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L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843

Courrier de Paris

Reading edition

31 mars

Ce qu'il y a de plus nouveau à Paris, au moment où je vous écris, c'est le soleil. Nous sommes blasés sur tout le reste; toutes les nouveautés écloses cet hiver sont déjà fanées, et l'on n'en parle plus. Les pianistes-prodiges, les chanteurs sans pareils, les violonistes plus ou moins norwégiens, ont passé en quelques semaines; Ronconi a dû partir hier pour Vienne; depuis quinze jours la pâle ombre de Paganini a repris la route de Naples, sous le nom et avec le passe-port de Sivori; et si l'honorable Thimothy Haahlio, envoyé du roi des îles Sandwich, et parti de la rade de Honolulu, sur la goélette l'Embuscade, n'était pas débarqué, depuis lundi dernier, à l'hôtel Meurice, Paris--chose singulière--se trouverait positivement à court de phénomènes vivants. Les Burgraves, il est vrai, ont donné un coup de trompette; mais on les a laissés faire. D'ailleurs ils vont avoir bientôt une redoutable concurrence. Les deux fils de la reine Pomaré sont attendus d'un jour à l'autre. Ils viennent, au nom de leur auguste mère, faire hommage-lige à la France, dans la personne de S. M. Louis-Philippe. Nous aurons bientôt des coiffures à la Pomaré et des robes couleur taïti. Que pourront cependant les Burgraves, eux qui ne sont pas même tatoués?

Après un noir hiver, après des jours pluvieux et sombres, savez-vous en effet rien de plus charmant et de plus nouveau que le soleil? Dans cette ville qui a la prétention d'être l'amour et les délices du monde, le soleil est une chose de hasard, une exception, une rareté. On passe huit mois ici dans les brouillards, dans la pluie, dans la boue, dans la nuit. Paris, pendant les deux tiers de l'année, serait condamné à vivre comme un Lapon ou un Groenlandais, s'il n'avait eu l'esprit d'inventer les trottoirs, les becs de gaz et les citadines.--Pour en revenir au soleil (un autre jour je vous parlerai de la lune), il s'est conduit cette année d'une manière toute particulière; d'ordinaire il annonce son arrivée avec de certains ménagements. En attendant l'éclatante apparition de sa royauté enflammée, de sa face d'or et de pourpre, il détache quelques petits rayons en éclaireurs, pour préparer sa route: ceux-ci se glissent doucement à travers les nuages et envoient de pâles reflets sur les toits et aux vitres des maisons. Ce sont là les premières escarmouches de la lutte qui s'engage, vers les derniers jours de mars et le commencement d'avril, entre la nuit et le jour, entre l'hiver et le printemps. Des deux parts les chances du combat sont d'abord incertaines: l'hiver ne se laisse pas vaincre aisément.--Le printemps gagne-t-il un coin d'azur dans le ciel: aussitôt l'hiver de lancer contre lui quelque gros nuage qui lui reste. Est-ce un bourgeon impatient qui éclate, une fleur précoce qui s'entr'ouvre et sourit: l'hiver souffle sur eux son dernier givre et les glace. Il faut que le soleil en personne arrive enfin avec toutes réserve de flammes et de lumières, pour renverser ces derniers efforts de l'ennemi expirant.

Cette fois, l'astre n'y a pas mis tant de façons; il s'est montré à l'impromptu, sans laisser le temps de lui crier «Qui vive!» Il s'est montré, dis-je, tout entier, ardent, radieux, magnifique, inondant le jour de tièdes haleines, et rendant à la nuit sa voûte d'azur et d'étoiles, Paris s'est étonné de cette chaude invasion, et dans une telle saison. Il a pris son calendrier comme on tire sa montre quand on ne sait pas l'heure. Le calendrier marquait bien le mois de mars: or, jamais le mois de mars n'avait eu de pareilles fantaisies. Jusqu'ici, mars passait pour un mois intermédiaire, cultivant encore le coin du feu, et soufflant même de temps en temps dans ses doigts.. Aujourd'hui on ne s'y reconnaît plus: mars est devenu le mois de juin. On n'entend que ces mots d'un bout de la ville à l'autre: Qu'il fait chaud! Imaginez ce que doit être une ville que l'été surprend inopinément, en plein hiver. Il y a un moment où elle n'est occupée qu'à éteindre son feu, à ouvrir ses fenêtres et à jeter là son manteau. Telle est la situation de Paris depuis huit jours. Il cherche de l'air et se déshabille.

Un lieutenant de grenadiers, qui faisait sa ronde, a vu, le premier, la cause de cet été par anticipation. Notre brave, tout en patrouillant pour la plus grande tranquillité de la terre, leva les yeux au ciel par distraction: qu'aperçut-il? une lumière blanche et vive, d'une forme allongée, qui illuminait l'air comme les jets diaphanes d'un feu d'artifice. Il cherchait encore, dans sa science, la raison de ce phénomène, que déjà la lunette des astronomes était tournée vers le ciel, et devant le mystère. C'était une comète qui nous faisait l'honneur de nous rendre visite. Ainsi, nous sommes propriétaires d'une comète; cela nous fera toujours passer une semaine ou deux, les chansons ne manqueront pas, ni les bons mots, ni les épigrammes ni les vaudevilles à la comète. Qui oserait y trouver à redire? Il est bien permis de railler un astre si parfaitement en mesure de répondre, et qui peut à des chansons riposter par un déluge de feu, et brûler vifs les railleurs.

Enfin, que nous veut-elle? Est-ce une de ces comètes échevelées dont parle Virgile, sinistre messager de la mort de César? Mais où est César? Est-ce un ange exterminateur expédié des hauteurs célestes, pour châtier nos crimes? En vérité, cela serait injuste. Oh! la nation scélérate, en effet, dont la hardiesse va jusqu'à réclamer depuis dix ans la définition de l'attentat et l'adjonction des capacités! ce n'est pas une comète que le ciel lui devait, mais une couronne de rosière. J'en conclus que cette comète est une comète d'un bon caractère, dont il ne faut pas s'inquiéter; elle n'est venue que pour faire fleurir les lilas et les amandiers plus vite, mûrir nos raisins, et nous obliger à des économies de bois et de charbon. Le signalement que l'Académie des Sciences a bien voulu nous en donner prouve suffisamment les honnêtes intentions de notre comète (je l'appelle notre pour attirer sa confiance). Ce n'est pas une de ces comètes de taille colossale, une de ces comètes pourvues d'une queue comparable à la croupe du monstre de Trézène. Figurez-vous une comète qui a la queue plus mince et plus étroite que la chose n'est permise à une comète de bonne maison. Ainsi, tout dégénère, tout se rapetisse; les comètes amoindrissent leur queue de même que la politique.

Son influence la plus directe jusqu'ici s'est fait sentir sur la danse et dans les bals. Elle a mis les valseuses en nage et les valseurs en feu. Les salons de Paris sont, à l'heure qu'il est, convertis en étuves où l'on bout, en attendant qu'on y rôtisse. Cependant le bal persévère; il s'était posé dans le monde; il avait fait ses invitations à domicile, et commandé ses sorbets et ses glaces, sans se douter que la comète dût entrer dans la contredanse. Maintenant que la chose est faite, renvoyer les violons, ce serait manquer de jarret et de coeur.

On danse donc encore beaucoup à Paris, et l'on y valse davantage. Ce grand bal finira dans un mois, vers les derniers jours d'avril. Mai vient mettre en déroule tout ce peuple de robes de gaze, de couronnes de fleurs, de gants glacés et de bottes vernies. Ces insatiables danseuses, ces femmes blanches et frêles, qu'un souffle semble devoir briser, et que les nuits les plus ardentes trouvent parées, debout, infatigables, toujours prêtes au combat; ces créatures si charmantes et si redoutables, si faibles et si fortes, vont aller bientôt chercher l'air et les fleurs, et se refaire le teint aux brises du soir, sous les vertes charmilles. Déjà, M. de Rambuteau, le préfet de tous les préfets, qui a, sans contredit, fait le plus sauter ses administrés, M. de Rambuteau vient de prononcer la clôture de l'avant-deux municipal.

La semaine dansante a tout entière appartenu au monde dramatique. Les acteurs de Paris ont été pris d'une fureur de chassé-croisé que nous sommes obligés de signaler. Les banquiers hollandais ou israélites, les ambassadeurs russes et anglais, les princes bulgares, ont fait place aux comédiens. Devinez qui a ouvert la danse?... C'est Arnal. Vous connaissiez depuis longtemps Arnal pour un homme très-passionné: Renautlin de Caen, la Graine de Lin, et cent autres iliades amoureuses, dont il est le héros, vous avaient suffisamment édifié sur les qualités de ce coeur romanesque. Mais saviez-vous qu'Arnal fût homme à donner un bal? Pourquoi pas? Arnal avait si bien débuté dans Un Bal du Grand Monde!

Arnal s'est montré d'une grâce parfaite; je ne doute pas que la galanterie dont il a fait preuve n'ait prodigieusement accru le nombre de ses victimes. Arnal doit être adoré plus que jamais. Ou n'embaume pas son antichambre de myrte, de violettes et de camélias, on n'étend pas de moelleux tapis sur le marbre de l'escalier pour préserver le pied délicat des danseuses, on ne prodigue pas le sorbet qui parfume, la glace qui rafraîchit, le punch qui anime, le bordeaux qui réconforte, le potage et la sandwich, depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du matin, pour se faire haïr. Les théâtres de Paris avaient envoyé leurs plus jolies ambassadrices à cette fête monstrueuse; le Vaudeville y dansait le galop avec le Théâtre-Français, tandis que le Gymnase balançait avec l'Académie royale de Musique, et que le Palais-Royal entraînait la Porte-Saint-Martin dans une valse à deux temps.

