DEUXIÈME PARTIE LES ATRIDES DE VILLAGE (continued 2)
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Notez que son costume, ses allures, ses façons étaient aussi loin que son masque débonnaire de prêter à l'épouvantail traditionnel dont l'imagination revêt si volontiers les brigands empoétisés par la hardiesse, l'originalité ou la férocité de leurs exploits.
Son habit de drap feutré à collet haut, à basques carrées, à larges boutons de cuivre, son ample gilet, sa culotte à pont tombant, ses bas de coton écru et ses demi-guêtres de toile ne ressemblaient guère en effet à cet uniforme de hussard—passementé sur toutes les coutures—sous lequel le fameux Schinderhannes venait de tenir en échec les forces de la République dans les départements, nouvellement annexés, de la Belgique et de l'Allemagne. Sa tournure pesante et bonasse ne rappelait qu'imparfaitement la désinvolture de gentilhomme de grand chemin, avec laquelle le non moins célèbre Morgan, habillé à la dernière mode du Bal des Victimes, avait fait récemment en Bourgogne et le long du Rhône, une guerre ouverte aux finances, aux fonctionnaires et à la police de l'Etat.
Et vous auriez vainement cherché autour de ses reins solides l'arsenal de pistolets et de poignards dont se hérissait la ceinture des Ecorcheurs du Rhin et des Compagnons de Jéhu.
Non, c'était un bourgeois de village à la mine placide, discrète et satisfaite, qui s'avançait d'un pas tranquille, les mains dans ses vastes goussets. Son sourire content avait une pointe d'ironie. La superbe Denise s'était humanisée. Elle était venue au rendez-vous. Elle acceptait le combat. Et notre paysan était si sûr de vaincre!
Ce combat, sans s'y être aucunement préparée, la jeune femme se sentait désormais prête à le soutenir contre l'ennemi qu'elle pressentait et qui approchait. Elle n'espérait pas triompher. Mais c'était la fille d'un soldat. Elle avait hérité de l'ancien chamboran la netteté dans la décision, la bravoure dans l'exécution. Avant toutes choses elle restait elle-même, elle agissait sans hésitation ni fausse honte, selon sa conscience et sa nature propres, pures et généreuses comme le sang de ses veines...
Voilà pourquoi sa taille harmonieuse s'était redressée de toute sa hauteur; pourquoi sa belle bouche se fronçait pour retenir la plainte qu'elle avait laissé échapper; pourquoi, enfin, dans son attitude comme sur son visage, il n'y avait plus qu'une fierté grave mêlée à une tristesse calme et à une héroïque résignation.
En l'abordant, Joseph Arnould toucha son chapeau avec respect—car la douleur noblement supportée inspire le respect aux plus vils, et, en face de certaines vaillances, les natures basses et tortueuses éprouvent ce malaise des chouettes et des hiboux saisis, hors de leurs trous, par la lumière de l'aube.
Denise lui rendit son salut froidement. L'aubergiste était à la gêne. Après un instant de silence:
—Enchanté, citoyenne Hattier, de vous trouver en bonne santé... Un peu faiblotte, hein, cependant?... Ah! dame, c'est excusable après les événements d'hier...
Puis s'interrompant brusquement:
—Mais, voyons, ma chère demoiselle, allons au plus pressé, pas vrai? Le temps, c'est de l'argent, dit-on. Or, nous n'avons le moyen d'en perdre ni l'un ni l'autre...
La fille du lieutenant fit un signe affirmatif. Le paysan continua:
—D'abord qui est-ce qui va commencer, vous ou moi?...
—Vous, si vous le désirez; moi, si vous le préférez, repartit la jeune fille avec sérénité. A votre volonté, citoyen Arnould.
L'embarras de celui-ci redoublait. Pour prendre contenance, il se baissa et ramassa, au pied du banc, un papier qui, quelques instants auparavant, avait glissé des doigts de son interlocutrice. Cette dernière dit en le regardant fixement:
—C'est le billet que vous m'avez remis à l'église. Vous plairait-il de m'expliquer ce qu'il contient?...
Joseph Arnould était furieux contre lui-même de s'être laissé dominer un instant. Mais il s'était reconquis par un violent effort, et voulant abréger les préliminaires de l'attaque:
—Citoyenne, répliqua-t-il d'un ton bourru, ce billet signifie que je sais bien des choses.
—Et ces choses me concernent, n'est-ce pas? questionna Denise avec un sourire amer.
—Cette malice!... Est-ce que sans cela je me serais permis de vous déranger? Est-ce que sans cela, du reste, vous auriez vous-même répondu à mon appel?...
Une ride se creusa sur le front de la fille du garde-chasse.
—Ces choses-là, dites-les, fit-elle résolûment.
—Vous voudriez?...
Elle était debout en face de lui et le menaçait presque. Son œil brûlait:
—Je voudrais, prononça-t-elle, être édifiée sur ce que vous savez, afin de mesurer l'étendue de ce que vous allez sans doute exiger de moi.
Le fils d'Agnès Chassard, élève de sa mère, eut un mouvement de bonhomie supérieurement joué:
—Hé! qui vous parle, s'écria-t-il, d'exiger de vous quoi que ce soit? Est-ce que j'ai l'air de vouloir vous mettre le couteau sur la gorge? On sait ce qu'on sait, voilà tout. Quand j'aurais appris, par hasard, qu'il y a eu entre vous et notre jeune seigneur,—le fils du défunt marquis,—une histoire d'amourette à la suite de laquelle un poupon est venu au monde, qui n'a pas attendu la pataraphe du maire et la bénédiction de M. le curé!...
Denise ne leva point au ciel ces prodigieux regards que les comédiennes dardent vers le cintre, pour prendre le lustre à témoin de leur innocence. Elle ne cacha pas non plus son front «rouge de honte» entre ses mains.
Le paysan poursuivit avec une rondeur guillerette:
—Je ne vous accuse pas, pardi! Je ne vous reproche rien de rien. Ces choses-là arrivent tous les jours... On a vingt ans, on se convient, on s'adore. Au diable les grands parents, le sacrement, toute la boutique! Les méchantes langues prétendraient que vous avez été tout simplement la maîtresse de ce damoiseau et qu'un mioche est né de ce commerce illégitime, que vous avez fait élever clandestinement à Valincourt, près de Chaumont.—Moi, qui n'ai pas le moindrement l'intention de vous offenser ni de vous nuire, je vous jure ici mes grands dieux qu'il n'en sera pas soufflé mot à âme qui vive,—si vous êtes gentille et raisonnable, s'entend.
—Citoyen Arnould, questionna Denise d'une voix mordante, est-ce que les honnêtes gens ne baptiseraient pas d'un autre nom ce que vous appelez: le hasard?
—Comment?...
—Le hasard m'a appris, disiez-vous tout à l'heure?...
—Eh bien?...
—Est-ce que ce hasard ne serait point ce qu'on nomme de l'espionnage?...
L'aubergiste était redevenu parfaitement maître de lui. Il supporta le sarcasme sans broncher.
—Bon, se contenta-t-il de riposter placidement, un propriétaire a bien le droit, je pense, de faire des rondes de nuit dans sa propriété. Ce parc est à moi. J'y étais venu, le soir du retour de Philippe, guetter un braconnier qui me tue mes lapins. En me retirant, je m'approche du pavillon; la fenêtre est ouverte; on parle haut à l'intérieur... Est-ce ma faute si j'ai entendu?...
—Vous voulez dire écouté...
—Ecouté ou entendu, peu importe, puisque le résultat est le même... Or, ce qui est encore plus bizarre, c'est que, sans les avoir écoutées ni entendues, je suis arrivé à connaître certaines particularités...
—Lesquelles?
—Tenez: vous avez, par exemple, laissé croire à votre frère que votre enfant était mort en naissant...
—Et cet enfant?...
—Cet enfant a vécu...
Le paysan appuya:
—Il vit... Il a grandi en paix dans l'ombre, chez les métayers de là-bas à qui votre vieille parente l'avait confié après sa naissance, tandis qu'ici vous jouissiez de tous les bénéfices inhérents à la vertu incontestée: estime, respect, considération, sympathie, et cætera...
—Citoyen!
—Révérence parler, citoyenne, je veux constater—et c'est tout—que vous êtes une personne de ressources, de talent et de caractère... Mais revenons à nos moutons:
Votre fiot a nom Georges. Il va approchant ses dix ans. C'est un garçonnet qui paraît d'une pâte plus fine que la nôtre... Soit hasard, soit espionnage,—un gros mot, entre parenthèses, dans une jolie bouche comme la vôtre,—vous comprenez que votre serviteur est suffisamment renseigné...
Mais ce n'est encore là que la moitié de mon sac...
Est-ce que l'idée ne vous a pas poussé, dernièrement, de rappeler le cher galopin aux Armoises? Le marquis venait de vous écrire pour vous annoncer son prochain retour, et vous étiez si loin, si loin de vous douter que votre frère, le lieutenant, allait vous tomber sur les bras! Votre amant vous était resté fidèle. Il vous épouserait certainement et reconnaîtrait son enfant. Le domaine, racheté aux nouveaux acquéreurs, aurait désormais une châtelaine accomplie...
—Monsieur!... essaya de protester Denise contre cette insinuation de calcul, d'intérêt et de cupidité...
Joseph la rabroua d'un geste paternel:
—Par malheur, l'événement a trompé votre espoir. A peine rentré en France, le ci-devant marquis semble s'être évanoui en fumée. Où diable a-t-il passé? Tout le monde l'ignore. Notre officier lui-même, que le gouvernement a expédié dans le pays exprès pour y faire la lumière, ne me paraît pas beaucoup plus avancé que moi au sujet de cette disparition, qui me frustre de cinquante mille livres...
Cependant, vous aviez mandé aux gens de Valincourt de vous renvoyer votre fils,—et ces gens s'étaient empressés de se conformer à cette injonction...
Par une lettre en date d'il y a environ quinze jours,—cette lettre que vous avez déchirée, la nuit de votre explication avec le citoyen Philippe, et dont vous avez essaimé les morceaux par la fenêtre,—on vous prévenait que l'enfant avait quitté la veille ses parents nourriciers, se dirigeant vers les Armoises, sous la conduite et sauvegarde d'un certain colporteur appelé Anthime Jovard...
Celui-ci s'en retournait chez lui,—en Franche-Comté... Par l'occasion, il vous ramènerait le petit Georges. Tous deux, en effet, étaient partis de Valincourt à l'époque indiquée...
Mais, voilà: ceux qui partent n'arrivent pas toujours. Vous attendez encore. Vous attendrez longtemps... A moins qu'un véritable ami—comme moi—ne vienne vous dire: «Denise Hattier, ne voulez-vous donc pas savoir ce qu'est devenu votre enfant?»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La sœur du lieutenant avait d'abord écouté couler cette faconde alternativement doucereuse et brutale, debout, immobile, la main appuyée sur son cœur, dont elle s'efforçait de comprimer les battements impétueux. Mais, depuis qu'il était question de son enfant, cette armure d'impassibilité dont elle avait cuirassé sa douleur s'était brisée en tombant tout entière du même coup. La jeune femme, hautaine et forte, qui opposait aux assauts de la fatalité un front stoïque et un masque impénétrable, avait disparu pour faire place à la mère,—à la mère remuée jusque dans ses entrailles,—à la mère désolée, meurtrie, éperdue, pantelante, qui, lorsque l'aîné des Arnould s'arrêta, lui demanda, d'une voix dans laquelle frémissait une grande joie combattue par une grande crainte:
—Mon Georges!... Seigneur Dieu!... Vous savez ce qu'est devenu mon Georges?...
—Je le sais, répondit froidement l'aubergiste.
La prunelle de Denise éteignit ses éclairs dans les larmes. Sa taille se courba dans une attitude suppliante. La fille du garde-chasse ne luttait plus. Elle implorait:
—Oh! vous allez m'apprendre où il est, n'est-ce pas, citoyen? Au nom du ciel! Au nom de ceux que vous aimez! Il ne faut pas me tenir rancune de mon accueil de tout à l'heure. Je vous ai traité durement, je crois. J'étais folle, je me repens. Excusez-moi!... Vous n'êtes pas méchant. Votre père était un des amis du mien. Mon frère Philippe est votre camarade d'enfance, et votre sœur Florence a été comme ma fille... Vous me rendrez mon petit Georges...
La fille du garde-chasse fit deux pas vers Joseph, les mains jointes; lui se recula de deux pas, en grommelant de mauvaise humeur:
—C'est bon. Pas tant d'attendrissement. On vous le rendra, votre Georges.
—Quand? interrogea la jeune femme haletante.
—Quand nous aurons fait nos conditions, ma poulette.
—Nos conditions?...
—Hé! oui, parbleu. Dans tout marché il y a le tien et le mien. L'essentiel est de discuter et de s'entendre.
L'âme de la sœur du lieutenant se révolta à cette idée que l'on imposât des conditions à une mère qui réclamait son enfant, et elle s'informa d'un ton bref:
—Ces conditions, quelles sont-elles?
—On vous les expliquera quand vous serez plus calme, riposta Joseph sèchement.
