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L'enfant taciturne

L’ENFANT ET LES ÊTRES (continued 2)

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Soudain, l’Enfant prononça gravement, — et il lui sembla, que la pensée, immédiatement précisée par des mots, avait jailli d’une inspiration divinatrice :

— Certainement, un jour, je serai parmi vous… pour longtemps… pour toujours peut-être…

Elle ne prévoyait pas que cela dût advenir au lendemain d’une irréparable épreuve et dans un temps où, après l’avoir cruellement perdue, elle rentrerait en possession d’une souveraineté reconquise, non point par droit d’héritage, mais par mérite de hardiesse, de conscience et de volonté.

Le Rahmani passait dans la brousse à l’amble de son cheval.

De campement en campement, il allait, avertissant les Achabas que le moment du retour aux steppes était venu.

Les feuilles des chênes-liège restaient vertes, mais celles des chênes-zéens tombaient déjà. Les hautes fougères prenaient leurs nuances de rouille. La couleuvre gardienne des livres devenait frileuse. Les bêtes se revêtaient du poil brillant et fourni de la saison hivernale. La forêt exprimait une magnificence recueillie.

L’Enfant accompagnait le Rahmani et celui-ci l’entretenait encore des plaines et du désert.

Elle aurait voulu fuir son insistance et ne faisait rien pour y échapper. Il lui advint de chercher à pressentir le monde inconnu. Ainsi, au seuil d’une saison nouvelle, l’adolescence entrevoit la redoutable et l’inéluctable vie d’un autre âge vers lequel elle s’achemine, craintive et curieuse, parfois épouvantée, mais sans qu’il lui soit permis de fixer le temps ni de remonter le cours de saisons écoulées.

Le Rahmani passait sur son cheval, qui ressemblait à un sloughi, et l’Enfant montait un fils de Moueddin.

Des raisins aux grappes noires et dures mûrissaient dans les arbres chargés de vignes pendantes. Sous le moindre vent, en essaims pourprés et jaunes, s’abattaient les feuilles de ces vignes et celles des figuiers que visitait l’automne.

De campement en campement, les deux cavaliers allaient comme des envoyés du destin, avertissant les pasteurs et les troupeaux nomades de se tenir prêts pour l’exode prochain.

Durant plusieurs journées, le lent défilé recommencerait en sens inverse. Encore, la suzeraine des bois pourrait dénombrer ces vassaux échappant pour un temps à sa domination. Elle recevrait encore les nombreuses et poétiques offrandes, les derniers-nés d’entre les agneaux laineux auxquels les femmes joindraient quelque bijou, quelque souple étoffe tissée par leurs mains peintes et qui garderait longtemps l’odeur sensuelle du chîh, qui est la plante amère et parfumée des pâturages sahariens.

Puis, des orages drus ruisselleraient sur la montagne. Les brumes rôderaient autour des sommets. Les ravines rouleraient un flot continu. Les sources taries rejailliraient, froides et transparentes. Il y aurait des violettes blanches et des cyclamens sous bois.

Et un jour d’entre les jours de ciel uni, d’atmosphère ouatée, la neige tomberait, l’espace de quelques heures, bloquerait les sentiers encaissés, impraticables le long des torrents, s’accumulerait et persisterait dans les gorges. Beaucoup de bêtes mourraient parmi les troupeaux sans étables. Les bergers, dont le printemps et l’été virent les robustes silhouettes adossées contre un chêne, les doigts actifs, tricotant, avec deux longues aiguilles en bois de genévrier, la laine bourrue, à peine filée, pour en faire des jambières protectrices contre les épines de la brousse, — les bergers s’accroupiraient dans leurs lourdes tuniques rayées et ne conduiraient plus le bétail dans les clairières blanchies. Ils se blottiraient avec les femmes et les enfants près des misérables feux de branches vertes qui fumeraient sous les étroits gourbis.

Dans ce temps, les cerfs deviendraient plus familiers, les sangliers seraient hardés par bandes plus nombreuses et les panthères ne se risqueraient qu’en des chasses prudentes, des rondes circonspectes, car la neige qui conserve les traces nettes serait une trahison perpétuelle sous leurs pas.

Mais, d’abord, se prolongerait la saison des feuilles mortes, quand la forêt sent amoureusement bon, telle une chevelure au soleil.

— Certainement, une fois, je descendrai avec vous jusqu’au pays des palmes, répétait l’Enfant répondant au Rahmani.

Il sourit et l’extase des oasis parcourut son visage.

— Alors, répliqua-t-il, tu ne remonteras jamais jusqu’à la forêt.

— Je remonterai au printemps suivant, comme vous.

— Ah ! pour nous il y a une loi différente et qui ne t’atteindra point ; car ce sont nos troupeaux qui remontent, parce qu’ils ont faim, et nous sommes obligés de les suivre. Pour toi, nulle nécessité. Et ne seras-tu pas maîtresse là-bas de la même manière que tu l’es ici ? Il fut écrit sur toi que tu régnerais toujours à cause de la puissance égale de ton esprit.

— Mais la forêt ?… Je l’aime par-dessus tout, tu le sais.

