Front matter (continued 2)
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Mon donjon communique aux fossés du château; J'en ai les clefs! . . . . . . . . . .
Et en effet, Job va chercher les clefs lui-même:--Maintenant partez, dit-il. Assurément, c'est là un rare pratiquer de vieillard, pratiquer de complicité des enlèvements de mineures, prêter se clefs ad hoc et ouvrir la porte aux amours qui s'envolent, voilà un passe-temps qui n'est pas commun à cent ans, âge exact de Job.
Malheureusement, Job, tout centenaire qu'il est, a causé tout haut comme un étourdi. Guanhumara écoutait, et Guanhumara prévient Hatto. Hatto arrive furieux. Otbert le provoque.--Allons donc! répond Hatto. Tu n'es qu'un aventurier; que quelque gentilhomme t'assiste, et je me battrai avec toi!... Tout à coup une voix formidable s'écrie:
J'ai quatre-vingt-douze ans, moi, je te tiendrai tête!
Et l'on voit alors le mendiant apparaître et fendre la foule. Ici se dévoile une partie du secret de ce terrible porte-besace:--Qui es-tu?--Frédéric de Souabe, empereur d'Allemagne! Certes, j'avais raison tout à l'heure, ce mendiant n'était pas un mendiant ordinaire. Il est empereur, et quel empereur! Frédéric Barberousse, rien que cela! Frédéric s'est introduit dans le repaire des Burgraves pour les châtier:
.... L'empereur met le pied sur vos tours, Et l'aigle vient s'abattre au milieu des vautours.
Hatto et ses compagnons résistent! que leur fait l'empereur? Ne sont-ils pas maîtres dans leurs domaines? Ah! noble César, tu vas payer cher ton insolence!
Qu'on lui fasse un gibet digne d'un empereur!
--Cela ne sera pas! s'écrie Job; non, cela ne sera pas!--Le vieux Job, en effet, a conservé le culte des antiques croyances; c'est un Burgrave élevé dans l'amour de l'empire et dans le respect de l'empereur; il se prosterne donc aux pieds de Barberousse, et oblige son fils et ses hommes d'armes à s'agenouiller comme lui devant l'impériale majesté.
Alors Barberousse se penchant vers Job:
.... Fosco! (dit-il)--Ciel!--Point de bruit, Va m'attendre ce soir où tu vas chaque nuit.
Nous avons vu l'aïeul, puis le mendiant, il nous reste le caveau. Descendons-y, il est temps.
Ce souterrain est redoutable et sombre; il donne sur le Rhin aux flots mugissants, et sa nuit n'est éclairée que par un jour incertain et blafard qui se glisse au travers des barreaux de fer: deux de ces barreaux sont tordus et brisés. Là, le fratricide a été commis, et par cette ouverture, la jalousie de Fosco (Job) a précipité Donato et son écuyer percés de coups. Là encore Guanhumara a succombé à l'attentat qui a donné la vie à Otbert. L'homicide, le fratricide, le viol, horribles souvenirs, errent dans ce caveau plein de forfaits et de ténèbres.
Job vient d'y descendre, et l'aspect de ce lieu funeste ranime dans sa conscience la mémoire de son crime. Une voix retentit trois fois sous les voûtes attristées: Caïn! Caïn! Caïn! qu'as-tu fait de ton frère?
A ce terrible appel, Job tressaille, regarde et reconnaît Guanhumara; oui, Guanhumara, qui tient enfin sa vengeance. Elle se découvre à Job, ou plutôt à Fosco, qui reconnaît dans Guanhumara cette Ginevra qu'il a déshonorée. Ginevra la fiancée de Donato, poignardé par lui. Eh bien! le temps est venu d'expier ce double crime; mais Job-Fosco l'expiera cruellement; il sera tué tout à l'heure, tué à la place même on il a tué Donato, tué par la main de son propre fils;--car ce fils existe, lui dit Guanhumara. C'est moi qui te l'ai pris.--Je veux le voir:
Tu vas le voir aussi; C'est lui qui va venir te poignarder ici. C'est Otbert!
Job ne croit pas à tant de cruauté; non, son fils, non, Otbert ne l'assassinera pas.--Il le fera, j'ai pris mes sûretés. S'il t'épargne, Régina mourra, et déjà son cercueil est préparé; vois plutôt. Et, en effet, des hommes masqués apportent le cercueil et l'entr'ouvrent; Job y reconnaît Régina endormie; un breuvage prépare par Guanhumara a causé ce sommeil voisin de la mort. Pour peu que Job vive, Guanhumara doublera la dose, et ce sera fait de Régina. Eh bien! Job se laissera tuer.
Voici Otbert. Guanhumara se tient cachée; Otbert recule à l'aspect vénérable de Job, comme Séide devant la vieillesse de Mahomet, ou comme le Cimbre qui s'écrie:--Non, je ne tuerai pas Caïus Marius! Il s'élève alors entre ces deux hommes, la victime et l'assassin, une lutte étrange. Otbert hésite à frapper, et Job sollicite le poignard.--Tue-moi! j'ai tué mon frère. Enfin Otbert se décide au meurtre: à ce moment, un grand vieillard s'avance au fond du souterrain et arrête le bras d'Otbert.--Ce frère que Job pleure, et dont ses remords expient le trépas, il vit, c'est moi, dit le vieillard. Or ce vieillard, le reconnaissez-vous? c'est encore Frédéric Barberousse, autrefois connu dans le château d'Heppenhef sous le nom de Donato. Pour expliquer le fratricide, sachez que Job-Fosco est le bâtard de l'empereur d'Allemagne, dont Barberousse, ci-devant Donato, est le fils légitime. Qu'en dites-vous? ce château d'Heppenhef est-il assez muni de surprises et de métamorphoses, de pères ignorés, de mères cachées, de frères déguisés, de reconnaissances et d'élixirs de toute espèce.
Puisque Donato se retrouve dans Barberousse, puisqu'il vit, et puisqu'il pardonne, la vengeance de Guanhumara n'a plus d'aliment ni de but. Il faut cependant que quelqu'un meure, ce sera Guanhumara: ce cercueil ne doit pas sortir vide; Guanhumara l'a juré en femme qui tient un serment; elle s'y mettra à la place de Régina. Mais, avant que je meure, dit-elle, reprenez tout ce que je voulais vous ravir:
.... Une fureur jalouse. Toi, ton fils George, et toi, Régina, ton épouse.
A ces mots, la farouche Guanhumara pousse un cri, tombe et expire en jetant un dernier regard sur son cher Donato d'autrefois, le Barberousse d'aujourd'hui.
Nous venons de faire connaître le nouveau drame de M. Hugo par une exacte analyse; ce sont les pièces du procès que nous soumettons purement et simplement au bon sens et à l'appréciation du lecteur, le style, il peut le juger par les citations que nous avons faites; le drame, par le récit des événements qui le composent et par l'exposition des personnages qui y prennent part. Pour nous, il nous reste à peine le temps d'apporter ici, en quelques lignes, l'écho des sentiments et de l'opinion que la première représentation de cette oeuvre bizarre a fait naître parmi ses auditeurs.
Personne, pas même les amis les plus décidés du poète, personne n'a amnistié l'oeuvre au point de vue de l'art dramatique. Par son attitude réservée, le public a paru convenir d'une voix unanime que, pour l'invention, elle appartenait à la poétique du mélodrame à laquelle elle emprunte ses moyens peu scrupuleux et ses ruses banales: enfant trouvé, femme malheureuse et persécutée, philtres surnaturels, vieille magicienne, vieux châteaux, sombres caveaux, noms supposés, noires apparitions, déguisements sans nombre, reconnaissances sans fin, haines infiniment trop prolongées, toutes les invraisemblances et toute la fantasmagorie que la poétique du boulevard du Temple a depuis longtemps épuisée; et au milieu de cette accumulation de faits mystérieux et d'impossibilités, point d'action et peu de drame; l'attention ne sait où se prendre; l'intérêt ne sait où se porter; tout est vague, tout flotte au gré de la fantaisie, du poète; à chaque instant, l'on s'égare dans les caprices infinis de la période et de la tirade; en un mot, c'est le discours et la rime qui commandent ici exclusivement; le drame s'en tire comme il peut. Donc, peu d'invention dans les faits, point de composition, voilà pour le fond des choses.
Le poète prend souvent la revanche de l'auteur dramatique; quand je dis le poète, j'entends l'ouvrier habile et sonore de vers, ou rudes, ou élégants ou pompeux; car, distinguons bien: on est poète par les sentiments et poète par la forme: c'est dans la forme que réside surtout la force poétique de M. Victor Hugo; elle décrit plus qu'elle ne parle, elle s'adresse aux yeux et à l'oreille plus souvent qu'à l'esprit et à l'âme. Dans les Burgraves, cette faculté descriptive se manifeste abondamment et domine jusqu'à l'abus et à la tyrannie: on peut dire que les Burgraves se composent d'une tirade divisée en trois ou quatre personnages. Toute cette poésie est d'ailleurs singulièrement mêlée de beautés et d'erreurs. Elle est forte, grande, hardie; mais que de fois elle prend la brutalité pour la force, l'outrecuidance pour la hardiesse, l'exagération pour la grandeur; que de fois elle croit aller au naïf et arrive au puéril; que de fois elle frappe à la porte du sublime et entre chez son voisin.
Le public s'est conduit avec beaucoup de goût et de sang-froid; il a battu des mains aux choses qui méritaient un bravo; et ce n'est que par sa froideur ou par un léger sourire qu'il a marqué les endroits qui lui convenaient peu.
Les costumes et les décors resplendissent dans la pièce; les cuirasses et les casques y résonnent à l'imitation des meilleurs vers de M. Hugo. Quant aux acteurs, ils sont pleins de dévouement. Madame Mélingue a donné à ce rôle de Guanhumara le caractère de haine implacable et de violence sauvage qu'il demande.
On a été sage et décent dans les deux camps, si toutefois il y a encore deux camps: le temps de la grande lutte est passé: car à quoi bon?
