des suites d'une fausse-couche, et le lendemain de cette catastrophe des lettres de France apprirent au gentilhomme le rétablissement des Bourbons. Le diable voulut alors qu'il se ressouvint de sa baronnie de Phalsbourg et de son régiment des mousquetaires. Il mit en vente ses domaines d'Amérique, réalisa toute sa fortune, qui s'élevait à plus d'un million de dollars, et s'embarqua sur le Neptune en destination pour le Havre. La traversée fut heureuse jusqu'en vue des côtes de Bretagne. Mais un sud-ouest s'éleva pendant la nuit qui devait précéder le terme du voyage, et le vaisseau vint échouer près des côtes, où il se perdit corps et biens. On parvint à sauver quelques passagers, parmi lesquels se trouvait le major, et le gentilhomme toucha la terre de France, aussi pauvre qu'il en était parti trente ans auparavant.

Le seul espoir qui lui restât dans ce désastre fut d'être accueilli convenablement à la cour; et bien que ses idées ne fussent plus les mêmes à beaucoup d'égards, il résolut pourtant de se présenter au roi, dans les gardes duquel il avait servi jadis. Mais, dès sa première visite, il se jugea perdu. Le major, en effet, n'était pas ce qu'on appelait alors un noble débris de l'exil, il avait eu le tort d'être heureux pendant que la monarchie souffrait, et de s'enrichir chez des républicains, tandis que messieurs de la noblesse prenaient à crédit chez les boulangers de Coblentz. On ne pouvait décemment lui tenir compte de sa récente misère, puisqu'il ne la devait qu'à un accident fortuit, et il fut assez froidement congédié.

Le major avait trop présent à la mémoire sa belle lignée maternelle pour s'abaisser à de nouvelles prières. Il tourna fièrement le dos aux Tuileries, et ne songea plus qu'à se faire réintégrer dans sa petite ferme des environs de l'Halsbourg. Il y parvint en partie et avec beaucoup de peine; mais quand il eut payé les avocats, les procureurs, les juges, les huissiers, les commis de bureaux, les expéditionnaires, les droits de timbre, ceux de vente et d'enregistrement; quand il se fut acquitté auprès de quelques anciennes connaissances d'un millier de louis qu'il leur devait, le major se trouva riche de huit cents livres de rente et d'une garde-robe extraordinairement philosophique. Il ne se plaignit pas, ne réclama rien, et vit passer par-dessus sa tête le milliard d'indemnité sans viser à un écu. Sa vie s'encadra sans violence dans les étreintes de la nécessité; son horizon s'amoindrit, ses ambitions s'évanouirent, sa volonté, sa résignation grandirent, et l'homme des forêts américaines, le colon aux rudes labeurs, reparut tout entier, plus beau peut-être, au milieu de tant de ruines, que lorsqu'il était riche et puissant au sein de ses solitudes.

Et nous voici de retour, ô lecteur, à ce petit banc si joliment niché entre le jasmin et les roses, dernier refuge, dernière joie de ce mousquetaire de Monsieur, qui se ruina deux fois, et qui devint un sage parce que mademoiselle Guimard eut la maladresse de laisser tomber son mouchoir!

IV.

Nous regretterions amèrement que l'expression de sage dont nous nous sommes servi en terminant le chapitre qui précède, induisit le lecteur trop crédule dans une funeste erreur. Le but de cette édifiante histoire est de prouver, au contraire, de la façon la plus nette et la plus irréfragable, que l'homme a beau réduire ses passions aux objets les plus modestes, et placer ses joies dans le cercle rigoureux que lui a tracé la fortune, il suffit que ces passions existent et qu'on en soit l'esclave pour compromettre la raison la plus ferme et exciter des orages qui n'en sont que plus violents pour être concentrés dans un petit espace. Qu'importent les dimensions de la scène? Une tempête dans un verre d'eau, pour la fourmi qui en ose braver les colères, est une tempête pleine de périls et d'horreur. Or, le digne major Anspech fut cette imprudente fourmi.

Un jour, un de ces beaux jours d'avril, alors que le soleil a je ne sais quelle douceur moelleuse et douillette qui rappelle la tiédeur de l'édredon, le descendant par les femmes des derniers ducs de Lorraine ayant brossé avec le plus grand soin sa longue redingote noisette et sa culotte de peluche noire, s'achemina de son pas le plus noble vers son retiro parfumé. Les habitués de la Petite-Provence, ainsi que se nomme cette extrémité du jardin, enfants, bonnes, jeunes gens et jeunes filles, connaissaient si bien l'homme du banc, que personne ne se fût permis d'usurper cette place conquise par le vieillard, et qu'une longue possession lui avait consacrée. Quelle ne fut donc pas la pénible surprise du major, lorsqu'en approchant de son domaine il le vit occupé!

