HENRY GRÉVILLE (continued 2)
Reading edition
--Voilà le miracle: je n'ai plus d'enfant! gronda le vieillard qui se remit en marche. Un moment après, il ajouta:
--C'est heureux pour toi que tu ne l'aies pas envoyée, car je t'aurais cassé les os avant de les lui casser, à lui!
Le prêtre entra dans la cabane peu d'instants après ceux qui étaient venus le chercher. Il remit au premier venu l'encensoir et l'encens, qui servent aux prières funèbres, et revêtit l'étole.
Il n'avait pas voulu emmener le diacre, jugeant inutile de l'entraîner dans la disgrâce qui suivrait probablement l'accomplissement de ce devoir.
L'encens fuma bientôt sur les charbons allumées et le prêtre commença les prières. Sa voix graves et mélodieuse scandait lentement les versets lugubres; le paysan qui tenait l'encensoir disait les répons connus de tous dans cette langue slavonne, aussi rapprochée du russe que le français du quinzième siècle l'est du français moderne.
En prononçant les paroles sacrées qui mentionnent l'autre vie et l'accueil qui attend les croyants par delà le tombeau, la voix du prêtre s'éleva plus pore et plus sonore; ses yeux levés au ciel voyaient, au delà du plafond bas traversé par les poutres noircies, le grand ciel bleu sombre parsemé d'étoiles, où l'âme blanche de la martyre s'élevait doucement vers le Sauveur des malheureux. D'une main pieuse il offrit l'encens au cadavre, puis, les prières terminées, il replia l'étole, reprit l'encensoir, noua le tout dans un mouchoir, remit sa pelisse et voulut partir.
--Merci, mon père, lui dit Iérémeï en lui baisant la main.
--Merci, mon père, dit Savéli en s'approchant aussi; quand l'enterrerez-vous?
--Quand vous voudrez, mes enfants.
--Vous n'avez pas peur?
Le prêtre jeta un regard sur la jeune morte, sur l'assemblée où la lueur vacillante des cierges laissait apercevoir confusément de nombreux visages tournés vers lui.
--Non, dit il d'une voix calme, le serviteur de Dieu ne craint ni les pièges du méchant ni les embûches du démon.
--L'enterrerez vous après-demain matin avec une messe? Nous payerons ce qu'il faudra.
--Je n'ai pas besoin d'argent, répondit le prêtre, qui pensa à pendant à part lui combien sa pauvre maison était dénuée de tout, et quel besoin avait la jeune mère de choses fortifiantes: il sera fait comme vous le désirez.
Les paysans se dispersèrent lentement et regagnèrent leurs masures.
Le lendemain, pendant toute la matinée, les paysannes se succédèrent au logis de Vladimir Alexiévitch. Malgré leur pauvreté, elles avaient trouvé moyen d'apporter, qui des oeufs frais, une poule, un peu de miel de l'automne précédent, qui une brassée de laine, un morceau de toile, les plus pauvres une jatte de lait.
Le village remerciait ainsi celui qui venait de risquer ses moyens d'existence pour la justice et le bon droit.
Le surlendemain, vers dix heures, Bagrianof prenait paisiblement son thé en lisant les journaux de la semaine, lorsque le premier coup de cloche lui fit lever la tête. Sa femme pâlit sous le regard de son seigneur et maître. Elle savait ce qui s'était passé, et, depuis la veille, elle tremblait en pensant à ce moment redoutable. Elle fit un signe, et la petite fille disparut sans bruit.
Plus forte en sentant l'enfant à l'abri, madame Bagrianof attendit la question qui ne pouvait manquer. La cloche continuait à tinter pour la messe.
--Est-ce fête aujourd'hui? dit Bagrianof. Quelle date avons-nous?
--Le vingt-deux, répondit-elle. Ce n'est pas fête, Daniel Loukitch.
--Alors, pourquoi dit-on la messe?
--C'est un enterrement, balbutia la pauvre créature, tremblante d'angoisse.
--Le bienheureux trépassé se fait dire la messe? grand bien lui fasse! Ils ne sont pas si pauvres qu'ils veulent bien le dire, mes bons serfs, puisqu'ils se payent des messes! Laquelle de mes âmes est partie pour le céleste séjour?
--Ce n'est pas une âme, Daniel Loukitch, répondit madame Bagrianof, c'est une jeune fille.
On appelait alors âmes, en Russie, les hommes seulement. Les femmes, ne payant pas de redevance personnelle, n'étaient pas comptées dans la population.
--Une jeune fille? fit Bagrianof d'un air mécontent.
Il n'aimait pas à voir mourir les jeunes filles: c'était autant de perdu, puisqu'elles pouvaient se marier et donner de beaux enfants, qui deviendraient des âmes.
--Laquelle? ajouta-t-il par habitude de propriétaire.
--Fédotia Iérémeieva, dit-elle.
Bagrianof posa son journal sur la table et regarda sa femme.
--Vous êtes folle, lui dit-il posément. Cette fille, qui se portail bien avant hier, on l'enterrerait aujourd'hui?... De quoi est-elle morte?
Madame Bagrianof ne répondit pas. Il agita violement la sonnette, et le domestique, Timothée, entra sur la pointe du pied. La cloche tintait toujours seulement le glas avait remplacé la sonnerie de la messe. Le cercueil devait être en vue de l'église.
--Qui enterre-t-on? demanda Bagrianof d'une voix sèche.
--Fédotia Iérémeieva, Votre Honneur, répondit le vieux domestique.
--Celle fille qui était ici avant-hier.
--La même, Votre Honneur.
--De quoi est elle morte. Madame Bagrianof et Timothée s'entre-regardèrent.
--De quoi est elle morte? répéta Bagrianof avec un pli des lèvres, précurseur de l'orage.
--Elle s'est noyée, Votre Honneur.
--Par accident?
Personne ne répondit.
--Exprès?
Le silence se fit une seconde fois. Le balancier de l'horloge donnait un petit coup sec à chaque mouvement; au dehors, le glas tintait toujours. Timothée leva la tête et regarda son maître.
--Exprès, Votre Honneur répondit-il.
Bagrianof se leva et fit quelques pas; sa femme s'était levée aussi, hésitante et glacée de terreur; il la rassit sur son fauteuil, d'un geste violent.
--Tenez-vous donc tranquille, dit il, vous partez à tout moment comme un diable à ressort.
Madame Bagrianof ne bougea plus.
--La sotte! murmura le seigneur entre ses dents serrées.
La cloche de l'église se tut: le corps était entré dans l'église.
Bagrianof fit encore deux ou trois tours dans l'appartement.
--Qu'est-ce qu'on dit dans le village? demanda-t-il au vieux domestique.
--Je ne sais pas, Votre Honneur, je ne vais jamais au village.
--Eh bien, vas-y! dit le seigneur en se rasseyant. Donnez-moi un verre de thé, ma chère, dit-il à sa femme. Bien chaud et bien sucré, s'il vous plaît.
Timothée sortit de la cour seigneuriale, les yeux fixés à terre, suivant machinalement la route où il lui semblait voir Fédotia marcher devant lui, le mouchoir déplié flottant sur le bras. Il arriva sur la place; toutes les maisons étaient vides. Quelques petits enfants, laissés seuls, se mirent à geindre dans leur berceau quand il entr'ouvrit les portes. Il s'arrêta et réfléchit. Retourner à la maîson sans nouvelles, c'était courir un gros risque. Entrer dans l'église était peut-être plus dangereux encore. Qui sait si la population affolée n'allait pas le mettre en morceaux, faute de meilleur gibier!
Il s'arrêta à un moyen terme. Pénétrant à peine sous le parvis, il s'adressa à une vieille femme qui priait activement, faisant de grandes inclinaisons jusqu'à mi-corps et des signes de croix à tour de bras.
--Qu'est-ce qu'on dit dans le village, ma bonne, lui demanda-t-il.
Elle le regarda de travers.
--On dit que c'est grand'pitié qu'une si jolie fille soit morte si jeune. Voilà.
Et elle reprit son oraison. Timothée, satisfait, retourna à la maison et répéta fidèlement ce qu'il avait entendu. Bagrianof faute de mieux, fit mine de s'en contenter. Il s'enferma bientôt dans son cabinet, attendant le glas qui ne pouvait manquer de recommencer d'une minute à l'autre.
Ce n'était pas le remords qui le poursuivait pendant qu'il arpentait le parquet d'un pas régulier comme le balancier lui-même. A quel propos le remords serait-il venu se loger sous le crâne de ce haut et puissant seigneur? Le remords de quoi? D'avoir agi une fois de plus comme il avait agi tant de fois? Est-ce que les autres s'étaient noyées? N'étaient-elles pas, à l'heure qu'il est, mariées et mères de gros gars au ventre proéminent, aux cheveux de lin tombant sur la face; gars dont plusieurs étaient ses fils, sans contredit? mais il n'avait jamais su lesquels, faute de prendre des informations. Pourquoi cette sotte n'avait elle pas fait comme les autres? Elle avait le mari sous la main... Qui pouvait se douter qu'au lieu de se marier honnêtement comme tout le monde, elle allait se noyer exprès! Il lui en voulait de cela, et si elle eût été encore vivante, il l'aurait punie de la bonne manière;... Mais elle échappait à sa vengeance!
Le glas recommença de sonner. Le corps sortait de l'église pour se rendre au cimetière.
Comment se faisait-il qu'on ne lui eût pas parlé de cet événement? C'était intéressant pour lui, au bout du compte! On le lui avait caché, pourquoi? Avait-on cru qu'il lui serait désagréable d'apprendre que cette fille s'était noyée? Mais en quoi cela pouvait-il lui être désagréable? Est-ce que c'était sa faute? Est-ce qu'ils auraient l'aplomb de dire que c'était sa faute? C'est là ce qu'il faudrait voir, par exemple!
Bagrianof s'arrêta devant la porte comme pour sortir. La grosse cloche tintait toujours à coups lents et égaux,--les petites cloches sonnaient de temps en temps ensemble avec un bruit de sanglots... Bagrianof tourna le dos à la porte et se remit à marcher.
Sa faute? En quoi sa faute? Pas pour celle-là au moins!... Elle était venue le trouver, l'effrontée! Elle avait demandé la grâce de son amant,--car enfin qui pouvait se douter que ce n'était pas son amant, mais seulement son fiancé? Il avait cru que c'était son amant, lui: les filles de village ne sont pas, à l'ordinaire, d'une vertu si farouche! Oh! non, ce n'était pas sa faute, à lui. Elle n'avait pas besoin de venir le trouver!... Mais quî donc avait eu l'aplomb de dire que c'était sa faute?...
Il se retourna brusquement, cherchant à dévisager l'audacieux... Il était seul.
Alors il se rappela que c'était Timothée qui lui avait dit: "exprès" comme pour le braver. Elle s'était noyée exprès; c'est Timothée qui l'avait dit, Timothée le payerait sans tarder! Et le prêtre qui faisait un enterrement de seigneur à cette fille!...
Bagrianof s'arrêta. Le glas avait cessé. Le silence et la résolution qu'il venait de prendre de châtier l'insolent lui firent beaucoup de bien.
Il s'assit dans son fauteuil, ouvrit son tiroir, prit la lettre à l'archevêque et la mit bien en évidence; puis il alluma un cigare et se remit à lire. Mais il ne comprit pas un mot de ce qu'il lisait.
Fédotia avait de belles funérailles. Sauf les bambins dont les cris avaient désorienté le vieux domestique, personne n'était resté au logis.
Le père avait voulu la grand'messe avec les chantres, et le prêtre avait consenti à tout, prenant la responsabilité sur lui: il avait fait le sacrifice de sa place. D'ailleurs la jeune mère paraissait plus forte, le petit avait bonne envie de vivre, et, si cruel que fût Bagrianof, il ne pouvait les chasser avant un mois au moins. Dans un mois, il mettrait tous ses trésors sur une pauvre charrette, et il irait où la grâce de Dieu et de ses supérieurs voudrait bien l'envoyer,--en Sibérie, s'il le fallait, enseigner la loi de Dieu aux Toungouses. Ne serait-il pas sûr de la vie, riche de posséder sa femme et son enfant, qu'on ne pouvait lui ravir?
Tendant qu'il récitait les prières sur le cercueil, la foule l'entourait, si pressée, qu'on étouffait dans l'église, non chauffée cependant. Les hommes, concentrés, la tête basse, sentaient vaguement dans l'air une odeur de vengeance monter avec celle des branches de sapin qu'ils foulaient aux pieds. La jeune morte, parée de ses beaux habits, la face découverte, était pour eux un étendard qui les menait au combat. Ce n'est pas seulement pour les vieux Romains que le corps d'une femme a été le symbole de la liberté outragée. La cérémonie funèbre s'acheva sars tumulte. Les paysans enlevèrent le cercueil. Le père et Savéli tenaient la tête. Fédotia sortit de l'église accompagnée par le glas qui avait si fort énervé Bagrianof: le village tout entier la suivit jusqu'au cimetière peu distant, situé dans un bouquet de bois clairsemé, ou les vieilles tombes disparaissaient sous les fleurs sauvages, où les oiseaux nichaient au printemps par centaines.
