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L'enfant

DÉDICACE (continued 4)

Reading edition

SUR LE BATEAU

Le bateau nous affranchit,—ma mère se trouve malade heureusement.

Elle est restée trop longtemps sans manger, elle a avalé le foie de veau trop vite,—elle n'a pas fermé l'oeil de la nuit.— Enfin la migraine la prend et l'endort.

Mon père reste près d'elle, le temps moral nécessaire pour être sûr qu'elle repose, qu'elle est en plein sommeil, et qu'elle n'a plus la force de fondre sur lui.

Il monte sur le pont…

UNE RECONNAISSANCE

«Chanlaire!

—Vingtras!»

Chanlaire est un ancien pion du Puy, qui possède à Nantes un oncle avec lequel il était brouillé pendant le pionnage, mais avec lequel il s'est raccommodé, et chez qui il retourne après un voyage à Paris dans l'intérêt de la maison.

Il est heureux, gagne de l'argent.

«Quelle rencontre!

—Nous allons faire la noce,—votre femme n'est pas avec vous?»

Il pose cette question, comme on manifeste un espoir, et il semble un peu désappointé quand mon père répond, d'un air triste:

«En bas,—et d'un air plus gai: malade.

—Ce ne sera rien.

—Non,—non,—non.

—Ça n'empêche pas de décoiffer une bouteille de bourgogne, au contraire…»

Se tournant vers moi:

«Savez-vous qu'il a grandi, votre gamin? Quelle tignasse et quels yeux!—Garçon!»

Il y avait des sous-officiers qui allaient en congé, et avaient aussi rencontré des camarades.

La table de la cabine est couverte de bouteilles de vin et de cruches de bière.

De la gaieté, des rires comme je n'en ai jamais entendu de si francs! On joue aux cartes, on allume des punchs, on boit des bishofs; il y a une odeur de citron.

Voilà qu'on chante, maintenant!

Un fourrier entonne un air de garnison,—tous au refrain!

Je m'en mêle, et ma voix criarde se mêle à leurs voix mâles: j'ai bu un petit coup, il faut le dire, dans le verre de mon père, qui a les pommettes roses, les yeux brillants.

Il a conté bravement à Chanlaire,—après la troisième tournée,— qu'il a le gousset vide.

C'est la bourgeoise qui a le sac!

«Voulez-vous vingt francs? vous me les rendrez à Nantes, nous nous y reverrons, j'espère, et, nous y ferons de bonnes parties… Mais, je dis cela devant le moutard…

—Il n'y a pas de danger.»

Non, père, il n'y a pas de danger. Ah! comme il a l'air jeune! et je ne l'ai jamais vu rire de si bon coeur.

Il me parle comme à un grand garçon.

«Allons, Jacques, une goutte!»

Puis une idée lui vient:

«Si nous cassions une croûte? Ces pieds de cochon me disent quelque chose; j'ai envie de leur répondre deux mots.»

C'est un langage hardi pour un professeur de septième; mais le proviseur de Saint-Étienne est loin; le proviseur de Nantes n'est pas encore là, et les pieds de cochon tendent leurs orteils odorants.

Oh! j'ai encore le goût de la sauce Sainte-Menehould, avec son parfum de ravigote, et le fumet du vin blanc qui l'arrosa!

On me donne un couvert, comme aux autres, et on me laisse me servir et me verser moi-même. C'est la première fois que je suis camarade avec mon père, et que nous trinquons comme deux amis.

Je m'essuie à la serviette,—tant pis!—je mets ma chaise commodément,—encore tant pis!—J'ai de mauvaises manières, je suis à mon aise! on ne me parle ni de mes coudes ni de mes jambes, j'en fais ce que je veux. C'est un quart d'heure de bonheur indicible! Je ne l'ai pas encore connu; ma jeunesse s'éveille, ma mère dort.

… Ma jeunesse s'éteint, ma mère est éveillée!

Elle apparaît comme un spectre dans la cabine,—elle était dans celle du fond, nous sommes dans celle du devant,—elle vient droit à nous, et va commencer une scène.

Mais bah! le tapage couvre sa voix.—Les garçons vont et viennent, le cuisinier passe avec ses plats, les sous-officiers rôdent avec des bouteilles sur le coeur; il y a une farce qui part, une chanson qui éclate, un vacarme, un tohu-bohu! Sa fureur fait long feu.

«Seule de femme», elle est d'avance sûre d'être vaincue; puis, elle a vu de l'argent dans la main de mon père, qui paye les pieds de cochon.

«Oui, nous avons de l'argent, dit mon père guilleret et narquois, et il crie:

—Une autre bouteille de ce jaune-là!

—Je n'ai pas soif.

—Mais, moi, j'ai soif.—Jacques a soif aussi. As-tu soif?»

C'est la riposte joyeuse au trait de la veille; il y met de la malice, pas de méchanceté, le vin l'a rendu bon.

«Et vous, madame?» fait-il en tendant un verre et la bouteille.

Il n'y a pas moyen de se fâcher. Ma mère ne s'y frotte pas et sent que le terrain lui manque. Elle dit sans trop de mauvaise humeur:

«Je monte sur le pont. Tu me rejoindras quand tu auras fini. Jacques, viens avec moi.

—Non, il reste avec nous! Nous allons jouer une partie de dominos, il fera le troisième.»

Faire le troisième, à côté des sous-officiers, sur la même table; écarter les bouteilles pour placer mon jeu, avec les garçons qui me demandent pardon quand ils me heurtent en passant! Je ne me tiens pas d'orgueil, et c'est moi, moi le fouetté, le battu, le_ sanglé_, qui suis là, écartant les jambes, ôtant ma cravate, pouvant rire tout haut et salir mes manches!

La partie de dominos est finie.

«Jacques, va dire à ta mère que nous montons.»

Nous l'avions oubliée, et j'en ai, dès que le coup de feu de la première émotion est passée, j'en ai un peu de remords. Ma mère m'accueille d'un regard dur et d'un mot menaçant; mon remords s'en va. Il me semble qu'elle aurait dû deviner que je pensais en ce moment à elle; qu'il y avait un sentiment tendre qui surnageait au-dessus de mon explosion de gaieté, et je lui en veux de son accueil.

«Quand nous serons arrivés, tu me payeras tout ça.»

Payer quoi? un moment de bonheur? Ai-je donc fait du mal? J'ai trempé le bout de mes lèvres dans des verres où il y avait de la mousse, et où je voyais danser le soleil. Il faudrait payer cela. —Oh! je ne le payerai jamais trop cher, et quand je serai arrivé vous pourrez me battre…

C'est mon jour de chance!

Une dame est venue s'asseoir près de nous et la conversation s'est engagée. Mme Vingtras est toujours aux anges quand une femme bien mise lui fait l'honneur de causer avec elle.

On parle, et les enfants, qui viennent de temps en temps rire à leur mère, m'entraînent dans leurs jeux.

«Jacques, reste là.

—Laissez-les s'amuser ensemble, dit avec un air de bonté l'interlocutrice élégante.

—Vous n'avez pas peur qu'ils se noient?»

C'est tout ce que ma mère trouve à dire, mais elle est flattée que son fils soit admis dans un jeu d'enfants de riches, et si je me noie, tant pis!

Je crois vraiment qu'elle a peur que je me noie! Quand nous approchons d'un feu, elle a peur que je me brûle. Un jour, un ballon partait dans la cour du collège, elle a crié: «Il va t'emporter!»

Mais elle ne sait donc pas que chaque fois qu'elle a soufflé ou tapé sur ma curiosité, mes envies ont enflé comme ma peau sous le fouet.

C'est plus fort que moi. Je me dis que je ne dois pas être plus poltron que les autres, et je cherche toutes les occasions de m'amuser comme mes camarades s'amusent; ils ne se noient pas, ils ne se brûlent pas, les ballons ne les emportent pas. Et je n'ai jamais raté un filage; je me suis empressé de manquer la classe aussi souvent que j'ai pu, pour filer en bateau sur le Furens, ou près de la forge, dans la grande usine, dont le père de Terrasson est le contremaître.

Je suis monté sur le grand arbre du Clos Pélissier, et je suis allé jusqu'au bout de la grande branche.

Je me rappelle tout cela en ce moment; j'ai le cerveau un peu émoustillé. Je me figure que je tiens une balance. Si on m'empêche d'aller sur le bord de l'eau, de m'approcher des briqueteries ou des ballons, je ne dirai rien,—je ne veux pas que ma mère ait peur;—mais, à la première occasion, je me rattraperai, j'entrerai dans la rivière jusqu'à la ceinture, et je mettrai mon pied au-dessus des coulées de fer fondu.

C'est bien décidé. En attendant, ce soir, comme ma mère m'a laissé libre, je ferai tout pour ne pas me noyer.

Si elle m'avait défendu de jouer, je n'aurais pas pu m'empêcher de me pencher sur la roue, de chercher à prendre de l'écume dans le creux de la main…

Nous courons d'un bout du bateau à l'autre; nous hélons le mécanicien, nous tourmentons l'homme du gouvernail, nous touchons aux cordages, nous tâtons le cabestan, nous essayons de soulever l'ancre…

La journée fuit, le soir arrive.

Nous nous laissons prendre comme des hommes par la mélancolie du crépuscule; les joues froides, avec un frisson dans le cou, nos grands cheveux secoués par le vent, nous regardons le sillon que creuse le bateau dans sa marche, nous fixons les premières étoiles qui tremblent au ciel, et nous suivons dans l'eau moirée les traînées de lune.

La machine fait poum, poum!

C'est la cloche qui parle à présent; nous approchons du pont.

Nous voici à Tours: on relâche ici.

M. Chanlaire connaît un hôtel, pas cher. Nous irons tous, si l'on veut. C'est entendu. Et, dix minutes après le débarquement, nous arrivons au Grand-Cerf.

Nous dînons à la table d'hôte.

Il y a des commis voyageurs, une Anglaise, un prêtre: tout le monde fait honneur à la cuisine, qui sent bon, et une certaine moutarde de Dijon a un succès qui profite à la cave. Son piquant donne soif.

J'ouvre des yeux énormes, j'écarte les narines et je dresse les oreilles. Quel luxe! Combien de réchauds d'argent! Dix plats! On bavarde, on dévore.

«Passez-moi le civet.—Voulez-vous du saumon?»

Il me semble que je suis à un repas des Mille et une Nuits.

Je suis profondément étonné de voir que tout le monde foule aux pieds les préceptes que m'a inculqués ma mère sur la façon de se tenir en société. Le curé lui-même a les coudes sur la nappe et sa chaise tout près de la table, comme j'étais, moi aussi, ce matin, dans la cabine, en face du pied de cochon grillé et du petit vin jaune.