Elle sembla se recueillir. Une terreur indicible lui serrait le cœur. Puis, après un moment, avec hésitation:
—Et pourtant, citoyen Arnould, ces conditions dont vous parlez, si je ne pouvais les remplir... Si je ne pouvais les accepter...
L'aîné des Arnould repartit:
—Ce serait tant pis pour vous, la belle.
Denise secoua le front:
—S'il ne s'agissait que de moi!...
—Oui, ricana le paysan, mais il s'agit aussi de votre jouvenceau. Celui-là, vous pourriez en faire votre deuil. Je vous signe mon billet que vous ne le reverriez jamais...
—Jamais?...
—Jamais!
Elle s'avança sur lui:
—Vous dites que je ne reverrais jamais mon fils?
—Jamais, répéta Joseph, qui la reçut de pied ferme.
Leurs yeux se brûlaient. Leurs bouches se touchaient presque. Vous auriez juré d'une lionne prête à se jeter sur un tigre. La femme fronça le sourcil et murmura:
—Prenez garde!
L'homme haussa les épaules et répondit:
—A quoi?...
—Il y a des lois, des juges qui vous arracheront l'enfant que vous prétendez me voler.
—Invoquez-les, si vous l'osez.
Denise baissa la tête.
Le paysan continua:
—Adressez-vous, si bon vous semble, au citoyen Thouvenel, qui est avec le commandant de la force armée de l'arrondissement comme la culotte avec la chemise,—ou mieux encore, au commandant de cette force armée lui-même, à Philippe Hattier, à votre frère, et tenez-leur quasi ce langage à tous deux:
«J'avais menti en affirmant que le bâtard de Gaston des Armoises était mort... Ce bâtard existe. Je suis sa mère. On me l'a pris. Je le redemande... Je le redemande à la face de tous... Qu'est-ce que ça me fait, ma honte rendue publique? Qu'est-ce que ça me fait que le nom que je porte,—qui était celui d'un brave soldat, qui est celui d'un brave officier,—soit couvert de la boue de ma faute, et que les éclaboussures de cette boue rejaillissent jusque sur une tombe?... Qu'est-ce que ça me fait, le bruit, l'esclandre, le scandale, les propos, les huées, les sifflets, le charivari? Un quidam a recueilli l'enfant illégitime: il le détient, il le cache, il prétend m'empêcher de produire cette preuve de mon déshonneur... J'exige qu'on arrête ce quidam, qu'on le poursuive, qu'on l'emprisonne...»
Il s'arrêta, couvant Denise du regard,—Denise défaillante, écrasée, anéantie...
Le paysan questionna:
—N'est-ce pas là ce dont vous avez envie d'entretenir les magistrats?
La sœur de Philippe ébaucha un geste d'horreur. L'aîné des Arnould poursuivit:
—Si telle était votre intention, il ne faudrait point vous gêner. Vous ne m'embarrasseriez nullement. Il me serait, en effet, aisé de répliquer:
«Que l'enfant réclamé par vous a été inscrit sur les registres de la municipalité et de la paroisse de Valincourt sous cette rubrique: né de père et mère inconnus.
«Que rien n'établit dans l'espèce qu'il vous appartienne plutôt qu'à la première venue et qu'il soit plutôt le fils du ci-devant marquis que le mien,—car je ne crains pas que ce gentilhomme revienne, pour me démentir, de l'endroit où il a émigré à nouveau...
«Qu'enfin, la loi seule a le droit—cette loi que vous invoquez—de revendiquer ces créatures sans famille et sans aveu...»
Voilà, encore une fois, ce que je serais en mesure de faire entendre à la justice... Mais voici ce que je vous dis, à vous,—et ça sera court, clair et précis, et je vous engage à le graver dans votre mémoire:
Le chérubin est en lieu sûr. Je vous défie de deviner le tiroir à secret où j'ai serré ce précieux trésor. Ce tiroir découvert, d'abord il faudrait en trouver la clé. Cette clé, je l'ai et je la garde. Or, je suis un individu qu'on ne crochète pas facilement... Quand vous vous ruineriez la cervelle à chercher; quand vous y emploieriez ce qui vous reste à vivre; quand vous révolutionneriez tous les tribunaux du département, toute la maréchaussée de la province, tous les mouchards de la République, vous n'aboutiriez qu'à un chou blanc!...
Nonobstant, je ne suis pas un Turc, et il me plaît de vous informer que l'innocent est sain, vif et gai,—pour l'instant. Mais c'est un gars si maigriot, si délicat et si pâlot! De la graine de grand seigneur, quoi! Il faut l'entourer de tant de soins, de ménagements et de prévenances! Son existence a tellement l'air de ne tenir qu'à un souffle! Et puis, les enfants, c'est sujet à des maladies si subites! C'est si variable et si casuel! Un jour, ça se porte comme un charme: crac! le lendemain plus personne!
S'il vous advenait, par hasard, de jaser à n'importe qui de ce dont nous venons de causer ce matin; s'il vous advenait de tenter la moindre démarche pour retrouver le petit sans ma permission; s'il vous advenait de tramer quelque complot à mon endroit,—soit seule, soit aidée par votre frère l'officier, soit avec l'assistance de toute autre personne,—je vous répéterais, à mon tour, ces deux mots avec lesquels vous comptiez si bien m'intimider tout à l'heure: «—Prenez garde!...» Votre fils a fait peu de tapage pour entrer dans ce monde... Eh bien! je vous donne ma parole qu'il en ferait encore beaucoup moins pour en sortir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Denise avait compris. Elle retomba sans force, brisée, à demi morte, sur le banc de gazon qui se trouvait derrière elle:
—Monsieur, balbutia-t-elle, que voulez-vous de moi?
VIII DEMANDES EN MARIAGE
Quand il vit sous ses pieds la fille du garde-chasse:
—A la bonne heure! reprit Joseph du ton câlin dont on se sert pour flatter un enfant rétif qui vient de se soumettre enfin, à la bonne heure, chère demoiselle! Vous voilà sage comme une image. Gageons que cette conversation, qui avait commencé comme de chien à loup, va finir entre une paire d'amis...
Denise réitéra sa question:
—Monsieur, que voulez-vous de moi?
—Ce que je veux de vous, mignonne?
Il sourit et se frotta les mains:
—Rien que d'agréable, à coup sûr, pour deux estimables familles: la vôtre et la mienne. Y êtes-vous?... Non, n'est-ce pas?... Eh bien, je veux que vous m'aidiez à faire le bonheur de quatre personnes...
—Le bonheur de quatre personnes?...
—Celui, d'abord, de notre vaillant officier; celui de Florence, ma sœur chérie; le mien, ensuite; et puis, ma foi, aussi le vôtre, par-dessus le marché...
La jeune fille murmura:
—Je ne comprends pas...
—Bon; on va s'expliquer catégoriquement. Il s'assit sans façon auprès de sa victime:
—Votre frère Philippe en tient pour la Benjamine...
La figure de Denise exprima la surprise sans bornes que lui causait cette communication inattendue. L'aubergiste appuya:
—Il en tient pour la petite, j'en suis certain; mais je n'ai pas le loisir de m'emberlificoter dans un écheveau de détails... De son côté, je penche à croire que Florence ne le voit point d'un œil indifférent. Confessez-les si vous voulez. Moi, je leur donne l'absolution... La fille d'un hôtelier à l'aise vaut le fils d'un garde-chasse qui n'avait pas le sou. Pauvreté n'est pas vice. Or, si l'ami Philippe a gagné l'épaulette d'argent, il héritera de quoi en redorer les fils quand nous aurons eu la douleur de perdre la maman Arnould...
—Cependant...
Le masque et la voix de Joseph ne changèrent point sensiblement. Pourtant, un frisson courut dans les veines de son interlocutrice, quand il repartit avec une douceur froide:
—Ah! pas de cependant, de grâce, citoyenne. J'ai horreur des objections. Si votre frère hésite, vous le déciderez. Je prétends que cette affaire soit menée rondement. En revanche, je vous promets de vous faire embrasser le petiot—en bonne santé—dès le lendemain des deux noces.
Denise, dont l'effarement allait croissant, répéta machinalement:
—Des deux noces?...
—Dame! après avoir assuré la félicité de nos deux amoureux, m'est avis qu'il est temps de songer à la nôtre...
La sœur du lieutenant, pour qui cette phrase n'était qu'un vain son, répéta à nouveau:
—La nôtre?...
Le paysan lui tapa sur le genou avec une familiarité amicale:
—Voyons, qu'est-ce que vous penseriez d'une situation qui vous permettrait de garder votre bambin auprès de vous, et de le choyer, de le dorloter, de le manger de caresses à bouche que veux-tu,—sans que personne eût le droit d'y trouver à reprendre et sans que votre frère y vît autre chose que ce qui vous plaira?...
—Mon frère?... Près de moi?... Mon enfant?...
—Oui, votre enfant, qui grandirait ainsi, qui se fortifierait, qui s'élèverait dans votre giron,—amignotté des baisers de votre tendresse et entouré des soins de votre sollicitude...
—Expliquez-vous.
—Et tout cela, je vous le récidive, sans le moindre accroc à votre réputation, sans que Philippe soupçonnât que vous l'avez trompé, sans que le monde cessât jamais de vous estimer, de vous respecter, de vous honorer, comme il vous estime, vous respecte, vous honore présentement; tout cela, ouvertement, franchement, au grand jour; tout cela, non pas seulement pour une semaine, pour un mois, pour une année, mais pour toutes les semaines, pour tous les mois, pour toutes les années que le ciel vous réserve, à vous et à ce mignon garçonnet...
—Seigneur! est-ce possible?...
—Ça l'est, déclara l'aubergiste avec rondeur; mais donnant, donnant, par exemple. Je n'ai pas le moyen de faire des cadeaux. Il s'agit de savoir de quel prix vous paieriez le particulier ingénieux qui vous arrangerait cette situation à la papa...
Il s'interrompit avec un gros rire:
—A la maman serait plus juste, pas vrai, puisque vous êtes la mère?
Denise s'était soulevée, transfigurée par l'espérance:
—Celui-là n'aurait qu'à demander!... Tout ce que je possède ici-bas!... Ma reconnaissance, mon sang, mon âme,—toute ma vie!...
Puis, se laissant retomber par un revirement soudain, et secouant la tête avec découragement:
—Mais non, ce serait trop de bonheur!... Je dois subir la peine de la faute commise... Vous vous abusez, citoyen, ou vous cherchez à m'abuser...
Joseph Arnould lui prit la main, et d'un ton persuasif:
—Ma chère petite, je ne m'abuse que lorsqu'il y a cause majeure, et vous êtes trop en mon pouvoir pour que je cherche à vous abuser. Rien de plus simple et de plus facile que ce que je viens de vous proposer. Suivez plutôt mon raisonnement:
Vous êtes demoiselle,—je suis célibataire,—nous sommes libres et majeurs. Nous nous marions le même jour que Philippe et la Benjamine. Et, sitôt la double cérémonie terminée, j'extrais votre Georges de la retraite où je l'ai provisoirement consigné; c'est un enfant orphelin que nous adoptons et que je fais nôtre; il s'assied à notre foyer, il devient de notre famille, et je l'institue mon légataire universel, au cas où la bénédiction de la sainte Providence ne s'étendrait point sur notre union...
—Moi, votre femme! s'exclama la fille du garde-chasse, en retirant sa main avec une horreur non déguisée.
Joseph demanda doucement:
—Y connaissez-vous quelque obstacle ou vous y sentez-vous quelque répugnance?
Sa voix ne haussa point la note, mais se fit plus aiguë et plus dure:
—Dans cette dernière hypothèse, je vous engagerais charitablement à prendre votre parti en brave et à subir de gaieté de cœur ce que vous ne sauriez empêcher...
Il se toucha le front du doigt:
—Je ne renonce pas aisément à ce qu'une fois j'ai décidé. Or j'ai mis là-dedans que je serais votre mari, et il faudrait briser la cage pour faire s'envoler l'oiseau.
La sœur du lieutenant s'était dressée,—chancelante...
—Mais, songez donc, s'écria-t-elle, songez que je ne m'appartiens plus! Mort ou vivant, je suis toute à Gaston. J'ai été sa maîtresse, disiez-vous tout à l'heure; eh bien, si je n'ai pu être sa femme, ayez pitié et laissez-moi rester sa veuve!...
L'aîné des Arnould brossait maintenant avec la manche de son habit les longs poils de son chapeau évasé en tromblon:
—Bah! fit-il, il y a des veuves qui se remarient. Vous n'en amènerez point la mode.
Denise sanglota:
—C'est atroce!... Monsieur, oh! monsieur, vous n'avez pas mesuré ma torture! Je ne pourrai jamais vous aimer: j'en aime un autre, un mort! Je ne vous aime pas!...
—Moi, je vous aime, articula Joseph lentement.
—Vous!...
Elle le regarda sans le croire.
Pas une ligne n'avait bougé du masque du paysan. Mais ce masque se glaçait d'une telle couche de résolution que la jeune femme comprit qu'autant vaudrait prier un de ces mascarons de pierre ou de marbre sculptés au fronton de certains monuments.