La neige recouvrait les monticules anciens et nouveaux. La fosse de Fédotia faisait une tache noire sur cette blancheur immaculée. Le cortège, la croix en tête, monta la pente douce, de son pas cadencé; la fosse reçut sa proie; le prêtre jeta une poignée de terre dans le cercueil encore ouvert; on descendit le couvercle, qu'on posa sans fracas;--Iérémeï et Savéli se penchèrent pour voir ce qui restait encore de leur bien-aimée,--et les planches de sapin elles-mêmes disparurent bientôt sous la terre mêlée de neige qui roula en gros blocs jusqu'au fond du trou.
Iérémeï, suivant l'usage, invita les assistants à venir festiner chez lui. On le suivit en silence. Chacun sentait, comme on dit, qu'il allait se passer quelque chose.
XI
Le banquet funèbre commença au milieu d'un profond silence. Invité par Iérémeï, le prêtre s'était excusé, alléguant la maladie de sa femme, mais en réalité parce qu'il sentait aussi l'orage dans l'air. Les paysans attablés mangeaient lentement comme à l'ordinaire les oeufs durs et le riz cuit à l'eau qui sont le fond de ces repas de funérailles. Les femmes mangeaient à part dans une autre cabane. Le gobelet d'eau-de-vie faisait de temps en temps le tour de la table. Peu à peu les conversations s'animèrent, mais sans attendre le degré de bruit qui témoigne d'un vif intérêt. Chacun sentait que ce qu'il disait n'avait d'importance pour personne. On attendait. L'après-midi se passa ainsi. Le ciel s'assombrissait, la nuit n'était plus bien loin, quand le père de Fédotia se leva et prit la parole. Au premier son de sa voix, le silence se fit partout; du tous les coins de l'Isba, les têtes attentives se tournèrent vers le vieillard.
--Frères, dit-il, je n'avais plus qu'une fille, et je l'ai perdue. Nous l'avons mise dans la terre; qu'il nous reste d'elle un souvenir éternel.
Suivant l'usage, l'assemblée psalmodia trois fois en choeur: "un souvenir éternel", et le silence se rétablit.
--Ma Fédotia n'avait jamais offensé personne, reprit le père d'une voix pleine de larmes; elle était donc comme un agneau et pure comme une colombe. Elle était fiancée, vous le savez tous, à ce brave garçon,--il indiqua du doigt Savéli placé à sa droite.--Elle se serait mariée, elle aurait été une bonne femme, comme elle avait été une bonne fille. Elle était jeune, elle était bien portante, et voilà qu'elle est morte tout à coup. Comment cela s'est-il fait?
Il promena son regard sur l'assistance. Tout le monde l'écoutait avec recueillement Quelques yeux animés par l'eau-de-vie suivaient les siens avec la ténacité de l'ivresse commençante.
--Comment se fait-il, reprit Iérémeï, qu'une belle fille, jeune et bien portante, coure tout à coup à la rivière et laisse son vieux père sans une âme pour lui fermer les yeux et le mettre au repos? Est-ce naturel, je vous le demande, qu'une jeune fille préfère la mort aux baisers de son fiancé?
Le vieillard parlait avec ce mélange de simplicité et de langage biblique que les paysans empruntent à leurs longues stations assidues à l'église.
--Est-ce naturel, continua-t-il, qu'une jeune fille regarde son fiancé et se couvre le visage en disant: Ne me touche pas! Est ce naturel, continua-t-il en s'animant, que, pleine de honte, elle coure à la rivière et meure de bon gré plutôt que de regarder un homme en face? Non, ce n'est pas naturel! cria-t-il d'une voix tonnante en frappant rudement le plancher de son bâton. Tous tressaillirent.--Ma fille est morte, reprit-il en regardant tout autour de lui d'un air de défi, parce que notre seigneur, qui n'a pas plus de honte qu'un chien maudit, l'a prise pour ses amusements, la blanche colombe... Et elle n'a plus osé regarder son fiancé, elle n'a pas osé revenir à son vieux père et elle est allée se jeter à la rivière. Et l'on viendra me dire:--Ta fille s'est tuée, c'est un péché! Non, il ment, celui qui dit cela! Ma fille n'a pas péché, ma fille ne s'est pas tuée, c'est Bagrianof qui l'a tuée... Meurtrier' Le grand vieillard leva les bras au ciel, brandit son bâton et le laissa retomber avec fracas sur le plancher. Tous les hommes se levèrent d'un commun mouvement.--Meurtrier! crièrent-ils d'une seule voix.
Ils n'avaient plus peur: ce n'étaient plus des moutons timides prêts à se laisser tondre le grand coup d'aile de la vengeance dans son vol avait purifié l'atmosphère autour d'eux. Ils allaient se venger, ils étaient déjà libres.
--C'est un meurtrier, répéta Iérémeï d'un ton plus calme. Et ce meurtre n'est pas le premier. Il a tué nos frères partis pour la Sibérie, il y a trois mois à peine. Avez-vous oublié les coups de verges qui sifflaient sur leurs épaules? Avez-vous oublié le sang qui coulait de leur dos meurtri? Et les charrettes qui ont emporté nos frères à l'orient, les avez-vous oubliées. Et les femmes que voilà veuves, et les enfants qui se trouvent orphelins, ont-ils oublié leurs époux et leurs pères? Et croyez-vous que sur la route il ne soit pas mort plus d'un de ceux qui sont partis ce jour-là? Et ceux qui ont survécu mourront loin du village, et nous n'en saurons jamais rien, et personne, à leurs funérailles, ne boira la tasse d'eau-de-vie, la "coupe d'amertume" qu'on vide au repas funéraire et que nous buvons ici pour Fédotia en son souvenir éternel!
Le gobelet d'eau-de-vie circula de main en main, chacun y trempa ses lèvres, et le choeur chanta trois fois le funèbre répons: "Souvenir éternel!"
Ceux qui sont morts en route et ceux qui mourront là bas, reprit Iérémeï quand revint le silence, ont été tués par la même main qui a tué ma fille. C'est Bagrianof qui a ruiné notre village: nous ne ressemblons plus à des hommes, et dans les environs on nous appelle des loups; c'est vrai, nous sommes des loups, et nous haïssons tout le monde; tout le monde, répéta-t-il avec rage en grinçant des dents, les seigneurs, et les procureurs, et les soldats, et les scribes, et les gens de justice! Mais il y a des gens de justice partout, et des soldats aussi partout, et tous les paysans ne les haïssent pas!... Nous les haïssons à cause de Bagrianof, parce qu'il est si méchant et si féroce qu'il ferait douter même de la justice de Dieu!... Pardonne-moi, Seigneur, dit-il en s'inclinant devant les saintes images du coin oriental de la cabane, pardonne si ma langue a blasphémé, ce n'est pas mon péché. Que ce péché, avec les autres, comme tous nos maux et toutes nos misères gise lourdement sur l'âme de Bagrianof!
L'assemblée s'agita comme une mer houleuse; un murmure de fureur à demi contenu la parcourut d'un bout à l'autre et revint jusqu'à Iérémeï. Le vieillard avait épuisé ce qu'il avait à dire; Savéli prit la parole.
--Nous avons assez souffert, dit-il de sa voix claire et bien timbrée. D'ailleurs, pour ma part, j'ai promis de venger la défunte. Nos frères n'ont pas su ce qu'il? faisaient quand ils ont laissé la vie à ce chien: il fallait serrer pendant qu'ils tenaient la corde! mais cette fois nous ne le lâcherons pas! N'est-ce pas, vous autres?
Un frémissement de plaisir parcourut l'assemblée: ils croyaient déjà tenir le cou du seigneur entre leurs doigts osseux.
La nuit tombait; des femmes entrèrent pour allumer des esquilles de sapin qui brûlaient vite en se détachant de la griffe de fer où elles étaient fixées. A cette lueur inégale, qui remplissait l'isba d'un acre parfum de résine, les faces terreuses et les yeux irrités des paysans paraissaient plus terribles encore.
Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et un homme se fit place jusqu'à Iérémeï, écartant d'un seul bras tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Au milieu du tumulte, il arriva devant le vieillard, séparé de lui seulement par la table, et se laissa tomber sur le banc avec un long hurlement de douleur. On approcha une bûchette de sapin pour le reconnaître: c'était le vieux Timothée, le valet de Bagrianof.
Un cri d'indignation s'éleva à sa vue.
--Que viens-tu faire ici? chien des chiens qui sont là-bas! s'écrièrent les paysans. Viens-tu nous espionner pour te faire bien venir? Lèche-plat, pourvoyeur!...
Les injures pleuvaient sur le vieux domestique qui continuait à se tordre en gémissant. Comme on le prenait par les épaules pour le jeter dehors, il poussa un rugissement fou.
--Justice! s'écria-t-il en levant son bras gauche vers le ciel. Justice, au nom du Christ, frères, secourez-moi!
On s'aperçut alors que son bras droit pendait inerte à son côté.
--Qu'as-tu? lui dit Iérémeï. Laissez-le, vous autres, cet homme est mon hôte.
Un petit espace libre se fit autour de Timothée. Gémissant, se tordant de douleur, il souleva son bras droit à l'aide de sa main gauche et montra aux paysans saisis d'horreur ce membre tuméfié, où la chair rongée depuis la saignée jusqu'au bout des ongles n'était plus qu'une épouvantable brûlure.
--Qui t'a fait cela? dit Savéli, les yeux étincelants.
--Qui? le monstre, le loup, Bagrianof!
Les exclamations et les injures recommencèrent, cette fois, à l'adresse du maître. Iérémeï fit chercher la sage-femme qui était dans une autre cabane et qui arriva aussitôt. Au village, c'est cette matrone qui se charge ordinairement des pansements; elle posa une première application d'huile et de toile assez convenable. La chair était à nu; la peau, bouillie pour ainsi dire, se détachait en lambeaux; les ongles devaient tomber,--le bras aussi, peut-être; qu'en savait-on? L'amputation serait probablement nécessaire; mais, au village, il n'est pas question d'amputation. Lorsque le bras de Timothée, bandé dans un mouchoir, fut attaché à son cou, Iérémeï mit la sage femme à la porte.
--Raconte-nous comment il t'a fait cela, dit il au malheureux qu'on réconfortait avec de nombreuses gorgées d'eau-de-vie.
--Voilà, dit Timothée: le maître m'en voulait... sais-tu pourquoi? dit-il brusquement en se tournant vers Iérémeï, et toi, sais-tu pourquoi? fit-il à Savéli, qui l'écoutait avidement; parce que j'avais voulu empêcher la défunte Fédotia d'entrer chez lui.
--Tu as fait cela? dit Savéli d'un ton dubitatif.
--Oui!... Quand je l'ai vue venir, si gentille, si mignonne, j'ai eu pitié d'elle. Elle m'a demandé si l'on pouvait voir le maître pour tâcher d'obtenir ta grâce; je lui ai répondu de s'en aller, que le maître n'était pas bon à voir. Elle s'en allait quand le maître, le païen maudit!, il s'est mis à sa fenêtre et il l'a appelée. Tu sais le reste aussi bien que moi; mais il avait vu que je la renvoyais, et il était fâché. Ce matin, il m'a demandé de quoi elle était morte, je le lui ai dit; cela lui a déplu. Il m'a envoyé savoir ce qu'on disait dans le village; je lui ai répété ce qu'on disait: que c'était grand dommage qu'une si jolie fille fût morte si jeune! Cela aussi lui a déplu. Alors le soir, comme je lui servais le samovar pour son thé, à cinq heures juste il est entré et il a prétendu que l'eau ne bouillait plus. Ce n'était pas vrai, mes frères, l'eau bouillait.
Timothée voulu faire le signe de la croix pour renforcer son assertion; ce mouvement instinctif de son bras droit lui arracha un cri de douleur. Il fut un moment sans pouvoir parler.
La foule muette attendit patiemment. Il reprit sa narration.
--Elle bouillait, répéta-t-il, puisque la vapeur sortait à gros nuages de la bouilloire, et qu'il y avait encore des morceaux de charbon allumé dans le tuyau. Enfin, pour le contenter, je remportai le samovar, j'y mis du charbon, et, quand il fut bien allumé,--l'eau jetait de gros bouillons par les trous du couvercle,--je l'apportai sur la table. En entrant, je vis Bagrianof qui me regardait d'un air méchant, en riant, vous savez? Voilà vingt-cinq ans que je le sers, et je n'y suis pas encore accoutumé; quand il me regarde comme ça, je ne sais plus ce que je fais. Alors, moi, j'arrivais avec ma bouilloire, et, comme je regardais le maître, au lieu de tourner le robinet où il faut, en face de la dame, je le mis de côté, à gauche.