Ma mère est à côté de la dame de Paris, qui nous a placés à sa droite, ses fils et moi.

Je suis presque libre, je tombe sur les plats. Ma mère ne s'en plaint pas, et même elle se fâche à un moment parce que je refuse de quelque chose.

«Comme si on voulait le faire mourir de faim! C'est bien à prix fixe, n'est-ce pas? demande-t-elle à M. Chanlaire.

—Oui, deux francs par tête.

—Jacques, crie-t-elle aussitôt, mange de tout!»

C'est jeté comme un cri des croisades, comme une devise de combat: «Mange de tout!»

Cela s'entend par-dessus le bruit des cuillers et des fourchettes, et fait rire tout un coin de table.

Elle ne peut s'empêcher de s'occuper de moi, de la place où elle est, et veille toujours sur son enfant.

«Jacques, on ne fait pas des tartines de moutarde.—Jacques, tu sais bien que je ne veux pas qu'on suce ses doigts.—Veux-tu bien ne pas faire ce bruit en te mouchant!—Jacques, tu ne sais pas manger les croupions!»

Je la vois en ce moment qui ramasse en cachette et glisse dans sa poche des provisions qui traînent. On la remarque.

J'en deviens rouge.

«Jacques, veux-tu bien ne pas rougir comme cela!»

Ah! elle m'a gâté mon plaisir… Je m'aperçois parfaitement que les voisins se moquent d'elle, et les maîtres de l'hôtel la regardent de travers. Puis j'aurais voulu avoir l'air d'un homme, en redemander aux garçons: «Passez-moi ce plat-là!» m'essuyer la bouche avec une serviette, en me renversant en arrière, et dire en finissant: «En voilà encore un que les Prussiens n'auront pas.»

M. Chanlaire se lève:

«Mesdames, messieurs et gamins, j'offre du champagne.

—Jacques, tu boiras dans mon verre, dit ma mère, du ton dont elle dirait: «On ne m'enlèvera pas mon fils.»

—Non, il boira dans le sien, et c'est lui qui aura l'étrenne de cette bouteille, dit M. Chanlaire en pressant le bouchon, qui part comme une balle; les enfants les premiers!»

Il remplit mon verre, qui déborde, et dit:

«Vide-moi ça!»

Ma mère me lance des yeux terribles, et tape de petits coups sur la table, qui veulent dire: regarde-moi donc!

Je n'ose la regarder ni boire.

«Tu es là comme un empoté, voyons!»

Empoté! M. Chanlaire dit cela tout haut; j'en ai le coeur qui se fend, la main qui tremble et je renverse la moitié du champagne sur une robe d'à côté.

«Nigaud!» dit l'inondée…

Empoté! Nigaud! C'est ma mère qui est cause que j'ai été si bête.

Elle me sermonne encore après, en renchérissant sur les autres.

Je vais me coucher gonflé et piteux.

«Par ici, votre chambre», dit le garçon.

Au moment où je suis au bout du corridor, disant adieu à la dame de Paris et à ses fils, qui m'ont fait tout le soir des amitiés, ma mère m'appelle:

«Jacques, LES CABINETS SONT EN BAS!»

Il y a l'accent du commandement dans la voix—de la sollicitude aussi—elle prend des précautions auxquelles son enfant, avec l'imprudence de son âge, ne songe pas.

Mes camarades sourient, leur mère rougit, la mienne salue.

Aujourd'hui encore dans mes rêves, dans un salon quelquefois, au milieu de femmes décolletées, à table, dans un bal, j'entends, comme Jeanne d'Arc, une voix: «Jacques! les cabinets sont en bas!»

Le lendemain matin nous reprenons le bateau.

La dame de Paris est encore avec ma mère et je suis avec ses fils.

Ils sont plus remuants que moi et ne s'arrêtent pas au milieu du pont, les lèvres entrouvertes et le nez frémissant, pour respirer et boire le petit vent qui passe: brise du matin qui secoue les feuilles sur les cimes des arbres et les dentelles au cou des voyageuses. Le ciel est clair, les maisons sont blanches, la rivière bleue; sur la rive, il y a des jardins pleins de roses et j'aperçois le fond de la ville qui dégringole tout joyeux!

Là-bas, un pont sur lequel trottinent des paysannes qui rient et un vieillard qui va lentement, avec un chapeau à grandes ailes et des cheveux gris, sans barbe, une redingote comme en ont les prêtres, l'air jésuite aussi.

«C'est lui! c'est lui!»

Quelqu'un a donné un nom à cet homme qui passe et on l'a reconnu.

«C'est le chantre des_ Gueux_, Jacques, c'est Béranger[6].»

Mon père me dit cela, comme il m'a dit: c'est la Pucelle!

Il a ôté son chapeau, je crois, et il a pris un air grave, comme s'il faisait sa prière. Il est plein de respect pour les gloires, mon père, et il s'enrhumerait pour les saluer. Il n'a pas encore réussi à m'inspirer cette vénération, et tandis qu'on regarde Béranger sur le pont, je regarde au loin, dans un champ, des oiseaux qui font des cercles autour d'un grand arbre, puis s'abattent et plongent dans l'argent des trembles et dans l'or des osiers.

Dans ma géographie, j'ai vu qu'on appelait ce pays le jardin de la France.

Jardin de la France! oui, et je l'aurais appelé comme ça, moi gamin! C'est bien l'impression que j'en ai gardée;—ces parfums, ce calme, ces rives semées de maisons fraîches, et qui ourlent de vert et rose le ruban bleu de la Loire!…

Il se tache de noir, ce ruban; il prend une couleur glauque, tout d'un coup, et il semble qu'il roule du sable sale, ou de la boue. C'est la mer qui approche, et vomit la marée; la Loire va finir, et l'Océan commence.

Nous arrivons, voici la prairie de Mauves!—Je suis resté tout le jour sous l'impression calme du matin.—J'ai peu joué avec mes petits camarades, qui s'étonnaient de mon silence.

L'espace m'a toujours rendu silencieux.

Nous sommes près du pont en fil de fer, je lis au loin Hôtel de la Fleur.—C'est Nantes.

NANTES

Ma mère a tanné M. Chanlaire pour lui demander où nous ferions bien d'aller en débarquant, et elle s'y est prise si bien, qu'il l'a envoyée au diable,—tout bas,—et qu'il s'esquive aussitôt qu'on arrive. Il jette son adresse à mon père, sa valise à un portefaix, et le voilà loin.

La dame de Paris s'en va de son côté. Nous nous serrons la main avec ses enfants, et voilà M. Vingtras, professeur de sixième au collège de Nantes, debout, sur le pavé de la ville, avec ses malles, sa femme et son garçon.

Notre spécialité est d'encombrer de notre présence et de gêner de nos bagages la vie des cités où nous pénétrons. Pour le moment, nous avons l'air de vouloir demeurer sur le versant du quai et l'on croit que nous allons allumer du feu et faire la soupe. Nous sommes un obstacle au commerce, les déchargements se font mal.— À nous trois, nous tenons plus de place qu'il n'est permis dans un port marchand, et déjà il se forme des rassemblements autour de notre colonie.

Ma mère a entrepris mon père.

«Tu ne pouvais pas demander à M. Chanlaire?…

—Puisque c'est toi qui t'en étais chargée…

—Moi!»

Elle a la note aiguë et qui fait retourner les passants. On s'attroupe. Un portefaix s'approche. «Combien! dit ma mère, pour emporter ça?

—Trois francs.

—Trois francs!

—Pas un sou de moins.

—Je vais en trouver un, moi, laisse faire, qui ne demandera pas trois francs», dit ma mère, confiant ses paquets, ses châles et une boîte à mon père et allant à un malheureux en guenilles qui traînait par là.

Il a à peine le temps de répondre que le portefaix arrive, montre sa médaille, fond dans le tas, accable le déguenillé de coups et la famille Vingtras d'injures.

Dans la bagarre, les boîtes s'écroulent et roulent vers la rivière.

«Jacques, Jacques!»

Je cours après un colis, ma mère en poursuit un autre; elle pousse des cris, le déguenillé aussi; les gendarmes arrivent vers mon père. Je remonte pour le secourir; on nous cerne. Voilà notre entrée à Nantes.

Ouf!!!

Nous sommes installés, ce n'est pas sans peine.

Nous avons passé huit jours dans une auberge dont le propriétaire s'appelait Houdebine, je m'en souviens, je ne l'oublierai jamais.

Nous avons eu naturellement des discussions avec lui, et ma mère a trouvé moyen de mettre la maison sens dessus dessous: histoires de corridors, disputes d'escalier, _piques _avec des femmes de voyageurs. On a discuté sur la note; la bonne a réclamé un pourboire. On nous a chassés; nous nous sommes trouvés de nouveau à midi sur le pavé, M. Vingtras, son épouse et son rejeton.

Heureusement, M. Chanlaire est arrivé au moment où nous montions la garde autour des malles. Moi, j'avais les paquets pour pouvoir me mettre en route, comme une division sac au dos, dès qu'on saurait où se diriger.

Nous étions déjà connus dans le quartier, qui avait remarqué nos querelles avec les portefaix. Ce nouveau déballage en pleine rue, cet entassement de caisses qui, une fois de plus, interrompait le mouvement des affaires dans la ville, ma tournure, les cris de ma mère, l'embarras de mon père, tout avait fait sensation et, après avoir inspiré la curiosité, commençait à inspirer la défiance.

Que j'aurais donc voulu être sur un navire, pendant une bataille navale, la hache d'abordage à la main, sous les boulets, loin des bagages!

Nous étions dans la rue,—ma mère d'un côté, moi de l'autre, mon père en éclaireur morne,—quand M. Chanlaire vint par hasard; il est notre providence décidément.

Il nous mena comme une bande de prisonniers dans un logement qu'il connaissait: je crois que des agents nous suivirent. Ils se demandaient ce que voulait cette famille.

Mon père n'avait pas voulu dire qui il était, l'auberge étant indigne de sa situation, et il planait du mystère sur nos têtes.

Mon père est entré en fonctions le lendemain même de notre emménagement, et il a fait peur aux élèves, tout de suite: cela lui garantit la tranquillité dans sa classe pour toujours et des leçons particulières en quantité.—Il a l'air si chien,—on prendra des répétitions!

Tout va bien.—Voyons maintenant la ville.

Toutes mes illusions sur l'Océan, envolées; tous mes rêves de tempêtes tombés dans l'eau douce, car c'était de l'eau douce!

Point de vaisseaux avec les canons qui tendent la gueule ni d'officiers en chapeau de commandement; point de salves d'artillerie ni de manoeuvres de guerre; pas de faces de corsaires ni de soute aux poudres; point de répétition de branle-bas; pas d'exercice d'abordage; des odeurs de goudron, point de parfums de mer. J'eus une espérance: on me parla de _têtes de mort _entassées sur un trois-mâts; c'étaient des fromages de Hollande.