Notre homme s'était dégagé de l'étreinte suppliante de la malheureuse. Il tira sa montre, la consulta et reprit:
—Voici que nous marchons sur midi. La famille et la soupe m'attendent à la maison. Je vais avoir le déplaisir de vous tirer ma révérence... Je vous accorde huit jours pour décider votre frère Philippe à demander la main de la Benjamine et pour vous décider à accepter la mienne... Si tout finit comme je prétends, votre repos est établi solidement et à jamais. Vous serez heureuse, considérée, tranquille, et votre fils partagera votre avenir de fortune et de bonheur. Si, au contraire, vous ne vous résignez point à agréer mes offres; si vous refusez d'agir dans le sens indiqué, ou si vous commettez quelque inconséquence, n'accusez que vous-même de ce qui vous atteindra. Adam et Eve furent chassés du Paradis pour une pomme. Songez au galopin. Nous sommes tous mortels. Sur ce, je vous souhaite le bonjour...
Denise demeurait affaissée sur le banc. Elle ne pouvait plus penser. Elle ne pouvait plus pleurer...
Son Georges idolâtré existait!...
Oui, mais la chère créature était au pouvoir de ce misérable...
Et sa pauvre mère ne trouvait dans son cerveau endolori aucun moyen pour l'arracher au sort, aux bras qui le menaçaient!...
Nous savons, nous, que l'aubergiste avait menti effrontément. Nous savons qu'il ignorait de la façon la plus absolue ce qu'était devenu l'enfant que nous avons rencontré au Coq-en-Pâte la nuit du double assassinat, en compagnie du colporteur Anthime Jovard. Nous savons que tous les efforts des gens de l'hôtellerie sanglante pour découvrir la trace de cet enfant étaient restés complètement infructueux.
Mais la fille de l'ancien houzard ne savait rien de tout cela, elle! Et le fils aîné d'Agnès Chassard, expert en l'art du mal et de la feinte, avait greffé sur cette ignorance de la jeune femme l'habile comédie qu'il venait de jouer:
—Marions-nous d'abord, s'était-il dit dans ses infernales rubriques. Nous aviserons ensuite...
L'idée de ce mariage n'épouvantait pas moins la sœur du lieutenant que la mort suspendue sur la tête de son Georges. Car l'homme lui était instinctivement odieux.
Il y avait autour de cet immense désespoir un silence que traversaient seuls les battements d'ailes et les pépiements des oiseaux. La journée s'avançait. Le soleil allait baissant. Une voiture roulait, au lointain, sur la route...
Ce roulement s'enfla peu à peu, comme si cette voiture se rapprochait du parc; puis il s'éteignit brusquement, comme si elle venait de s'arrêter. Denise l'entendit à peine. Elle ne prêtait, du reste, aucune attention aux différents bruits que le soir ramenait, en tombant, autour d'elle.
Soudain, une voix s'éleva par devers le pavillon du garde...
Cette voix était celle de la Gervaise, en quête. La petite servante criait:
—Où donc êtes-vous, demoiselle?
Presque aussitôt, la fillette apparut sous les arbres, et, apercevant sa maîtresse, courut vers elle tout d'une traite:
—Moi qui vous cherche depuis ce matin! Sainte Vierge! S'il y a de la raison à demeurer ainsi toute la journée sur un banc, en sa société à soi toute seule,—sans une personne avec qui tenir un brin de conversation!
Puis considérant la jeune femme, et joignant les deux mains avec compassion:
—Sans bouger, sans manger, sans parler!... Quelle lubie!... C'est ça qui ne me surprend pas, que vous ayez l'air si malade!...
—Vous êtes allée à Vittel? demanda Denise faiblement.
—Oui, citoyenne, et j'y ai vu la citoyenne Florence Arnould, qui ne se porte point plus mal, qui vous envoie ses compliments et qui viendra demain aux Armoises...
Ensuite, passant sans transition du Coq-en-Pâte au pavillon:
—Votre frère, le lieutenant Philippe, est de retour à la maison. Il vous attend, il vous désire, il vous réclame...
—C'est bien, ma fille, je vous suis.
La jeune femme se mit debout avec effort et prit péniblement le chemin du logis.
La Gervaise, qui sautillait à ses côtés, donnait un libre cours à sa démangeaison de parler:
—Il est certain que le citoyen officier doit avoir fièrement besoin de vous... Et de moi itou, ne lui déplaise... Avec ce qu'il nous a ramené tout à l'heure, dans son carrosse...
Elle regarda Denise, à la dérobée, pour juger de l'effet produit, et appuya:
—Ce carrosse à deux chevaux—fermé comme une armoire—contre la roue duquel trottait le brigadier Jolibois. C'est moi que l'on a rembarrée quand j'ai essayé d'approcher... N'empêche que j'ai vu tout de même...
Et tirant sa maîtresse par la robe:
—C'est pour lui, n'est-ce pas, demoiselle, que le lieutenant m'a ordonné de dresser un lit dans votre chambre?...
—Pour lui?
—Pour ce gentil marmot qu'ils ont descendu de la voiture...
—Un marmot?
—A croquer tout cru, avec ses jolis cheveux dorés qui frisottent tout autour de sa petite figure blanche comme ma guimpe des dimanches et que je jurerais plus douce qu'un satin. Et si menu, si chétif, si miévrot, si fragile! Vous auriez cru qu'ils avaient peur de le casser en le touchant, tellement ils ont pris de précautions pour le déposer dans le grand fauteuil du défunt citoyen Hattier, votre père!
L'intelligence de Denise flottait dans un milieu obscur. Les dernières paroles de Gervaise y ressuscitèrent la pensée, comme une secousse imprimée à un vase agite et fait remonter les objets submergés. Elle s'arrêta pour questionner:
—Un enfant?... Vous dites que mon frère a ramené un enfant?...
—Vous n'étiez donc pas prévenue? Ah! bien, en voilà une farce!... Un vrai bijou de dix ou onze ans, qui vous dévisage avec quelque chose de si braque qu'on s'imaginerait volontiers qu'il a reçu un coup de marteau...
—Un enfant qui semble souffrir?...
—Sûrement qu'il n'a pas la mine à la gaieté... Un convalescent, quoi!... Comme si la maison était un hôpital!
On arrivait au pavillon.
Devant celui-ci stationnait une de ces antiques berlines, poudreuses, massives, haut montées sur ressorts, closes de glaces étroites et de rideaux de serge, comme l'on en emploie encore pour les mariages et les baptêmes dans les chefs-lieux de canton des provinces les plus éloignées de Paris, et comme, dans le rayon de ce dernier, l'on n'en rencontre plus que par les avenues désertes de Versailles et sur le pavé pointu des rues de Saint-Germain.
Sur le siège de ce véhicule, un solide luron était assis, qu'en dépit de son chapeau rond recouvert d'une toile cirée, de sa blouse de cotonnade bleue et de ses houzeaux de postillon, on reconnaissait, à ses cheveux taillés en brosse, à sa moustache militaire, à sa figure énergique, pour l'un de ces troupiers que l'on peut baptiser de ce surnom de dur-à-cuire fourni par la cuisine du bivouac, où il s'est plus d'une fois trouvé des haricots réfractaires.
Ce cocher,—un soldat travesti, sans nul doute,—s'occupait, pour l'instant, à retourner ses chevaux, afin de leur faire reprendre la route par laquelle ils étaient venus. Le brigadier Jolibois, planté sur son poulet d'Inde, se disposait à l'accompagner. Tous deux prenaient congé de Philippe Hattier, debout au seuil du pavillon.
—Ainsi, disait notre officier, vous êtes certains, mes camarades, que nous n'avons pas trop éveillé l'attention dans les diverses localités que nous avons été obligés de traverser?
—Aucune espèce d'attention indiscrète, offensive ou rédhibitoire,—toutes les populations rurales, agricoles et cultivatrices vaquant au diable, dans les champs, à leurs occupations rustiques, respectives et particulières, si j'ose m'exprimer ainsi.
—Personne n'a éventé le déguisement de notre conducteur?
—Chopin?... Ah bien, oui!... Voilà deux jours qu'il a débarqué du train des équipages à la brigade, et il n'a pas encore fait de service, approximativement parlant.
—A merveille: vous rendrez compte au citoyen Bernécourt des résultats de notre voyage et vous l'informerez que sitôt qu'il se produira du nouveau, je l'en instruirai sans retard.
—Oui, mon lieutenant.
—Vous aurez soin de tourner Vittel, comme nous l'avons fait tout à l'heure.
—Oui, mon lieutenant.
—Enfin, à quiconque vous questionnerait,—à quiconque, vous entendez,—sur le contenu de la voiture que vous étiez chargé d'escorter, vous répondrez que cette voiture reconduisait à son domicile un pauvre fou dont la famille a tenu à cacher le nom. C'est ce qui a été convenu avec le directeur du jury d'accusation. Vous m'avez compris?
—Oui, mon lieutenant.
—Rompez, alors, et motus! Vos galons de maréchal-des-logis sont au bout de votre silence. Je vous les attacherai moi-même sur la manche le lendemain du jour où vous m'aurez aidé à arrêter ceux que nous cherchons.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En ce moment, Denise et Gervaise rentraient au logis par la porte latérale qui ouvrait du poêle dans le parc.
Au milieu de cette pièce, dans le vaste fauteuil de canne et de tapisserie affecté jadis à l'usage du vieux garde Marc-Michel, un enfant se tenait, pâle, immobile, ses deux mains exsangues appuyées sur le bras du siège, et plus semblable, dans sa contemplation muette, à quelque figure de cire qu'à une créature vivante.
C'était un garçon d'une dizaine d'années, maigre, d'aspect souffreteux, vraiment beau, avec ses traits réguliers, son nez fin, sa bouche sérieuse, son teint mat et sa chevelure blonde, crespelée autour d'un front large, correct de dessin, mais hélas! déjà sillonné de rides visibles et précoces.
Le malheur et la maladie avaient touché de leurs ailes noires ce jeune front au-dessous duquel deux grands yeux rêveurs étincelaient dans un cercle de bistre, et l'avaient fait pencher sur une poitrine étroite que soulevait une respiration courte, sifflante et saccadée.
Une poésie étrange, un charme puissant, ce je ne sais quoi d'attirant que donne la douleur physique et morale, se dégageait de ce pauvre être dont le regard nageait triste, tranquille et doux, quand il ne s'allumait point d'une sorte d'égarement ou quand il ne se chargeait point d'une expression de folle terreur.
Cet enfant était revêtu de l'uniforme sombre des petits orphelins.
IX L'ENFANT
A sa vue, un choc soudain se produisit au dedans de la sœur du lieutenant. Son cœur vibra, palpita, s'élança vers ce petit être inconnu. Elle songea que son enfant, à elle, aux mains de celui qui le retenait, devait avoir cette pâleur étrange, cet accablement morne, cette apparence de faiblesse et de souffrance,—cet enfant que Joseph Arnould lui avait montré «si pâlot si miévrot et si faiblot,» n'ayant que le souffle d'un souffle.
Puis, de cette comparaison, de cette assimilation, cette idée surgit subitement dans son pauvre cerveau ébranlé qui ne pensait plus que comme on rêve:—Si ce n'était pas seulement là une ressemblance!...
Si c'était son fils qu'elle avait devant les yeux!...
Si un miracle avait enlevé l'innocent au misérable qui le gardait captif loin de sa mère!...
Quelque chose d'inconcevable et d'irrésistible persuadait celle-ci que ce miracle s'était accompli...
Comment, quand et par qui? Elle n'aurait su le dire. Mais ce cri montait de sa poitrine à ses lèvres:
—Mon Georges! C'est mon Georges! Je le reconnais! Vous qui me le rendez, soyez béni, Seigneur!...
La voix de Philippe arrêta à la fois et ce cri prêt à s'échapper et l'élan de tendresse insensée qui poussait la jeune femme vers l'enfant.
—Ma Denise, prononça gravement le lieutenant, voici l'hôte dont je t'ai annoncé la venue. Voici le cher et précieux malade à qui tes soins rendront, j'espère, et la raison et la santé. Voici le malheureux orphelin à qui je te demande en grâce de tenir lieu de la famille qu'il a perdue...
La fille du garde-chasse refoula en elle-même le sentiment qui l'entraînait, et, s'efforçant de maîtriser son émotion:
—Cet orphelin, Philippe, quel est-il, je vous en prie? D'où vient-il et pourquoi se trouve-t-il ici?
—C'est ce que je t'expliquerai dans cinq minutes, ma sœurette. Car la consigne est levée, Dieu merci! Le citoyen Bernécourt m'a délié la langue, ce matin.
Ensuite, se tournant vers Gervaise, dont la prunelle écarquillée et l'oreille tendue recueillaient avidement ce qui se passait autour d'elle, l'officier intima d'un ton de bonne humeur:
—Avancez à l'ordre, vous, ma mie! Fixe! attention! et tâchez d'inculquer le mot d'ordre dans votre tête de linotte!...
La servante s'approcha.
—J'ai le plus grand intérêt, poursuivit Philippe, à ce que tout le monde ignore que cet enfant,—au service duquel vous allez être attachée désormais,—est le fils d'un de mes anciens compagnons d'armes...
