UNE HISTOIRE DE REVENANT.
Reading edition
I
Le veuvage de Philémon.
Permettez-moi de donner aux héros de mon histoire des noms de fantaisie; non pas que je redoute les indiscrétions; mais il me semble que je serai plus libre dans mes allures, quand je n'aurai plus devant moi des visages réels, et quand, en me servant de fausses dénominations, je pourrai m'imaginer que j'invente ce que je vous raconte.
Ne craignez rien; loin d'y perdre, la vérité du récit gagnera à ce changement. Si je ne redoutais pas de vous ennuyer trop tôt, je vous expliquerais, par des démonstrations de la plus pure esthétique, que le réalisme est l'ennemi de la réalité, et qu'il faut toujours un petit vernis de mensonge aux événements les moins incontestables pour les faire accepter. Mais cette preuve nous entraînerait trop loin, et je la réserve à ceux qui prétendraient contester le mérite de ma théorie.
Je suis forcé de convenir que l'action se passe en Allemagne, puisque mes héros sont Allemands. Ce n'est pas une raison pour que je les fasse parler en alsacien, comme cela se pratique dans les vaudevilles français. Ils agissaient en allemand, ils parlaient en allemand; et je traduis.
Dans une ville d'Allemagne, ou plutôt, à la porte de la ville, vivait avec sa fille un bon bourgeois que je nommerai Arnold. Ancien négociant, retiré des affaires, M. Arnold avait vendu pendant trente ans du drap de toutes les couleurs, et il faut croire qu'il l'avait vendu bon teint, car il avait laissé dans le commerce la réputation la plus intacte. Pourtant il s'était enrichi; du moins il s'était retiré avec une aisance qui faisait peut-être des jaloux, mais qui ne faisait pas d'envieux, tant la bonté, la probité, les mœurs douces de l'ancien marchand de draps lui avaient concilié l'estime universelle. Son enseigne: Aux Balances d'or, était le plus parfait symbole de son exactitude commerciale et de la pureté de sa conscience.
Maître Arnold, comme l'appelaient ses voisins, bien qu'il ne fût maître en aucune Faculté et qu'il fût tout au plus maître chez lui; maître Arnold serait sans doute resté toute sa vie derrière son comptoir, s'il n'avait pas eu le malheur de perdre sa femme. Tout le monde sait que le mariage, qui est un lien nécessaire dans la société, en général, est souvent une condition indispensable d'ordre et de prospérité dans le commerce en particulier. Madame Arnold tenait les livres, surveillait les commis, et portait, suspendue à une longue chaîne d'acier, avec une paire de ciseaux, la clef de la caisse. Quand la chère dame se fut endormie du dernier sommeil, maître Arnold se trouva bien embarrassé. Il essaya d'écrire lui-même, chaque soir, la vente de la journée. Mais, habitué à une vie active et à rester debout une partie du jour, il avait des éblouissements et des vertiges, quand il lui fallait, pendant une heure ou deux être, immobile dans son vieux fauteuil à faire les comptes et à mettre au net les écritures. Il lui arriva plus d'une fois de laisser tomber sa tête sur le grand-livre, vaincu par la fatigue; et plus d'une fois, en retrouvant la grosse écriture carrée de madame Arnold, de s'arrêter, de jeter sa plume et de déposer deux grosses larmes sur le papier, au lieu des griffonnages nécessaires.
Prendre un caissier, c'était une profanation à laquelle le pauvre homme ne pouvait pas songer. A quelle heure eût-il trouvé le moment de s'entretenir avec un mercenaire de ses achats, de ses bénéfices? Or, pendant trente ans, les chastes oreillers du ménage avaient entendu les confidences des deux époux. Maître Arnold ne récapitulait ses profits et ne les balançait avec ses pertes que dans le silence de l'alcôve. S'il prenait un caissier, il lui fallait nécessairement changer cette habitude; mais s'il n'en prenait pas, le désordre pouvait s'introduire dans la comptabilité. Je sais bien que l'honnête marchand de draps avait une fille. Mais le rêve du père et de la mère de mademoiselle Gertrude avait été précisément de la tenir éloignée à jamais de l'obscure boutique et du bureau plus obscur encore. Voir les jolis doigts roses de sa fille toucher aux in-folio, armés de coins en cuivre, c'était une idée qui révoltait la délicatesse de maître Arnold.
Il aima mieux renoncer au commerce, dire adieu aux Balances d'or, et se retirer dans la jolie petite maison que sa femme avait choisie elle-même à la porte de la ville. Ce fut à coup sûr un grand chagrin que de quitter la boutique; mais comme maître Arnold s'imaginait habiter la campagne, depuis qu'il n'habitait plus une rue étroite, il n'éprouvait naturellement de plaisir à se promener que quand il visitait son ancien quartier, quand il disait bonjour aux voisins, et quand il entrait s'asseoir pour causer avec son successeur, et s'informer si l'on avait enfin vendu une pièce de drap qui avait été son tourment pendant les dernières années.
D'un autre côté, ce fut une grande douleur pour l'excellent mari que d'habiter veuf la retraite préparée avec tant d'orgueil par madame Arnold. Toutes les fois qu'il goûtait à un raisin de son jardin, il soupirait et disait à Gertrude:
—Ah! si ta pauvre mère était là, elle qui aimait tant les fruits!
Et maître Arnold regardait tristement à ses pieds, se rappelant toujours qu'il avait vu sa femme descendre dans la terre; Gertrude, elle, levait les yeux au ciel, pensant que sa mère y était bien plutôt.
La maison paraissait trop vaste à Philémon sans Baucis. Au rez-de-chaussée, la cuisine était séparée de la salle à manger par un couloir qui allait de la rue au jardin. Bien qu'on eût meublé un petit salon, derrière la salle à manger, de fauteuils en drap amarante brodés par madame Arnold, on n'entrait dans cette pièce qu'aux jours solennels. C'était avec la plus grande répugnance que maître Arnold se résignait à s'asseoir sur ces souvenirs, qu'il avait peur de faner. Il se tenait d'habitude dans la salle à manger, quand il faisait mauvais, à côté de Gertrude, qui filait ou tricotait. Pendant l'été, un berceau du jardin, meublé d'une table et de bancs rustiques, servait de retraite; et l'hiver, pour fumer sa pipe, le bon M. Arnold, qui n'était pas fier, venait s'installer dans la cuisine et causer avec la vieille Marguerite, qu'il avait à son service, depuis l'heureux jour où il était devenu à la fois le propriétaire du magasin des Balances d'or et l'époux de madame Arnold.
Au premier étage, la maison comprenait quatre chambres. M. Arnold en gardait deux pour les amis et occupait les deux autres avec sa fille. Au second, couchait Marguerite; et on louait à un jeune homme, dont il sera question tout à l'heure, deux fort belles pièces qui avaient été retranchées du grenier, sans offense pour le grenier ni pour personne.
Si je vous décris la maison de maître Arnold, c'est qu'elle était en si parfaite harmonie avec le caractère et les mœurs de ses habitants, qu'on se sentait tout heureux, tout consolé, tout rasséréné, dès qu'on en avait franchi le seuil. C'était bien là le séjour de l'honnêteté, de la bonne foi, de la candeur à tous les degrés et à tous les âges, depuis le front ridé et courbé de la vieille Marguerite, jusqu'au front lisse et blanc de Gertrude, en comptant la figure calme et reposée de maître Arnold. La vigne tapissait, du côté du jardin et du côté de la rue, ce paradis abrité d'un toit d'ardoise. La propreté luisait à l'intérieur, comme la conscience sans tache d'une maison patriarcale. Le poêle à triple étage de la salle à manger chantait, l'hiver, une petite chanson douce et gaie qui donnait de bonnes digestions et de bons sommeils. Les casseroles de Marguerite étincelaient, comme si elles eussent été du métal prétendu des balances de l'enseigne. Les carreaux du couloir, hebdomadairement nettoyés avec du sable et de l'huile, ravissaient l'œil par la perspective d'un damier irréprochable. Le jardin était soigneusement entretenu; les espaliers étaient l'objet d'un culte tout particulier. Il manquait pourtant un ornement que M. Arnold, dans sa modestie, n'avait pas encore osé acheter, mais après lequel il soupirait tout bas, c'est-à-dire deux belles statues peintes et vernissées représentant, l'une un berger, l'autre une bergère, avec leurs attributs. En attendant, maître Arnold avait placé au beau milieu du jardin une de ces grosses boules ingénieuses qui forment des tableaux circulaires, et il s'amusait à amener Gertrude devant ces miroirs convexes, pour qu'elle vît ses jolies petites joues démesurément aplaties et élargies.
Ai-je besoin de vous décrire maître Arnold? Soixante ans; un léger embonpoint, un visage où les années s'étaient doucement appliquées, comme des hirondelles qui viennent faire leurs nids, en portant bonheur à leur hôte; des rides sommaires, pour ainsi dire (les soucis n'ayant pas multiplié ces sillons où roulent et que creusent les larmes); des cheveux qui s'argentaient tous les jours; une tenue décente; la prétention d'avoir toujours du drap solide et de belle apparence: tel était maître Arnold. La mort de sa femme avait été son plus grand chagrin, non pas son premier; car il avait perdu plusieurs enfants, avant de garder et d'élever Gertrude. Mais il les avait perdus si jeunes, et sa fille était l'aurore d'un si riant avenir, que, sans être barbare, M. Arnold ne pensait plus aux petits anges envolés. Il pensait toujours à sa femme; il agissait dans cette préoccupation, comme si elle eût été toujours là. Quand il devait prendre quelque grande détermination, il allait se mettre devant le portrait de la défunte, qui faisait de son salon un sanctuaire, et là, il délibérait à demi-voix avec lui-même, comme si la toile eût pu entendre et lui souffler un bon conseil.
—Est-ce comme cela que vous auriez fait, ma chère femme? demandait-il en concluant.
Le silence du portrait passait pour une approbation, et maître Arnold, parfaitement rassuré, agissait sans trouble et ne se sentait plus responsable. Nous saurons si ce pieux système lui porta toujours bonheur et suffit à le préserver.
Je n'ose vous peindre mademoiselle Gertrude. A dix-huit ans, avec la beauté de l'innocence et l'innocence de la beauté qui s'ignore, elle allait et venait dans la maison du faubourg, comme un ange du ciel mis en cage. Son sourire était un poëme, ses soupirs un cantique. Non pas, je puis le dire sans l'offenser, qu'elle eût la moindre prétention à l'esprit, et qu'elle fît un effort pour atteindre à la grâce; non pas que les vertus lui missent une auréole dont sa modestie eût souffert; c'était tout bas et tout près, dans le silence de cette maison, que son âme parlait doucement et naïvement, c'était dans l'ombre qu'elle rayonnait.
Gertrude aidait le matin Marguerite. Elle cueillait les fleurs pour les grands vases de faïence de la salle à manger; elle préparait le déjeuner de son père, elle excellait à mélanger le lait dans le café, et maître Arnold s'extasiait toujours sur la façon dont elle divisait le sucre, de manière à ne jamais lui en donner trop ou trop peu.
—On voit bien que tu es née à l'enseigne des Balances d'or, disait le bon père tous les matins.
