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L'enfer (1 of 2)

NOTES

Antoine Rivarol translation

SUR LE DIXIÈME CHANT

[1] Farinat, un de ceux dont le poëte a demandé des nouvelles à Ciacco dans le VIe chant. Il était de la famille des Uberti et avait joué le plus grand rôle dans la faction Gibeline; on l'accusait d'épicuréisme. Il mourut au moment où Dante entrait dans les affaires.

[2] C'est Cavalcante, d'une illustre famille, accusé aussi d'épicuréisme. Il fut père de Guido, poëte un peu froid et sentencieux; à quoi Dante fait allusion, en disant que Virgile ne le conduit pas. Guido mourut en 1300 à Florence. Il avait épousé la fille de Farinat.

[3] Cinquante mois lunaires ou deux ans avant son exil. Le poëte donne ainsi l'époque où il est censé qu'il fit sa descente aux Enfers. Il la donne plus clairement encore ailleurs. Il suppose ici, comme les anciens, que la lune était l'astre des Enfers; ce qui est difficile à concevoir, l'Enfer étant creusé dans le centre de la terre. Mais ceci tient à de vieilles erreurs de physique et d'astronomie. On avait d'abord cru que la terre était plate, et qu'il n'y avait d'étoiles que sur nos têtes: le soleil se couchait tous les soirs dans la mer, et il régnait sous la terre des ténèbres infinies, qui sont peut-être ces ténèbres cimmériennes dont parle Homère. La lune passait seule sous nos pieds, et allait éclairer les Enfers de sa faible lumière: les morts étaient donc nos vrais antipodes, et ils comptaient par lunaisons. C'est ainsi que l'antiquité voulait, à force d'erreurs, se faire un corps de doctrine; et comme le champ de l'erreur est vaste, on sacrifiait beaucoup de vérités pour obtenir un peu de vraisemblance. Mais Dante, ayant caché son Enfer dans les entrailles de la terre, n'a pu le faire éclairer par la lune, et expliquer ainsi les absences de cet astre. Ses erreurs sont moins congrues que celles des anciens; et chez lui la vérité se trouve sacrifiée sans aucun profit pour la vraisemblance. (Voyez la note 3 du chant IV.)

[4] Ce fleuve coule entre Sienne et Florence. Quatre mille Guelfes furent massacrés sur ses bords en 1260: ce fut la bataille de Monte-Aperto. Après la victoire, les Gibelins résolurent de renverser Florence de fond en comble; mais Farinat, qui avait plus que personne contribué à la victoire, leur fit changer cette cruelle résolution, et, comme un autre Scipion, il tira son épée et menaça ceux qui soutenaient cet avis sanguinaire. On chassa seulement tous les Guelfes de Florence; mais ils revinrent ensuite, et les Gibelins n'y sont plus rentrés. Florence, devenue entièrement Guelfe, eut le malheur de se partager en deux factions, la noire et la blanche. La première chassa l'autre, et Dante exilé avec tous les blancs, comme nous l'avons dit, devint, vécut et mourut Gibelin. C'est ce malheur que lui prédit Farinat.

[5] Le poëte fait allusion aux édits et aux anathêmes que Florence lançait tous les jours contre le parti Gibelin et la maison des Uberti; car dans ce moment les Guelfes avaient le dessus, et se rappelaient tous les maux que leur avait faits la faction Gibeline.

[6] Ceci est fort ingénieux, et prouve que, dans le siècle de l'auteur, on s'occupait beaucoup de l'état des damnés. Après le jugement dernier, le présent, le passé et l'avenir tomberont dans la mer sans bornes de l'éternité.

[7] Le fameux Frédéric II, fils de Henri VI, tant persécuté par les papes. Grégoire IX l'accusa publiquement d'être l'auteur du livre des trois Imposteurs, attribué par d'autres à son chancelier Pierre des Vignes. Le pontife lui reprochait surtout de donner la préférence à Moïse et à Mahomet sur Jésus-Christ. Il se peut que ce grand empereur ait étendu sa haine pour les papes sur la religion même. Il mourut excommunié et en odeur d'athéisme, en 1250, laissant le monde aussi troublé à sa mort, qu'il l'avait trouvé à sa naissance. On dit que Mainfroi, son fils naturel, l'étouffa dans son lit. Les papes persécutèrent ce fils comme ils avaient persécuté le père.

[8] Octavien Ubaldini, homme de crédit et d'autorité, nommé cardinal par Innocent IV, en 1244. Il fut employé dans des légations importantes; et, chose étrange! il fut attaché toute sa vie aux Gibelins. Si j'avais une âme, disait-il, je la perdrais pour eux. Ces paroles indiscrètes lui ont valu sans doute la place qu'il occupe ici. On l'appelait le cardinal par excellence.

Peut-être sera-t-on surpris que Dante, qui était Gibelin lorsqu'il fit son poëme, damne ainsi les principales têtes du parti. Mais si on y fait attention, on verra qu'il antidate son poëme, et qu'il se suppose toujours Guelfe en le faisant, parce que ses ancêtres l'avaient été, et qu'il le fut lui-même la première moitié de sa vie. Au reste, on voit partout que ce ne sont pas ses ennemis personnels qu'il damne, mais les ennemis de sa patrie et de l'humanité, papes et empereurs, sans distinction.

[9] Béatrix. Elle conduit Dante au Paradis, et ce poëte y apprend de la bouche de son aïeul tous les événements qui doivent arriver.