—De votre régiment?...
—De mon régiment.
—Tué à la guerre peut-être?...
—Tué à la guerre, précisément... Maintenant écoutez, ma fille: Vous allez prendre ce petit homme, qui ne pèse pas lourd, hélas! et que j'ai tiré, ce matin, de l'hospice des orphelins d'Epinal pour achever de le rétablir—par l'air salubre de la campagne—d'une longue, cruelle et bizarre maladie... Vous le porterez là-haut, dans la chambre de votre maîtresse; vous le coucherez dans le lit que vous avez préparé, et vous veillerez à son chevet jusqu'à ce que ma sœur vienne vous remplacer. S'il paraît agité, vous nous avertirez tout de suite. Comportez-vous convenablement avec lui: le malheureux ne vous fatiguera point de ses exigences. Il est muet...
—Muet! s'exclama la servante.
—Muet! répéta la jeune femme.
—Si ce n'était que cela encore!...
Philippe toucha du doigt son front avec un geste tellement significatif, que Gervaise s'écria en joignant les mains:
—Muet et idiot? Pauvre chou! Foi d'honnête fille, je m'y intéresse et vous pouvez compter sur moi pour le dodiner comme il faut.
—Muet et idiot! redit Denise, frappée au cœur.
Elle ajouta, si bas qu'aucune des personnes présentes ne put l'entendre:
—Ce n'est pas mon Georges!
L'enfant,—probablement fatigué du voyage,—s'était assoupi dans le grand fauteuil. Philippe fit signe à la servante de l'enlever entre ses bras et de l'emporter au premier étage.
Puis, lorsque la Gervaise et son fardeau eurent disparu dans l'escalier, il vint s'asseoir près de sa sœur, et baissant le ton d'une octave:
—J'ai dit à cette fille ce qui me convenait et ce que je voulais qu'elle répétât au dehors. Mais tu vas tout apprendre, toi, ma brave Denise. Aussi bien, nous avons besoin que tu nous aides...
Et, d'abord, cet enfant, qui n'est pas celui d'un de mes ex-camarades,—cet enfant, dont la justice n'a pas encore pu parvenir à découvrir le nom, le pays, la famille,—cet enfant n'est point muet... absolument du moins...
Avec les gens, il se renferme dans un silence complet, persistant et obstiné, dont rien au monde ne saurait le forcer à se départir...
Mais il parle, il parle dans les accès de fièvre ou de folie qui succèdent à la torpeur dans laquelle tu l'as vu plongé, qui brûlent son sang, tourmentent son sommeil et travaillent sa cervelle impressionnée jadis par quelque spectacle terrible...
C'est en épiant son délire, c'est en recueillant, en rassemblant les lambeaux de phrases incohérentes qu'il laisse échapper au cours de ces heures agitées par mille visions sinistres, que nous avons abouti, M. de Bernécourt et moi, à nous convaincre de ceci: que le malheureux s'est trouvé mêlé à une épouvantable catastrophe...
Cette catastrophe, tout dénonce qu'il a failli en devenir la victime...
C'était la nuit... Une femme le sauva... Cette nuit-là, deux hommes durent être assassinés...
Où? quand? dans quelles circonstances?...
Il semble l'ignorer ou l'avoir oublié,—tant la terreur qui s'abattit sur lui en ce moment paraît avoir troublé, paralysé ses sens!... Mais à Vittel certainement, ou dans les environs; car c'est de Vittel qu'il nous a été amené... Et, certainement encore, la nuit qui précéda son arrivée à Epinal...
Mais c'est ce qu'il nous dira plus tard, lorsque le temps, le calme, une sollicitude de tous les instants auront rendu la vie à son intelligence et les forces à son corps...
Les médecins qui l'ont assisté attendent les meilleurs résultats de sa jeunesse pleine de ressources et d'un repos réparateur, dont l'action s'activera de l'air et de la vue des champs, au milieu desquels tout nous fait supposer que s'est écoulée son enfance. Moi, ma Denise, j'attends tout de ton bon, de ton vaillant cœur...
Veux-tu servir de mère à l'orphelin? Veux-tu ramener la lumière dans cette intelligence dont le trouble assure l'impunité aux bandits qui ont frappé Gaston?...
—Les bandits qui ont frappé Gaston! s'écria Denise, qui se leva droit sur ses pieds à cette révélation inopinée.
Philippe poursuivit avec énergie:
—Ou je me trompe fort, ou ce sont les mêmes que ceux aux coups desquels une intervention étrangère a seule soustrait cet innocent...
—Vous croiriez?...
—J'en suis sûr; tout l'indique—et voilà pourquoi je t'adjure de te consacrer tout entière à la tâche de faire renaître chez ce pauvre être la lucidité et le souvenir qui vengeront ceux qui sont morts. Cet enfant, c'est l'instrument de la justice, que celle-ci te confie pour que tu le lui rendes capable de la servir. C'est la manifestation de la vérité. C'est le châtiment des coupables...
—J'agirai comme vous le désirez, mon frère, prononça Denise lentement.
Le lieutenant l'embrassa avec effusion:
—Merci, sœurette. J'avais répondu de toi au citoyen de Bernécourt. A l'œuvre donc! Dieu nous protège, et j'ai le ferme espoir que nous réussirons. Par exemple, il faut que nous jouions serré. Le crime manqué peut être tenté de nouveau, et la première précaution dont nous devions couvrir notre hôte, c'est un secret absolu et une sévère retraite...
Puis, s'interrompant:
—Ah çà! à propos de notre hôte, je m'aperçois que je ne t'ai pas encore communiqué un tas de choses qu'il est nécessaire que tu saches pour le succès de notre entreprise. Ainsi...
—Attendez! fit la jeune fille vivement.
Son geste impérieux défendait toute réplique.
Les pistolets de l'officier étaient déposés sur un meuble. Denise en prit un, l'arma, ouvrit la porte du poêle qui conduisait dans le parc et se glissa dehors.
La nuit était tombée. La lune neigeait sur les massifs, blêmissant le tronc des arbres qui baignaient dans les hautes herbes et les broussailles, éclairant les allées, argentant les clairières, secouant des poignées de paillettes à la surface des eaux dormantes, et faisant, par ses jeux de lumière, paraître plus sombre et plus épaisse l'ombre des fourrés, des lointains, et celle que projetait le pavillon sur la zone de terrain le long de laquelle nous avons vu naguère évoluer Joseph Arnould.
Ce fut sur ce point, surtout, que se portèrent les investigations de la sœur de Philippe. Elle sonda de l'œil et de la main l'épais manteau de lierre qui renflait autour du bâtiment et ne rentra qu'après s'être convaincue que personne n'était caché à l'intérieur.
—Qu'est-ce donc? interrogea le lieutenant, et pourquoi ces précautions?...
—Parce que, la dernière nuit que nous avons passée à nous entretenir...
—Eh bien?...
—Il m'avait semblé que quelqu'un marchait sous la croisée, dans le parc...
—Quelque chevreuil bondissant sur les pelouses ou quelque maraudeur de bois mort ou de gibier mettant à profit l'absence de toute espèce de garde et de surveillant dans les propriétés de nos nouveaux seigneurs.
Et le brave gendarme souligna en riant:
—Nos nouveaux seigneurs, les marquis du Coq-en-Pâte...
Denise étouffa un soupir. Puis, elle fut s'assurer si les fenêtres de la chambre étaient hermétiquement fermées. Puis encore, revenant à son frère:
—Maintenant, vous pouvez parler, Philippe; je vous écoute.
X L'ABBÉ BROSSARD ET LE CITOYEN DE BERNÉCOURT
Substituons-nous à l'ami Hattier pour raconter—succinctement—ce que ce sympathique personnage est en train de narrer par le menu à sa sœur, et complétons son récit de nombre de détails que l'excellent garçon ne peut connaître et dont il est indispensable que nous informions le lecteur.
Retournons donc en arrière et reportons-nous à la matinée qui suivit la nuit dont le voile prêta son aide aux sanglants agissements des hôtes du Coq-en-Pâte et à l'œuvre de salut en partie accomplie par la vaillante Benjamine.
Il était huit heures environ. Le soleil, éveillé depuis quatre heures, avait effacé toutes les traces de l'orage et «criblait de sagettes d'or» la campagne animée par maint groupe de travailleurs. Ici, les moissons encore sur pied tranchaient—blondes—sur le vert vif des grandes prairies. Là, le parfum des foins récemment fauchés se mêlait à la sauvage senteur des bois qui fermaient l'horizon.
Un cabriolet léger, attelé d'un cheval de réforme, mais au trot sec, allongé, persistant, sortait de Vittel, courait sur la route de Mirecourt jusqu'à l'endroit—près de Velotte—où cette dernière s'amorce à celle d'Epinal, puis, tournant à droite, s'engageait dans la direction du chef-lieu, en traversant Dompaire, Darnieulles et les Forges.
Le cheval allait allègrement par les vallons et les collines.
Sur la banquette du véhicule, dont la capote était à moitié rabattue, s'asseyait un ecclésiastique de solide encolure et de physionomie vénérable, que les paysans qu'il rencontrait, vaquant à leurs occupations dans les villages où il passait, ou courbés sur la besogne ordinaire, dans les cultures, aux bords du chemin, saluaient d'un coup de chapeau respectueux et de cette question déguisée:
—Serviteur, monsieur le curé. Hé, hé! si tôt dehors ce matin! Nous avons donc besoin quèque part?
Ce à quoi le bon abbé Brossard, desservant de Vittel, répondait amicalement:
—Bonjour, mes chers enfants, bonjour. Le grand vicaire de l'évêché m'attend à goûter chez mon confrère d'Epinal...
—Bon voyage et bon appétit, monsieur le curé.
—Merci, mes enfants, et vous de même. Hop là! hop là! hé! Muscadin!...
Et l'animal filait!...
Et la figure du digne prêtre, tout à l'heure si claire et si riante, devenait sérieuse et pensive, comme si la solution de quelque grave problème embarrassait à la fois son intellect et sa conscience...
Et quand il était sûr de ne pas être épié, aux revers de la route, par quelque ouvrier abandonnant sa houe, par quelque vigneron redressant son dos voûté, ou par quelque gardeuse de chèvres, d'oies, de vaches ou de moutons grimpant dans un saule pour mieux dévisager les rares voyageurs, alors il se retournait à demi, sans cesser de tenir les rênes à Muscadin, pour considérer avec une anxieuse pitié un corps étendu derrière lui, sous la capote de la voiture, et qu'il masquait entièrement à la curiosité des passants.
Ce corps était recouvert d'un manteau, que, par moments, l'ecclésiastique soulevait avec précaution. Et l'on apercevait—inerte sur un coussin—un garçonnet, blême et hagard, dont le visage empreint, à l'état normal, d'une mélancolique douceur, revêtait, pour l'instant, l'expression de l'un de ces épeurements intenses qui vont jusqu'à l'abêtissement.
Il ne dormait point. Non certes. Car ses prunelles roulaient de ci de là, farouches, sous ses paupières relevées, et ses membres grêles se tordaient, secoués par une série intermittente de soubresauts. Cependant, aux paroles affectueuses du prêtre, qui s'efforçait de le rassurer, de le consoler, et qui l'exhortait au courage, à la patience, à la résignation, il opposait une insensibilité morne, un mutisme opiniâtre, un anéantissement stupide, ou ne répliquait que par des plaintes faibles, vagues, sourdes et inarticulées.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A Dompaire, l'abbé Brossard fit donner le picotin à son cheval et mangea lui-même un morceau sans se déranger de sa place.
Ensuite, il repartit en hâte.
Bientôt, du plateau de Chantereine, il vit émerger sous les pieds de Muscadin la grosse tour carrée et la petite tour ronde de l'église d'Epinal, autour desquelles les toits de la ville s'accroupissaient dans le bas-fond, et, par delà celui-ci, en face, se dresser, comme des pains de sucre dentelés de sapins, les collines du Château, de la Justice et de Lanfromont.
Le cabriolet dégringola, en dansant, le faubourg de Mirecourt. Il franchit le pont dit des Quatre-Nations et enfila la rue Léopoldbourg.
Trois heures clochaient au Boudiou,—boudiou est un mot du patois vosgien qui signifie menteur, et l'on a ainsi baptisé l'une des plus anciennes horloges d'Epinal, à cause des irrégularités de sa sonnerie,—comme il roulait sur le pont de bois, à cette époque seul trait d'union entre la Grande et la Petite-Ville.
Il traversa la place des Arcades, où l'arbre de la Liberté—qu'on ne devait abattre qu'en 1814,—était planté vis-à-vis de la vieille fontaine écussonnée aux armes de la ville, une tour d'argent sur champ d'azur,—infléchit légèrement à gauche, laissa les halles de côté et s'arrêta, derrière la paroisse, sur une autre petite place, contre le perron du bâtiment où l'on venait d'installer la prison, la cour d'assises et les différents services du parquet.
Au bruit insolite du cabriolet stoppant devant «le tribunal,» les deux huissiers, qui sommeillaient sur un banc dans le vestibule, se présentèrent sur le perron en se détirant et en bâillant à se décrocher la mâchoire.