Toute la journée Gertrude travaillait, ou bien lisait à haute voix le journal à son père. C'est une grande joie pour ceux qui n'ont jamais eu les loisirs de la lecture que d'entendre lire; c'est une initiation qui les fatigue moins et qui ménage leurs yeux. Quand le temps était très-beau, Gertrude donnait le bras à son père et l'accompagnait dans ses promenades. Jamais elle n'avait mis le pied sur le seuil d'un théâtre; tout au plus allait-elle au concert. D'ailleurs, elle avait dans sa chambre une cage pleine d'oiseaux, et elle préférait tous ces gazouillements aux combinaisons harmoniques du génie de l'homme.
Quelquefois maître Arnold, qui n'était pas un égoïste, ou qui du moins avait la bonne volonté de ne pas l'être, interrogeait sa fille pour savoir si elle s'ennuyait; Gertrude répondait que non, se déclarait très-heureuse, et l'était en effet.
Le bonheur est-il donc possible à si peu de frais? De tous les secrets que la science a cherchés, voilà le plus difficile, le secret d'être heureux! La bonne conscience ne suffit pas; il faut de plus, et par-dessus tous les efforts personnels, une grâce spéciale. Gertrude avait cette grâce: elle était heureuse, sans savoir comment, sans savoir pourquoi, sans même se demander si ce bonheur devait durer toujours.
Que l'on ne soit pas malheureuse à dix-huit ans, c'est là un phénomène ordinaire et fort concevable; mais que la solitude avec son père et la protection de la vieille Marguerite ne laissassent rien à désirer à Gertrude, voilà ce qui peut paraître plus difficile à admettre.
Ce problème au surplus n'inquiétait personne, pas même l'hôte de M. Arnold, le locataire du second, qui, lui aussi, par un charme inhérent sans doute à la maison, se trouvait très-heureux, ne songeait pas à changer quelque chose à son sort, eût voulu immobiliser sa vie dans cette paisible retraite, dans le voisinage familier de son propriétaire, de la fille du propriétaire et de la vieille servante.
Ce jeune locataire, que nous appellerons Wolff, était étudiant; mais il avait passé tous les examens possibles; il avait dans son tiroir tous les diplômes, et il ne paraissait pas le moins du monde empressé d'aller répandre sa science dans le public. On eût dit qu'il se défiait des connaissances acquises, qu'il voulait ne jamais cesser d'étudier, et que la maison de M. Arnold renfermât toute son ambition. Cependant je puis vous l'avouer, il était ambitieux.
Wolff était, je crois, un honnête homme. Élevé par une mère pieuse et par un père tolérant, qui s'étaient unis pour le former, sans se contrarier et sans se nuire, il avait la conscience en équilibre. Sa figure, sa tournure n'avaient rien qui pût le distinguer; il gardait un défaut qui faisait rire ses camarades, mais dont il ne s'est pas encore corrigé au moment où je vous parle, il était timide. Wolff ne connaissait pas de plaisirs terrestres et ne rêvait pas de plaisirs célestes qui valussent à ses yeux le séjour dans la maison de M. Arnold et la fraîcheur gaie de cette retraite. Lui aussi, était heureux de peu de chose: d'entendre la vieille Marguerite remuer ses casseroles; de voir M. Arnold arroser ses tulipes; de rencontrer Mlle Gertrude et de lui demander des nouvelles de ses oiseaux. Tous les habitants de cette maison étaient si contents à bon marché, et si sages, qu'on les eût pris pour des fous.
Wolff sortait pour aller aux cours, pour visiter les bibliothèques, mais dès qu'il était rentré, il approchait sa table de la fenêtre qui donnait sur le jardin; il allumait sa pipe, laissait la fumée monter sur le toit et rêvait ou travaillait. Quelquefois, du jardin, M. Arnold l'interpellait.
—Eh! mon ami Wolff, vous qui êtes un savant, comment appelez-vous cette plante, cette fleur, en latin?
Wolff disait le mot, s'il le savait, et le cherchait dans son dictionnaire, s'il l'ignorait. C'étaient là ses grands triomphes d'érudition.
Quand un des oiseaux de Gertrude était malade, la jeune fille attendait le jeune docteur dans le couloir.
—Monsieur Wolff, lui disait-elle, vous seriez bien aimable de me donner un remède pour ce pauvre oiseau.
Wolff quittait tout pour l'amour d'un serin; s'il était embarrassé, il courait la ville, feuilletait les livres d'histoire naturelle; et quand l'oiseau était sauvé, il se sentait heureux, comme s'il avait eu charge d'âme.
Marguerite à son tour demandait des petits services à son voisin; elle lui faisait écrire ses lettres à sa famille et déchiffrer les réponses. Ce n'était pas là le travail le plus facile; mais Wolff était si bon, qu'après s'être mis en quatre pour trouver le nom d'une fleur ou guérir un serin, il estimait sa journée bien remplie, s'il avait contenté Marguerite. Tout le monde était donc lié par la reconnaissance envers Wolff, et lui, était lié envers tout le monde. M. Arnold, en effet, n'eût pas entamé le soir un broc de bonne bière, sans appeler son ami Wolff. Gertrude lui tricotait des petits objets parfaitement inutiles dont il se servait beaucoup; quant à la vieille Marguerite, elle ne se levait et ne se couchait jamais, sans écouter à la porte s'il dormait paisiblement, et elle lui préparait des friandises que Wolff affectait de dévorer le plus gloutonnement possible.
On aurait donc pu écrire sur le fronton de la maison de M. Arnold ces simples mots: «Ici l'on aime! Gens qui haïssez, passez votre chemin.» Quand je dis que l'on s'aimait, je parle de cette affection naïve et chaste, qui ne connaît ni âge, ni sexe, qui n'attend rien que le plaisir de se dévouer, et qui se satisfait d'une parole, d'un serrement de main, d'un sourire, parce qu'elle porte en elle l'infini. Si l'on eût osé dire que Wolff était amoureux, on l'eût fait pâlir de honte; Gertrude eût rougi comme d'une offense pour elle et pour leur ami; Marguerite se fût mise en colère, et maître Arnold en fût tombé malade.
Hélas! quelqu'un devait prononcer ce mot fatal, troubler ce bonheur, dissiper cette innocence, et faire entrer le malheur dans cette maison qui semblait à jamais prédestinée aux douces quiétudes de l'amitié.
M. Arnold avait parmi ses amis un ancien commerçant, comme lui, retiré plus tôt que lui des affaires et dont l'activité trouvait encore à s'occuper, en plaçant de l'argent, en faisant fructifier les capitaux restés disponibles, après la liquidation de son fonds de commerce.
M. Gottlieb était un ancien joaillier. Il avait vendu pendant vingt ans des bagues à tous les fiancés des campagnes, des bijoux à toutes les belles dames de la ville. Bon vivant, aimable compagnon, il se croyait très-instruit, parce qu'il avait étudié six mois pour être médecin, et il ne doutait jamais de rien. Aussi, marchait-il la tête haute, faisant admirer le beau diamant qui étincelait entré les plis de son jabot et la bague merveilleuse qu'il portait au petit doigt de la main droite. M. Gottlieb ne s'était jamais marié; il n'avait jamais trouvé de femme qui méritât l'honneur de porter son nom.
Il était peu probable, à première vue, que les relations intimes et quotidiennes de M. Gottlieb et de M. Arnold tinssent à des raisons d'affaires; mais un observateur se fût demandé pourtant ce qui attirait l'ancien joaillier dans cette maison. Marguerite croyait avoir deviné, et disait quelquefois à son petit ami Wolff:
—Cet homme-là a trop vendu d'épingles; il aime à piquer. Depuis qu'il s'est aperçu qu'il nous ennuyait, il est très-assidu. Il faudrait le bien recevoir pour le dégoûter de revenir.
Wolff, qui n'avait pas de soupçon, hochait cependant la tête et ne se laissait pas convaincre par la vieille servante.
Une seule personne dissimulait et faisait de son mieux pour attirer M. Gottlieb: c'était le bon M. Arnold, qui était cependant sa victime perpétuelle.
—Mon cher Gottlieb, lui disait-il en le reconduisant le soir jusqu'au seuil de sa porte, s'il vous plaisait de goûter demain d'une bouteille que j'ai gardée depuis la naissance de Gertrude, je vous attendrais pour dîner.
Ou bien encore:
—Mon cher Gottlieb, j'irai vous prendre demain, et nous ferons ensemble une grande promenade.
M. Gottlieb acceptait tout, les dîners plutôt que les promenades, et on le voyait arriver, de jour en jour, de meilleure heure. Dès que sa grosse voix joviale retentissait dans la maison, Wolff devenait triste, Gertrude rêveuse et Marguerite grondeuse. Alors, la malice de l'ancien joaillier s'exerçait avec une verve bruyante qui étourdissait les échos de cette maison, d'ordinaire silencieuse.
—Ah! ah! je fais peur à votre voisin, disait-il, à votre studieux M. Wolff. Quand donc aura-t-il fini d'apprendre? Est-ce que vous lui enseignez le jardinage, Arnold? ou l'histoire naturelle, Gertrude?
Puis, traversant le couloir et entrant dans le jardin, M. Gottlieb se faisait un porte-voix de ses deux mains réunies et appelait le jeune locataire:
—M. Wolff! lui criait-il, on vous demande.
Wolff n'ouvrait pas sa fenêtre; alors M. Arnold montait, quatre à quatre, jusqu'à la chambre de son ami.
—Travaillez-vous, mon cher enfant? disait-il à travers la porte. Mon ami Gottlieb est en bas qui voudrait bien vous voir; ma fille et moi nous vous prions de descendre.
Wolff ne résistait jamais à cette démarche, il descendait; et des railleries accueillaient son entrée dans la salle à manger ou dans le jardin.
—Le voilà! le voilà! criait l'impitoyable Gottlieb. Il a tout quitté pour venir trinquer et discuter avec moi. Vous vous fatiguez trop, jeune homme! la science ne vaut pas ce qu'elle coûte. Ah! de mon temps, je n'aurais pas ouvert un livre dans une maison où j'eusse trouvé de si jolis yeux pour y lire.
—Gottlieb! Gottlieb! murmurait M. Arnold avec un ton d'affectueux reproche.
Gertrude s'éloignait. Wolff rougissait, et l'ancien joaillier prenait une pincée de tabac dans une boîte en or. Quand il faisait beau, on s'asseyait sous un berceau du jardin, on buvait la bière et l'on causait, ou plutôt M. Gottlieb entremêlait les anecdotes, les médisances de la ville de discussions saugrenues. Il prétendait rompre des lances avec Wolff sur le terrain de la métaphysique, et il lui poussait des arguments d'une violence et d'une énormité telles, que Wolff ne savait bien souvent que répondre et s'avouait vaincu.
Les triomphes de M. Gottlieb étaient capables d'armer un saint. Il riait, il s'épanouissait, il tapait sur son gousset où l'argent résonnait toujours, et racontait invariablement comment, s'il eût continué ses études, il serait devenu un des plus grands médecins de l'Allemagne.
—Mais, ajoutait-il en terminant, j'aurais été moins longtemps que vous à devenir savant, mon cher monsieur Wolff. Ah çà! vous nous quitterez bientôt; il va falloir que M. le docteur aille professer ou exercer ailleurs. Ce sera un grand vide, un bien grand vide dans cette maison.
—Oh! oui! disait maître Arnold en soupirant.
—Ce bon M. Wolff! quel dommage qu'il ne puisse pas toujours rester ici!