CHANT XI

ARGUMENT

Dernier coup d'oeil sur les hérétiques.—Les deux poëtes marchent vers le septième cercle.—Division générale de tout l'Enfer, tant de ce qu'on a vu que des trois cercles qui restent à voir.

Sur les derniers bords de cette vallée, des roches entr'ouvertes s'élevaient en cercle: c'est de là que nos yeux plongèrent sur un théâtre de crimes nouveaux et de douleurs inconnues; mais le souffle empoisonné que l'abîme exhale par cette noire enceinte me força de reculer vers un grand sépulcre qui s'offrait à nous, avec cette inscription: JE GARDE LE PAPE ANASTASE, QUE PHOTIN ENTRAÎNA DANS SES ERREURS [1].

—Ici, me dit le sage, il faut suivre à pas lents cette pente escarpée, car tes sens ne pourraient tout à coup supporter la vapeur de l'abîme.

—Maître, repris-je, faites que les moments de cette longue marche ne soient pas perdus pour moi.

—J'ai prévu ta pensée, me dit-il; apprends donc que ces rocs énormes pressent de leur vaste contour trois cercles plus resserrés, et que des coupables sans nombre sont entassés dans leurs profondeurs. Mais, pour qu'il te suffise ensuite de les juger d'un coup d'oeil, connais d'abord et les causes et la nature de leurs peines. Tout crime que le courroux du Ciel poursuit fut toujours une offense commise ou par violence ou par fraude. Mais la fraude étant le vice de l'humaine nature [2], le Ciel voit les perfides d'un oeil plus irrité, et les dévoue à des tourments plus rigoureux: l'Enfer entier pèse sur leurs têtes. La violence est punie dans le premier cercle; et, comme ce crime se montre sous une triple forme, trois donjons se partagent cette première enceinte, car le violent offense son Dieu, son prochain et soi-même, ainsi que tu vas l'entendre [3]. L'homme est coupable envers l'homme, lorsqu'il attente à sa vie, qu'il verse son sang ou qu'il porte la désolation dans ses héritages: aussi les brigands, les incendiaires et les homicides sont tourmentés à jamais dans le premier donjon. Le second recèle ces furieux qui ont levé sur eux-mêmes leur main sanguinaire, lorsque, après avoir dissipé les biens de la vie, ils n'ont pu la supporter. C'est là qu'ils sont condamnés à des regrets sans fruit et sans terme. Enfin le troisième donjon resserre plus étroitement ceux qui ont bravé le Ciel en le provoquant par des blasphèmes, en éteignant sa lumière dans leur coeur, en outrageant la nature et ses saintes lois. Les enfants de Gomorrhe et de Cahors [4] y sont marqués du même sceau que les impies. Mais la perfidie, ce poison de l'âme, est le crime de celui qui trompe les hommes, et de celui qui trahit les siens. Celui qui trompe les hommes brise les liens dont le Ciel a voulu les unir. Il est puni dans le second cercle, où la séduction, l'hypocrisie, la simonie, la débauche, le vol et le mensonge forment avec d'autres vices leur exécrable hiérarchie. Celui qui trahit les siens foule aux pieds l'amour, l'amitié, la foi; ces noeuds doux et sacrés de la nature. Il est éternellement garrotté dans le troisième cercle, dans ce dernier cachot, centre obscur et resserré du monde, que la cité des Enfers presse de tout son poids.

—Maître, lui dis-je, votre parole a dessillé mes yeux: je connais maintenant cet empire de la douleur, et les nombreuses tribus qui l'habitent. Mais daignez m'apprendre pourquoi la cité du feu n'est point ouverte pour ces coupables que nous avons déjà vus dans une lutte sans repos, sous les coups de la tempête, à la pluie éternelle, et dans les marais du Styx: et, s'ils ne sont point coupables, pourquoi sont-ils ainsi tourmentés?

—Comment, dit le sage, ta pensée peut-elle s'égarer ainsi loin de toi! rappelle à ton souvenir cet oracle de la morale: «Le Ciel nous rejette pour les crimes de nos passions, pour ceux de la réflexion et pour ce féroce endurcissement du coeur qui est le dernier degré du vice; mais il poursuit avec moins de rigueur les crimes des passions.» Ainsi les infortunés que tu as rencontrés dans le vestibule des Enfers sont avec justice séparés de ces races maudites sur qui le ciel épuise toute sa sévérité.

—Ô vous, lui répondis-je, qui dissipez mes doutes, vous faites ainsi, pour mon oeil satisfait, briller la vérité dans les ombres de l'erreur! Mais, illustre sage, je n'ai pu concevoir comment l'usure offense la divinité même; daignez encore rompre ce premier noeud.

—Écoute donc, reprit-il, ce que la philosophie te crie sans cesse: «La nature découle de l'essence de Dieu même qui lui donna des lois.» Or, si tu suis les maximes de cette philosophie, tu reconnaîtras que les lois humaines empruntent leur faible éclat de ces lois éternelles du monde, et que l'homme a été le disciple de son Dieu. Ainsi par le droit de son origine la sagesse de l'homme, seconde fille du Ciel, ira s'asseoir entre la nature et son auteur [5]. C'est cette sagesse, science de la vie, que les livres sacrés donnent aux peuples naissants pour fondement des sociétés; mais l'infâme usurier, abjurant cette raison, outrage également et la nature et l'ordre qui naquit d'elle [6]. À présent, suis mes traces, car le temps hâte ma course. Les célestes poissons ont précédé le jour [7], et le char du nord roule sur les bords de l'occident. Voici le précipice qui nous recevra dans ses routes périlleuses.

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