—Mes amis, dit l'abbé Brossard, veuillez tenir mon cheval en bride et veiller à ce que personne n'approche de ma voiture.—M. de Bernécourt donne toujours audience jusqu'à quatre heures, n'est-ce pas?—C'est bien; je me rends près de lui, et lorsque je vous ferai signe en frappant à la vitre de son cabinet, vous prendrez avec précaution et vous transporterez dans ce cabinet l'enfant malade qui est là sous la capote, enveloppé de mon manteau....
—Mais, objecta l'un des huissiers du ton rogue d'un fonctionnaire que l'on dérange, le citoyen directeur du jury d'accusation est occupé, en ce moment, avec le nouveau commandant de la gendarmerie,—et nous ne savons s'il pourra....
—Il faudrait préalablement que l'on annonçât M. l'abbé, appuya l'autre en toisant le voyageur.
Le prêtre supporta cette œillade sans broncher:
—Ne prenez pas cette peine. Je m'annoncerai tout seul. M. de Bernécourt m'a déjà fait plusieurs fois l'honneur de me recevoir.
Il sauta lestement en bas du véhicule et gravit le perron d'une façon encore fort alerte pour son âge; puis, avant de disparaître dans le vestibule:
—Ne laissez approcher personne... Je vous renouvelle cette recommandation formelle... Votre maître vous l'adresserait comme moi...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le cabinet du directeur du jury d'accusation et les divers services qui en dépendaient absorbaient alors le local où sont aménagés actuellement les bureaux des différents greffes, au rez-de-chaussée, en face de l'escalier qui conduit à la cour d'assises.
Ainsi que l'avait annoncé l'huissier, M. de Bernécourt se trouvait, pour l'instant, en conférence avec le lieutenant Philippe Hattier. Notre officier, arrivé la veille à Epinal, de Charmes, où il avait quitté le marquis des Armoises, procédait aux visites d'usage aux autorités du pays.
Ancien collègue au bailliage de Mirecourt, puis secrétaire particulier, à l'intendance générale de Lorraine, de François de Neufchâteau, son compatriote,—Bernécourt est un bourg sur les confins de la Meuse, dont le fief appartenait autrefois à ses ancêtres,—le directeur du jury d'accusation avait été rallié à l'ordre de choses existant par l'éminent homme d'Etat, devenu plus tard ministre de l'intérieur. Plus tard encore, François de Neufchâteau l'avait énergiquement appuyé près du Premier Consul, lors du remaniement en province des fonctionnaires des ordres administratif et judiciaire. Bonaparte se connaissait en gens de mérite et d'action. Aussi s'était-il empressé de placer M. de Bernécourt à la tête de la magistrature militante des Vosges.
Ce dernier était un personnage d'une cinquantaine d'années, d'une coupe de visage aquiline, l'œil sagace, la bouche fine, le front développé, portant la poudre, le costume noir et les dentelles comme les portait la noblesse de robe avant la Révolution, et chez lequel la sévérité de l'abord s'adoucissait par l'aisance et la courtoisie, qui sont comme la seconde nature de l'homme du monde.
Il avait accueilli Philippe Hattier avec une cordiale déférence,—la déférence que commandait l'un des plus héroïques soldats de ces armées qui avaient suivi le futur César à la victoire, et dès le début de l'entretien:
—Les notes les plus flatteuses vous ont précédé ici, mon cher lieutenant, et je suis heureux de saluer en vous un collaborateur dont l'activité, le dévouement et le courage ne peuvent manquer d'amener les meilleurs résultats...
—Le citoyen directeur me comble...
—Le cas que vos chefs font de vous me suffit, en attendant que vous m'ayez donné l'occasion de vous apprécier... Puissiez-vous réussir mieux et plus vite que nous dans la tâche dont je n'ignore point que vous ont spécialement chargé le Premier Consul et le général Savary: celle de découvrir les mystérieux auteurs des nombreux attentats qui, depuis si longtemps, épouvantent ce pays! Nul ne se réjouirait plus que moi d'y coopérer avec vous. Mais je le souhaite sans l'espérer...
D'ordinaire, quand une série de crimes de cette nature se perpétue sur une si minuscule parcelle de terrain,—où tout le monde se fréquente, se connaît, se sait par cœur, pour ainsi dire,—à défaut de certitudes, de preuves, la vigilance, l'obstination de la justice, de la police, finissent par obtenir des soupçons, des indices...
Ici, ni soupçons, ni indices...
Les coupables n'ont pas laissé derrière eux un fétu compromettant...
A Vittel, l'opinion publique, si généralement prompte à accuser les gens, n'incrimine personne au monde. Aucun voisin ne suspecte son voisin. Cette voix du peuple se tait, qui est parfois la voix de Dieu! Le citoyen Thouvenel, le juge de paix, un homme perspicace et un honnête homme...
—Je le connais, citoyen directeur. Vittel est mon pays. Je suis né aux Armoises.
—Le citoyen Thouvenel me répond de ses administrés. De son côté, le citoyen Pommier, mon confrère de Mirecourt, me garantit les habitants des communes environnantes. Ces deux fonctionnaires sérieux, devant les convictions desquels je suis obligé de m'incliner, ont minutieusement étudié les lieux et les individus soumis à leur juridiction: les lieux gardent le secret qu'on leur a confié, et les individus mènent une vie si limpide, si unie, si exemplaire, qu'on se demande, en vérité, si l'Arcadie n'a pas émigré des rives de la Grèce idéale, pour venir s'encastrer dans ce coin de la Lorraine!...
—L'Arcadie?... C'est possible... Je ne connais point ce département...
Et le brave gendarme chiffonnait sa moustache, peu ferré qu'il était sur la géographie ancienne!...
Le magistrat continua:
—Eh bien, en dépit des affirmations des citoyens Thouvenel et Pommier, en dépit des rapports de mes autres agents, en dépit de l'évidence, je persiste à penser que les misérables dont il s'agit ne sont point étrangers au canton, ou tout au moins à la province...
—C'est l'avis du général Savary; c'est aussi celui du Premier Consul...
M. de Bernécourt fut intérieurement flatté de se trouver en communauté d'idées avec deux des principaux personnages de l'Etat. Il poursuivit avec chaleur:
—Nous sommes en face d'un petit groupe de malfaiteurs résidant, depuis nombre d'années, dans l'endroit où ils fonctionnent, ne s'en écartant point, employant les mêmes procédés, procédés et endroit toujours restés dans l'ombre. Parfois ces malfaiteurs chôment... Alors, la contrée respire... C'est ainsi que, depuis près d'un an, nous n'avons eu aucune disparition à constater... Nos criminels se sont-ils amendés? Leur bras s'est-il lassé de frapper? Ou bien, enrichis par leurs précédentes et copieuses rapines, ont-ils renoncé à leur sanglante industrie?... C'est ce que j'inclinerais à croire...
—Et vous vous tromperiez, citoyen directeur, prononça une voix grave.
M. de Bernécourt se retourna vivement:
—Quoi! c'est vous, monsieur l'abbé! s'exclama-t-il avec surprise en apercevant le desservant de Vittel sur le seuil de la porte que, tout entier à son discours, il n'avait pas entendu ouvrir.
L'ecclésiastique s'avança dans le cabinet:
—Excusez-moi de me présenter ainsi ex abrupto; mais le motif qui m'amène...
—Quel que soit le motif qui vous amène, vous n'en êtes pas moins le bienvenu.
Puis, désignant le prêtre et l'officier l'un à l'autre, le directeur du jury d'accusation ajouta:
—Le citoyen Brossard, curé de Vittel, chez lequel j'ai reçu la plus cordiale hospitalité, lors de mes différentes visites dans cette localité... Le citoyen Hattier, notre nouveau lieutenant de gendarmerie à la résidence de Mirecourt...
L'ecclésiastique tendit la main au frère de Denise:
—Le citoyen Hattier est un de mes enfants, dit-il.
—Parbleu! monsieur l'abbé, repartit Philippe joyeusement, c'est vous qui m'avez fait faire ma première communion.
Les deux hommes échangèrent une chaleureuse étreinte.
—Le brave fils d'un brave père, appuya le desservant, et je ne suis pas fâché de le rencontrer ici, eu égard à la communication importante qui est le but de mon voyage...
—C'est vrai, reprit M. de Bernécourt, que nous disiez-vous en entrant?... Que je me trompais...
—En espérant que certains scélérats avaient interrompu leur sinistre besogne hélas! oui, monsieur le directeur...
—Comment?... Que signifie?...
—Un crime a dû être commis, cette nuit, à Vittel!...
—Un crime?... Cette nuit?... A Vittel?
—Ce n'est malheureusement que trop probable...
—Et qui peut vous faire supposer?...
Le bon curé s'assit et exposa ce qui suit:
Il avait veillé tard, la nuit précédente, pour préparer une homélie dont il comptait régaler ses ouailles l'un des dimanches prochains. L'orage, qui avait éclaté au début de la soirée, s'était apaisé peu à peu. Il était approchant deux heures du matin. L'ecclésiastique allait se coucher. Soudain, un violent coup de sonnette avait retenti à la porte du presbytère...
Persuadé qu'un de ses paroissiens venait réclamer les sacrements pour un malade en danger de mort, le desservant s'était empressé de descendre et d'ouvrir...
Sur les degrés du perron, un enfant gémissait...
Et dans l'ombre, une forme blanche,—une femme s'enfuyait,—disparaissait au tournant d'une ruelle...
L'abbé prit l'enfant, le monta dans sa chambre, et le déposa sur son lit. Le pauvre petit était en proie à une horrible crise nerveuse, pendant laquelle jaillissaient de ses lèvres des exclamations et des lambeaux de phrases qui témoignaient de la plus profonde terreur...
Il avait échappé à un péril immense, dans une maison où il était question de tuer deux hommes...
C'était du moins ce qu'en le soignant et en s'ingéniant à le calmer, l'ecclésiastique avait cru comprendre dans ses divagations confuses...
Puis, le malheureux garçonnet s'était endormi du sommeil de la prostration. Et l'abbé s'était demandé s'il garderait chez lui l'hôte qui lui arrivait d'une si étrange façon. Il s'était demandé s'il informerait simplement les autorités locales,—le maire, le juge de paix et le citoyen Pommier. Mais, dans ce cas, Vittel et tous les environs seraient instantanément en émoi. Les coupables, prévenus, fuiraient ou prendraient leurs sûretés. Qui sait? peut-être tenteraient-ils d'achever ce qu'ils avaient commencé, et de supprimer par un nouveau crime l'innocent qui pouvait mettre la justice sur leurs traces?
Sous l'empire de cette idée, et après y avoir sûrement réfléchi, le digne prêtre s'était décidé à n'ébruiter en rien l'événement bizarre, et à en saisir directement le parquet d'Epinal, qui aviserait à faire la lumière alentour et qui saurait prendre les mesures nécessaires pour protéger celui dont les renseignements seraient si précieux à son action.
En conséquence, avertissant sa vieille servante qu'une affaire pressante l'appelait au chef-lieu, et l'envoyant en commission, avant qu'elle entrât dans sa chambre, il avait attelé lui-même son cheval au cabriolet et avait transporté dedans le garçonnet, qu'une fièvre intense ne cessait de tourmenter et qui, pendant la route, avait obstinément refusé de répondre à ses questions...
—Et cet enfant? interrogèrent l'officier et le magistrat.
—Il est ici. Je vous l'amène. Vous allez le voir.
L'abbé s'en fut à la fenêtre et frappa aux carreaux. Quelques minutes plus tard, les deux huissiers plaçaient sur un canapé, dans le cabinet, le petit compagnon d'Anthime Jovard.
M. de Bernécourt et Philippe l'examinèrent avec intérêt. Il dormait dans le manteau de l'ecclésiastique. Sa bouche ouverte laissait passer une respiration affreusement oppressée, parfois des soupirs et des plaintes, souvent un mot, des phrases inachevées, des espèces de cris arrachés par la peur et par la souffrance. La sueur collait ses cheveux blonds sur son front.
M. de Bernécourt s'adressa sévèrement à ses huissiers:
—Que rien de ce qui se passe ici ne transpire au dehors. L'un de vous défendra ma porte. L'autre ira quérir le docteur Drapier.
—C'est cela, reprit l'officier avec énergie. Ramenez-nous le docteur et qu'il sauve promptement cette infortunée créature. C'est le ciel qui nous l'a envoyée dans le cabriolet du citoyen abbé...
Et, comme celui-ci et le magistrat le questionnaient du regard:
—Hé! oui, n'est-ce pas elle qui tient dans ses mains la clef du mystère que nous brûlons de pénétrer?
—Je le pensais comme vous, opina le directeur du jury d'accusation, et M. le curé l'a pensé avant nous. Mais tout dépend de l'arrêt que va rendre le médecin.
—Tout dépend de Dieu, prononça le prêtre gravement, de Dieu qui fera un miracle si ce miracle peut servir sa justice et celle des hommes.
Un huissier annonça:
—Le docteur Drapier.
Ce dernier était le premier praticien de la ville. Comme il habitait à deux pas,—sur la place de l'Atre,—il n'avait pas été longtemps à accourir. M. de Bernécourt le mit brièvement au fait de ce dont il s'agissait.