Quelques jours après, l'Association dramatique donnait un bal dans la salle Favart: l'Opéra-Comique avait allumé tous ses lustres et ouvert toutes ses loges au profit de cette danse charitable (la recette est destinée aux familles d'artistes malheureux). Le malheur et la danse s'associent tous les ans, et si la danse y gagne un peu de plaisir, le malheur y trouve quelque soulagement. Ainsi chacun a sa part, et personne n'a rien à réclamer: tout le Paris théâtral était là, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, depuis le plus illustre jusqu'au plus obscur. Le jour d'une bonne action, on ne se mesure pas; tout le monde a la même taille.

Alcide Tousez figurait au premier rang des commissaires: cet homme charmant a exercé ses fonctions avec une gravité au-dessus de tout éloge. Un danseur, sans doute quelque jeune élève du bal des Variétés, emporté par ses souvenirs ou par son éducation, se laissait entraîner à la distraction d'une danse un peu colorée; Alcide Tousez s'en aperçoit bientôt: qui peut échapper à l'oeil d'un commissaire? Il s'approche du délinquant avec la dignité d'un magistrat qui remplit son devoir. «Monsieur, dit-il, d'un ton à la fois ferme et paternel, sévère et doux, ayez la bonté de vous modérer un peu.--Voilà qui est plaisant, réplique le jeune homme.--Je ne plaisante pas. Monsieur, s'écrie Alcide Tousez prenant un air de Mathieu Mole--Eh! Monsieur, je vous en vois danser bien d'autres sur votre théâtre!--Moi, Monsieur, c'est autre chose; j'y suis autorisé par mon gouvernement!»

Le bal, d'ailleurs, s'est achevé sans plus d'atteinte à la pudeur d'Alcide Tousez. On n'a jamais dansé au bénéfice de l'infortune avec plus d'entrain et de légèreté. M. Victor Hugo s'est fait voir; quelqu'un a entendu mademoiselle Maxime, la Guanhumara détrônée, lui dire: «Je vous assure, Monsieur, que ce n'est pas ma faute; j'avais fait tout mon possible pour avoir des yeux d'hyène.» Un moment la salle a eu grand'peur: M. Alexandre Du..., engagé dans un galop à toute outrance, s'est laissé choir. Oh! mon Dieu! se serait-il blessé? Mais lui, se redressant aussitôt et montrant sa haute tête crépue au-dessus de la foule: «Je viens de faire comme les Burgraves, dit-il en souriant... non pas tout à fait, car je me relève.» Et apercevant M. Victor H... dans la foule, il alla lui serrer tendrement la main.

J'y songeais! Sous les pieds de cette multitude emportés par le plaisir et enivrée par la valse, si tout à coup le sol s'était mis à trembler, renversant ces murs parés d'or et de velours, brisant le cristal de ces lustres étincelants, engloutissant dans ses entrailles béantes ces jeunes femmes souriantes et ces jeunes gens, les écrasant sous les poutres brisées ou les étouffant dans les flammes!... le lendemain on aurait dansé dans toute la ville au profit des victimes du bal de l'Association dramatique.

LE BAL DE L'OPERA--LA MI-CARÊME.

Le bal de l'Opéra est et devait être une invention de la Régence. Le chevalier de Bouillon, qui conçut le projet de ce nouveau divertissement, en fut récompensé, le fait est historique, par une pension de six mille livres. Un moine carme, nommé le père Sébastien, et fort habile mécanicien, trouva le moyen d'élever le plancher du parterre au niveau de la scène, et de l'abaisser à volonté. L'histoire ne nous dit pas quelle fut la récompense de cette autre invention.

Ouvert le 2 janvier 1716, le bal de l'Opéra s'est perpétué jusqu'à nos jours, en passant par des phases et des vicissitudes fort diverses. De notre temps, il est plus à la mode et plus tumultueux que jamais. Autrefois, c'était un plaisir de grands seigneurs; le bon ton y couvrait du moins les mauvaises moeurs. Aujourd'hui, il n'est si mince clerc, si jeune commis qui ne veuille en avoir sa part, et faire le lionceau, moyennant un mois de ses appointements, dissipé en une nuit babylonienne. De là cette cohue sans nom, enrouée, barbouillée, avinée, qui remplit de ses huées sauvages et de ses lazzis, beaucoup plus spiritueux que spirituels, la première scène de l'univers.

Depuis son origine jusqu'à ses dernières années, le bal de l'Opéra, fidèle aux principes et aux traditions de l'étiquette aristocratique qui avait présidé à sa fondation, avait exclu de son enceinte les travestissements et la danse. Les hommes n'y étaient admis qu'en habit de ville, et le domino était le seul déguisement des femmes. On s'y promenait autour d'un orchestre en sourdine qui dominait, sans l'étouffer, le bourdonnement discret des causeries particulières. L'intrigue s'insinuait, glissait, serpentait dans cette salle étincelante. L'archet révolutionnaire d'un chef d'orchestre (Musard) l'en a chassée et a étouffé les derniers murmures de ce galant marivaudage, qui, depuis longtemps, au surplus, s'effaçait peu à peu pour faire place à la licence.

Le mardi-gras de l'année 1837, Musard donna, rue Lepelletier, un bal, dont les habitués de ce genre de divertissements ont conservé le souvenir. L'Opéra atteignit, dès son premier début, à l'idéal du genre. En récompense de cet exploit, Musard fut porté en triomphe, et faillit être asphyxié sous les étreintes de ses fanatiques et turbulents admirateurs. Quelle mort pour un Chef d'orchestre! Dès lors ce fut fait pour toujours du bal de l'Opéra proprement dit, de cette réunion masquée, mais à peu près décente, brillante toujours, spirituelle parfois, qui tenait à la fois du jour et de la nuit vénitienne. Du jour où le galop y eut pénétré, l'élégance, le décorum, et avec lui l'esprit, s'enfuirent pour ne plus revenir.

Illustration from L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843

A la vérité, on a cherché cet hiver à les retenir, ou plutôt à les rappeler par une mesure qui tendrait à concilier tous les goûts. Deux parts du bal ont été faites: la salle a été livrée aux danseurs, et le foyer réservé «aux folles intrigues qui se croisent, s'enchevêtrait, se nouent et se dénouent (style consacré) entre une et cinq heures du matin.» Mais, hélas! l'intrigue est morte... au bal de l'Opéra, du moins. Voulez-vous avoir une idée des piquantes, des malicieuses, des fines causeries du foyer? Prêtez l'oreille à l'entretien de ce jeune dandy et de ce pimpant domino qui s'abordent en ce moment.--Bonjour, Ernest, dit le domino.--Bonjour, dit le lion. Tu me connais?--Oui. Demeures-tu toujours rue du Helder?--Mon Dieu, oui. Je voulais changer, mais je n'ai pas trouvé d'appartement--Et pourquoi vouliez-vous changer, bel inconstant?--Mon logement n'est pas commode. Et puis j'ai une cheminée qui fume.--C'est différent. Est-ce que tu ne me reconnais pas?--Attendez donc. Si, ma foi! je te reconnais: vous êtes madame D......--Tu n'y es pas!--Si!--Non!--Si!--Non!--Allons, allons, convenez-en; vous êtes madame D... Comment va la santé, du reste?--Pas trop mal, avec un gros rhume pourtant. C'est très-imprudent à moi de venir ici; mais c'est si entraînant, ces bals de l'Opéra!

(Le dernier Bal masqué de l'Opéra.)

Illustration from L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843

--Oui, c'est bien entraînant. J'en suis une preuve, moi qui sors d'avoir une fluxion.--Ces temps de dégel ne valent rien pour la poitrine. Ah! à propos, mauvais sujet, qu'alliez-vous donc faire, l'autre jour, au passage des Panoramas?--Quel jour?--Mardi ou mercredi, je crois. Tu avais un pantalon gris.--Ah! oui, j'y suis.--Eh bien!--J'allais acheter des gants.--Bien vrai?--Ou des bretelles, je ne sais plus au juste; je crois pourtant que c'était des gants.--Je te quitte. J'aperçois là-bas un monsieur qu'il faut que j'aille intriguer. Adieu, au prochain bal.--Adieu, madame.

Quelle débauche d'esprit, quelle verve! C'est bien la peine de mettre un masque et d'adopter le tutoiement. Ces sémillants colloques font pourtant le désespoir des provinciaux, qui viennent au bal de l'Opéra, sur la foi des trompeuses promesses de la réclame, et n'y connaissant âme qui vive, s'en vont le matin, fort au regret de n'avoir pas été «intrigués.» Quoi qu'il en soit, le bal de l'Opéra obtient une vogue étourdissante, et fait plus que jamais, en l'an de grâce 1843, les délices d'une partie de ce peuple qui aime à se dire le plus policé, le plus délicat et le plus spirituel de l'univers.

Sa vogue ne le cède qu'à celle d'un bal que l'on nomme Chicard, dont les actions se cotent à la Bourse, et où l'on trouve des fils de pairs de France, des jeunes premiers, des aspirants diplomates, des marchands d'habits, des sculpteurs et des plâtriers, des peintres d'histoire et d'enseignes, des littérateurs, des musiciens et pas mal de corroyeurs, à commencer par le héros de cette étrange assemblée, et tout cela fraternisant, sympathisant, trinquant, se colletant, s'embrassant et se ramassant, comme une foule de vieux amis qui ne se connaissaient pas la veille, et n'auront surtout garde de se reconnaître le lendemain.

