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L'homme sauvage

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Louis-Sébastien Mercier translation

Nous le tirâmes de ce précipice, & à peine fut-il parvenu au sommet, qu'il occupa notre attentive curiosité. Zaka oublia un instant de reprendre sa fille, & ne pouvoit rassasier sa vue de ce nouvel objet: elle examina dans le plus grand détail sa figure, la forme de ses habillemens; elle n'en pouvoit croire ses yeux, & malgré cela elle étoit encore plus adroite que moi à laver, à panser les plaies, à ménager la douleur de ce malheureux étranger.

Il y eut combat entre nous pour celui qui iroit chercher Azeb & Caboul; car l'étranger étoit blessé au pied, & pour marcher il avoit besoin de deux points d'appui.

Zaka, qui ne s'étoit jamais montrée rebelle à aucun de mes desirs, vouloit que ce fût moi qui allasse chercher Azeb & Caboul. Il me fallut employer le ton de la priere, & puis de l'autorité, pour qu'elle se déterminât à m'obéir. J'apperçus de la contrainte dans son obéissance, & ce ne fut que long-tems après que cette remarque passagere redevint vivante dans ma mémoire.

Illustration from L'homme sauvage

CHAPITRE XVI.

Pendant son absence j'essayai quelques mots espagnols que mon pere m'avoit appris. Je voulois le rassurer, & lui dire qu'il n'avoit rien à craindre de nous. Il étoit tout tremblant, malgré notre zele & nos soins. Je compris par ses réponses & ses gestes qu'il venoit d'échapper à l'esclavage tyrannique des Espagnols.

Zaka revint en peu de tems, hors d'haleine, accompagnée d'Azeb & de Caboul. Elle avoit hâté leurs pas avec la plus vive chaleur. Nous transportâmes l'étranger dans notre demeure avec beaucoup de peine. Azeb connoissoit les herbes salutaires, propres à le guérir, & dont la nature avoit gratifié notre désert. Il les appliqua sur les plaies de l'infortuné; il l'assura que dans peu il seroit guéri.

Comme Azeb entendoit parfaitement l'espagnol, l'étranger lui apprit en cette langue qu'il étoit Anglois; qu'il avoit été fait prisonnier par les Espagnols, & réduit par eux au plus affreux esclavage. Enseveli vivant dans les gouffres de la terre pour fournir de l'or à ses insatiables tyrans, las de leur joug & de leurs outrages, il s'étoit échappé, aimant mieux trouver la mort dans les déserts que de l'attendre parmi ces barbares. En gravissant le long des précipices, son pied mal assuré l'avoit fait rouler; & sans un quartier de rocher, auquel il s'étoit retenu, il périssoit. Il étoit si foible qu'il ne pouvoit nous exprimer sa reconnoissance qu'en nous serrant les mains. Zaka étoit attendrie de sa douleur, & moi j'étois tout ému de ce qu'il exaltoit si fort un service que je n'avois regardé que comme un devoir. Je rougissois des louanges qu'il donnoit à notre humanité.

Quelques jours après qu'il eut repris ses forces, il nous fit le tableau des cruautés que les Espagnols exerçoient contre les malheureux destinés à creuser la terre pour en tirer ce métal si funeste au monde. Il le fit avec des traits si animés, que nous fondîmes tous en larmes. Sont-ce des hommes, m'écriai-je, qui traitent ainsi des hommes! La nature a-t-elle caché dans leur cœur la rage des bêtes féroces! Combien ne sommes-nous pas heureux d'être séparés de pareils barbares!

Zaka toute tremblante, pressant ma fille dans ses bras, se refugioit dans mon sein. O Zidzem! disoit-elle, sommes-nous loin de ces monstres? Je ne veux plus que tu mettes le pied hors de cette enceinte: ils t'enleveroient pour être leur esclave. Choisis plutôt la mort. Oui, Zidzem, tue-moi de ta main avant que.... Elle retomboit dans mes bras foible & décolorée.

Le plaisir d'être échappé à leurs mains féroces se déployoit tout entier sur le front de l'étranger; & ce plaisir si vif, qu'il ne nous déroboit pas, fut la plus douce récompense de notre pitié. Par la joie que j'éprouvois intérieurement, je sentis que j'avois fait une action agréable à Dieu; je me reconnus bon, ce qui me fit un souverain plaisir. Je pleurois, non sans volupté, car j'étois attendri sur le sort de cet Anglois, & j'éprouvai que l'on ne secourt point son semblable sans en être récompensé dans la partie la plus intime de notre être.

Je conçus bientôt une vive inclination pour cet Anglois. Il étoit d'une figure agréable, & un peu plus âgé que moi. Je souhaitai qu'il n'eût aucun des vices communs aux Espagnols. Combien je me promis d'agrémens dans sa société! Le croiriez-vous, cher chevalier? j'avois soupiré plus d'une fois après un ami, c'est-à-dire, après un jeune homme de mon âge & de mon caractere, avec lequel je pusse converser familiérement & sans gêne. J'avois un besoin de découvrir à quelqu'un toutes mes pensées secretes, & de lui faire part sans réserve de ma joie, de mes chagrins, de toutes ces petites choses si intéressantes à dire quand c'est la confiance qui les reçoit.

Le cœur de l'homme goûte une sorte de volupté lorsqu'il lui est permis de s'épancher librement: c'est un doux besoin, & ce besoin je l'ai assez vivement ressenti. J'aimois assurément Zaka autant qu'on peut aimer, & cependant il me restoit auprès d'elle des momens qui n'étoient pas remplis; ma raison cherchoit un être qui pût éclairer la mienne; il me manquoit le plaisir de la familiarité. L'amour est un feu actif: il épuise l'ame, & c'est après ses jouissances qu'il est doux de se reposer dans le calme paisible de l'amitié. Après avoir senti vivement, on aime, je crois, à raisonner ses sensations, à se rendre compte de ce qu'on a éprouvé, à interroger autrui, à lui communiquer le récit de sa propre félicité. Je cherchois cet ami. Azeb, par son âge & le respect que je lui portois, ne pouvoit être ni mon égal ni mon confident: je sentois que ce que j'avois à dire ne pouvoit pas être déposé dans le sein d'un vieillard. Caboul, quoique doué d'un cœur excellent, n'avoit pas un esprit assez ouvert pour pouvoir m'intéresser pleinement. D'ailleurs, il me paroissoit absolument impassible.

Ce charme mutuel de l'amitié, si long-tems desiré, je me le promis avec cet Anglois. Tout ce qu'il me disoit me le rendoit cher: il m'instruisoit, il m'éclairoit; j'avois soif de sa conversation; il devint mon ami, mon ami inséparable. J'épanchois dans son cœur tout ce qui étoit dans le mien. Je lui fis part de mes plaisirs, de mes peines; je n'avois rien de caché pour lui: je lui parlois de Zaka, & c'étoit pour moi un contentement profond d'embrasser mon amante & d'en parler à mon ami.

Ainsi je n'avois pas encore connu le nom de l'amitié, que j'avois senti cette noble passion. Je m'y livrai avec un penchant qui n'admettoit aucune réserve, & je me félicitois du plaisir nouveau qui alloit embellir notre séjour. Pour le coup, je sentis qu'il ne me manquoit plus rien: j'avois su placer toutes les affections de mon ame, & je puis protester que ce que l'on appelle ambition, gloire, desir de la renommée, desir du pouvoir, je puis attester, dis-je, que ces passions m'étoient parfaitement inconnues. J'étois heureux par l'amour, l'amitié, la confiance, la douce égalité; & mes desirs ne s'égarerent pas au-delà.

Zaka sentoit encore mieux que moi le mérite de l'étranger: elle l'écoutoit avec intérêt; elle m'exaltoit souvent le bonheur que nous avions de le posséder. Avide de recueillir toutes ses paroles, elle l'interrogeoit sans cesse; & infatigable dans sa curiosité, elle sembloit craindre de le fatiguer de ses questions répétées, autant qu'elle lui savoit gré de sa complaisance à y répondre.

Je marque ici l'origine & les progrès du zele qu'elle conçut pour l'étranger, afin que l'on puisse mieux juger de son ame. Déjà familiere avec lui, elle l'appelle à ses côtés, lui commande, & demeure muette lorsqu'il parle. Elle vante son éloquence, & me fait taire lorsque je veux l'interrompre par une question subite. Il lui seroit inutile de déguiser le feu qu'elle met dans ses discours & ses actions, & elle ne songe pas à le dissimuler. Elle ne cherche peut-être pas encore à lui plaire; mais ses regards disent assez que l'étranger lui plaît. Elle me tire quelquefois à part, & me dit en secret: Zidzem, regarde comme il est beau; regarde ses longs cheveux blonds & flottans, & ces yeux bleus si vifs: tous les Européens sont-ils aussi beaux que lui? Quel dommage qu'ils soient si barbares! Comment se peut-il que des hommes d'une si belle physionomie tuent, égorgent, brûlent? Que j'aimerois à demeurer au milieu d'eux, s'ils n'étoient pas aussi méchans! Le pauvre Lodever [c'étoit le nom de l'Anglois] ne ressemble sûrement pas à ceux dont il nous parle; il a souffert par eux, il les déteste, il vivra toujours avec nous. Ah! Zidzem, dis-moi, si dans son pays il a laissé une amante, qu'elle doit être malheureuse! Qu'en dis-tu, cher Zidzem? Songes-tu combien mon cœur auroit à souffrir, s'il falloit que je vécusse séparée de toi?

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CHAPITRE XVII.

J'écoutois les discours de Zaka sans éprouver aucun sentiment jaloux. Au commencement, ils ne me paroissoient exprimer que la pitié d'un cœur naïf & compatissant: mais elle les répéta si fréquemment & avec tant de chaleur, qu'ils me déplûrent autant qu'ils m'avoient charmé.

Je ne sais quelle lueur passa dans mon esprit: je devins inquiet & taciturne, sans avoir un juste sujet de plaintes. Je parus froid lorsque Zaka parloit de l'étranger: je ne lui répondis plus; elle en murmura, & alla jusqu'à me reprocher mon indifférence pour un aussi beau jeune homme, qui nous donnoit toutes sortes d'instructions. En effet, il avoit embelli nos petites plantations, & nous avoit donné des conseils salutaires sur la culture de notre jardin.

Malgré l'attachement que j'avois pour Lodever, il me fut impossible de domter une certaine aversion; & comme je le voyois rechercher Zaka, & que celle-ci paroissoit contente de le voir, je voulus toujours être présent à leurs entretiens. J'observois leurs moindres mouvemens, & sur-tout je ne quittois plus Zaka.

Déjà les regards que je jetois sur elle portoient l'empreinte du chagrin qui me dévoroit. O tourment! jamais mon cœur n'avoit rien souffert de si cruel. Lorsque je voulois l'accabler de reproches, je pâlissois de honte comme si j'allois commettre une injustice & m'avilir moi-même. Que cette Zaka si tendre étoit devenue funeste à mon repos! Je la haïssois, je pense, en l'adorant toujours. Je versois des pleurs dans l'ombre, & je n'osois manifester une fureur sombre qui m'empêchoit de jouir de ses caresses.

Je n'osois parler, & j'étois toujours sur le point de délier ma langue & de me livrer à un sentiment furieux. Quel état horrible! Zaka lut sans peine dans mon ame déchirée; elle me demanda avec effroi la cause de ma douleur. Tu la demandes, lui dis-je en pâlissant & dans un trouble inexprimable, tu la demandes la cause de ma douleur, & c'est toi-même qui l'es. Pourquoi ne m'aimes-tu plus? Pourquoi souries-tu à un autre qu'à moi? Tous tes regards m'appartiennent; je ne veux point que tu regardes l'étranger comme tu le fais. Mérite-t-il mieux que moi ton amour? Puis, ne suis-je pas le premier que tu as aimé? Ah! si ma fille savoit parler, elle te reprocheroit ton injustice; elle te diroit qu'elle est venue au milieu de nous deux, & qu'il n'est plus permis à l'un & à l'autre d'aller d'un autre côté. Comment veux-tu que ma fille m'aime un jour, si tu cesses de m'aimer?