Comme la vie de marin me paraît bête!

Il y a une petite buvette en bas de notre maison; j'y vais chercher du vin en chopine pour notre dîner et j'y coudoie des matelots. Ils ne parlent jamais de combats, ils ne savent pas nager, ils ne plongent donc pas du haut du grand mât «dans la vague écumante», ils ne luttent pas «contre la fureur des flots…». Non, s'ils tombaient à l'eau, ils se noieraient. Il n'y a pas cinq matelots sur dix capables de traverser la Loire. Ah bien! merci!

Il faut dire que nous demeurons au haut de la ville et que les grands vaisseaux sont au bas, sur la Fosse; mais je ne fais pas grande différence entre les navires marchands et les bateaux. Vu cette absence de canons et d'uniformes, je confonds le matelot et le marinier dans un même mépris; j'enveloppe dans mon dédain, je confonds dans ma désillusion le loup de mer et l'ameneur de fromages.

MON PROFESSEUR

J'ai pour professeur un petit homme à lunettes cerclées d'argent, au nez et à la voix pointus, avec un brin de moustache, des bouts de jambes un peu cagneuses,—elles ne l'empêcheront pas de faire son chemin,—insinuant, fouilleur, chafoin, furet, belette, taupe: il arrive de Paris, où il a été reçu, comme Turfin, un des premiers à l'agrégation; il y a laissé des protecteurs que son esprit de gringalet amuse; il en a rapporté une femme amusante, jolie, et qui doit trouver tous ces provinciaux bien sots.

M. Larbeau, c'est son nom, se fiche un peu de ses élèves,—il est caressant avec les fils des influents, qu'il ménage et auprès de qui il a conquis une popularité parce qu'il les traite comme de grands garçons, mais il n'est pas rosse pour les autres. Pourvu qu'on rie de ce qu'il dit!—il fait des calembours et propose quelquefois des charades; on l'appelle le Parisien.

Je crois qu'il me trouve un peu couenne,—parce que ses blagues ne m'amusent pas; puis, il a entendu dire par un camarade qui prend des répétitions avec lui, que j'ai voulu être cordonnier et que maintenant j'aimerais être forgeron. Je lui semble commun; ma mère d'ailleurs lui paraît vulgaire et mon père lui fait l'effet d'un pauvre diable. Mais il ne me tourmente pas, il a l'air de me croire, même quand je dis que j'ai _oublié _mes devoirs, ou que je me suis _trompé _de leçon.

À la fin de l'année, aux compositions de prix, il nous lit des romans de Walter Scott.

Arrive la distribution solennelle;—je n'ai rien—ou j'ai quelque chose,—il me semble bien que je remportai une ou deux couronnes et que je fus embrassé sur l'estrade par un homme qui empoisonnait.—Toujours donc!

Mais je n'avais pas la foi et je me moquais d'avoir des prix ou de n'en pas avoir, du moment que mon père ne me tourmentait point.

LA MAISON

Nous demeurons dans une vieille maison replâtrée, repeinte, mais qui sent le vieux, et quand il fait chaud il s'en dégage une odeur de térébenthine et de fonte qui me cuit comme une pomme de terre à l'étouffée: pas d'air, point d'horizon!

Je passe là, les dimanches surtout, des heures pénibles. Pas de bruit, que celui des cloches, et ma tristesse d'ailleurs, même en semaine, est plus lourde dans ce pays, sous ce ciel clair, que sous le ciel fumeux de Saint-Étienne.

J'aimais le bruit des chariots, le voisinage des forgerons, le feu des brasiers, et il y avait une chronique des malheurs de la mine et des colères des mineurs.

Ici, dans le quartier que nous habitons du moins, il n'y a pas d'usines à étincelles et d'hommes à oeil de feu, comme presque tous ceux qui travaillent le fer et vivent devant les fournaises.

Il y a des paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids: ils vont muets derrière leurs chariots à travers la ville et ont l'air terne et morne des sourds. Pas de gestes robustes, point l'allure large, la voix forte! La lèvre est mince ou le nez est pointu, l'oeil est creux et la tempe en front de serpent,—ils ne ressemblent pas, comme les paysans de la Haute-Loire, à des boeufs,—ils ne sentent pas l'herbe, mais la vase; ils n'ont pas la grosse veste couleur de vache, ils portent une camisole d'un blanc sale, comme un surplis crotté. Je leur trouve l'air dévot, dur et faux, à ces fils de la Vendée, à ces hommes de Bretagne.

Le cours Saint-Pierre me paraît si vide—avec ses quelques vieux qui viennent s'asseoir sur les bancs! Il y a aussi les ombres qui glissent comme des insectes noirs du côté de l'église…

Je me sens des envies de pleurer!

On ne me bat plus. C'est peut-être pour ça. J'étais habitué à la souffrance ou à la colère,—je vivais toujours avec un peu de fièvre.

On ne me bat plus. Le proviseur n'est pas de cette école. Il a entendu parler d'un de ses professeurs qui appliquait la même méthode que mon père sur les reins de son fils;—il l'a fait venir.

«Vous irez rosser vos enfants ailleurs, si cela vous tient trop, a-t-il dit; mais si j'apprends que vous continuez ici, je demande votre changement et j'appuie pour votre disgrâce.»

La nouvelle est arrivée aux oreilles de mon père et a protégé les miennes.

Ma mère a fait connaissance de la femme d'un professeur qui est bossue.

On va se promener tous les soirs quand il fait beau.

J'ai l'air d'un prisonnier qu'on sort un peu. Je marche devant avec ordre de ne pas m'écarter, de ne pas courir, et je ne puis même pas me baisser pour ramasser une branche ou un caillou,— cela ferait éclater mon pantalon.

Il est arrivé qu'une de mes culottes a craqué un jour, et madame Boireau, qui n'y voit pas clair, a cependant été très offusquée. On m'a défendu de me baisser jusqu'à ce qu'on m'ait fait une culotte large.

On me l'a faite, il n'y a plus de danger,—j'y flâne à l'aise,— j'ai l'air d'un canard dont le derrière pousse.

Je vois bien qu'on me regarde et les mariniers m'entourent, mais ils me respectent comme l'inconnu! Les camarades qui me connaissent me font des niches, tirent cela en passant comme la queue d'un chien,—on y met du sel aussi,—on m'appelle Circé.

COSTUMES ET TRAHISONS POLITIQUES

Le supplice à propos de ma toilette recommence. Beaucoup de personnes me croient légitimiste.—J'ai une cravate qui fait trois fois le tour de mon cou, comme en portaient les incroyables, comme en avaient les royalistes sous la Restauration.—Cependant les espérances que ce parti a pu concevoir à mon propos ne tardent pas à s'évanouir. Ma mère a trouvé à côté d'un collier de chien, dans le fond d'une malle, un col en crin, et je le mets. On crie au «bonapartisme» cette fois! C'est le signe de ralliement des brigands de la Loire, la cravate des duellistes du café Lemblin.

Suis-je venu pour chercher querelle aux membres du club blanc, qui est justement là sur la place? On se perd en conjectures, mais l'étonnement devient bien autre, quand un dimanche on me voit apparaître sur le cours, vêtu comme la meilleure des républiques.

J'ai une redingote marron, un parapluie vert et un chapeau gris.

C'est mon costume de demi-saison. Ma mère voit que je grandis et elle a voulu m'habiller comme un homme des classes moyennes, qui a de l'étoffe, ne vise pas au freluquet et a pourtant son cachet à lui. J'ai du cachet,—mais je suis modeste et je préférerais vivre dans l'obscurité, ne pas donner aux partis des espérances étouffées le lendemain,—avec cela que j'étouffe aussi! cette redingote est si lourde et les manches sont si longues que je ne puis pas me moucher.

Légitimiste aujourd'hui, bonapartiste demain, constitutionnel après-demain, c'est ainsi qu'on pervertit les consciences et qu'on démoralise les masses!

Puis les camarades sont toujours là,—on m'appelle Louis-Philippe. C'est même dangereux par ce temps de régicide.

Les jours de classe moyenne, quand je suis en bourgeois citoyen, je rentre brisé.

NOS BONNES

Nous avons une bonne,—il paraît que mon père gagne de l'argent.

Il donne la répétition en_ tas_; il prend six ou sept élèves qui lui valent chacun vingt-cinq francs et il leur dit pendant une heure des choses qu'ils n'écoutent pas; à la fin du mois, il envoie sa note,—et il se fait avec cette distribution de participes, entre les deux classes, une assez jolie somme par trimestre.

Les répétés ont moins de pensums et flânent pendant ces va-et-vient dans les corridors. C'est pendant ce temps-là que s'écrivent ou se dessinent sur les murs et sur les tableaux des farces contre les professeurs ou les pions,—le nez de celui-ci, les cornes de celui-là, avec des vers de haulte graisse au fusain. On en met de raides, et la femme du censeur est gênée quand elle passe.

Nous la regardons à travers des trous, des fentes: elle est bien jolie, bien fraîche; elle a épousé le censeur parce qu'il avait quelques sous, puis qu'il sera proviseur un jour.—C'est ce que j'ai entendu marmotter à ma mère qui ajoute aussi qu'elle s'habille mal.

«Si c'est ça, la mode de Paris, j'aime encore mieux celle de cheux nous.»

Cela est lancé à la paysanne, d'un ton bon enfant, avec un petit rire qui a sa portée. Moi, je n'aime pas mieux celle de chez nous!

Bien désintéressé dans la question,—puisque j'étonne même les tailleurs du pays et que je ne suis vêtu à aucune mode connue depuis l'antiquité jusqu'à nos jours! mannequin inconscient d'une politique que je ne comprends pas, caméléon sans le vouloir,—je puis apporter mon témoignage, il a son poids.

Eh bien, je préfère l'écharpe rose que la femme du censeur entortille autour de sa taille souple, au châle jaunâtre dont ma mère est maintenant si fière. Je préfère le chapeau de la Parisienne, à petites fleurs tremblotantes, avec deux ou trois marguerites aux yeux d'or, à la coiffure que porte celle qui m'a donné ou fait donner le sein,—je ne me rappelle plus,—où il y a un petit melon et un oiseau qui a un trop gros ventre.

On est donc heureux à la maison.

Ça m'ennuie que l'on ait pris une bonne! car j'étais occupé au moins, quand j'allais chercher de l'eau, quand je montais du bois, lorsque je déplaçais les gros meubles. J'aimais à donner des coups de marteau, des coups d'épaule et des coups de scie. Je me sentais fort et je m'exerçais à porter des armoires sur le dos et des seaux pleins à bras tendus. Je ne dois plus toucher à rien et si je suis pressé, je ne puis même pas décrotter mes souliers.