Mais tout cela n'est rien encore. Nous voici au jour de la Mi-Carême, deuxième édition revue et non corrigée du Mardi-gras. Ohé! ohé! dzing, baonnd! dzing, baound! tonton, tonton, tontaine, tonton! Quels sont ces cris, ce bruit affreux, cette musique à crever le tympan? Quelle chasse infernale nous sonnent ces milliers d'horribles fanfares? Oh! mon Dieu, ce n'est rien, ne faites pas attention; ce n'est que le carnaval, enterré il y a trois semaines, qui secoue sa poudre et ressuscite. Le diable fait, dit-on, de ces miracles, témoin le célèbre ballet du troisième acte de Robert. Vous voulez voir passer feu Carnaval? J'y consens; courons au boulevard. Mais si vous êtes asphyxié, contusionné, pilé, broyé; si, du haut d'un arbre, il vous pleut un enfant de Paris sur la tête, si une voiture vous écrase, si vous sortez de la bagarre dénué de pans d'habit, de montre et de cravate, ou si vous n'en sortez pas du tout, ne vous en prenez pas à moi, vous êtes dûment averti.

Nous voici dans la foule. Quel affreux tintamarre! quelle épouvantable cohue!--Monsieur, ne poussez pas!--Eh! monsieur, l'on me pousse!--Aïe, les fausses-côtes! aïe, la poitrine!--Je me meurs, j'étouffe! je suffoque!--Gare donc là, gare donc; rangez-vous!--Ah! ciel, un cheval de gendarme qui se cabre et recule de notre côté!--Monsieur, que fait votre main dans ma poche?--Eh! mon Dieu, monsieur, je la mets où je peux, on n'a pas le choix des locaux!--Une fois engagé dans cette houle humaine, il faut marcher, bon gré, mal gré, filant soixante pas à l'heure. Heureux qui, du milieu de ces flots agités, peut, de temps en temps, diriger sur la grande chaussée du milieu un oblique rayon visuel!--Mais, ô déception! le carnaval promis se manifeste sous la forme de deux immenses files de voilures, flanquées de gardes municipaux; mais des masques, nulle apparence: chacun est venu pour les voir, et chacun voit qu'il n'a rien vu.--Ah! cependant, voici là-bas une rumeur qui nous présage l'apparition de quelques-uns de ces oiseaux rares sur terre. Autant que le permet cet affreux cor de chasse, qui, depuis un quart d'heure, s'obstine à jouer sur nos têtes la chanson du Roi Dagobert, il me semble discerner certain cri populaire qui nous annonce, ou je me trompe fort, l'approche de quelque mascarade. En effet, voici des sauvages, des pandours, des cosaques, des hussards, précédant à toute bride une, deux, trois voilures, qui roulent à quatre chevaux sur la chaussée, bourrées de débardeurs, de malins, d'Écossais, d'ours, de Poletais, de Turcs, d'Espagnols, de laitières, de camargos.

Devant, derrière, Jusqu'à la portière C'est un' fourmilière De gens chantant, vociférant, buvant, S'égosillant...

C'est en vain que ces messieurs et ces dames on fait ample provision d'esprit sous forme de Champagne. Sous ce rapport, celui de l'esprit, leur consommation est fort mince. De grandes clameurs, de lourds propos, des grossièretés, voilà tout ce que la gaieté et la verve française trouvent de plus piquant dans leur bouche.--Mais, quels sont-ils? me direz-vous.--C'est lord Seymour, ne manqueront pas de s'écrier ici maints gobe-mouches obstinés.--Non, heureusement pour lord Seymour, il n'est pas tout ce monde-là. Lisez les inscriptions du drapeau arboré par chacune de ces mascarades. Voici les «Enfants de la Joie.» Quelle postérité! La Joie eût mieux fait de rester fille. Plus loin, ce sont les «Forts buveurs.» Viennent ensuite les «Flambarts,» les «Balochards,» etc. Voici maintenant les blanchisseurs et les blanchisseuses de Boulogne, arrivés en trois chariots pour célébrer à Paris le grand jour de la Mi-Carême, qui est leur fête patronale. Ah! cette autre voilure qui se croise avec celle des «Balochards,» c'est celle des «Chemisiers de Pans.» Les deux équipages se hèlent, se défient, viennent bord à bord, et il s'engage entre eux une bataille en règle,--à coups de langue, cela va sans dire,--et où il n'y a de morts que les ivres. Vous êtes probablement peu curieux de savoir qui l'importera du calicot ou de la rouennerie; passons donc.

Mais, à ce propos, voici un crieur asthmatique qui vous offre depuis une heure le Nouveau Catéchisme poissard, ou l'Art de s'amuser en société sans se fâcher.... «Sans se fâcher, nota bene;» car, si l'on se fâchait, ce serait comme lorsqu'on se gêne, il n'y aurait plus du tout de plaisir. Ce catéchisme, fort peu édifiant, du reste, n'a que le tout petit défaut d'être nouveau depuis cent ans. C'est un vieux recueil de platitudes et de sottes calembredaines, dont l'unique mérite est la rime et le moindre défaut la raison. La langue des Porcherons est enterrée sous leurs décombres. Il n'y a plus de balles, il n'y a plus de poissardes; il n'y a plus que des marchés et des marchandes de poisson, ce qui n'est nullement synonyme. Aussi, le catéchisme poissard, canard rétrospectif, au sel fort peu attique, obtient-il fort peu de débit, car il ne répond plus, comme disent les prospectus, à aucun besoin de l'époque. Tout au plus, quelque Béotien, préméditant de se produire au bal masqué, le soir, sous un costume d'Arlequin, et d'avoir de l'esprit comme un diable, croit-il devoir, pour ses deux sous, se précautionner de gaieté et de poésie non lyrique. Gare à lui, si, pour son malheur, quelque franc luron l'entreprend! Les héros du carnaval sont, sans comparaison, comme les aigles du barreau, c'est à la réplique qu'on les juge.

La nuit est venue; le gaz s'allume, ce soleil du carnaval moderne. Les masques, qui viennent de dîner, se rencaquent dans leurs équipages, et continuent leur promenade à la rouge lueur des torches, en attendant l'heure suprême, l'heure solennelle du bal.

Minuit arrive... Alors, oh! alors. Paris se lève comme un seul homme. De toutes les rues, de toutes les portes, de tous les escaliers et de tous les étages, débouchent des torrents de nouveaux masques. Ce ne sont que glapissements sauvages, miaulements de chats, aboiements de chiens, rugissements de loups et de chacals, mêlés au piaffement, au hennissement des chevaux, au roulement de dix mille voitures, au son des cornets à bouquin et des trompettes à l'oignon. C'est un capharnaüm, une mêlée, un bruit, à ne pas entendre Dieu tonner. A cette grande voix, à cette immense clameur, au grondement de cette avalanche, quatre cents bals ouvrait leurs portes.--Oui, quatre cents bien comptés, je n'exagère pas--depuis le grandiose et splendide Opéra jusqu'au Sauvage, où l'on pénètre moyennant cinquante centimes, remboursables en une bouteille de suresne à vider sur place.

Il y a bal aux théâtres de l'Opéra-Comique, de l'Odéon, de l'Ambigu; bal à la Porte-Saint-Martin, à la Gaieté, au Cirque-Olympique; bal à la salle Montesquieu, à la salle des Concerts-Musard, idem des Concerts-Saint-Honoré, au Vauxhall d'été et d'hiver, au Prado d'hiver et d'été, au jardin d'Idalie, au bosquet de Cythère, à l'Ermitage de Paphos, à l'Ile d'Amour, au temple de Bagusse, à la Chartreuse, au Salon de Mars, à l'Élysée, aux Enfants de la Joie au Boeuf-d'Or, au Boeuf-Rouge, au Boeuf-Couronné, au Boeuf-Gras; chez Tantain, Tonnelier, Desnoyers, et cent autres célébrités de barrière.

Partout c'est un tohu-bohu, un chaos, un pandémonium que nulle plume ne saurait exprimer, que nul pinceau ne saurait rendre. La grosse caisse et la grosse joie, l'ivresse, une danse échevelée, le galop le plus tourbillonnant, des batailles, une mêlée furieuse, maint pugilat, maint oeil poché, suivi de mainte arrestation, telle est, en peu de mots, la physionomie de toutes ces rondes de sabbat. Ici, ce sont les lions qui s'amusent; là-bas, ce sont les chiffonniers; voilà toute la différence.

Le bal s'achève: la nuit a passé comme un rêve, ou plutôt comme un cauchemar. Pour compléter la fête, il faut, après avoir conquis à la pointe de l'épée, dans un restaurant de boulevard, une bouteille, de bordeaux et une aile de volaille,--prix: 20 francs,--courir à la montée de Belleville, contempler cette cohue poudreuse, avinée, titubante, qui a nom «Descente de la Courtille.» Cette foule sans nom, ces loques fangeuses, ces rouges trognes, ces bras nus, ces Romains inimaginables, ces Turcs à turbans de carton, que surmonte, en guise de croissant, une visière de casquette, ces bergères qui fument la pipe, ces marquis roulant dans le ruisseau, ces chevaliers du Moyen-Age qui se traînent le long des murs, ces troubadours rapiécés, tous ces gueux dignes de Callot, ce sont les masques des barrières qui regagnent leurs domiciles. Loin d'être sensible à l'honneur que lui fait l'orgie de Champagne en venant lui rendre visite, l'orgie du vin bleu reconnaît habituellement cette politesse par des nuages de farine et des poignées de boue lancés à la face de messieurs les beaux. Du haut des cabinets des Vendanges de Bourgogne, où ils ont établi leur quartier-général, ceux-ci répondent par une grêle de gros sous, d'oeufs durs et de fruits crus. Le jour se lève sur ce tableau et met fin à la guerre civile.