--Tu ne sais plus poser un samovar sur une table?--me dit le maître en riant. Ses dents blanches, dans sa ligure blanche, étaient aussi pointues que les dents d'un renard.--Tu causes trop avec les jolies filles, cela te tourne la cervelle.
--Excusez, maître, lui dis je bien doucement, j'ai mal fait.--Je parlais du samovar, vous comprenez.
--Retourne-le, me dit-il, et mets-le comme il faut.
--J'obéis. Si vous saviez comme l'eau bouillait! Elle partit par-dessus le bord et coulait sur le petit plateau. Alors Bagrianof me dit:--Relève ta manche, que je voie ton bras,--Je relevai ma manche sans penser à mal. Ah! si j'avais pris le chemin de la porte! Mais je n'en aurais pas eu le temps. Je n'avais pas plutôt relevé ma manche qu'il me la retroussa jusque par-dessus le coude avec les doigts de fer qu'il a, vous savez; il me prit le bras, le mit sous se robinet et tourna... Ah! mes frères! s'écria le malheureux se tordant sur son banc au souvenir encore présent de la torture,--il l'a fait couler sur mon bras jusqu'à la dernière goutte! J'étais tombé à genoux et je demandais grâce! Il m'a tenu jusqu'au bout. On ne peut pas lui échapper quand il vous tient: c'est un étau! Et puis la douleur était si vive que je n'avait plus seulement la force de crier.
--Et la dame? dit Savéli. Elle était là? Qu'est-ce qu'elle a dit!
--Pauvre âme! Elle s'est jetée aux genoux de son mari, elle lui a dit:--Brûlez-moi et laissez cet homme. Il l'a repoussée, et elle est tombée sans connaissance.
Les poitrines haletantes des paysans se soulevaient lourdement. Ils avaient écouté sans mot dire, et maintenant cet homme, ce valet, méprisé, détesté jusqu'alors, devenait un des leurs par son martyre. Ils s'empressèrent autour de lui, et ces "loups" trouvèrent de douces paroles pour le nouveau frère.
--Eh bien! dit Savéli au bout d'un moment, pourquoi es-tu venu nous dire cela?
--Pour que vous m'aidiez à me venger! gronda Timothée d'une voix sourde. Je ne puis pas me venger seul, niais il faut que je me venge!... Il me sembla que le seigneur vous doit aussi quelque chose, à vous autres!
Le cri de rage jaillit à la fois de toutes les poitrines. On ne s'entendait plus: chacun avait quelque chose à proposer, et tous parlaient à la fois.
--Non! cria Timothée dominant le tumulte. Pas de corde! cela ne réussit pas. S'il peut parler, il vous enjôlera tous, il enjôlerait des pierres avec sa voix tendre et ses yeux de chatte qu'il sait faire doux comme du miel. Le couteau, la hache, c'est sûr, cela!
--Et le sang? jeta une voix dans l'ombre. Et la justice?
Le silence se fit peur écouter la réponse de Timothée.
--On brûle la maison, et c'est un accident, répondit-il d'une voix bien nette. Comme cela, il n'y a pas de sang.
--Que celui qui a péché par le feu périsse par le feu! dit Sentencieusement Iérémeï.
--Quand? dit Savéli, les dents serrées.
--Celte nuit. Oh! il faut que ce soit cette nuit! Je ne dormirai pas qu'il ne soit mort.
--C'est moi qui aurai la hache, dit posément Savéli.
--Nous en aurons chacun une! fit Iérémeï d'une voix contenue. A quelle heure?
--A minuit. Venez tous, nous ne serons pas trop. Et la maison flambera, vous verres! C'est moi qui mettrai le feu.
--Et la dame? fit soudain Iérémeï, et la petite fille?
--On les conduira chez le prêtre, répondit Timothée. Elles ne sont pas méchantes: quand le feu flambera, je les éveillerai.
XII
La maison de Bagrianof dormait; la neige tombait depuis quelques heures, et les chemins, les arbres, les clôtures, tout était blanc. Le ciel, gris et terne, semblait toucher les toits; les flocons s'amoncelaient le long des murailles, comme s'il voulaient ensevelir les maisons. Pas un souffle de vent dans l'air, pas une lueur sur le village; seule, la maison de Bagrianof avait deux fenêtres vaguement éclairées. A travers les stores blancs, la lueur adoucie de la lampe des Images filtrait sur la façade dans le cabinet du maître.
Confiant dans ses bonnes serrures et dans la double garde autour de sa maison, Bagrianof dormait profondément. Les idées factieuses de la matinée s'étaient noyées dans le fleuve d'eau bouillante dont il avait arrosé le bras de son domestique; il s'était vengé, lui aussi, de l'insolence de ce rustre qui avait eu l'audace de lui dire que Fédotia s'était noyée exprès. Le retour de ce mot: "exprès", n'avait pas laissé cependant de lui faire une impression désagréable. Pour la chasser, il s'était mis à faire des patiences,--suprême ressource du désoeuvrement provincial. Les petites patiences, avec un seul jeu de cartes, n'ayant réussi à le distraire qu'à moitié, il s'était embarqué dans une grande patience à deux jeux complets, et il avait trouvé là un dérivatif si puissant, qu'il s'était couché dans l'état d'esprit le plus satisfaisant, après avoir fait huit petits tas de huit couleurs au grand complet.
Les huit tas étalent encore sur le bureau, prêts à lui rappeler sa victoire le lendemain, quand il ouvrirait les yeux, et le vainqueur donnait du sommeil qui suit les grandes batailles, lorsque la porte s'ouvrit doucement; les gonds avaient été soigneusement huilés par Timothée.
Un à un, se succédant en file serrée, les paysans entrèrent sans bruit; leur respiration étouffée s'entendait à peine. Quand la chambre fut pleine, la porte se referma, et Bagrianof se mit brusquement sur son séant.
Souvent, dans ses rêves,--car ses rêves avaient été les vengeurs de ceux qu'il opprimait,--il avait vu sa chambre pleine de têtes hideuses qui le regardaient avec des yeux féroces; il s'était réveillé avec la corde au cou, cette corde qu'Ilioucha avait tenue dans sa main pendant un quart d'heure, et qu'il avait laissée échapper, "l'imbécile!" Mais d'ordinaire un coup d'oeil suffisait à dissiper ses frayeurs. Bagrianof se retournait, faisait le Signe de la croix pour chasser le démon, et se rendormait. Cette fois le rêve avait une si poignante apparence de réalité, qu'il resta les yeux ouverts, la bouche béante, sans oser conjurer la vision à l'aide du signe de croix habituel.
Les ennemis étaient au grand complet: tous ceux qu'il avait frappés ou molestés, ceux dont il avait déshonoré les filles ou les soeurs, ceux dont il avait envoyé les fils ou les frères en Sibérie, tous étaient là, chacun une hache ou un couteau à la main, et plus près de lui, tout contre le lit, le père de Fédotia et le fiancé, qui le regardaient avec des yeux ardents. Un autre, derrière eux, allumait des bougies pour y voir plus clair.
Bagrianof comprit qu'il ne rêvait pas et que le jour était venu.
On le lui avait dit parfois, que ses paysans le tueraient; les paroles d'adieu du général-gouverneur lui passèrent dans le cerveau comme une épée flamboyante; "C'est dommage qu'ils ne vous aient pas tué!"
--Grâce! cria-t-il en étendant les mains pour implorer.
--Grâce? répéta Iérémeï en le regardant tranquillement, ma fille a crié grâce ici même, là où tu dors, chien maudit; as-tu fait grâce?
--J'ai pardonné à Savéli!... balbutia Bagrianof saisi de terreur.
--Je ne te pardonnerai pas, moi! dit Savéli, sans témoigner plus de colère apparente que le vieillard: tu as tué ma fiancée, je l'aimais plus que la vie, tu vas mourir.
--Je te donnerai tout mon argent, laisse-moi seulement la vie, dit Bagrianof, dont la langue épaissie ne pouvait articuler de paroles distinctes.
--Ecoute, seigneur, dit Savéli, nous sommes tous ici, tout le village, entends-tu? Nous allons te tuer, parce que tu es maudit de Dieu.
--Tu as comblé la mesure d'iniquité, reprit Iérémeï: prie Dieu de te recevoir, l'heure de ta mort est venue.
Bagrianof, d'un bond, se mit à genoux sur son lit: deux pistolets chargés étaient sur sa table de nuit, il voulut les atteindre; avant qu'il eût allongé le bras, la hache de Savéli lui faucha l'épaule. Il tomba sur le lit en hurlant.
--Au secours! cria-t-il une seule fois.
Nul ne sait qui lui porta le coup mortel, car dix haches s'abattirent au même instant.
Un grand silence se fit. Les paysans s'entre-regardèrent, Bagrianof ne bougeait plus; un ruisseau de sang coulait le long du drap jusqu'à terre; de larges taches rouges marbraient le linge et la couverture.
--Le feu, vite! cria quelqu'un. Aussitôt, comme si une panique les eût saisis, les assassins entassèrent tel meubles sur le cadavre; les chaises légères, les livres, les journaux, les objets de luxe, les rideaux de mousseline, formèrent bientôt une masse confuse qui montait jusqu'au plafond. Quelqu'un apporta une botte de paille qu'on mit sous le lit.
--Reculez-vous! dit Iérémeï aux paysan;. C'est toi qui l'as frappé, continua-t-il en s'adressant à Savéli, c'était mon droit. Au moins c'est moi qui mettrai le feu.
--Soit! fit Savéli en se dirigeant vers la porte.
Iérémeï prit les deux bougies, les arrangea soigneusement au milieu de la botte de paille, et souffla un instant avec sa bouche, comme s'il s'était agi d'allumer son poêle. La fumée remplit la chambre, puis la flamme parut, pétilla et monta le long des draps; le ruisseau rouge coulait toujours, mais goutte à goutte. Une large mare de sang caillé noircissait le plancher.
--Ouvrez le vasistas! dit Iérémeï toujours debout près du lit.
Un paysan ouvrit les deux carreaux de la double fenêtre, et soudain, à travers la fumée plus épaisse, les langues de flamme, minces et allongées, glissèrent le long des rideaux de mousseline jusqu'à l'amas de meubles.
Les huit petits tas de cartes étaient restés presque intacts sur le bureau: Savéli les ramassa en une poignée et les lança sur le bûcher. Les cartes s'éparpillèrent de tous côtés, aussitôt saisies par le feu, qui gagnait du terrain.
--Ça marchera, dit Savéli. Fermons la porte à clef, mes amis. Adieu, seigneur!
Sur ce mot jeté à Bagrianof avec une gaieté sinistre, Savéli ferma la porte à double tour, s'avança sur le perron et lança la clef au loin dans la neige. Un ne l'entendit pas tomber.
Les paysans étaient tous sortis. Rassemblés dans la cour, ils regardaient l'incendie qui augmentait dans le cabinet de Bagrianof; à travers les stores baissés, on voyait la flamme aller et venir en lueurs inégales, tantôt d'un pourpre noirâtre, tantôt d'un rouge éclatant. Des torrents de fumée sortirent aussi bientôt des fenêtres du sous-sol. Timothée avait bien fait les choses: il avait bourré le dessous de fagots et de menu bois. Le revêtement des murailles, en planches peintes, commençait à s'enflammer.
--Et la dame? dit Iérémeï Est ce qu'on va la laisser brûler?
--Sois tranquille, fit Timothée qui... deux pas de lui, contemplait son ouvrage, tout va bien; de ce côté-là, ça ne brûle pas encore. Il ne faut pas aller la chercher trop tôt non plus: elle voudrait nous faire sauver son mari.
--Va, dit Savéli; la clef est perdue; nous dirons qu'il s'est enfermé en dedans; va vite.
En effet, il n'y avait pas de temps à perdre. Réveillées par l'odeur de la fumée, les femmes de chambre se précipitaient au dehors comme un troupeau île volatiles effarés: pas une n'avait eu l'idée de réveiller la maîtresse. Timothée s'élança dans la maison; mais avec son bras en écharpe il n'était guère adroit. Quand il eut trouvé les pelisses et réveillé madame Bagrianof, il voulut l'emmener dans la cour, avec sa fille dans les bras; mais le plancher de l'antichambre flambait avec une telle intensité qu'il fallut renoncer à la traverser. Un moment, le vieux domestique pensa qu'il resterait dans la maison embrasée, ainsi que les deux femmes qu'il voulait sauver. Par bonheur, Savéli s'était aperçu de leur danger: il monta sur le rebord formé par le soubassement de briques; avec la même hache qui avait frappé Bagrianof il fit voler en éclata la fenêtre de la chambre à coucher, élevée de dix à onze pieds au-dessus du sol, et, s'aidant de ses bras agiles, pénétra dans la maison en flammes. Il était temps, la porte et les rideaux brûlaient déjà. Une première fois, il emporta la petite fille affolée qui se cramponnait à sa mère; une seconde fois, il enleva madame Bagrianof qui avait perdu connaissance en voyant sa fille saine et sauve.