«Il y a de la boue autour!

—C'est l'affaire de la bonne, cela!

—Avec la grosse brosse seulement?

—Nous avons une bonne, ce n'est pas pour qu'elle reste à bâiller toute la journée.»

Elle n'a pas le temps de bâiller, la pauvre fille! Oh! ma mère a l'oeil!

Ce n'est pourtant pas son enfant, ni sa nièce! Pourquoi donc lui montrer les mêmes égards qu'à moi? Elle fait pour les étrangers ce qu'elle faisait pour Jacques. Elle n'établit pas de différence entre sa domestique et son fils. Ah! je commence à croire qu'elle ne m'a jamais aimé!

La pauvre fille ne peut plus y tenir. On la nourrit bien, cependant. Ma mère lui donne tout ce dont nous n'avons pas voulu.

«Ce n'est pas moi qui épargnerais le manger à une bonne!»

Et elle met sur un rebord d'assiette les nerfs, les peaux, le suif cuit.

«C'est bon pour son tempérament, ces choses-là. Et les boulettes froides, voilà qui fortifie!»

Pauvre Jeanneton! Si elle n'était pas soignée si bien, comme elle dépérirait! Car même avec ce régime, elle se porte mal, elle n'est pas grasse, tant s'en faut!

Je crois m'apercevoir que Jeanneton n'est pas folle de ma mère et queue s'applique à la contrarier.

«Voulez-vous un verre de cidre, Jeanneton?

—Merci, madame.

—Merci oui, ou merci non.

—Non, madame.

—Vous n'aimez pas le cidre?»

Jeanneton balbutie.

«Comme vous voudrez, ma fille!» Et ma mère ajoute d'un air dépité: «Je mets le verre là, vous le prendrez tout à l'heure si vous voulez; vous le laisserez s'éventer, si cela vous amuse.»

Le cidre ne s'éventera pas, il y a bon temps qu'il l'est. Il y a deux jours qu'il traîne dans une bouteille que mon père a repoussée parce qu'elle sentait l'aigre et qu'on a oublié de boucher.—Il est tombé un cafard dedans. Mais ma mère l'a retiré tout à l'heure, avec grand soin, comme elle aurait fait pour elle, et c'est parce qu'elle a senti le cidre qu'elle s'est décidée à l'offrir à Jeanneton.

«Le cidre neuf, le cidre frais a un acide qui est mauvais pour les femmes faibles… Rappelle-toi cela, mon enfant.»

Je me le rappellerai. Si jamais j'ai les poumons faibles, je prendrai du cidre comme celui-là, qui n'a pas d'acide, qui sent l'aigre et le moisi. Faudra-t-il mettre un cafard dedans?

Ma mère m'avait vu regarder ce cafard en réfléchissant.

«C'est signe que le cidre est bon. S'il était mauvais, il n'y serait pas allé. Les insectes ont leur_ jugeote _aussi.»

Ah! les malins!

Encore une observation dont je tiendrai compte. Quand il y a des insectes dans quelque chose, c'est bon. Et moi qui ne voulais pas manger de fromage parce qu'il y avait des vers et qui aimais mieux qu'il n'y eût pas de mouches dans l'huile!

Jeanneton est partie en refusant encore un verre de vin que ma mère lui offrait en signe d'adieu.

«Jacques, m'avait-elle dit, va chercher la bouteille qui était pour faire du vinaigre, tu sais, qui avait des_ fleurs._»

Jeanneton a refusé.

On remplace Jeanneton par Margoton.

Mais la maison est connue maintenant pour les distributions de nerfs, de peaux et de suif cuit. Margoton fait ses conditions en entrant.

«Moi, je n'ai pas les poumons faibles, dit-elle, et elle se donne un coup de poing dans l'estomac, un gros estomac qui danse dans sa robe d'indienne; je n'ai pas les poumons faibles et j'aime la viande; je veux manger chaud.»

Margoton joue gros jeu.

Mais Margoton vient de la part de la femme du proviseur, et l'estomac de Margoton est protégé comme les reins du petit Vingtras. L'autorité veille dans le corsage de la bonne comme dans la culotte de l'enfant. On ne destituerait pas publiquement M. Vingtras parce qu'il flanquerait en passant une roulée à son rejeton, ou parce qu'il étoufferait sa bonne avec des chicots de boulettes ou de gras de mouton; mais il fera bien tout de même de ne pas déplaire au grand chef à propos de son môme et de sa domestique.

Ah! quelle faute on a commise en s'adressant à la femme du proviseur, par genre, pour avoir l'air de demander avis!

On n'ose pas renvoyer la grosse recommandée, malgré les prétentions qu'elle affiche, et elle entre en place.

Ma mère a toujours la main sur le gigot et un pied dans la tombe, à propos de cette bonne.

Elle n'est pas forte et ça la fatigue de couper. Couper une tranche pour son mari, pour son enfant, c'est son devoir d'épouse, c'est son rôle de mère; elle n'y faillira pas!

Mais quand il faut servir Margoton!…

«Vous avez encore faim?

—Oui, madame.

—Comme cela?

—Encore un petit morceau, si vous voulez.»

Ma mère en mourra; je le vois bien, je le vois aux sons douloureux qu'elle étrangle quand elle reprend le couteau, à l'expression de ses yeux quand elle ajoute du jus, et elle est si lasse au dessert, qu'elle est forcée de mettre les cerises dans l'assiette de la bonne, une par une, comme avec un déchirement.

Marguerite en demande toujours.

Mais ma mère renaît à vue d'oeil. Mon Dieu! mon Dieu! soyez béni!

Elle renaît, redevient espiègle, reprend des couleurs. Elle est entrée un jour dans le cabinet de mon père, toute joyeuse.

«Antoine!—et elle lui a parlé à l'oreille.

—Tu es sûre?» a répondu mon père avec stupeur et en dérangeant son bonnet grec.

Elle se contente de hocher la tête en souriant.

«Il ne s'agit plus que de les surprendre…»

Elle enlève le bonnet grec et dépose d'un geste à la fois langoureux et hardi, sur le front d'Antoine, son époux, mon père, un baiser furtif.

On a surpris quelque chose ce matin, je ne sais pas quoi, mais ma mère a mis son châle jaune et son beau chapeau—celui au petit melon et à l'oiseau au gros ventre. Elle va chez la femme du proviseur.

Elle en revient en se frottant les mains et en balançant joyeusement la tête: à en faire tomber l'oiseau et le melon.

Dix minutes après, je vois Margoton qui fait ses paquets et à qui on règle son compte. Elle a laissé de la viande dans son assiette: qu'y a-t-il?

Les larmes lui sortent des yeux comme des gouttes de bouillon.

«Madame, c'était pour le bon motif!

—Pour le bon motif!… dans une cave!…»

Qu'est-ce que c'est que le bon motif? On ne m'en dit rien, mais quelques jours après, ma mère parlant à mon père cause de Margoton.

«Heureusement nous avons eu cette occasion de la renvoyer sans que le proviseur se fâche. Si elle n'avait pas eu ce routier pour amant!»

Je ne comprends pas.

Il est décidé qu'on ne prendra plus de bonnes qu'on nourrira: ça fatigue trop ma mère!

Je vois arriver un matin une grosse fille, rouge, mais rouges avec des taches de rousseur, courte et ronde,—une boule. Des yeux qui sortent de la tête, et de l'estomac qui crève sa robe! Il nous vient beaucoup d'estomac à la maison.

Elle doit venir faire la vaisselle, l'ouvrage sale, et accompagner ma mère au marché pour porter les provisions. Ma mère veut même qu'elle sorte avec moi, pour montrer que nous avons toujours une bonne, qu'il y a une domestique attachée à ma personne. J'obéis, en allant en peu en avant ou en arrière de Pétronille; c'est son nom. Elle a malheureusement la manie de parler et elle s'accroche à moi; on nous voit ensemble.

On nous voit, et il arrive qu'un matin, en entrant au collège, on m'appelle suçon. Sur les murs des classes, je vois le portrait de mon père avec suçon au bas et l'on ne nous nomme plus que les Suçons.

Voici pourquoi:

Pétronille occupe ses heures de loisir à vendre des sucres d'orge dans les rues, et les élèves la connaissent bien. On s'est demandé, en me rencontrant avec elle, quel lien mystérieux nous reliait, et le bruit se répand que nous fabriquons les sucres d'orge la nuit, que mon père a ajouté cette branche d'industrie au professorat.

On dit même qu'ils sont moins bons depuis qu'il est associé à Pétronille.

Comme je m'ennuie!—Je trouve mal qu'on ne me permette pas de rester à la maison et qu'on me force à sortir pour marcher, sans avoir le droit de ramasser des fleurs. On m'en fait ramasser quelquefois, mais c'est comme si je m'appelais Munito,—comme si les fleurs étaient des dominos, que j'ai à aller chercher sur un coup d'oeil; qu'il faut prendre comme ceci, puis placer comme cela. Hé! Munito!

Je me pique dans les orties, je m'enfonce les épines sous la peau, c'est une corvée, un embêtement! J'en arrive à haïr les jardins, à détester les bouquets, à confondre les fleurs nobles et les fleurs comiques, les roses et les gratte-culs.

Je dois faire de très grands pas, c'est plus homme, puis ça use moins les souliers. Je fais de grands pas et j'ai toujours l'air d'aller relever une sentinelle, de rejoindre un guidon, d'être à la revue. Je passe dans la vie avec la raideur d'un soldat et la rapidité d'une ombre chinoise.

Et toujours une petite queue d'étoffe par derrière!

Je voudrais être en cellule, être attaché au pied d'une table, à l'anneau d'un mur; mais ne pas aller me promener avec ma famille, le soir.

J'ai marché ce matin, pieds nus, sur un chose de bouteille. (Ma mère dit que je grandis et que je dois me préparer à aller dans le monde; elle me demande pour cela de châtier mon langage, et elle veut que je dise désormais: chose de bouteille, et quand j'écris je dois remplacer chose par un trait.)

J'ai marché sur un chose de bouteille et je me suis entré du verre dans la plante des pieds. Ah! quel mal cela m'a fait! le médecin a eu peur en voyant la plaie.

«Vous devez souffrir beaucoup, mon enfant?»

Oui, je souffre, mais à ce moment le vent a entrouvert ma fenêtre; j'ai aperçu dans le fond le coin du faubourg, le bout de banlieue, le bord de campagne triste où l'on m'emmène tous les soirs. Je n'irai plus de quelque temps. J'ai le pied coupé. Quelle chance!

Et je regarde avec bonheur ma blessure qui est laide et profonde.

MON ENTRÉE DANS LE MONDE

Ma mère ne se contente pas de me recommander la chasteté pour les mots, elle veut que je joigne l'élégance à la pudeur.