C'en est fait: Carnaval est mort, et cette fois pour tout de bon. Il vient de rendre,--non l'esprit, et pour cause,--mais l'âme, ou ce qui lui en tient lieu. Il renaîtra, à la vérité, en 1844; mais combien de ses plus fougueux, de ses plus florissants adeptes, surpris, au sortir de l'orgie, par le souffle glacial du matin, ne le verront pas revenir!... «Souviens-toi que tu es poussière et que tu redeviendras poussière,» disait, il y a trois semaines, le prêtre aux fidèles agenouillés sur la dalle du saint parvis. C'était le lendemain d'une saturnale pareille à celle de jeudi dernier. Terrible opposition, prophétique langage!... N'as-tu point songé un instant, jeune homme au front pâli par la débauche et par les veilles, que tous les fous plaisirs dont tu t'es enivré, ce sont ces fruits décevants au dehors, brillants et vermeils à l'intérieur, tout remplis de cendres et d'une indicible amertume?

Théâtres.

Charles VI, opéra en cinq actes, paroles de MM. Casimir et Germain Delavigne, musique de M. F. Halévy, divertissements de M. Mazilier, décorations de MM. Cicéri, Philastre, Cambon, Séchan et Desplechin. (Deuxième article)

Ainsi que je l'ai déjà fait pressentir, la nouvelle partition de M. Halévy ne me paraît pas répondre à l'idée qu'on avait dû s'en faire d'avance, à ne consulter que la réputation de l'auteur et son incontestable talent. Le retour trop fréquent des mêmes rhythmes, l'emploi obstiné des mêmes moyens, jettent sur son oeuvre une teinte uniforme, dont la monotonie ne tarde pas à fatiguer. On cherche vainement chez lui ces deux choses qu'on trouve chez tous les maîtres, et dont la succession alternative est d'un si grand secours pour l'attention de l'auditeur: le récitatif--le chant.--Le récitatif de M. Halévy est rarement assez simple; peut-être, dans son chant, la mélodie est-elle sacrifiée trop fréquemment à la déclamation. Qu'en résulte-t-il? que son chant et son récitatif se ressemblent; que sa musique, habituellement, n'est qu'une sorte de terme moyen entre l'un et l'autre, et que son ouvrage, tout entier, formé, pour ainsi dire, du même tissu n'offre pas la variété qui serait nécessaire pour qu'on en pût supporter la longueur. Il y a, par le fait, beaucoup de morceaux dans Charles VI, mais ils sont tellement semblables entre eux par la forme, le mouvement, la couleur, et les récitatifs qui les séparent y font si peu de disparate, qu'on croit n'entendre qu'un seul morceau, coupé seulement à certains intervalles, par un temps d'arrêt de quelques inimités dont on profite avec une joie incomparable pour changer de position, et pour prendre l'air.

Ce défaut, qu'on avait pu constater plus ou moins dans les oeuvres précédentes de l'auteur de la Juive, est surtout remarquable dans celle-ci. C'est là, ce me semble, son vice capital, et la cause de la fatigue qu'on y éprouve. Pour l'écouter jusqu'au bout, il faut une volonté de fer et des efforts surhumains; et, cependant, il n'y a guère de morceaux où l'on ne découvre des sentiments exprimés avec justesse, des phrases élégantes des harmonies distinguées, des dispositions instrumentales habiles et ingénieuses. Semblable à Ésope et peut-être moins adroit que lui, M. Halévy assemble ses convives autour d'une table immense et magnifiquement servie; seulement il y a le même mets sur chaque plat, et le cuisinier n'a pas toujours pris la peine d'en varier l'assaisonnement.

M. Casimir Delavigne.

Illustration from L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843

L'espace me manque, et je ne saurais examiner en détail chacune des parties de ce vaste ouvrage; je me bornerai à parler des plus importantes. Le duo de la reine avec Odette commence bien: la première phrase est noble et majestueuse, et le rhythme en est assez décidé; mais bientôt il se perd en des développements interminables, et ne se relève un peu qu'à la fin, quand vient la phrase: Le sort me l'abandonne, ce proscrit détesté, etc. La péroraison on est énergique, et les beaux sons de tête de madame Dorus jettent un vif éclat sur les dernières mesures. Le duo qui suit, entre Odette et le dauphin, est, au moins, quant à sa première partie, l'un des morceaux les mieux conçus de l'ouvrage et les mieux réussis.--Qu'on me pardonne ce barbarisme.--La manière dont les deux voix se présentent successivement est neuve et piquante. La cadence finale y est amenée par un trait des instruments à vent d'un effet très-agréable, auquel succède un point d'orgue vocalisé du meilleur goût. Ce passage tout entier est plein de fraîcheur et de grâce. Le reste, par malheur, est loin de répondre au début. Le couplet: En respect mon amour se change, m'a paru terne et lourd, et d'une mélodie peu naturelle, et ne doit l'effet qu'il produit qu'à l'habile exécution de Duprez, et à la délicatesse des nuances que cet artiste y a su placer. La fin de ce morceau, qui termine l'acte, n'a rien de remarquable, sauf un effet d'orchestre assez original, au moment où le dauphin disparaît par la fenêtre.

M. F. Halévy.

Illustration from L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843

Je passe rapidement, et pour cause, sur la villanelle du second acte et sur la chanson d'Isabelle: ces deux morceaux n'ont pas, ce me semble, le caractère qu'ils devraient avoir, ou, pour mieux dire, ils n'en ont aucun. La romance du roi mérite le même reproche. Il y a dans la scène qui suit, entre Charles VI et Odette, une phrase fort jolie, sur ces paroles

Ah! qu'un ciel sans nuage Pour les regards est doux! Et quelle volupté De se ranimer sous l'ombrage, A l'air pur de la liberté!

Seulement la difficulté de faire entrer le second vers dans une période en quatre membres s'y fait cruellement sentir. Etait-il donc si difficile de disposer autrement les paroles, et de mettre là quatre vers de même mesure? Le duo des cartes est d'un bon effet; mais l'honneur en revient beaucoup moins, selon moi, au compositeur qu'à madame Stoltz et qu'à la scène elle-même. C'est le poète, ici, qui a porté le musicien.

Le seul passage un peu saillant du troisième acte est le début du quatuor:

Dieu puissant! favorise Notre sainte entreprise, etc.

Ce quatuor n'est pas accompagné par l'orchestre, et l'on a déjà remarqué combien il y a d'avantage à abandonner de temps en temps les voix à elles-mêmes. L'effet de ce quatuor est bon, et serait meilleur peut-être s'il était moins longuement développé. L'harmonie en est fort belle. Quel dommage que le chant n'y suit pas à la hauteur de l'harmonie!

L'air d'Odette, au quatrième acte, est divisé en deux parties. Il y a dans la première de charmants détails; la seconde fera, je crois, plus d'effet à mesure qu'on l'entendra davantage. C'est un allegro plein d'énergie et d'enthousiasme, et la syncope placée sur le second temps de chaque mesure lui imprime un caractère de décision assez remarquable. Rossini, dans l'air de Zelmire: sorte, secondami,--toute comparaison à part, je n'accuse pas M. Halévy de faire de la musique italienne,--a obtenu le même effet par le même moyen.

La chanson d'Odette:

Chaque soir Jeanne sur la plage.

est charmante. Le dialogue qui s'y établit, dès le début, entre le hautbois et la cantatrice, l'élégance des modulations de ce morceau, son caractère à la fois gracieux et mélancolique, tout concourt à en faire l'un des plus heureusement trouvés de la partition. Il est amené, d'ailleurs, par une phrase très-agréable sur ces paroles:

Avec la douce chansonnette Qu'il aime tant, Berce, berce, gentille Odette, Ton vieil enfant.

Barroilhet dit ce passage à demi-voix avec tant d'art, tant de goût et une expression si juste, qu'il en double encore l'effet.

La scène qui suit (celle des fantômes) n'a rien de remarquable, si ce n'est le trio des trois spectres, sur ces paroles:

Ils tombèrent tous trois assassinés jadis: Tu périras de même.

Là encore il n'y a pas de chant; ce n'est que de la mélopée: mais, sous cette mélopée, on entend une succession d'accords sinistres et dont l'effet est terrible. L'auteur, grâce à cette habileté de contre-pointiste dont il a déjà donné tant de preuves, y a su tirer un parti merveilleux de ce mot: assassiné, qui passe continuellement d'une voix à l'autre, et se reproduit avec une obstination effrayante. Savoir le contre-point est un mérite assez commun, mais il est beau de s'en servir de cette manière.

Ce trio des spectres est très-heureusement rappelé dans le linat qui suit. Les fantômes ne sont plus sur la scène, mais seulement dans l'imagination du roi; leur chant est donc rejeté dans l'orchestre et confié aux trombones, dont l'âpre et stridente sonorité était particulièrement appropriée à la circonstance. Cette réminiscence ingénieuse et fort bien calculée est d'un effet très-dramatique.

La chanson militaire de Poultier, au commencement du cinquième acte, a fait fortune, et le parterre paraît s'habituer à en faire redire le second couplet. Ce morceau a de la couleur et une physionomie originale; l'allure en est vive et décidée; la reprise en mode majeur qui s'y trouve est très-piquante, et l'on a remarqué l'heureux effet du tambour, que l'auteur a employé dans l'accompagnement. J'avoue, néanmoins, que l'ut aigu par lequel cette chanson se termine me semble assez maladroitement amené; mais, si cette dernière phrase est un peu gauche, elle a du moins l'avantage de mettre en relief les notes élevées de la voix de Poultier, dont le timbre est délicieux.