Au moment de grimper une troisième fois pour aider Timothée à échapper aux flammes, il hésita. Etait-ce la peine de risquer sa vie pour ce valet, longtemps ministre des volontés cruelles de Bagrianof? La vue du pauvre vieux au désespoir, qui essayait vainement avec un bras de s'accrocher aux montants de la fenêtre, lui fit braver le péril encore une fois: il remonta, saisit Timothée à bras le corps sans trop le froisser, lui fit prendre pied sur le soubassement, d'où il l'enleva ensuite pour le déposer sur la neige, à côté de madame Bagrianof.
Quelques paysans, saisis de pitié, emmenèrent la malheureuse femme et sa fille, et les conduisirent chez le prêtre. Vladimir Alexiévitch accueillit les pauvres créatures avec toute la commisération de son coeur généreux, et s'efforça de rappeler madame Bagrianof à la vie. En ouvrant les yeux, le premier cri de cette victime du devoir fut: --Sauvez mon mari! Pendant que le prêtre essayait de calmer les terreurs de la veuve, les paysans groupés dans la cour regardaient brûler la maison. Le feu sortait par toutes les fenêtres; le toit, rongé en-dessous, laissait passer par endroits des gerbes d'étincelles, des flammèches s'éparpillaient sur la neige comme un bouquet d'un feu d'artifice; pas une haleine de vent sur ce bûcher qui consumait le cadavre de l'ennemi. La neige, colorée en rose par la réverbération de l'incendie, avait des teintes tendres et joyeuses; le ciel rouge et bas, semblait envelopper le sinistre comme pour empêcher les gens du voisinage d'en avoir connaissance.
Le village était là tout entier: les femmes étaient venues, et personne ne faisait un mouvement pour empêcher le feu d'achever son oeuvre. Les âmes sensibles,--il en restait encore quelques unes dans ce repaire de loups,--s'étaient calmées en apprenant que la dame et la demoiselle étaient en sûreté. Le sentiment général était celui de l'allégement, de la délivrance. Les derniers venus avaient demandé à voix basse si le maître était dedans. A la réponse affirmative, chacun s'était planté sur ses pieds et attendait la fin.
Le toit de planches peintes, à peine attaqué jusque-là, prit feu tout entier, d'un seul coup, comme s'il eût été enduit de résine; il flamba quelques instants, lançant vers le ciel une superbe flamme rouge et jaune, puis s'effondra avec fracas.
La neige se mit à tomber lentement; les flocons énormes, sur le fond rouge vif, avaient l'air de grosses mouches paresseuses: d'autres brillaient comme des paillettes de métal incandescent; puis la neige s'épaissit bientôt au point de former comme une sorte de voile entre les spectateurs et l'incendie mourant.
--Eh bien, enfants, dit une voix, je crois que nous pouvons aller nous coucher.
Les groupes se dispersèrent silencieusement. Les domestiques et les femmes de chambre s'étaient réfugiés dans les communs intacts, et pleuraient la perte de leurs hardes.
--Taisez-vous donc, leur dit Timothée en fermant la porte, vous avez plus gagné cette nuit que vous ne pourriez perdre de chiffons en cent ans.
Cette vérité frappa tout le monde, et le calme se rétablit. La ruine n'était plus qu'une masse rougeâtre, à peine élevée au-dessus du sol par le soubassement intact. Deux traînards se retournèrent une dernière fois pour la regarder.
--Hein! comme ça a brûlé! dit l'un d'eux.
--C'était superbe! répondit le second.
Rentré dans sa maison, Iérémeï, que Savéli n'avait pas quitté, réfléchit un instant.
--Où vas tu? dit-il au jeune homme, muet à son côté.
--A la ville. Le colporteur a un passeport pour moi. Et toi?
--Moi, je reste ici.
--Tu n'as pas peur?
Le vieillard haussa les épaules.
--Peur de quoi? Est-ce que tout le monde ne sait pas que c'est un accident?
Savéli resta silencieux; il regarda attentivement sa hache, et l'essuya une fois de plus avec la peau de sa pelisse.
--Donne-la moi, dit Iérémeï, je vais la nettoyer avec la mienne, et je la reporterai chez toi. Tu fais bien de t'en aller: tu es jeune, va voir du pays; moi je suis vieux, quand même ils me prendraient, qu'importe à présent, je suis seul!
Il se jeta lourdement sur le poêle pour dormir.
--Père..., dit Savéli avec un silence.
--Quoi?
--Donne-moi ta bénédiction. Dans les pays lointains où je m'en vais, elle me portera bonheur.
Iérémeï se leva et vint faire le signe de la croix sur la tête courbée de Savéli. Celui-ci baisa la main du vieillard, la main qui avait mis le feu à la maison du maître.
--Que Dieu t'accompagne! dit le vieux paysan avec un soupir. Nous nous reverrons dans l'autre monde.
Savéli rentra chez lui, prit une paire de bottes, ce qu'il possédait d'argent comptant, attela son petit cheval à un traîneau bas, composé d'une simple claie, et partit.
Quand il fut à deux verstes du village, il se retourna. Le ciel était rouge au dessus de la ruine, qui continuait à jeter, par moments, une faible lueur dans l'air épais. La neige tombait, cachant la trace des sabots du cheval et du léger traîneau.. Tout le favorisait. Il secoua les épaules et continua rapidement sa route. Arrivé à la ville avant le jour, il réveilla son ami le colporteur. L'explication fut courte. Le soir même, Savéli partait pour l'inconnu, sa balle sur les épaules, le coeur plein d'un indicible contentement de se savoir libre.
XIII
Lorsque le jour se leva sur les débris encore fumants de la maison de Bagrianof, la veuve chancelante, soutenue par le prêtre, s'approcha de ce qui avait été sa demeure.
--Il est là, dit-elle en montrant le côté gauche de la ruine, où, quelques heures auparavant, blanchissaient dans la nuit les fenêtres de Bagrianof. Il faut le retirer, il est peut-être vivant.
Elle se tut, étouffant un soupir.
--Si mon mari existe encore, continua-t-elle, on parviendra sûrement à le sauver; s'il est mort, il faut lui rendre les derniers devoirs.
Le prêtre se taisait. Si Bagrianof vivait, en effet, quelles terribles représailles, car il ne doutait pas de la cause de l'incendie; dans le fond de sa conscience, il avait déjà nommé les coupables.
--Appelez le staroste, je vous prie, père Vladimir, dit la veuve avec calme: il faut des hommes tout de suite.
Cette femme, molle et faible dans la vie conjugale, presque hébétée par les mauvais traitements, avait tout à coup pris une autorité surprenante. Etait-ce l'espérance ou la crainte qui la rendait si dissemblable à elle-même? Quelques femmes curieuses, quelques hommes inquiets, se montraient à l'entrée de la cour. La veuve s'approcha aussi près que la chaleur le lui permit, interrogeant du regard le lieu où devait être son époux. Le pas du staroste derrière elle la tira de sa contemplation.
--La corvée tout de suite, dit-elle, toute la corvée, sans excepter un seul homme, entends-tu? Qu'on prenne des haches, des pioches, des pics, tout ce que vous voudrez, et qu'on déblaye le cabinet du seigneur.
Quelques paysans étaient approchés derrière leur staroste, ils s'entre-regardèrent avec effroi:
--Et si Bagrianof n'était pas mort?
--A quoi bon, notre mère? dit le plus hardi. L'incendie, c'est la volonté de Dieu qui se montre. Il a ordonné de vous sauver, et vous voilà en vie avec la demoiselle, Dieu merci! mais on voit bien que ce n'était pas sa volonté de sauver le maître, puisque...
--Nous ne sommes pas juges de la volonté de Dieu, fit madame Bagrianof avec une hauteur qui la surprit elle-même: je suis la maîtresse en attendant, et j'ordonne qu'on commence à déblayer tout de suite.
Un murmure de mécontentement parcourut le groupe.
--Ca brûle encore... il y a du danger... nous n'irons pas!...
Le sourd grondement de révolte grossissait avec la foule, qui augmentait très-rapidement. Madame Bagrianof perdit tout son courage, et tendit vers les paysans ses mains suppliantes.
--Mes frères, mes amis, dit-elle, je sais qu'il a été pour vous un maître dur et inhumain. Mais, voyez-vous, c'est mon mari, c'est mon époux; j'ai juré de lui être fidèle par delà la mort.
Elle fondit en larmes. Le devoir dominait en elle le sentiment même de la conservation personnelle. Le murmure continuait.
--Imbéciles! cria une voix tonnante derrière la foule. Imbéciles! J'y vais, moi, si vous avez peur!
Iérémeï fendit la foule, son bâton d'une main, sa hache,--toujours la même,--de l'autre. Quand il fut près de madame Bagrianof, il ôta son bonnet fourré.
--Vous êtes une digne femme, vous, maîtresse, dit-il, et nous sommes prêts à vous servir: ces imbéciles ont peur des défunts,--il cligna de l'oeil à l'assemblée,--je n'ai pas peur! seulement, maîtresse, il ne faut pas vous attendre à retrouve: le seigneur vivant. Enfin nous vous le rapporterons tel qu'il sera. De l'eau, vous autres! Est-ce que vous croyez que nous allons nous brûler la plante des pieds? Allons, vite, de la neige, en attendant mieux!
Payant d'exemple, Iérémeï entama avec sa hache, le long de la clôture, à vingt mètres de là, la neige à moitié fondue et transformée en glace. Aussitôt les pelles et les baquets arrivèrent de tous côtés.
Le prêtre voulait emmener chez lui madame Bagrianof pendant qu'on ferait les recherches; elle s'y refusa obstinément Tremblante de froid, claquant des dents, malgré ses fourrures, elle s'assit sur une chaise de bois qu'on lui apporta des communs, et suivit de l'oeil le travail des paysans.
Tout le village s'était mis à l'oeuvre et travaillait avec une ardeur fiévreuse: quelques mots, dits tout bas par Iérémeï à l'oreille des plus récalcitrants, avaient fait merveille. Les seaux de neige et d'eau arrivaient avec une telle abondance, que si Bagrianof n'eût pas été mort il eût été asphyxié par ce déluge glacé.
Après deux heures de travail, on arriva à marcher sans danger sur le soubassement de pierre, du côté du cabinet; une demi-heure de plus amena quelques fragments de meubles; puis un grand silence se fit, et les travailleurs s'arrêtèrent. Les caves voûtées avaient empêché le plancher de s'effondrer; au milieu d'un tas de débris informes, quelques os carbonisés, avec quelques lambeaux de chair calcinée, représentaient le maître.
--Eh bien? s'écria madame Bagrianof.
--Que Dieu lui donne le repos éternel! dirent les paysans en se découvrant.
--C'est bien, enfants, je vous remercie, dit la veuve en inclinant la tête.
Elle ramena son châle sur ses yeux et se laissa docilement conduire chez le prêtre. A son entrée, sa fille vint se jeter dans ses bras.
--Je n'ai plus que toi, lui dit la veuve en la serrant sur son coeur. Béni soit Dieu qui nous a gardées l'une à l'autre!
Un exprès dépêché en toute hâte à la ville rapporta, le soir même, un cercueil garni de velours rouge, pour les restes de Bagrianof. Le service funèbre fut aussi pompeux que si rien ne s'était passé d'insolite; la veuve s'excusa seulement de ne pouvoir faire servir le repas funéraire, faute d'asile. La mort de son mari lui avait fait autant d'amis dévoués qu'il y avait de propriétaires à dix lieues à la ronde Chacun voulait l'emmener aussi loin possible pendant l'enquête qui allait suivre. Elle choisit parmi toutes ces offres celle du maréchal de la noblesse du district. Sa femme et lui habitaient à soixante verstes de là, un domaine magnifique où grandissaient autour d'eux les enfants de leurs petits-enfants.
Au moment où les malheureuses montaient en voiture, Iérémeï leur apporta un coffre en acier trouvé dans les décombres et qui contenait les bijoux de madame Bagrianof. Elle voulut remercier le vieillard, mais il s'en allait déjà vers la maison à longues enjambées.
Un paysan l'avait rejoint.
--Tu avais bien besoin de leur rendre ça, dit-il; comme si nous n'en avions pas plus besoin qu'elles!