Elle a eu l'idée de me faire donner des leçons de «comme il faut».

Il y a M. Soubasson qui est maître de danse, de chausson et professeur de «maintien».

C'est un ancien soldat, qui boit beaucoup, qui bat sa femme, mais qui nage comme un poisson et a une médaille de sauvetage. Il a retiré de l'eau l'inspecteur d'académie qui allait se noyer. On lui a donné cette_ chaire_ de chausson et de danse au lycée en manière de récompense et de gagne-pain. Il y a adjoint son cours de maintien, qui est très suivi, parce que M. Soubasson a la vue basse, l'oreille dure, aime à téter, et qu'en lui portant aux lèvres un biberon plein de tord-boyaux, on est libre de faire ce qu'on veut dans son cours.

Dieu sait ce qu'on n'y fait pas!

Mais moi, j'ai des leçons particulières en dehors du lycée. M. Soubasson vient à la maison. Il amène son fils, que mon père saupoudre d'un peu de latin, et en échange M. Soubasson me donne des répétitions de maintien.

Ma mère y assiste.

«Glissez le pied, une, deux, trois,—la révérence!—souriez!

—Tu entends, Jacques, souris donc! mais tu ne souris pas!»

Je ne souris pas? Mais je n'en ai pas envie.

Il faut essayer tout de même, et je fais la bouche en chose de poule.

Ma mère, elle, minaude devant la glace, essaye, cherche, travaille et trouve enfin un sourire qu'elle me présente comme une grimace.

«Tiens, comme cela!»

Je dois aussi tenir le petit doigt en l'air, ça me fatigue!

«Attention à l'auriculaire», dit toujours M. Soubasson, qui s'est fait indiquer les noms scientifiques des doigts de la main, et qui trouve que le latin est une bien belle chose, vu que c'est toujours avec ce petit doigt qu'il se fouille l'oreille. Il se la fouille même un peu trop à mon idée.

Ce que ma mère me dit de choses blessantes pendant la leçon de maintien, ce que je la fais souffrir dans ses goûts d'élégance, cette femme, à quel point je suis commun et j'ai l'air d'un paysan, non, ce n'est pas possible de le dire! Je ne puis pas arriver à glisser mon pied ni même à tenir mon petit doigt en l'air!

«Je te croyais fort», dit ma mère, qui sait que je pose un peu pour le moignon et qui veut me blesser dans mon orgueil.

Je ne suis pas fort, il paraît, puisque au bout de dix minutes, l'auriculaire retombe énervé, demandant grâce, crispé comme une queue de rat empoisonné! Rien que d'y penser, il se tord encore aujourd'hui et j'en ai la chair de poule.

Au bout de deux mois, c'est à peine si je suis en état de faire une révérence à trois glissades; en tout cas, je suis incapable de parler en même temps. Si je parlais, il me semble que je dirais: j'avons, jarnigué, moussu le maire, parce que je salue comme les villageois dans les pièces. Il me prend des envies, quand je répète avec ma mère, de l'appeler «Nanette» et de lui crier que je m'appelle «Jobin», ce qui est faux, on le sait, et ce qui est mal, je le sens bien!

Il faut pourtant que tout ce temps-là n'ait pas été perdu, que je mette en pratique, tôt ou tard, mes leçons d'élégance et que je fasse plus ou moins honneur à M. Soubasson, à ma mère.

«Jacques, nous irons samedi voir la femme du proviseur. Prépare ton maintien.»

J'en serre l'auriculaire avec frénésie, je fais et refais des révérences, j'en sue le jour, j'en rêve la nuit!

Le samedi arrive, nous allons chez le proviseur en cérémonie.

«Pan, pan!

—Entrez!»

Ma mère passe la première, je ne vois pas comment elle s'en tire, j'ai un brouillard devant les yeux.

C'est mon tour!

Mais il me faut de la place, je fais machinalement signe qu'on s'écarte. La compagnie stupéfaite se retire comme devant un faiseur de tours. On se demande ce que c'est; vais-je tirer une baguette, suis-je un sorcier? Vais-je faire le saut de carpe? On attend. J'entre dans le cercle et je commence:

Une—je glisse.

Deux—je recule.

Trois—je reviens, et je fends le tapis comme avec un couteau.

C'est un clou de mon soulier.

Ma mère était derrière modestement et n'a rien vu. Elle me souffle:

«Le sourire, maintenant!»

Je souris.

«Et il rit, encore!» murmure indignée la femme du proviseur.

Oui, et je continue à éventrer le tapis.

«C'est trop fort!»

On se rapproche, on m'enveloppe, je suis fait prisonnier.

Ma mère demande grâce.

Moi, j'ai perdu la tête et je crie: «Nanette! Nanette!»

«Mon avancement est fichu pour cinq ans», dit mon père le soir en se couchant.

On renvoie M. Soubasson le lendemain, comme un malotru, et nous en faisons tous trois une maladie. Je retourne aux mauvaises manières; je n'en suis pas fâché pour mon petit doigt qui se détend, reprend sa forme accoutumée. Je préfère avoir de mauvaises manières et n'avoir pas l'auriculaire comme une queue de rat empoisonné.

J'ai une _veine _dans mon malheur.

Ma blessure au pied était mal guérie. Elle se rouvre de temps en temps et je mens un peu d'ailleurs pour avoir le droit de ne pas sortir, sous prétexte que je ne puis marcher. Je la gratte même et je la gratterais encore davantage, mais ça me chatouille.

Ce_ chose_ de bouteille (je vous obéirai, ma mère) m'a rendu un fier service. Je reste à la maison et je ne rôde plus dans les chemins vides, bordés d'arbres, auxquels je ne puis pas grimper, ourlés d'herbe sur laquelle je ne puis pas me rouler, et dans la poussière desquels je traîne, comme un insecte estropié dans la boue.

Je reste devant une table où il y a des livres que j'ai l'air de lire, tandis que je fais des rêves qu'on ne devine point.

Mon père travaille de l'autre côté et ne me gêne pas, excepté quand il se mouche avec trop de fracas. Il a bien, bien soin de son nez.

Je n'ai pas besoin de bûcher beaucoup pour le collège, je suis souvent le premier et je n'ai qu'à faire claquer les feuilles du dictionnaire pour que mon père croie que je cherche des mots, tandis que je cours après des souvenirs de Farreyrolles, du Puy, de Saint-Étienne…

Je trouve une drôle de joie à regarder dans ce passé.

On nous donne quelquefois un paysage à traiter en narration. J'y mets mes souvenirs.

«Vous avez fait de mauvais devoirs cette semaine», me dit le professeur, qui n'y retrouve ni du Virgile ni de l'Horace, si ce sont des vers; ni des guenilles de Cicéron, si c'est du latin; ni du Thomas ni du Marmontel, si c'est du français.

Mais je vais arriver à être le dernier un de ces matins!

Je me sens grandir, j'oublie les anciens. Je songe plus à ce que je deviendrai qu'à ce qu'est devenu tel empereur romain. Ma_ facilité_, mon imagination s'évanouissent, se meurent, sont mortes!!! (Bossuet, Oraisons funèbres.)

Un M. David, qui est président de l'Académie poétique de Nantes, donne de grandes soirées. Il invite les professeurs et leurs femmes à venir danser chez lui.

C'est dans un grand salon nu, où il y a le buste de Socrate sur la cheminée. Une jeune dame le regarde et dit:

«C'est donc si vilain que ça, un philosophe?»

Ma mère vient avec mon père, naturellement, et même on m'a amené au commencement.

Notre arrivée est annoncée avec plaisir et est accueillie avec faveur.

Mon père est, comme toujours, sec, maigre, le nez en corne, le front comme un toit sur des yeux gris: on dirait deux prunelles de chat sous une gouttière. Il a l'air peu commode.

Ma mère!… hum!… ma mère!… Elle a une robe raisin avec une ceinture jaune; aux poignets, des noeuds jaunes aussi, un peu bouffants, comme des noeuds de paille à la queue troussée d'un cheval. Rien que ça comme toilette. Être simple, c'est sa devise.

Une fois seulement, elle a ajouté l'oiseau de son chapeau—en broche, le bec en bas, le chose en l'air. Une fantaisie, un essai, comme la Metternich mit une couleuvre en bracelet.

«Qu'est-ce que cet oiseau fait là?» demande-t-on.

Il y en avait qui auraient préféré le bec en l'air, le _chose _en bas.

Ma mère faisait la mignonne, agaçant le bec de la bête comme s'il était vivant.

«Ti… ti… le joli petit oiseau, c'est mon toiseau!»

Mon père a obtenu qu'elle laissât l'oiseau sur le chapeau,—le joli toiseau!

Mais pour les noeuds, comme il avait voulu y toucher une fois:

«Antoine, avait répondu ma mère, suis-je une honnête femme? Oui ou non! Tu hésites, tu ne dis rien! Ton silence devient une injure!…

—Ma chère amie!

—Tu me crois honnête, n'est-ce pas?… Jamais tu n'as pu soupçonner que Jacques, notre enfant, provenait d'une source impure, était un fruit gâté, avec un ver dedans?…

«Avec un ver dedans? reprend-elle. Eh bien, aie confiance. Ta femme a un soupçon de coquetterie, peut-être,—nous sommes filles d'Ève, que veux-tu? Mais aie confiance, Antoine. Si j'allais trop loin,—je suis ignorante, moi!—tu aurais le droit de me faire des reproches. Mais, non!… Et ne prends pas pour les hommages d'une flamme coupable les politesses qu'on fait à un brin de toilette et de bon goût.»

Elle tape sur sa jupe et taquine un des noeuds jaunes, puis donne un petit coup sec sur la main de mon père:

«Vilain jaloux!»

On danse.

«Vous ne dansez pas, Mme Vingtras?

—Nous sommes trop vieux, dit mon père avec un sourire et en saluant.

—Trop vieux! C'est pour moi que tu as dit cela?» fait ma mère.

La scène se passe dans un coin où elle a acculé Antoine, derrière un rideau.

«Ce ne peut être que pour moi, puisque ce monsieur est plus jeune que sa femme. Antoine, écoute-moi…

—Parle moins haut.

—Je parlerai sur le ton qu'il me plaît.»

Elle élève encore plus la voix.

«Oh! tu ne me feras pas taire! Non. Si tu veux m'insulter, je n'ai pas envie de l'être, entends-tu. Trop vieux! (Elle le toise des pieds à la tête.) Trop _vieux! _parce que je n'ai pas l'âge de la Brignoline, n'est-ce pas?»

Je suis sur des épines et je fais un peu de bruit avec mes pieds, un peu de bruit avec ma bouche. Pour couvrir leurs voix, j'imite dans mon coin des instruments à vent,—au risque d'être calomnié!