Ces méchancetés mettaient Wolff au supplice, et il ne se sentait guéri que quand, le soir, très-tard, après la retraite du bourreau, M. Arnold lui disait:
—J'espère bien que Gottlieb s'est trompé! Hein? vous ne nous quitterez pas de sitôt?
—Pourquoi donc, mon père, M. Gottlieb prend-il plaisir à tourmenter nos amis? demandait Gertrude.
—Que veux-tu! il a l'humeur plaisante; mais, au fond, il nous aime bien tous. Va! si tu savais comme il parle de toi!...
Un soir, pendant l'hiver, on causait, on fumait, après souper, dans la salle à manger de M. Arnold, et une apparente concorde désarmait M. Gottlieb et rendait Wolff plus patient. Gertrude et Marguerite travaillaient dans une autre pièce.
Il faisait froid, le vent soufflait au dehors, et, à chaque rafale, maître Arnold, se frottant les mains, se félicitait tout haut et tout naïvement, d'être chez lui, près d'un bon poêle, entre deux bons amis, en face d'un bon pot de bière, et de n'avoir pas à courir les chemins.
Ces actes d'amour envers son domicile finirent par impatienter M. Gottlieb, qui s'écria d'un ton aigre-doux:
—Savez-vous bien, Arnold, que vous n'êtes guère charitable?
—Comment?
—Oui, vous êtes un égoïste. Vous vantez les douceurs du poêle, et de la table et de la bonne compagnie, devant moi qui vais être obligé de m'en aller, seul, à pied, par la neige.
—Eh bien, mon cher Gottlieb, voulez-vous rester ici? nous vous ferons un lit.
—Et que dirait Gudule, ma gouvernante, si demain, en m'apportant mon café au lait, elle ne trouvait personne dans ma chambre? Diable! j'ai ma réputation à garder, et autre chose encore. C'est une nuit bonne pour les voleurs.
—Hum! Crésus! vous avez les soucis de la richesse, dit en riant M. Arnold. Je vous prêterai mon manteau.
—Et une lanterne, reprit avec un peu de vivacité M. Gottlieb.
—Les réverbères ne sont pas éteints.
—C'est égal, j'aime à voir très-clair.
—Gottlieb! est-ce que vous seriez peureux?
—Moi, peureux! Ah! par exemple! repartit M. Gottlieb en se renversant sur sa chaise; vous me prenez pour une jeune fille.
—Hum! je me rappelle, continua M. Arnold, qu'un certain soir, nous revenions ensemble et que vous m'avez serré le bras très-fort, en passant devant une sentinelle que vous aviez prise pour un voleur.
—Quel conte faites-vous là? demanda M. Gottlieb de plus en plus gai, mais avec une animation dans le visage qui trahissait un secret mécontentement.
Wolff eut la tentation d'une action mauvaise, et il y céda; il crut s'apercevoir que M. Gottlieb, l'esprit fort, le savant, était un poltron, et il voulut s'amuser.
—Il ne faudrait pas vous défendre, mon cher monsieur Gottlieb, dit-il avec calme, d'une délicatesse de nerfs qui est toujours une distinction. Avoir peur d'un autre homme, le jour, en plein midi, dans la rue, c'est le fait d'un lâche. Mais avoir peur, la nuit, dans l'obscurité, des revenants, des ombres, de tous les mystères enfin qui comblent l'intervalle de la vie à la mort, ce n'est là qu'un fait ordinaire, et tout homme d'imagination peut l'avouer.
—Allons donc, murmura M. Gottlieb, vous voulez rire!
—Moi! oh! je ne ris jamais de ces choses-là! La peur est un sentiment respectable. Vous savez que les anciens la supposaient fille de Mars et de Vénus.
—Oui, oui, je sais cela, balbutia M. Gottlieb qui ignorait complétement ce détail.
—On lui donnait de singuliers parents, dit M. Arnold avec un gros sourire, et ne sachant pas trop si son ami Wolff parlait sérieusement ou se moquait de son autre ami Gottlieb.
—Pourquoi vous étonner? reprit Wolff, la peur est la conséquence d'un vrai courage, de celui qui tient compte de toutes les influences; elle est aussi le produit des sentiments tendres. Oui, Mars et Vénus sont bien ses parents, et il est constant que la plupart des héros ont sacrifié à la peur.
—Oh! oh! vous allez trop loin, dit M. Gottlieb qui ne tenait pas absolument à passer pour un héros.
—Du tout, l'histoire est là pour le prouver. Thésée, qui n'était pas un poltron, vous en conviendrez, monsieur Gottlieb...
—J'en conviens.
—Eh bien, Thésée, qui s'exposait à rencontrer dans ses courses des monstres effrayants, fit un sacrifice solennel à la Peur. Alexandre le Grand...
—Comment! Alexandre, lui aussi? ne put s'empêcher de crier M. Gottlieb.
—Sans doute. Alexandre, l'ignoriez-vous donc?
—Oui, oui, je le savais, mais je l'avais oublié.
—Alexandre, avant la bataille d'Arbèles, rendit honneur à la fille de Mars et de Vénus. Rome avait un temple pour la Peur et pour la Pâleur.
—Pour la Pâleur aussi? voilà qui est trop fort! dit le bon M. Arnold qui ouvrait de grands yeux pour mieux entendre tout ce qui se disait. N'est-ce pas, mon cher Gottlieb? Tiens, est-ce que vous seriez malade, mon cher ami? vous avez mauvaise mine.
—C'est la pipe ou c'est la bière, murmura M. Gottlieb; je ferai bien de m'en aller.
—Attendez encore un peu, dit Wolff qui n'avait jamais été si tendre pour son ennemi, l'ouragan va s'apaiser. D'ailleurs, il n'est pas minuit, et c'est à minuit, vous le savez, mon cher monsieur Gottlieb, que les démons, les fantômes et les gnomes font leurs apparitions.
—Oui, oui, ce sont les bonnes femmes, les commères qui disent cela; mais je n'y crois guère, moi, aux fantômes, aux vampires, à tous les sortiléges! Et en parlant ainsi avec une animation presque fébrile, M. Gottlieb prenait des airs fanfarons les plus comiques du monde: C'est que je suis un esprit fort, moi! dit-il comme conclusion et en appuyant ses deux poings sur ses genoux pour regarder Wolff, bien en face.
—Alors, je suis sans doute un esprit faible, reprit Wolff; car je crois tout, ou plutôt je ne nie rien. Oui, j'imagine et j'aime à penser qu'il y a au-dessus de nous, autour de nous, un monde que nous ne connaissons pas, que nous ne pénétrons pas par les yeux de la chair, mais qui peut, dans certaines circonstances extraordinaires, se laisser entrevoir. Il y a des visions bien constatées et qu'on ne peut révoquer en doute.
—Je ne suis pas visionnaire, moi, dit M. Gottlieb dont la voix perdait son assurance.
—Vous n'en savez rien, mon cher monsieur Gottlieb, repartit doucement Wolff. Je vous crois trop instruit et de trop bonne foi pour nier l'évidence. Vous ne croyez pas aux visions parce que vous n'en avez pas encore vu.
—C'est possible, après tout, répondit M. Gottlieb qui se laissait aller insensiblement à la pente qu'on lui ménageait.
—Est-ce qu'il n'est pas évident que les âmes de ceux qu'on a bien aimés reviennent parfois nous visiter, et vivent, après la vie, dans l'air que nous respirons?
—C'est évident, dit M. Arnold qui se rangeait d'ordinaire à l'opinion de Wolff.
—C'est évident, répéta M. Gottlieb.
—Et les âmes de ceux qu'on a tourmentés, torturés, ne reviennent-elles pas aussi se plaindre et tourmenter leurs bourreaux?
—Oui, oui, balbutia M. Gottlieb qui regarda la grosse horloge et qui s'aperçut qu'il était bientôt minuit.
—Si nous le voulions tous les trois fermement, continua Wolff, qui s'amusait beaucoup de son expérience, nous pourrions évoquer, par la puissance de notre volonté, la personne que nous aimons ou que nous haïssons le plus.
—Moi, je ne hais personne, dit M. Gottlieb, qui chercha du regard son chapeau et sa canne.
—Ni moi non plus, dit M. Arnold.
—Mais vous aimez, peut-être? dit Wolff en souriant et en regardant l'ancien joaillier avec un petit air d'interrogation sardonique.
M. Gottlieb, qui était assez pâle, rougit beaucoup et retomba sur son siége.
—Pourquoi m'interrogez-vous? demanda-t-il.
—Allons, mon cher monsieur Gottlieb, invoquez, évoquez le fantôme de l'objet aimé; moi je vais en faire autant, pour ma part, en conscience.
Et Wolff, qui n'avait jamais été d'une gaieté pareille, affecta de mettre la tête dans ses deux mains, comme s'il méditait. Les deux vieux amis ne savaient plus trop s'ils devaient rire ou prendre la conversation au sérieux. Ils se regardaient tour à tour et regardaient devant eux. Comme on avait fumé pendant toute la soirée, l'atmosphère avait de la lourdeur et ces bonnes gens étaient dans des nuages authentiques.
Tout à coup, au beau milieu du silence qui s'était établi, et tandis qu'on n'entendait que le ronflement du poêle et le bruit du vent qui frappait au dehors, la porte s'ouvrit, une femme s'avança lentement, étendant les mains et écartant la fumée, qui formait comme un voile vaporeux, semblable à celui qui accompagne d'ordinaire les féeries.
M. Gottlieb, dont les deux yeux rougis sortaient de leur orbite, comme des escarboucles qui tombent de l'écrin, poussa un cri. Arnold répéta l'exclamation. Wolff regarda à son tour et tressaillit. Tous les trois, ils avaient fait mentalement la même évocation, et tous les trois, ils étaient stupéfaits.
—Mademoiselle Gertrude! dit le jeune homme.
—Tiens, c'est Gertrude, répéta maître Arnold.
—Gertrude! balbutia comme un écho le pauvre M. Gottlieb, qui essayait de raffermir son courage et qui se sentait bien, dans ce moment, le petit-fils de Mars et de Vénus.
—On dirait que je vous ai fait peur, dit la jeune fille, qui s'était avancée jusqu'à la table.
—Peur! s'écria Gottlieb. Ah bien oui!
—Peur! répéta Arnold, toi, mon enfant!
—En effet, mademoiselle, vous nous avez fait peur, dit Wolff simplement; nous parlions d'apparitions célestes, sans y croire beaucoup; vous êtes venue, et nous y avons cru tous les trois.
Gertrude regarda M. Wolff, en ouvrant ses grands yeux étonnés. C'était la première fois que leur ami hasardait quelque chose qui ressemblât à une galanterie; elle en conçut plus de tristesse que de joie.
—Je venais vous avertir de l'heure, dit-elle; il est minuit; c'est bien tard, monsieur Gottlieb, pour vous retirer.
—Vous croyez qu'il est si tard que cela? répondit M. Gottlieb, qui ne connaissait que trop l'heure exacte et qui n'avait pas cessé de regarder de temps en temps l'horloge.
—Encore une fois, voulez-vous rester, mon cher ami, dit le bon M. Arnold?
—En effet, ajouta Wolff, si vous avez peur de rentrer.
—Peur! qui vous a dit que j'avais peur?