--Nous sommes des assassins, nous autres, grommela Iérémeï, mais nous ne sommes pas des voleurs!
Et il tourna le dos au paysan ébahi.
L'enquête eut lieu selon toutes les règles, et naturellement ne prouva rien.
XIV
Dans la retraite où elle avait trouvé la sympathie, madame Bagrianof sentait son coeur s'ouvrir à la joie. Ces visages souriants, cette union de la famille, si douce, quand elle est sincère, que rien sur terre n'en égale la douceur, les bonnes paroles et les attentions délicates dont elle avait été sevrée depuis sa jeunesse, tout lui faisait un bien semblable à celui que reçoit d'une douce rosée une terre longtemps aride et desséchée.
La petite fille, heureuse au milieu des autres enfants, grandissait et se développait à miracle.
Un jour, après avoir longuement regardé les jouet roses et les yeux brillants de l'enfant, qui naissait véritablement à la vie dans cette atmosphère de bienveillante douceur, madame Bagrianof sentit mûre dans son coeur une bonne pensée, qui avait germé depuis longtemps. Elle alla trouver le maréchal, et lui demanda tout à coup si elle ne pourrait pas donner la liberté à ses paysans.
Le maréchal la regarda stupéfait. Dans ce temps-là, on n'affranchissait guère les serfs: le gouvernement avait beau donner l'exemple, peu de gens sacrifiaient ainsi la corvée et la redevance personnelle qui faisaient le plus clair de leur revenu.
--Vous leur avez déjà fait remise de leur dette, ma chère amie, dit-il doucement: c'était très bien... Je vous ferai observer que vous n'êtes pas riche.
--Je le sais, répondit la veuve; mais, voyez-vous, c'est pour la vie de ma fille; mes autres enfants sont morts tout jeunes. Je croyais bien que cette petite mourrait comme les autres, et j'ai été bien étonnée de la voir grandir comme si elle n'eût pat été une Bagrianof. Pendant le temps où tous les jours je croyais la perdre, j'ai fait un voeu; je pensais que les enfants mouraient à cause des péchés du père, et j'ai promis que, si celle-ci vivait, je m'efforcerais de racheter les erreurs de mon mari. Comment pourrai-je mieux faire que de donner la liberté à ceux qu'il a tant fait souffrir?
--Très-bien, mais vous-même, si vous leur faites grâce de leur redevance personnelle, et si vous leur donnez la terre en les affranchissant, vous n'aurez pas grand'chose; et d'ailleurs votre fille est mineure, vous ne pouvez disposer de sa part sans la permission de la tutelle.
--Je le sais, répondit la veuve; cependant je peux donner ma septième part, celle qui me revient comme veuve,--et je la donne de bon coeur. Pensez que j'ai promis, que c'est grâce à ce voeu que ma fille a vécu! Si je ne l'accomplissais pas, sûrement Dieu me reprendrait ma fille pour me punir... et si je perdais ma fille...
La voix de la mère s'éteignit dans les larmes.
--Eh bien, que voulez-vous de moi? Je suis prêt à vous satisfaire, dit le maréchal, touché de cette superstition maternelle.
--Je n'ai jamais rien compris aux affaires, arrangez tout pour le mieux: qu'il nous reste de quoi vivre, et que les paysans de Bagrianovka aient la liberté. Je ne peux pas affranchir ceux des autres villages, ajouta-t-elle avec un soupir, puisque tout ne m'appartient pas, et puis ils ont moins souffert que ceux de chez nous, qui étaient sous la main...
La veuve frissonna et ferma les yeux au souvenir des horreurs dont elle avait été le témoin forcé.
--Ne pensez plus à tout cela. Je ferai de mon mieux, puisque vous êtes bien décidée. Donnez-moi vos pouvoirs, et on ne vous dérangera pas.
Le maréchal vint à bout de terminer cette affaire à la satisfaction générale. Un jour d'été, il se dirigea vers madame Bagrianof, qui travaillait à l'aiguille sur un banc du jardin, en regardant sa fille s'ébattre sur le gazon. La veuve aperçut de loin le papier qu'il agitait; elle voulut se lever et courir à sa rencontre; ses jambes refusèrent de la porter. Elle appela son enfant auprès d'elle, et, toute palpitante, attendit la grande nouvelle.
--Je vous félicite, madame, dit le maréchal tout essoufflé: vos paysans sont libres, par votre volonté. Vous avez fait une grande chose.
--Que Dieu soit béni, dit-elle, à présent je dormirai tranquille. C'est pour toi que j'avais promis, c'est pour que tu vives longtemps. Que le Seigneur m'exauce!...
Et les larmes de la mère tombèrent abondantes et légères sur la tête inclinée de l'enfant.
Lorsque la nouvelle arriva à Bagrianovka, la surprise fut si grande que personne ne songea d'abord à se réjouir. Après tant d'années d'un joug implacable, voilà que ces hommes,' tenus la veille dans des menottes de fer, se trouvaient libres d'aller et de venir, de se marier, de planter leur verger, d'exercer un commerce; c'était trop à la fois, et ils n'osaient pas croire à leur bonheur; puis peu à peu, la lumière se fit dans leurs esprits. Le prêtre leur avait lu, au milieu d'une indifférence glaciale, l'acte qui les affranchissait; bientôt il les vit venir à la cure, les uns après les autres, pour s'informer de leurs droits ou de leurs devoirs. Au bout de six semaines ils étaient parfaitement en possession des uns, et à peu près résolus à ne pas tenir compte des autres. Aussi ingrats,--pas plus,--que le commun des hommes, ils oubliaient le bienfait pour ne voir que les conditions dont il était accompagné.--Si ma cabane brûle, c'est moi qui devrai la rebâtir? pensaient quelques-uns en faisant la grimace.--Mais après tout, ces conditions étaient douces, et ils finirent par se soumettre sans trop de murmures.
Seul Iérémeï refusa obstinément de se considérer comme libre.
--Je ne veux pas que la dame m'affranchisse! disait-il avec ténacité. On ne peut pas faire un homme libre malgré lui, je suppose? Eh bien, je ne suis pas libre; je suis esclave, je mourrai esclave, et ce n'est pas un papier de plus ou de moins qui y fera quelque chose.
Savéli ne pensait pas de même; il fut enchanté de se savoir libre,--libre surtout d'aller et de venir. La vie errante du colportage lui paraissait délicieuse, et le village avait pour lui des souvenirs encore trop récents. Il se fit délivrer une patente,--à son vrai nom, cette fois,--pour recommencer à courir les villages.
Madame Bagrianof n'était pas encore retournée à Bagrianovka. L'hiver allait venir, déjà les grues et les cigognes s'en allaient vers le midi; le maréchal la vit un jour entrer dans son cabinet.
'--Je viens prendre congé de vous lui dit-elle. Vous nous avez réchauffées comme deux oiseaux blessés vous nous avez donné l'hospitalité et l'amour, suivant la loi du Christ, et j'ai passé ici les meilleurs jours de ma vie; mais il est temps que je vous quitte. Nous partirons samedi pour Moscou.
--Comment! déjà? s'écria le vieillard; puisque vous voulez nous quitter, attendez jusqu'au printemps: quelle envie avez-vous d'aller passer l'hiver dans un endroit inconnu? Restez avec nous!
La veuve secoua tristement la tête.
--Vous êtes trop riche, dit-elle; nous sommes pauvres et nous devons vivre dans la pauvreté toute notre vie....
--Restez avec nous, et votre petite fille partagera tout avec nos enfants....
--Cela ne se peut pas répondit madame Bagrianof; elle ne doit pas prendre des habitudes qu'il lui faudrait perdre en se mariant, la petite ne s'est que trop accoutumée à votre luxe Plus tard, pour se détacher de tout cela, elle aurait trop à souffrir, et je ne veux pas qu'elle souffre, ajouta la mère à voix basse, conjurant un ennemi invisible.
Le vieillard porta respectueusement à tes lèvres la main de madame Bagrianof et cessa d'insister.
Le dimanche suivant à Bagrianovka, à l'heure de la messe la berline du maréchal s'arrêta devant l'église, et les paysans stupéfaits en virent sortir leur maîtresse et sa fille, toutes deux en grand deuil. Le prêtre vint les recevoir avec la croix, et l'office commença aussitôt.
Pendant tout le service, les paysans, les yeux fixés sur leur maîtresse, se rappelaient le temps où la figure cruelle du seigneur lui tenait compagnie. Quelques-uns,--les meilleurs,--eurent un peu de pitié pour elle et un peu de reconnaissance.
Après l'office, le village se réunit sur la grande place, et le staroste vint apporter à la maîtresse le pain et le sel, en remerciement du don conféré. La vue de ce plateau, symbole de richesse et d'hospitalité, fit jaillir les larmes des yeux de la propriétaire sans asile; elle put à peine le prendre des mains qui le lui présentaient et le remettre à sa petite fille. Ce fut en vain qu'elle essaya de parler; du geste, elle indiqua la ruine qu'on apercevait au bout de l'avenue et cacha son visage dans son mouchoir.
La vue de cette femme qui pleurait rouvrit ces coeurs fermés: les femmes les premières, et les hommes ensuite, trouvèrent des paroles de bénédiction et d'encouragement pour celle qui s'exilait après s'être dépouillée pour eux. Ces bonne paroles adoucirent l'amertume des souvenirs dans l'âme torturée de madame Bagrianof.
--Je m'en vais à Moscou, mes enfants, leur dit elle. Vous êtes libres: aucun maître ne vous fera plus d'injustice. En mémoire de votre affranchissement, vous prierez parfois pour l'âme de votre défunt maître,--et pour la vie de cette innocente, ajouta-t-elle en posant la main sur la tête de sa fille. Où est Savéli? N'est-ce pas lui qui nous a sauvées?
Savéli s'approcha, non sans répugnance.
--Je t'ai fait venir une petite image de saint Serge, lui dit elle; tu la conserveras en mémoire de ta belle action, avec ma bénédiction et celle de l'enfant.
Elle fit le signe de la croix avec la petite image sur la tête de Savéli incliné. Celui-ci, horriblement pâle, regardait la dame qui lui tendait l'image.
--Prends donc, lui dit-elle.
Iérémeï ni donna un léger coup de bâton dans les jambes. Savéli tressaillit, se redressa vivement, saisit l'image, la baisa, baisa la main de la donatrice, puis se hâta de rentrer chez lui. Iérémeï l'avait suivi.
--Imbécile, dit le vieillard, tu as failli nous vendre.
Savéli secoua la tête:--C'était plus fort que moi, dit-il. Quand je l'ai entendue me parler de ma belle action, et me bénir encore, au nom de l'orpheline....
--Laisse donc, il n'en manque pas, chez nous, d'orphelins, et grâce à qui?
--Oui, oui, on sait cela, mais tout de même ça m'a donné un coup....
Iérémeï haussa les épaules:
--Si tu devait t'en repentir, il ne fallait pas le faire.
--Je ne m'en repens pas! s'écria Savéli, les yeux étincelants. Je recommenceras tout de suite; mais l'orpheline.... Enfin, elles s'en vont, j'en suis bien aise; j'aime mieux ça.
--Amen, dit le vieillard en frappant avec son bâton sur le plancher de la cabane.
XV
Depuis la mort de sa fille, Iérémeï, de tout temps peu communicatif, était devenu de plus en plus insociable; il maigrissait tous les jours et semblait se dessécher. Un beau matin d'hiver, on le trouva mort sur son poêle dans sa cabane. Cette mort n'étonna personne: on l'enterra, et tout fut dit.
Le grand carême tirait à sa fin, lorsque parmi ceux qui venaient se confesser pour les Pâques, le prêtre vit un jour s'approcher Savéli. L'année précédente, à pareille époque, il était absent, ce qui avait tourné la difficulté; mais un vrai Russe ne peut manquer deux années de suite à ses devoirs de chrétien. Le jeune homme se présentait d'un air d'assurance; cependant ses mains s'agitaient nerveusement à son côté et trahissaient plus d'émotion que son visage n'en laissait paraître. Sans affectation, le prêtre le garda pour la fin.
Quand ils furent seuls dans l'église, Vladimir Alexiévitch se leva de son fauteuil, alla tirer le verrou de la porte et revint s'asseoir. La nuit tombait; les lampes des images et quelques cierges allumés par les fidèles éclairaient faiblement l'église:
--Agenouille-toi, dit le prêtre à Savéli.--Celui-ci obéit--Commence! dit le confesseur, sérieux et absorbé.
Savéli déroula le chapelet de ses peccadilles; le prêtre l'écoutait sans l'interroger. Le jeune homme se tut.
--Après?... fit le ministre du Seigneur.
--Après?... balbutia Savéli, après?... Rien.