Le curé médecin.
(Suite et fin.--Voyez p. 2.)
Un matin, j'étais enfermé avec l'Imitation de Jésus-Christ, quand j'entendis frapper à ma porte: on ouvre, on entre; c'était la veuve qui habitait ma maison, pauvre femme, jeune encore; son aspect m'avait déjà frappé et attendri; pâle, maigre, on lisait la destruction sur son visage, et quand, assise entre ses deux petits enfants, elle les regardait, des larmes si douloureuses lui remplissaient les yeux, qu'on ne pouvait retenir les siennes. «Que voulez-vous, chère madame?» lui dis-je avec affection et en lui offrant un siège. Mais, elle, le repoussant et se jetant à mes genoux avec des sanglots: «Sauvez-moi! monsieur, s'écria-t-elle; vous êtes médecin, je l'ai lu sur cette carte; vous êtes bon, je le lis sur votre visage... Vous me sauverez!...» Je veux l'interrompre; mais comment arrêter un malheureux qui parle de ses maux? Et voilà la pauvre femme qui, moitié pleurant, moitié parlant, me raconte qu'elle est malade depuis quatre années, qu'elle a deux enfants, qu'elle a essayé de mille remèdes sans succès, qu'elle se sent dépérir, et que cependant il faut qu'elle vive, qu'elle le veut, qu'elle le doit; et là-dessus de se jeter à mes pieds de nouveau en s'écriant: «Sauvez-moi!» Jugez de ma perplexité; j'étais ému, troublé par mille sentiments contraires, par mille devoirs opposés. Accepter ce titre de médecin, c'était mentir, non plus tacitement, non plus sur ma porte, mais mentir par mes paroles, mentir par mes actions. D'un autre côté, lui avouer que je n'étais pas médecin, c'était livrer mon secret à une foi inconnue, qu'on tenterait, qu'on effraierait peut-être; c'était exposer ma vie; mais si je ne la détrompais pas, il fallait la soigner, et comment le faire? Je n'avais aucune connaissance en médecine, pas même celles que possèdent d'ordinaire tous les curés de village. Allais-je donc me jouer avec ces mystères terribles de la maladie et de la guérison, employer homicidement peut-être les secrets de la nature, perdre cette femme enfin pour me sauver? Bouleversé par tant de réflexions contraires, j'allais lui révéler tout, et je me levais déjà pour parler; mais elle, lisant d'avance mon refus sur mon visage: Taisez-vous! taisez-vous!... s'écria-t-elle en m'appliquant sa main sur les lèvres; ne me dites pas que vous me refusez!... Si vous ne m'accueillez pas, je le sens, le désespoir s'emparera de moi, sans remède!... Le premier jour où vous êtes entré ici, le premier moment où je vous ai vu, je me suis dit: Voilà celui qui me guérira! Ne me repoussez pas! Je ne possède rien, c'est vrai; je ne vous donnerai rien, c'est vrai... mais je souffre enfin!... Si j'étais seule, je ne vous supplierais pas;... mais mes enfants!... mes enfants!... Oh! des larmes roulent dans vos yeux... vous dites oui... je suis sauvée!... En disant ces mots, elle baisa mes mains avec transport.
J'étais vaincu. D'ailleurs, vous l'avouerai-je? la confiance aveugle, fatale de cette pauvre femme avait presque passé en moi. Comment pus-je former cette pensée, je ne saurais le dire, mais il me semblait qu'il y avait là autre chose que de la superstition de sa part, que de la folie de la mienne, et quand elle commença le récit de ses souffrances, j'écoutai et je la laissai aller; j'obéissais à une voix irrésistible. Le récit achevé, il fallut trouver un remède. Heureusement je me rappelai une sorte de bourrache nommée vipérine; c'était une substance innocente et un nom singulier: je ne pouvais mieux rencontrer; je lui en ordonnai deux tasses par jour, et elle partit. A peine seul, je me jetai à genoux avec ferveur; attendri par les larmes de cette pauvre femme, je suppliai ardemment Dieu de faire de moi son sauveur... L'impossibilité de l'entreprise? Qu'était-ce pour celui qui peut tout? Et quand je me relevai, j'étais plein de confiance et d'espoir. De confiance en quoi? je ne sais; d'espoir sur qui? je l'ignore: mais je croyais et j'espérais.
Le lendemain, elle arrive dés le matin; elle frappe; je tremblais un peu en lui ouvrant: «J'ai dormi! s'écrie-t-elle, j'ai dormi!» Elle était ivre de joie. Le hasard, non, pas le hasard, avait voulu que ses souffrances se calmassent cette nuit-là. Elle me baisa les mains avec ivresse, et son coeur s'ouvrant à la reconnaissance, elle se mit à me raconter toute sa vie! Hélas! c'était cette triste et sombre histoire que j'avais si souvent entendue dans l'exercice de mon ministère, et qui remplissait nos campagnes avant la Révolution... Le fils d'un grand seigneur qui l'avait aimée, une faute, l'abandon, la misère, l'angoisse sur le sort de ses enfants, le remords de leur avoir donné le jour, les restes mal éteints d'une affection coupable, tout ce qui déchire, aigrit, consume. Je me retrouvais dans mon rôle: un pauvre coeur torturé à calmer! Je lui parlai au nom de Dieu; j'adoucis ce qu'il y avait de trop amer dans ses remords; je la relevai à ses propres yeux par son repentir; je lui montrai l'espérance, et quand elle me quitta, elle me dit: «Votre voix a fait à mon coeur le même bien que votre breuvage à mon corps.» Je ne répondis que par deux autres tasses de bourrache. Le lendemain, nouvelle visite, nouvel entretien. Ce que j'avais entrevu la veille m'apparut alors distinctement: c'était mieux qu'une âme souffrante, c'était un être bon et même élevé. Je m'y attachai, je la cultivai. Sevré moi-même depuis deux mois de mon ministère de consolation et de tendresse, toutes ces paroles de charité qu'un silence forcé refoulait dans mon coeur, tous ces soins paternels que j'étais habitué à donner à mon cher village, je les concentrai, les répandis sur elle avec abondance, avec délices; j'étais heureux d'entendre, elle était heureuse d'être entendue, et chaque jour je la revoyais avec mille bonnes pensées consolantes... et toujours deux tasses de bourrache. Une amélioration sensible commença à se manifester; comme presque toutes les femmes, sa maladie était du chagrin; en guérissant le coeur, je guérissais le corps, et ma vipérine faisait merveille, ainsi mêlée avec la parole de Dieu; si bien qu'au bout de quinze jours, ma pauvre hôtesse commençait à marcher: au bout d'un mois, elle dormait; six semaines plus tard, elle riait, et après deux mois, elle m'appelait son sauveur.
--Combien vous dûtes être heureux!
--Oui... d'abord; mais après, savez-vous ce qui m'arriva?... Cette cure me coûta bien cher! La pauvre femme s'en va racontant partout sa guérison et sa reconnaissance, on crie au miracle; son visage plein de santé répand mon nom aux environs. Hélas! mon cher ami, me voilà grand médecin! grand docteur! Arrivent alors chez moi tous les incurables, toutes les infirmités, des maladies dont je ne savais pas même le nom. Je refuse de les traiter: nouvelle cause de popularité; on ne voulait plus guérir que par moi. Au moins, s'ils s'étaient contentés de me faire médecin: mais n'y en a-t-il pas qui voulaient que je fusse opérateur! Et je ne vous parle pas des consultations qui troublaient plus que mon amour pour la vérité. On dit qu'un médecin est un confesseur: c'est possible, mais un confesseur qui se fait médecin se prépare à de singulières confidences... J'en perdais la tête... Et contre tant d'ennemis, quel soutien avais-je?... quel allié?... Hélas! un seul... la bourrache! Ma foi, je pris ma résolution bravement, et je me lançai en aveugle dans mes destinées...--Monsieur, j'ai une ophthalmie--Prenez de la bourrache.--Monsieur, j'ai mal aux dents.--Prenez de la bourrache.--Monsieur, mon mari m'a battue.--Prenez de la bourrache. J'espérais au moins que l'insuccès me délivrerait de ces obsessions... Bah! ils guérissaient, guérissaient, guérissaient, guérissaient! C'était une épidémie! Et des présents! de l'argent! de l'argent que je n'avais pas gagné! des présents que je ne méritais pas!... J'étais dans une situation à faire, pitié!... Riez!... riez!... vous allez juger si j'avais lieu de rire, moi. Ce n'était rien que les admirateurs, que les clients: vinrent les rivaux. Une place n'est jamais vacante; quand on y monte, on la prend à quelqu'un. Ces gens n'étaient pas tombés malades tout exprès pour être guéris par moi;... ils avaient un médecin, et je me trouvai bientôt en face de la plus redoutable! et de la plus furieuse inimitié qu'on put voir. Il y avait près de la ville un médecin du nom de Laroche à qui s'adressaient tous les habitants de la campagne et des faubourgs. Il régnait sur eux par la terreur. Haut de six pieds, fort comme un athlète, violent comme un soldat (il avait été dragon), mêlé aux paysans, buvant avec eux, il disait à ceux qui tombaient malades: «Je t'ordonne de me choisir;» et à ceux qui l'avaient choisi: «Je te défends de me quitter.» Au reste, pour vous peindre d'un trait ce médecin de campagne d'une nouvelle espèce, pour vous montrer comment il s'était créé sa clientèle et se faisait payer de ses clients, je vais vous raconter un entretien que j'ai presque retenu mot pour mot, tant il m'a paru caractéristique. La maison où je logeais avait un jardin de quelques pieds, séparé seulement par une haie de l'habitation de Pierre, le charron du faubourg. Tout ce qui se passait chez lui, je l'entendais. Un jour donc que j'étais assis derrière cette haie, quelques paroles vives frappèrent mon oreille. J'écoutai et je regardai. Il y avait trois personnes assises sur la porte; Pierre, une vieille femme et un ouvrier nommé Desnoues. Voici ce qu'ils se disaient:
DESNOUES.--Est-ce que M. Laroche te doit aussi de l'argent, Pierre?