Il dit d’une voix grave, douce et convaincue :

— Tu n’aimeras plus la forêt ou tu penseras à elle comme à une morte avec qui tu n’aurais plus rien à faire dans ce monde.

— J’y penserais comme à une morte…

Elle eut un éclair de courroux dans les yeux et, l’accent rude, les paroles tranchantes, elle ripostait au favori :

— Ne me parle plus de telles choses. Tu m’affliges et m’offenses ; je ne te le permets pas.

De campement en campement, ils atteignirent un plateau étroit dont les pentes dévalaient jusqu’à une prairie basse, incessamment mouillée d’infiltrations de sources.

Deux maisonnettes, couvertes de tuiles rouges, pareilles à celles qu’on voit aux deux bords des routes qui traversent un village, ajoutaient leur nostalgie banale à la mélancolie du plateau dénudé.

Sur le seuil, des enfants blonds aux cheveux raides, au teint bistré par le soleil et sali par la terre noire de la forêt, se montrèrent, disparurent effarouchés, se montrèrent de nouveau poussés par leurs parents, cinq ici, trois autres là. Deux femmes fraîches, mais timides à la manière gauche et un peu brusque des paysannes, morigénaient la marmaille. Elles ébauchèrent un sourire pour saluer l’amazone et son ami.

Et l’amazone était saisie d’un immense étonnement. Jamais encore elle n’avait abordé ce plateau situé aux confins de son domaine, là où la lisière de sa forêt touchait au territoire de l’État. Elle savait bien, par ouï-dire que des gardes français, appartenant à l’administration forestière du gouvernement, habitaient cette région isolée, également éloignée d’un groupement européen quelconque et de la Grande Clairière. Or les habitants de la maison blanche étaient trop volontiers confinés dans les limites de leurs bois pour entretenir les moindres rapports avec des voisins.

— Il faut, avait décidé le Rahmani, il faut avant de nous suivre à travers les plaines, que tu connaisses d’autres êtres que nous-mêmes et tes bergers. Nous irons jusqu’au poste forestier. Tu verras des gens, dont le visage et le langage sont presque exactement semblables à ceux des habitants des villages et des villes de la plaine, et tu verras aussi des enfants de ta race, qui te ressemblent moins que ma fille, la toute petite, ta préférée et la mienne.

L’Enfant avait accepté.

Maintenant, elle béait de surprise devant ces femmes et leur progéniture échelonnée. Elle, les étonnait moins, car, au-delà de plusieurs lieues de pays, tout le monde la connaissait parfaitement.

Les gardes revinrent d’une tournée, montant, avec de lourdes selles d’ordonnance, de chétifs et patients chevaux, lestes et adroits dans les passages difficiles et qui ne craignaient ni la neige ni le feu. Ils avaient de bonnes figures lasses sous le casque colonial et la tournure militaire dans le dolman vert de l’uniforme. Leur accent révélait que leurs berceaux se balancèrent sur l’autre rive de la Méditerranée. Ils regrettaient les forêts de l’Esterel et des Maures, aux frontières peuplées de gens de même espèce qu’eux et à proximité d’innombrables lieux habités, voire de quelques centres élégants de la Riviera.

A l’égard des indigènes, avec lesquels ils devaient entrer perpétuellement en conflit, ils témoignaient tour à tour d’un sentimentalisme très métropolitain ou d’une férocité de négriers.

Leur tâche ardue consistait à faire respecter la forêt, à la préserver de toutes les déprédations en s’aidant du prestige de leur titre, de leur tenue, de divers châtiments sanctionnés par le code, de quelques lois particulières, dont les montagnards méconnaissaient totalement les buts et la formule et ne parviendraient jamais à découvrir la nécessité ; car ils jugeaient simplement que cela était l’origine et l’aboutissement de procès-verbaux détestables, lesquels, se renouvelant, finissaient par mettre une chèvre au prix d’un pur-sang syrien.

Et comment ces pâtres anciens de la très ancienne montagne eussent-ils pu comprendre qu’il convenait de ne point laisser le bétail pâturer dans les jeunes taillis ou les futaies de chênes-liège récemment mises en valeur, et qu’on devait préserver de la dent et de la corne des troupeaux capricants les arbres dévêtus ou pourvus d’une écorce neuve ? Comment les persuader que l’avenir de la forêt est irrémédiablement compromis par la mutilation répétée des rameaux et des branches maîtresses ? Comment les convaincre en affirmant que la disparition des bois entraîne celle des sources et que, leur porter aujourd’hui atteinte, c’est compromettre les moissons et les vergers de demain ?

Depuis le jour antique où une horde initiale posa sur la montagne les trois pierres du premier foyer, les montagnards rompaient des branches pour la construction des huttes, coupaient des rameaux pour nourrir les bêtes pendant la saison sèche et laissaient les taillis livrés aux cornes de la génisse et à la dent du bouc comme aux griffes de la panthère. Puis, quand les veaux, les chevaux et les agnelets, se trouvaient par trop privés d’herbe tendre, quand le soleil de septembre avait durci les dernières touffes de diss et que la paille des clairières était rongée jusqu’à la terre, quelle inconcevable législation pouvait encore interdire de mettre le feu dans les espaces libres, afin que, spontanément, un peu d’herbe verte et tendre repoussât ?