--Rien? s'écria le confesseur.--Et, se levant, il étendit sa main droite vers le jeune homme comme pour te foudroyer.--Et le meurtre?
--Vous savez?... fit Savéli, dont l'oeil lança un éclair de colère aussitôt étouffé.
--Dieu sait tout! répondit le prêtre en se rasseyant. Raconte ton crime, dis tout, de peur que le Dieu des vengeances ne te frappe au pied de son autel que tu profanes! Couvert de sang, tu te présentes ici et tu oses mentir devant ton juge! Tremble! Dieu a foudroyé, devant l'arche sainte, des coupables moins criminels que toî!
Savéli, à genoux, fondit tout à coup en larmes.
--Eh bien! oui, c'est vrai, j'ai tué le maître... Mais, vous savez, s'il l'avait mérité!
--Je suis le Dieu de la vengeance,--la vengeance n'appartient qu'à moi seul;--tu ne tueras point.
Ces trois phrases tombèrent sur la tête du coupable comme trois coups de hache; puis un silence suivit, interrompu par les sanglots du pénitent.
--J'ai tué, dit-il enfin, c'est vrai: que Dieu me le pardonne, il m'avait pris ma Fédotia, je n'ai pas pu le supporter. Ma Fédotia, c'était ma fiancée, je l'aimais depuis longtemps, elle était toute jeune, elle était belle, nous aurions été heureux ensemble... alors je l'ai tué,--non pas moi seul, mais...
--Ne parle pas des péchés des autres!
--Je l'ai tué..., et nous l'avons brûlé pour qu'on ne s'aperçût pas du meurtre. Pardonnez-moi, Seigneur gémit Savéli prosterné frappant la terre de son front.
--Te repens-tu, au moins? dit le prêtre toujours sévère.
Savéli releva la tête, regarda le confesseur et hésita.
--Te repens-tu? répéta celui-ci.
--Non, dit-il, si la même chose pouvait arriver deux fois, je recommencerais.
Le prêtre se leva:--Maudit! fit-il d'une voix profonde, tu mets au défi la miséricorde divine! Repens-toi sur l'heure, ou crains la colère du ciel! Il est là, celui que tu as tué, là!.,.--le prêtre indiquait du doigt la dalle du caveau où reposaient les Bagrianof,--ne crains-tu pas qu'il ne se lève et ne vienne t'accuser devant Dieu?
Savéli, frissonnant, recommença à frapper la terre du front.
--Pardonnez-moi, Seigneur, s'écria-t-il en multipliant les signes de croix, pardonnez-moi mes péchés, et recevez-moi dans votre miséricorde.
Le prêtre vit qu'il ne fallait pas trop exiger. Savéli s'efforçait de se repentir, c'était assez. Le temps et l'âge, mieux que tout le reste, apporteraient la contrition ù cette âme insoumise, si jamais elle devait la connaître. Il donna l'absolution à Savéli, qui le remercia avec effusion, et sortit de l'église avec lui. La nuit était venue; la petite lampe du tabernacle brûlait seule dans l'église. Savéli, après avoir souhaité le bonsoir au prêtre, se retourna et regarda cette lumière qui filtrait à travers les fenêtres grillées, Bagrianof était bien enfermé dans la tombe, il n'en sortirait pas pour l'accuser... Et si pourtant il allait se lever et venir à lui, riant encore de son rire sardonique...
--Je le tuerais! grommela le pécheur insoumis. Il fit le signe de la croix et rentra chez lui.
Aux premiers beaux jours, il réunit tout son avoir et se remit au colportage. Chaque année, il revenait deux fois, et se reposait au village pendant quelques semaines. A l'un de ses retours, il se maria. Les affaires toujours croissantes lui permettaient désormais d'avoir des marchandises à domicile et de profiter des occasions pour acquérir à propos. Il lui fallait une maison bien tenue. Il épousa une fille du village, blonde et fraîche, un peu sotte,--juste ce qui lui convenait,--et continua son commerce de colporteur qui accrut d'année en année sa fortune jusqu'à faire de lui l'un des plus riches du village. Il eut de nombreux enfants: un seul vécut, c'était son premier-né, un fils qu'il se mit à adorer, sous une apparence bourrue et sévère.
Au village, tout avait prospéré. Le prêtre, dont la famille s'accroissait plus vite que les revenus, peinait parfois que jamais crime n'avait porté bonheur comme celui qui avait délivré Bagrianovka. Il songeait alors au passé, à la clémence divine, et se disait que peut-être le meurtre était expié d'avance, tant ces pauvres gens avaient souffert.
Chassé des environs par la rapacité ou seulement l'incurie des propriétaires moins soucieux de voir leurs paysans s'enrichir que de toucher exactement leurs redevances, le commerce se réfugiait dans ces sortes de petites républiques; là, pourvu qu'il ne portât pas atteinte aux lois et usages de la Commune, chacun pouvait faire de son temps et de son argent l'emploi qui lui plaisait. Bientôt à Bagrianovka, on fit du pain blanc! Une auberge étala son bouquet de sapin. Les femmes se mirent à tisser de la dentelle. L'aisance relative, devint générale et les pères, en mourant, purent se dire que leurs enfants seraient plus heureux qu'eux-mêmes, chose qui ne s'était pas vue depuis Boris Godounof.
Les années s'écoulèrent. Le fils de Savéli grandissait; un beau jour son père l'appela:--Ecoute, lui dit-il, tu vas avoir huit ans, tu as assez couru nu-pieds dans la boue; je veux que tu sois un homme instruit comme les seigneurs. J'ai de l'argent, Dieu merci, et je porterai la balle dix ans de plus, s'il le faut, mais tu seras autant qu'un seigneur. Ils disent, là-bas, dans les villes, que c'est l'instruction qui est la véritable noblesse; et bien, sois tranquille, tu en auras de la noblesse! j'ai bien appris à lire n'étant plus jeune, moi; j'avais trente ans passés! Tu apprendras tout ce qu'on peut apprendre pour de l'argent. Tu partiras avec moi la semaine prochaine.
--Comment, emmener le petit? s'écria la mère en larmes.
--Tais-toi, femme, dit Savéli avec l'autorité du père de famille. Il faut que notre fils soit autant qu'un seigneur, et plus si c'est possible. J'ai dit!
Après un an ou deux de préparation, le petit Philippe Savélitch entra dans un établissement scolaire de Moscou, et bientôt il devint un des meilleurs élèves de l'école.
Son père venait souvent le voir. Vêtu de son cafetan de drap, chaussé de grosses bottes, il arrivait au parloir, faisait venir son fils, et, les yeux fixés sur le programme de l'année, l'interrogeait sur tout ce qu'il avait appris, sans lui faire grâce d'un détail.
Il fallait que l'enfant répondit vite et avec assurance. Savéli avait l'air si convaincu en accomplissant ce devoir paternel, que Philippe parvint à l'âge d'homme sans se douter que son père ne savait absolument rien.
Quand Philippe eut terminé ses classes et qu'il eut obtenu la médaille d'or à la sortie, son père l'emmena à la campagne. Depuis le commencement de ses études, le jeune homme n'était jamais retourné au village. Bagrianovka vit arriver un beau garçon de dix-huit ans, tout en longueur, comme une plante poussée dans une cave, avec un visage intelligent où deux grands yeux foncés parlaient, trop clairement peut-être, de longues veilles et d'études assidues.
L'émancipation était venue pour tout le monde, et bien des idées nouvelles avaient germé dans les cerveaux les plus arides: aussi le jeune Philippe se trouva-t-il tout de suite à l'aise dans le village et l'isba paternelle. Les dix années de son séjour à Moscou n'avaient pu détruire en lui l'instinct rustique, fruit de nombreuses générations. Ce qu'il avait désiré, pleuré parfois, lorsque, les jours d'été, assis à la fenêtre de sa chambre étroite, il regardait les étoiles s'allumer au ciel pâle, pendant que les tilleuls lui envoyaient leur arôme alanguissant, c'était la large rivière bleue, où la lune laissait flotter son sillage; c'était le rucher plein d'abeilles au bord du bois; c'était la grande forêt, avec sa senteur vigoureuse et pénétrante... La cabane noire où l'on montait par un escalier branlant; les bancs de bois où il s'étendait pour dormir; la nourriture frugale, la pauvreté campagnarde, qui ignore le luxe au point de ne pas lui laisser de place s'il voulait s'introduire en cachette, tout cela lut parut doux et charmant.
--Mon père a beau vouloir faire de moi un seigneur, se disait-il le soir en rêvant aux étoiles, je pourrai être un savant, mais je ne serai jamais qu'un paysan.
XVI
Savéli avait attendu avec inquiétude ce que dirait son fils en entrant dans son pauvre logis au sortir du confort relatif de sa vie d'écolier. Voyant que Philippe ne disait rien, il se décida à l'interroger. Assis sur le banc de bois devant sa maison il fumait sa pipe, un soir, pendant que le jeune homme roulait sa cigarette.--Eh bien! fit-il en regardant devant lui, comment te plaît notre maison?
--C'est délicieux, mon père, répondit Philippe en souriait; c'est tout juste comme autrefois; il me semble encore que je ne suis qu'un petit garçon, et que je vais me remettre à courir avec les autres pour ouvrir la porte du village aux chariots qui vont chercher le foin.
Le père garda un instant le silence.
--Tu ne trouves pas, reprit-il, la maison trop petite et trop noire, nos habits trop sales et trop simples?
--Oh! mon père, pouvez-vous penser!...
Savéli posa le doigt sur la manche du jeune homme; la jaquette, comme le costume tout entier, était d'un drap d'été, tel qu'il convient à un jeune homme qui vient de quitter l'uniforme du gymnase pour l'habit bourgeois.
--Toi, dit le père, tu as des habits allemands, et nous autres nous portons le costume des paysans, des marchands tout au plus; mon cafetan est vieux et râpé, ta mère porte un sarafane, cela ne te choque pas?
--Je vous demande pardon, mon père, répondit timidement le jeune homme, qui se méprit à la question; j'aurais dû comprendra que ces dons que vous m'avez faits ne sont de mise ici; je les porterai à la ville. Avec votre permission, dès demain je reprendrai la chemise et les larges braies,--comme un brave gars de village de village que je suis, ajouta-t-il en souriant.
Savéli fronça le sourcil pour déguiser l'émotion qui l'avait pris à la gorge. Il se tut un instant et reprit:--Non, garde tes habits, ce n'est pas ce que je voulais dire. Nous en reparlerons. Qu'est-ce que tu veux être? lui demanda-t-il. Parle franchement. J'ai porté la balle longtemps après que nous avions déjà de quoi vivre, pour te donner une éducation; je suis encore fort et actif, je puis continuer. Si tu veux devenir un savant et entrer à l'université, tu peux le faire: je payerai pour toi. Si tu vois une autre profession qui te plaise, dis-le; pourvu qu'elle soit honorable et qu'avec le temps elle fasse de toi un seigneur, c'est tout ce que je te demande.
Touché de tant de bonté facile dans ce père à l'extérieur si rude, le jeune homme baisa respectueusement la main calleuse qui reposait sur les genoux de Savéli.
--Eh! bien, fils, que dis-tu? continua celui-ci toujours impassible.
--J'ai souvent pensé à cette question, mon père, répondit Philippe, je me suis dit qu'avec votre permission j'aurais voulu être arpenteur. J'aime les mathématiques, la profession est chez nous pour ainsi dire à l'état d'enfance...
--Arpenteur... ceux qui mesurent les champs avec des piquets et de petites bouteilles en cuivre où il y a de l'eau?...
--Précisément, mon père.
--Qu'est-ce que tu peux trouver d'agréable à cela? fit le père d'un air dédaigneux; il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'avoir fait de belles études pour mesurer les champs...
Philippe n'avait jamais soupçonné l'ignorance de son père, si strict dans l'exécution du programme scolaire, si précis dans l'examen des bulletins. Il le regarda avec un sentiment tout nouveau, où le respect certes n'avait pas diminué: cet homme qui ne savait rien avait surveillé ses travaux pas à pas, comme eût pu le faire un maître d'études... Quelle tension de volonté, quelle puissance sur lui même ce père avait dû exercer pour ne pas se trahir! Philippe sentit qu'il aimait son père: il l'avait craint jusque-là.
--Eh bien? réponds, dit Savéli entre deux bouffées de fumée.
--Voyez-vous, mon père, c'est une position qui mène à tout: ayant eu le médaille d'or au gymnase, je puis obtenir une place tout de suite; en continuant les mathématiques, je pourrais devenir un employé du cadastre, puis avec le temps un savant, un géomètre...
--Cela te plairait? demanda le père, sensible à l'idée que son fils pouvait avoir une place tout de suite, et par conséquent devenir quelqu'un sans plus de retard.