Enfin, on s'apaise derrière le rideau.

Je ne m'amuse pas aux soirées du proviseur; on me trouve trop triste.—Je suis habillé à neuf. Seulement on a choisi une drôle d'étoffe; j'ai l'air d'être dans un bas de laine; c'est terne, _à côtes, _mais si terne!

Comme ça déteint, je fais des taches aux habits des autres.

On s'écarte de moi. Ma mère elle-même ne me parle que de loin, comme à un étranger presque!—Oh! mon Dieu!

«Je dan-se-rai», a-t-elle dit; et elle danse.

Elle embrouille le quadrille, marche sur quelques pieds, mais, bah! elle sauve tout par de petites plaisanteries et des petits airs;—une véritable écolière, je vous dis!

Au galop final une idée lui vient, celle de faire partager à son enfant les joies de Terpsichore, et s'éloignant du galop une seconde, elle me saisit et m'attire dans le tourbillon. Le galop est fini que je saute encore et elle a l'air d'un Savoyard qui fait danser une marionnette.—Ça me fait si mal sous les bras!

Depuis quelque temps elle est rêveuse.

«Ta mère a quelque idée en tête», fait mon père du ton d'un homme qui prévoit un malheur.

Elle s'enferme toute seule et on entend des bruits, des petits cris, des tressaillements de plancher; on l'a surprise à travers la porte qui faisait des grâces devant un miroir, en s'appuyant le front.

Soirée chez M. David. La femme du professeur d'histoire, qui est d'origine espagnole, esquisse un fandango assez leste, eh! eh! quoique revu et corrigé comme les morceaux choisis par l'archevêque de Tours.

La femme du professeur d'allemand, une Alsacienne, chante un _titi la itou, la itou la la, _en valsant une valse du pays.

C'est fini. Elle se repose sur la banquette et le cercle où l'on vient de danser est vide.

On entend un petit cri.

Eh! youp! eh! youp!

Mon père, qui est en face de moi, a l'air frappé d'un coup de sang et je vais voler dans ses bras.

Eh! youp! eh! youp! la Catarina! eh! youp!

En même temps une apparition traverse le salon et tourne sur le parquet.

L'apparition chante:

Ché la bourra, la la! Oui, la bourra, fouchtra!

Et la voix devenant énergique, presque biblique, dit tout d'un coup:

«Anyn, mon homme!»

Cet homme, c'est Antoine qui au premier _youp! youp! _avait pressenti le danger,—c'est mon père qui est entraîné comme je le fus le jour des marionnettes.

«Anyn, mon homme, Anyn!»

Et ma mère le plante devant elle, en le gourmandant de sa mollèche—à la chtupéfacchion de l'assistance, qui n'a pas été prévenue.

«Eh! chante! chante donque!»

J'ai peur qu'on chonge à moi aussi, et je disparais dans les cabinets. Toute la soirée, je répondis:

«Il y a quelqu'un!…»

La nuit me trouva harassé, vide!

Je sortis enfin quand la dernière lampe fut éteinte, et je revins au logis, où l'on ne pensait pas à moi.

Ma mère seule avec mon père murmurait à son oreille:

«Eh bien! Est-ce que la bourrée ne vaut pas le fandango?»

Et elle ajouta d'une voix un peu tremblante:

«Dis-moi cha!»

C'était la mutinerie dans la fierté, l'espièglerie dans le bonheur!

Tout se gâte.

Mon père—Antoine—n'a plus voulu aller dans le monde avec ma mère.

La soirée de la bourrée lui a complètement tourné la tête, elle s'est grisée avec son succès; restant dans la veine trouvée, s'entêtant à suivre ce filon, elle parle_ charabia_ tout le temps, elle appelle les gens_ mouchu_ et_ monchieu._

Mon père à la fin lui interdit formellement l'auvergnat.

Elle répond avec amertume:

«Ah! c'est bien la peine d'avoir reçu de l'éducation pour être jaloux d'une femme qui n'a pour elle que son _esprit naturel! Mon pauvre ami, avec ta latinasserie et ta grécaillerie, tu en es réduit à défendre à ta femme, qui est de la campagne, de t'éclipser!»_

Les querelles s'enveniment.

«Tu sais, Antoine, je t'ai fait assez de sacrifices, n'en demande pas trop! Tu as voulu que je ne dise plus estatue, je l'ai fait. Tu as voulu que je ne dise plus ormoire, je ne l'ai plus dit, mais ne me pousse pas à bout, vois-tu, ou je recommence.»

Elle continue:

«Et d'abord ma mère disait estatue… elle était aussi respectable que la tienne, sache-le bien!»

Mon père se trouve menacé de tous côtés, entre estatue et mouchu.

Il met les pieds dans le plat et défend l'un et l'autre.

Ma mère se venge en l'injuriant; elle cherche des mots qui le blessent: _es_cargot—_es_pectacle! _es_tomac—_es_quelette! Ces diphtongues entrent profondément dans le coeur de mon père. Le samedi suivant, il s'habille sans mot dire et va en soirée sans elle.

Le samedi d'après, même jeu, mais à minuit ma mère vient me réveiller.

«Lève-toi, tu vas aller attendre ton père à la porte de chez M. David, et quand il sortira tu crieras: _La la, fouchtra! _J'arriverai, tu nous laisseras.»

J'ai crié:_ La la, fouchtra! _J'ai eu tort.

Elle lui fait une scène devant tout le monde, tout haut, disant qu'il laisse mourir sa famille de faim pour courir les bals.

«Il a un bien gros derrière pour un enfant qui meurt de faim, dit quelqu'un.

—Oui, répète ma mère, il nous laisse mourir de faim.»

Nous avons mangé une grosse soupe à dîner, puis des andouilles: pour finir, il y a eu du lapin. Moi, je ne meurs pas de faim; elle a beaucoup mangé aussi.

Ma mère crie toujours.

«Mon enfant n'a pas une chemise à se mettre sur le dos, voyez comme il est mis!»

Je ne suis pas en noir aujourd'hui, je suis en habit gris, pantalon gris; je ressemble à un infirmier.

Le monde s'amasse, mon père veut glisser sous une voiture, s'égare entre les jambes des chevaux. Il faut le tirer de là-dessous.

Il reparaît enfin; son chapeau de soirée est écrasé et a l'air d'un accordéon. Ma mère lui prend le bras comme ferait un sergent de ville.

«Viens, mon enfant, ajoute-t-elle, en me parlant avec des larmes. Viens, dis-lui que tu es son fils!»

Il le sait bien; est-ce qu'il ne m'a pas reconnu? Est-ce que je suis changé depuis sept heures?

Tout le long du chemin, je tâche de trouver à la porte des modistes ou des tailleurs une glace, pour voir quelle figure j'ai depuis que je meurs de faim.

TU, VOUS

La maison est redevenue morne presque autant que jadis, du temps de Mme Brignolin, quand c'était si triste. Mon père ne va plus en soirée, il va je ne sais où.

Ma mère, un soir, m'a ordonné de le suivre en me cachant. Mais mon père est arrivé au même moment.

Je me tenais devant elle, tout craintif, tout honteux, me disant tout bas: Est-ce que c'est bien d'espionner son père?

«Voulez-vous donc faire un policier de votre fils? a-t-il dit. J'ai entendu ce que vous lui recommandiez.»

Ce vous la fit pâlir. Jamais elle ne m'en reparla depuis.

Elle essaye de rattraper par quelque bout le terrain qu'elle perd, on le sent à l'accent, on le voit au geste.

«C'est que, dit-elle, ce n'est pas gai d'être éveillé tous les soirs quand_ tu_ rentres…

—Je ne vous réveillerai plus», répond mon père.

Le soir de ce jour-là, mon père alla chercher un matelas et un pliant dans le grenier.

On n'entendit plus de bruit dans la maison. Nous vivions chacun dans notre coin, et l'on se parlait à peine.

Les femmes de ménage au bout de huit jours partaient, disant qu'on jaunissait dans cette baraque.

«Comme c'est triste là-dedans!» C'était le proverbe du quartier.

Il y a longtemps que cela dure. Ma mère m'oblige à lui tenir compagnie le soir, et je lui lis des choses saintes, dans sa chambre, à la lueur d'une mauvaise chandelle, près d'un feu sans flamme.

Il n'est question que d'enfer et de douleur.—C'est toujours des désolations dans ces livres d'église.

Une scène!

Mon père, en retournant une vieille malle, a découvert quelque chose de lourd, de sonnant. C'est un bas plein jusqu'à la cheville de pièces de cent sous.

Il est en train de s'étonner, quand ma mère entre comme une furie et se jette sur le bas pour le lui arracher.

«C'est à moi, cet argent-là. Je l'ai économisé sur ma toilette.»

Mon père ne lâche pas, ma mère crie:

«Jacques, aide-moi!»

Moi, je ne sais que crier et dire en allant de l'un à l'autre:

«Papa! Maman!»

Mon père reste maître du sac et l'enferme dans son armoire.

Ils se sont raccommodés!

Ma mère est tout simplement allée trouver mon père et lui a dit:

«Je ne puis plus vivre comme cela, j'aime mieux partir,— retourner chez ma soeur, emmener mon enfant.»

Mais elle ne veut pas s'en aller, et elle finit par le dire tout haut, par l'avouer à Antoine, à qui elle confesse qu'elle a eu tort—et lui demande d'oublier.

Il en a assez lui aussi, sans doute, et il ne se défend que pour la forme, il se fait un peu tirer l'oreille; il est flatté qu'on lui demande grâce; c'est le fond de sa nature, qu'on s'agenouille devant lui; et maintenant qu'il est sûr d'être le maître, qu'elle a lâché pied, il préfère s'évader de la gêne où le mettait tant de tristesse et de silence.

«Faut-il reporter le pliant et le matelas au grenier, dis, papa?»

J'ai regret de ce que j'ai dit, je les vois embarrassés.

«Jacques, répond mon père, tu peux aller jouer avec le petit du premier.»

19 Louisette

M. Bergougnard a été le camarade de classe de mon père.

C'est un homme osseux, blême, toujours vêtu sévèrement.

Il était le premier en dissertation, mon père n'était que le second, mais mon père redevenait le preu en vers latins. Ils ont gardé l'un pour l'autre une admiration profonde, comme deux hommes d'État, qui se sont combattus, mais ont pu s'apprécier.

Ils ont tous les deux la conviction qu'ils sont nés pour les grandes choses, mais que les nécessités de la vie les ont tenus éloignés du champ de bataille.

Ils se sont partagé le domaine.

«Toi, tu es l'Imagination, dit Bergougnard, une imagination brûlante…»

Mon père se rengorge et se donne un mal du diable pour se mettre un éclair dans les yeux; il jette un regard un peu trouble dans l'espace—et se dépeigne en cachette.