Sans doute, il arrivait que le feu gagnât la zone des grands arbres, qu’au gré du vent du Sud l’accident se transformât en désastre et que des milliers d’hectares de forêt vierge ou industrielle fussent dévastés, absorbés par le fléau. Souvent même le pâtre et le troupeau étaient les premières victimes[3].

Les diligentes femmes des gardes s’ingéniaient à rendre digne de l’Enfant et du chef des Achabas leur modeste et prompte hospitalité.

— Ma fille aînée couchera dans votre chambre et vous servira si vous avez besoin de quelque chose, dit l’une de ces femmes à l’Enfant.

Elle l’avait conduite dans une pièce aux murs de badigeon rose où un petit lit de fer étalait la blancheur des draps propres. Sur un lit pliant de campement, à côté, il n’y avait qu’un drap et une demi-couverture grise.

L’Enfant promptement dévêtue et couchée regardait sa compagne qui se déshabillait lentement. C’était une forte fille de douze ans, osseuse, les extrémités lourdes. Son humble figure exprimait une gêne intense, plus de fausse honte que de timidité. On ne voyait rien au-delà de la couleur de ses yeux bruns, aucune pensée perceptible. Elle ne parlait pas et le mutisme de la petite hôtesse imprévue ne l’encourageait point à desserrer les lèvres.

L’Enfant l’observait avec une sorte de stupéfaction. Se pouvait-il que toutes deux eussent leurs origines dans la même patrie et la même nation ? Pourquoi l’âge seul les rapprochait-il tandis que tout les différenciait l’une de l’autre ?

Son souvenir, immédiatement, opposa à la fille des gardes, la fille dernière du Rahmani.

Elle examinait les mains courtaudes, puis les siennes, toutes souplesse et muscles fins, et c’est pareilles aux siennes qu’elle revoyait les mains de l’Arabe. Petite Bédouine de sang bleu, l’enfant des tentes nomades possédait cet esprit vif et altier, ce dédain de caste qui lui tiendraient lieu d’intelligence et de supériorité jusqu’au terme de sa vie. Elle n’avait ni bassesse ni vulgarité. Elle ne manquerait jamais de tact et ne faillirait dans aucune faute grossière, son instinct affiné, la guidant mieux que les conventions et le raisonnement.

Mais la fille des gardes, hors une sorte de bonté naturelle, mêlée d’autant de faiblesse que de nonchalance, que détenait-elle qui pût la faire craindre ou aimer ? Qui découvrirait, au-delà de sa face ingrate, les vertus foncières, indéfectibles, de la race : endurance physique, vaillance morale, ressort de bonne humeur et de bon vouloir ?

Certes, elle parlait et pensait dans la langue maternelle de la dominatrice de la forêt ; mais celle-ci ne trouvait rien à dire à celle-là dans leur commun langage. S’il leur eût été donné de déterminer leurs impressions, elles auraient pu conclure que chacune d’elles montait ou descendait vers l’autre d’une altitude ou d’un abîme de vertige et, mises en présence, n’éprouvaient plus qu’un désir d’éloignement. Et elles savaient, par pressentiment, que, se parlant, elles ne se seraient pas comprises.

Avec la Nomade, nul étonnement, encore que leur compréhension et leur manière de vivre n’offrissent pas que des similitudes. Inévitablement et toujours, elles se retrouvaient sur le terrain du raffinement, de l’orgueil et de la liberté.

— Je te dirai ceci, ô le Rahmani : je hais les plaines, ces inconnues, si leur visage humain est constamment semblable à celui de ces gens. — (Ils sont peut-être de ma race, mais certainement je ne suis pas entièrement de la leur.) — Je n’habiterai point les villes, car les frères de ces gens les ont depuis longtemps peuplées. Et si tu voulais que je puisse te suivre sans hésiter, sans inquiétude ni mépris, pour voir ce que j’ignore encore, il eût mieux valu, mille fois et une, ne pas me conduire aux maisons forestières ! Ai-je dormi cette nuit, dans ce lit blanc, près de cette fille bizarre et laide ? Je préfère la natte de mes bergers. Mais sache, ô Rahmani, que se vérifie de nouveau pour moi ce qui m’est une très ancienne certitude : je suis un fruit rare de l’arbre de la science. Une race nouvelle sortira de moi, car je suis supérieure à celle de mes aïeux, lointains ou proches, comme à celle de mes amis et vassaux… Que penses-tu ?

— Je pense que tu ne devrais pas être mortelle… Cependant ni toi ni moi nous ne serons épargnés par la Séparatrice et la Maîtresse des derniers jours. Alors…

Ils franchissaient le col élevé de la montagne et descendaient à pic vers la Grande Clairière.

— Alors, dit l’Enfant d’une voix de rêve, as-tu jamais vu plus beau matin que celui-ci ?

Notes in this chapter

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