—Je juge d'après moi-même; je ne serais pas rassuré, moi, tout seul, dans les rues, par ce temps-là. Il neige, il fait un vent épouvantable.
—Vous croyez que je ferais bien de rester? demanda M. Gottlieb, qui désirait qu'on lui fît violence.
—Certainement, répéta-t-on en chœur.
—Eh bien, je reste.
Gertrude sortit pour aller donner des ordres à Marguerite.
—Mais j'y pense, reprit l'ancien joaillier, ma vieille Gudule sera inquiète: je me rappelle qu'elle devait m'attendre; elle ne se couchera pas et croira qu'il m'est arrivé malheur.
—Si vous le permettez, dit Wolff, je m'offre pour aller l'avertir.
—Oh! je craindrais d'abuser.
Mais Wolff ne laissa pas à M. Gottlieb le temps de refuser; il prit sa casquette, courut à la porte, et deux minutes après, on l'entendait dans la rue marcher en fredonnant.
—Le bon jeune homme! dit Arnold avec admiration.
—Ah çà, reprit au bout de quelques instants M. Gottlieb, puisqu'il avait si peur, lui aussi, de la nuit et de la neige, pourquoi donc s'en va-t-il seul, avec cet empressement?
—C'est qu'il se dévoue, répondit M. Arnold.
—Oh! c'est plutôt qu'il s'est moqué de moi, le traître! Il a voulu me faire passer pour un poltron. Je me vengerai.
—Bah! à quoi allez-vous songer? Couchons-nous, il est tard.
—Ce Wolff est un brigand! Je vous en avertis, Arnold.
—Lui! bonté du ciel! un agneau, doux comme une femme!
—C'est cela même: doux, mais malin comme une femme. Je me vengerai, je me vengerai!
—Allons nous coucher, Gottlieb.
Gertrude et Marguerite parurent avec des flambeaux. La double apparition était prévue et ne fit peur à personne.
Une demi-heure après, tout le monde dormait dans la maison. Quand Wolff rentra, il était fort tranquille; et ce fut avec une lenteur qui donnait raison à M. Gottlieb et qui excluait toute idée de pusillanimité, qu'il ouvrit la porte. Mais si Wolff s'était amusé, M. Gottlieb se vengea réellement.
II
Comme quoi les peureux peuvent faire trembler.
Puisque Wolff, qui était un garçon timide, peu rompu à toutes les finesses de la méchanceté humaine, s'était émancipé jusqu'à faire sortir de sa cachette la vilaine poltronnerie de M. Gottlieb, il eût dû s'en tenir à la satisfaction de sa conscience de Machiavel, et ne pas vouloir un hommage et un aveu public de sa victime.
Le lendemain, l'ancien joaillier, dès qu'il fut debout, monta dans la chambre de son persifleur.
—Avez-vous bien dormi? lui demanda-t-il brusquement.
—Sans doute, répondit Wolff.
—La joie de vous être moqué de moi ne vous a pas donné d'insomnie?
Wolff devait évidemment garder un grand sérieux à cette insinuation; il commit, au contraire, la faute de rire aux éclats:
—C'est bien! c'est bien! jeune homme, riez, riez, dit M. Gottlieb en se frottant les mains; c'est de votre âge. Eh bien! moi, je vous en avertis, mon philosophe, je vous ferai pleurer.
—Vous croyez? demanda Wolff plus imprudent que jamais.
—Oui, je vous ferai pleurer, mon jeune ami, des vraies larmes qui tomberont de vos yeux, et que vous essuierez à deux mains. Ah! vous avez voulu savoir si je suis peureux! Eh bien, je prends de la peur pour moi, c'est vrai, mais j'en donne aussi aux autres: vous verrez!
Le bonhomme Gottlieb était vraiment formidable en parlant ainsi, avec un petit rire sardonique; il laissa Wolff assez surpris de cette menace, et il descendit pour savourer la tasse de café à la crème que maître Arnold lui avait fait servir. Que se passa-t-il entre les deux amis, quelles mystérieuses paroles furent échangées avant le départ de M. Gottlieb, voilà ce que Wolff eût bien voulu apprendre, quand il remarqua la contenance embarrassée de M. Arnold envers lui; mais voilà ce qu'il n'apprit que bien plus tard.
Ce qui lui parut évident à la première rencontre, ce fut l'attitude contrainte, triste de son hôte. Le père de Gertrude avait un secret pénible. Wolff n'osa pas interroger; il attendait discrètement les confidences, et il se fût reproché un mot qu'on eût pu interpréter dans le sens de la curiosité. Pourtant, il fit un signe à Marguerite, et quand celle-ci monta pour se coucher, elle vint frapper à la porte du jeune homme.
—Qu'y a-t-il, demanda la vieille servante? est-ce que, vous aussi, vous auriez votre idée fixe?
—N'est-ce pas, ma bonne Marguerite, M. Arnold a un chagrin?
—Sans doute, demain ce sera le tour à notre chère demoiselle. Ah çà! qu'est-il donc arrivé?
—C'est précisément ce que je voulais savoir, Marguerite. M. Gottlieb n'a rien dit devant toi.
—Rien; cependant je l'ai entendu grommeler quelque chose en s'en allant.
—Que disait-il?
—Des choses extravagantes, par exemple: «On me prend pour un âne dans cette maison, mais je ne suis pas encore bâté, et je brouterai bien des jolies petites fleurs.»
—Cela ne m'apprend rien, soupira Wolff.
M. Gottlieb ne revint pas de la journée ni de la soirée; il laissa probablement grossir et s'envenimer la piqûre qu'il avait faite à son ami. Wolff, qui resta aux aguets, n'entendit aucun bruit; il remarqua seulement qu'en baisant sa fille au front, avant d'entrer dans sa chambre, M. Arnold avait poussé un gros soupir.
Cette situation étrange se prolongea pendant deux jours; M. Gottlieb était devenu invisible; mais bien que son absence fût en réalité une délivrance, son souvenir, sa pensée pesait comme une menace.
Au bout des deux jours, Wolff n'y tint plus; il voyait M. Arnold si triste, si abattu qu'il résolut de lui venir en aide.
—J'ai tant d'amitié pour lui qu'il me permettra peut-être de pénétrer son secret, dit-il.
Dès les premiers mots, maître Arnold laissa échapper un véritable sanglot.
—Ah! mon ami, je suis le plus malheureux des hommes! et j'allais précisément monter pour vous consulter.
—Disposez de moi, monsieur Arnold, comme d'un fils.
—Bon Wolff! ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui songeriez jamais à enlever une fille à son père?
—Comment! mademoiselle Gertrude!
—Oui, ma fille, mon bonheur, vous, cette maison, Gottlieb en veut à tout cela! et..... je ne sais comment lui résister.
—Mais en lui retirant votre amitié s'il en abuse, en lui fermant votre porte s'il vous manque d'égards.
—Ah! mon ami, vous ne savez pas ce que vous me conseillez là! c'est précisément l'impossible. Chasser Gottlieb! quand c'est lui!... Non, non, je n'ai qu'à mourir, cela vaudrait bien mieux, pour moi, pour elle, pour tout le monde.
Et l'excellent M. Arnold se couvrait le visage de ses deux mains.
—Montons chez moi, dit Wolff en passant son bras sous celui de son vieil ami.
Quand on fut dans la chambre du jeune homme, l'ancien drapier s'essuya le front, et d'une voix émue, en se renversant dans le fauteuil que Wolff lui avait offert:
—Je vais vous faire ma confession, mon ami. Vous allez savoir ce que tout le monde ignore dans la ville. On me croit riche, ou du moins dans une aisance qui enlève tout souci à l'avenir; c'est là une erreur. J'ai des dettes, de grosses dettes. Je dois à Gottlieb; et Gottlieb veut être payé.
—Ainsi la rumeur publique ne se trompe pas, ce faux ami est un usurier! s'écria Wolff.
—Ne dites pas cela, ne dites pas cela, reprit M. Arnold avec vivacité. Gottlieb est un ancien commerçant très-expérimenté et très-habile; il veut faire rapporter à ses capitaux, en les plaçant, ce qu'ils lui rapportaient dans le détail, voilà tout. Mais laissez-moi vous raconter par ordre l'origine de mes chagrins. Ah! mon cher Wolff! il n'y a pas de plus grand malheur pour un bon mari que de perdre sa femme. Si vous aviez connu madame Arnold! Gertrude a toutes les qualités du cœur; mais ma femme, à toutes celles-là, joignait celles de la tête. On m'a toujours fait honneur de la prospérité de notre maison. Entre nous, cette prospérité, plus apparente que réelle, d'ailleurs, était l'œuvre de ma chère femme. Moi, je me connaissais en draps; je savais mieux que personne juger de la qualité, du tissage et du teint. Je faisais les emplettes, et je crois que, sans mentir jamais, j'étais assez adroit dans l'art de persuader les acheteurs. Mais ma femme! C'était elle qui enregistrait les recettes, qui dressait l'inventaire, qui était le génie financier de la maison! Voyant que je me fatiguais, elle avait voulu, la chère et tendre amie, me donner une maison hors la ville; celle-ci, monsieur Wolff. Par malheur, nous n'étions pas assez riches pour payer comptant. Ma femme s'avisa d'emprunter à Gottlieb. Elle était certaine de rembourser: elle avait fait ses calculs, et en dix ans tout devait être payé, et nous nous serions trouvés riches et heureux. Mais dix ans! c'est l'infini dans le commerce. Ma pauvre femme devint malade, et je suis certain que le chagrin de me laisser des embarras fut pour beaucoup dans sa mort prompte. Si vous saviez, mon bon Wolff, avec quelle sollicitude, dans sa maladie, elle essayait de m'instruire de ce que j'aurais à faire! Elle est morte la main étendue sur le livre de caisse. Le bon Dieu est juste; et puisqu'il nous frappe, c'est qu'il a ses raisons. Je me courbai donc sous la terrible épreuve qu'il m'envoyait. Après avoir pieusement et chrétiennement enterré ma femme, je me relevai avec courage:—Allons, maître Arnold, me dis-je à moi-même, tu as ta fille à élever, à aimer, à doter: travaille!—Ce n'est pas la bonne volonté, ce n'est pas le courage qui m'a manqué, c'est l'inspiration. Le bon Dieu devrait faire mourir à la fois les deux époux, quand il frappe des commerçants. Je ne pouvais pas suffire aux achats, à la vente, à la caisse. J'achetai trop vite, mal à propos. Je vendis à perte des marchandises dont je m'étais encombré, et je ne sus pas calculer avec assez de soin les comptes d'intérêt. Bref, au bout de quelques mois, je m'aperçus que j'allais vers un abîme. La dette envers Gottlieb, que ma femme avait commencé à diminuer, et qui eût été éteinte, s'était considérablement accrue. Je vendis à la hâte mon établissement: il me fallut subir un rabais énorme sur des marchandises que mon successeur traitait de désavantageuses. Je vins m'installer ici avec ma fille et Marguerite. Chez moi? non, chez Gottlieb, car les petits à-compte donnés sur le prix de la maison ne me donnent pas le droit d'en revendiquer la propriété. J'espérais, à force d'économie, en utilisant des créances que j'avais gardées, et avec l'argent provenant de la vente de ma maison, m'acquitter peu à peu; mais d'abord, ces créances, pour en tirer parti, il fallait attendre, profiter des occasions. Gottlieb me les racheta, mais me fit perdre beaucoup. Les affaires allèrent mal: mon successeur, au lieu de me payer régulièrement, me demanda du temps et me fit des billets: l'ami Gottlieb escompta ces billets. Vous le voyez, mon ami, ma situation est bien loin d'être aussi avantageuse que le public la supposait. Cependant Gottlieb, qui n'est pas un méchant homme, me laissait tranquille, et, je le crois, aurait pris patience jusqu'à ma mort, si, tout à coup, il ne s'était mis en tête que nous nous étions moqués de lui.