Je n'ai pas encore parlé du premier air de l'opéra, du chant national: Jamais en France l'Anglais ne régnera, sur lequel on avait fondé tant d'espérances et fait par avance tant de commentaires. Lorsque tout le choeur en répète le refrain à l'unisson, l'effet en est vigoureux et puissant; mais ce n'est là, ce me semble, qu'un de ces vulgaires effets de sonorité qu'on peut toujours obtenir avec le premier chant venu, en le faisant exécuter par un grand nombre de voix. L'air, pris en lui-même, a-t-il une grande valeur? Je ne le pense pas. Le rhythme en est trivial, et la mélodie nulle ou peu distinguée. Je ne crois pas que ce morceau puisse être rangé parmi ceux qui font le plus d'honneur à la nouvelle partition; il ne doit, évidemment, passer qu'après beaucoup d'autres. Je me suis complu à les indiquer: c'était la partie agréable de ma tâche. Faut-il ajouter qu'ils ont le tort de se ressembler presque tous, et le malheur de se débattre au milieu d'un océan de motifs vaguement dessinés, de phrases décolorées et de récitatifs lourdement prétentieux? Non! C'est bien assez de ce qui a été dit plus haut sur ce sujet, et le lecteur comprendra sans peine combien il doit en coûter de se montrer sévère à l'égard d'un artiste éminent, dont on estime à un égal degré le talent, la science et le caractère.

Théâtre de l'Odéon, Gaïffer et le Succès.--Théâtre des Variétés, le Mariage au Tambour.--Théâtre du Vaudeville, la Nouvelle Psyché.

L'attention publique a été tout entière occupée par la venue au monde de deux grands ouvrages dramatiques: les Burgraves et Charles VI: l'un né au Théâtre-Français et l'autre à l'Académie royale de Musique. Quand ces deux souverains de l'empire théâtral se mettent à l'oeuvre, il se fait une sorte de silence dans les autres théâtres; il semble qu'ils se rangent en haie et au port-d'armes, dans une attitude respectueuse, pour laisser passer. Puis, aussitôt que le défilé du cortège est fini, ils rompent les rangs et reprennent pêle-mêle leurs habitudes de production particulière.

Nous n'avons donc à récolter qu'une moisson peu abondante: une petite comédie, un drame et deux ou trois vaudevilles.--Eh quoi! vous appelez cela de l'indigence, trois vaudevilles, un drame et une comédie!--Oui, cher lecteur, et je maintiens le mot, ne t'en déplaise; si tu avais le bonheur ou le malheur d'être un feuilleton, tu ferais comme nous, tu te croirais pris de famine; le feuilleton, en effet, est habitué à un tel régime abondant et surabondant, que sept ou huit actes seulement dans une semaine lui représentent un repas quelque peu mesquin. Qu'est-ce que cela pour un ogre qui a coutume de se rouler sur des monceaux de vaudevilles entassés?

Le drame aurait pu s'appeler tragédie; il n'a pris le nom de drame qu'afin de se mieux déguiser. Nous sommes dans le siècle des masques: il ne faut croire ni aux passe-ports, ni aux enseignes, ni aux affiches, ni aux étiquettes. Si une pièce ornée de deux ou trois conspirations, déclamant sur le ton héroïque et faisant rouler le tam-tam de l'alexandrin, n'est pas une tragédie, qu'appellera-t-on tragédie?

Le héros de celle-ci se nomme Gaïffer. A ce nom, je vous vois reculer de deux pas, et ouvrir deux grands yeux étonnés. Gaïffer vous parait un peu bizarre: vous êtes tenté d'arrêter les passants pour leur demander: Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que Gaïffer veut dire? Est-ce une femme, est-ce un homme, est-ce une chose?--Vraiment, vous êtes de singulières gens. Le beau plaisir qu'il y a à voir clair, du premier coup, dans un nom! Sachez donc un peu goûter la volupté des énigmes.

D'ailleurs, si vous ne connaissez pas Gaïffer, ce n'est pas la faute de Gaïffer, mais bien la vôtre, je suis fâché de vous le dire, Gaïffer a fait tout ce qu'il fallait pour avoir l'honneur d'être connu de vous. Demandez plutôt à dom Vaissette, son historien, qui célèbre ses hauts faits in-folio.--Il a livré de terribles combats contre de très-redoutables adversaires, tantôt vainqueur et tantôt vaincu, et afin que rien ne manquât à sa réputation, il est mort empoisonné. Voilà ce que fut Gaïffer. C'est dans l'Aquitaine que la chose se passa, du temps de Pepin et de Charlemagne. Ces deux grands preneurs de villes et de provinces convoitaient l'Aquitaine, échue à Gaïffer, du droit qu'il tenait des Mérovingiens ses ancêtres. Gaïffer voulait garder son Aquitaine. De là une grande guerre entre eux, une guerre qui dura presque aussi longtemps que le siège de Troie, et ne fut pas moins fertile en terribles coups d'épée. Gaïffer, abattu dix fois par le bras carlovingien, se relevait toujours; et si le poison ne s'en fût mêlé, je ne sais si Gaïffer ne lutterait pas encore.

Certes, beaucoup de gens ont eu l'honneur de devenir des héros de tragédie, qui ne l'ont pas mérité autant que notre mérovingien. Je ne m'étonne donc pas de trouver Gaïffer tragiquement accommodé; je le plains seulement d'être aujourd hui le prétexte d'une mauvaise tragédie ou d'un mauvais drame, le nom ne fait rien à l'affaire. Un amour lamentable, une conspiration, une révolte, voilà le bagage tragique de Gaïffer. Il ne lui manque pas même le trépas héroïque à la façon de Tancrède, au milieu de l'ennemi. On ne nous a épargné que le brancard. Le public a sifflé. Oh! le serpent! Il n'a pas même été attendri par quelques beaux vers, planches flottantes sur lesquelles l'honneur du poète, M. Ferdinand Dugué, a surnagé quelque temps, dans la tempête et le naufrage. Mais qui ne fait pas de beaux vers aujourd'hui? On les sème partout, à la tête on les jette, et mon valet de chambre, comme dit le Misanthrope, en met dans la Gazette.

Le Mariage au Tambour est plus pastoral, bien qu'il soit contemporain de 95. Ajoutez qu'il n'a pas la plus petite prétention aux beaux vers; son ambition tend à faire rire, et çà et là cette ambition est satisfaite. Nous n'avons plus affaire à un héros, mais à une héroïne. On peut bien donner ce titre à mademoiselle Catherine, car mademoiselle Catherine fréquente les camps. Que dis-je? elle est vivandière; c'est elle qui rafraîchit la victoire, selon l'expression de Béranger. Mais méfiez-vous de mademoiselle Catherine: on s'appelle Catherine et l'on a un autre nom; on a l'air d'être vivandière, et l'on est marquise. Ces choses-là arrivent tous les jours.

Catherine est donc marquise; mais comment, étant marquise, se trouve-t-elle vivandière? L'amour fraternel a tout fait. Le frère de Catherine, vendéen renforcé, est tombé aux mains de l'armée républicaine; le cas est grave, et il y va de sa vie. Pour pénétrer dans le camp où son frère est prisonnier, et favoriser sa fuite, Catherine prend le déguisement que vous savez. Assurément cela est très-bien. Nous donnons à Catherine notre approbation pleine et entière. Tous les masques ne servent pas à une si bonne action. Elle est jolie, et bientôt les coeurs prennent feu autour d'elle; le tambour-major soupire, le caporal flambe, le sergent jette des flammes, comme un volcan. Jamais les boulets ennemis n'ont fait un ravage pareil au ravage produit par la prunelle de ces deux beaux yeux. C'est peu; le respectable corps des vivandières en meurt de jalousie. Chaque jour allume, de plus en plus, cette guerre intestine. Les vivandières d'un côté, Catherine de l'autre, se livrent des assauts terribles, et le régiment regorge de Paris et de Ménélas qui se disputent la dangereuse Hélène.

Théâtre des Variétés.--Un Mariage au Tambour.

Illustration from L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843

Enfin, d'un accord unanime, on convient de mettre fin à ce désordre: le moyen est d'obliger Catherine à se marier. Il faut qu'elle choisisse un mari, ou, par la corbleu!... Catherine obéit: si elle refusait, on la chasserait du régiment: et alors que deviendrait son frère? J'ai donc l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Catherine, vivandière, avec le beau, le brave, le redoutable sergent-major Lambert. Le mariage se fait à la républicaine, en plein vent, sous un vieux chêne, soldats et vivandières servant de témoins, Catherine à côté de Lambert, et le tambour du régiment, monté sur un tertre de gazon, abrité sous le vieux chêne, exécute un roulement à triple carillon, en manière de bénédiction nuptiale. Pour la première nuit de noces, Lambert est de faction à la porte du cachot où le frère de Catherine est enfermé. Que fait Catherine? elle profite de son ascendant sur le coeur de Lambert, procure à son frère les moyens de fuir, et se sauve avec lui.--Et Lambert?--Lambert en est pour ses frais de noces et de tambour. Peu s'en faut, ce qui serait plus sérieux, qu'il ne paie de sa tête l'escapade de la belle vivandière; mais patience! Lambert aura sa revanche. La Providence se met tôt ou tard du parti des sergents-majors opprimés.