PIERRE.--A qui n'en doit-il pas? C'est sa manière de se faire des pratiques.
DESNOUES.--Comment cela?
PIERRE.--Oui, quand il est arrivé dans ce pays, pour faire sa médecine, il a été chez le tailleur, il lui a commandé un habit; il a été chez le marchand de vins, il lui a pris une pièce de vin; il est venu chez moi, il m'a acheté une carriole, et puis quand nous avons été à la paie, rien dans la poche, c'est-à-dire dans la main. «Mes amis, quand vous serez malades, venez me trouver, je vous soignerai pour rien.»
DESNOUES.--Ça fait que, comme il doit à tout le monde, il est le médecin de tout le monde.
PIERRE.--Juste.
LA MÈRE GALLOIS.--Mais tenez, Desnoues, me voilà, moi: il me devait six écus de blanchissage... Heureusement, j'ai fait une fluxion de poitrine, sans ça je n'en aurais jamais eu un sou.
DESNOUES.--Voyez-vous le madré!
PIERRE (avec résolution).--Eh bien! moi, ça m'est égal; il ne se mettra pas à son aise comme ça avec moi. Il me doit, et je le forcerai bien à me payer.
DESNOUES (avec terreur).--Le forcer? prends garde.
PIERRE.--A quoi donc?
DESNOUES.--C'est un taureau.
PIERRE.--Regarde mes bras!
DESNOUES.--C'est un sorcier.
PIERRE.--Tu crois à cela, toi?
DESNOUES.--Si j'y crois? Il s'entend avec les maladies. Il y a deux ans, il devait trois mille francs dans le pays; il a fait venir la peste pour s'acquitter.
PIERRE.--Elle serait venue sans lui.
DESNOUES.--Et le père Ganille! Il avait demandé M. Aubry. M. Laroche va le trouver... Ah! tu m'ôtes ta confiance, vieil ingrat; eh bien! voilà ce que je t'envoie à ma place; tiens, voilà la paralysie, tiens, voilà la pleurésie! Et le père Ganille est mort un mois après.
PIERRE.--D'un coup de pied de cheval. Vous êtes tous des poltrons. Il me doit dix écus d'une carriole, je lui dois six francs de visite; il me paiera le surplus, ou nous verrons.
DESNOUES.--Qu'est-ce que nous verrons?
PIERRE.--On s'entend.
DESNOUES.--Tiens, justement le voici.
PIERRE.--Eh bien! tant mieux. Ecoute bien...
C'était en effet M. Laroche; il entra avec cette brusquerie familière et cordiale qu'il savait si bien prendre pour gagner les paysans; et frappant sur l'épaule du charron avec son énorme main: Le voilà donc enfin, ce brave Pierre; il y a bien longtemps que je ne l'ai vu.
PIERRE.--Je ne trouve pas cela.
M. LAROCHE.--Tu grondes, vieux grognard! Moi qui me suis dérangé pour venir boire avec toi le reste de ta pièce rouge... Allons, descends à la cave, et va nous chercher quelques vieilles bouteilles.
PIERRE.--Merci! je n'ai pas soif.
M. LAROCHE.--Eh bien! tu ne boiras pas.
PIERRE.--Ni vous non plus.
M. LAROCHE.--Ah! voilà l'air que tu chantes! eh bien! garde ton vin!... Mais tu vas me payer ce que tu me dois.
PIERRE.--Qu'est-ce que je vous dois?
M. LAROCHE.--Comment! renégat, est-ce que tu ne me dois pas six francs de visite?
DESNOUES (bas à Pierre).--Prends garde!
PIERRE.--Laisse donc... (A M. Laroche.) Oui, mais vous me devez dix écus; donnez-moi vingt-quatre francs, et nous serons quittes.
M. LAROCHE (avec colère).--Paie-moi d'abord.
PIERRE.--Puisque vous me le rendriez tout de suite, ce n'est pas la peine; mon argent n'aime pas les voyages.
M. LAROCHE.-Ah çà, me paieras-tu à la fin?
PIERRE.--Oui, avec votre monnaie.
M. LAROCHE.--Prends garde à toi!
PIERRE.--Il ne faut pas tant crier, parce que je crierais plus fort. J'irai devant la justice, je lèverai la main...
M. LAROCHE.--Ah! tu lèveras la main!... Eh bien! je vais la lever aussi...
Et il courut sur le charron.
PIERRE.--Des coups de poing? j'en suis...
Et, retroussant sa manche, il lui porta un coup vigoureux... Mais M. Laroche, lui saisissant le bras, le fit reculer.--Tu n'as pas encore assez mangé de pain pour cola, maître Pierre... Ah! tu ne me paieras pas!...
La bataille commença. Je m'élançai à travers la haie pour aller les séparer; mais la haie était épaisse, et mes efforts étaient vains, M. Laroche, après quelques instants de lutte, renversa Pierre sur son établi...
PIERRE.--Vous me faites mal.
M. LAROCHE.--Je le sais bien.
PIERRE.--Desnoues, viens à mon secours!
M. LAROCHE (à Desnoues).--Ne bouge pas, ou je t'en fais autant. (A Pierre, le frappant.) Me paieras-tu?
PIERRE.--Au secours!
Je me débattais dans mes ronces.
M. LAROCHE.--Me paieras-tu?
PIERRE.--Lâche!...
M. LAROCHE.--Me paieras-tu?
PIERRE.--Il m'étrangle! il m'assomme!
M. LAROCHE.-Paie.
PIERRE (d'une voix éteinte).--Voici l'argent.
M. LAROCHE.--Où?
PIERRE.--Là... dans ce tiroir... tenez... prenez...
M. LAROCHE (le lâchant et prenant l'argent.).--A la bonne heure, le voilà raisonnable.
PIERRE (se laissant tomber sur une chaise).--Je suis à moitié mort.
Débarrassé de ma haie, je m'apprêtais à lui porter remède, n'ayant pu lui porter secours; mais à ce combat succéda la scène la plus étrange, et je dirai presque la plus comique du monde.
M. Laroche, après avoir pris l'argent, s'était approché de Pierre, dont le visage était tout meurtri, et qui gémissait. Il le regarde, et, passant tout à coup à un ton de compassion naïf et paternel:--Mon pauvre garçon, comme te voilà arrangé!
PIERRE.--Je n'en puis plus.
M. LAROCHE.--Attends!... attends!... Nous allons te soigner; tu es père de famille... tu as besoin de travailler... Mère Gallois, faites chauffer de l'eau.
PIERRE.--Ah! mon front!
M. LAROCHE (l'examinant).--Quel coup tu as attrapé! Là!... et ici!., et sur le bras!... Miséricorde! tu n'es que plaies et bosses.
PIERRE.--Ah! mes reins!
M. LAROCHE.--Attends!... J'ai là un liniment qui le fera beaucoup de bien... Pauvre Pierre!
PIERRE.--Aie!... aie!...
M. LAROCHE (vivement).--Allons donc, mère Gallois!... Dépêchez-vous donc!... Vous voyez bien que cet homme souffre!
LA MÈRE GALLOIS (à part).--Il est bon au fond.
M. LAROCHE.--Et toi. Desnoues, qu'est-ce que tu fais là? Viens donc m'aider à le mettre au lit; il ne peut plus se soutenir. (Ils le mirent au lit.)
M. LAROCHE.--Es-tu bien?
PIERRE.--Oui, monsieur Laroche.
M. LAROCHE.--Tu es bien malade, mon pauvre Pierre; mais sois tranquille, je suis là.
PIERRE.--Merci, monsieur Laroche.
M. LAROCHE.--Je ne t'abandonnerai pas.
PIERRE.--Non, monsieur Laroche.
M. LAROCHE.--Allons, tiens-toi bien chaudement. Adieu, mes bons amis. Et il s'éloigna.
DESNOUES (à Pierre).--Eh bien! Pierre?
PIERRE.--Eh bien! il me paiera comme il a payé la mère Gallois, en fluxion de poitrine.
M. LAROCHE (revenant).--Pierre, je te préviens que le liniment c'est deux francs.
PIERRE.--Oui, monsieur Laroche. Voulez-vous que je vous paie d'avance?
M. LAROCHE.--Par exemple!... est-ce que je ne suis pas sûr de toi?... Adieu!... adieu!
Tel était l'homme qui devint mon ennemi; ajoutez à ce portrait une force de haine comparable à sa force physique, une jalousie envieuse de ce que je gardais ma dignité vis-à-vis des paysans, et enfin, un dernier mot, un titre qui vous dira tout ce que j'avais à redouter de lui... il était membre du tribunal révolutionnaire. Quand la révolution avait éclaté, il s'y était jeté avec fureur, et dès 90 était arrivé, à 95. Il dominait à la ville dans sa section par l'audace de ses conseils prescripteurs, et déployait là théoriquement ce mépris de la vie des autres qu'il avait montré dans ses actions comme soldat et comme médecin. Je l'avoue, malgré mon diplôme, je tremblais devant lui. Quand nous nous rencontrions, son regard jaloux et cruel tombait sur moi comme sur une proie, cherchant une place où il pourrait me frapper. Il semblait que sa haine devinait en moi quelque titre caché qui me livrerait à lui. J'enveloppais dans une dignité calme et dans un silence sévère tout ce qui aurait pu me trahir...; j'effaçais mes gestes, mes paroles, ma démarche habituelle..., et pourtant je n'étais pas sans crainte... S'il avait su que j'étais prêtre!... Eh bien!... eh bien! il le sut!
--Comment?
--Il l'apprit!... on le lui dit!
--Qui donc?
--Moi!
--Vous!...