«Tu es l'Imagination folle…»

Mon père joue l'égarement et fait des grimaces terribles.

«Moi, reprend Bergougnard, je suis la Raison froide, glacée, implacable.» Et il met sa canne toute droite entre ses jambes.

Il ajuste en même temps, sur un nez jaunâtre, piqué de noir comme un dé, il ajuste une paire de lunettes blanches qui ressemblent à des lentilles solaires, et m'effraient pour mon habit un peu sec.

On croit qu'elles vont faire des trous. Je me demande même quelquefois si elles ne lui ont pas cuit les yeux, qui ont l'air d'une grosse tache noire, là-dessous.

«Je suis la Raison froide, glacée, implacable…»

Il y tient. Il dit cela presque en grinçant des dents, comme s'il écrasait un dilemme et en mâchait les cornes.

Il a été dans l'Université aussi, ça se voit bien; mais il en est sorti pour épouser une veuve,—qui crut se marier à un grand homme et lui apporta des petites rentes, avec lesquelles il put travailler à son grand livre De la Raison chez les Grecs.

Il y travaille depuis trois ans; toujours en ayant l'air de grincer des dents; il tord les arguments comme du linge, il veut raisonner serré, lui, il ne veut pas d'une logique lâche,—ce qui le constipe, il paraît, et lui donne de grands maux de tête.

«Le cerveau, vois-tu, dit-il à mon père, en se tapant le front avec l'index…

—Pas le cerveau», dit le médecin, qui croit à une affection du gros intestin; si bien qu'il ne sait pas au juste si M. Bergougnard est philosophe parce qu'il est constipé, ou s'il est constipé parce qu'il est philosophe.

On en parle; il s'élève quelques petites discussions très aigres à ce propos dans les cafés. Le cerveau a ses partisans.

Ma mère s'était d'abord prononcée avec violence.

Mon père, un certain jour, avait eu l'idée de prendre M. Bergougnard comme orateur et de le dépêcher à elle, solennel, les dents menaçantes, venant, avec l'arme de la raison, essayer de la convaincre qu'elle s'écartait quelquefois, vis-à-vis de son mari, des lois du respect tel que les anciens et les modernes l'ont compris, en lui faisant des scènes dont on n'avait pas l'équivalent dans les grands classiques.

«Je viens vous poser un dilemme.

—Vous feriez mieux de vous mettre des sinapismes quelque part.»

Il était parti, et il ne serait jamais revenu si ma mère n'avait surmonté ses répugnances à cause de moi.

Elle mit sa réponse un peu verte sur le compte d'une gaieté de paysanne qui aime à rire un brin, et elle qui ne faisait jamais d'excuses, en avait fait pour que M. Bergougnard revînt—dans mon intérêt—par amour pour son fils.

C'est pour son Jacques qu'elle s'abaissait jusqu'à l'excuse, et faisait encore asseoir près d'elle,—autant que s'asseoir se pouvait,—cette statue vivante de la constipation.

Pour moi, oui!—parce que M. Bergougnard m'apprenait, me montrait dans les textes, me prouvait, livre en main, que les philosophes de la vieille Grèce et de Rome battaient leurs fils à tour de bras; il rossait les siens au nom de Sparte et de Rome,— Sparte les jours de gifles, et Rome les jours de fessées.

Ma mère, malgré son antipathie, par amour pour son Jacques, s'était rejetée dans les bras horriblement secs de M. Bergougnard, qui avait les entrailles embarrassées, comme homme, mais qui n'en avait pas comme philosophe, et qui mouillait des chemises à graver les principes de la philosophie sur le _chose _de ses enfants,— comme on cloue une enseigne, comme on plante un drapeau.

Ma mère avait deviné que je n'avais pas la foi cutanée.

«Demande à M. Bergougnard! vois M. Bergougnard, regarde les côtes du petit Bergougnard!»

En effet, après avoir mis quatre ou cinq fois le nez dans le ménage de M. Bergougnard, je trouvais ma situation délicieuse à côté de celles dans lesquelles les petits Bergougnard étaient placés journellement: tantôt la tête entre les jambes de leur père, qui, du même coup, les étranglait un peu et les fouettait commodément; tantôt de face, enlevés par les cheveux et époussetés à coups de canne, mais à fond,—jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de cheveux ou de poussière.

On entendait quelquefois des cris terribles sortir de là-dedans.

Des hommes du pays montraient la villa Bergougnard à des illustrations:

«C'est là que demeure le philosophe, disaient-ils en étendant les bras vers la villa,—c'est là que M. Bergougnard écrit: De la Raison chez les Grecs… C'est la maison du sage.»

Tout d'un coup ses fils apparaissaient à la fenêtre en se tordant comme des singes et en rugissant comme des chacals.

Oui, les coups qu'on me donne sont des caresses à côté de ceux que M. Bergougnard distribue à sa famille.

M. Bergougnard ne se contente pas de battre son fils pour son bien,—le bien de Bonaventure ou de Barnabé,—et pour son plaisir à lui Bergougnard.

Il n'est pas égoïste et personnel,—il est dévoué à une cause, c'est à l'humanité qu'il s'adresse, en relevant d'une main la chemise de Bonaventure, en faisant signe de l'autre aux savants qu'il va exercer son système.

Il donne une fessée comme il tire un coup de canon, et il est content quand Bonaventure pousse des cris à faire peur à une locomotive.

Il aurait apporté aux rostres le derrière saignant de son fils; en Turquie, il l'eût planté comme une tête au bout d'une pique, et enfoncé à la grille devant le palais.

Je ne suis qu'un isolé, un déclassé, un inutile,—je ne sers à rien,—on me bat, je ne sais pas pourquoi, tandis que Bonaventure est un exemple et entre à reculons, mais profondément dans la philosophie.

Je ne plains pas Bonaventure.

Bonaventure est très laid, très bête, très méchant. Il bat les petits comme son père le bat, il les fait pleurer et il rit. Il a coupé une fois la queue d'un chat avec un rasoir et on la voyait dégoutter comme un bâton de cire à la bougie; il faisait mine de cacheter les lettres avec les gouttes de sang.

Une autre fois, il a plumé un oiseau vivant.

Son père était bien content.

«Bonaventure aime à se rendre compte, Bonaventure aime la science…»

Depuis qu'il a coupé la queue du chat, depuis qu'il a plumé l'oiseau, je le déteste. Je le laisserais écraser à coups de pierre comme un crapaud. Est-ce que je suis cruel aussi?

L'autre jour il tordait le poignet d'un mioche; je l'ai bourré de coups de pied et tapé le nez contre le mur.

Mais sa petite soeur!—ô mon Dieu!

Elle était restée chez une tante, au pays. La tante est morte, on a renvoyé l'enfant. Pauvre innocente, chère malheureuse!

Mon coeur a reçu bien des blessures, j'ai versé bien des larmes! J'ai cru que j'allais mourir de tristesse plus d'une fois, mais jamais je n'ai eu devant l'amour, la défaite, la mort, des affres de douleur, comme au temps où l'on tua Louisette devant moi.

Cette enfant, qu'avait-elle donc fait? On avait raison de me battre, moi, parce que, quand on me battait, je ne pleurais pas,— je riais quelquefois même parce que je trouvais ma mère si drôle quand elle était bien en colère,—j'avais des os durs, du _moignon, _j'étais un homme.

Je ne criais pas, pourvu qu'on ne me cassât pas les membres,— parce que j'aurais besoin de gagner ma vie.

«Papa, je suis un pauvre, ne m'estropie pas!»

Mais la mignonne qu'on battait, et qui demandait pardon, en joignant ses menottes, en tombant à genoux, se roulant de terreur devant son père qui la frappait encore… toujours!…

«Mal, mal! Papa, papa!»

Elle criait comme j'avais entendu une folle de quatre-vingts ans crier en s'arrachant les cheveux, un jour qu'elle croyait voir quelqu'un dans le ciel qui voulait la tuer!

Le cri de cette folle m'était resté dans l'oreille, la voix de Louisette, folle de peur aussi, ressemblait à cela!

«Pardon, pardon!»

J'entendais encore un coup; à la fin je n'entendais plus rien, qu'un bruit étouffé, un râle.

Une fois je crus que sa gorge s'était cassée, que sa pauvre petite poitrine s'était crevée, et j'entrai dans la maison.

Elle était à terre, son visage tout blanc, le sanglot ne pouvant plus sortir, dans une convulsion de terreur, devant son père froid, blême, et qui ne s'était arrêté que parce qu'il avait peur, cette fois, de l'achever.

On la tua tout de même. Elle mourut de douleur à dix ans………………..

De douleur!… comme une personne que le chagrin tue.

Et aussi du mal que font les coups!

On lui faisait si mal! et elle demandait grâce en vain.

Dès que son père approchait d'elle, son brin de raison tremblait dans sa tête d'ange………………..

Et on ne l'a pas guillotiné, ce père-là! on ne lui a pas appliqué la peine du talion à cet assassin de son enfant, on n'a pas supplicié ce lâche, on ne l'a pas enterré vivant à côté de la morte!

«Veux-tu bien ne pas pleurer», lui disait-il, parce qu'il avait peur que les voisins entendissent, et il la cognait pour qu'elle se tût: ce qui doublait sa terreur et la faisait pleurer davantage.

Elle était gentille, toute gaie, toute contente, si rose, quand elle arriva.

Au bout de quelque temps, elle n'avait plus de couleurs déjà, et elle avait des frissons comme un chien qu'on bat, quand elle entendait rentrer son père.

Je l'avais embrassée en caressant ses joues rondes et tièdes! aux Messageries, où nous avions accompagné M. Bergougnard, pour la recevoir comme un bouquet.

Dans les derniers temps (ah! ce ne fut pas long, heureusement pour elle!) elle était blanche comme la cire; je vis bien qu'elle savait que toute petite encore elle allait mourir,—son sourire avait l'air d'une grimace.—Elle paraissait si vieille, Louisette, quand elle mourut à dix ans,—de douleur, vous dis-je!

Ma mère vit mon chagrin le jour de l'enterrement.

«Tu ne pleurerais pas tant, si c'était moi qui étais morte?»

Ils m'ont déjà dit ça quand le chien est crevé.

«Tu ne pleurerais pas tant.»

Je ne dis rien.

«Jacques! quand ta mère te parle, elle entend que tu lui répondes…—Veux-tu répondre?»

Je n'écoute seulement pas ce qu'ils disent, je songe à l'enfant morte, qu'ils ont vu martyriser comme moi, et qu'ils ont laissé battre, au lieu d'empêcher M. Bergougnard de lui faire mal; ils lui disaient à elle qu'elle ne devait pas être méchante, faire de la peine à son papa!

Louisette, méchante! cette miette d'enfant, avec cette voix tendre et ce regard mouillé!

