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L'Ile et le voyage

QUATRIÈME CHANT LA MAISON AUX ABEILLES

Reading edition

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches.

Verlaine.

A L’EXEMPLE DES ABEILLES

J’ai dans ma cour, au pied de beaux arbres fleuris, Un rucher bigarré fait de vibrantes ruches ; On dirait un hameau sous les verts tamaris, Un hameau de couleur au pays des perruches. Les bruits frais des torrents, des ruisseaux, de la mer, Autour de ma fenêtre enroulent leurs murmures ; Sans quitter ma maison, je puis, par un jour clair, Me croire au cœur profond de la verte nature. En proie au dur travail qui bourdonne en son flanc, Le rucher au soleil ronfle comme une usine. Ah ! pourquoi tout à coup, ivre et tourbillonnant, S’en échappe un essaim qui va vers la colline ? Abeilles au vol sûr, je vous vois tour à tour Porter le pollen blond et le nectar qui grise ; Chaque instant le rayon de miel se fait plus lourd. Vous remplissez l’azur d’une belle surprise. Je perçois grâce à vous les puissantes odeurs Des grands arbres mirant leur ombrage aux fontaines, Vous portez jusqu’à moi l’enivrement des fleurs Et l’âme des beaux jours chante en vos ruches pleines. Séduits par votre exemple, ô peuple merveilleux, Mes espoirs sont partis dans le vent qui les berce, Mais rapporteront-ils à mon cœur anxieux Le pollen du bonheur et le miel de l’ivresse ? Quand un de vos essaims tournoie, ardent et nu, Ayant abandonné le trésor des cellules, Avant de se poser dans quelque arbre inconnu De la grande forêt pleine de crépuscule, Je rêve de quitter la paisible maison Où j’ai mené des jours d’une existence sûre, Pour aller je ne sais vers quel autre horizon Affronter les périls d’une belle aventure.

A UNE LIANE

O liane étoilée et de fleurs et de fruits, Tu parfumes mes jours et parfumes mes nuits ! Tu suspends aux bras frais d’un tamarinier grêle Les mille serpents verts de ta verte tonnelle. Pour cueillir sur ta tige un rose charançon, Un jaune oiseau des bois t’apporte sa chanson, Tu vois voler vers toi dans les aubes vermeilles Soixante colibris et plus de mille abeilles. Les bougainvilias et les longs quisqualis Ont moins que toi l’odeur adorable des lys. Quand un orage court, te heurte et te chavire, Le vent du sud te fait chanter comme une lyre. Lorsque le croissant brille et que la ville dort, La luciole en toi pose un confetti d’or ; Et c’est l’heure indolente où vibre en ton feuillage Le chant de l’andolite[1] et du grillon sauvage. O compagne odorante, ô fille des forêts, Grâce à toi, je peux voir la nature de près, Sans cesse je retrouve en ton jeune feuillage Le charme et les odeurs d’un lointain paysage ; Et toujours étoilée et de fleurs et de fruits Tu parfumes mes jours et parfumes mes nuits.

LA MAISON AUX ABEILLES

Modeste est ma maison, mais fort je la chéris Au doux feu des heures vermeilles ! Car elle communique avec les bois fleuris Par le fil d’or de ses abeilles. Tel parfum qui flotta sur le morne embaumé Et qui subit le sort des roses Vit encor, souvenir adorable de mai, Dans l’étui des cellules closes. Tel nectar, diamant liquide dans la nuit Ou rosée à perle tremblante Dort maintenant, plus blond que le suc d’un beau fruit, Au cœur chaud de la ruche ardente. De l’aube au soir l’essaim ardent et régulier Apporte à ma cour des messages. Je sais quand « l’épineux » porte des fleurs d’argent Et quand c’est le mois des orages. Je sais que les poix doux sont pleins de « sucriers » Et les flamboyants d’oiseaux-mouches Et que les agoutis gambadent par milliers Dans le sentier des vieilles souches. Je sais que l’ortolan roucoule à la fraîcheur Du courbaril près de la source Et que l’étang où vient s’abreuver le chasseur Mire les feux de la Grande Ourse. Je sais que la campagne est un vaste bouquet De fleurs, d’odeurs et de musiques Où le maigre coucou, de bosquet en bosquet, Chasse les guêpes métalliques. Ce soir, on est au mois où l’amour met le nid Comme un trophée au cœur des branches ; Et mes vers accouplés volent vers l’infini Comme des vols d’aigrettes blanches !

L’ÉGLISE CLAIRE

Non loin de la maison aux abeilles, l’église Où chante le dimanche un petit chœur d’enfants. Je me complais alors à suivre les doux chants De ces petits dont l’âme est encore indécise. L’encens embaume l’air et par les jours de mai Il arrive parfois qu’on voit voler en elle D’une fenêtre à l’autre un vol de tourterelle Qui se sent bienheureux en ce lieu parfumé.

VOL D’ABEILLES

Mille quittent la ruche en projectiles d’or. Mille rentrent soudain en cascades vermeilles. Tout le jour la maison entend vibrer l’effort Vibrant et radieux des divines abeilles. C’est d’une reine unique en la paix du rucher Que sont nés les feux d’or de tant de travailleuses. Et le cœur du poète est un divin archer Qui lance sans compter les flèches merveilleuses.