—Hélas! s'écria Wolff, c'est moi, monsieur Arnold, qui, par mon étourderie, suis la cause de vos chagrins. Je ne m'en consolerai jamais.
—Non, mon ami. Gottlieb, je l'ai découvert, avait un plan. Il a été tenté de le démasquer plus tôt qu'il ne voulait, pour se venger. Mais tôt ou tard, mon bon Wolff, j'aurais été sa victime.
—Que veut-il? que demande-t-il? cet infâme usurier, ce Shylok!
—Ne lui dites pas d'injures, mon bon Wolff, même en son absence; il trouverait moyen de les entendre: c'est un homme si fin! Ce qu'il veut? Parbleu, il veut tout! moi, ma maison, ma fille!
—Votre fille! vous! parlez, expliquez-vous!
—Eh bien! voilà: Il y a deux jours, il m'a pris à part, et il m'a dit:—Mon cher Arnold, j'aurais besoin de tout mon argent, parce que je songe à me marier.—J'ai voulu rire; car si Gottlieb est un peu plus jeune que moi, il ne l'est pas assez pour prétendre me traiter en vieillard et se traiter en jeune homme.—Et avec qui songez-vous à vous marier, compère? lui ai-je demandé.—Alors, mon ami, Gottlieb m'a regardé dans le blanc des yeux, et j'ai eu peur; et il m'a dit:—Avec mademoiselle Gertrude, votre fille, si vous voulez bien le permettre.
Wolff sentit une lame glacée lui entrer dans le cœur: il bondit sur sa chaise.
—Et qu'avez-vous répondu?
—Je n'ai rien répondu d'abord, mon ami. J'ai baissé la tête.—Je vous donne trois jours pour réfléchir, pour préparer Gertrude à voir en moi son futur mari, a ajouté Gottlieb, et il est parti, me laissant navré, désespéré.
—Il faut refuser, monsieur Arnold, il faut refuser.
—Croyez-vous que je vous demanderais un conseil, mon bon ami, s'il ne s'agissait que de suivre le mouvement de mon cœur. Oh! certainement, que je refuserais. Je m'étais fait à l'idée de ne jamais quitter mon enfant. Nous étions si bien dans cette maison, vivant tous ensemble! Mais, si je refuse, il me faut partir. Où aller? Le peu qui me restera suffira à peine à meubler une chambre. De quoi vivrons-nous? Je n'ai plus la force de travailler. Gertrude ne sait pas d'état. D'ailleurs, je mourrais plutôt que de lui devoir un morceau de pain... Oh! mon cher Wolff, je suis bien malheureux!
Wolff était tenté de dire à ce père au désespoir:
—Donnez-moi votre fille: je travaillerai, moi, pour vous tous.
Mais Wolff était très-pauvre. Ses parents, d'honnêtes cultivateurs, avaient fait d'énormes sacrifices pour l'aider dans ses études. Il devait se passer sans doute encore quelques années, avant qu'il eût un état, une place productive. D'ailleurs, Wolff ne voulait pas profiter de la détresse de la maison, pour prétendre à la main de Gertrude.
—Ne renoncez pas à tout espoir, dit-il à M. Arnold, en faisant un effort sur lui-même pour parler.
—Je n'ai pas tout dit, reprit M. Arnold en sanglotant. Gottlieb ne vous aime pas. Il prétend que vous avez juré de le rendre ridicule. Il m'a dit que votre présence ici nous faisait du tort à tous et...
—Et il exige que je m'en aille, n'est-ce pas? dit le pauvre jeune homme qui s'étonnait d'avoir le courage d'entendre ces cruelles confidences.
M. Arnold fit un signe de tête qui équivalait à une réponse affirmative.
—Eh bien, je m'en irai, mon vieil ami, mais quand je serai convaincu que je n'ai plus d'autre service à vous rendre. Avez-vous interrogé mademoiselle Gertrude?
—Je n'ai pas osé encore, et si vous vouliez...
—Que je lui parle de cet horrible projet? moi!
—Oui, vous, mon ami, pourquoi pas? demanda simplement M. Arnold; vous êtes avec moi et Marguerite son ami le plus cher. Elle vous dira tout à vous.
Wolff, dont le premier mouvement avait été de refuser, se ravisa tout à coup.
—Pourquoi pas? se dit-il aussi à lui-même; de quel droit hésiterais-je à lui parler? Est-ce que j'ai un intérêt?
—Mon cher monsieur Arnold, c'est une mission bien délicate et bien pénible que vous réclamez de moi, dit-il en passant la main sur son front pour en essuyer la sueur; mais je la remplirai. Ce soir, si vous le permettez, je descendrai; vous me laisserez seul avec mademoiselle Gertrude, et je serai digne, par les conseils que je lui donnerai, de votre amitié et de la sienne.
Le pauvre M. Arnold, sinon consolé, du moins tiré d'un embarras relatif, remercia Wolff du fond du cœur, essuya les grosses larmes qui roulaient sur ses joues, et promit d'avoir du courage, quelle que fût l'épreuve à laquelle il était réservé.
Quant à Wolff, dès qu'il se retrouva seul dans sa chambre, il s'enferma, prit sa tête à deux mains, et, avant toute délibération, soulagea son cœur et pleura comme un enfant.
—Il avait raison, cet homme horrible et grotesque, répétait-il, il avait raison, je pleure. Mon Dieu! que vais-je devenir et que deviendront-ils tous?
Wolff n'était pas un présomptueux, ni un égoïste. S'il eût suffi de broyer son cœur, de se condamner à un malheur et à des regrets éternels pour sauver ses amis, il n'eût pas hésité. Mais son devoir lui apparaissait plus difficile et plus obscur.
Le reste du jour s'écoula dans cet entretien suprême; quand la nuit vint, Wolff n'était pas plus avancé: il avait les mêmes doutes, les mêmes hésitations.
—Dieu m'inspirera, dit-il, en se préparant à descendre.
Gertrude tricotait dans la salle à manger. Marguerite filait auprès d'elle, et M. Arnold, penché sur une gazette, paraissait absorbé dans sa lecture et dans le commentaire de nouvelles politiques dont il n'avait pas déchiffré le premier mot; mais, en réalité, le pauvre homme écoutait son cœur battre, et n'osait prononcer un mot, de peur de laisser voir l'anxiété qui le torturait.
Wolff entra, résolu, grave, décidé à tout subir, mais ne sachant trop ce qu'il allait dire. Dès que M. Arnold l'aperçut:
—Marguerite, dit-il, viens dans ma chambre, j'ai à te parler.
—Mon père, dit aussitôt Gertrude qui laissa son ouvrage pour se lever, seriez-vous malade?
—Ne t'inquiète pas, ma fille, et reste là. Tiens compagnie à notre ami Wolff.
Gertrude, étonnée de ce refus, allait insister; mais elle se trouva en présence de leur hôte qui lui dit aussi:
—Restez, mademoiselle Gertrude. Monsieur votre père me permet de vous entretenir.
Gertrude avait rougi, et instinctivement elle avait porté la main à sa poitrine, tant elle était surprise et troublée. M. Arnold se hâta de sortir, suivi de Marguerite.
Wolff prit une chaise et parla ainsi.
III
Le Paradis perdu.
—Mademoiselle Gertrude, je voudrais, avant de commencer, vous persuader de toute l'amitié sincère et profonde que j'ai pour vous.
—J'y crois, monsieur Wolff, répondit la jeune fille qui reprit son ouvrage et qui trembla de la peur d'entendre dire du bien d'elle.
—Croyez-vous que j'ai pour votre père l'affection d'un fils, pour vous le dévouement d'un frère?
—Je le crois, monsieur Wolff.
—Vous promettez donc de me parler comme à un ami, comme à un frère?
—Comme à un ami, répliqua Gertrude, comme à un frère, ajouta-t-elle assez surprise de la solennité de ce début.
—Vous n'avez pas remarqué depuis deux jours la tristesse de ce bon M. Arnold, et, dans ce moment, Gertrude, vous ne voyez pas ce que je souffre?
—En effet, monsieur Wolff, répondit la jeune fille qui releva vivement la tête, au risque de laisser voir la rougeur de son front, mon père était triste et vous êtes pâle.
—C'est qu'un grand malheur nous menace, mademoiselle Gertrude.
—Un malheur! vous nous quittez!
—Oh! ce n'est pas cela, reprit Wolff qui sourit tristement à la pensée des promesses contenues dans l'effroi de Gertrude, ce n'est pas seulement cela.
—Qu'est-ce donc, alors?
—Mademoiselle, votre père est ruiné; il n'a plus rien à lui.
Gertrude regarda Wolff en face, on eût dit qu'elle voulait savoir ce qui se passait dans la conscience du jeune homme.
—Mon père est ruiné, répéta-t-elle lentement. Eh bien! nous serons pauvres, voilà tout.
—Vous parlez comme une sainte, mademoiselle; mais cette misère, qui ne fait pas peur à votre courage, épouvante votre père. Il s'est habitué aux douceurs du repos, qu'il a bien mérité par trente ans de travail; s'il quitte cette maison, il mourra.
—Oh! je ne veux pas qu'il meure! Nous le sauverons, monsieur Wolff, nous le sauverons.
—Vous le sauverez, mademoiselle, et c'est précisément pour vous entretenir d'une chance de salut que je suis descendu.
—Parlez! parlez, balbutia Gertrude, qui n'osait pas prévoir les confidences de Wolff.
—Eh bien, dit le jeune homme en affermissant sa voix, votre père doit tout ce qu'il possède à un seul homme, à M. Gottlieb.
—Tant mieux! nous sommes sauvés, alors.
—Peut-être; mais savez-vous à quelle condition? M. Gottlieb ne chassera pas son vieil ami de cette maison; il ne laissera pas sur le pavé le compagnon de sa jeunesse, si.....
—Achevez.
—Si vous voulez bien devenir madame Gottlieb.
—Mon Dieu! s'écria Gertrude, qui porta la main à son front et qui devint plus pâle qu'une morte.
—Voilà ce que j'avais à vous dire, mademoiselle, murmura Wolff, qui craignait de s'évanouir.
Il y eut un silence. Gertrude essayait de comprendre le coup qui la frappait; mais elle le sentait et elle en mourait, sans en avoir la conscience bien nette. Elle releva peu à peu la tête, et regardant le jeune homme avec une pénétration que celui-ci n'eût jamais soupçonnée:
—Et que me conseillez-vous? balbutia-t-elle.
—Moi!
Wolff était au bord de l'abîme qu'il avait prévu. Mais il y a dans la jeunesse un besoin d'héroïsme qui triomphe des plus grandes défaillances du corps. L'étudiant n'osa pas soutenir ce regard, plein de feu, d'innocence et de foi (car le mot d'amour serait ici profane); il ferma à demi les yeux.