--Oui, moi!... Je n'oublierai jamais ce jour terrible et cette réunion presque solennelle. Mon hôtesse avait pour voisine une jeune femme restée veuve avec une jeune fille de dix ans. Tout à coup cette enfant est prise d'une maladie si terrible qu'en deux jours la gravité devint danger, le danger devint mortel. M. Laroche était son médecin; on l'appelle. Tout ce qu'il essaie demeure impuissant... La destruction advenait. Eperdue, la mère demande d'autres soins, d'autres conseils «M. Aubry! je veux M. Aubry!» On me fait venir; un troisième médecin est appelé, et le soir, à huit heures, nous entrons dans cette maison pleine de larmes et d'angoisses. La pauvre mère nous attendait dans la pièce d'entrée; c'est elle qui nous ouvrit, c'est elle qui nous introduisit dans cette chambre, et rien ne peut rendre ce qu'il y eut de déchirant dans son accent et dans sa figure quand elle arriva devant ce berceau, et nous dit: «La voilà!» Nous la priâmes de s'éloigner, et nous restâmes seuls. Oh! que ceux qui ont trouvé un texte de scène plaisante dans une consultation de médecins n'en ont jamais vu autour du lit d'une personne aimée! Cette chambre obscure, cette lampe basse, ce berceau dans l'ombre, ce silence, cet arrêt à prononcer;... j'étais saisi d'une sorte de terreur. Il me semblait qu'on me faisait monter sur un tribunal, et qu'on me revêtait de la robe de juge dans une condamnation à mort. Juge aveugle, juge sans connaître la loi... sans balance, rien que le glaive! La pitié vint se joindre à ce sentiment d'effroi, et acheva de me troubler. M. Laroche prit l'enfant dans son lit; elle poussa un faible gémissement et l'on commença l'examen de ce pauvre petit corps amaigri, qui retombait plié en deux sur le bras qui le soulevait. De temps en temps, sans ouvrir les yeux, elle poussait de légers cris plaintifs qui me perçaient l'âme, et je me détournais pour cacher mon émotion: mon émotion m'eût trahi. L'enfant reposé dans son lit et la maladie expliquée, nous nous retirâmes dans la pièce voisine; mais alors éclata une scène inattendue, et qui fit bientôt deux condamnés à mort au lieu d'un. M. Laroche proposa un remède terrible, mais décisif, «L'enfant est perdue si on l'essaie, dit le second médecin, et il offrit un autre moyen.--Si on s'y arrête, elle est perdue! dit M. Laroche--Eh bien donc! reprit le premier, que M. Aubry prononce!--Moi!... moi!... m'écriai-je, frappé d'épouvante, jamais! je ne...» Je m'arrêtai; j'allais me trahir! Situation terrible! Que faire? choisir? c'était tuer l'enfant peut-être. Révéler la vérité? c'était me perdre. Plus calme, j'aurais pu me récuser et désigner un autre médecin. Mais, surpris par cette attaque imprévue, je ne voyais que l'échafaud d'un côté, un cercueil de l'autre; et, pressé entre ces deux hommes, l'un à ma droite, l'autre à ma gauche, tous deux me disant: «Elle est morte si on ne le fait pas; elle est morte si on le fait...» je me taisais, éperdu...
«C'en est trop, dit le second médecin; qu'il prononce, ou j'abandonne l'enfant.
--Arrêtez! repris-je vivement. Je la voyais perdue aux mains de M. Laroche.
--Prononcez donc!
J'hésitais encore... Le second médecin se leva pour partir...
--Je ne puis pas prononcer! m'écriai-je hors de moi, je ne le puis pas!
--Pourquoi?
--Je ne le dois pas!
--Pourquoi?
--Pourquoi! je ne suis pas médecin!
Je n'avais pas achevé ces mots, que M. Laroche pousse un cri sauvage. La mourante, son devoir, il oublie tout: il ne vit plus que sa victime; et marchant à moi les yeux étincelants:
«Qui êtes-vous donc?» me dit-il.
Je palis; son regard était un arrêt de mort.
«De quel droit m'interrogez-vous?
--Oubliez-vous de quel tribunal je suis membre? Pourquoi êtes-vous venu ici? pourquoi cachiez-vous votre nom? pourquoi avez-vous pris un titre faux? pourquoi mentez-vous.. l'état, au public?... Qui êtes-vous?...
Et il enfonçait, pour ainsi dire, chacune de ces interpellations comme un coup mortel... Je me taisais toujours...; je n'étais encore que suspect... Un mot, et j'étais condamné.
«Votre profession est donc bien vile, dit-il amèrement, puisque vous n'osez l'avouer?»
Bien vile!... ce mot m'avait fait rougir d'indignation.
«Puisque vous la reniez!...
--Bien vile!... repris-je avec plus d'énergie. Ah! je ne laisserai pas insulter mon maître!
--Son maître!... Il sert un roi.
--Oui..., un roi! un roi auguste! tout-puissant! Un roi que j'adore, et dont je proclamerai le nom jusque sous votre couteau!...
A ce moment un cri terrible partit de la chambre de l'enfant, et la porte s'ouvrant avec fracas, la mère se précipita au milieu de nous en s'écriant: «Elle meurt!... elle meurt!
--Eh bien! m'écriai-je à mon tour avec exaltation... puisque la mort est là, mon rôle commence! Eloignez-vous médecins du corps! vous n'avez rien à faire près de la mourante...; c'est moi qu'elle réclame...; ma place est auprès d'elle Je suis prêtre!.................
Le lendemain je comparaissais devant le tribunal révolutionnaire, et l'enfant était sauvée: une crise décisive, et que j'avais favorisée en ne décidant rien, l'avait rendue à la vie. On n'était pas longtemps accusé en 95: à quatre heures je montais, moi quinzième, sur la charrette fatale; cinq minutes après je passais devant la maison de ma pauvre veuve, qui s'était mise sur le seuil de la porte, et sanglotai! quand je lui dis adieu de la main; et enfin un quart d'heure plus lard je m'arrêtais au pied de l'échafaud.
«Mais, comment donc vivez-vous?»
A peine si je le comprends encore. Le temps était affreux; de la pluie, de la neige, et un ciel si sombre, qu'à quatre heures la nuit avait presque commencé. La foule cependant était considérable, attirée et exaspérée par le nombre inaccoutumé des victimes. La charrette, comme je vous l'ai dit, en contenait quinze: j'étais, moi, le dernier, assis à l'extrémité du banc, les mains liées derrière le dos. Mon coeur était serré, mais je n'avais pas peur; mon sacrifice était fait: je mourais pour avoir confessé le nom de mon maître... L'échafaud paraît... je vois le bourreau, je vois le couteau... La voiture s'arrête...; mon coeur bat plus vite. Comme on craignait quelque mouvement dans le peuple, qui murmurait déjà.... on entoure toute la voiture de troupes; mais on ne pose à l'extrémité de la charrette, près de moi qu'un seul soldat...; il me touchait presque. Le premier condamné descend...: je vois le couteau remonter rouge. Des cris s'élèvent dans la foule qui entoure les troupes et se presse sur nous; la pluie redouble et vient augmenter le désordre. Pour en finir plus vite, on fait avancer la charrette de trois pas; mais un pavé se trouve sous la roue, un cahot violent nous soulève; et, comme j'étais assis tout à fait à l'extrémité du banc, je tombe debout, mais les mains liées, devant le soldat qui gardait le derrière de la voiture..., j'allais parler; mais soudain.. Oh! comment peindre ce moment? soudain, sans dire une parole, sans changer de visage, il passe vivement entre moi et la charrette, et se pose l'arme au bras devant moi..., et me voilà dos à dos avec lui, caché par lui, couvert par l'obscurité, presque mêlé à la foule qui faisait plier le cordon de troupes, et, immobile, éperdue, attendait la fin de cette scène. Le sacrifice se poursuit au milieu des cris et de la confusion; j'entends descendre chacun de mes compagnons; je compte: douze... treize... quatorze...; c'est mon tour, on va m'appeler! Ciel! on se tait; la foule se précipite autour de l'échafaud, les troupes se dispersent: je me jette dans le peuple sans avoir pu serrer la main de mon bienfaiteur; et, porté par les flots de la multitude, j'arrive égaré, ruisselant de pluie, dans un chantier ou je me cache jusqu'à la nuit complète. La nuit venue, ma tête un peu calmée et mes mains délivrées, je me hasarde dans les rues, et je me dirige vers la maison de mon hôtesse. J'arrive, je regarde par la croisée: on était à souper. La pauvre femme, je la vois encore, tenait à la main une bouchée de pain qu'elle oubliait de porter à ses lèvres, et, elle pleurait. Je frappe tout doucement..., on m'ouvre. «Ah!--Silence!» Une fois là, mes larmes éclatent, et je tombe à genoux en remerciant Dieu. Je leur contai tout. On me tint caché trois jours, puis je revins ici, où l'on ne songeait plus à me chercher, et où j'ai vécu jusqu'à mes quatre-vingt-deux ans, ce dont je rends grâce à Dieu, car j'ai fait un peu de bien, je crois. J'ai aimé, j'ai été aimé, et je serai pleuré..., pas de si tôt encore, j'espère... Puis il ajouta gaiement: Je marche sans bâton, je lis sans lunettes, et j'ai là une bouteille de vieux vin de Bourgogne dont je veux prendre avec vous un verre, sans que ma main tremble en le portant.
Il prit la bouteille:
A votre bon voyage, mon jeune hôte...: quand je partirai pour le mien, je veux qu'on vous en fasse part, et vous vous direz: «Ah! ce pauvre curé Barbois! Quel dommage! c'était un brave homme!...» Bonsoir, mon hôte!
E. Legouvé.

Miscellanées
EXPOSITION DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS.
Depuis quelques jours la Société des Amis des Arts a ouvert dans la salle de ses séances, au Louvre, son exposition annuelle.
Cette société a été fondée avant la Révolution: mais son influence était alors excessivement restreinte, tant par l'exiguïté de ses revenus que par le petit nombre de peintres en France à cette époque.
La Révolution interrompit ses travaux; les derniers temps de la République et ceux de l'Empire laissèrent peu de loisir pour la culture des beaux-arts, les graves questions de la guerre faisant dominer leur intérêt puissant sur tous les autres intérêts du pays.