A ces reproches, Zaka qui n'avoit point appris à feindre, baissa les yeux comme une coupable, & les relevant tout-à-coup pleins de honte & de larmes, elle se jeta dans mes bras. Injuste Zidzem, dit-elle en soupirant, est-ce un crime que d'avoir un cœur tendre & compatissant? Depuis quand blâmes-tu dans moi ces sentimens d'amour? Je ne t'en ai jamais fait un secret. Je t'avouerai encore plus: Lodever est devenu, après toi & ma fille, celui pour qui je ressens une inclination plus vive; il m'est plus cher qu'Azeb & Caboul. Je m'en veux à moi-même de te ravir quelque chose d'une tendresse que je te dois toute entiere, & cependant je ne puis être tout-à-fait maîtresse de mon cœur. Non, je ne puis m'empêcher d'aimer cet étranger; mais je ne l'aime pas encore comme toi: je crains qu'il ne soit venu pour troubler notre félicité. Je ne crois pas cependant qu'il puisse nous désunir. Non, cela n'est pas possible: mais si sa vue te fait de la peine, si tu ne veux pas que je le regarde, fuyons-le, cher Zidzem, allons planter une cabane plus loin; & quand je ne le verrai plus, je ne le regarderai plus. Je sens que mon cœur m'emporte malgré moi. Eh bien, en vivant ensemble avec notre fille, je n'aurai plus aucune occasion de l'entendre & de le regarder; car je ne veux aimer que toi, & je gronde mon cœur quand il veut me dire autrement.

Cet aveu naïf me rassura: je fus joyeux de me retrouver seul possesseur du cœur de Zaka; mais cette joie ne me rendit pas toute ma tranquillité: je vis Zaka se contraindre, éviter les occasions de se trouver avec Lodever, & redoubler envers moi de caresses: mais tous ses mouvemens étoient gênés; son front portoit une certaine mélancolie que je n'avois pas remarquée auparavant. Au milieu de nos tendres embrassemens, nous soupirions souvent ensemble; & sans savoir pourquoi, son nom revenoit parmi nos entretiens. Comme je souffrois moi-même de la peine de Zaka, & que sa situation avoit répandu quelque chose de pénible dans notre façon de vivre, je fus le premier à vouloir rétablir la familiarité qui régnoit. Je le dis à Zaka, je la rendis maîtresse de ses mouvemens; je voulus que Lodever vécût avec elle comme par le passé; car je n'avois plus de joie depuis le moment fatal où je lui avois fait des reproches; il n'y avoit plus de concorde ni d'agrément dans notre société. Zaka ne rioit plus avec la même assurance; son badinage étoit moins naturel avec moi. Lodever, de son côté, n'avoit plus le même empressement. Je me dis à moi-même que, puisque Zaka m'aimoit, je devois être sûr qu'il n'obtiendroit rien de ce qui m'étoit réservé. D'après ce plan, je pris Lodever & Zaka par la main, je les réconciliai; je les priai de vivre en toute liberté, comme ils avoient fait ci-devant, & de me regarder d'un bon œil dans tous les instans.

La familiarité revint, Zaka reprit son ton folâtre: elle rioit, badinoit avec Lodever & j'étois satisfait de la voir si joyeuse.

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CHAPITRE XVIII.

Cet étranger nous enseigna quelques mots d'anglois: il parloit un peu l'espagnol; de sorte qu'avec le loisir dont nous jouissions, nous pûmes converser avec assez de facilité.

Je m'accoutumai à voir Lodever étroitement lié avec Zaka; & comme la paix étoit revenue, je répandois dans le sein de l'étranger tout le sentiment de ma joie, qu'il sembloit partager. Je le croyois sincérement mon ami, parce qu'il me l'avoit dit cent fois, & qu'il ne m'appelloit jamais d'un autre nom. Il applaudissoit au tableau naïf que je lui faisois de ma félicité, il me suivoit avec une curieuse complaisance dans tous les détails de mon bonheur. Il m'avoit engagé à lui conter l'histoire de nos premieres amours, & je l'avois fait sans m'appercevoir qu'il en tiroit secrétement des inductions sur le caractere de Zaka.

Chaque jour plus enchanté de l'esprit de Lodever, je me livrois à lui sans réserve. Trompé par les apparences de la candeur, je croyois ses caresses sinceres: je suivois les mouvemens de mon cœur; & aveugle que j'étois, je ne remarquois point que, lorsque j'embrassois Zaka en sa présence, il devenoit tout-à-coup triste & rêveur. Bon, simple, confiant, je ne savois interpréter ni son assiduité, ni ses regards, ni l'espece d'inquiétude qui ne l'abandonnoit pas; ou plutôt son artifice profond savoit me faire prendre le change sur tous ses mouvemens. Ils auroient été visibles à des yeux plus exercés que les miens; mais tout, jusqu'à la violence que se faisoit Zaka pour se domter, échappoit à ma vue; ma jalousie étoit éteinte; l'amitié m'avoit rattaché le bandeau de l'amour.

Lodever nous entretenoit fréquemment des peuples de l'Europe, de leurs loix & de leurs coutumes. Jamais Zaka ne se lassoit d'entendre ces récits étonnans. Quoi, disoit-elle, il y a tant d'hommes, tant de maisons, tant d'édifices? Je faisois de mon côté mille questions, & chaque réponse m'émerveilloit. J'avois peine à concevoir comment cette fourmilliere d'individus, vivoit sur le même point; & tandis que Lodever m'expliquoit ces choses incroyables, mon esprit s'élançoit vers ces cités populeuses, où à chaque pas se présentoit quelqu'objet intéressant. Quand il me parloit de la hauteur des édifices, & de ceux qui flottoient sur les eaux, j'étois tenté de croire qu'il se jouoit de ma crédulité; mais l'explication étoit si bien détaillée, que je ne pouvois refuser d'ajouter foi à ses discours.

Par degrés je devins curieux de voir par moi-même tant de choses merveilleuses; & rêvant incessament à ces villes magnifiques, mon désert perdit de ses attraits. Transporté chaque jour en imagination chez des peuples puissans, industrieux, polis, je me considérai comme perdu dans une immense solitude, éloigné des plaisirs & des agrémens de la vie, ignorant, foible, pauvre. Enfin j'eus de moi-même l'idée qu'un Européen a d'un sauvage.

Lodever m'insinua le dessein de voyager: il avoit de même préparé l'esprit de Zaka. Je lui en fis part; & transportée de joie, elle applaudit à mon projet. Sa curiosité n'étoit pas moins vive que la mienne, & la nuit elle rêvoit de ce qu'elle avoit entendu pendant le jour. Lodever disposoit à notre insu, de notre ame; il la manioit à son gré, maître d'y verser les idées qu'il vouloit y faire naître. Nous estimions les Européens heureux, parce qu'ils possédoient mille superfluités dont l'image nous séduisoit, & c'étoit à vivre parmi eux que nous placions toute notre félicité.

Azeb avoit caché ses trésors dans un endroit particulier, & j'en ignorois moi-même la valeur. Sur quelques réponses ingénues, l'artificieux Lodever fit tant par ses interrogations captieuses, qu'il m'engagea à les lui montrer à l'insu de mon pere. Je ne pus m'en défendre, malgré une répugnance secrete; mais je n'attachois pas un grand prix à des ustensiles lourds, d'une couleur jaune, & qui ne nous servoient à rien.

Lodever vit nos trésors, & il demeura muet d'étonnement & comme ravi en extase de ce qu'il voyoit. Je me souviens que son visage devint rouge & enflammé, & que, dans un transport qu'il ne put dissimuler, il nous embrassa avec une espece de fureur, en nous disant: Oh, que vous seriez heureux & respectés, si vous possédiez dans mon pays ce qui vous est inutile ici! Que de jouissances! que de plaisirs! Alors, d'un ton animé, il nous fit la description des palais que nous habiterions, de la foule d'esclaves empressés, obéissans au moindre signe; de certains animaux qui nous transporteroient en un clin-d'œil par-tout où nous voudrions aller. Il nous parla des voluptés variées & renaissantes qui nous rappelleroient chaque jour les délices de la vie. Il nous donna une idée de toutes ces jouissances; & quoique ces idées fussent confuses, elles nous plûrent néanmoins, soit qu'il les peignît habilement, soit plutôt parce que nous en portions le germe dans nos cœurs.

Le tableau de ces félicités que nous pouvions toucher & sentir, maîtrisa puissamment notre ame. Imprudens! las de notre repos, dupes de notre imagination qui, pour notre infortune, étoit neuve & vive, nous crûmes que le pays du bonheur étoit l'Europe, & dans notre erreur profonde, nous répétions ensemble, Zaka & moi: Oh, quand serons-nous en Europe, pour y voir ensemble toutes ces merveilles!

Lodever nous persuada que les Européens n'étoient méchans & barbares qu'au sein de l'Amérique, sur laquelle ils avoient un droit de conquête, possession qui leur avoit été confirmée par un pape, maître de tous les empires en qualité de vicaire de Dieu; mais que dans leurs foyers ces mêmes Européens étoient doux, humains, généreux, bienfaisans.

La plaine que nous avions tant admirée devint triste à nos yeux; car nos songes nous portoient toutes les nuits dans ces pays fortunés qu'embellissoit notre desir curieux. Nous éprouvâmes tout l'ennui qu'apporte une vie uniforme, lorsque notre pensée s'égare dans des visions. Je respectai ce métal jaune & ces pierres bigarrées qui jusqu'alors ne m'avoient réjoui que par leur éclat, dès que Lodever m'eut appris & leur usage & leur suprême utilité.

Autrefois je m'exerçois à friser la surface des eaux avec ces pierres brillantes; mais dès lors, détestant mon ignorance précédente, & frappé de repentir, je conservai les plus petites avec le plus grand soin, comme le gage de mille plaisirs futurs. Lodever en prenoit quelquefois une, & disoit: Voilà de quoi nourrir vingt personnes pendant six mois sans cultiver la terre; voilà de quoi faire trotter ces chevaux qui vous transportent avec tant de rapidité; voilà de quoi assujettir ces hommes qui se tiennent debout devant vous tandis que vous mangez tout à votre aise.

Nous avions peine à concevoir que cela pût exister; mais Lodever nous le disoit d'un ton si persuasif, si ressemblant à la vérité, que je voyois tout ce qu'il peignoit, & que je jouissois, pour ainsi dire, des voluptés qu'il m'annonçoit. Ce qui me charmoit encore, étoit de faire partager à Zaka toutes ces jouissances: elle, de son côté, songeoit que tout le monde seroit empressé à me servir & à me plaire. Alors elle se montroit encore plus ardente que moi à serrer ces petits cailloux brillans. Elle les cacha, elle les enterra, Lodever lui ayant inspiré l'idée qu'un inconnu pourroit les voir par hasard & les emporter. Il attachoit un prix infini à ces pierres brillantes; il les touchoit avec respect; il sembloit les adorer: il nous apprit à en faire autant. Bientôt nous eûmes un vice de plus, l'avarice, passion triste, qui rétrécit l'esprit, le rend inquiet, le livre à des fantômes. Déjà nous avions la crainte de perdre ces trésors que nous regardions à peine quelques jours auparavant.

Illustration from L'homme sauvage

CHAPITRE XIX.

Je ne m'étois jamais avisé de dire à Zaka qu'elle étoit belle. Lodever le lui dit pour la premiere fois, en comparant son teint au coloris des fleurs, & ses yeux au brillant des étoiles. Zaka reçut cette louange avec un tel plaisir, que je regrettai fort de n'avoir pas trouvé cet ingénieux compliment. Je vis que Lodever avoit beaucoup plus d'esprit que moi, & j'avoue que cela me fit naître dans l'ame un certain déplaisir. Je voulus faire aussi des comparaisons sur la beauté de Zaka: mais celles de Lodever eurent le prix; & quand je voulois jouter avec lui, il en inventoit dix pour une. Zaka se mit même à rire de quelques-unes de ma composition: ce qui approchoit un peu de la moquerie.

Je me rappelle que la maniere dont elle reçut mes madrigaux me fit de la peine. J'aurois voulu avoir mieux dit pour elle que Lodever: il triomphoit de moi avec un calme qui me donna des mouvemens d'impatience. Rivaux en poésie sauvage, je souffris d'être vaincu.

Il lui enseigna aussi à placer dans ses cheveux noirs de ces petites pierres étincelantes qu'il nommoit diamans, à en orner ses bras, ses jambes & son sein, afin de plaire davantage. Réellement, elle me parut plus charmante sous cet éclat brillant. Il y entre-mêloit des fleurs, ce qui formoit une espece de diadême sur sa tête; & quand tout cela étoit arrangé, je me trouvois bien sot de ne l'avoir pas imaginé le premier. Le génie de Lodever m'imprimoit une sorte de respect, & je me sentis borné & pauvre en ressources à côté de ses inventions journalieres.

Il loua mon adresse à la chasse, je lui en sus bon gré: je devins tout glorieux de cet éloge. Je le lui faisois répéter; il le répétoit, & je l'en aimois davantage. Je connus l'orgueil d'être loué par un homme que j'admirois, & je me fatiguois toute la journée d'une maniere incroyable pour mériter ses louanges qui chatouilloient singuliérement mon oreille.