—Je vous conseille, Gertrude, si M. Gottlieb est impitoyable, d'épouser M. Gottlieb.
—Sincèrement, vous me le conseillez, mon ami? demanda la jeune fille dont la voix se raffermissait.
—Sincèrement je vous le conseille. Si Dieu permet ce sacrifice, vous devez immoler au bonheur, au repos de votre père, votre repos, votre bonheur. Je ferais cela pour mon père, vous devez le faire pour le vôtre.
—Merci, dit avec émotion Gertrude en lui serrant la main: vous avez répondu comme je le voulais; vous n'avez pas trompé mon amitié.
Wolff était au supplice; chaque parole rapprochait de lui l'âme de Gertrude.
—Vous en mourrez, mademoiselle.
—Je le sais bien, dit-elle avec un triste et religieux sourire; mais il n'y a pas autre chose à faire, n'est-ce pas?
Wolff hésita; il sentit un aveu frissonner sur ses lèvres; mais il eut honte du bonheur qu'il pouvait réclamer; puisque Gertrude devinait la mort et lui souriait, pourquoi aurait-il refusé sa part du calice?
—Il n'y a pas autre chose à tenter, Gertrude, je vous le répète, M. Gottlieb est inflexible. Votre père, qui vous aime, n'essayera pas de vous contraindre; mais la misère à son âge, mais le chagrin de quitter cette maison le tueraient; le devoir de le sauver est un devoir absolu.
—Je vous estime plus que je ne puis dire, monsieur Wolff, dit Gertrude avec un commencement d'exaltation. Vous faites bien de parler de devoir; c'est le mot des grands cœurs. O ma mère! ajouta-t-elle en soupirant, quel bonheur que vous ayez fait de moi une chrétienne; je puis et je sais me dévouer. Mais pourvu que j'en meure, mon ami!
Wolff garda le silence; s'il eût parlé, il eût peut-être fait le même vœu.
—Maintenant que nous sommes d'accord, reprit Gertrude avec une sérénité de martyre, racontez-moi donc ce qui s'est passé.
Wolff transmit tous les détails qu'il avait reçus de M. Arnold. Quand il eut fini:
—Vous avez raison, mon ami, dit la jeune fille. Mon pauvre père ne pourrait pas quitter la maison. Monsieur Wolff, vous me promettez de le consoler si je meurs bientôt.
—Ah! Gertrude! vous vivrez!
—Prenez garde, monsieur Wolff, vous allez mentir, dit avec un sourire angélique la pauvre enfant. Mais ne laissez jamais supposer à mon père que j'ai pu sacrifier quelque chose à son bonheur. Je paye assez cher son repos pour qu'aucun remords ne vienne le troubler. C'est tout ce que vous avez à me dire, n'est-ce pas?
—Tout.
—Eh bien! vous voyez, cela ne demandait pas tant de préparation. Bonsoir, monsieur Wolff, ajouta Gertrude qui se mit à enrouler son ouvrage, et qui, pour la première fois, ne tendit pas la main à son voisin.
Le pauvre Wolff comprit cette réserve. La jeune fille se sentait déjà fiancée à un autre. Il se leva, salua et se dirigea lentement vers la porte. Comme il allait sortir:
—Monsieur Wolff, dit Gertrude d'une voix qui, malgré ses efforts, se voilait de larmes, je devrais vous dire adieu, car vous partez demain, sans doute.
L'étudiant se retourna, et joignant les mains avec ferveur:
—Merci, Gertrude, merci de me laisser partir, merci surtout de vouloir que je parte.
Il embrassa dans un regard rapide le doux tableau qu'il voyait pour la dernière fois: Gertrude assise et éclairée par la lampe, cette table où si souvent il s'était accoudé, cette salle où tous les meubles attestaient les longs soirs passés en famille et les beaux rêves qu'il avait faits tout bas; puis, ouvrant la porte, il regagna sa chambre en s'appuyant au mur. M. Arnold l'attendait au passage.
—Eh bien! mon ami?
—Eh bien! mademoiselle Gertrude consent; elle vous le dira elle-même. Ce mariage ne lui déplaît pas.
—Il ne lui déplaît pas. Pauvre enfant!
Wolff craignit d'être obligé de répondre à d'autres questions; il se hâta de serrer la main à M. Arnold et de rentrer chez lui.
Quand il fut seul, les larmes séchées depuis le matin reparurent plus violentes, plus insensées. Une heure après il entendit frapper à sa porte, il courut ouvrir. C'était Marguerite.
—Eh bien! et vous aussi? dit-elle en lui voyant essuyer ses yeux.
—Comment? est-ce que Gertrude?...
—Ah! mon cher monsieur, quand je suis descendue dans la salle à manger, je l'ai trouvée étendue sur le carreau, comme morte; je l'ai prise dans mes bras, je l'ai presque portée dans sa chambre; et là, bonne sainte Vierge! elle a eu la première, la seule attaque de nerfs que je lui aie jamais vue. J'ai cru qu'elle allait rejoindre sa mère. Enfin elle s'est calmée, c'est-à-dire qu'elle a pu pleurer. Pauvre enfant! c'était bien la peine de lui économiser les larmes, pour qu'elle les répandît toutes à la fois. Quel chagrin! Elle en mourra. Oui, je vous le dis, et vous souffrez cela?
—Marguerite, prenez bien garde! ne laissez rien deviner à M. Arnold. Je partirai demain matin.
—Déjà!
—Oui, il n'est pas convenable que je reste. D'ailleurs, je n'aurais peut-être pas le courage de me taire. Marguerite, jurez-moi, sur votre salut, que vous ne quitterez par Gertrude.
—La quitter! pourquoi donc la quitterais-je? Ah! il faudra pourtant bien, car je suis bien vieille, et un jour ou l'autre...
—Jurez-moi, Marguerite, si elle était malheureuse, si elle souffrait... (Mais il est bien évident qu'elle sera malheureuse et qu'elle souffrira!) Jurez-moi, si elle était malade, de me faire prévenir par un mot; vous saurez toujours mon adresse. Je ne vivrai pas loin d'elle.
—Je vous promets, monsieur Wolff, dit la vieille bonne qui pleurait à son tour.
—Allons, Marguerite, dites-moi adieu et embrassons-nous.
—Ah! mon Dieu! mon Dieu! moi qui rêvais tant de vous servir et de vous appeler mon maître.
—Vous ne m'appellerez que votre ami, Marguerite.
—Qu'est-ce que nous allons devenir? Jésus! Marie!
Et la vieille servante se jeta en sanglotant dans les bras de Wolff, qui fut obligé de la consoler et de lui renouveler ses instructions. Au point du jour, sans avoir revu personne et en laissant un mot d'excuse et d'adieu pour M. Arnold, Wolff quitta la maison. Il fut tout surpris de ne pas sentir son cœur se déchirer plus profondément quand il franchit le seuil. L'amour invincible qu'il emportait lui laissait, en dépit de tous les événements et de toutes les conjectures, une espérance qui rayonnait tout au fond de son cœur, même à travers la pensée de la mort et du tombeau.
M. Gottlieb devait venir dans la journée chercher la réponse. Il fut exact. Marguerite, en lui ouvrant la porte, le regarda d'un air si farouche, que l'ancien joaillier en conçut bon espoir. M. Arnold, un peu embarrassé, ne sachant trop s'il devait se réjouir ou se désoler de la soumission de sa fille, triste d'ailleurs du départ de son ami Wolff, s'avança au-devant de son débiteur:
—Bonjour, Gottlieb.
—Bonjour, Arnold. Eh bien! quelles nouvelles?
—Elles sont ce que vous désirez qu'elles soient.
—Comment! vous me payerez?
—Oui, je vous donne ce que j'ai de plus précieux, de plus cher au monde.
—Quoi! mademoiselle Gertrude!
—Elle consent.
—Et votre voisin, notre ami Wolff, que dit-il?
—Wolff est parti pour ne plus revenir.
M. Gottlieb parut fort étonné de la prompte conclusion d'une affaire dans laquelle sa malice se réservait sans doute plus d'une occasion de se faire sentir. Il voulut entendre de Gertrude elle-même la confirmation de son bonheur.
La jeune fille, très-pâle, mais impassible en apparence, descendit.
—Est-il vrai, mademoiselle, que vous consentez à devenir ma femme? demanda Gottlieb.
—Oui, monsieur, si mon père le permet, voici ma main.
—C'est librement que vous me la tendez?
Gertrude hésita, comme si une protestation pouvait attendrir et désarmer l'usurier! Mais elle pensa que Wolff était parti, qu'elle ne le verrait plus, que M. Gottlieb réclamait sa proie, qu'il fallait s'immoler, en épargnant des remords à son père.
—C'est librement, répondit-elle.
On eût dit qu'à son tour l'ancien joaillier ressentait quelque hésitation. Craignait-il un piége? ou bien, ce tyran qui, après tout, n'était pas un monstre, mais un simple égoïste, était-il touché et plus ému qu'il ne voulait le laisser paraître de ce sacrifice? En dépit des vraisemblances, je pencherais pour cette dernière opinion.
—Mademoiselle, dit-il le plus gracieusement qu'il put à Gertrude, j'apprécie toute la bonté, toute la générosité de votre cœur. Je ne serai pas un ingrat. Mon vieux camarade, cette maison vous reste; et vous, Gertrude, vous aurez à ma mort toute ma fortune. Je m'arrangerai pour vivre le moins longtemps possible.
Gertrude eut un pâle sourire, qui revendiquait sans doute le droit de mourir la première. Gottlieb ne vit que le mouvement des lèvres, il n'en devina pas le sens. Il s'inclina, remercia encore; et tout fut dit pour ce jour-là sur ce sujet.
Le mariage s'accomplit. Il y eut des gens pour l'envier. Gertrude ne démentit pas un instant l'engagement qu'elle avait pris. Pâle, mais trouvant le courage de rassurer son père, elle s'efforça de ne pas penser à Wolff en recevant l'anneau de M. Gottlieb. Elle pria avec ferveur; et il lui sembla que sa mère dans le ciel tressaillait à la vue de son sacrifice et lui promettait bientôt une place auprès d'elle.
IV
Roméo et Juliette.
M. Gottlieb, il faut le reconnaître, remplit très-exactement sa promesse; il déchira ou rendit à M. Arnold tous les billets qu'il en avait reçus, et ce dernier, en rentrant dans sa maison, put se dire qu'il en était bien véritablement le propriétaire. Toutes les preuves de sa dette avaient été anéanties. Il faut avouer que la satisfaction ressentie par M. Arnold contribua à dissiper les derniers doutes et les quelques scrupules qui lui restaient encore. Décidément Gottlieb était un honnête homme et sa fille devait être heureuse. Cet ancien marchand faisait entrer la probité commerciale en ligne de compte pour le bonheur.
Gertrude ne chercha pas à détruire cette illusion; mais sa pâleur, sa morne sérénité étaient de terribles confidents pour un père ingénieux. M. Arnold ne l'était pas; il voyait l'apparence, et parce qu'il ne sentait pas de larmes dans les yeux de sa fille, quand il l'embrassait sur les yeux, il s'imaginait qu'elle ne pleurait pas. Comme si les larmes les plus douloureuses n'étaient pas celles qui s'égouttent silencieusement au dedans de nous et qui ne vont pas chercher des consolations en se faisant voir au dehors!