--Oui, mon père si vous y consentez, c'est ce que j'aimerais par-dessus tout.
Savéli fuma en silence pendant une minute qui parut longue à son fils.--Soit, j'y consens, dit-il enfin. Tu me diras ce qu'il faut faire, et je le ferai.
Le jeune homme se leva et se prosterna devant son père à la manière des paysans. Un autre se fût borné à le saluer; Savéli fut touché de cette observation des vieilles coutume?. Il déposa sa pipe, bénit son fils et se remit à fumer sans mot dire.
Philippe, radieux, alla promener sa joie au dehors; il prit, sans s'en apercevoir, le chemin de la rivière, et se trouva bientôt en face de la ruine. Les pariétaires et les folles avoines croissaient sur le soubassement de briques, dans un peu de terre apportée là par les vents.
De jeunes pousses de bouleaux grandissaient dans les fentes, disjoignant petit à petit les vieilles pierres calcinées; le vent du soir passait sur toute cette végétation, et la faisait frissonner avec un petit bruit doux et furtif. Le jeune homme sentit sa joie se voiler d'une douce pitié pour ceux qui avaient vécu là. La sombre légende de Bagrianof avait laissé peu de traces dans sa mémoire; ce qu'il se rappelait le mieux, et encore bien vaguement, c'était la dame et sa petite fille ravies aux flammes par un paysan; il lui sembla se souvenir que ce paysan s'appelait Savéli... ce devait être son père... Il se promit de le lui demander.
Comme il faisait le tour de la ruine, il vit le prêtre qui traversait la place, et le rejoignit en trois enjambées. Le père Vladimir était désormais un homme à barbe grise; des boucles argentées se mêlaient à ses cheveux châtains; l'âge l'avait voûté, mais son oeil, toujours intelligent, bien qu'un peu terni prouvait bien que la vie de l'âme, qui sommeillait en lui, se réveillerait au moindre choc. La présence du jeune homme le tira de son engourdissement; il lui tendit la main avec un sourire de vingt ans plus jeune que son visage.
--Où étiez-vous? lui dit-il, je ne vous avais pas vu.
--J'examinais les restes de l'ancienne maison, répondit Philippe. Je suis parti d'ici tout petit, et je n'ai jamais bien su cette histoire. N'était-ce pas mon père qui a sauvé ces dames?
Le prêtre regarda Philippe avec un mélange de surprise et de pitié.--C'était votre père, en effet, et aussi un vieux domestique nommé Timothée.
--Où est-il, ce Timothée? J'aurais bien voulu connaître la part de mon père dans cette aventure. Savez-vous qu'il est très-bon, mon père? Je ne sais pourquoi je m'étais imaginé qu'il était dur...
--Timothée est mort, répondit le père Vladimir en se dirigeant vers la cure.
Le jeune homme lui prit doucement le bras, et lui fit rebrousser chemin vers la ruine. Après une courte hésitation, le prêtre se laissa faire.
--C'est fâcheux que Timothée soit mort, continua Philippe en suivant son idée; mais vous pouvez me dite la part de mon père dans cette belle action, n'est-ce pas père Vladimir? Vous étiez ici dans ce temps?
--Oui, répondit le prêtre.
--Racontez-moi tout cela, je vous en prie.
Ils faisaient le tour de la ruine; le père Vladimir s'arrêta à l'angle de droite, du côté de la rivière.--C'était ici, dit-il. Après avoir sauvé la dame et l'enfant, il retourna dans les flammes une troisième fois pour sauver Timothée.
--Mon père a fait cela? s'écria Philippe enthousiasmé. Re tourner trois fois dans la fournaise, c'est digne des légendes, père Vladimir, n'est ce pas?
Le prêtre fit un signe affirmatif.
--Et modeste avec cela! continua Philippe, s'animant de plus en plus. Il ne m'en a jamais parlé. Comme je vais le surprendre! Je vais lui dire...
--Ne faites pas cela! dit le prêtre eu posant sa main sur le bras du jeune homme et le retenant. Votre père ne veut pas se souvenir du temps du servage. Il ne faut jamais lui en parler, jamais, entendez-vous?
--Pourquoi? demanda Philippe stupéfait et un peu contristé.
Le prêtre hésita: son rôle était vraiment difficile. Il continua cependant.--Le dernier seigneur, Bagrianof, était un méchant homme, votre père spécialement eut beaucoup à souffrir de sa cruauté; vous lui causeriez une peine extrême en lui laissant deviner que vous savez quelque chose à ce sujet...
--Quoi! me taire! ne pas lui dire que je connais sa belle conduite? Je l'adore, mon père.
--Aimez votre père, mon enfant, dit le prêtre de sa voix mélancolique. L'amour des enfants est la couronne de la vieillesse des parents.
Pendant les jours qui suivirent, Philippe eut grand'peine à se contenir: vingt fois il eut envie de parler, malgré la défense du prêtre; il jetait sur son père des regards pleins de tendresse émue.
--Je sais bien ce que tu as, pensait celui-ci: tu es content que je te laisse faire ce qui te plaît.
La mère, interrogée, réitéra la défense du prêtre. Toute jeune femme, elle avait essayé de parler à son mari des anciens seigneurs et de l'incendie:--elle tremblait au seul souvenir de la terrible colère qu'elle avait inconsciemment provoquée. Philippe garda en lui le trésor d'amour et d'enthousiasme que les dix-huit ans avaient voué à son père.
Bientôt le jeune homme quitta le village; six mois après, il était attaché au cadastre, et se plongeait à ses heures de loisir dans les délices abstraites des mathématiques.
XVII
Le printemps qui suivit fut une époque mémorable dans les fastes de Bagrianovka: Savéli se fit construire une maison neuve. Un beau jour, le village vit arriver des charpentiers et des ouvriers de la ville qui se mirent au travail avec une prestesse bien rare; les poêles s'élevèrent comme par enchantement au milieu des murailles de buis, et, en quelques semaines, une maison d'apparence presque seigneuriale, construite sur un soubassement de briques, avec un perron sur la façade et un étage au-dessus du rez-de-chaussée, se dressa au bord de la rivière.
Lorsque le jeune arpenteur vint passer au village ses six semaines de congé, il fut bien étonné de voir son père qui l'attendait auprès du petit bois, à un quart de lieue du village: depuis trois jours, Savéli venait s'asseoir là sur une motte ce terre, et attendait son fils pour lui faire la surprise de sa nouvelle demeure. Il monta dans la télègue qui ramenait le jeune homme, et dirigea le cocher vers la rivière.
Philippe ne put en croire ses yeux en voyant sur le perron de la maison neuve sa mère coiffée d'un mouchoir de soie, vêtue d'une robe "allemande" de soie de Moscou et étouffant dans sa lourde douchagréika, ou paletot de damas ouaté.
--Voilà, dit Savéli quand son fils fut entré dans la belle salle à manger spacieuse, où le samovar de cuivre rouge étincelant fumait sur la table recouverte d'une riche nappe damassée, de celles qu'on tissait au village sur d'anciens dessins pris on ne sait où.--voilà la demeure que je t'ai préparée. Tu seras un seigneur: il te fallait une maison. Ta mère a revêtu les habits d'une marchande, comme il convient;--moi je garde mon cafetan;--mais toi, tu seras logé comme un seigneur. Regarde, ajouta-t-il en ouvrant la porte d'une belle chambre à coucher meublée à l'européenne.
Philippe restait ébahi; son père le surveillait de son côté, d'un air impassible; sa joie ne se trahissait que dans les petites rides frémissantes du coin de l'oeil.
--C'est trop beau, père! s'écria enfin le jeune homme. Vous avez fait tout cela pour moi! Vous avez renoncé à vos habitudes, vous avez quitté la chère petite isba..
--Tu l'aimais? fit le père d'une voix contenue.
--Je crois bien, que je l'aimais! Et tout cela, c'est pour moi?
--C'est pour toi quand tu seras devenu un seigneur. Tu te marieras avec une demoiselle, pas avec une paysanne, dit-il.
Le fils de Savéli était véritablement touché de cette marque d'amour autant que d'orgueil paternel. Il sentait que sa mère devait étouffer dans ces beaux habits, revêtus pour faire honneur au fils citadin; il comprenait ce que chaque sou, dépensé pour la construction de cette maison soignée dans sa simplicité, avait coûté au colporteur de longues marches dans la neige mal tassée, ou sous le soleil de juillet.
--Vous êtes donc bien riche, mon père? dit involontairement Philippe.
--Sois tranquille, après moi tu en trouveras encore! répondit Savéli en allumant son inévitable pipe de caroubier. Je ne fais plus que du gros commerce; je commence à ne plus tant aimer les grandes routes. Je me suis mis à vendre du beurre, du blé, tout ce qui se vendait mal au village. J'ai fait connaissance avec des marchands de Moscou. On ne t'a pas parlé, là-bas, en ville, de quelque chose qui va se faire ici?
--Non, mon père, je ne sais pas, dit Philippe, cherchant dans sa mémoire... Ah! si, on pense que le chemin de fer va passer tout près--vous aurez le pont à deux verstes d'ici.
Savéli cligna de l'oeil.
--N'en dis rien au village, n'est-ce pas? Ils sont enragés contre les chemins de fer, ce n'est pas la peine de les contrarier. Quand il sera fait, on sera bien forcé de s'y accoutumer; il y aura une station, hein?
--Je ne sais pas, dit le jeune homme.
--Eh bien! tâche de le savoir: je le crois, moi, qu'il y aura une station. Bagrianovka est un grand village maintenant. C'était si pauvre autrefois... ajouta Savéli à demi-voix, comme se parlant à lui-même.
--Du temps de Bagrianof?
Savéli regarda son fils d'un air à la fois craintif et mécontent.
--Du temps de Bagrianof, oui répéta-t-il en rencontrant le regard placide et le franc sourire de Philippe.
Celui-ci n'osa cependant pas s'aventurer plus loin. Ce que Savéli ne disait pas, c'est qu'il avait passé des contrats avec la plupart des paysans de l'endroit et des environs pour la totalité des produits agricoles qu'ils pourraient lui fournir. Le passage d'une voie ferrée à Bagrianovka devait faire de lui un des plus riches négociants du district Savéli partit avec son fils pour Moscou; il fit tant et si bien que Philippe fut employé par la compagnie sur la partie du tracé qui avoisinant son village, et la station que Savéli demandait se trouva appuyée de si bonnes raisons qu'elle lui fut accordée.
Les gros bourgs et même les villages ne sont pas assez fréquents en Russie sur les grandes voies de communication, pour qu'on néglige ceux qui demandent la rosée céleste, sous l'humble forme d'une station de troisième classe.
Vers la fin de l'hiver, pendant qu'on commençait à voir se dessiner la ligne du chemin de fer, une autre nouvelle arriva à Bagrianovka: la vieille dame allait revenir! La compagnie concessionnaire lui avait pris une partie de sa terre, et elle venait s'assurer par elle-même de ce qui était fait et à faire. Seulement, comme elle n'avait pas d'asile,--les communs mêmes étant tombés en ruine pendant ce quart de siècle,--on lui bâtit une maison dans son jardin, un peu plus bas que l'ancienne: les fenêtres regardaient toutes du côté de la rivière, et un sentier fut tracé pour aller à l'église sans côtoyer la ruine. Cette maison, très simple bâtie en rondins, était plus petite et moins élégante que celle de l'ancien colporteur. Au commencement de l'été, les habitants de Bagrianovka virent arriver une barque qui s'arrêta au bout du jardin. L'eau, encore haute, venait presque jusqu'à la palissade: on n'eut pas de peine à transporter jusqu'à la nouvelle maison les meubles que contenait la barque. Une foule de plantes à feuillage persistant, de cactus, de rosiers, de fleurs brillantes ou parfumées, suivirent les meubles, et tapissèrent le petit salon; puis, quelques jours après, une vieille calèche déposa devant le perron madame Bagrianof et une toute jeune fille.
Depuis vingt-quatre ans madame Bagrianof n'avait presque pas changé. Les yeux étaient un peu plus ternes, les cheveux étaient tout à fait blancs; mais le pauvre visage portait la même expression lasse et résignée qu'on lui avait connue autrefois. La vie ne lui avait pas été clémente. Après quelques années de repos passées à élever son enfant, une préoccupation nouvelle lui était venue: un jeune officier de l'armée, son parent éloigné, et qui venait souvent dans la maison, s'était soudain épris de la petite Marie. Les jeunes gens s'aimaient, la mère consentit au mariage en pleurant. Dix-huit mois après, la pauvre jeune femme s'éteignait, laissant à sa mère désolée une petite fille de trois mois, si frêle et si chétive, que nul n'eût osé lui prédire huit jours d'existence.