Le médecin s'approcha du malade. Il considéra avec attention ce visage altéré par la fièvre, ces grands yeux maintenant clos, mais dont on devinait l'éclat sinistre sous les paupières abaissées, ces lèvres frémissantes, ces membres raidis; puis, d'un air soucieux:
—Le sujet, déclara-t-il, me paraît affecté d'un système nerveux excessif, dont l'irritabilité a reçu un choc formidable. Il y a eu chez lui ébranlement cérébral complet. La méningite est imminente. Seulement, peut-être est-il encore possible de la conjurer par une médication énergique... Mais il serait urgent de le transporter sur-le-champ à l'hospice des orphelins...
—J'aurais vivement désiré, reprit M. de Bernécourt, que ce transport s'effectuât sans que personne s'en aperçût par la ville...
—Pourquoi, demanda l'ecclésiastique, ne pas employer le moyen dont j'ai usé pour vous amener l'intéressante créature? Mon cabriolet est à la porte, et l'on m'a vu assez souvent visiter ou conduire à l'hospice Saint-Maurice quelque orphelin de ma paroisse, pour que je puisse y déposer notre malade sans éveiller l'attention.
La proposition fut adoptée avec empressement et mise immédiatement à exécution.
Moins d'un quart d'heure plus tard, le garçonnet était installé dans une chambre particulière de l'établissement de charité que nous venons de désigner, et après avoir transmis aux religieuses chargées de l'assister les instructions spéciales de M. de Bernécourt, le médecin, sans perdre une minute, prescrivait, appliquait les remèdes qui devaient combattre le mal.
De son côté, avant de regagner sa cure, où une plus longue absence aurait été remarquée, le desservant de Vittel prenait congé du directeur du jury d'accusation, qui le remerciait, qui le félicitait énergiquement du précieux concours apporté à la justice par son idée, par sa démarche. Il lui recommandait, en même temps, de continuer à garder le silence le plus absolu au sujet de cette démarche et de l'aventure nocturne qui l'avait motivée.
En effet, le magistrat avait tenu conseil avec le lieutenant Hattier, et, de leurs réflexions, de leurs combinaisons, de leurs calculs était née la résolution de ne rien porter à la connaissance du public du fait révélé par le digne abbé Brossard. Les deux huissiers, le docteur et les bonnes sœurs de l'hôpital avaient été stylés en conséquence. L'enfant inconnu serait soigné en secret. Si le ciel lui accordait la grâce de se rétablir, si la science lui rendait l'exercice de ses facultés, alors il parlerait sans doute...
Au besoin, on le transférerait à Vittel...
Il faudrait bien qu'il retrouvât le théâtre du drame dans lequel il avait joué un rôle: Philippe l'accompagnerait...
A peine débarqué dans les Vosges, l'infatigable soldat brûlait de marcher à l'ennemi, à la bataille, aux brigands qu'il avait mission de poursuivre. Pour atteindre ceux-ci, il comptait sur le pauvret, qui, en cet instant, se débattait contre l'affreuse maladie...
La méningite s'était déclarée,—et le lieutenant ne pouvait se résoudre à quitter Epinal avant de savoir quel en serait le dénouement. Il semblait avoir oublié que quelques lieues à peine le séparaient de sa Denise,—de sa Denise qu'il n'avait pas embrassée depuis tant d'années!... Il semblait avoir oublié que le marquis Gaston lui avait donné rendez-vous aux Armoises!...
Prétextant que le malade était le fils d'un de ses anciens compagnons d'armes, il s'était introduit à l'hospice,—avec l'assentiment de M. de Bernécourt,—s'était fait dresser un lit de sangle près de la couchette du garçonnet,—et c'était une chose touchante que de le voir aider les religieuses dans les soins qu'elles prodiguaient à ce dernier et veiller à son chevet, sans repos ni trêve, une larme tombant parfois de son œil ému par tant de souffrances, roulant le long de sa joue hâlée et se perdant dans son épaisse moustache.
C'était en écoutant les monologues sans suite,—interrompus par les exclamations, par les sanglots, par les syncopes,—auxquels le petit malade se livrait dans ses insomnies et ses crises, que le lieutenant était parvenu à reconstituer, pour ainsi dire, presque entièrement, la scène qui avait influé avec des conséquences si déplorables sur le système nerveux et cérébral du malheureux enfant.
Cet enfant était arrivé, la nuit, dans un bourg dont il ne se rappelait plus le nom...
Le nom de l'homme qui le conduisait, il ne se le rappelait pas davantage...
Le tonnerre, les éclairs d'un violent orage, s'entre-choquant dans les ténèbres, avaient commencé par lui faire peur. La pluie, qui tombait par torrents, l'avait transi dans les bras de son conducteur. On avait heurté à une porte...
Cette porte s'était ouverte... On avait pénétré quelque part où il y avait des hommes et des femmes...
Ensuite il s'était endormi au coin d'une vaste cheminée...
Quand il s'était réveillé, il était étendu—tout habillé—sur un lit dont les courtines étaient tirées...
Une main avait brusquement écarté ces courtines. Une forme blanche se dressait devant le lit. Ce fantôme l'avait saisi...
Il se rejetait en arrière, il se débattait, il criait:
—Laissez-moi!... Grâce!... Vous me faites mal!...
Mais le fantôme lui avait mis la main sur les lèvres...
—Tais-toi!... Au nom du ciel! tais-toi!... Ils te tueraient!...
Puis, l'enlevant malgré sa résistance:
—Tais-toi! te dis-je... S'ils t'entendaient, ils te tueraient, comme ils veulent tuer celui qui est dans la chambre à côté!... Comme ils vont tuer celui qui t'a conduit ici!...
Puis encore, le serrant à l'étouffer contre sa poitrine, la femme—le fantôme était une femme—avait enjambé l'appui d'une fenêtre qu'elle venait d'ouvrir, et il s'était senti descendre dans le vide. Le sol une fois atteint, la femme avait hésité un instant. Ensuite, elle avait murmuré:
—Oui, oui, au presbytère!... Courons!... Seigneur, soutenez-moi!... C'est assez, c'est trop de victimes!...
Elle s'était élancée au moment où un grand gémissement s'échappait de la chambre qu'ils venaient de quitter...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La jeunesse du malade triompha de la maladie. Alors, seulement, l'officier songea à partir pour la maison paternelle. Nous vous avons dit quelles épreuves l'y attendaient.
Parmi ces épreuves, celle qui frappa le plus vivement son imagination, à défaut de son cœur,—de son cœur tout entier au malheur de Denise,—ce fut la disparition de l'émigré.
—On ne m'ôtera pas de là, se répétait le brave garçon en se cognant le front, que le fils de nos seigneurs est un de ces deux hommes qui ont dû être assassinés la nuit où M. le curé a recueilli le petit gars.
Le directeur du jury d'accusation lui avait promis de le tenir au courant des progrès de la convalescence physique et morale de celui-ci. Cette convalescence était lente et pénible. En suprême ressort, le docteur Drapier avait prescrit le changement de lieu,—l'air, la vue, le repos, le calme de la campagne.
En prévision de cette décision, Philippe, pendant son séjour à Epinal, avait proposé à M. de Bernécourt de recevoir le convalescent au pavillon du garde et de le confier à la sollicitude de sa sœur.
La dépêche apportée par le brigadier Jolibois, quelques moments avant la tentative de Marianne Arnould pour se débarrasser de la fille de l'ex-chamboran et de la Benjamine, annonçait à notre officier que son offre était acceptée et que le garçonnet lui serait expédié le lendemain, sous la conduite de Riche-en-Bec, avec les précautions dont nous l'avons vu entouré.
Il importait, en effet, de ne pas «mettre la puce à l'oreille» des gens du pays, parmi lesquels devaient se trouver certainement les auteurs du crime présumé;—et c'est ce qui n'eût point manqué de se produire si ces misérables avaient reconnu, sous l'escorte de la force armée, l'innocent échappé à leurs coups.
De là l'histoire du fou ramené à sa famille, la berline fermée et le déguisement du conducteur.
Philippe s'était porté au-devant du véhicule jusqu'à mi-chemin d'Epinal.
Or, à l'heure même où il lui faisait contourner Vittel,—que son passage eût émotionné outre mesure,—une autre voiture, une chaise de poste, effectuait, au galop de deux chevaux vigoureux et à grand tintamarre de roues, de grelots et de claquements de fouet, son entrée dans le bourg par la route de Neufchâteau, et s'arrêtait avec fracas devant l'auberge du Coq-en-Pâte.
XI MYNHEER VAN KRAECK ET MASTER JOË BLAGG
Cet équipage était crotté d'un long voyage et derrière sa caisse se bouclait une pyramide de malles. La famille Arnould tout entière, à l'exception de la Benjamine retenue au lit par les émotions, les commotions de la veille, était accourue au bruit,—Agnès Chassard et son aîné en tête.
En descendant de son porteur, le postillon trouva moyen de leur glisser rapidement:
—C'est un étranger, «un mylord,» qui va de Paris à Plombières prendre les eaux pour son plaisir. Un accident arrivé à son domestique le force à s'arrêter ici... Angliche, Espagnol, Hollandais, on se fiche pas mal du baragouin, pourvu que le bourgeois parle en espèces sonnantes! Et celui-ci est riche, généreux, bon enfant, qu'on le trimballerait jusqu'aux Grandes-Indes! Dix francs de guides et la fiole cachetée au relais! Un Crésus, quoi! Y aura mèche de verser la salière sur la note!...
Joseph se découvrit avec respect; la veuve grimaça un sourire, et Marianne se prépara à faire feu de toutes ses œillades.
Sébastien et François s'étaient précipités pour ouvrir la portière et abaisser le marchepied.
Un personnage d'une rondeur majestueuse sortit de la chaise en soufflant.
Sa figure bouffie et cuivrée s'encadrait de favoris violents, de la nuance dite poivre et sel, qui rejoignaient une titus épaisse, frisée et grisonnante. De larges anneaux d'or pendaient à ses oreilles; des bagues brillaient à ses doigts; un diamant considérable étincelait au foulard qui lui servait de cravate; une chaîne, qu'on eût cru formée de petit lingots assemblés, serpentait de son abdomen à son gilet, où elle s'engouffrait dans un gousset gonflé par la présence d'un oignon excessif.
Cette bijouterie exorbitante et son costume de basin blanc,—pantalon large s'évasant sur les bouffettes d'un soulier décolleté et ample habit, flottant autour d'une chemise de madras à carreaux,—lui donnaient l'apparence d'un de ces trafiquants d'outre-mer qui ont fait fortune dans les cotons, les épices et le bois d'ébène. D'une main, ce voyageur s'appuyait sur un rotin flexible et solide à la fois. De l'autre, il s'éventait des ailes d'un immense chapeau de paille.
—Qui est, demanda-t-il avec un accent exotique des plus prononcés, qui est le maître de cette hôtellerie?
—C'est moi, citoyen, répondit Agnès Chassard en s'avançant.
—C'est moi, fit Joseph pareillement.
—C'est nous, dirent à l'unisson Marianne, François et Sébastien.
D'un geste de commandement, le voyageur groupa tout ce monde autour de lui:
—Bons villageois, commença-t-il, je ne ferai malheureusement qu'une courte pause parmi vous...
Il y eut un mouvement général de désappointement.
L'étranger poursuivit:
—Je comprends, j'apprécie, je partage vos regrets. Corbiche! l'on n'a pas tous les jours à écorcher un Mondor comme mynheer Van Kraëck, d'Amsterdam...
Il se sourit complaisamment:
—C'est moi qui suis mynheer Van Kraëck, d'Amsterdam. Denrées coloniales, exchange-office, poudre d'or, plumes d'autruche, défenses d'éléphant. Spécialité de nègres et négresses du Congo, livrés sur place au-dessous du cours...
Les trois fils de la veuve s'inclinèrent profondément. La grande fille dessina une cérémonieuse révérence.
Agnès Chassard interrogea:
—Comme cela, Votre Seigneurie ne nous fera pas la grâce de se rafraîchir à la maison?
—Ma chère dame, apprenez que chacune de mes minutes vaut une quadruple au bas mot. On m'attend demain à Plombières. Un des hommes influents de votre république. Affaire importante à conclure. Un lot de cinq cents amazones noires, provenant de la succession du feu sultan de Zanzibar, à céder au Premier Consul, qui s'en fabriquerait une garde, quand vous l'aurez nommé empereur. Superbe occasion! Solde dans les prix doux! Vingt-cinq pistoles l'une dans l'autre!
Mynheer Van Kraëck tira de sa poche une tabatière enrichie de brillants:
—Mais je toucherai ici, en repassant dans quinze jours, pour reprendre mon valet de chambre...
—Votre valet de chambre?...
—Hé oui, un drôle à qui je suis fort attaché, qui s'est foulé le pied au départ de Paris, et qui ne peut m'accompagner jusqu'à destination, les secousses de la voiture lui causant, assure-t-il, des douleurs insupportables...