Deux personnes n'étaient pas dupes de cette résignation, Gottlieb et Marguerite. L'ancien joaillier aimait Gertrude; il n'avait voulu sérieusement l'épouser que pour se venger de la cruelle plaisanterie de M. Wolff. Sans cet incident, il se fût peut-être contenté de la joie paternelle de la voir tous les soirs, de lui sourire, de l'embrasser au front. Mais, bafoué par son rival, il usa et il abusa des armes terribles qu'il avait; et, sans en éprouver de repentir, il se sentait un peu confus de sa victoire. Aussi, par tous les moyens possibles, s'efforçait-il de prouver sa reconnaissance. Mais la seule chose, hélas! qu'il ne pût donner, c'était la seule qui pût sauver Gertrude. La pauvre femme dépérissait. Sans hâter autrement que par ses vœux l'heure de sa mort et de sa délivrance, elle jouissait de se sentir menacée, et elle constatait avec une joie profonde chaque symptôme qui l'approchait du but.
Marguerite était dans le secret.
—Vous n'êtes pas raisonnable! disait-elle à sa jeune maîtresse.
—Il s'agit bien de raison! répliquait Gertrude en levant les yeux au ciel.
Marguerite n'osait pas parler de M. Wolff. Elle comprenait, avec l'instinct de son dévouement, que la pensée de son ami ne rattacherait pas Gertrude à la vie; au contraire. Du reste, la vieille servante en voulait moins à M. Gottlieb qu'à M. Arnold. N'était-ce pas ce dernier qui avait causé tout le mal? Comme un jour le père de Gertrude se plaignait seul à Marguerite du ton rogue qu'elle affectait envers lui, le cœur de celle-ci déborda tout à coup; elle se vengea, en devenant parjure.
—Ah! monsieur, vous vous étonnez de ma mauvaise humeur, vous devriez dire de ma rancune!
—Que t'ai-je donc fait, Marguerite?
—A moi? rien. Mais à votre fille?
—A ma fille! N'est-elle pas heureuse?
—Heureuse, elle, la pauvre âme! Vous êtes donc aveugle? vous ne voulez donc rien voir? Comment! vous ne vous apercevez pas qu'elle meurt, qu'elle languit, et que vous la pleurerez bientôt, vous qui n'avez pas su vous sacrifier pour elle?
—Tu es folle, Marguerite. Gertrude paraît heureuse. Ce mariage, c'est elle qui l'a voulu. Je ne l'ai pas forcée.
—Oui, vous ne lui avez pas mis le couteau sur la gorge. Vous ne lui avez pas dit: Meurs, pour que je vive à mon aise! Mais vous avez gémi devant elle, et pour vous conserver la maison que vous aimiez, les habitudes que vous aviez prises, elle s'est jetée tête baissée dans le mariage.
—C'est impossible! dit M. Arnold avec stupeur.
—Impossible! demandez à M. Wolff qui s'est en allé le désespoir dans l'âme! demandez à ces pauvres enfants qui se sont aperçus qu'ils s'aimaient, quand leur séparation est devenue fatale! Est-ce que je ne l'ai pas rapportée morte dans sa chambre, le soir où M. Wolff lui a conseillé de se sacrifier pour vous? Est-ce que je n'ai pas entendu M. Wolff pleurer toute la nuit? Vous avez fait le malheur de ceux que vous aimiez, et vous voulez que je ne vous garde pas rancune! Mais si je ne vous aimais pas, monsieur, j'aurais été capable de vous tuer.
M. Arnold réfléchit et comprit. Il tomba sur un siége et se couvrit le visage de ses deux mains:
—Oh! malheureux que je suis! J'ai été lâche! Et ma femme, qui a vu cela dans le ciel, comme elle a dû me mépriser!
Quand il rencontra sa fille, M. Arnold l'attira à l'écart:
—Pardonne-moi, ma bonne Gertrude, lui dit-il en fléchissant le genou, j'ai été aveugle et sourd, je n'ai rien vu, je n'ai rien deviné. Tu souffres pour moi, pardonne-moi, car je ne me pardonnerai jamais.
Gertrude essaya de le calmer, et fit mentir son regard, n'osant pas mentir elle-même.
—Marguerite m'a tout dit, ajouta Arnold, et je vois clair maintenant. Tu aimais notre...
Gertrude l'interrompit.
—Je n'aime que vous, mon père, et vous me ferez de la peine si vous êtes triste encore.
—Vois-tu bien, s'écria assez spirituellement M. Arnold, vois-tu bien que tu n'aimes pas ton mari!
Gertrude lui mit la main sur les lèvres et l'empêcha de continuer. Marguerite fut sévèrement grondée; mais la pauvre femme serait morte de ne pas parler; elle éprouvait une bien insuffisante consolation des reproches adressés à M. Arnold. Toutefois, il lui semblait juste que le père de Gertrude connût bien toute la violence de la tendresse de sa fille. Hélas! à cet égard la conviction de M. Arnold fut complète. Ce pauvre vieillard avait reçu un coup mortel. Il s'enferma dans sa maison, ne sortit plus, passa les journées entières à pleurer, et s'éteignit au bout de six mois.
Heureusement, pour la conscience de Marguerite, les médecins ne croient pas aux maladies morales. Ils trouvèrent des raisons si plausibles de la mort de M. Arnold, que l'on fut convaincu, et que Marguerite resta persuadée, au contraire, que, sans le sacrifice de sa fille, le pauvre homme, miné par la maladie et le désespoir, serait mort six mois plus tôt.
Quant à l'opinion de Gertrude à cet égard, nul ne la connut jamais. Elle voulait si bien mourir, qu'elle porta le deuil de son père comme une espérance, et qu'elle pleura M. Arnold, comme s'il partait sans elle pour un rendez-vous auquel ils étaient attendus l'un et l'autre. M. Gottlieb essaya de la distraire; mais il ne put la guérir: un mal mystérieux la dévorait. Au bout d'un an, des évanouissements qui faisaient craindre à chaque fois qu'elle ne rendît le dernier soupir devinrent très-fréquents. Tous les médecins de la ville furent consultés; ils crurent à une maladie de cœur, à un anévrysme, et M. Gottlieb fut prévenu du danger qui menaçait sa femme. Il devait s'attendre à la voir un jour tomber morte entre ses bras.
Cette perspective, qui menaçait l'ancien joaillier comme un châtiment, ne contribua pas peu à assombrir son humeur. Il craignit que sa présence ne hâtât ce moment fatal. Il vécut désormais seul, à l'écart, laissant Gertrude à ses longues mélancolies. Un jour, en rentrant d'une visite qu'il avait été faire au cimetière à son vieil ami Arnold, il entendit un grand cri. Il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête; ses jambes fléchissaient; il tomba à genoux sur les premières marches de l'escalier et essaya de prier; sa femme était morte.
M. Gottlieb, dont nous connaissons d'ailleurs le courage, n'osa pas monter dans la chambre de celle qu'il avait tuée. Il se rendait justice. Quand Marguerite, levant les bras et jetant de grands cris, descendit lui confirmer le cruel événement:
—Adieu, adieu, dit-il.
Et, effaré, grelottant, comme s'il eût été poursuivi, il vint dans la maison de M. Arnold, restée déserte depuis la mort de ce dernier, s'enfermer, pleurer, ou plutôt mugir, en proie à tous les remords et à toutes les épouvantes.
Marguerite resta seule, chargée de rendre à la fille les tristes devoirs qu'elle avait rendus à la mère. La pauvre femme n'oublia pas, dans sa douleur, la promesse qu'elle avait faite à Wolff: elle le fit prévenir en toute hâte. Il n'était pas loin. Caché dans une petite chambre de la ville, depuis quelques jours, il usait son courage à combiner les moyens de soustraire celle qu'il aimait à une mort certaine. Mais par une pusillanimité qui tenait à de pieuses idées de famille, dont je n'ai pas à le défendre, chaque fois qu'il voulait intervenir résolûment, du droit de son amour, et enlever Gertrude à la captivité qui l'étouffait, un scrupule l'arrêtait court. Gertrude était mariée; Gertrude était la femme d'un autre: il la déshonorait pour la sauver. Je sais bien que ces craintes et ce respect eussent fait sourire en France. Dans la petite ville d'Allemagne dont je parle, elles faisaient hésiter le cœur honnête et rigide qui craignait d'entacher d'une honte involontaire la renommée de Gertrude.
Pourtant il était résolu à agir, à contraindre M. Gottlieb, quand le sinistre message vint lui donner tous les droits.
—Elle est bien à moi maintenant! s'écria-t-il, dans le premier transport d'une douleur farouche, et il accourut à la maison mortuaire.
Sur le seuil, il s'arrêta. Des sanglots se faisaient entendre. Marguerite, après avoir habillé Gertrude comme pour le jour de ses noces, n'avait pas pu soutenir plus longtemps le fardeau de son chagrin, et, entourée de voisines et de servantes, elle s'écriait vers Dieu, lui demandant un miracle, et se reposant de son courage dans son désespoir.
Wolff se sentit pénétré de cette foi sublime qui fait contempler l'éternité à travers la tombe.
—Rien ne nous séparera plus, dit-il; son âme m'attend, et je la rejoindrai bientôt.
Refoulant ses larmes, il monta, comme un martyr qui gravit le bûcher. A sa vue, les pleurs et les cris de la pauvre Marguerite redoublèrent.
—Je vous l'avais bien dit, lui cria-t-elle, qu'elle en mourrait!
Wolff sourit, mais d'un sourire à faire peur pour sa raison; il vint droit au lit où Gertrude reposait dans sa blanche parure, et, prenant la main de la morte, il en arracha l'anneau nuptial, s'agenouilla, et déposa sur cette main décolorée le premier baiser qu'il eût encore osé donner à Gertrude.
Tous les assistants comprirent, par une pudeur touchante, qu'il ne fallait pas intervenir entre Dieu, l'amour et la mort, et se retirèrent. Quand Wolff se vit seul, il prit un flambeau et contempla avec une volupté navrante ce beau visage qui lui souriait dans ses rêves:
—Comme elle est changée! murmura-t-il; je ne pourrai jamais me souvenir de cette pâleur et de ces yeux caves, je la verrai toujours avec ses joues roses et son lumineux sourire; mais qu'importe le souvenir! ne serai-je pas bientôt avec elle?
Pendant quelques minutes, les idées les plus folles, les plus sauvages lui traversèrent l'esprit. Il fut tenté de mettre le feu aux rideaux, de provoquer un incendie et de se laisser brûler, en tenant Gertrude entre ses bras. Mais cette chaste amie se défendait par la mort, comme elle s'était défendue vivante, par son innocence et par sa candeur. Il n'osait pas la prendre; il eût craint de la profaner, en la soulevant de ce lit nuptial, redevenu son lit de fiancée.
Pendant qu'il la dévorait des yeux, à travers toutes les extravagances qui assiégeaient son cerveau, il se mêla je ne sais quel vague souvenir poétique à sa douleur. Il est faux de croire que les grands chagrins soient toujours simples; ils cherchent instinctivement des termes de comparaison, des hyperboles. Wolff pensa qu'il était comme Roméo devant la tombe de Juliette; mais Juliette n'était pas morte, et elle avait pu recevoir dans un baiser le dernier soupir de son amant. Juliette n'était pas morte! Gertrude l'était-elle donc? Cette froideur était-elle bien celle du cadavre? Une illusion, une folie, un souhait impossible lui fit regarder avec plus d'attention; il mit son oreille sur ce sein qui avait cessé de battre depuis quelques heures à peine; il lui sembla qu'un mouvement persistait encore; il s'éloigna irrité de lui-même, mais il revint poser la main sur le front et crut sentir une moiteur.
—Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il, ne me faites pas devenir fou!
Il courut décrocher un petit miroir, le plaça sur les lèvres de Gertrude. O miracle, le miroir se couvrit d'une légère vapeur.
—Elle vit! elle vit! s'écria-t-il.
Et soulevant sa bien-aimée, réchauffant ses mains dans les siennes, improvisant, avec les fioles laissées dans la chambre, un breuvage qui pouvait être un poison, mais dont Dieu permit qu'il fît un cordial, il entr'ouvrit les lèvres contractées par une sorte de catalepsie, versa quelques gouttes et attendit.
Gertrude n'était pas morte; cette longue syncope avait trompé Marguerite. Aucun médecin n'avait encore été prévenu, et le miracle que demandait et que crut obtenir Wolff, n'était qu'un phénomène tout naturel qui se fût produit sans doute quelques minutes plus tard.
On a tant abusé de ces résurrections que je me permettrai d'abréger les détails de celle-ci; tout le monde peut suppléer par ses souvenirs.
En revenant à la vie, Gertrude fut d'abord étonnée, et n'eut pas conscience de ce qui se passait; elle regarda autour d'elle sans voir et balbutia:
—Marguerite!
—Elle va venir, répondit doucement Wolff.
Cette voix fit tressaillir madame Gottlieb; on eût dit que son cœur recevait une atteinte; l'intelligence embarrassée dans les brumes se dégagea soudainement:
—Wolff, c'est vous!
—Oui, c'est moi, Gertrude, moi, votre ami.
—Vous! Comment êtes-vous ici? pourquoi suis-je là? quelle est cette toilette?
—Gertrude, vous nous avez fait bien peur! la pauvre Marguerite s'est imaginé que je pouvais venir.
—On m'a crue morte, n'est-ce pas?
Wolff répondit d'un mouvement de tête; il commençait à songer que la vie lui enlevait Gertrude.
—Où est mon mari? demanda celle-ci.
—Il a eu peur, il a eu honte sans doute, il se sera enfui.
—Morte! morte! voilà donc comment on meurt! murmura la pauvre femme en laissant retomber sa tête sur l'oreiller.
—Chassez ces idées funèbres, Gertrude, vous vivrez; Dieu ne veut pas que vous mouriez encore.
—Hélas! je n'ai donc pas assez souffert.
—Mais Dieu ne veut pas que vous souffriez davantage, reprit Wolff, avec une résolution qui frappa madame Gottlieb. Tout le monde vous croit morte, Gertrude, restez morte pour tout le monde et ne vivez que pour moi!
—C'est impossible, Dieu ne m'a pas déliée de mon serment.
—Mais ce lâche abandon de votre mari?
—Mon honneur ne dépend pas de mon mari; il dépend de moi seule.
—Marguerite nous gardera le secret; fuyons.
—Ah! monsieur Wolff, pourquoi êtes-vous venu? dit d'un ton de supplication touchante Gertrude effrayée. J'avais gardé de votre courage et de votre fidélité au devoir un si bon souvenir! Ne gâtez pas notre passé de confiance et de joie pure. Retirez-vous, mon ami. Vous avez cru venir dans la chambre d'une morte; vous ne pouvez pas rester dans la chambre de madame Gottlieb.
Tout cela fut dit d'une voix douce et ferme, avec une simplicité adorable. Wolff se sentait dominé par cette innocence; il se tut pendant quelques instants, se consulta; l'orage qui grondait en lui s'apaisa sous sa volonté; il fut jaloux de Gertrude, et élevant son sacrifice à la hauteur de celui de la jeune femme:
—Vous avez raison, madame, lui dit-il avec tristesse, nous n'avons pas encore assez souffert, la mort nous unissait, la vie nous sépare. Adieu.
Il fit un pas pour sortir; mais s'arrêtant tout à coup:
—C'est pourtant un plus grand sacrilége de vous abandonner à une existence odieuse! Ah! si Gottlieb était là, je le prendrais pour juge entre lui et moi!
—Eh bien, dit Gertrude, avec une énergie placide qui étonnait, après la longue syncope dont elle sortait à peine: conduisez-moi à mon mari.
—Quoi! vous voulez?...
—Je veux qu'il sache que pendant qu'il m'abandonnait, vous me sauviez; que, quand il fuyait, vous accouriez, et que pouvant fuir ensemble, nous avons respecté les droits d'un homme qui ne les respectait plus lui-même, et fait notre devoir, quand même.
—Gertrude, y songez-vous?...
—Je ne veux pas que M. Gottlieb apprenne par d'autres que par moi ce qui s'est passé. Je veux que dans la solennité de cette nuit, mon cœur soit compris par vous et par lui. Après..... je pourrai mourir. Monsieur Wolff, appelez Marguerite.
Wolff alla chercher la vieille servante.
—Croyez-vous aux miracles, lui dit-il?
—Je crois en Dieu, répondit-elle.
—Eh bien, entrez et voyez.
Marguerite fut éblouie comme par une vision, en apercevant Gertrude debout, au milieu de la chambre, dans sa toilette de mariée. Elle crut à un mirage, à un sortilége, mais quand elle sentit dans les siennes les mains de la jeune femme; quand elle put l'embrasser; alors il fallut bien se rendre à l'évidence et remercier Dieu.
—Ah! je savais bien que j'avais trouvé les bonnes prières pour attendrir le ciel, s'écria la pauvre femme, dans un accès de pieux orgueil.
Wolff sourit.
—Ma bonne Marguerite, dit Gertrude, une autre fois, ne sois pas si prompte à me croire morte.
—Vous l'étiez! n'est-ce pas, monsieur Wolff? répliqua Marguerite.
—Eh bien! je pourrais l'être encore, de la même façon, sans que ce fût pour toujours. J'ai le secret de ressusciter. Marguerite, où est M. Gottlieb?
—Dans la maison du faubourg, sans doute.
—C'est bien, dit Gertrude; c'est là, en effet, que doit avoir lieu notre première rencontre. Venez, monsieur Wolff.
Et madame Gottlieb, s'enveloppant du voile qui avait été placé sur sa tête, fit quelques pas pour sortir.
—Où allez-vous ainsi, à pareille heure et dans ce costume? demanda Marguerite.
—Je vais retrouver mon mari, répondit Gertrude. Je vais le consoler, ajouta-t-elle en souriant.
—Mais vous êtes si faible.
—M. Wolff m'accompagnera jusque-là. Ne sois pas inquiète, Marguerite, et attends-nous!
Marguerite n'essayait plus de comprendre. Les émotions de la journée et celle qu'elle venait de ressentir par surcroît l'étourdissaient et l'accablaient. Elle tomba dans un fauteuil, et dit avec un soupir de lassitude:
—Jésus, Marie! que vais-je encore voir cette nuit!
Madame Gottlieb, affermissant son pas, descendit l'escalier et sortit de la maison, appuyée au bras de Wolff. La nuit était belle et douce, on était au printemps; la lune éclairait, et répandait comme une tenture argentée au-devant de Gertrude; une brise légère soulevait les extrémités de son voile et les faisait flotter comme des ailes.
—L'air des vivants a encore des douceurs pour moi, dit la jeune femme. Je respire plus à l'aise: je crois, monsieur Wolff, que je suis guérie!
Wolff ne répondit rien. Il pensait que la route n'était pas longue à parcourir; qu'ils seraient bientôt arrivés à la maison du faubourg; que M. Gottlieb reprendrait son bien, et qu'il se retrouverait seul, lui, avec son amour et ses regrets.
—Voyez donc, monsieur Wolff, comme les étoiles sont éclatantes! disait Gertrude; quelle nuit! Dans quelle étoile serais-je allée, si j'étais morte? Vous qui êtes un savant, vous me direz cela.
Wolff cherchait vainement des mots. Il regardait les étoiles avec Gertrude et soupirait. Son cœur battait dans sa poitrine; encore quelques minutes, et il devait laisser échapper pour jamais le rêve qu'il escortait.
On arriva à la petite maison du faubourg.
—M. Gottlieb dort peut-être, dit Wolff avec ironie; nous allons le réveiller.
—Ne le calomniez pas, répondit Gertrude avec douceur; lui aussi souffre beaucoup, je le sais.
—Eh bien! voilà une visite qui va le consoler, reprit Wolff avec un accent dans lequel on sentait une fureur sourde. Et saisissant le marteau de la porte, il frappa deux coups avec violence.
—Vous frappez comme pour réveiller un mort, dit Gertrude.
—Je frappe au nom d'une morte et à la porte d'un tombeau.
Gertrude ne répondit rien. Des pas se faisaient entendre; on vit briller une lumière par le trou de la serrure.
—Il hésite à ouvrir, murmura Wolff; il a peur.
Mais comme s'il eût voulu démentir cette assertion, M. Gottlieb, qui en effet avait peur et se consultait, ouvrit résolument la porte, en avançant sa bougie, sans doute en guise d'arme offensive, au moins, contre les visions et les fantômes.
A la vue de sa femme, qu'il croyait étendue dans son cercueil, M. Gottlieb poussa un cri sourd; sa figure se contracta; jamais l'épouvante ne mit une empreinte plus rapide, plus énergique sur un visage. Il voulut parler, recula jusqu'au milieu du couloir, en agitant ses mains, et tout à coup tomba foudroyé.
Gertrude s'élança; Wolff ramassa la bougie échappée aux mains de M. Gottlieb. L'ancien joaillier étendu sans mouvement râlait sur le carreau.
—Un médecin! s'écria Gertrude, qui souleva la tête de son mari.
Wolff courut réveiller un médecin dans le voisinage. Celui-ci vint en toute hâte et fut assez surpris de trouver M. Gottlieb dans le couloir de sa maison, la tête appuyée sur les genoux de madame Gottlieb, couronnée comme au jour de ses noces et vêtue de blanc. Il tenta une saignée sans résultat, et porta avec l'aide de Wolff le corps de l'ancien joaillier sur un lit.
Le lendemain, tout le monde sut dans la ville que M. Gottlieb était mort de peur et qu'il croyait aux revenants.
—C'est étonnant! disait-on; lui, un esprit fort!
Il est vrai que c'était M. Gottlieb qui avait répandu sur lui-même cette opinion, à laquelle il donna lui-même un éclatant démenti.
Wolff n'eut pas de remords. Gertrude en ressentit de véritables; mais elle n'avait pas besoin de faire absoudre ses intentions, qui avaient été pures, et comme, en définitive, les actes ne sont pas responsables, aux yeux de la morale, des conséquences qui se produisent contrairement aux intentions, la conscience de madame Gottlieb finit par s'apaiser.
Gertrude et Wolff ne sont pas mariés; mais ils le seront dès leur retour, car ils voyagent. La vieille Marguerite les attend dans une jolie maison qu'on prépare pour eux. Ils ne veulent pas habiter la maison où Gertrude a failli mourir, ni la maison où M. Gottlieb est mort. C'est déjà bien assez pour leur délicatesse d'user de la fortune du joaillier, qui se trouva léguée à sa veuve par un testament en bonne forme.