Tout à l'heure vous avez trouvé une marquise dans une vivandière, pourquoi ne découvririons-nous pas un duc dans un sergent-major? Lambert est duc, en effet, sans que cela paraisse. Il s'est fait soldat pour dissimuler sa noblesse, dans ces temps périlleux. En vérité, nous avons affaire à un singulier régiment; peut-être allons-nous apprendre bientôt que, depuis le caporal jusqu'au marmiton, il ne cache que des empereurs et des margraves.--Voici comment Lambert se venge: tout en guerroyant, il retrouve Catherine et son frère, non plus proscrits, mais vivant en paix dans le château de leurs aïeux. Que fait Lambert? il se présente en habit de simple soldat, et réclame madame la marquise, sa femme. Grand scandale d'abord, et grand effroi. Ceci suffit à Lambert, qui déclare sa qualité de duc et de colonel; car nous sommes devenu colonel depuis la célébration du mariage au tambour. Comment refuser un colonel? Comment ne point pardonner à un duc? Duc et marquise ratifieront, devant M. le maire, leur premier mariage ébauché. L'auteur s'est dérobé sous le nom de Devilliers. On croit que le nom fait le même office que l'habit de vivandière, et qu'il cache sinon une marquise, au moins M. Alexandre Dumas, marquis de la Pailleterie.

Avec M. Félicien Mallefille nous tombons dans la mythologie, ou peu s'en faut. La Nouvelle Psyché; a le même tort que l'ancienne: elle est curieuse. Au lieu de se laisser aller à la douceur de son rêve, au lien de se contenter d'être aimée, elle a la prétention de sonder les mystères et de connaître le fin mot des choses. Comme l'antique Psyché, la moderne Psyché y perd son bonheur et son amant.

Cet amant n'est pas l'Amour proprement dit; il n'a ni ailes, ni flambeau, ni carquois, et ne vient point de Cythère ou d'Amathonte: c'est un jeune illuminé qui conspire pour l'indépendance de l'Italie. L'amour de Dinowa est son plus cher trésor, avec la liberté. Mais Dinowa s'inquiète et soupçonne; le mystère où les périls de sa situation jettent Libérius, éveille la jalousie de Dinowa: elle attribue à une trahison amoureuse ses fréquentes absences et son air inquiet et souvent agité. Dinowa épie Libérius, et le livre à l'espionnage. Averti par les révélations de Dinowa, la police italienne surprend Libérius en pleine conspiration. Psyché, qu'as-tu fait? tu as pris la lampe et le poignard. La lampe a éclairé la nuit où Libérius s'enveloppait, et le poignard le tuera. O Psyché, pourquoi cette curiosité fatale? Libérius cependant échappe à la mort et pardonne à Dinowa.

Théâtre du Vaudeville.--La Nouvelle Psyché.-- Bardou et Vadam Hérard.

Illustration from L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843

M. Félicien Mallefille a donné à sa Nouvelle Psyché plus d'esprit qu'il n'en faut pour réussir; mais l'esprit ne suffit pas: une action nette, claire, intéressante, n'est pas moins nécessaire pour le succès. M. Mallefille n'y a pas assez songé.

Le Succès, comédie en deux actes, a pour auteur M. Harel, ancien directeur de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. Si M. Harel ne savait pas faire une comédie, ce ne serait pas faute du moins d'en avoir fait jouer. Mais, Dieu merci, rien ne prouve que l'auteur n'a pas mis à profit l'expérience du directeur; tout au contraire: la comédie de M. Harel est veinée de traits d'esprit et de scènes piquantes. Elle est plus sérieuse au fond que dans la forme. M. Harel s'attaque directement aux sentiments matériels et cupides qui sont la plaie de ce temps-ci; il les montre envahissant jusqu'aux domaines de l'art et de la pensée, et corrompant les coeurs les plus élevés et les plus nobles esprits, ou du moins les sollicitant et les entraînant parfois aux débauches du charlatanisme.

M. Harel choisit, deux jeunes gens pour servir de démonstration à sa critique. Tous deux sont bien nés, tous deux ont du coeur et du talent. L'un est avocat, l'autre poète; celui-là s'appelle Délicourt, celui-ci Laroche. D'abord ils se livrent avec candeur aux rêves confiants des jeunes années; Délicourt croit qu'il suffit de montrer de la science et de la probité pour réussir; Laroche, d'avoir des veilles scrupuleuses et d'écrire de bons ouvrages; nos jeunes gens se trompent ou du moins croient se tromper. Délicourt végète, malgré tout son savoir, et les drames consciencieux de Laroche sont repoussés de tous les théâtres. Le poète et l'avocat perdent courage; un mauvais conseiller passe par là et les jette dans l'intrigue et dans le trafic. Délicourt vend son éloquence à tout venant; Laroche improvise de la littérature de pacotille. Le succès arrive d'abord, et avec lui l'argent et même la renommée. Nos deux amis se poussent jusqu'à la croix d'honneur et à la députation; mais peu à peu ils se lassent de jouer ainsi avec leur esprit et leur caractère. Le dégoût les prend, et ils sortent du gouffre avant d'y avoir perdu leur talent et leur honnêteté. Laroche et Délicourt font sagement. Tous deux apprendront plus tard que, même dans le siècle le plus corrompu, le profit le plus sûr est encore du côté des nobles efforts et des nobles travaux. Sans doute on attend plus longtemps, mais aussi on dure davantage.

Cette petite comédie, début de M. Harel, annonce un écrivain spirituel et mordant; elle ne fera pas dire de l'auteur ce que M. Harel disait de Fontan, qui lui faisait proposer un de ses drames pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin: «Non, je ne veux pas des drames de M. Fontan; je lui trouve plus de prison que de talent.»

Beaux-Arts.-Salon de 1843.

Première Vue du Salon carré.

Illustration from L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843

812 Le Christ au tombeau, par Marquis. 188 Saint Louis après le combat de la Massoure, par Casey. 365 Jésus s'étendant sur la croix, par Dubouloz. 60 Combat devant la Corogne, par Bellange. 779 Le duc d'Orléans aux Portes-de-Fer, par Lepaulle. 711 Jésus mis au tombeau, par Latil. 904 Un rêve de bonheur, par Papety. 527 Saint Germain, évêque d'Auxerre, par Goyet. 875 Sainte Thérèse, par Molin 669 Vue du château de Chenonceaux par Justin Ouvrie. 1040 Tête d'étude, par Rolland. 1007 La Solitude, paysage, par Renoux.

Nous ne ferons point de catégories; le public, entrant au salon, regarde ce qui s'offre devant ses yeux; il ne s'inquiète pas d'avoir vu d'abord toutes les toiles historiques, avant de passer à l'examen des paysages; d'avoir épuisé les tableaux de genre, avant d'en venir aux marines. Pourquoi la critique changerait-elle ce beau désordre en un cabinet de collections, remettant chaque chose à sa place, et ne voulant pas que les yeux puissent se reposer d'une bataille sur un bouquet de fleurs, d'une descente de croix sur des figures amoureuses ou de verts ombrages? Suivons la promenade telle qu'on nous l'a faite, en nous rappelant cette profonde vérité de Bilboquet: «Le changement est la source de la variété;» n'imitons pas, enfin, les Hollandais, qui mettent toutes leurs roses dans une allée, toutes leurs tulipes dans une autre, et regrettent sans doute de ne pouvoir pas, pour plus de précision, ranger chaque espèce de fleurs dans une armoire particulière, comme les hannetons et les minéraux des naturalistes.

Salon carré.--Le tableau qui s'offre d'abord aux yeux est le Rêve de bonheur, de M. Papety:

« . . . Ce sont, au plus frais d'un jardin, Des couples amoureux assis sur l'herbe molle, Négligemment vêtus de vestes de satin, Causant d'amour, dansant ou jouant de la viole... Oh! les charmants tableaux! que ces gens sont heureux! Comme leur vie est calme et comme ils n'ont d'affaire Que les riants propos, la musique et les jeux, L'oisiveté sans crainte et l'amour sans mystère! Avoir de verts gazons et le temps d'y danser! Rire et prendre le frais pendant toute sa vie!... N'avoir d'ambition qu'au tranquille plaisir, Cette part du bonheur la plus calme et sereine!... Que ces gens sont heureux! Oh! les riants tableaux!»

Les poètes s'arrêteront volontiers devant ce tableau, amèrement critiqué par les peintres; que la lumière soit diffuse et mal dégradée, que le feuillage n'ait pas assez d'épaisseur et semble trop découpé, que les étoffes soient un peu lourdes, que le gazon ne végète pas, comme on dit, et ressemble à un tapis d'Aubusson, qu'importe, en vérité? Le charme n'en est pas moins puissant, le coeur ne s'en attendrit pas moins de cette heureuse union, si souvent rêvée, de l'ode d'Horace et du dialogue de Platon. Assis parmi les fleurs, sous les frais ombrages, les amants se regardent avec une muette volupté, et les sages, la main appuyée sur des têtes blondes, laissent tomber de leurs lèvres les harmonieuses paroles qui font croître les ailes de l'âme; dans les coupes, brille le falerne, il bel vino; et les doux accords de la harpe semblent traduire dans le divin langage et les pensers amoureux de la tendre Lydie, et les beaux discours du sage de Sunium, le fils des Muses. Toute la poésie humaine serait dans ce tableau, si le peintre n'avait oublié, au milieu de sa sereine conception, Rosalinde la Folle, et Jacques le Mélancolique, l'une aimant à rire au milieu des bois, l'autre à pleurer dans les fontaines. La comédie de Shakespeare ne devait-elle pas avoir place pourtant dans les îles heureuses?

Mais que veulent, sur le second plan, ces bateaux à vapeur et ce télégraphe? Nous nous épuisions en conjectures, sans pouvoir deviner, lorsqu'un peintre nous donna l'explication suivante: «Les bateaux à vapeur sont là pour indiquer que les heureux habitants de ces bosquets ne sont point condamnés, comme feue Calypso, à rester toujours dans la même île, sous les mêmes ombrages, mais peuvent à leur gré visiter tous les rivages de l'archipel fortuné.--Quant au télégraphe, il sert apparemment aux correspondances amoureuses.»--Il importe de remarquer, à cette occasion, que la race des peintres est abusivement allégorique; Lessing, interdisant l'allégorie aux poètes, la permettait aux peintres, sous le prétexte qu'ils en avaient besoin; sans doute elle leur est nécessaire quand il s'agit de peindre au front d'un monument dame Prudence ou demoiselle Perspicacité; mais ne devrait-elle pas être laissée de côté lorsque le peintre veut être poète; et, en s'adressant au coeur, est-il fort adroit de le distraire de son émotion, de son attendrissement par des rébus et des logogriphes?