Le premier mouvement de M. Anspech fut de s'y prendre le plus simplement du monde, et d'aller expliquer à l'audacieux occupant par quelle suite de séances, lui, major Anspech, baron de Phalsbourg, issu par les femmes des derniers ducs de Lorraine, avait acquis le droit exclusif de s'asseoir dans l'angle de cette muraille, entre ce jasmin et ces rosiers fleuris. Mais cette nécessité où il allait se trouver de divulguer sa naissance lui répugna; et puis l'homme assis sur son banc était un vieillard comme lui, long comme lui, maigre et sérieux comme lui, qui paraissait, comme lui, ne pas jouir d'une aisance marquée, et dont la figure, comme la sienne, portail les traces de longues souffrances et de luttes péniblement accomplies.

M. Anspech se borna douc à jeter sur l'inconnu un regard de vieux lion qui trouve, en rentrant au gîte, un autre vieux lion mourant, et passa outre.

Ce n'est assurément, se dit-il, qu'un importun de passage; allons au bout de l'avenue, et au retour je le trouverai décampé.

Mais le major se trompait. Il eut beau rôder d'une allée à l'autre, passer et repasser devant son éden usurpé, fusiller de ses deux yeux le vieillard indiscret, celui-ci n'eut pas même l'air de s'apercevoir de ces évolutions menaçantes, et continua paisiblement de rêvasser au soleil, et de suivre d'un long regard mélancolique le cerceau des jeunes filles qui venait parfois rouler jusqu'à ses pieds.

Le soleil obliqua vers l'horizon, les ombres s'allongèrent et finirent bientôt par envahir le berceau. Ce fut alors seulement que l'inconnu se leva, et fit deux tours d'allée pour se dégourdir les jambes avant de disparaître du côté de la rue Saint-Honoré.

M. Anspech rentra chez lui dans un état complet d'exaspération. Le lendemain, le soleil brillait encore, et M. le major procéda de nouveau aux soins minutieux de sa toilette. Sa tête s'était calmée, et la raison lui disait que l'intrus de la veille n'avait aucun intérêt précis à le faire, deux jours de suite, donner à tous les diables. Néanmoins le vieux major était triste, parce qu'à son âge un jour perdu c'est quelque chose.

En arrivant aux Tuileries, le premier objet vers lequel ses yeux se dirigent, c'est son banc, et la personne qu'il y voit assise, c'est l'obstiné vieillard. Le major demeura stupide. Il fit encore un mouvement pour aller arracher cet homme au bien-être dont il se voyait si brutalement déchu. Mais la vieillesse a beau durcir le coeur et lui mettre en quelque sorte des calus entre les fibres, il y avait pour le major des règles de noblesse qu'il devait à sa condition et à son ancien monde, et dont il ne se sentait pas la force de se départir. L'usurpation était flagrante, il en fallait convenir; il y avait même une sorte d'impertinence dans la conduite du coupable, qui n'avait pu méconnaître la veille combien le major était visiblement contrarié de cette dépossession; tous ces motifs étaient plausibles, mais un éclat en serait-il mieux justifié, et quelle que fût au fond la plénitude des droits où se trouvait le baron de Phalsbourg, par rapport à ce fief ombragé de roses, ces droits n'offraient-ils pas au premier coup d'oeil quelque chose de chimérique et même de ridicule, qu'il n'était pas de la dignité d'un cadet de Lorraine d'affronter ouvertement?

Ces réflexions, qui se présentaient sans suite à l'esprit du major, tout en le détournant d'une démarche inconvenante, ne réussissaient guère à le calmer. Il cheminait à l'aventure dans les contre-allées du jardin, heurtant les promeneurs, et même les arbres, et même les bancs, et même les chaises payantes, tout à fait comme une carène démâtée que les vents ballottent cuire vingt courants contraires. C'était quelque chose de réellement pénible à voir, que cette longue redingote trottant sans but, allant, tournant, revenant sur elle-même, et livrée à mille impulsions diverses où s'entremêlaient le courroux, le regret, la douleur et le devoir. Chaque fois que ces révolutions déboulonnées ramenaient le vieillard vis-à-vis de sa félicité détruite, c'est-à-dire en face de ce banc et de ce berceau toujours envahis par l'inconnu, le major levait les yeux au ciel et poussait un si lamentable soupir, que les passants, qui ne s'expliquaient pas ce désespoir, ne laissaient pas que d'en demeurer navrés.

Le lendemain, M. Anspech revint, timide, haletant, plein d'inquiétude et de crainte. Le vieux bourreau d'inconnu s'y trouvait encore!

Le surlendemain, M. Anspech s'y retraîna, sans force et sans espoir..... C'est à peine s'il eut la force de soulever, de loin, des yeux désolés vers son paradis terrestre, où se tenait toujours, comme l'ange implacable des châtiments célestes, cette immobile figure, cet homme aussi long, aussi maigre, aussi respectable assurément que pouvait l'être M. le major, mais infiniment plus patient dans sa cruauté que ne l'était M. le major dans sa résignation.