Une plainte prolongée émergea du véhicule. Le Hollandais massa une prise de tabac entre le pouce et l'index et continua avec flegme:
—Le pauvre Joë Blagg doit souffrir cruellement dans cette boîte. Le médecin que j'ai consulté, en relayant à la dernière poste, m'a affirmé que le lit lui était nécessaire, mais qu'avec une ou deux semaines d'immobilité, de repos, de nourriture saine et abondante...
—Monseigneur peut être tranquille, interrompit la virago, le Coq-en-Pâte est renommé pour les égards et la cuisine...
Un nouveau gémissement sortit de la voiture.
—Master Joë s'impatiente, reprit mynheer Van Kraëk. Çà, braves gens, finissons-en, et fixez-moi le chiffre de la pension de ce drôle. J'entends payer comptant, largement, et en or...
La veuve, déridée, proposa:
—Si le citoyen voyageur daigne se donner la peine d'entrer?...
—La maison est modeste, ajouta Marianne, mais elle est toute à son service...
—Volontiers, bonne dame, volontiers... Mais il faudrait auparavant voir à tirer de la voiture mon fidèle serviteur...
L'aîné des Arnould ordonna:
—François et Sébastien, allons, un coup de main, houp!...
Le fidèle serviteur fut extrait de la chaise.
C'était un garçon efflanqué à l'instar de certains chiens de chasse, basané comme son maître, le nez camard, la bouche narquoise, l'air froidement insolent d'un valet de nabab, coiffé d'un buisson de cheveux jaunes, et vêtu d'une livrée d'un somptueux mauvais goût: le frac bleu-de-ciel galonné, la culotte de panne amaranthe, la veste et les guêtres de chamois.
L'une de ses jambes était enveloppée de flanelle. L'une de ses joues se signalait par une protubérance que vous n'eussiez point manqué d'attribuer à une fluxion. Le respect de la vérité nous oblige à vous déclarer que cette fluxion provenait d'un copieux morceau de tabac en carotte. La chique est, paraît-il, excellente pour les foulures.
—Transportons-le au numéro 1, dit Joseph Arnould à ses frères.
Le domestique ne cessa de geindre pendant cette opération.
Par exemple, si, en descendant d'installer Joë dans sa chambre, il était advenu aux trois aubergistes de fourrer la main dans leurs poches, ils auraient été tout pantois de n'y plus retrouver, qui son couteau, qui son briquet, et qui sa bourse.
Le Hollandais disait à Marianne et à Agnès Chassard:
—Je prétends qu'on ne lui refuse rien. Le pendard est un peu gourmand, un peu joueur, un peu ivrogne; mais le valet d'un homme tel que moi a le moyen d'avoir tous les vices. Voici vingt-cinq louis de provision pour les dépenses supplémentaires auxquelles il pourra se livrer. S'il dépasse cette somme, à mon retour, je m'empresserai de parfaire la différence.
Quelques instants plus tard, la chaise de poste—lancée à toute volée—remportait notre nabab qui fredonnait avec satisfaction:
Ah! laissez-moi déraisonner!
C'est le seul plaisir de mon â... â... âge...
Ariette de Coradin ou le Tyran corrigé.
XII CHAPITRE DES CONFIDENCES
Le lendemain de l'installation au Coq-en-Pâte de ce pensionnaire inattendu,—installation et pensionnaire qui avaient défrayé bien avant dans la soirée la conversation des maîtres de l'hôtellerie et les commérages des voisins,—Florence Arnould, ainsi qu'elle l'avait annoncé la veille à la Gervaise, se rendit, dès le matin, au pavillon du garde.
Nous savons que sa famille ne l'entravait en rien dans le libre exercice de ses sympathies. Ce jour-là, moins que tous les autres, son frère aîné l'eût empêchée de faire le voyage des Armoises. Ce voyage servait trop bien les projets de notre aubergiste. Il se disait que la question du mariage de la Benjamine et du lieutenant Hattier,—ce mariage qu'il avait imposé à la sœur de celui-ci d'arranger dans un bref délai, car son union, à lui, avec la fille de l'ancien houzard en était le corollaire,—serait certainement débattue, voire peut-être résolue, au cours de l'entrevue des deux amies.
Ce jour-là, pareillement, l'officier de gendarmerie devait quitter le logis paternel pour la résidence que son grade lui assignait à Mirecourt.
Comme la Benjamine sortait du Coq-en-Pâte, le brave garçon faisait ses adieux à sa sœur dans la chambre du premier étage que, depuis douze heures, la jeune femme partageait avec le convalescent.
Dans cette chambre,—où l'on montait du rez-de-chaussée par un vieil escalier de bois à balustres qui prenait naissance dans le poêle même,—tout était clair, net, propre, gai, et la rusticité modeste de l'ameublement se relevait de je ne sais quel soupçon d'élégance.
Quatre grandes croisées,—deux en face de la route et deux en retour sur le parc,—y laissaient pénétrer à flots l'air, la lumière, la vie,—toutes les odeurs fortifiantes de la campagne et tous les bruits rassurants de ses travaux.
La tapisserie de papier dit écossais et les rideaux de mousseline brodée,—la mousseline en Lorraine est un luxe commun à tous,—réjouissaient les yeux par le contraste de la blancheur de celle-ci avec les tons vifs de celle-là. Les clavures en fer de la vaste armoire de noyer, aux panneaux historiés de guirlandes de fruits, étincelaient comme de l'argent, et les cuivres de la commode au ventre renflé, à la tablette formée d'un placage représentant des feuillages et des oiseaux, semblaient faits de rayons de soleil métallisé.
Ajoutez, sur la cheminée de plâtre, peinte en façon de marbre, et au-dessous d'un miroir de Saint-Quirin dans ses baguettes de sapin verni, ajoutez une pendule d'albâtre, cadeau de noces du défunt châtelain à l'ex-trompette de Chamboran, entre deux flambeaux recouverts d'une gaze et accompagnés de deux vases de fleurs artificielles dans leur cage de verre; puis encore un bonheur du jour et une toilette d'acajou,—présents de feu la marquise à sa petite protégée,—quelques chaises, une table ronde; aux murs, des images de la fabrique de Pellerin, dont la naïveté enfantine du dessin n'avait d'égale que la violence du coloris...
Enfin une manière de panoplie accrochée à l'endroit le plus apparent: le sabre rouillé du vieux houzard, sa carabine de garde-chasse et une paire d'immenses pistolets, des Kuchenreiters, enlevés par lui à un cavalier allemand....
Et vous aurez cet intérieur, semi-virginal, semi-militaire, que l'on considérait, à Vittel et dans les environs, comme l'expression suprême du luxe asiatique et qui n'avait pas peu contribué à déchaîner contre la sœur du lieutenant la meute des convoitises, des jalousies, des suppositions malveillantes et des propos désobligeants.
Pour l'instant, tout y souriait,—excepté l'énorme lit carré comme la couche de nos rois, qui, de l'usage de Marc-Michel Hattier, était passé à celui de la jeune fille. Ce lit, démesurément haut sur pieds, se reliait par des colonnes annelées à un baldaquin de serge verte découpant le long du plafond les dents rondes de ses festons. C'était dans sa large ruelle que l'on avait établi la couchette du nouvel hôte du pavillon. Mais, aussitôt levée, Denise s'était empressée de placer ce dernier dans le lit qu'elle venait de quitter, afin qu'il fût plus près des fenêtres derrière lesquelles l'aube montait, rafraîchissante et salutaire.
L'enfant dormait. Il dormait sans trop de fièvre. Le matin avait mis en fuite les fantasmagories qui peuplaient ses rêves nocturnes. Sa tête fatiguée reposait sur l'oreiller. Sa respiration semblait boire à longs traits l'air pur qui lui venait par les croisées ouvertes.
La fille du garde-chasse, assise à son chevet, disait au lieutenant sur le point de partir:
—Vos recommandations sont des ordres pour moi, Philippe. Nul n'entrera dans cette chambre et n'approchera notre malade. Cependant...
—Cependant?...
—Il est une personne pour laquelle je n'ai jamais eu de secret et à qui il me serait pénible, même en cette circonstance grave, d'avoir à cacher quelque chose. Cette personne viendra ici ce matin. Elle y vient chaque jour depuis bien des années. C'est pour moi une amie sincère, vaillante, dévouée, à toute épreuve...
L'officier demanda avec une espèce d'hésitation:
—Et cette amie sincère, cette vaillante, cette dévouée, c'est?...
Denise le regarda en face et interrogea à son tour:
—N'avez-vous pas deviné?
—Moi?
—Oui, mon frère.
Il y avait de l'embarras sur la mâle figure du lieutenant.
—Deviné? Ma foi, non! fit-il. Au régiment, pour ce qui est de deviner les rébus, charades, logogryphes et autres coq-à-l'âne comme j'en ai vu en Egypte sur le granit des obélisques, je passais pour aussi bouché qu'une bouteille de Champagne. Mais si tu m'aidais, ma chérie...
La jeune femme prononça avec une lenteur grave:
—Je parle de Florence Arnould,—de celle qui a pleuré notre père avec moi.
Le soleil entrait à pleins rayons par les fenêtres et coupait la chambre de lignes horizontales dans lesquelles dansait une impalpable poussière rousse, toute chargée d'atomes d'or. Ces lignes s'allongeaient jusqu'au lit où sommeillait le convalescent. Pour qu'il ne fût point réveillé par la lumière, par la chaleur, Denise tira les courtines. Ensuite, elle fit signe de se rapprocher d'elle à son frère, qui s'était mis à se promener par la pièce pour cacher son émotion.
—Asseyez-vous près de moi, lui dit-elle.
Il obéit. Elle reprit:
—Revenons à Florence Arnould, à celle qui m'appelait autrefois sa mère et que j'appelle aujourd'hui ma sœur.
Juste en ce moment, la Benjamine arrivait au pavillon... Elle pénétra dans le poêle et n'y rencontra personne. La maîtresse de Gervaise avait envoyé celle-ci au hameau chercher du lait chaud pour le déjeuner de leur hôte. La fillette était accoutumée à aller trouver son amie dans sa chambre. Elle monta donc l'escalier. On causait au premier étage. Mais ce n'était pas la voix de la petite servante qui répondait à la voix de la jeune femme. C'était celle du lieutenant. La Benjamine, qui atteignait le palier, s'arrêta brusquement. Son pas était si léger, que les deux interlocuteurs n'avaient pu l'entendre.
—Ah! oui, faisait le lieutenant, Florence Arnould, la blondinette du Coq-en-Pâte,—une jolie fille, sacrodioux!
—Une honnête fille, appuya Denise, et qui fera une honnête femme.
Le rouge monta vivement à la figure du brave garçon, qui questionna:
—Pourquoi diable me dis-tu cela, sœurette?
Le regard doux et mélancolique de Denise ne le quittait pas...
La jeune femme répondit:
—Parce qu'on m'a affirmé que vous l'aimiez, Philippe...
Florence était venue plus vite que de coutume. D'ordinaire, c'était d'un pas assez lent qu'elle faisait la route de Vittel aux Armoises. Ce trajet—de l'hôtellerie maternelle, où elle se mourait, pour ainsi dire, du sentiment qu'elle habitait côte à côte avec le crime,—au pavillon du garde que la sœur de Philippe emplissait d'une atmosphère de tristesse à peine éclaircie par instants, était pour elle comme une trêve où son front, chargé de soucis, s'allégeait dans la solitude, et où ses grands yeux bleus pensifs s'égayaient au spectacle de la nature en fête.
D'où vient donc que, ce matin, la fillette courait si légèrement sur le chemin poudreux des Armoises, sans s'attarder aux pâquerettes qui étoilaient la verdure des taillis, aux harmonies du paysage et au gazouillement des fauvettes, des merles et des pinsons? D'où vient qu'en montant l'escalier qui conduisait du rez-de-chaussée du pavillon à la chambre de sa compagne, sa joue de pâle devint rose, lorsque la voix du beau gendarme éclata à son oreille? D'où vient qu'elle s'appuya, haletante, contre la porte de cette chambre, en entendant la question de la jeune femme à son frère, et qu'elle parut prête à défaillir en écoutant la réponse de ce dernier à cette question?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
—Moi, amoureux de la Benjamine? répliquait Philippe bruyamment. Comme tu y vas, ma Denise! Sacrodioux! si c'est ton petit doigt qui t'a soufflé ce gros mensonge, il faut le fouetter d'importance,—car c'est un impudent hâbleur...
Le cœur de Florence se gonfla à l'étouffer, et sa paupière se mouilla de larmes...
L'officier continua avec gaieté:
—D'ailleurs, est-ce que je sais ce que c'est que d'être amoureux? Où diable l'aurais-je appris? La guerre m'a-t-elle jamais laissé le loisir de m'amuser à ces bagatelles de la vie?...
—Mon frère, interrompit Denise avec une fermeté douce, je vous supplie de me répondre comme je vous questionne: sérieusement... Est-il vrai que vous ayez remarqué Florence?
—Je le crois, parbleu! bien, que je l'ai remarquée. Qui est-ce qui ne la remarquerait pas? Elle est charmante. Dimanche, après les incartades de ce damné bidet auquel il m'a fallu loger du plomb dans la cervelle, quand j'ai vu la pauvre mignonne si froide, si blanche, si immobile, que l'on aurait juré que l'âme s'était envolée de son corps, je me suis senti retourné comme un conscrit qui étrenne le feu...