La paix, avec la Restauration, jeta tout à coup dans les arts une foule inoccupée. Les grands noms des Gérard, des Gros, des Prud'hon, des Guérin, etc., étaient seuls connus; les travaux, peu nombreux du reste, leur revenaient de droit, et les jeunes talents abandonnés s'en allaient à la merci de la faim et du désespoir. Quelques hommes éclairés, frappés de la gravité de la position, se ressouvinrent qu'il avait existé une société vouée à l'encouragement des talents naissants et malheureux; ils résolurent de la rétablir sur de nouvelles bases plus larges et plus solides. Le duc de Berry leur prêta son appui et l'autorité de son patronage, et, dans le courant de l'année 1817, la Société des Amis des Arts fut reconstituée. Parmi les artistes qu'elle prit alors sous sa protection, nous devons citer Xavier Leprince, qui lui dut une partie de ses succès.
Depuis, elle a su distinguer et former pour ainsi dire, à force de commandes, le jeune Tanneur, l'un des peintres de marine aimés du public.
Vers 1830 la Société des Amis des Arts avait été patronnée par le duc d'Orléans; la duchesse d'Orléans a accepté, au nom du comte de Paris, cette part honorable de l'héritage paternel.
Le président de la Société est M. le comte de Noé; les vice-présidents, MM. Taylor et de Gassaud.
M. le comte Caccin est trésorier; le secrétaire et les vice-secrétaires sont MM. Valpinçon et Leblanc, Brocard et Duchesne aîné.
De 1817 à 1842, la Société des Amis des Arts a fait exécuter à grands frais par nos plus habiles graveurs trente-deux précieuses reproductions des tableaux célèbres des maîtres français et étrangers.
Les principales sont: Daphnie et Chloé d'Hersent, le Zéphyr de Prud'hon, Sapho de Gros, la Sainte Anne et la vierge de Léonard de Vinci, gravées par Laugier; la psyché de Prud'hon, gravée par Müller; la Justice et la Vengeance divine de Prud'hon, gravée par Gelée: Neptune et Amphitrite de Jules Romain, gravée par Richomme; enfin le Convoi d'un aîné de famille de Léopold Robert, gravé par Prévost. Un exemplaire de ces gravures est réservé à chacun des membres actionnaires de la Société; quant aux tableaux et aux objets d'art, ils sont adjugés par la voie du sort, à la suite de l'exposition qui clôt chaque exercice.
(Exposition de la Société des Amis des Arts.)

Jamais peut-être aucune exposition de la Société des Amis des Arts n'a été aussi brillante que celle de 1845.
Sans s'écarter en rien du but qu'elle s'est proposé, celui d'encourager les jeunes talents, elle a su former une collection fort remarquable.
Nous ne saurions trop louer l'esprit qui a guidé ses choix, faits en grande partie parmi les tableaux du dernier Salon.
Nous avons particulièrement remarqué la Satisfaction, jolie composition de M. Guillemin. C'est un jeune artiste riant à coeur joie devant un tableau qu'il vient d'esquisser. Cette petite toile, remplie d'esprit, de finesse et d'observation, est en même temps fort remarquable sous le rapport du dessin et de la couleur.
Le Marécage, par M. Jules Coignel, est un charmant paysage bien peint, bien composé et d'un aspect délicieux.
Les deux paysages de M. Karl Girardet, les Bouledogues de M. Buisson, la Marine de M. Morel-Fatio, la Jeune fille et le Serin, de M. Caminade, l'Enfant et le Chien de M. Gué, le Charles-Quint de M. Coulon, et surtout le précieux petit tableau de Nature morte de M. Philippe Rousseau, nous ont paru dignes en tout de l'intérêt que la société leur a témoigné en les comprenant dans la répartition de ses fonds pour 1845.
PARIS AU CRAYON.
Gardez-vous de croire, comme quelques personnes l'assurent, qu'on ait amnistié le ridicule en France. Rabelais et Molière, ces deux grandes gloires de l'esprit français, comptent, il est vrai, peu de disciples fidèles, peu d'heureux imitateurs; la tradition du rire semble perdue. Les journaux, égarés dans l'inextricable labyrinthe du feuilleton sentimental, ont renoncé à la satire; la muse comique, un pied chaussé du cothurne classique, l'autre du brodequin du moyen âge, court en boitant à la poursuite d'un but impossible: le théâtre a cessé d'être l'école des moeurs pour devenir un kaléidoscope. N'importe! le crayon a recueilli le double héritage de la plume, le journal et le théâtre. Il n'y a plus de satire, il n'y a plus de comédie, il y a la caricature!
Autrefois la gaieté était française, et même un peu gauloise. La caricature est parisienne; elle a commencé, flânant au bras de Lautara, dans les guinguettes verdoyantes de la banlieue. Depuis, son éducation s'est perfectionnée; elle a vu les ateliers, les théâtres, les salons même, car la caricature a été introduite dans le monde, et vraiment, à part quelques expressions hasardées et un laisser-aller parfois trop grand, elle n'y a point fait mauvaise figure.
La caricature est bonne fille au fond, et bien des gens lui en font un reproche; sa moquerie ne va pas jusqu'à la méchanceté; elle pince quelquefois, mais jamais jusqu'au sang; au lieu d'un fouet elle est armée d'une épingle; elle combat à la légère, et ne blesse qu'en égratignant. C'est bien là le genre de vengeance qui convient à la société de notre époque, où la morale ne se plaint qu'à voix basse, ne s'indigne qu'à demi, mettant tous ses soins à dissimuler sa présence et craignant cependant de se faire oublier. Nous lui viendrons en aide; dans nos colonnes, elle aura le verbe haut. Notre caricature a pris des habits d'homme. Arriére les petits mots, les petits caquets, les petites médisances. Regardez ces yeux brillants, cette bouche souriante, ce crayon effilé comme une dague; c'est pour mieux voir le ridicule, pour mieux se moquer de lui, pour mieux le clouer sur le papier. Les bras vigoureux de l'artiste comique poussent la porte qui défend l'entrée du monde; si elle résiste, il l'enfoncera. Venez donc, vous tous qui avez de la verve, de l'esprit, de l'observation: notre galerie d'illustrations drolatiques est loin d'être complète, il y a place pour tous ceux qui voudront nous apporter un type nouveau.
Quelle mine plus féconde à exploiter, quel plus beau thème à broder que Paris! Gloires nouvelles, réputation du jour, splendeurs du moment, royautés de la mode ou de l'esprit, tendances des moeurs et de l'industrie, beaux-arts, littérature, théâtre, galanterie même, tout change, tout se renouvelle, tout se modifie avec la rapidité d'un songe. L'existence parisienne est un drame féerique, une comédie à tiroirs dont les décorations changent sans cesse, où se résument en transformations perpétuelles, la richesse, la beauté, l'esprit du monde entier. C'est là un des côtés du tableau, celui qu'on montre le plus volontiers; mais il en est un autre qu'on ne doit pas laisser dans l'ombre. Au-dessus de Paris, plane sans cesse une rumeur sourde que ne peuvent éteindre ni les roulements des voitures dorées, ni le bruit des instruments de fête, ni les chansons de ceux qui sont heureux: c'est la voix de la misère qui va se perdre dans le brouillard froid et humide, harmonie terrible que le vent emporte sur son aile, plainte funèbre qui ne se tait ni le soir ni le matin. Nous ferons l'histoire de cette misère, nous dirons quels coeurs battent sous les oripeaux; nous montrerons le peuple tel qu'il est, et surtout tel qu'il devait être, et cela sans fiel, sans haine, sans passion: dans un cas semblable, la réalité vaut mieux que l'imagination, et la vérité est la meilleure de toutes les satires.
Mais là ne se bornera point notre rôle.. Il ne s'agit de rien moins que d'illustrer chaque année ce roman en trois cent soixante-cinq livraisons, intitulé Paris. C'est la physiologie permanente de la capitale que nous voulons faire avec le crayon. Il faut que ceux qui n'ont jamais vu Paris puissent le visiter dans nos colonnes, que ceux qui l'habitent le reconnaissent, que ceux qui l'ont quitté le retrouvent; car Paris se désapprend comme toutes les grandes choses de la vie. Soyez toujours amoureux, vous qui voulez aimer; marchez sans cesse, vous qui voulez parvenir. Que la lampe, l'Héro s'éteigne, et Léandre ne pourra plus traverser le Bosphore. Pour comprendre Paris, il faut l'étudier sans cesse. Si vous le perdez un seul instant de vue, vous ne les reconnaissez plus, il a changé de forme. Si nous n'avions pas abusé de la métaphore, nous comparerions Paris à Protée. On nous permettra d'esquiver ce parallèle traditionnel.
Que de gens qui méconnaissaient cette vérité ont fini par la reconnaître! A peine a-t-on quitté le boulevard, que déjà on le regrette; on n'éprouve point la maladie du pays, car Paris n'est le pays de personne, mais une indéfinissable nostalgie. La vie est un cauchemar perpétuel: vos habits vous gênent, l'existence a les entournures trop étroites; vos bottes vous blessent, toutes les figures vous semblent maussades; les meilleurs mets vous dégoûtent, et vous avez faim en songeant aux restaurants à vingt-deux sous. On est atteint d'une affection bizarre, incohérente, difficile à guérir, qu'on appelle le mal de Paris.
C'est chez nous que ceux qui veulent voir Paris, ou le revoir, deux maladies analogues, viendront se guérir. Nous leur esquisserons Paris tel qu'il est, nous raconterons ses goûts, ses sympathies; nous montrerons ses grands poètes, ses grands avocats, ses grands acteurs, ses grands financiers, ses grands chanteurs, tout le personnel de sa gloire d'aujourd'hui et de sa gloire de demain, nous n'oublierons que les célébrités de la veille.--Hier n'est pas un mot parisien.--Un journal seul peut mener à bien cette oeuvre gigantesque, parce qu'il change sans mourir; c'est l'âme et le génie de la ville. Un journal, c'est Paris volant.
