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L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843

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«Je ne dirai point l'avantage qu'on en pourrait tirer (des exercices de chant proposés) dans les cérémonies religieuses: je ne ferai point sentir avec quelle utilité ils pourraient, dans les heures de repos, remplacer des plaisirs souvent funestes à la santé et aux bonnes moeurs. Qui ne les préférerait aux jeux de hasard, aux cris du cabaret? Du moins ils ne ruineraient aucune bourse et n'exciteraient aucune rixe; et si, en même temps qu'on s'occupe de rédiger des livres populaires, des hommes de bien et des gens d'esprit s'occupaient aussi de composer des chants populaires, combien de sentiments utiles ne pourrait-on pas propager ainsi, ou entretenir d'une manière insensible?»

La proposition de M. le baron de Gérando fut adoptée par la Société pour l'instruction élémentaire, et la musique devint l'une des branches de l'enseignement gratuit qu'on organisait.

Appliquer les procédés de l'enseignement mutuel à la musique vocale, n'était pas un problème facile à résoudre. Comment donner à deux cents élevés une leçon simultanée?--En leur faisant travailler le même exercice--Cela irait tout seul, et serait parfait, si tous avaient commencé en même temps et se trouvaient de la même force; mais il n'en est rien. Dans ces écoles, où l'on appelle tout le monde, chaque jour amène un nouveau venu. Ailleurs, à mesure qu'une classe nouvelle se forme, on lui assigne un local spécial et une heure particulière. Mais, dans les écoles gratuites, on ne pouvait disposer que d'une heure et d'une salle pour toutes les classes à la fois. D'ailleurs l'enseignement mutuel ne procède point par masses, mais par groupes échelonnés, selon le degré d'instruction de chaque élève. Ce n'était donc pas une seule leçon qu'il fallait donner, mais vingt leçons, si la classe était divisée en vingt groupes, vingt leçons dans le même moment et dans le même lieu, sans que l'une fit tort à l'autre.

La difficulté, comme on voit, était grande, et pour la vaincre, il fallait mieux qu'un homme ordinaire. On cherchait cet homme, lorsqu'un jour M. de Gérando rencontra Béranger. Il lui exposa l'intention de la Société, son plan et l'obstacle qui l'arrêtait tout court. «J'ai votre affaire.» dit le chansonnier.

(Grande Salle de la Sorbonne--Séance générale de l'Orphéon)

Illustration from L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843

Dès cette époque, en effet, Wilhem et Béranger étaient de vieux amis, et l'expérience a fait voir depuis combien Wilhem était propre aux fonctions qu'on allait lui déférer.

Wilhem comprit tout d'abord l'importance de la noble mission qu'on lui offrait: il l'accepta sans hésitation; il s'y livra tout entier, et ses efforts ne tardèrent pas à produire les plus heureux résultats. Il serait trop long sans doute d'entrer ici dans le détail de ses procédés analytiques, de décrire toutes ses inventions ingénieuses, d'expliquer tous les moyens qu'il emploie pour simplifier le travail de l'élève, pour lui aplanir les premières difficultés, pour parler à ses yeux et à son imagination avant de parler à ses oreilles, pour lui rendre en quelque sorte les sons palpables et visibles, et faire du tact et de la vue deux auxiliaires du sens auditif. On peut trouver tout cela dans le Manuel musical qu'il a publié, et qu'aucun musicien, amateur ou artiste, ne lira sans intérêt, sans plaisir et sans fruit. Qu'il nous suffise de dire que le but a été atteint, que le succès a dépassé toutes les espérances. Entrez 'aujourd'hui dans une des écoles primaires organisées par l'administration municipale de la ville de Paris, vous y verrez deux cents enfants,--enfants du peuple, et c'est ce qui double le charme de ce spectacle,--distribués par groupes progressifs, chacun desquels se livre, sous la direction de son moniteur, à des exercices musicaux différents, et si bien combinés, que pas un ne gêne les autres, que tout marche à la fois sans confusion et sans encombre. Puis, quand vous arriverez aux groupes les plus avancés, vous y trouverez avec surprise des exécutants de trois pieds de haut qui parcourront sans hésiter tous les intervalles, qui liront indifféremment sur toutes les clefs, qui écriront un chant sous votre dictée, ou qui en improviseront un eux-mêmes, en nommant à mesure toutes les notes qui en devront représenter les intonations; pour qui, en un mot, l'écriture des sons appréciables n'aura pas plus de mystères que celle des sons articulés.

Il y a maintenant dans Paris près de cent écoles où la méthode de Wilhem est en vigueur, et ce n'est pas exagérer peut-être que de porter à dix mille le nombre des élèves.

De temps en temps, les moniteurs de ces écoles se réunissent pour exécuter par grandes masses des morceaux d'ensemble choisis ou composés expressément dans ce but. Ce sont, comme nous l'avons dit en commençant, ces réunions, partielles ou générales, qu'on nomme orphéon dans le langage universitaire.

Il y a eu dimanche dernier, dans la salle de la Sorbonne et sous la direction de M. Hubert, le digne successeur de Wilhem, une séance solennelle de l'Orphéon. Il y avait la six cents, sept cents exécutants peut-être, inspirés par le même souffle et animés du même esprit. Un choeur de Berton, un hymnode Gossec, deux marches instrumentales de Mozart et de Chérubini, disposées en vocalise, et plusieurs morceaux écrits par Wilhem, y ont été exécutés avec une exactitude, une précision, et surtout une délicatesse de nuances qu'on chercherait en vain dans nos établissements musicaux les plus richement dotés par le gouvernement ou par le public, au Théâtre-Italien, par exemple, ou à l'Académie Royale de Musique. Là, cependant, il n'y a pas d'orchestre qui guide les chanteurs et soutienne leurs intonations;. On n'y emploie aucun autre aide instrumental que le diapason, qui détermine le point de départ. Mais combien la voix humaine toute seule, avec les effets qui lui sont propres, avec ses vibrations pleines et douces, avec son harmonie calme et solennelle, est plus puissante que tout cet attirail instrumental qui encombre nos théâtres! Comme elle pénètre! comme elle remue! De quel repos délicieux elle fait jouir les oreilles, et quel bien elle fait à l'âme!

Une seconde séance aura lieu demain, 2 avril, et le meilleur conseil que nous puissions donner à nos lecteurs, c'est de ne rien négliger pour y être admis.

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