Nous ne répéterons pas, d'ailleurs, toutes les critiques que nous avons entendu faire à la brillante composition de M. Papety; la plupart de ces reproches nous ont paru trop peu fondés ou trop légers pour qu'il soit même nécessaire de les réfuter. Il est pourtant vrai de dire que, malgré la disposition harmonieuse des groupes et des figures, le tableau laisse à désirer sous le rapport de la beauté d'ensemble. On sait que M. Papety a travaillé cinq ans à cette toile; peut-être n'a-t-il conçu que successivement les détails de la composition. A chaque jour a suffi sa fantaisie; hier le peintre imagina ce couple amoureux qui cause parmi les fleurs, aujourd'hui il crée cette belle figure de la Méditation qui, les yeux au ciel et un livre sur ses genoux, porte empreintes sur son visage la sérénité de son coeur et la beauté de son esprit; comme Goethe dans Faust, le peintre a voulu tout mettre dans son rêve de bonheur, et, jusqu'au dernier moment, il s'est demande: N'y manque-t-il rien encore? De là vient que toutes ces figures, que tous ces groupes ne semblent liés que par la paix commune de leurs regards et de leurs attitudes, par la douceur des airs que tous ils respirent, par la beauté de cette lumière dont les flots viennent les baigner également. Non, ce n'est point là un tableau fouriériste, comme quelques-uns le disaient; tous ces gens-ci s'occupent trop de leur jouissance individuelle, pour être de vrais phalanstériens; à les voir si peu soucieux les uns des autres, si repliés sur leurs propres sensations, on ne peut s'empêcher de trouver leur bonheur un peu égoïste; ils nous rappellent de loin ces fakirs béats, qui regardent exclusivement leurs nombrils, et y trouvent la félicité suprême.--Ce n'est certainement pas ainsi que Virgile, et après lui Fénelon, peignirent le bonheur des élus dans les champs élyséens.

M. Henri Lehmann.--Le prophète Jérémie est enchaîné sur une pierre, comme le Titan sur le Caucase; se soulevant à demi sur ses deux mains chargées de fers, il dicte ses effroyables prédictions au jeune Barne, accroupi mollement à sa gauche: «Un vent brûlant souffle dans la route du désert vers la ville de mon peuple.... Malheur à nous! car nous sommes détruits. Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée!...» Derrière le prophète se tient l'ange inspirateur, les bras étendus, montrant d'une main Jérusalem, et de l'autre appelant le nuage sombre qui le suit:

«La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir, Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir, Morne comme un été stérile. On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit, Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit De l'embrasement d'une ville.»

Le nuage accourt, déjà les ténèbres noircissent l'extrémité des ailes de l'ange, et le visage du prophète semble s'assombrir encore: «Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée.... Malheur à nous, car nous sommes détruits....» Le vent de l'orage précède la nuée, et les draperies de l'ange sont toutes frémissantes. Au fond du tableau, un entassement de collines, et les murailles bibliques.

Jamais, à notre sens, M. H. Lehmann ne s'est élevé aussi haut; quelque excellentes que fussent déjà ses compositions de Tobie et de la Fille de Jephté, le peintre a prouvé qu'il pouvait mieux encore; il a victorieusement démenti ce critique qui lui disait, il y a trois ans: «Vous vous êtes vidé d'un seul coup dans votre tableau de la Fille de Jephté.» La façon de M. H. Lehmann est devenue plus vigoureuse et plus sévère; son Jérémie est un vrai chef-d'oeuvre, s'il est juste de dire que la perfection de l'art réside dans la force contenue et la modération de la puissance. M. H. Lehmann sait d'ailleurs, comme les maîtres, allier la correction, le goût et l'élégance à l'énergie du pinceau, à la vigueur de l'exécution; et jamais la grandeur de l'ensemble ne lui fait sacrifier les détails. Aussi n'oserons-nous que lui proposer quelques doutes qui nous sont venus vis-à-vis de son admirable toile: la chevelure de l'ange n'est-elle as un peu compacte, un peu verte? les tons du ciel sont-ils bien assez chauds pour contraster avec la sombre nuée?

(Deuxième Vue du Salon carre.)

Illustration from L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843

1068 Jeanne d'Arc faisant son entrée à Orléans, par Scheffer. 773 La Cène, par Leloir. 288 La Vierge au sépulcre, par Coutel. 1889 Saint Paul en prison baptise le geôlier et sa famille, par Yvon. 104 Un Ravin, paysage, par Buttura. 362 Portrait de madame la comtesse de la G..., par Drolling. 170 Le chancelier de l'Hôpital par Caminade. 281 La vision de saint Hubert, par Vinchon. 1179 Achille de Harlay, par Vinchon. 1069 Portrait de S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans, par Scheffer. 1107 Juda et Thamar, par Horace Vernet. 101 Portrait de M. de Gisors, architecte du palais de la chambre des Pairs par Blondel. 78 Souvenir des environs de Sorrenti, paysage, par Bertin. 1019 Portrait de M. Dominique M.... statuaire, par Rouillard. 1102 Jeune pâtre de la campagne de Rome, par Ségur.

M. Horace Vernet.--Encore un sujet biblique: Juda et Thamar. En vérité, la peinture prouve bien que la Bible est le plus beau livre que les hommes aient jamais écrit: «On est toujours convenu,» disait le fameux comte de Caylus, «que plus un poëme fournissait d'images et d'actions, plus il avait de supériorité en poésie. Cette réflexion m'avait conduit à penser que le calcul des différents tableaux qu'offrent les poèmes pouvait servir à comparer le mérite respectif des poèmes et des poètes.»--Sous ce rapport, la Bible est certainement plus riche encore que l'Iliade.

Juda présente un collier à Thamar, qui se voile à demi la figure; derrière ces deux personnages, un chameau richement équipé; à l'angle gauche, une touffe de lauriers-roses.--On retrouve dans cette composition la merveilleuse facilité, la riche exécution de M. H. Vernet; le costume de Juda surtout présente une étude d'étoffes remarquable; cependant il nous semble que l'esprit biblique fait un peu défaut; on dirait que dans son voyage en Orient, M. Horace Vernet s'est préoccupé plutôt du costume, de l'équipement des hommes et des chevaux, que du caractère des visages et de la nature: ainsi on avait déjà reproché à son tableau biblique d'Éliézer et de Rébecca, de n'avoir pas une expression assez franchement juive. Ce que nous croyons pouvoir blâmer aujourd'hui dans la nouvelle composition de l'illustre peintre, c'est le frais paysage qui entoure Juda et Thamar; le ciel a une pâleur presque froide, et les plantes sont vertes comme par une matinée de printemps, ou comme si l'on venait de les arroser.

M. E.-F. Buttura.--Un ravin, paysage historique.--La poésie et la prose de nos jours s'épuisent à décrire; nos plus grands romanciers sont à la fois des paysagistes distingués; pictura poesis, disait Horace; aujourd'hui, nous disons volontiers: poesis pictura, sur la foi de Montesquieu. Et pourtant, quelques belles vallées, quelques riantes campagnes que nous aient faites nos grands écrivains, nous ne pouvons, en face d'un tableau, nous défendre de reconnaître la stérilité et l'impuissance de la description écrite. Quel pacte eût jamais peint aux veux, comme l'a fait M. Buttura, cette étroite et profonde vallée, resserrée à droite par des rochers, qui se relèvent encore dans le fond du tableau, au-dessus de la cime des bois, cet aspect d'automne, ces arbres déjà rougis, ces nuages ardoisés, qui se roulent sur eux-mêmes, comme à la suite d'un violent orage, ces ombres du soir qui remplissent déjà tout le fond de la vallée:

« Majoresque cadunt altis de montibus umbrae, »

tandis qu'un dernier rayon de soleil vient illuminer obliquement le sommet des grands arbres? Il y a dans ce tableau le sentiment sérieux d'une nature vigoureuse, idéalisée plutôt par les effets de lumière et l'harmonieuse disposition des contours, que par un choix de détails singuliers et ingénieux. Peindre ainsi la nature, c'est l'avoir regardée sans travail d'imagination, l'avoir vue trop belle pour vouloir lui ajouter encore des embellissements; il faut en même temps que l'on se soit dérobé par le sentiment du coeur à la servitude des détails, et qu'on ait désiré faire le portrait de cette vallée, non pas pour que les moineaux pussent s'y tromper, mais bien pour retrouver soi-même dans cette peinture l'émotion que l'on avait ressentie devant ce simple et beau spectacle, the modesty of nature, comme dit Shakespeare.

«Douce mélancolie! aimable mensongère, Des antres des forêts déesse tutélaire, Qui vient d'une insensible et charmante langueur, Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur, Quand sorti vers le soir des grottes reculées, Il s'égaie à pas lents au penchant des vallées, Et voit des derniers feux le ciel se colorer, Et sur les monts lointains un beau jour expirer.»

André Chénier se promenant le soir dans la profonde vallée, ne pensait guère aux temples grecs. Pourquoi donc M. Buttura a-t-il imaginé de gâter le fond de son tableau par le profil d'un semblable monument? Serait-ce une lointaine influence de Berlin?