Je voulois faire tout ce qu'il faisoit; il m'apprit à jouer au palet, & je passois des heures entieres à cette futile occupation. Il avoit deux dés qu'il me faisoit rouler, m'ayant appris à lire les points de cette figure cubique. Il me faisoit jouer quelques-unes de mes pierres, & il gagnoit ordinairement; il gagna tant que je ne voulus plus jouer avec lui, & Zaka fut la premiere à m'en détourner, craignant qu'il ne les gagnât toutes. J'eus du chagrin d'avoir perdu une portion de mes pierres brillantes.

Chaque jour il m'enseignoit un jeu nouveau que j'embrassois avec passion, & la culture du jardin se sentoit de notre oisiveté. Ainsi, graces à Lodever, nous marchions de folies en folies. Elles se tiennent par la main; une seule suffit pour amener toutes les autres. D'où nous venoit ce tissu d'extravagances? Etoit-ce de la bonne & simple nature, ou des conseils de notre aimable corrupteur?

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CHAPITRE XX.

Cependant le respectable Azeb voyoit dans l'amertume de son cœur le dégoût que nous inspiroit notre heureux désert, ainsi que toutes les folies que nous adoptions de la bouche de l'étranger. Ses larmes couloient en silence; mais toujours fidele à son premier plan de ne louer ni blâmer aucune de nos actions, il se contentoit de nous dire que le bonheur n'étoit pas plus en Europe que dans le lieu que nous habitions. Il n'osoit contredire ouvertement nos idées, convaincu que l'opposition réelle aux volontés de l'homme enflamme son indépendance naturelle & le rend faux, rusé, artificieux. Dans une circonstance aussi cruelle il se conduisit de même: il attendit que la raison nous éclairât sur un projet insensé; mais la raison l'a-t-elle jamais emporté sur le goût vif du sentiment soutenu des prestiges de l'imagination?

Pervertis que nous étions, nous lui annonçâmes un jour sans ménagement que nous avions pris la résolution de partager le bonheur des Européens & de transporter chez eux nos richesses, afin de jouir sans travail des délices qu'offroient ces climats fortunés. A ces mots, le malheureux Azeb leva les mains vers le ciel, voulut parler, ne put que pleurer, se jeta dans les bras de Caboul, & se retira, accablé sous le poids de sa douleur.

Sa profonde tristesse nous causa quelqu'émotion; mais, ingrats & dénaturés que nous étions, nous nous familiarisâmes avec ce front triste, dont les regards baissés accusoient hautement nos folies; la voix d'un séducteur avoit plus de pouvoir que celle d'un pere. Il nous prit à l'écart; & ayant prononcé le nom de Lodever, il répandit sur nous des larmes; il nous représenta l'impossibilité de parvenir à une colonie Européenne sans un danger manifeste; il nous montra le sacrifice de notre liberté, de notre repos, fait imprudemment à la satisfaction d'un vain desir qui s'éteindroit à la premiere jouissance; il nous assura que ces mêmes trésors qui nous inspiroient une joie insensée & dont nous avions long-tems ignoré la dangereuse valeur, étoient la source empoisonnée de cette foule de maux qui couvroient les royaumes Européens; il nous fit un tableau effroyable de la violence & de la perfidie réciproque de ceux qui se disputoient les parcelles de ces métaux.

Il ne nous déguisa pas que des jouissances étoient attachées à la distribution de ces richesses; mais il nous assura qu'elles s'écouloient avec rapidité, que nous serions plus malheureux après les avoir perdues, & que la crainte même de les perdre étoit un supplice. Il nous dit, hélas! tout ce que nous n'étions pas alors en état de comprendre.

L'aveu qui lui étoit échappé nous offroit la perspective agréable dont Lodever nous avoit flattés, & nous lui disions: Nous voulons voir des pays nouveaux; nous avons besoin de connoître ce qui est au-delà de notre petit vallon. Lodever nous a peint ce monde comme d'une grande étendue, & nous voulons voir ces villes, ces peuples, toutes ces belles choses enfin que font ces hommes & que nous ignorons.

Azeb ne put répondre à nos discours; mais prenant un ton ferme, où l'accent de la douleur perçoit par intervalles, il nous dit: Vous êtes jeunes, mes enfans, votre imagination vous abuse: je sens qu'il me sera impossible d'y mettre un frein; je n'ai voulu & je ne veux que votre bonheur: si vous croyez le trouver dans un autre monde, vous vous trompez. Eh bien, abandonnez la terre qui vous a vu naître, abandonnez un pere qui vous chérit; abandonnez jusqu'au fidele Caboul, cet ami de ma triste vieillesse; je vous le cede encore; je vivrai, je mourrai seul dans ces déserts. J'ai su affermir mon ame contre tous les revers. Je ne prévoyois pas celui-là; mais... m'y voilà disposé.

Le discours de ce bon pere émut nos cœurs; nous nous jetâmes à ses pieds. O mon pere! vous nous accompagnerez, vous jouirez des délices qui nous attendent; nous serons tous heureux loin de ce désert. Si vous connoissiez les jouissances dont Lodever nous a fait le récit! Venez voir avec nous les objets les plus merveilleux. Vous avouerez vous-même qu'un autre monde offre à chaque pas des plaisirs qui nous manquent. Au lieu de nous répondre, Azeb nous embrassa avec un air de compassion, & se retira d'un pas triste & tremblant.

Azeb avoit convaincu notre esprit, mais non point notre cœur: nous n'étions plus heureux dans les montagnes de Xarico, parce que nos desirs enflammés par l'espérance d'autres biens, brûloient de se satisfaire à quelque prix que ce fût. Je chérissois plus que jamais Lodever, dont chaque acte étoit pour moi une instruction. Son industrie facile, son esprit insinuant, tout en lui me plaisoit. Il est vrai qu'il savoit me flatter avec tant d'art, qu'il m'étoit devenu presqu'aussi cher que Zaka.

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CHAPITRE XXI.

Vous jugerez, cher chevalier, à quel point mon cœur étoit abusé en sa faveur. Zaka étoit tombée depuis quelque tems dans une mélancolie profonde. Il me fut aisé d'appercevoir que Lodever étoit amoureux de Zaka: je savois qu'elle ne le haïssoit pas. Cependant je la voyois dans une situation pénible. Je frémissois de perdre un cœur sans lequel je ne pouvois vivre heureux. Je ne savois pas dissimuler, & je voyois distinctement que Zaka aimoit Lodever. Elle m'avoit déployé son cœur innocent & sincere, tel que la nature l'avoit formé: je ne pouvois mettre en doute sa tendresse: il n'y avoit en elle ni trahison, ni perfidie, j'en étois bien sûr. Les caresses de Zaka étoient trop vives pour qu'elle pût me trahir; & si le hasard me procura une connoissance qui me manquoit, je n'en avois pas besoin.

Un soir qu'assise à côté de Lodever elle paroissoit rêveuse, je me glissai derriere elle pour écouter leur entretien. Ce cœur que j'avois soupçonné n'étoit retenu dans son amour ni par la honte, ni par la crainte, mais seulement par un amour plus extrême qu'elle me portoit. C'étoit sa tendresse pour moi qui la préservoit d'une infidélité qui sans ce sentiment vainqueur lui auroit peut-être été chere. Voici les paroles de Zaka; pesez-les.

Pourquoi me tourmentes-tu? disoit-elle; tu sais que je ne te hais point, mais je ne puis pas t'aimer autant que Zidzem. Zidzem a possédé mon cœur avant toi, puis-je moins l'aimer? Non; il faut que je l'aime toujours au même degré. Pourquoi es-tu venu pour nous rendre tous deux malheureux? Pourquoi t'obstines-tu à me demander ce que je ne t'accorderai jamais? Contente-toi de l'amour que j'ai pour toi; c'est bien assez; contente-toi de ce baiser, puisqu'il te fait plaisir; tout le reste est pour Zidzem: je l'aime avant toi; & si tu ne veux pas me rendre malheureuse, tu ne me demanderas rien au-delà. Vivons en bonne intelligence, baise ma main, baise mon col, baise mon front: mais garde-toi d'aller au-delà; je te rejeterois loin de moi, je ne te donnerois plus ma main à baiser, car voilà tout ce que je puis faire pour toi. Je t'aime beaucoup; mais j'aime encore plus Zidzem, parce qu'il est le premier & que ma fille me dit, quand je la regarde, que je ne dois point accorder à d'autres ce que je lui ai accordé.

La franchise de Zaka mit en désordre l'éloquence de Lodever; il ne sut que répondre. Il lui dit, mais d'une voix tremblante, qu'il demandoit à partager ces précieuses faveurs avec Zidzem, & non à l'en priver; que je n'en serois pas moins fortuné en l'ignorant; que je ne le saurois jamais...... Non, dit avec impatience Zaka, lui mettant la main sur la bouche, cela ne sera pas, je te le dis, n'y pense plus. Je suis à Zidzem, & non à toi. Baise ma main, baise mon col, baise mon front; mais tu n'obtiendras rien au-delà. Dis, si tu étois à sa place, y consentirois-tu? Pourquoi veux-tu faire de la peine à mon cher Zidzem? N'es-tu pas son ami? Ma fille me dit que je ne dois point t'écouter.

Lodever ne put repliquer; mais il se mit à ses genoux, & employa les prieres & les instances. Zaka le laissa à ses pieds, soupira, & se cacha le visage de ses deux mains. Elle lui déclara en gémissant, qu'il lui en coûtoit beaucoup pour le refuser; qu'il auroit tout à espérer, si elle ne m'aimoit pas avec la plus forte tendresse; mais qu'elle m'aimoit par-dessus tout. En prononçant ces mots, elle se précipita sur lui, fut la premiere à baiser son front, ses yeux, en lui criant: J'aime Zidzem; prends cela pour te consoler. Je t'aime aussi, je te promets de t'aimer; mais ne me demande point, je te le répete, ce que je ne puis t'accorder; contente-toi de ces caresses, & n'offense ni ton ami ni moi. En disant ces mots, elle serroit sa tête contre son sein, & lui baisoit le front.

Lodever, enhardi par cet aveu & ses caresses, crut que le moment de sa victoire étoit arrivé, & tenta quelques efforts. Zaka, sans être intimidée, se dégagea à l'instant de ses bras, sans trouble, sans colere, sans reproches & avec un sang froid qui attestoit la paisible vertu de son ame. Elle s'éloigna sans lui jeter un regard; elle entra dans une allée sombre, & moi je sortis de l'endroit où j'étois caché. Je la retrouvai à cinquante pas, & je ne vis sur son front aucun trouble. Sa victoire ne lui avoit rien coûté: elle m'aborda comme de coutume; rien n'exprimoit sur son visage la conversation qu'elle venoit de tenir; elle me tendit la main avec sérénité; & moi qui l'adorois plus que jamais, je n'étois plus maître de mes mouvemens; je la pressai dans mes bras; les siens s'ouvrirent pour me recevoir; pressé sur son sein, je sentis renaître ce premier instant de volupté qui m'avoit embrasé de tous les feux de l'amour: je m'enivrois du charme de la retrouver tendre & fidelle. Elle s'abandonna à mes transports; elle me disoit, dans l'effusion d'un cœur pur & sincere: Je t'aime avant tout, je t'aime par-dessus tout, sois en sûr. Je ne suis pas maîtresse de mon cœur, je ne sais si un autre y viendra après toi; mais je n'aimerai jamais personne comme je t'aime. Et moi qui avois été témoin des discours & des tentatives de Lodever, n'ayant plus ni inquiétude, ni jalousie, je me plaisois à considérer cette belle ame que la nature s'étoit plû à cacher dans un immense désert.

Illustration from L'homme sauvage

CHAPITRE XXII.

Croiriez-vous, cher chevalier, que, sûr d'être aimé de Zaka, je ne pus voir sans compassion le trouble qui dévoroit l'ame de mon ami? Je m'attendris sur son état. Plus j'aimois Zaka, plus je sentois qu'on devoit l'aimer: je lui pardonnois l'amour qu'il avoit pour elle, parce que j'éprouvois qu'il étoit impossible de s'en défendre.

Je pouvois, il est vrai, lui reprocher sa conduite mystérieuse, sa réserve, ses efforts, quoique vainement tentés: mais toutes ces fautes étoient celles de l'amour; je les excusois, & ne voyois plus que les combats cruels dont il étoit agité.