Ne vous attendez pas à retrouver sous notre crayon ces types de convention qui rendent Paris si monotone quelquefois, qu'on est tenté de croire que sa réputation est la plus considérable des réputations usurpées. Notre étudiant ne dansera pas inévitablement le cancan à la Chaumière; notre jeune fille ne se présentera pas avec son invariable cortège d'ânes rétifs, de rubans froissés, de baisers jetés d'une mansarde à l'autre; nos hommes de lettres ne fumeront pas perpétuellement le lattakie odorant sur des coussins d'or et de soie, ils n'auront pas non plus, contraste familier aux observateurs, les coudes percés, les bottes éculées, et le feutre gras; toutes nos femmes de lettres ne seront pas ridicules, et tous nos écrivains n'auront pas du génie; le foyer de l'Opéra ne sera pas pour nous le centre de la politique européenne; notre intention n'est pas de faire de l'esprit quand même.
Après les moeurs viendront les idées. L'histoire des hommes et des choses littéraires appelle l'attention du caricaturiste. Il faut bien que l'on sache aussi où en est la muse de 1830; cette jeune fille qui avait le coeur d'une Allemande, le regard d'une Italienne, la passion d'une Espagnole: ne l'apercevez-vous pas déjà vieille et ridée, découpant des romans au fond d'une boutique obscure? elle en a de toutes les dimensions, de tous les modèles, de tous les prix: patron Walter Scott, patron Byron, patron Cooper, patron Goëthe; elle fait tous les genres au rabais. C'est une revendeuse à la littérature. La muse s'est donné un associé qui s'appelle le journalisme; celui-là s'occupe sans cesse à prendre l'empreinte de tout ce qui surgit d'un peu original pour le reproduire ensuite; il dresse de malheureux jeunes gens à imiter, avec la cire molle de leur style, toutes les conceptions vigoureuses. Nos grands écrivains sont parodiés ainsi journellement dans ces feuilletons-Curlius qui détruisent tout ce qui reste encore d'esprit littéraire en France.
Ainsi donc, ce n'est pas l'espace qui nous manque. Moeurs, caractères, passions, idées, sentiments, ce qu'il y a de permanent au fond de Paris, ce qui jette le flux des événements, aristocratie, peuple, bourgeoisie, artistes, gens du monde, industriels, il n'est pas un coté du coeur ou de l'intelligence que nous ne puissions explorer, pas une classe de la société qui ne s'offre à nos investigations. Que les artistes se présentent donc en foule, la plume leur offre ici une association bienveillante; c'est à eux à faire revivre, avec leur crayon, l'antique maxime castigat ridendo, qui ne se lit plus maintenant ni sur la couverture de nos livres, ni sur le rideau de nos théâtres.
Pour commencer cette série, Grandville a résumé tous les ridicules du moment. Le crayon a rédigé la synthèse de l'actualité.
La caricature ouvre la porte du journal à tous les ridicules qu'elle a emprisonnés depuis longtemps dans ses cartons. Voici d'abord la canne à sucre et la betterave qui se poursuivent, brûlant d'éteindre dans le suc l'une de l'autre la haine qui les fait sécher sur plante; cette jeune grenouille en frac et le chapeau sur l'oreille, qui cherche à se faire aussi grosse que la caricature, c'est un symbole de l'amour-propre qui dévore notre malheureuse époque; ces deux enfants à peine échappés de nourrice, portant l'un une pipe et un paletot, l'autre un manchon et des plumes, n'est-ce pas là une charmante traduction de ce proverbe, qui devient malheureusement plus vrai de jour en jour: Il n'y a plus d'enfants!
Regardez cette femme avec son chapeau étriqué, ses boucles de cheveux dépassant la ceinture, son air pincé, ses allures de vieille coquette, voilà la mode, saluez la déesse, et gardez-vous d'entr'ouvrir le livre que ce penseur profond tient à la main avec tant de componction, vous n'y trouveriez que du vide. Il vaut mieux causer un moment avec ces deux débardeurs qui boivent du champagne dans un cornet à piston, double personnification du carnaval actuel.
Cet homme qui porte une colonne sur son dos, c'est l'architecte de l'Empire: voyez cette boule au sommet du monument, c'est le vieux monde: gare dessous! le vieux monde peut s'écrouler d'un instant à l'autre; fuyons. Mais un autre danger nous menace. Quel est ce volume qu'on hisse avec tant de peine avec cet instrument vulgairement appelé cherre? Ce sont les Poésies légères d'un auteur bien connu. Si la corde venait à casser, nous serions écrasés par ces feuilles fugitives.
Ici, un capitaine anglais grimpe sur un mandarin chinois qui, passez-nous l'expression, en a plein le dos; là se dressent des chemins de fer portatifs, dernière expression du progrès industriel; ce chapeau sur une boîte, c'est l'art et le daguerréotype: le soleil dessiné par lui-même. Que peut-on inventer après cela?
Paris au crayon. Caricature par Grandville.

--L'administration du Musée du Louvre vient de faire placer dans la salle des bronzes une inscription tracée sur une lame de plomb qui, dit-on, a été trouvée dans l'intérieur de la belle statue de bronze d'ancien style qui est placée sur un piédestal au centre de la galerie. Cette inscription donne les fragments du nom de deux artistes dont l'un est Rhodien: les caractères sont d'une forme telle que, si l'un s'en rapportait à ce témoignage, il faudrait faire descendre au second siècle avant notre ère un monument que l'on a considéré jusqu'à présent comme antérieur à Phidias. Mais il s'est rencontré des esprits soupçonneux qui ont révoqué en doute l'authenticité de cette lame de plomb, et qui ont pensé que le directeur du Musée avait trop facilement accordé confiance au nettoyeur qui dit l'avoir trouvée. Ces doutes ont été consignés dans un article imprimé dans la revue qui a pour titre Le Cabinet de l'Antiquaire Le sous-conservateur du Musée, qui s'est cru engagé dans la question, a répondu par une brochure dans laquelle il cherche à prouver l'antiquité de l'inscription sur plomb. Cette petite querelle occupe vivement le monde des antiquaires: elle doit intéresser aussi les artistes, puisque, en définitive, il s'agit de renverser les idées généralement reçues touchant le style de l'art des anciens sculpteurs.
Correspondance.
RÉPONSES.
Il nous serait impossible, dés à présent, de répondre par lettres à toutes les personnes qui veulent bien nous écrire, soit pour nous donner des conseils, soit pour nous offrir leur collaboration, soit pour nous faire des questions sur notre but et sur les moyens que nous comptons employer pour l'atteindre. Nous nous voyons donc obligés d'adresser nos réponses à la plupart de nos correspondants inconnus, par la voie même de notre journal. Un mot suffira souvent pour que toute notre pensée leur soit connue. Quelquefois aussi, une seule réponse préviendra un grand nombre de questions, de doutes ou de critiques. Nous avons besoin d'économiser le temps.
A M. P. L., rue du II.--La critique est juste, et nous en tiendrons certainement compte.
A M. D., boulevard Saint-Martin.--Mille remercîments; les sujets indiqués nous conviennent; M. D. en verra la preuve dans nos prochains numéros.
A M. R., d'Orléans.--En aucune manière, notre résolution à cet égard ne changera point.
A un anonyme.--Notre premier numéro n'est point un spécimen: il s'en faut de beaucoup qu'il contienne des exemples de tous les sujets que nous nous proposons d'illustrer. On ne pourra point juger l'étendue et la variété de notre plan avant plusieurs mois. Nous doutons que l'auteur de la lettre ait lu le premier article de notre premier numéro: Notre but. Nous le prions surtout de vouloir bien prendre au sérieux le dernier paragraphe de cet article. La tache est difficile: nous avons besoin de bienveillance et d'encouragements.
A Madame A L., de Versailles; MM. O.; V. T.; G. de Saint-Quentin.--Madame A. L. nous conseille de ne point représenter les scènes des théâtres et les acteurs, et de donner plus de place aux affaires criminelles, correctionnelles, à la musique et aux modes.--M. O. pense tout le contraire.--M. V. T. n'aime aucun de ces sujets, et demande surtout des oeuvres d'art et des caricatures.--M. G., qui se méprend apparemment sur le sens de notre titre, voudrait qu'il ne fût question que des hommes et des femmes illustres.--Nous sommes désolés de ne pouvoir mettre les quatre correspondants en présence les uns des autres; ils se répondraient sans doute mieux que nous ne pouvons le faire.
A M. Pr.--Jamais, Monsieur. Quelle idée!
A M. V.--Si nous suivions le conseil de M. V., l'Illustration n'aurait pas à espérer deux mois d'existence. Nous nous expliquerons, du reste, de la manière la plus explicite sur ce sujet en tête d'un des prochains numéros. Nous ne sommes enrôlés sous aucun drapeau; nous ne sommes au service d'aucun parti.
A Madame ou Mademoiselle E. N.--Nous ferons part de l'observation très-fine de l'aimable correspondante à madame Constance Aubert qui rédige nos articles sur les modes, et qui voudra bien se charger de lui répondre directement.
A M. J, d'Amiens.--Il est impossible de trouver un titre qui satisfasse tous les esprits. Le mot Illustration indique notre projet de rendre plus intelligibles, d'éclairer, en quelque sorte, au moyen de gravures sur bois, tous les sujets que nous traitons. Ce n'est pas un mot étranger: les Anglais nous l'ont emprunté, comme tant d'autres excellentes expressions de nos pères. On le trouve souvent employé par nos vieux auteurs dans le sens où nous l'employons ici. Les miniatures, par exemple, illustraient les manuscrits. Le mot journal, qui vient ensuite, exprime notre intention de nous approcher de plus en plus du caractère d'actualité qui distingue des livres, et des autres recueils, les feuilles quotidiennes. Nous publierons les nouvelles de toute nature, et nous prendrons soin d'éviter tout ce qui est uniquement rétrospectif.