M. Bidault.--Nous avions, dans un premier article, appelé l'attention publique sur le nº 89, qui recèle un paysage de M. Bidault, membre du jury d'examen. Nous devons signaler encore plus expressément le nº 88: Vue de la Vallée d'Enfer, à Subiaco. Celui-là, il faut le voir pour le croire. En 1840, M. Théophile Gautier, critique souvent fort peu révérencieux, comme chacun sait, disait des paysages de M. Bidault: «On n'en voudrait pas pour devant de cheminée dans une auberge de village.» Et, cependant, ils sont reçus à l'unanimité, et, qui plus est, on leur fait l'honneur du salon carré. Ce sont des moutons qui défilent sur un pont, tandis que de grands arbres maigres, ou plutôt de grands brins de balais, défilent du même pas, et parallèlement sur la rive. Ils s'en vont, en vérité, ils s'en vont l'un derrière l'autre, et vous penseriez être en voiture à voir ainsi marcher ces pauvres arbres. Nous croyons d'ailleurs pouvoir certifier que ces arbres sont entièrement inédits, et ne croissent qu'à Subiaco, dans la vallée d'Enfer. Les botanistes devront analyser scrupuleusement ces étranges phénomènes, que nous n'avions encore jamais rencontrés, si ce n'est peut-être dans le poëme des Saisons, de Saint-Lambert, et dans les vignettes des livres d'éducation.

«N'en riez point, Félix, il sera votre juge.»

M. Isabey.--«Vue du port de Boulogne, prise de la mer.» Ce titre est fallacieux, méfiez-vous-en; il y a là une anacoluthe manifeste; le livret devait dire: «Vue de la mer, prise du port de Boulogne.» M. Isabey n'a jamais fait de véritables marines, mais seulement des panoramas nautiques; il n'a point étudié la vague elle-même, prise absolument, comme fait M. Gudin; aussi n'a-t-il jamais peint de vagues, mais seulement de l'eau de mer; il lui manque le sentiment de Valtum mare; ses flots supposent toujours une côte voisine; M. Gudin nous donnerait, s'il voulait, dans une cuvette la profondeur et l'immensité du grand Océan; M. Isabey prendrait une toile de cent pieds carrés sans pouvoir nous faire quitter la rade; nous serions toujours en vue du phare.

A droite, une jetée avec un mule,--un bateau à vapeur traînant trois canots à la remorque;--sur le premier plan, une barque, encombrée de poissons, de barils et de cordages; --au fond, la ville et le port;--à gauche, des rochers.--On retrouve dans cette marine les qualités habituelles de M. Isabey: la richesse de la fantaisie, les tours de force du pinceau, l'esprit, je dirai presque le comique des détails, le mouvement et le vent; mais son ciel est lourd, uniformément gris, clair sans soleil; ses eaux manquent de transparence; enfin ses nuages ne marchent pas, ils occupent le haut du tableau, mais y demeurent stagnants. Aujourd'hui, les peintres de marines semblent s'inquiéter fort peu des nuages, dont Joseph Vernet a fait de si admirables études; M. Le Poillevin, pour éviter la difficulté, les rejette à l'horizon, au-dessus des terres, sous forme de flocons.--Nous reprocherons, en outre, à M. Isabey de peindre tout de la même façon, et presque de la même couleur, les hommes et les morues, les barils et les vagues; l'encombrement de sa barque est voisin de la confusion; l'ordre est entièrement sacrifié au mouvement, ce qui, d'après les lois de l'esthétique, est un défaut grave.--Les barques de M. Isabey nous semblent aussi avoir une exagération de délabrement; ce n'est pas que nous regrettions dans ses tableaux les navires neufs et coquets de M. Morel Fatio; mais, en vérité, ses carcasses sont si vieilles et si décousues, qu'elles doivent vraisemblablement faire eau de toutes parts.

M. Henri Scheffer.--Entrée de Jeanne d'Arc dans la ville d'Orléans.--Ce qui distingue surtout le talent de M. H. Scheffer, c'est la douceur d'expression et la délicatesse de sentiment: il vise à la simplicité gracieuse, ne s'exalte, ne se passionne jamais, se gardant bien de se hasarder dans les attitudes difficiles, dans les poses hardies et vigoureuses; toujours des figures droites, ne sachant ni pencher la tête, ni même lever les yeux, ayant l'air enfin de poser devant les spectateurs. Un homme d'esprit demandait un jour comment, dans un tableau de M. H. Scheffer, David pourrait regarder Goliath. Certainement David ne lèverait pas la tête, et Goliath se baisserait encore moins.

L'entrée de Jeanne d'Arc à Orléans est bien peu triomphale; personne vraiment n'y triomphe; les moines qui ouvrent la marche avec croix et bannières, ont l'air fort tranquille, comme s'il s'agissait d'une simple procession après vêpres; la foule qui s'agenouille à gauche ne se réjouit pas non plus d'une façon bien remarquable: toutes ces figures sont animées d'un sentiment pieux et délicat; elles paraissent s'attendrir, mais sans qu'on sache trop pourquoi; elles ne regarderaient pas autrement Jeanne marchant au bûcher. La simplicité exagérée des draperies semble aplatir encore les figures, et immobiliser davantage cette scène, qui pèche déjà par le défaut d'action. Quant à la Pucelle elle-même, elle ne triomphe pas non plus, c'est Dieu qui la fait triompher. Sa tête, sans être belle ni grande, a cependant une expression remarquable de sainteté et de foi chrétienne; on y lit cette secrète tristesse qui troublait le coeur de Jeanne au milieu de ses éclatantes victoires, l'avertissant que les jours de sa jeunesse seraient courts, et qu'après la gloire viendrait la passion. C'est ainsi que Schiller, que M. Michelet nous ont dépeint la Pucelle, conservant tous deux à la sainte victorieuse la tendresse mélancolique de la jeune fille. Chapelain, au contraire, en a fait une robuste virago, une fière Clorinde, qui ne rêve que plaies et bosses, et fronce toujours le sourcil. (Voir ce terrible portrait sur les enseignes de boutique.)

M. Robert Fleury.--Charles-Quint ramasse le pinceau du Titien.--Nous préférons de beaucoup les premières toiles de M. Robert Fleury, son Benvenuto et son Inquisition de l'an dernier: la couleur du nouveau tableau nous semble terreuse et bistrée, les contours sont secs, les figures manquent d'expression; celle du Titien est d'une dureté désagréable. M. Robert Fleury a habillé de rouge le peintre vénitien, et les gens bien informés ou sagaces prétendent que c'est là une allégorie pour désigner que le Titien est un coloriste; de même ce peintre naïf du Vicaire de Wakefield avait imaginé de peindre les sept Flamborough avec sept oranges, pour signifier qu'ils aimaient beaucoup ce fruit, et en mangeaient volontiers.

M. Adolphe Leleux.--Chansons à la porte d'une posada (Navarre).--M. Leleux, indépendamment de ses qualités d'exécution, nous paraît avoir une haute intelligence des conditions esthétiques de l'art; amant de la nature simple, il sait dans cette simplicité même, choisir le côté pittoresque, agréable; saisir, si l'on peut ainsi parler, l'idéal de la réalité même; il ne se consumera pas sur les brins de paille d'un vieux tabouret; il n'ira pas s'épuiser à copier servilement les mains et les pieds d'un ramoneur, pour arriver enfin à une vérité qui soulève le coeur; mais il s'arrêtera volontiers sur le seuil d'une chaumière bretonne, sur les marches d'une posada navarraise; il attendra qu'un rayon de soleil vienne égayer les figures et les costumes, que la cornemuse ou la mandoline fasse sourire les yeux des jeunes paysannes, ou soupirer leur coeur sous les corsets rouges. Il n'y a point là de prétentions bucoliques; c'est une nature naïve peinte naïvement, qui, grâce à Dieu, ne rappelle ni les bergers pomponnés de l'Idylle, ni les sots villageois de l'Opéra-Comique.

On a reproché cette année à M. Leleux d'avoir transporté en Navarre le ciel, le terrain et presque le costume breton; heureusement que les cigarettes et les mandolines sont là pour sauver la couleur locale; fussent-ils, d'ailleurs, des Bas-Bretons pur sang, ces Navarrais n'en seraient pas moins groupés d'une façon charmante, peints avec une netteté, une franchise, une gaieté vraiment admirables.

M. Belloc.--Portrait d'homme.--Henri Heine partageait en deux classes bien distinctes les peintres de portraits: «Les uns, disait-il, ont le merveilleux talent de saisir et de rendre ceux des traits qui peuvent donner même au spectateur étranger l'idée exacte de l'individu représenté, de telle sorte qu'il comprend aussitôt le caractère de figure de l'original inconnu, au point de le reconnaître tout de suite, s'il vient à le rencontrer... C'est ce rapport immédiat qui nous garantit immanquablement la ressemblance avec les originaux morts.--Nous trouvons la seconde manière de peindre le portrait, particulièrement chez les Anglais et les Français, qui n'ont en vue que cette possibilité facile de faire reconnaître l'homme que déjà nous connaissons bien. Ces peintres ne travaillent positivement qu'au profit du souvenir. Ils sont chers surtout, aux parents bien appris et aux tendres époux qui nous montrent après dîner leurs portraits.»--Le portrait de M. Belloc dément à coup sûr la spirituelle inculpation du critique allemand, et m. H Heine lui-même lui ferait l'honneur de sa première classe.

Nous regrettons que l'espace nous manque pour examiner ainsi en détail plusieurs autres tableaux du salon carré; au moins citerons-nous avec éloge le Jésus-Christ de M. Lestang-Parade, le Christophe Colomb de M. Colin, la Levée du Siège de Malte de M. Larivière, enfin, la Guirlande de Fleurs de M. Saint-Jean.

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