Il tomba dans une tristesse sombre que je tâchai vainement d'adoucir par tous les soins de l'amitié. Que sa douleur muette, que ses regards qui tomboient languissamment sur Zaka & s'en détournoient avec effort, firent d'impression sur mon ame! Je n'osai plus être heureux en le voyant souffrir. Je me reprochois mon bonheur comme un crime: & ayant l'expérience des maux sensibles qui accompagnent des desirs inutilement conçus, je me disois que je ne devois pas goûter des plaisirs dont mon ami & mon compagnon étoit privé. Sa physionomie prenoit chaque jour quelque chose de plus triste & de plus farouche, & les tourmens de son cœur se peignoient visiblement sur son visage. Alors je souffris moi-même de sa situation pénible, & je rêvois aux moyens de l'enlever à ses privations douloureuses.

Sans doute il avoit lu dans mon cœur mieux que je n'y lisois moi-même, & il me tint ce discours que j'écoutai sans indignation. Il n'auroit pas tenu le même langage à tout autre qu'un sauvage.

Cher Zidzem, pardonne, me dit-il; je me sens indigne de ton amitié: depuis long-tems je t'offense; il faut que je t'ouvre mon cœur: la dissimulation m'est un fardeau pénible. Ce cœur infortuné aime ta Zaka, & l'aime jusqu'à la fureur. Vois dans ce cœur déchiré tous les tourmens de l'amour. Un feu cruel me consume & me pousse vers le désespoir. Non, je ne cesserai de l'aimer que lorsque je cesserai d'être. Délivre-toi d'un rival odieux, Zidzem, ôte-moi une vie qui m'est importune; préserve-moi du crime que dans mon aveuglement je pourrois commettre. Va, la mort sera pour moi un bienfait; mes jours ne sont plus qu'un long supplice; je ne veux pas être plus long-tems ingrat envers mon ami, mon libérateur: c'est assez d'être malheureux, sans devenir criminel & perfide. Ah, combien je me hais moi-même d'être ainsi! Mais je suis seul consumé de desirs, tandis que tu reposes dans les bras de Zaka. Dangereuse Zaka! les feux que tu allumes ne peuvent s'éteindre. Il falloit ne te pas voir, pour ne point t'adorer. Je n'ai plus d'autre ressource que la mort contre l'horreur de mon existence, & c'est l'asyle que j'embrasse. Adieu, mon cher Zidzem. Tes yeux ne seront plus fatigués de mon aspect coupable; tes oreilles n'entendront plus mes gémissemens: je vais mourir, puisque je ne puis vivre sans envier le bien qui t'appartient.

Il prononça ces mots avec un tel désordre, que je craignois à chaque instant les suites extrêmes de son désespoir. Je fus touché jusqu'aux larmes après l'avoir entendu. La confiance qu'il me marquoit, cet aveu sans artifice, sa constance qui paroissoit vaincue & qui frémissoit de toucher au crime, tout me le rendit plus cher, plus intéressant; je compatis à ses souffrances, & en l'écoutant je me représentois les tourmens que j'aurois à endurer si Zaka rejetoit les desirs de mon amour.

Cet Européen rusé connoissoit bien mon cœur; il sentoit que je serois capable de tout sacrifier aux pleurs de l'amitié, & que sa franchise éveilleroit ma générosité. Son tourment n'étoit pas plus vif que le mien; car si je voulois lui rendre le repos, il me falloit perdre ma félicité. Choix cruel! l'image de mon ami expirant me suivoit jusques dans les bras de Zaka. Au comble du bonheur, son sort me sembloit plus affreux. Zaka étoit tendre, passionnée; mais je ne goûtois plus le charme de la posséder. Lodever soupiroit en ma présence, & me faisoit chaque jour l'aveu naïf de ses tourmens. La résolution que je pris vous étonnera; mais elle me fut inspirée par la pitié, par la bonté naturelle de mon cœur, par je ne sais quel sentiment. Je me déterminai à partager avec mon ami la possession de Zaka.

Vous direz que c'est un acte de générosité de sacrifier sa maîtresse à son ami, mais que c'est une action vile de la partager avec qui que ce soit; qu'elle est aussi éloignée de la nature que des mœurs civilisées; qu'il n'y a pas un animal, soit domestique, soit féroce, qui ne dispute sa femelle à coups de dents ou à coups de griffes. J'eus d'autres sentimens dans mon désert: je ne crus pas m'avilir en obéissant à la pitié. J'aimois Zaka, j'aimois Lodever; je voulois le bonheur de l'un & de l'autre; mon cœur ne pouvoit se fermer à leurs soupirs, & j'agissois à la fois par un sentiment de compassion, d'équité & de tendresse. Je ne connoissois point l'adultere: je faisois un sacrifice réel. Un sauvage qui met l'honneur dans le courage & dans la noblesse de l'ame, voit les choses bien autrement qu'un homme civilisé.

D'un autre côté, je sentois qu'il n'y auroit plus de joie pour moi dans le monde, en voyant près de moi un homme sans cesse gémissant. De l'autre, je me représentois le plaisir délicieux de l'arracher au désespoir, de lui rendre la vie. Je ne perdrai point le cœur de Zaka, me disois-je; elle m'aimera toujours, & le bonheur de Lodever n'ôtera rien à la somme du mien. Aucune idée honteuse ne se mêloit à ce partage.

Cependant, je l'avouerai, mon cœur murmuroit de ce cruel devoir: il m'en coûta pour surmonter un sentiment jaloux; mais je songeai qu'une tranquillité générale en seroit le fruit. J'allai exposer mon projet à Lodever, qui parut très-étonné de ma générosité; car c'est ainsi qu'il nommoit mes nouveaux desseins. Il m'embrassa en me témoignant la plus vive reconnoissance, & nous convînmes d'engager Zaka à la cession la plus rare, scandaleuse sans doute chez les peuples civilisés, mais qui dans mon désert n'étoit qu'une suite conséquente de mon amitié pour Lodever, de ma pitié pour ses souffrances, & de mon amour pour la concorde & la paix.

Illustration from L'homme sauvage

CHAPITRE XXIII.

Zaka rougit prodigieusement à la proposition que je lui fis. La honte & l'étonnement attachoient ses regards à la terre, & chaque parole sembloit la pétrifier. Immobile, elle garda le silence; puis levant les yeux, elle les fixa sur les miens, comme pour y découvrir les vrais sentimens de mon cœur; sans doute elle vouloit y descendre, & elle cherchoit avidement à lire dans ma pensée: mes regards étoient tristes & confus; j'attendois ce qu'alloit prononcer sa bouche, & je tremblois de l'arrêt; car je pouvois bien consentir à partager le cœur de mon amante, mais non immoler entiérement le déplaisir secret que j'en ressentois.

Je lui exposai l'amour de Lodever, le désespoir qui empoisonnoit sa vie & flétrissoit pour lui le riant aspect de l'univers; je lui disois: Nous partageons l'air, les fruits de la terre, les rayons du soleil.... Pour toute réponse Zaka me lança un regard qui pénétra mon ame; elle vola dans mes bras; elle m'accabla des plus tendres baisers. Eh quoi, Zidzem, me dit-elle du ton du reproche, ne t'ai-je pas donné assez d'assurances que je t'aime & n'aimerai jamais que toi? Crois-tu que Zaka soit fausse, double, artificieuse? O cher Zidzem! un cœur peut-il être à deux? L'amour peut-il se partager? Tu le connois bien peu si tu en doutes. Imprudent! tu ne sais pas lire dans ton propre cœur: va, si je te privois d'une seule caresse, tu deviendrois malheureux: mais cela n'arrivera point; c'est à moi à te défendre, à te protéger contre toi-même & contre la foiblesse de ton cœur, lorsqu'il s'abuse à ce point. Ah, que de remords je t'épargne! Sais-tu quelle seroit l'amertume de ta douleur, l'horreur de tes regrets? Tu maudirois mille fois l'outrage que tu aurois fait à l'amour & à ta fidelle Zaka. Tu ne me verrois plus du même œil: toute ta félicité seroit évanouie... Et puis se tournant avec fierté vers Lodever, elle lui dit: Et toi, fatal étranger, ne me poursuis plus, & oublie-moi; c'est depuis ton arrivée que j'ai éprouvé les chagrins de l'amour; je n'en connoissois que les délices; le trouble est venu sur tes pas. M'aimes-tu autant que Zidzem? Non, cela n'est pas possible. Ton regard m'épouvante; ton amour me fait peur; jamais ton œil ne luit d'une flamme douce. Je t'ai aimé tant que tu n'as pas voulu désunir nos cœurs. Retourne dans ton pays, vas y trouver celle que tu as quittée; peut-être elle seche aujourd'hui dans les larmes; elle implore la fin de sa vie, en devinant que tu veux porter ton cœur à une autre qu'elle.

Je fis un second effort en faveur de mon ami, attestant que je voulois l'empêcher d'être sans cesse gémissant, s'il y avoit de ma faute; mais la fiere Zaka, avec un geste noble & contemplant Lodever avec un dédain que je ne puis rendre, m'auroit jeté à moi-même un regard de mépris, s'il n'eût été adouci par l'amour. Jamais ce front si noblement courroucé ne sortira de ma mémoire. Je me tus; j'étois honteux, anéanti; je me jugeai au-dessous d'elle; un trait rapide de lumiere me fit voir que cette proposition étoit un outrage à son amour. Je m'applaudis dans le fond du cœur de la trouver constamment tendre & fidelle. Un de mes regards implora mon pardon, tandis que je tâchois de consoler Lodever, en lui disant que j'avois tout tenté pour qu'il fût tranquille, & que cela ne dépendoit plus de moi. Lodever avoit les yeux baissés & gardoit un morne silence. Il ne pouvoit ni rester ni fuir; il étoit comme enchaîné par une puissance invisible.

Je n'osois plus interroger les regards de Zaka, lorsque tout-à-coup ses bras s'entrelacerent aux miens; sa bouche pressa mes levres & je ne fus point maître de résister à mon ravissement. Je rendis à Zaka ses tendres caresses, & je ne songeai pas assez à dérober à Lodever le spectacle de mon triomphe. Livré aux transports de mon amante, j'oubliai mon ami. Trop foible pour soutenir la vue de nos caresses innocentes & vives, Lodever s'éloigna & s'enfonça dans un bois sombre.

Sorti de mon ivresse, je me reprochai ma cruauté; j'en témoignois mon mécontentement à Zaka, qui avoua avoir eu tort. Je courus sur les pas de Lodever pour l'appaiser, le consoler, & calmer ses maux par les paroles les plus douces. Il écouta tout ce que je lui dis avec une froideur que je n'aurois osé attendre après une pareille scene. Il me répondit avec beaucoup de tranquillité qu'il falloit s'en remettre à cette derniere décision; je le vis même sourire. Je crus que, frappé de la tendresse inviolable de Zaka & de l'inutilité de ses poursuites, il pouvoit renoncer à elle. Ah! si j'eusse mieux connu la dissimulation terrible des passions dans le cœur des Européens, j'aurois pressenti que ce calme trompeur, semblable à celui qui précede la tempête, annonçoit une vengeance sourde & épouvantable.

Illustration from L'homme sauvage

CHAPITRE XXIV.

Quelques jours après cette aventure Lodever m'apporta un très-beau coco, espece de fruit excellent qui croît en Amérique, & dont il savoit que je mangeois volontiers. Zaka arriva au même instant & voulut goûter de ce fruit. Lodever le lui arracha vivement de la main, donnant pour prétexte que son front étoit trempé de sueur. Sa crainte paroissoit fondée; ce fruit est très-dangereux lorsqu'on en mange à contre-tems. Lodever jeta fort loin ce coco, pour ne pas, disoit-il, exciter l'envie de Zaka, si elle le voyoit manger: ensuite il nous engagea à faire une petite promenade.

De retour je cherchai mon coco vers l'endroit où il l'avoit jeté; je ne le trouvai point. Azeb qui n'étoit pas éloigné me demanda ce que je cherchois. Un très-beau coco, lui répondis-je. Oui, dit Azeb, il étoit bon: surpris par la soif, je l'ai ramassé, j'ai bu la liqueur & mangé le dedans; mais je ne sais, depuis un instant il me cause de vives douleurs. Je m'approchai de mon pere: un frisson l'avoit saisi; je lui présentai mon bras pour soutenir ses pas chancelans. De moment en moment son état devint plus violent: il souffroit comme si on lui eût déchiré les entrailles; il fut obligé de s'appuyer sur moi. Tout-à-coup son corps frémit dans mes bras, les forces me manquent, & il tombe étendu par terre, se roulant & poussant des cris lamentables.