Le jour suivant, M. Anspech ne reparut pas. Il était au lit, dévoré par une fièvre ardente, et fut, en peu de temps, aux portes du tombeau.

On aurait tort de s'étonner qu'un homme comme le major, qui avait souffert de tant de fortunes diverses, et supporté tant de désastres sans se plaindre, se fut laissé vaincre par un de ces petits malheurs de la vie commune auxquels on se trouve chaque jour exposé. Il suffit d'une goutte pour faire déborder une coupe remplie jusqu'aux bords. Et puis toucher aux habitudes d'un vieillard, n'est-ce pas le surprendre aux sources les plus sacrées de sa vie?

M. Anspech fit une maladie fort grave, dont il eut mille peines à se tirer, isolé qu'il était de toute assistance, et livré à des soins mercenaires qu'il n'avait pas, hélas! le moyen d'encourager. Enfin, il fut sur pied vers le milieu de juillet. Assis dans son vieux fauteuil de velours orange, en face d'une petite fenêtre ouverte qui donnait sur les toits, le descendant des Guise réfléchissait que le petit banc des Tuileries devait être en ce moment un miracle de fraîcheur et de parfums, et qu'on ne pouvait choisir une retraite plus délicieuse contre les ardeurs de la canicule. Le major soupira profondément. Le cours de ses pensées, en remontant ainsi vers des joies perdues venait de rouvrir une blessure à peine cicatrisée. Il demeura plongé quelque temps dans une rêverie douloureuse, entrecoupée de tressaillements et de soupirs.

Lorsque ses forces lui permirent de s'aventurer au dehors, au lieu de diriger sa promenade vers les Tuileries, M. Anspech remonta lu rue du Bac, et poussa jusqu'au Luxembourg Il voulait ainsi donner le chante à son coeur. Mais cet effort demeura sans résultat, malgré son héroïsme; les affections sont tenaces chez un vieillard, parce qu'elles sont égoïstes. Le Luxembourg ne lui rendait rien de ce qu'il aimait, ni le monde qu'il était habitué à voir, ni le palais de ses rois, qui de temps à autres il regardait encore à la dérobée, ni ce prestige des souvenirs que chaque objet lui révélait de l'autre côté de l'eau. Au bout de quelques jours, le major sentit qu'il retomberait infailliblement malade s'il continuait plus longtemps à contrarier ses jambes; mais l'appréhension de s'aller heurter encore à cet inconnu, objet pour lui d'un mélange de haine et de terreur, lui fit concevoir un projet d'une extravagance achevée. On a vraiment besoin, pour admettre qu'une pareille idée ait pu se faire jour dans une tête grise comme celle du major, de réfléchir que l'engouement du vieillard, loin de se relâcher dans les étreintes de la maladie en passant par les excitations de la fièvre, avait dû prendre tous les caractères d'une incurable manie.

Quoi qu'il en fût, il résolut de mettre le jour même son projet à exécution, si la nécessité l'y forçait.

V.

Palsambleu! se disait le vieux gentilhomme en traversant le Pont-Royal, j'ai pourtant quelque idée que les choses doivent être un peu changées à la Petite-Provence, et que ce m'sieu, ennuyé que je ne vinsse plus lui offrir mon dépit en spectacle, aura pris le parti de vider les lieux..... et à moins qu'un nouveau démon se soit mis en tête d'achever la besogne de l'autre, c'est-à-dire de me dégoûter de l'existence... Bah! fadaises que tout cela, je vais retrouver mon petit banc plus mignon que jamais... Si cependant le sort eût permis..... Alors, mille diables, je lui montrerai que je suis un Phalsbourg, morbleu! un cadet de Lorraine, corbleu! un mousquetaire gris, jour de Diey! et nous verrous de quel pied il se mouche, ce m'sieu... Eh! cela m'est absolument égal de mourir d'un coup d'épée ou d'un petit banc rentré... A propos, combien voilà-t-il que j'eus mon dernier duel? quarante-deux ans! Hum! c'est un peu long pour l'honneur de Phalsbourg... Mais aussi ce fut un duel gros d'aventures... et qui me coûta cher... cent mille écus! Je voudrais bien savoir si mon argent est au fond de la mer avec ce Palissandre, que le ciel confonde... Quand je songe que nous nous égorgeames pour cette petite Guimard, une pécore! une drôlesse! qui n'avait d'autre mérite, en conscience, que d'être la fille de sa mère... autre coquine qui retournait si bien toutes les poches de ce malheureux Soubise...

Guimard en tout n'est qu'artifice, Et par dedans et par dehors; Otez-lui le fard et le vice, Elle n'a plus ni âme ni corps.

Marc Fournier

(La suite à un autre numéro.)

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