A M. Ch. G.--Nous ne savons pas encore si nous accepterons des pièces de vers: nous regrettons de ne pouvoir donner une réponse plus favorable.
A M. M. de L.--Assurément. Nous représenterons fidèlement, et avec toute la rapidité possible, tous les faits d'Algérie dignes d'intérêt. Nous avons établi une correspondance active avec des artistes qui sont sur le théâtre des événements.
A M. de B.--Les portraits demandés paraîtront en avril.
A M. S. M.--Oui, le 25 mars.
A M. Am.--Nous ne venons faire concurrence à aucun recueil existant. L'avenir le prouvera. Notre plan est nouveau et nous nous éloignerons de plus en plus de tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour; autrement notre pensée première ne serait point réalisée. Si l'on songe que les moyens d'exécution étaient presque tous à créer, que nos graveurs passent les nuits à travailler, que nous imprimons la valeur d'un volume entier chaque semaine, on voudra bien attendre avant d'exiger beaucoup plus que nous ne faisons.
A un anonyme de Caen.--Il est vrai qu'il y a dans cette direction un écueil à redouter. Nous consulterons le bon sens et le goût public. Notre ferme volonté est de ne blesser aucune convenance et de ne jamais donner droit à personne de condamner l'influence qu'il pourra nous être permis d'exercer sur les lecteurs.
Bibliographie
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE FRANÇAIS
N. B, En fondant ce bulletin bibliographique, que nous prenons l'engagement de publier régulièrement chaque semaine, notre intention n'est pas de faire de la critique proprement dite; nous voulons seulement appeler l'attention de nos lecteurs sur tous les ouvrages sérieux et utiles qui paraissent, soit en France, soit à l'étranger. Dans ce but, nous leur donnerons, toutes les fois que nous le pourrons, une analyse sommaire des matières que ces ouvrages renferment. A cette analyse, nous ajouterons parfois un éloge, plus rarement une critique; car nous ne parlerons que des livres vraiment dignes d'obtenir une place dans notre bulletin. Jadis les journaux politiques s'empressaient de signaler, à l'envi l'un de l'autre, les publications importantes; mais la presse n'est plus aujourd'hui ce qu'elle était autrefois. Retirez-lui le produit de ses annonces, et elle cesse d'exister. Elle ne donne place dans ses colonnes à aucune nouvelle,--utile cependant à connaître,--dont elle espère se faire payer un jour l'insertion par les personnes intéressées à la répandre. Constituée sur d'autres éléments, mue par une impulsion contraire, l'Illustration annoncera, en les analysant,--dans le triple intérêt du public, des écrivains et des éditeurs, tous les ouvrages français ou étrangers qui mériteront, à des titres divers, d'être connus, lus et médités.
De la Puissance américaine. Origine, institution, esprit politique, ressources militaires, agricoles, commerciales et industrielles des Etats-Unis; par le major GUILLAUME TELL POUSSIN. 2 vol. in-8 de 52 feuilles 3/4, avec carte. Paris, Coquebert. 10 fr.
Le titre seul de ces deux volumes indique qu'ils ne ressemblent en rien à tous ceux qui ont été publiés, durant ces dernières années, sur les Etals-Unis. M. Guillaume Tell Poussin n'a pas rédigé laborieusement une longue dissertation sur les avantages ou les inconvénients de la démocratie. Loin de lui la prétention d'esquisser des tableaux de moeurs, ou de raconter des impressions de voyage. Il n'est ni un idéologue, ni un littérateur; il n'aime pas plus les phrases que les théories; sa passion dominante est la passion des faits; ce qu'il étudie, ce qu'il veut faire connaître avant tout à ses lecteurs, c'est la statistique, c'est la puissance américaine, c'est l'origine des populations diverses qui composent la fédération des États-Unis, l'histoire de leur développement, des vicissitudes qui ont marqué leur enfance et des progrès incroyables qui distinguent leur virilité; ce sont leurs ressources militaires, agricoles, commerciales, industrielles.
Le premier volume renferme l'histoire abrégée des premiers établissements des Européens dans la partie septentrionale du nouveau continent, des Français sur les rives du Saint-Laurent et du Mississipi, des Espagnols dans la Floride, des Anglais dans la Nouvelle-Angleterre. A la suite de cette revue historique, continuée jusqu'à nos jours, M. Poussin publie trois documents importants: la déclaration d'indépendance, l'acte de fédération et la constitution actuelle des États-Unis.
Le second volume, beaucoup plus intéressant que le premier, s'ouvre par l'exposition des ressources militaires des États-Unis. De ce côté de l'Atlantique, nous sommes habitués à considérer les Américains comme un peuple de marins, de marchands et de pionniers, et nous ne soupçonnons pas que l'Amérique, dans la prévoyance d'une lutte avec l'Europe, se soit préparée à la soutenir. La constitution de 1787 donnait au congrès le pouvoir de mettre le pays en état de défense. Cette sage mesure fut différée pendant plusieurs années, et l'eût été, sans doute, indéfiniment sans la guerre de 1812 avec l'Angleterre. En 1816, sous la présidence de M. Madisson, le congrès décréta que les États-Unis seraient mis en état de défense au moyen de fortifications permanentes dont l'exécution fut confiée au général du génie Bernard, qui avait été aide-de-camp de Napoléon, et chef de son cabinet topographique. M. Poussin a coopéré, sous le général Bernard, à cette grande mesure et trace un tableau aussi exact qu'intéressant du système de défense adopté par le congrès. Ce système a pour principe que la défense nationale doit reposer sur l'appui mutuel de la marine, des fortifications, des voies de communication par eau et par terre, de l'armée régulière et de la milice organisée. M. Poussin examine chacun de ces éléments. Il passe en revue, en traitant de la marine militaire, son organisation successive, son état présent, le matériel et le personnel, les chantiers de construction et de réparation, les ports de refuge, les rades de rendez-vous. Il donne ensuite de curieux détails sur la ligne de fortification, les frontières maritimes et les frontières de terre, les arsenaux, les manufactures d'armes et les fonderies, la navigation à vapeur, les canaux, les chemins de fer, l'armée régulière et la milice.
Sur la population des États-Unis, M. Poussin a recueilli de nombreux documents. L'esprit religieux, l'état de l'instruction publique, l'instruction agricole, le commerce, les manufactures, les classes ouvrières, forment autant de chapitres remplis de faits nouveaux, qui font parfaitement connaître l'étal social et industriel de l'Union. La condition de l'industrie manufacturière mérite particulièrement d'attirer l'attention, car elle prouve que, sous peu d'années, non-seulement les États-Unis pourront se passer des produits manufacturés des nations européennes; mais encore qu'ils prendront place parmi les peuples producteurs, révolution qui jettera forcément un grand désordre dans l'économie industrielle et commerciale de la France et de l'Angleterre.
La Polynésie et les îles Marquises: voyages et marine accompagnés d'un voyage en Abyssinie, et d'un coup d'oeil sur la canalisation de l'isthme de Panama; par M. LOUIS REYBAUD auteur des Etudes sur les Réformateurs. 1 vol. in-8. Paris. 1845. Guillaumin, 7 fr. 50 cent.
M. Louis Reybaud a eu l'heureuse idée de faire réimprimer en un volume in-8 une série d'articles qu'il avait publiés, durant ces dernières années, dans la Revue des deux Mondes et dans la Revue Britannique. Ce nouvel ouvrage de l'auteur des Etudes sur les Réformateurs s'ouvre par un coup d'oeil sur la science géographique, qui lui sert, pour ainsi dire, de préface. Viennent ensuite l'Histoire de la colonisation de la Nouvelle-Zélande, les analyses des voyages de l'Artémise à Taïti, de l'expédition de l'Astrolabe et de la Zélée, de 1837 à 1840, du voyage de M. Rochet d'Héricourt dans l'Abyssinie méridionale. A des réflexions pleines de justesse sur l'avenir de notre marine et à des documents statistiques sur la flotte française en 1841, succèdent enfin, deux curieux chapitres sur les îles Marquises et sur la canalisation de l'isthme de Panama. Aucun écrivain contemporain ne résume avec plus d'intelligence et n'expose avec plus de clarté une question controversée, que M. Louis Reybaud. Non-seulement il comprend admirablement tous les sujets qu'il traite,--histoire, philosophie, voyages,--mais il a, en outre, le talent de les faire comprendre à ses lecteurs. Après avoir lu ses Études sur les Réformateurs, on connaît mieux les systèmes de Saint-Simon, d'Owen et de Fourier, que si on avait médité pendant longtemps leurs ouvrages et ceux de leurs disciples. Le volume intitulé: la Polynésie et les îles Marquises remplacera avantageusement dans toutes les bibliothèques, les diverses relations de voyage dont il renferme l'analyse.
Voyage au pôle sud et dans l'Océanie, sur les corvettes l'Astrolabe et la Zélée, exécuté par ordre du roi, pendant les années 1837-1838-1839-1840, sous le commandement de M. DUMONT D'URVILLE. 34 volumes grand in-8º de plus de 700 pages, avec un atlas contenant environ 520 planches in-folio, publié par livraisons de 5 ou 6 planches et 64 cartes hydrographiques.--Paris, Gide, libraire-éditeur. Chaque volume 6 fr.; chaque livraison de planches, 12 fr. 50 c.
La mort malheureuse de l'amiral Dumont-d'Urville n'a apporté aucun retard à la publication de la relation de son voyage. L'ouvrage complet se divisera en huit parties: 1. Histoire des Voyages, 10 vol. 2. Zoologie, 6 vol. 3. Botanique 1 Vol. 4. Anthropologie et Physiologie humaine, 2 vol, 5 Minéralogie et Géologie, 2 vol. 6. Philologie, 4 vol. 7. Physique, 4 vol. 8. Hydrographie, 2 vol. Le quatrième volume de l'Histoire du Voyage vient d'être mis en vente. Ont déjà paru: Atlas pittoresque, 18 livraisons; Zoologie, 2 vol. Botanique, 1 vol. Physique, 1 vol.--Avons-nous besoin de rappeler, en annonçant cette belle publication, que le voyage au pôle et dans l'Océanie, de l'Astrolabe et de la Zélée, est, de toutes les expéditions entreprises et achevées dans ce siècle par la marine française, la plus récente, la plus glorieuse peut-être, et la plus féconde en résultats nouveaux.