J'appelle Zaka, elle vient, elle apperçoit Azeb les yeux égarés, la bouche couverte d'écume, les bras, les mains, les pieds roidis, tourmenté de convulsions affreuses. Nous tentâmes de le relever. Laisse, dit-il en me jetant un regard long & douloureux, laisse, je me meurs..... Dieu! m'écriai-je en pâlissant, vous mourez! Qu'est-ce à dire? Azeb souleva avec peine sa main appesantie; mais voulant serrer la mienne, son effort fut impuissant. La douleur & la tendresse se peignoient sur son front à travers les ombres du trépas. Nous frémissions d'effroi, nous pleurions, nous baisions son visage mourant. Il fixe ses yeux sur nous; sa poitrine se souleve avec effort, & sa voix entrecoupée prononce ces mots à plusieurs reprises: Je meurs, mes enfans... je meurs! Ah!... incertain & rempli de terreur sur le sort qui vous attend... je n'ose accuser, de peur de charger d'un crime celui qui peut-être est innocent... Non, je ne l'accuserai point... Me voici au terme de ma carriere, & je me soumets à la volonté de celui qui est le maître de toutes les créatures... Je ne puis souhaiter mon anéantissement, puisqu'il est un Dieu.... Ah! si les pénibles jours que j'ai passés sur la terre étoient les seuls pour lesquels j'eusse été créé, s'il n'en étoit point d'autres plus tranquilles, plus heureux, quelle puissance indifférente m'auroit donné l'être, m'auroit soumis à la douleur?... Mais le profond sentiment de l'espérance me reste; il retrace à mon esprit l'image de l'immortalité. Je dois vivre avec Dieu tant qu'il existera: puisqu'il a daigné une fois me tirer du néant, ce n'est pas pour m'y laisser retomber. Je crois à sa bonté, dont l'univers est un témoignage éclatant; mais ce monde-ci n'est pas celui de l'homme; il est fait pour un autre rôle: il desire, il demande une autre destinée.... O mes enfans! vous mourrez aussi comme moi... Que le dernier moment de votre vie soit plus paisible que le mien!.... Que ce Dieu souverain vous bénisse comme je vous bénis!... Que sa clémence tempere l'amertume des jours de cette triste vie!... Je vous ai enseigné le moins d'erreurs qu'il m'a été possible... Si je vous ai enseigné peu de vertus, je vous ai montré peu de vices... J'espérois qu'à jamais caché dans ce séjour impénétrable... Mais mes projets ont été confondus..... Lodever.... Je vois... O mes enfans! adorez Dieu & craignez ses jugemens... Souffrez, s'il vous faut souffrir. Quand tous les maux se rassembleroient sur vous, gardez-vous de murmurer... Songez que vous êtes l'ouvrage de ses mains, & que vous devez lui être soumis... C'est le seul roi de l'univers... Il est Dieu.... il est tout-puissant... il est bon... il est l'amour même.... Le malheureux Azeb manqua de forces, nous fit un signe de tête & expira.

O moment affreux & mémorable! je n'avois jamais vu mourir un homme, & c'est mon pere qui est étendu sans vie; il meurt, il m'abandonne à l'horreur de mes réflexions. Je souleve ses bras immobiles: ils retombent, & l'effroi pénetre mes sens. Son corps, que nous embrassons, devient froid. Le ciel a perdu tout son éclat; un triste & vaste silence regne autour de nous; je ne sais quel murmure lugubre frappe dans les airs mon oreille épouvantée. Lodever passe à côté de ce corps sans vie, le regarde & nous dit sans douleur & sans larmes: Il faut le mettre dans la terre. Caboul pleure & sanglotte; je suis ému, & tout ce qui m'environne est nouveau pour moi.

Quoi, Azeb n'est plus! me disois-je; Azeb qui, une heure auparavant, nous parloit avec tendresse; Azeb que j'aimois; Azeb dont je contemplois avec tant de plaisir le front vénérable; Azeb.... Le voilà sans chaleur & sans mouvement; son teint est livide, ses yeux sont fixes & ternes, ses membres sont glacés, il est sourd à tous nos cris. Oh! nous comprenions alors la destinée funeste & générale de l'homme. Vous mourrez aussi: ces mots retentissoient au fond de notre ame; nous nous tenions embrassés, comme si c'eût été le dernier embrassement de notre vie. Nos larmes, qui couloient en abondance, mouillerent ce cher cadavre.

Ah, Zidzem, dit Zaka en sanglottant, que deviendrois-je, hélas, si tu éprouvois le sort du malheureux Azeb! Que cet effroyable moment soit éloigné! O séparation cruelle! Ah! je la sens cette mort affreuse.... Elle vient... Elle va peut-être te frapper dans mes bras.... Dieu, que les momens que tu as accordés à l'homme sont de courte durée! Et elle tomba sur mon sein presque sans sentiment. Elle trembloit pour mes jours, je craignois pour les siens, & nous nourrissions notre douleur du spectacle terrible qui augmentoit notre effroi.

CHAPITRE XXV.

Le trépas d'Azeb nous montra la mort en perspective: auparavant nous n'y songions pas. Azeb nous avoit dérobé, autant qu'il l'avoit pu, le trépas des animaux; & quand le hasard nous l'avoit fait appercevoir, il nous disoit tranquillement: Ils dorment, ils se réveilleront. Il nous avoit accoutumés, pour ainsi dire, à nous croire immortels, & il nous faisoit regarder notre existence comme ne devant point avoir de terme. Comme Dieu, nous répétoit-il souvent, sera toujours Dieu, de même l'esprit qui vous anime sera toujours esprit. Ainsi l'idée de la destruction nous étoit étrangere; & si Azeb ne nous parloit plus, nous entendions encore ses paroles, nous appercevions son regard: il n'étoit pas mort pour nous: il nous sembloit qu'à chaque instant il alloit se lever & nous parler.

Nous redoublâmes pour sa mémoire le respect que nous avions eu pour lui pendant sa vie; nous enterrâmes son corps d'après les conseils de Lodever; ses mains creuserent la fosse, & pendant cette fonction lugubre son visage ne changea point; il ne mêla point un soupir à nos douleurs: quand nous l'interrogions sur cet événement imprévu, il nous répondoit d'un air calme: Azeb étoit vieux, & vous devenoit inutile; il faut que chacun meure. Que nous étions loin de soupçonner la véritable cause de sa mort! L'idée d'un crime aussi noir ne pouvoit entrer dans notre pensée: on nous l'auroit expliqué alors, que nous n'y aurions rien compris.

Moment funeste & douloureux, lorsqu'il fallut rendre à la terre les tristes dépouilles d'Azeb! Nous ensevelîmes dans une fosse obscure un cœur autrefois animé d'un feu céleste, des mains dignes de porter le sceptre & de tracer des leçons aux sages. Hélas, m'écriai-je sur sa tombe, voilà donc l'étroite & éternelle demeure de ce pere chéri! Le chant des oiseaux, la beauté de la nature, la renaissance du jour, notre voix plaintive qui percera l'ombre de ces arbres touffus, rien ne pourra le faire sortir de ce lit effrayant; il habitera toujours avec la mort cette triste solitude; nous ne le verrons plus devancer le retour du soleil, respirer les parfums du matin, & d'un pas majestueux faire jaillir la rosée du sommet des fleurs; nous ne le verrons plus errer au hasard dans la forêt, plongé dans une douce méditation, levant ses mains pures vers la voûte du firmament; rien ne peut plus réchauffer sa froide poussiere; il ne nous pressera plus dans ses bras paternels, le sourire sur les levres & l'amour dans les yeux. Mais que dis-je! il nous a dit tant de fois que nous nous retrouverions dans un autre monde; que la partie pensante de lui-même subsisteroit toujours; qu'une ame immortelle seroit séparée de son corps & deviendroit à jamais heureuse par la clémence infinie du Créateur! Oui, cette idée me plait; cette idée est grande, elle est conforme à tout ce que j'apperçois de la main du grand Être. Il faut qu'il soit sublime & magnifique en tout; il faut qu'il accorde à sa créature tout ce qu'il peut lui accorder. Azeb vit, Azeb pense à nous; il converse encore avec Zidzem & Zaka. Ah! du séjour qu'il habite, qu'il lise au fond de nos cœurs, qu'il voie nos larmes, qu'il entende nos gémissemens & les louanges que nous donnons à son ame généreuse.

Nous baisâmes la terre qui le renfermoit dans son sein. Je voulus que ma fille la baisât aussi. Je me promis de revenir souvent pleurer sur ce tombeau & m'y entretenir avec l'ame d'Azeb, en attendant que, selon sa promesse, elle se montrât à moi dans un autre monde.

Zaka pleuroit amérement & paroissoit inconsolable. Je lui disois, pour calmer ses chagrins & ses regrets: Sois sûre qu'Azeb vit encore; il vit avec le grand Être dont il nous a parlé. Il est heureux, puisqu'il le connoît; il est à la source de tout bien, il lui parle de nous, car il ne délaissera pas ceux qu'il a tant chéris sur la terre.

A quelques jours de là nous eûmes, chacun de notre côté, un rêve où nous revîmes Azeb. Ce rêve différoit si peu de la réalité que nous crûmes qu'il n'étoit devenu qu'invisible, & qu'il habitoit toujours avec nous. Comme son visage pendant notre rêve ne nous avoit paru ni triste ni souffrant, nous nous accoutumâmes à nous dire: Il est avec le grand Être; il est bien; il nous voit, nous entend; il sera notre protecteur; il nous enverra toujours des pensées justes & bonnes.

Illustration from L'homme sauvage

CHAPITRE XXVI.

Caboul, le fidele Caboul étoit sorti de sa froideur pour pleurer Azeb. Il ne passoit jamais devant sa tombe sans lever les mains au ciel & saluer le lieu où il reposoit. Nous l'honorâmes comme un second pere. Dans le rang le plus abject, il eut toutes les vertus; & quoiqu'il ne fût pas doué des qualités de l'esprit, il nous força d'admirer sa grande ame. Je m'apperçus que depuis la mort d'Azeb il évitoit de toucher la main de Lodever; qu'il le servoit avec une sorte de répugnance; & ayant été frappé un jour de sa main, il lui dit: Jetez-moi aussi dans la terre; je serai mieux là qu'avec vous. Je ne fis point attention à ces paroles, ne pouvant en pénétrer le sens.

Profondément occupé de la perte que je venois de faire, je ne m'entretenois que d'Azeb, de ce qu'il avoit fait, de ce qu'il avoit dit; je me plaisois sur-tout à répéter ses dernieres paroles, ses tendres bénédictions. Je ne fus jamais si surpris ni si indigné que lorsque Lodever me dit un jour que, selon les loix de sa religion, Azeb ne pouvoit être avec le grand Être, n'ayant point été baptisé; qu'en conséquence, il étoit descendu dans un lieu où rouloient des flammes éternelles; & qu'il y étoit plongé à jamais, sans espérance d'en pouvoir sortir. Je m'écriai avec douleur: Cela ne se peut pas; tu mens, Lodever; ce que tu dis outrage la raison & le grand Être. Apprends qu'Azeb a fait le bien, a évité le mal, a adoré le Dieu du soleil, a aimé ses enfans. Que faut-il de plus pour aller rejoindre le grand Être? Non, reprit Lodever en se couvrant d'une physionomie effroyable, Azeb n'ayant point reçu le baptême, est damné. Qu'appelles-tu damné? répondis-je en pâlissant de courroux & de frayeur. Je veux dire, reprit Lodever, qu'il est avec les démons dans une fournaise... A ces mots, je me sentis dans une colere que je n'avois pas encore éprouvée; je sentis qu'il déraisonnoit, qu'il étoit en ce moment insensé, frénétique; je le vis sous une figure odieuse; ses traits d'homme disparurent à mes regards; je n'apperçus dans son œil qu'une stupidité aveugle & féroce; & comme il continuoit à me dire que sa religion condamnoit mon pere à être brûlé pendant toute une éternité, je m'éloignai avec une fureur inexprimable; car je sentois ma main prête à se lever contre lui, & tout mon être repoussoit cet anathême impie, qu'il me sembloit prononcer contre Dieu, dont la bonté avoit toujours pénétré mon cœur.

Je courus, dans une agitation extrême, vers le tombeau d'Azeb; je me couchai sur cette terre sacrée, en criant: Azeb! Azeb! serois-tu livré à des tourmens éternels, ainsi que l'assure Lodever? Dis, le grand Être que tu m'as annoncé auroit-il cessé d'être bon pour toi? Je jetai un cri comme pour réveiller l'ombre d'Azeb au fond de son tombeau; je pleurois de douleur & de tendresse, lorsqu'un sentiment invincible s'éveilla dans mon ame, & me cria fortement: Non, non, non, Azeb n'est point malheureux; Lodever te trompe; le grand Être embrasse toutes ses créatures; les paroles de Lodever sont mauvaises, & l'inspiration de ton cœur est la vérité.