C'est pour prolonger cette vie toujours vacillante que madame Bagrianof retrouva les forces et recommença le dévouement de sa jeunesse. Elle fut grand'mère comme elle avait été mère, de toutes ses forces, et elle oublia de pleurer sa fille en veillant l'enfant qu'elle lui avait laissé.
Ce fut quelques années après, lorsque la petite Catherine eut vaincu les maladies de l'enfance, lorsque ses joues commencèrent à se roser et ses yeux à pétiller de malice juvénile, que madame Bagrianof songea à ce qu'elle avait perdu. Le deuil éternel de son coeur lui laissa une empreinte de mélancolie indélébile et l'enfant prit l'habitude de ne plus rire et de jouer bien doucement auprès de la vieille dame, silencieuse et résignée.
Catherine puisa près de grand'mère des habitudes de sérénité un peu triste,--quelque chose comme le gris teinté de rose des soirs d'automne, quand, après une belle journée de soleil, on sent la gelée monter à l'horizon. Elle grandit doucement, apprenant sans effort les vertus domestiques, adorant son père, qu'elle voyait en moyenne dix jours par an, et qui trouvait moyen de s'échapper du régiment de temps à autre pour l'embrasser.
Elle avait quinze ans lorsqu'elle vint à Bagrianovka avec sa grand'mère. Sans être très grande, elle était mince et allongée; ses petites mains rouges, ses petits pieds agiles étaient toujours affairés; sans bruit et sans apparat, elle était toujours occupée,--le plus souvent à soigner ses plantes, qu'elle adorait, qu'elle avait presque toutes élevées elle-même; à peine descendue de voiture, son premier mot fut pour ses fleurs.
Le prêtre attendait madame Bagrianof sur le seuil. A sa vue, la pauvre femme ne put retenir ses pleurs; elle se jeta avec effusion au cou de l'excellent homme, qui pleurait comme elle. La femme du prêtre, entourée d'une demi-douzaine d'enfants de tout âge, vint la saluer aussi, et on passa dans le salon pour prendre le thé.
--Vois, grand'mère, s'écria Catherine, elles y sont toutes! Il n'y a qu'un cactus qui a péri pendant le voyage, et le père Vladimir, qui l'a vu à l'arrivée, dit que c'est pour avoir été trop arrosé.
--Je vois que le père Vladimir et toi vous allez être bons amis, répondit madame Bagrianof en souriant.
--Ah! dit-elle au prêtre, que de souvenirs et que de malheurs!
--Ne pensez plus au passé, ne songez plus qu'à ce grand bonheur qui grandit auprès de vous.
Madame Bagrianof s'essuya les yeux et regarda sa petite-fille. Les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer les parfums du jardin, où les gazons venaient d'être fauchés. Un rayon du soleil, enfilant la sombre avenue, éclairait Catherine penchée sur un fuchsia rouge en pleine floraison. Ses cheveux blonds, frisottant sur le front et sur la nuque, étaient traversés par la lumière et faisaient une sorte de vapeur autour de sa tête. Ses longs cils châtains dessinaient sur sa joue la courbe gracieuse de la paupière. La bouche, un peu forte, entr'ouverte comme une corolle, souriait légèrement aux fleurs épanouies. Fleur elle-même, à demi épanouie encore, Catherine ressemblait à une rose de haies, rougissante sur son buisson.
--C'est un jeune bonheur, en vérité, murmura l'aïeule.
--Elle est jolie, répondit doucement le prêtre, et elle à l'air bon.
--Oui, c'est une bonne enfant... Ah! mes pauvres yeux! Imaginez-vous que je ne la vois que comme à travers un voile! Je serai bientôt aveugle... ajouta tristement la vieille dame.
--N'y songez pas, cela ne sert à rien; Dieu aura pitié de vous... Et puis n'aurez-vous pas les deux yeux de l'enfant?
L'aïeule secoua tristement la tête. Catherine vit qu'elle était triste, et vint l'embrasser. Placée derrière elle, les deux bras sur les épaules de sa grand'mère elle s'arrêta un instant, prenant possession par le regard de tout ce qui l'entourait...
--C'est joli, ici, dit-elle: nous y seront parfaitement heureuses, n'est-ce pas, grand'mère? Et Catherine, s'asseyant tout contre le fauteuil de madame Bagrianof, se mit à servir le thé.
XVIII
Vers la fin de juillet, Philippe vint voir ses parents. Son père était absent; aussitôt après l'installation des meubles de madame Bagrianof, Savéli était parti pour la ville, prétextant des affaires importantes, mais en réalité pour ne pas se trouver face à face avec la veuve. Dès le premier jour, après quelques heures consacrées aux épanchements maternels, il alla voir le père Vladimir, son grand ami, avec lequel il causa longuement.
Comme il s'approchait de la fenêtre, Philippe aperçut Catherine au bout de l'allée. Vêtue d'une robe blanche toute simple, elle revenait des champs, son grand chapeau de paille suspendu à son bras et plein de fleurs sauvages. Un gros chien bondissait joyeusement autour d'elle.
--C'est la petite-fille de madame Bagrianof? demanda le jeune homme.
--Oui, répondit le prêtre.
--Est-elle jolie? dit le jeune homme avec un vague battement de coeur.
Cette jeune fille, revenant au domaine de ses ancêtres si longtemps après une catastrophe, avait pour lui quelque chose de romanesque et de mystérieux.
--Elle est jolie, répondit le père Vladimir, et elle est bonne.
--Quel âge a-t-elle?
--Quinze ans et demi, je crois. Et le prêtre retomba dans sa méditation. Le soleil allongeait de plus en plus ses rayons, qui rayaient presque le gazon: la terre semblait flotter dans un nuage d'or rougi. Prétextant la fatigue, Philippe prit soudainement congé du père Vladimir, et s'en alla vers sa maison. Arrivée au bout de l'avenue, il s'assura que le prêtre ne le voyait plus et prit la route extérieure qui conduisait à la rivière en longeant le jardin.
Il marchait lentement, les yeux à terre en apparence, mais en réalité regardant du coin de l'oeil la maison nouvellement bâtie, dont les fenêtres débordaient de verdure. Une robe blanche se montra à l'intérieur, une tête blonde avec deux yeux lumineux apparut parmi les branches fleuries et disparut aussitôt.
--Grand'mère, dit Catherine, voilà un jeune homme qui passe sur le chemin.
--Un paysan? demanda madame Bagrianof.
--Non, un jeune homme Je la ville, probablement.
--Ah! j'y suis, répondit l'aïeule: ce doit être le fils de Savéli. C'est un arpenteur; on dit qu'il est bien élevé. Appelle-le.
Philippe continuait sa promenade à tout petits pas; il avait entendu les paroles de Catherine, celles de la grand'mère lui avaient échappé. La tête de la jeune tille reparut à la fenêtre.--Monsieur cria-t-elle. Philippe se retourna. A la vue de ce beau visage intelligent, de ces grands yeux fiers qui l'interrogeaient, Catherine perdit contenance.
--Je vais le chercher, dit-elle, et elle sortit de la maison.
Elle arriva en courant jusqu'à la haie qui fermait le jardin. Philippe l'attendait. Quand elle fut près de lui, tout essoufflée, elle saisit la palissade à deux mains; sa robe blanche traînait derrière elle sur le gazon.
--Monsieur, dit-elle, vous êtes le fils de Savéli?...
Elle s'arrêta. Nommer cavalièrement par son nom de baptême le père d'un si beau jeune homme était bien difficile; mais elle n'en savait pas plus long.
--Philippe Savélitch Pétrof, à votre service, répondit le jeune homme en s'inclinant légèrement.
--Ma grand'mère désire vous voir, ajouta-t-elle timidement.
Philippe salua et se dirigea vers la petite porte. Le soleil avait disparu; la rivière coulait doucement avec de petites vagues brillantes; le ciel était clair, légèrement voilé de vapeurs à l'horizon; les dernières fleurs de tilleul répandaient dans l'air un vague parfum assoupissant. Une abeille attardée passa en bourdonnant auprès du jeune couple confus et troublé. Jamais Philippe ne s'était trouvé si près d'une autre femme que sa mère. Jamais Catherine n'avait éprouvé cet embarras à regarder un homme.
--Votre père a sauvé ma mère et ma grand'mère, dit Catherine, joyeuse d'avoir quelque chose d'agréable à dire à ce jeune homme si sympathique.
--Vous savez cela? s'écria Philippe aussitôt rasséréné.
--Grand'mère me le répète tous les jours. J'ai su cela en même temps que mon nom, répondit-elle en riant; venez, vite. Grand'mère, le voici! criait-elle en entrant.
Philippe parut sur le seuil. Sa haute taille frappa la vue affaiblie de madame Bagrianof.
--Savéli?... dit-elle en hésitant.
--Non, madame, Philippe Savélitch.
--Comme vous ressemblez à votre père! s'écria-t-elle. Votre père est absent, je n'ai pu le voir à mon retour. Je lui dois la vie: je ne l'ai pas oublié... Venez, mon enfant, recevoir la bénédiction d'une vieille femme reconnaissante.
Philippe t'inclina sous la main tremblante de l'aïeule.
--Asseyez-vous là, continua-t-elle, et parlons de votre père.
Philippe ne demandait pas mieux: madame Bagrianof dut entendre comment Savéli s'était enrichi par son travail, ce qu'elle savait déjà, et comment le colporteur ignorant avait élevé son fils. Elle admira, avec les deux jeunes gens, ce dévouement paternel, infatigable et désintéressé; elle laissa s'épancher tout l'enthousiasme ardent et juvénile de Philippe, coupé par les exclamations de Catherine.
Le jour baissait, Catherine avait allumé deux bougies derrière sa grand'mère, pour ne pas lui fatiguer la vue; activement et sans bruit, elle avait disposé tout l'attirail du thé. Tout à coup Philippe se trouva partageant le pain et le sel de l'hospitalité chez madame Bagrianof.
Celle-ci n'avait pas de préjugés aristocratiques,--extérieurement du moins:--en lui disant que Philippe, à éducation égale, valait une Bagrianof, et qu'il pouvait valoir mieux s'il était meilleur, on lui eût causé un étonnement sans bornes, mêlé d'un peu de pitié pour l'orateur; mais il ne lui répugnait pas d'admettre à sa table le fils d'un paysan, pourvu que ce paysan lui eût sauvé la vie.
D'ailleurs, ce jeune homme bien élevé, qui parlait français mieux que Catherine,--la pauvre Catherine n'avait jamais été assez riche pour se donner le luxe d'une gouvernante française,--ce jeune homme n'avait rien du paysan russe. Il fallait vraiment un effort de mémoire pour se rappeler son origine. Madame Bagrianof ne fit point cet effort.
Philippe avait des journaux et des livres nouveaux: Il prit l'habitude de venir, le soir, faire un peu de lecture à madame Bagrianof.
Au commencement, Catherine lisait; mais un jour qu'elle était enrhumée, Philippe ayant offert de la remplacer, madame Bagrianof ne voulut plus d'autre lecteur.
--Il lit cent fois mieux que toi! dit-elle à sa petite-fille. Ecoute-le, pour lire ensuite comme lui.
Et Catherine écoutait. L'ouvrage qu'elle prenait toujours en commençant lui tombait bientôt des doigts. Le coude sur la table, la tête appuyée sur sa main, elle écoutait en regardant le jeune homme. Bientôt elle n'entendait plus les mots. Cette voix mâle et sonore avait pour elle une douceur extrême: la mélopée un peu traînante de la lecture, la richesse sans cesse variée de l'intonation et de l'accent russe la jetaient dans une sorte d'enchantement.
La fin de l'article, ou la voix de sa grand'mère, la réveillait de son rêve. Elle rentrait alors dans la vie, s'excusant de sa distraction avec un sourire timide adressé au jeune homme, qui répondait de même,--et la nuit, pour s'endormir, elle évoquait la lecture du soir; mais elle ne ne rappelait le plus souvent que les premières lignes: le reste était noyé dans la mélodie confuse de cette voix qui la charmait, et le sommeil venait, profond et délicieux, continuer la rêverie de la veille.
De son côté, Philippe emportait dans son coeur le souvenir de ce doux visage plein de candeur et de bonté, de ces grands yeux attentifs, de ce sourire furtif et presque honteux quand les regards des jeunes gens se rencontraient. Il sentait que la vie était pour lui désormais cette heure du soir auprès du fauteuil de la grand'mère,--avec Catherine assise près de la table, les yeux grands ouverts, et pourtant comme endormie.
Ce fut un déchirement pour lui que de retourner à ses travaux. Sous prétexte d'attendre son père, il dépassa te temps de ses vacances; puis, quand il fallut se décider à partir. Il trouva moyen de se faire retenir encore un jour par madame Bagrianof, pour terminer une lecture commencée.