Puis, quand la vie s'est rallumée dans sa prunelle, j'en suis demeuré ébloui, comme si le soleil se mettait à la fenêtre pour me regarder!—Elle m'a remercié,—et j'ai été intérieurement aussi fier que si le Premier Consul m'embrassait, devant le front du régiment, pour avoir pris un drapeau...
Ne m'as-tu pas annoncé qu'elle allait venir tout à l'heure?...
Eh bien, ma foi, je vais l'attendre. Nous ferons plus ample connaissance. Je ne suis pas à une minute près... Ensuite, plus tard, on ne sait pas...
—Pourquoi plus tard? interrogea la jeune femme, pourquoi plus tard, puisque vous aimez ma Florence?
—J'aime ta Florence!...
Le brave garçon restait confus et comme abasourdi de la découverte. A la fin, avec une résignation joyeuse:
—Si c'est cela l'aimer, je l'aime... Du diable si je m'en doutais!... Mais du moment que tu me l'affirmes, je suis trop poli pour donner un démenti à une dame.
Derrière la porte, le cœur de la Benjamine bondissait. Denise reprenait en ce moment:
—A quoi bon éloigner le bonheur? Il est à portée de votre main. Je veux que vous soyez heureux, Philippe.
En pressant ce dernier, la fille du garde-chasse n'obéissait pas seulement aux injonctions de Joseph Arnould: elle suivait ses propres inspirations. Sa petite amie était la femme qu'elle avait toujours destinée au lieutenant. Le lieutenant était le protecteur qu'elle souhaitait pour Florence. Et elle ne désirait rien tant que d'assurer, avant de mourir, la félicité des deux seuls êtres qu'elle chérissait sur terre, puisque Georges et Gaston étaient au ciel.
Nous écrivons: avant de mourir!... En effet, Denise songeait à mourir.
—Ah çà! s'exclama l'officier, ces châteaux de cartes sont superbes. Mais un souffle peut les renverser. Si ta petite amie allait ne pas m'aimer?...
On entendit comme un soupir. La jeune femme étendit le doigt vers la porte:
—Il y a quelqu'un là, fit-elle.
Le lieutenant courut à la porte et poussa une exclamation de surprise.
La Benjamine était debout, chancelante, sur le palier. Son œil humide remerciait le ciel. Ses lèvres priaient.
Lorsque Philippe parut brusquement devant elle, ses genoux fléchirent. Pour ne pas tomber, elle se retint à la rampe de l'escalier. L'officier la prit dans ses bras et la déposa dans la chambre, sur un siège, près de Denise...
La pauvre enfant n'avait point de paroles, parce qu'elle était trop heureuse...
Elle considérait en silence le soldat, qui, de son côté, l'examinait à la dérobée, dans une attitude gauche, gênée, presque craintive. Cette attitude était une question muette.
Denise prit la main de son amie et la mit dans celle de son frère. Puis, elle se retira à l'écart pour ne pas entraver leurs expansions. Peut-être aussi le spectacle de cette joie ravivait-il en elle de navrants souvenirs? Les deux amoureux ne parlaient point. Ils se regardaient et se souriaient. Il y avait un échange d'aveux et de promesses dans ces sourires et ces regards.
Tout à coup la voix de la Gervaise emboucha la caisse de l'escalier:
—Demoiselle, c'est Aubry, le meunier des Armoises, qui amène le cheval du citoyen lieutenant.
Celui-ci se leva:
—A quand la noce? demanda-t-il doucement.
Et une idée soudaine rembrunissant sa physionomie, il ajouta:
—S'il y avait des empêchements...
Denise se rapprocha:
—Il n'y aura point d'empêchements, déclara-t-elle. Partez tranquille, Philippe. Je ferai ce qu'il faudra faire pour obtenir le consentement des parents de Florence.
—A la bonne heure, s'exclama gaiement le brave garçon. Je te nomme mon envoyé extraordinaire et plénipotentiaire près de ma future belle-maman et de son auguste famille. Et menons les choses tambour battant, sacrodioux! Comme mon général Bonaparte a mené les ambassadeurs de Sa Majesté l'empereur d'Autriche. Aussi bien, j'ai hâte de signer mon engagement dans le régiment des maris!
Il salua militairement la Benjamine:
—A bientôt, ma colonelle!...
Puis, allant embrasser sa sœur:
—Toi, je te dis merci sur les deux joues... Ah! finaude, qui a compris mon cœur quand j'en étais encore à l'entendre jaser!... Méchante, qui m'a prouvé que je suis un homme, quand je ne me croyais qu'un soldat!...
Il lui désigna le lit:
—Surtout, je te recommande...
Et, comme Florence avait suivi le geste d'un air étonné:
—Sœurette vous mettra au courant, chère petite femme improvisée! Celui qui dort sous ces rideaux tient mon avancement dans ses menottes. Hé! hé! il se pourrait que notre premier-né fût le fils d'un capitaine!
Il était revenu auprès de la fillette. Ils restaient l'un et l'autre, les mains enlacées, échangeant de ces mots que les amoureux savent seuls et qui n'ont plus de sens sur le papier. Au dehors le cheval piaffait. L'organe aigrelet de la servante glapit du rez-de-chaussée:
—Citoyen lieutenant, la bête s'impatiente des quatre pieds...
L'officier s'élança dans l'escalier.
—Au revoir tout ce que j'aime!
De la fenêtre, les jeunes filles le virent sauter en selle...
Il leur envoya un baiser, piqua des deux et disparut dans la direction de Vittel.
Florence et Denise restèrent seules. La Benjamine s'était jetée au cou de son amie. Ces mots, mille fois répétés, chantaient au milieu des baisers:
—Ma sœur!... Ma bonne sœur!... Ma sœur chérie!...
—Tu l'aimais donc? interrogea Denise du ton que prend la mère avec l'enfant qu'elle gâte.
La fillette secoua la tête.
—Ne me gronde pas... Je suis comme lui... Est-ce que je m'en doutais hier?...
Le front de la veuve de Gaston devint plus triste: moins que personne elle ignorait combien vite la passion conquiert l'âme d'une vierge.
Tout à coup un faible gémissement se fit entendre...
—Qu'est-ce que cela? questionna Florence.
—C'est notre nouvel hôte, répondit la jeune femme.
Les rideaux du lit remuaient. La sœur du lieutenant fit un mouvement pour les relever. La Benjamine l'arrêta:
—Au nom du ciel, quel est cet hôte?
Denise eut un sourire triste:
—Tu vas le savoir.
Et elle raconta brièvement ce que Philippe lui avait appris. A mesure qu'elle avançait dans son récit, les nuances rosées qui allumaient les joues de Florence s'éteignaient peu à peu. La Benjamine avait fermé les yeux. Elle écoutait, raidie sur son siège, incapable de se remuer ou de prononcer un mot. Seulement, lorsque la fille du garde-chasse parla du parti que la justice comptait tirer des indications, des révélations de l'enfant inconnu, un sanglot s'échappa de sa poitrine brisée...
—Qu'as-tu donc? demanda Denise, stupéfaite, alarmée de ce trouble envahissant.
Une plainte plus accentuée sortit de dessous les courtines.
Celles-ci s'agitèrent de nouveau.
La jeune femme les releva vivement et jeta un cri, auquel la Benjamine répondit par un grand soupir.
Le convalescent s'était dressé à demi. Son oreille se tendait comme pour percevoir le son d'une voix déjà entendue. Appuyé sur ses poings, il se penchait hors du lit, et ses prunelles inquiètes faisaient le tour de la chambre...
Quand elles rencontrèrent la Benjamine, elles s'arrêtèrent brusquement et devinrent fixes. La coloration de la fièvre empourpra ses pommettes. Ses lèvres frémirent. Des paroles semblaient monter de sa gorge oppressée à sa bouche entr'ouverte. Mais un spasme le saisit. Sa tête retomba sur l'oreiller.
Florence Arnould avait reculé comme devant une apparition. Denise lui toucha le bras:
—Mon Dieu! Seigneur! s'exclama-t-elle, on dirait qu'il t'a reconnue!
Puis, regardant la fillette blême, épeurée, anéantie:
—Et toi aussi, tu le connais! ajouta-t-elle.
Rejetée violemment dans la réalité, Florence se prit à balbutier des dénégations éperdues:
—Le connaître?... Moi?... Tu te trompes!...
La sœur du lieutenant poursuivit avec une véhémence croissante:
—Non, je ne me trompe pas... L'impression que ta voix, que ta vue lui ont causée... Celle que tu as ressentie...
La fillette essaya de sourire:
—Ma pauvre Denise, tu es folle...
La jeune femme eut un geste farouche:
—Folle! C'est possible. On le serait à moins. Mais il est des délires lucides...
Elle saisit le bras de son amie et le serra nerveusement:
—Cette enfant parle d'une femme,—d'une femme qui le sauva, la nuit où fut commis le crime dont le souvenir l'épouvante...
La Benjamine repartit faiblement:
—Cette femme, ce n'est pas moi, je te le jure... Par pitié!... Je ne puis comprendre...
—Comment! tu ne comprends pas que ce sont les assassins de mon Gaston que nous cherchons, Philippe et moi! Tu ne comprends pas que je suis veuve! Tu ne comprends pas qu'on m'a tué mon mari, qu'on m'a volé mon fils, et qu'il faut que je retrouve celui-ci et que je venge celui-là!
La jeune femme semblait oublier que son Georges était—du moins à ce que celui-ci lui avait affirmé—au pouvoir de Joseph Arnould. Elle secouait avec colère la fillette, qui soupira:
—Calme-toi, de grâce!... Tes doigts me meurtrissent!... Je souffre!...
—Ah! fit Denise avec éclat, je souffre bien autrement! C'est mon âme qui est meurtrie!
Elle lâcha la Benjamine, se couvrit le visage de ses mains et se répandit en sanglots. Florence l'enlaça. Leurs larmes se confondirent. La Benjamine protestait:
—Si Dieu n'exigeait que mon sang pour te rendre ce que tu as perdu!...
L'enfant, cause de ce débat, ne paraissait pas l'entendre, replongé qu'il était dans son énigmatique insensibilité.
La fille de l'ancien houzard reprit à travers ses pleurs:
—Si tu veux devenir la compagne de Philippe, si tu veux que je continue à t'appeler ma sœur, oh! avoue-moi la vérité, dût cette vérité être encore plus horrible que le doute qui me torture!...
Puis, passant sans transition de la prière à la menace:
—Ta raison n'est pas égarée comme celle de ce malheureux enfant. Prends garde. La justice saura t'arracher ce que tu refuses de m'apprendre.
Les dernières paroles de Denise montrèrent brusquement à Florence les conséquences inévitables et terribles d'un aveu.
Son parti fut pris en une seconde. Elle se dégagea de l'étreinte de sa compagne. Sa figure s'était empreinte d'une incroyable résolution:
—Soit, fit-elle avec fermeté, romps mon mariage; brise mon cœur; fais-moi arrêter, si bon te semble, par celui à qui tu me fiançais tout à l'heure...
Toutes les deux se regardaient en face.
La Benjamine poursuivit sans l'ombre d'une hésitation:
—Pas plus que toi, les juges n'obtiendront de moi autre chose que ce serment: je ne sais rien de ce qu'on me demande, et l'enfant qui dort sur ce lit m'est absolument étranger.
Denise fut-elle convaincue par ce visage, par cet accent d'apparente sincérité? Ou bien entrevit-elle le sentiment pieux qui dictait à sa petite amie et sa réponse et son mensonge? Toujours est-il qu'elle considéra la fillette avec une pitié profonde, et que, l'attirant dans ses bras:
—Viens, lui dit-elle, plus que jamais nous sommes sœurs, par le malheur qui nous accable!
Elles se tinrent un instant embrassées. Ensuite, la fille du garde-chasse poursuivit:
—Je vais tenir la promesse que j'ai faite à Philippe. Si le ciel veut que vous soyez heureux dans l'avenir, je n'aurai pas à me reprocher d'avoir entravé d'un moment votre bonheur.
Elle s'assit près de la table, traça rapidement quelques lignes sur une feuille de papier, et tendant ce papier à Florence:
—En rentrant à la maison, remets ceci à ton frère aîné. C'est le chef de ta famille. Je l'informe de ce qui s'est passé ce matin, et le prie de venir demain s'entendre avec moi à ce sujet. Tu resteras donc à Vittel. Il faut que nous causions seul à seul, moi et le citoyen Arnould.
XIII L'ULTIMATUM DE DENISE HATTIER
Lorsqu'au retour de Florence au Coq-en-Pâte, Joseph Arnould eut parcouru la missive de la sœur de l'officier, il s'adressa d'un air vainqueur à la famille réunie en conseil autour de lui:
—Qu'est-ce que je vous disais, mes bichons? Voilà l'affaire du mariage de la Benjamine bâclée, conclue et arrangée. Par la présente, dont vous pouvez prendre connaissance si le cœur vous en dit, la citoyenne Hattier nous fait l'honneur de nous demander la main de notre chère petite sœur pour son frère le lieutenant.