Je me relevai plus calme, plus assuré, plus fort; je sentis au-dedans de moi que l'ombre d'Azeb avoit communiqué à ma raison une partie de la sienne, laquelle venoit du grand Être; & lorsque je rencontrai Lodever, je lui dis avec un ton d'assurance & de supériorité: Tu déraisonnes, tu es un insensé; ne me parle plus ainsi, car je ne verrois plus en toi un homme.

Illustration from L'homme sauvage

CHAPITRE XXVII.

Je fus quelques jours sans vouloir converser avec Lodever, tant ses paroles m'avoient révolté. J'y voyois une empreinte d'extravagance & de cruauté. Il ne me parla plus de l'ame d'Azeb; & quand je lui disois, dans un reste d'amertume, avoue donc, imposteur, que tu ne savois ce que tu disois, il gardoit alors le silence & parloit d'autre chose. Il faisoit bien; car je l'aurois tué, je crois, quand il attaquoit l'ame de mon pere.

J'oubliai peu à peu son aveugle & frénétique condamnation, que je jugeai échappée à sa bouche uniquement pour me contredire & faire parade de ses idées. L'horreur que cet arrêt m'avoit causée diminua, & l'impression en fut affoiblie par degrés. Le silence absolu de Lodever sur ces matieres étoit une sorte de rétractation. Je m'en contentai.

Notre ingénieux corrupteur se conformoit à notre façon de penser, pour mieux nous faire tomber dans ses pieges. Il nous fit un tableau plus séduisant encore des plaisirs qui nous attendoient dans un autre hémisphere, & nous pressa plus vivement que jamais d'abandonner nos rochers; tout lui servoit d'objet de comparaison. Il nous apprenoit à mépriser ce que nous avions sous les mains, pour élancer notre imagination neuve vers de prétendues jouissances qu'il exaltoit, & dont à la seule description son visage se coloroit. Il entroit dans une espece d'extase: les mots qu'il proféroit alors sembloient lui apporter cette félicité lointaine si vantée dans ses discours.

Nous étions émus. Ces images nous délectoient, & sans savoir si elles étoient véritables ou fausses, nous appercevions tout ce qu'il nous peignoit. Ne connoissant ni notre force ni notre foiblesse, nous abandonnions notre ame au récit qu'il nous faisoit, & nous comptions sur les jouissances les plus vives & les plus multipliées.

Lodever mettoit chaque jour en jeu notre curiosité, il la manioit à son gré; & nous ayant instruits que la belle plaine n'étoit pas les bornes du monde, nous pensions que tout étoit encore plus beau au-delà. Quelle étonnante magicienne que notre imagination, lorsque j'y songe après tant d'années & dans le calme de la réflexion!

A quel point notre ignorance étoit subjuguée! Nous ne connoissions pas seulement la distance des lieux, la nature des périls, ni la difficulté des exécutions: nous n'avions pour sauve-garde que les anciennes paroles d'Azeb, qui malheureusement s'effaçoient de notre mémoire. Hélas! Azeb n'étoit plus; & Lodever, si éloquent pour nous, se moquoit de nos craintes, détruisoit nos objections, que nous n'étions pas fâchés de voir renversées. Il nous présentoit à la lettre ce que j'ai vu depuis en Europe, la lanterne magique: ce qui, joint à l'extrême curiosité qui nous dominoit, nous détermina bientôt à partir.

Il nous eût été impossible de résister à son éloquence prestigieuse, quand même nous aurions eu les connoissances qui nous manquoient. Il nous captivoit, parce qu'il savoit interroger cette espérance, ce desir inquiet & effréné du bonheur, qui réside plus ou moins dans le cœur de l'homme. C'est par là qu'en cherchant à être mieux, nous nous égarâmes, ainsi que font plusieurs individus d'ailleurs très-savans, & qui habitent chez des peuples civilisés.

Nous aurions pu parvenir en peu de tems aux colonies Européennes, & bien plus sûrement, si nous eussions voulu passer au sud de nos montagnes; mais Lodever qui avoit ses vues, & qui vouloit transporter nos trésors, ou plutôt se les approprier, se vanta de connoître la carte de l'Amérique. Hélas! nous ne savions pas seulement qu'on avoit su réduire en petit la distance & la position des lieux; nous savions où se levoit & où se couchoit le soleil; voilà à quoi se bornoit notre géographie. Je me souviens que Lodever nous dit un jour que la terre étoit ronde, qu'elle flottoit au milieu de rien, qu'elle tournoit autour du soleil; moi, qui avois les démonstrations du contraire, je me moquai beaucoup de lui, & je ne voulus pas consentir à l'entendre sur ce chapitre. Il ne m'inspiroit néanmoins que la dérision, au lieu que, lorsqu'il tourmentoit dans sa fantaisie l'ame de mon pere, mon gosier se séchoit de fureur, & j'étois prêt à l'écraser de toutes les puissances de mon être, tant il étoit soulevé contre cette horrible proposition.

Lodever nous fit faire quelques promenades sur le bord de la mer qui avoisinoit la belle plaine; il jeta une longue planche, se mit dessus, & nous donna le spectacle ravissant d'un homme qui marchoit sur les eaux. Il nous imprima tellement le respect par cette action, que nous n'osâmes plus contredire ses volontés. Tout ce qu'il essayoit, nous nous y soumettions aveuglément, & sans l'aimer, nous ne pouvions lui refuser notre admiration. Nous avions deviné par instinct que le cœur en lui étoit opposé à l'esprit. Nous ne sûmes que long-tems après que cette distinction réelle & appuyée sur mille exemples, étoit une distinction Européenne.

Notre magicien nous proposa de construire un esquif sur le bord de la mer; il nous en traça le plan, & nous le fit appercevoir tracé sur le sable. Nous le vîmes alors comme s'il voguoit sur les flots; & animé par ce dessein créateur, nous nous mîmes tous à l'ouvrage avec une ardeur que la fatigue ne pouvoit interrompre, tant nous étions émerveillés de l'idée qu'il nous avoit donnée. D'après la planche, nous jugeâmes l'esquif praticable; & quand nous vîmes le froid Caboul prendre part lui-même à cette nouveauté, nous augurâmes que rien ne seroit plus sûr que cette nacelle pour franchir l'espace des mers.

Lodever nous parloit de longer la côte jusqu'aux bouches du fleuve des Amazones, & de le remonter pour arriver aux colonies Portugaises, d'où nous pourrions alors faire voile en Europe. Tous ces mots étoient neufs pour moi; mais Lodever, en traçant une petite ligne, me prouvoit que rien n'étoit plus aisé. Il me montroit l'Europe dans un petit point qui n'étoit pas à onze pouces du lieu où nous étions, & je croyois la route aussi sûre qu'aisée. Il appliquoit à un grain de sable les noms des grandes villes que j'ai parcourues depuis; & comme rien n'étoit plus conséquent dans le dessein qu'il avoit tracé, je crus que l'exécution étoit facile, & qu'elle ne rencontreroit aucun obstacle. Ma raison ne me présentoit aucune objection solide; car Lodever, en me représentant les distances & les rapports, avoit subjugué mon entendement de maniere qu'il ne pouvoit pas se montrer rebelle, tant la conviction étoit gravée dans les figures empreintes sur le sable. Je me vis déjà en Europe & à Londres; ma mémoire étoit remplie de ces noms, avec lesquels il m'avoit familiarisé.

Le desir de voir des peuples & des pays nouveaux, qui avoit été une des passions d'Azeb dans sa jeunesse, devint la nôtre. Rien ne nous rebuta; nos yeux étoient fascinés sur la démarche la plus téméraire. Lodever, qui avoit ses vues, nous maîtrisoit; & s'aveuglant lui-même sur les dangers, il n'étoit pas possible qu'il frappât notre réflexion.

Nous construisîmes sous ses ordres un esquif d'un bois léger & solide, nommé pango, & dont les Américains se servent pour naviguer sans effroi sur les plus profonds abymes. Nous avions du loisir; nous travaillâmes sans relâche avec une activité incroyable. Le bon Caboul gémissoit d'abandonner la terre où reposoit son ancien maître; mais fidele à nos extravagantes volontés, il se faisoit un devoir de nous aider, voyant qu'il n'étoit aucun remede pour nous guérir. Lodever nous éveilloit avant l'aurore; & comme notre machine avoit pris une figure & une consistance, nous connûmes l'orgueil de cette création: notre espoir se réalisoit chaque jour; ce que nous avions vu gravé sur le sable s'édifioit sous nos mains, à notre grand étonnement. Lodever nous sembloit avoir prédit toutes les pieces qui devoient entrer dans cette machine merveilleuse; les plus petites, comme les plus grandes étoient présentes à son esprit. Il nous démontroit nos erreurs; & revenant à sa figure originale, il nous disoit avec un ton de supériorité: Ne vous ai-je pas dit d'abord que cela devoit être ainsi? Quand nous vîmes qu'il avoit tout prévu, & que tout étoit ordonné d'avance, nous crûmes, pour ainsi dire, que l'esquif sortoit de sa tête, & nous ne sûmes plus que nous humilier devant ses ordres. Il sembloit nous ouvrir par sa seule parole les routes de l'univers. J'oubliois le passé, confondu que j'étois par l'autorité de son génie; & je finis par croire tout ce qu'il me disoit, excepté lorsqu'il s'agissoit de l'ame de mon pere: mais il étoit trop prudent pour entamer cette question qui m'irritoit à l'excès; & il s'en étoit apperçu.

Illustration from L'homme sauvage

CHAPITRE XXVIII.

Plus nous avancions, plus notre courage redoubloit. Nos travaux, animés par l'espoir de jouir d'un avenir heureux, n'étoient plus des travaux; ils s'étoient métamorphosés en plaisirs. Plus de fatigues: tout étoit amusement, & chaque coup de hache nous donnoit l'avant-goût des voluptés Européennes.

L'esquif arrondi étoit bâti sur la greve; nous ne pûmes domter je ne sais quelle satisfaction orgueilleuse, en voyant l'ouvrage de nos mains. Quelques essais nous transporterent de la joie la plus vive, sur-tout lorsque nous vîmes notre chaloupe se balancer sur les ondes, quitter le rivage & suivre au loin le mouvement de la vague écumeuse; elle résistoit aux assauts de l'élément mobile. Lodever se jeta à la nage pour la rattraper, & revint, maîtrisant les flots avec un double aviron. Il nous parut un être supérieur qui, dans une majesté tranquille, commandoit à l'élément capricieux. Quand il atteignit le rivage, peu s'en fallut que nous ne nous prosternassions à ses pieds; Caboul laissoit voir sur son visage combien il étoit lui-même émerveillé. Il entra dans l'esquif; & quand il se vit porté sur le dos des vagues, il fit des exclamations qui auroient pu enivrer d'orgueil l'être le plus vain de la terre.

Dès ce moment Lodever devint notre maître absolu, nous obéissions à son geste; & Caboul, qui s'étoit montré le plus rebelle, fut l'esclave le plus attentif à ses ordres.

Une voile flottante, tissue d'écorce d'arbre, acheva la composition du chef-d'œuvre. Lodever ne nous avoit point fait part de cette merveilleuse invention, afin de terrasser nos esprits & de nous imprimer un respect plus profond. Nous crûmes tous trois qu'il y avoit une grande distance entre son intelligence & la nôtre: nous avouâmes notre foiblesse & notre insuffisance, & nous l'honorâmes sincérement autant qu'il pouvoit l'exiger.

Le jour de notre départ est enfin arrêté; tout est d'accord: nous comptions au bout de quelques heures toucher les bords de cette Europe fortunée. Lodever charge la barque de nos trésors; il choisit les plus précieux, & forcé d'abandonner le reste, il soupire; nous soupirons à son exemple, & nous payons à l'avarice un premier tribut.

Nous prîmes quelques provisions; mais la nature devoit suffire à nos besoins le long des fleuves fertiles que nous allions côtoyer. Un petit voyage d'une demi-lieue nous avoit enhardis au point que nous aurions bravé les tempêtes. Lodever commandoit à cette barque flottante, comme il commandoit à son bras: il nous apprit à la faire tourner en tous sens; & en humbles disciples, nous prenions des leçons que notre adresse naturelle ne rendoit pas infructueuses. Rien n'égale le plaisir que je ressentois à diriger cet esquif, & j'étois fier de courir sur un élément assujetti: ce que je n'eusse pas imaginé avant d'en avoir fait l'essai.

Nous avions poussé la folie jusqu'à nous tailler des habillemens, afin de paroître, comme le disoit Lodever, d'une maniere plus décente aux yeux des Européens. Lodever étoit habillé, & ses vêtemens nous servirent de modele. Nous avions une espece de tissu qui servoit à nous couvrir pendant les froids, & nous le coupâmes à la maniere angloise.