Manuel de l'Histoire générale de l'Architecture chez tous les peuples, et particulièrement de l'architecture en France au moyen-âge; par DANIEL RAMÉE. 2 vol. in-12. Paris. 1843. Paulin, 10 fr. 50 cent. (Avec de nombreuses gravures sur bois.)
Fils d'un architecte, architecte lui-même, M. Daniel Ramée avait depuis sa jeunesse conçu le projet d'écrire un jour une histoire complète de l'architecture. Pendant plus de vingt années il étudia tous les grands monuments de l'antiquité et des temps modernes; non-seulement il cherchait à comprendre leur ensemble et leurs détails, mais il s'inquiétait, comme il le dit lui-même dans sa préface, de l'époque historique à laquelle ils furent élevés, du génie du peuple qui les édifia, des circonstances et des idées qui présidèrent à leur construction. Après avoir compulsé, en outre, les divers ouvrages français, anglais, italiens, allemands, espagnols, écrits jusqu'à ce jour sur l'art auquel il a voué une affection particulière, il vient de se décider à publier les résultats de ses longs et consciencieux travaux.
Le premier volume du Manuel de l'histoire générale de l'Architecture est consacré à l'antiquité, le second au moyen-âge. M. Daniel Ramée se propose de composer plus lard un troisième volume, qui contiendra l'histoire de l'architecture au seizième siècle et aux siècles suivants, et dans lequel il jugera d'une manière impartiale les restaurations modernes faites aux monuments du moyen-âge.
L'introduction placée en tête du premier volume se divise en cinq chapitres, ayant pour titre: L'histoire primitive des hommes, l'émigration des peuples, les religions des temps primitifs, l'origine de l'architecture et des nombres en général. Ces prémisses posées, M. Ramée promène avec lui son lecteur de l'Inde en Perse, de la Perse chez les Babyloniens, les Chaldéens, les Mèdes, les Assyriens, les Phéniciens, les Hébreux, en Ethiopie, en Nubie, en Egypte, en Grèce, dans l'Asie Mineure, en Italie, chez les Étrusques et chez les Romains. Que de monuments ne lui montre et ne lui explique-l-il pas durant cette excursion rapide, mais intelligente, depuis les temples d'Elora, dont l'origine est inconnue, jusqu'au palais que l'empereur Dioclétien fit bâtir à Spalatro.
M. Daniel Ramée espère avoir rendu une justice impartiale à l'architecture de tous les peuples. Toutefois, il s'élève contre l'étude exclusive du style grec et romain. Il s'est longtemps arrêté à l'architecture du moyen-âge en France, à l'architecture proprement dite chrétienne, à celle qui est sortie des races germaniques. L'ignorance la plus complète, la plus honteuse et la plus impardonnable, a seule pu donner au moyen-âge l'épithète de barbare et d'obscur. Ce qui prouve plus clairement que tous les livres, que tous les raisonnements, que toutes les réflexions, la civilisation avancée et intellectuelle de cette époque, c'est l'étude des oeuvres d'art qu'elle nous a laissées, et, parmi ces oeuvres, plus particulièrement encore les monuments d'architecture, ces majestueuses cathédrales, ces palais magnifiques, ces châteaux forts avec ponts-levis et à triple herse, ces hôtels-de-ville élégants, ces beffrois légers et tant d'autres édifices. L'étude de ces oeuvres d'art forme le sujet du second volume. Ce n'est plus l'univers entier, c'est l'Europe seulement, c'est le monde chrétien que le lecteur visitera désormais avec son savant cicérone. M Daniel Ramée signale d'abord l'influence du christianisme sur l'architecture; puis il part de l'Italie, s'embarque pour Constantinople, revient eu France, parcourt l'Allemagne et les Pays-Bas, passe en Angleterre, explore rapidement les États du Mord, la Suède, la Norwege, la Russie, fait une tournée en Espagne, et achève son voyage en Italie et en Sicile, où du haut de la cathédrale de Pafenne il contemple en imagination les monuments élevés par les Arabes sur cette terre de l'Afrique que ses regards ne peuvent apercevoir.
Traité du Droit international privé, ou du conflit des lois des différentes nations en matière de droit privé; par M. FOELIX, docteur en droit. 1 vol. in-S. Paris. 1855. JOUBERT. 9 fr. (612 pages.)
Le droit international (jus gentium) est l'ensemble des principes admis par les nations civilisées et indépendantes, pour régler les rapports qui existent ou peuvent naître entre elles et décider les conflits entre les lois et usages divers qui les régissent. Le droit international se divise en droit public et en droit privé. Le droit international public (jus gentium publicum) règle les rapports de nation à nation, en d'autres termes a pour objet les conflits de droit public. On appelle droit international privé (jus gentium privatum) l'ensemble des règles d'après lesquelles se jugent les conflits entre le droit privé des diverses nations; en d'autres termes, le droit international privé se compose des règles relatives à l'application des lois civiles ou criminelles d'un État dans le territoire d'un État étranger.
Le Traité du droit international privé que vient de publier M. Foelix n'est pas un ouvrage de théorie, mais une sorte de manuel-pratique. L'auteur s'est borné à réunir dans un cadre méthodique les règles ou principes qu'un usage assez général des nations parait avoir consacrés. Quant aux preuves de l'existence de cet usage, il les a recherchées dans les lois, les traités, les écrits des auteurs et les arrêts des cours de justice.
M. Foelix a divisé son ouvrage en deux livres, précédés d'une introduction. Dans le titre préliminaire, il résume rapidement l'histoire du droit international chez les Romains et au moyen-âge; il pose ensuite quelques principes fondamentaux, puis définit trois classes de statuts dont il aura à s'occuper: les statuts personnels, les statuts réels, les statuts concernant les actes de l'homme. Dans le livre premier, il traite des effets du statut personnel et du statut réel. Le livre second est beaucoup plus important que le premier; l'auteur examine avec détail les lois diverses qui régissent les actes de l'homme. Les huit premiers titres de ce livre embrassent tout le droit international civil: le titre IX et dernier est consacré au droit international criminel.
M. Foelix, rédacteur en chef de la Revue étrangère et française de législation, avait déjà publié, dans le cours de l'année dernière, deux volumes sur les mariages contractés en pays étrangers, et sur l'effet ou l'exécution des jugements dans les pays étrangers. Son traité de droit international, fruit de longues études, obtiendra un succès d'autant plus grand, qu'il est le premier ouvrage publié en français sur cette importante matière. Les autres livres ex professo, qui avaient paru jusqu'à ce jour, étaient dus à deux Anglais, MM. Storey et Burge, deux Allemands, MM. Schmaefner et Waechter, et un Italien, M. ROCCO, et n'avaient jamais été traduits dans notre langue.
Code civil de l'empire de Russie, traduit sur les éditions officielles, par un jurisconsulte russe, et précédé d'un aperçu historique sur la législation de la Russie et l'organisation judiciaire de cet empire; par M. VICTOR FOUCHER, avocat général à la Cour royale de Rennes. 1 vol. in-8. Rennes, Blin.
Le Code civil de la Russie est le produit d'un enfantement de plusieurs siècles. Alexis Milkhaelovitch fit pour la première fois, en 1669, un recueil des lois russes. Son Ulogénie remplaça les coutumes barbares qui avaient régné jusqu'à cette époque. En 1700, Pierre le Grand nomma une commission chargée de réunir dans un seul ordre tous les actes législatifs des empereurs. Cette commission, souvent renouvelée, ne finit son travail qu'en 1832. Un manifeste du 31 janvier 1833, signé par Nicolas et promulgué, a rendu obligatoire, à partir du 1er janvier 1833, le Svod, ou la collection de toutes les lois. Le Code civil, dont. W. Toucher vient de publier la traduction, forme la première partie du cinquième livre du Svod.
Histoire de la Chimie, depuis les temps les plus reculés jusqu'à notre époque, comprenant une analogie détaillée des manuscrits alchimiques de la bibliothèque Royale de Paris; un exposé des doctrines cabalistiques sur la pierre philosophale; l'histoire de la pharmacologie, de la métallurgie et, en général, des sciences et des arts qui se rattachent à la chimie, etc.; par le docteur FERDINAND HOEFER. Tome 1er, in-8. Paris, 1842. Au bureau de la Revue Scientifique, rue Jacob, 36.
Le tome 2 et dernier doit paraître prochainement; nous rendrons compte de ce curieux ouvrage dès qu'il sera terminée.
Voyage d'Horace Vernet en Orient. Dessins et textes, par M. GOUPIL PESQUET. Paris, chez M. Challamel, directeur de la France littéraire. 4, rue de l'Abbaye, éditeur du Voyage de M. de Forbin, avec texte par M. de Marcellus.
La relation du Voyage d'Horace Vernet en Orient que publie M. Challamel, est enrichie d'un joli choix de costumes, de scènes de moeurs, de vues, expliqués dans le telle et dessiné, scrupuleusement d'après nature, à Malte, dans l'Archipel, en Egypte, en Syrie, en Turquie, dans l'Asie Mineure, en Italie, etc.; elle renferme aussi quelques chants nationaux.
Le public apprendra aussi, avec plaisir, à l'époque du salon de 1843, que M. Challamel continuera cette année la série d'Albums sur les expositions de peinture, et se propose d'y ajouter, pour complément indispensable, les plus jolis tableaux de Verburg, Teniers, Metzu, etc., ainsi que la belle collection de peintres primitifs de M. Artaud de Moutor.
L'Histoire--Musée de la République française, par M. Augustin Challamel, et le joli Album de l'Opéra, méritent aussi d'être recommandés à tous les amateurs des livres illustrés.