LE RÉVEIL DES RUCHES

L’aube à peine a teinté les collines vermeilles, Qu’un gai bourdonnement s’élève du rucher. Quel est l’arbuste en fleur au parfum de pêcher Qui donne tant de joie au peuple des abeilles ? Tout le jour, vibrera le généreux travail, De la ruche à la fleur, de la fleur à la ruche ; Jusqu’à l’heure où le soir plus vert qu’une perruche Dorera de ses feux une mer de corail. Désirs, désirs plus beaux que les mouches fidèles, Vous n’avez de repos ni l’hiver ni l’été ; Grisés par les parfums de l’arbre de Beauté, Nuit et jour vous volez aux fleurs surnaturelles.

LE BEAU VERS

Lorsque sur le papier traçant le noir sillon, Ma plume écrit un vers d’une beauté parfaite, Il me semble en la nuit voir un beau papillon ; Complaisant et joyeux, j’admire ma conquête. Mais dès que sur les lacs le soleil s’est levé, Le vers prend la couleur morte des chrysalides ; Il a perdu l’éclat du sphinx vert des Florides, Je n’écrirai jamais le vers que j’ai rêvé.

LE RAYON

Garde-toi d’enlever de la ruche qui dort Le rayon non scellé par les abeilles d’or, Le miel operculé seul est un vrai trésor. Il faut que ta pensée, ô poète, soit mûre, Pour que dans un beau vers, son moule et sa parure, Elle dure longtemps et se conserve pure.

AU COLIBRI

Colibri, tous les bois fleuris sont en liesse ; Et pourtant, tu reviens au jardin de Roseau Apporter à mes fleurs ta frôleuse caresse, Ah ! de quel paradis sors-tu, charmant oiseau ?

LE MIEL

De même que le vin évoque un coteau bleu, L’odeur de ce beau miel fait revivre ta flore, Campêche blond qu’on vit l’an dernier, à l’aurore, Lourd de guêpes de cuivre et d’abeilles de feu.

LA MONTAGNE

Montagne couronnée et de lune et de rêve, C’est vers vous cette nuit que voyagent mes vœux ; Non point pour vos splendeurs qu’on voit de cette grève Mais parce que vos lacs me rappellent ses yeux.

LE POÈTE

O poète, tu n’as qu’un moment de beauté, Pour ciseler le vers sauveur de ta mémoire, Le vers vaisseau de fer et vaisseau de clarté Qui portera ton nom sur les mers de la gloire.

BEAUX JOURS

Mille parfums de fleurs annoncent que le miel Sera bientôt porté vers les ruches ardentes ; Et plus de cent essaims d’abeilles bourdonnantes De leurs voyages d’or éblouissent le ciel. Mon esprit, travaillez loin des sombres demeures, Devant le beau visage étincelant des jours ; Pour qu’en vers lumineux comme les rayons lourds, Vous condensiez l’essence impalpable des heures.

LA FENÊTRE

Je veux chanter la chambre ouverte à l’alizé ; Par sa large fenêtre on peut voir la montagne, Des bois et des vallons, la lointaine campagne, Où chaque arbuste en fleur forme un îlot rosé. On voit aussi la mer, flot calme ou flot brisé, De larges vols d’oiseaux que le vent accompagne, Un horizon plus bleu que celui de l’Espagne, Et les mille splendeurs du couchant embrasé. Dans le ciel exigu qu’encadre la croisée, La nuit sombre et la nuit brillante de rosée Se révèlent soudain dans toute leur fraîcheur. Et dans le rose azur d’une naissante aurore, Je regarde rougir la voile d’un pêcheur, Pâlir la Croix du Sud et mourir les Centaures.

LA TOMBE FLEURIE

Je hais le cimetière où l’on dort à l’étroit. Ah ! qu’on ne couvre pas ma dépouille de marbre ; Mais qu’on m’enterre, à l’ombre verte d’un grand arbre, Et que la mer, la mer chante près de l’endroit. Je voudrais que ma fosse ainsi qu’une tonnelle Fût en tout temps fleurie afin que le passant Séduit par la splendeur de l’arbre ravissant S’arrêtât pour rêver, quelques instants, près d’elle. Mais, je voudrais surtout, lorsque le renouveau Enivre les chemins, que passent de beaux couples De jeunes amoureux aux corps minces et souples Et qui ne sauraient pas que là gît un tombeau. Mon âme, au jardin bleu des ténèbres enclose, Tressaillirait du fond de l’éternel exil Lorsque l’adolescent divin, le frêle avril, Viendrait avec l’Aurore y respirer les roses. Et par les grands étés de l’immense avenir, Dans les sèves de l’arbre éclaterait encore, Pour le parer soudain d’une éclatante flore, Mon rêve radieux qui ne veut pas mourir !

STANCE AUX ABEILLES

Lorsque je partirai, mes petites amies, N’allez pas quitter le rucher ? N’allez pas essaimer par delà le clocher ? Restez, vous charmerez les roses endormies.

Notes in this chapter

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