Sur le point de dire le dernier adieu à ce désert où j'avois vécu si long-tems dans l'ignorance & le bonheur, je ne pus m'empêcher d'aller visiter pour la derniere fois la tombe d'Azeb. Cet endroit solitaire & sombre me parut revêtu d'un ombrage plus lugubre. Prosterné avec tremblement, j'appellai Azeb, & mes cris troublerent le majestueux silence de ce lieu redoutable. La terre parut frémir sous mes pas; des pressentimens confus s'éleverent dans mon ame, & tout-à-coup je crus voir l'ombre d'Azeb percer sa tombe, ouvrir ses bras, comme pour retenir un fils trop imprudent. Mais cette image s'évanouit aussi-tôt: la cime des arbres s'inclina, quoiqu'il n'y eût point de vent; leurs branches s'entre-choquerent; un murmure souterrein se fit entendre; un long gémissement parut sortir des bois voisins; un nuage noir planoit sur ma tête; quelques oiseaux fuyoient à tire-d'ailes & comme épouvantés. Je l'étois moi-même; mes jambes trembloient; je ne pouvois déjà plus m'arracher de ce séjour terrible; j'étois comme attaché au sol; je voulois y chercher un asyle; j'abjurois en ce moment les desirs qui m'avoient été les plus chers. Mon imagination troublée ne me permettoit plus d'avancer; mais Lodever vint, me parla, m'entraîna; je n'étois point fait pour lui résister. Zaka parut, me donnant elle-même le signal du départ; je quittai en pleurant la tombe d'Azeb, & mis le pied dans la barque.

Illustration from L'homme sauvage

CHAPITRE XXIX.

Je me souviens que, dès que notre esquif fut en pleine eau, Lodever ne put dissimuler sa joie; il sourit d'un air triomphant. Pour nous, nous étions fort tristes. Caboul étoit immobile; il n'osoit plus manifester sa pensée; il aidoit à la manœuvre; Zaka étoit silencieuse, & ne levoit pas les yeux; elle se contentoit de me serrer la main, & moi je ne pouvois démêler les desseins secrets de Lodever.

Je ne vous parle point des périls que nous essuyâmes, & combien de fois Zaka parut intrépide & courageuse au milieu du danger. Elle n'avoit jamais renoncé à l'usage de ses bras, & la sensibilité de son cœur ne déroboit rien à la vigueur de son ame. Sa tête étoit libre dans les instans les plus terribles, dans ces mêmes instans où j'ai vu plusieurs fois le traître Lodever pâlir d'effroi. Avec quelle activité & quelle présence d'esprit elle défendoit, contre la fureur des eaux, la barque fragile qui portoit sa fille & Zidzem!

Déjà nous n'étions guere éloignés du fleuve des Amazones, qui, comme vous le savez, se partage en deux bras immenses. Notre seule ressource étoit de remonter le bras droit. Il étoit très-difficile de rompre le courant, & nous manquâmes d'y périr; mais notre adresse fut récompensée, & nous enfilâmes heureusement la route que Lodever s'étoit prescrite.

Alors nous nous livrâmes à une joie extrême; nous avions passé les écueils les plus redoutables; tout étoit calme; nous nous voyions en sûreté sur ce fleuve superbe & tranquille. Nous côtoyâmes ses bords, qui n'offroient qu'un crystal uni. Pendant trois jours nous n'eûmes pas la moindre bourrasque: un ciel serein, une navigation douce, tout favorisoit notre course. L'esquif léger passoit à travers une forêt de roseaux; nous ne perdions point de vue la terre; nous y descendions à notre gré, pour y cueillir ces fruits délicieux que la nature prodigue dans ces riches contrées.

Le huitieme jour nous côtoyâmes un pays plus dur & plus agreste; nous passâmes entre de petits rochers, mais qui n'avoient rien de dangereux; seulement la nature s'y montroit marâtre en comparaison des rives que nous venions de parcourir. Nous étions déjà accoutumés au voyage, & nous ne sentions plus même la fatigue des premiers jours, tant nos bras étoient exercés & nos cœurs remplis de confiance & de courage.

Une nuit que la lune tour-à-tour brilloit & se cachoit dans des nuages, je m'entretenois avec Lodever du plaisir que nous aurions à voir l'Europe & ses grandes villes, de la vie douce & tranquille que nous y menerions. Je l'interrogeois curieusement sur mille choses dont je brûlois d'être instruit: il me parloit d'un vaisseau de haut bord cent fois plus gros que l'esquif qui nous portoit. J'aurois pris ce récit pour une fable; mais la chaloupe flottante me donnoit l'idée de cette immense machine. Mes questions ne tarissoient pas: il répondoit à tout avec la plus grande complaisance.

J'étois assis près de lui sur le bord de notre esquif; la lune éclairoit un peu, puis nous déroboit sa lumiere; Caboul manœuvroit; Zaka dormoit; je tenois ma fille entre mes bras: elle quittoit rarement ceux de sa mere, mais elle étoit alors dans les miens.

Tu le sais, ô Dieu! j'étois en ce moment l'ami le plus tendre, le plus fidele: j'honorois Lodever, je pressois quelquefois ses mains avec amour & respect. Comment le plus perfide, le plus barbare des hommes récompensa-t-il les épanchemens d'une ame sensible & naïve? La barque vint à pencher d'un côté, je m'appuyai de l'autre pour former un contrepoids. Le méchant ne perdit point cette occasion, & d'un coup imprévu me précipita moi & ma fille dans le fleuve. Je tombe lorsque la lune étoit voilée; je serre ma fille entre mes bras par un mouvement naturel; je me débats avec les pieds; je suis assez heureux pour surnager, je rencontrai quelques roseaux auxquels je m'accrochai d'une main. Le barbare voulut consommer son forfait, en nous assommant de son aviron; mais à la faveur de l'ombre, le coup redoublé ne frappa que ces mêmes roseaux qui me sauverent la vie une seconde fois. La lune sortit de dessous le nuage, & m'éclairant me fit voir le côté où je devois tendre. Ce fut avec la plus grande peine que je nageai vers la rive, n'abandonnant point ma fille; & après mille efforts incroyables, je grimpai sur ce bord aride.

Illustration from L'homme sauvage

CHAPITRE XXX.

S'il vous est possible, imaginez ma situation. Je ne pouvois ni pleurer, ni crier, ni gémir. Assis sur une pierre, ma fille à mes pieds, le cœur serré, ayant perdu jusqu'à la faculté de penser, je ne sentois pas même ma douleur. Je regardois autour de moi, & les fugitives clartés de l'astre de la nuit me montroient des rochers & une vaste solitude. Il ne me vint point dans l'esprit de courir sur les bords du fleuve, de crier à Zaka: j'avois perdu la voix; mes genoux s'entre-choquoient, & mon ame, abymée dans l'excès de ses maux, étoit comme plongée dans les ténebres.

J'attendois le jour, qui ne venoit point: j'avois l'espérance confuse de trouver une cabane; & puis je me figurois que Zaka & Caboul, qui n'étoient point complices du méchant, viendroient peut-être à mon secours, & seroient assez forts pour domter sa perfidie.

Je demeurai sur cette pierre froide, écoutant les cris & les gémissemens de ma fille, à laquelle je n'osois donner un baiser. Me reprochant déjà son malheur, je me disois avec amertume: Ah, du moins si elle étoit dans les bras de sa mere! Pourquoi l'en ai-je séparée! Rien n'égaloit le tourment de cette idée: j'espérois encore; mais lorsque les premiers rayons de l'aurore vinrent éclairer le lieu où j'étois, que devins-je, ô ciel! Je poussai des hurlemens, j'errois en furieux, je me frappois le front & la poitrine. La noirceur d'un homme abominable que je croyois mon ami, l'image du désespoir de Zaka à son réveil, ma fille jetant des cris que déjà lui arrachoit le pressant besoin: voilà les bourreaux de mon cœur. Je tombois sur la terre, je me relevois: mon regard imploroit le ciel & toute la nature; la nature & le ciel étoient sourds à mes cris étouffés. Je cherchois en moi un courage qui m'abandonnoit. Tantôt je précipitois mes pas, tantôt je m'arrêtois. J'étois tour-à-tour calme & désespéré. Je montois sur un rocher, je plongeois ma vue dans l'étendue du fleuve; je cherchois l'esquif qui, comme un point, auroit pu réjouir ma vue & ranimer mes forces. De l'eau, des rochers, un soleil tranquille au-dessus de ces horreurs, voilà ce qui vint terrasser mon ame & l'abattre. Une larme cruelle & lente monta de mon cœur à mes yeux, & me déchira d'un supplice nouveau & inexprimable.

Ah, mon ami! figurez vous un désert où la nature est morte, où l'œil ne se repose que sur un sable stérile & y cherche vainement un arbuste, une plante, un brin d'herbe; tel étoit le séjour épouvantable où je me trouvois! Je regardois tristement ma fille, & je ne pouvois pleurer. Ses gémissemens me tiroient de l'anéantissement fatal où je tombois: j'eus encore la présence d'esprit de casser quelques roseaux & de lui en faire sucer la moëlle; misérable nourriture, dont cependant moi & ma fille usâmes. Je n'osois plus la regarder; je criois d'une voix sourde & désespérée: Zaka, Zaka! O montagnes de Xarico! O Azeb, Azeb! Et l'écho reportoit à mon oreille ma voix douloureuse & plaintive.

N'avois-je pas assez de mon malheur & de celui de ma fille! Des idées non moins funestes me poursuivoient: je me figurois Zaka se débattant dans les bras du scélérat, s'élançant dans le fleuve, qu'elle croiroit mon tombeau. Le fidele Caboul tomboit assassiné, & peut-être elle-même couverte de son sang. Je ne pouvois fuir ces images funebres.

Jetons bas ce pesant fardeau de la vie, m'écriai-je, mourons avant que la cruelle faim nous dévore lentement & par degrés. Je courus avec une espece de rage du côté du fleuve, dans le dessein d'y finir mes jours. Je jetai auparavant un dernier regard sur ma fille: je la vis étendant ses petits bras vers moi, souriant dans sa douleur, comme si elle eût voulu me supplier de ne point l'abandonner dans un état aussi cruel. Amour paternel, tu l'emportas sur mon désespoir! Je pris l'innocente créature entre mes bras; je la mouillai enfin de larmes, & je fus soulagé. Attendri par la nature, ma fureur se calma: je levai ma fille vers le ciel; & me jetant à genoux devant celui qui est dans tous les lieux, je dis: Grand Être! toi qui fis le soleil & qui attachas des fruits aux arbres pour toutes les créatures, aie donc pitié de celle qui languit sous tes regards; nourris-la, grand Être! elle n'a que son innocence & ses pleurs pour défense! N'es-tu pas le nourricier du vermisseau? Ma fille réclame sa nourriture! Que puis-je faire pour elle? Je lui donnerois mon sang, si mon sang pouvoit la nourrir! C'est à toi que je la remets, grand Être! Sauve-la; & si tu es en courroux de ce que j'ai abandonné la tombe d'Azeb, que ta colere ne tombe que sur moi!

Après cette fervente priere, j'attendis quelques secours du grand Être; & je résolus de vivre pour conserver, s'il étoit possible, ses misérables jours, auxquels les miens étoient attachés.

CHAPITRE XXXI.

Ami, n'acheve point, si tu ne veux pas frémir! Lis & pleure. Plains-moi! Plains un malheureux pere, & tremble, si tu l'es, de te trouver dans une situation aussi terrible que la mienne.

J'allois périr de faim avec ma fille, si je ne rencontrois un autre aliment que la moëlle des roseaux. Foible & languissant, je pris le parti de m'enfoncer dans ce désert, portant ma fille qui gémissoit de besoin dans mes bras. J'espérois trouver quelqu'endroit moins affreux; mon œil avide cherchoit un arbre qui portât quelques fruits. Malheureux! plus j'avançois, plus ce désert devenoit effroyable. La nature étoit morte pour moi. Je marchai un jour entier sans rencontrer une source d'eau. Une petite pluie survint, & le sable aride but avidement l'eau que ma bouche lui disputoit. Je me vis réduit à faire sucer à ma fille ce sable humide, pour rafraîchir sa bouche altérée.

Las, épuisé, n'appercevant que des plaines immenses & stériles, & les rayons du soleil qui éclairoient ma misere, ma nudité, & qui dardoient leurs feux sur ma tête ébranlée, je me couchai sur le sable brûlant; je mourois de douleur, & je tombai dans une frénésie qui approchoit de l'extrême fureur.

Ma fille étoit dans un état à faire pitié à un tigre. Sa bouche, ses levres, sa langue étoient desséchées: chacun de ses gémissemens enfonçoit un glaive dans mon sein; jamais, sous ce ciel d'airain, il ne s'étoit trouvé d'être malheureux comme moi: mes mains ensanglanterent ma poitrine: éperdu, forcené, pleurant de tendresse & de fureur, je baisois ma fille; ma fille, d'une voix souffrante, prononça le nom de sa mere; elle appelloit Zaka à son secours. A ce nom fatal, qui ébranla mon ame comme un tonnerre, je ne me connus plus; je fus tenté de terminer ses jours; j'en conçus l'horrible pensée; je pris une pierre, je la soulevai sur sa tête. Mais l'idée que j'allois offenser le grand Être me retint; je songeai que mon désespoir seroit un outrage fait à sa bonté, & que le secours que j'attendois alloit peut-être descendre du ciel. Je me souvins des paroles d'Azeb, qui m'avoit toujours dit: Apprends à souffrir, tout est ordonné par la volonté du grand Être. Je me soumis; je pleurai; je pressai ma fille contre mon sein; j'attendis ce que le grand Être devoit ordonner de son sort & du mien.

Elle tomba dans une espece de stupeur; elle devint comme insensible; ses yeux se fermerent; sa chaleur s'évapora, & le trépas vint la délivrer des maux de la vie. Ses derniers momens ne furent pas douloureux: les traits de son visage n'étoient pas altérés. Ne la voyant plus souffrir, je la contemplai sans effroi, dans ce calme immobile; je restai auprès d'elle pendant un jour entier; & voyant qu'elle ne donnoit aucun signe de vie, je lui dis: Tu es allée rejoindre Azeb dans le séjour du repos; tu es bien présentement; tu es avec le grand Être. Salue Azeb; raconte-lui mes souffrances & mes douleurs: dis-lui que nous avons été punis de n'avoir pas suivi ses sages conseils.

Indifférent alors sur le sort qui m'attendoit, je montai au sommet d'un rocher, tournant le dos à ma malheureuse fille. J'avois couvert son corps de sable & de terre, après lui avoir donné le dernier baiser.

En mesurant l'espace qui étoit au-dessous de moi, j'apperçus dans l'éloignement des hommes assis en rond; ils leverent leurs regards vers moi. Je l'avouerai, à la vue de quelques alimens, mon cœur défaillant sentit un retour secret vers la vie; le trépas me fit horreur, lorsque je sentis que je pouvois revivre. Nommez lâcheté, foiblesse, le sentiment qui m'entraîna vers ces sauvages. Je ne le pus domter: la faim impérieuse me guidoit.

Les peuples Américains ont tous en leurs différens langages une façon générale de se faire entendre. Il ne me fut pas difficile par mes gestes de leur faire comprendre que j'implorois leur secours. Mon langage les prévint sans doute en ma faveur; ils m'accueillirent & m'inviterent à manger. Ma faim étoit si grande que je dévorai ce qu'ils me présentoient; c'étoient des poissons secs: mais tout-à-coup je m'arrêtai, je ne voulus plus manger, songeant que ma fille étoit morte de besoin. J'avois des remords en prenant ces mets: il me sembloit que je ne devois plus exister, après m'avoir perdu ce qui m'étoit cher. Ces sauvages, me voyant affligé, me consolerent. Après une marche d'une demi-journée, ils me prirent dans leur bateau. Le lieu que j'avois parcouru étoit une isle où ils venoient chasser. Au bout d'une navigation de quatorze jours, nous abordâmes à leur habitation qui étoit sur les bords du même fleuve.

Le poids de l'infortune pesoit toujours sur mon cœur, & je sentois l'horreur d'être revenu à la vie après des pertes aussi douloureuses. Le soleil que j'avois tant de fois contemplé avec Azeb & Zaka, sembloit me reprocher mon existence. Hélas! cet objet si tendrement aimé, cette Zaka, qu'étoit-elle devenue? Ce fleuve que je voyois étoit-il son tombeau? Lodever l'avoit-il tuée après l'avoir outragée? Ce meurtrier jouissoit donc en paix & de son crime & de mes trésors! Cette Europe que j'avois tant desirée, ne m'offroit plus qu'une perspective odieuse: c'étoit en voulant chercher une plus grande félicité, que j'avois perdu le bonheur. De quoi me servoient quelques-unes de ces pierres brillantes que par hasard j'avois sur moi? Ce peuple qui me nourrissoit n'en faisoit aucun cas. Il falloit les dédommager par mes travaux des mets qu'ils m'offroient: heureusement pour moi que mes bras robustes, accoutumés à la culture de la terre, ne me refusoient pas leur service.

Dans les intervalles que me laissoit le travail, je côtoyois lentement le bord du fleuve, comme pour retrouver du moins ce corps adorable & mourir en l'embrassant. Je n'avois plus rien autour de moi que je pusse aimer. Quel état pour un cœur comme le mien! J'étois détrompé & sur l'amitié & sur ce bonheur que je croyois toucher. Je ne me pardonnois pas d'avoir fait moi-même mon malheur: je me regardois comme l'assassin de Zaka & de ma fille. N'étoit-ce pas moi qui les avois arrachées à un état paisible pour les conduire au-devant des désastres? Ce remords terrible étoit vivant dans mon cœur & le déchiroit. Ah! si Zaka ne m'a point maudit, m'écriois-je, c'est que l'amour a été plus fort. Si je la retrouve, que lui dirai-je, quand elle me redemandera sa fille?

Je passai quarante jours sans connoître le sommeil: je ne trouvois de relâche à mes maux qu'en forçant le travail, tant pour me distraire que pour me rendre utile au peuple qui me nourrissoit. O mort, dont j'avois vu deux fois l'image, que je t'ai invoquée de fois! Qui m'a fait supporter la vie, lorsque je ne tenois à rien? Je n'étois plus furieux; l'excès de la douleur avoit affoibli mon bras: je traînois des jours tristes, pénibles, empoisonnés de regrets, & l'avenir ne m'en offroit point d'autres. Ce qui me tourmentoit le plus étoit l'incertitude du sort de Zaka. Après avoir travaillé sous la chaleur d'un jour entier, je levois le soir les yeux vers la lune, & je lui disois: Bel astre! vois-tu Zaka? Que de fois nous nous sommes promenés sous ta lumiere douce, les mains entrelacées! Le grand Être qui est au-dessus de toi, voudra-t-il nous rejoindre? Et je me promenois ainsi solitairement sur les bords du fleuve, avec l'image de Zaka, qui tantôt me sembloit en Europe, & tantôt refugiée avec sa fille dans les bras du grand Être.

Illustration from L'homme sauvage

CHAPITRE XXXII.

Le destin m'avoit conduit parmi les Gengis, peuple qui avoit des vertus mêlangées d'une sorte de férocité. Fideles à l'hospitalité, ils étoient implacables envers leurs ennemis; ils les mettoient à mort, & ils étoient prêts à répandre tout leur sang pour la cause des leurs. J'ai vu ces hommes si terribles, la massue à la main, s'attendrir, pleurer, connoître la générosité, la grandeur d'ame, la sincérité, la foi. Leurs coutumes sont féroces, & leurs mœurs sont douces. Leur commerce est sûr, leur parole inviolable. Ils rendent la justice au foible; ils sont compatissans & sinceres; ils ne se laissent jamais ni séduire ni corrompre: aussi ont-ils l'orgueil de se croire plus estimables que le reste des nations. Ils m'assignerent un travail qui n'excédoit pas mes forces, & dès ce moment je fus regardé comme leur compatriote.

Ce peuple humain, par un contraste étrange, avoit des dieux sanguinaires, auxquels il immoloit tous les ans une jeune fille enlevée chez leurs ennemis. Les simulacres de leurs dieux étoient teints de sang. J'ai vu le cœur de ces barbares maîtrisé par la religion. Le guerrier qui venoit d'affronter la mort, tomboit aux pieds de ces idoles, pénétré de terreur. C'étoient des ames fortes, en qui tout devenoit excès, soit crainte, soit valeur, soit haine, soit amitié.

Un Gengis, fier de son audace & de son indépendance, méprise tous les autres peuples. S'il est fait prisonnier de guerre, il souffre la mort en héros. Il traite les Européens d'ignorans & de lâches, les voyant dédaigner ses dieux & pâlir à l'aspect du bûcher.

J'ai vécu chez les Gengis près d'un an sans avoir essuyé la moindre injustice. Ils me traitoient comme leur frere; mais mon cœur flétri ne pouvoit goûter aucune sorte de joie. Je me prêtois à leur maniere de vivre, sans pouvoir m'y accoutumer, & c'est sûrement à cette complaisance que j'ai été redevable de leur amitié.

Ils me conduisirent un jour à une de leurs fêtes, malgré ma répugnance; c'étoit le jour du sacrifice, jour solemnel pour appaiser leur dieu. Quelle fête! Devant une idole d'une figure hideuse, une jeune Européenne, portant déjà les tristes ornemens du sacrifice, alloit être immolée & son sang devoit rougir l'idole. Elle avoit été prise sur un vaisseau Portugais qui avoit vomi la flamme & la mort contre une de leurs barques, & les Gengis adoroient la vengeance.

Le bruit de mille instrumens grossiers précédoit sa marche; que dis-je! on la traînoit, malgré toute sa résistance, vers l'autel; elle regrettoit amérement la vie qu'elle alloit perdre. Jeune & dans tout l'éclat de la beauté, la pâleur, l'horreur de la mort se peignoient sur son front; elle tournoit ses beaux yeux, tantôt vers le ciel, tantôt vers ses bourreaux, comme pour les fléchir. Larmes inutiles! Ces barbares vouloient offrir à leur idole une victime qu'ils jugeoient digne de lui être présentée. Le fer alloit percer un sein fait pour désarmer la main la plus féroce.

Ah, que je fus ému! Comme ses cris retentirent au fond de mon cœur! Que ses larmes me toucherent! Je me croyois devenu à jamais insensible; ce fut elle qui réveilla dans mon cœur le sentiment presque éteint: sa beauté me toucha; mais son malheur fit sur mon ame une impression plus vive encore.

Au moment où l'on traînoit la victime vers l'idole, le grand-prêtre, portant une couronne de chêne, imposa silence à l'assemblée, & proféra ces mots:

Voici l'ennemi qui doit être immolé pour appaiser le courroux de Zarakuntos; mais, vous le savez, la loi indique un moyen qui le satisferoit également: s'il se trouvoit un étranger qui voulût se charger de la victime & en purger nos contrées, qu'il fuie, qu'il s'éloigne, en se couvrant de l'horreur qu'elle inspire! Nous l'abandonnons à lui, pourvu qu'à la fin de trois révolutions du soleil il ne respire plus l'air que nous respirons, & qu'il vienne aux pieds de la statue verser une goutte de son sang sur son pied droit.

Chacun étoit immobile, lorsqu'ayant bien compris le discours du grand-prêtre, je sortis des rangs, & m'écriai: C'est moi; je la prends.

Le grand-prêtre me fit approcher, & me dit: Tu promets donc de la conduire hors de ces contrées? Oui, répondis-je. Il chargea ma tête de je ne sais quelles imprécations, incisa l'index de ma main gauche, fit couler mon sang sur l'orteil du pied droit de la statue, & remit entre mes bras la jeune fille tremblante. Aussi tôt un applaudissement confus s'éleva dans l'assemblée, & je fus environné de clameurs qui ressembloient à un chant de triomphe.

Fier d'avoir conservé les jours de cette beauté innocente, je lui pris la main avec un saisissement involontaire; elle jeta un cri, croyant que j'étois son meurtrier, & s'imaginant qu'un couteau brilloit dans ma main désarmée.

Je lui dis en espagnol, qu'elle n'avoit plus rien à craindre, & que je venois de lui sauver la vie. Toute l'assemblée répétoit: Elle ne sera point mise à mort; l'étranger l'emmene.

Pour elle, étonnée d'entendre parler une langue d'Europe à un homme qu'elle avoit vu prêt à la tuer, son ame ne pouvoit suffire aux idées qui l'agitoient; elle me demanda s'il étoit bien vrai qu'elle ne dût point être égorgée, & si je ne l'abusois pas par une pitié fausse ou cruelle. Je l'assurai que ses jours étoient en sûreté, & que les Gengis ne rompoient jamais leurs promesses.

Ma joie, en lui annonçant cette nouvelle, étoit inexprimable: je jouissois de sa douce surprise, du plaisir qui par degrés dilatoit son ame, de la joie qui se répandoit sur tous les traits délicats de son visage, & qui, à la place de la pâleur, étendoit un voile de rose. Elle se trouvoit dans l'état où les Gengis l'avoient laissée, après l'avoir dépouillée de ses habits.

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