Voilà que mes yeux s'emplissent d'eau, et j'embrasse je ne sais quoi, un bout de fichu, je crois, que j'ai pris au cou de la pauvre assassinée.

«Veux-tu lâcher cette saleté!»

………………………………

Ma mère se précipite sur moi. Je serre le fichu contre ma poitrine; elle se cramponne à mes poignets avec rage.

«Veux-tu le donner!

—C'était à Louisette…

—Tu ne veux pas?—Antoine, vas-tu me laisser traiter ainsi par ton fils?»

Mon père m'ordonne de lâcher le fichu.

«Non, je ne le donnerai pas!

—Jacques!» crie mon père furieux.

Je ne bouge pas.

«Jacques!»

Et il me tord les bras. Ils me volent ce bout de soie que j'avais de Louisette.

«Il y a encore une saleté dans un coin que je vais faire disparaître aussi», dit ma mère.

C'est le bouquet que me donna ma cousine.

Elle l'a trouvé au fond d'un tiroir, en fouillant un jour.

Elle va le chercher, l'arrache et le tue. Oui, il me sembla qu'on tuait quelque chose en déchirant ce bouquet fané…

J'allai m'enfermer dans un cabinet noir pour les maudire tout bas; je pensais à Bergougnard et à ma mère, à Louisette et à la cousine…

Assassins! assassins!

Cela sortait de ma poitrine comme un sanglot, et je le répétai longtemps dans un frisson nerveux…

Je me réveillai, la nuit, croyant que Louisette était là, assise avec son drap de morte, sur mon lit. Il y avait son bras grêle qui sortait, avec des marques de coups!…

20 Mes humanités

Comme mon professeur de cette année est serin!

Il sort de l'École normale, il est jeune, un peu chauve, porte des pantalons à sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit _arakné _pour araignée, et quand je me baisse pour rentrer mes lacets dans mes souliers, il me crie: «Ne portez pas vos extrémités digitales à vos cothurnes.» De beaux cothurnes, vrai, avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.

Je vais toujours rôder dans une écurie, qui est près de chez nous, et où je connais des palefreniers, avant d'entrer en classe, et je n'ai pas seulement du crottin aux pieds, j'en dois avoir aussi dans mes livres.

Il dit cothurnes et _arakné _avec un bout de sourire, pour qu'on ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se voit, il aime ces allusions antiques, je le sais (imité de Bossuet).

Il m'aime, parce que je trousse bien le vers latin.

«Quelle imagination il a, et quelle facilité! Minerve est sa marraine!

—Tante Agnès, dit ma mère.

—Tantagnès, Tantagnétos, Tantagnététon.

—Vous dites, fait Mme Vingtras, qui semble effrayée par une de ces consonances, et a rougi du génitif pluriel!

—Quelle imagination!» répète le professeur pour se sauver.

Et je laisse dire que je suis intelligent, que j'ai des moyens.

JE N'EN AI PAS!

On nous a donné l'autre jour comme sujet—«Thémistocle haranguant les Grecs». Je n'ai rien trouvé, rien, rien!

«J'espère que voilà un beau sujet, hé!» a dit le professeur en se passant la langue sur les lèvres,—une langue jaune, des lèvres crottées.

C'est un beau sujet certainement, et, bien sûr, dans les petits collèges, on n'en donne pas de comme ça; il n'y a que dans les collèges royaux, et quand on a des élèves comme moi.

Qu'est-ce que je vais donc bien dire?

«Mettez-vous à la place de Thémistocle.»

Ils me disent toujours qu'il faut se mettre à la place de celui-ci, de celui-là,—avec le nez coupé comme Zopyre? avec le poignet rôti comme Scévola?

C'est toujours des généraux, des rois, des reines!

Mais j'ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu'il faut faire dire à Annibal, à Caracalla, ni à Torquatus, non plus!

Non, je ne le sais pas!

Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du Gradus, et je ne fais que copier ce que je trouve dans l'Alexandre.

Mon père l'ignore, je n'ai pas osé l'avouer.

Mais lui, lui-même! (Oh! je vends un secret de famille!) j'ai vu que ses exercices à lui, pour l'agrégation, étaient faits aussi de pièces et de morceaux.—Sommes-nous une famille de crétins?…

Quelquefois il compose un discours où il faut faire parler une femme.—Les plaintes d'Agrippine, Aspasie à Socrate, Julie à Ovide.

Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec horreur;—il est Agrippinus, Aspasios, il n'est pas Aspasie, il n'est pas Agrippine,—il se tord les poils et les mord, désespéré!

Je sens toute l'infériorité de ma nature, et j'en souffre beaucoup.

Je souffre de me voir accablé d'éloges que je ne mérite pas, on me prend pour un fort, je ne suis qu'un simple filou. Je vole à droite, à gauche, je ramasse des rejets au coin des livres. Je suis même malhonnête quelquefois. J'ai besoin d'une épithète; peu m'importe de sacrifier la vérité! Je prends dans le dictionnaire le mot qui fait l'affaire, quand même il dirait le contraire de ce que je voulais dire. Je perds la notion juste! Il me faut mon spondée ou mon dactyle, tant pis!—la qualité n'est rien, c'est la quantité qui est tout.

Il faut toujours être près du Janicule avec eux.

Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.

Je ne puis pas!

Ce n'est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je sors de la classe. Je n'ai pas été en Grèce non plus! Ce ne sont pas les lauriers de Miltiade qui me gênent, c'est l'oignon qui me fait du mal. Je me vante, dans mes narrations, de blessures que j'ai reçues par devant, _adverso pectore; _j'en ai bien reçu quelques-unes par derrière.

«Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme ça…»

Je ne sais pas comment on vivait, moi! Je fais la vaisselle, je reçois des coups, j'ai des bretelles, je m'ennuie pas mal; mais je ne connais pas d'autre consul que mon père, qui a une grosse cravate, des bottes ressemelées, et en fait de vieille femme (anus), la mère Gratteloux qui fait le ménage des gens du second.

Et l'on continue à dire que j'ai de la facilité.

C'est trop d'hypocrisie. Oh! le remords m'étouffe!…

Il y a M. Jaluzot, le professeur d'histoire, que tout le monde aime au collège. On dit qu'il est riche de chez lui, et qu'il a son franc parler. C'est un bon garçon.

Je me jette à ses pieds et je lui dis tout.

«M'sieu Jaluzot!

—Quoi donc, mon enfant?

—M'sieu Jaluzot!»

Je baigne ses mains de mes larmes.

«J'ai, m'sieu, que je suis un filou!»

Il croit que j'ai volé une bourse et commence à rentrer sa chaîne.

Enfin, j'avoue mes vols dans Alexandre, et tout ce que j'ai réavalé de rejets, je dis où je prends le derrière de mes vers latins.

«Relevez-vous, mon enfant! Avoir ramassé ces épluchures et fait vos compositions avec? Vous n'êtes au collège que pour cela, pour mâcher et remâcher ce qui a été mâché par les autres.

—Je ne me mets jamais à la place de Thémistocle!»

C'est l'aveu qui me coûte le plus.

M. Jaluzot me répond par un éclat de rire, comme s'il se moquait de Thémistocle. On voit bien qu'il a de la fortune.

Pour la narration française, je réussis aussi par le retapage et le ressemelage, par le mensonge et le vol.

Je dis dans ces narrations qu'il n'y a rien comme la patrie et la liberté pour élever l'âme.

Je ne sais pas ce que c'est que la liberté, moi, ni ce que c'est que la patrie. J'ai été toujours fouetté, giflé,—voilà pour la liberté;—pour la patrie, je ne connais que notre appartement où je m'embête, et les champs où je me plais, mais où je ne vais pas.

Je me moque de la Grèce et de l'Italie, du Tibre et de l'Eurotas. J'aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la salade.

RÉCITATION CLASSIQUE ET DÉBIT

«Plus fort, mon enfant!»

C'est ma mère qui parle, elle a bien de la douceur aujourd'hui! «Plus fort» est dit comme par une soeur d'hôpital à un malade dont on tient le front brûlant; «plus fort! là! du courage! c'est bien!»

Je retombe exténué sur un fauteuil, les bras pendants et mous comme un lapin mort; j'ai même, comme le lapin assassiné, une goutte de sang au bout du museau: puis, tout autour, la peau est rougeâtre et lisse comme une pelure d'oignon, lisse, lisse!… Si j'avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont partis, noyés, tant il m'a passé d'eau dans les narines depuis ce matin!

C'est qu'aujourd'hui on compose en récitation classique et débit, et ma mère veut que j'aie le prix.

Pour cela, il faut non seulement savoir, mais bien dire; et un nez vigoureusement clarifié permet d'avoir la voix claire.

On m'a clarifié le nez.

Ma mère l'a pris et mis dans l'eau; il est resté là longtemps, longtemps! oh! les minutes étaient des siècles!

Enfin elle l'a retiré bien proprement et m'a dit:

«Renifle, mon enfant! renifle!»

Je ne pouvais plus.

«Fais un effort, Jacques!»

Je l'ai fait.

Seringue molle, mon nez a tiré et craché l'eau pendant une demi-heure, peut-être plus, et il me semble qu'on m'a vidé et que ma tête tient à mon cou comme un ballon rose à un fil; le vent la balance. J'y porte la main. «Où est-elle?—Ah! la voilà!»

Il n'y a que le nez qui compte; il me cuit comme tout et il flambe comme un bouchon de carafe.

Je m'y attache, je le prends par le bout, moi-même, et je me conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu'à mon pupitre, où je repasse ma leçon.

Quelquefois le but est manqué, mon nez dégoutte dans tous les sens, il en tombe des perles d'eau comme d'un torchon pendu, et je dis: «Baban.»

BABAN, pour appeler celle qui m'a donné le jour!

_Oh! baban, ba bère! _pour dire: «Maman, ma mère.»

En classe, quand je récite le premier chant de l'Iliade, je dis: Benin, aeïde!—atchiou! theia Beleiadeo,—atchiou!

Je traîne dans le ridicule le vieil _Hobère! _Atchoum! Atchoum! Zim, mala ya, boum, boum!

Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un trombone qui a un trou,—où j'ai le nez. Je représente bien l'homme tel qu'un philosophe l'a dépeint, un tube percé par les deux bouts.

Rien de meilleur pour une tête d'enfant, dit le proviseur parlant de l'exercice de purification nasale dont ma mère lui a parlé. Rien de meilleur pour en faire une pâte, oui.

Je suis malgré ou balgré tout,—avec ou sans atchiou, atchoum, —d'une force énorbe en récitation. Ma mémoire prend ça comme mon nez prend l'eau, et je renifle des chants entiers de l'_Iliade _et des choeurs d'Eschyle, du Virgile et du Bossuet,— mais ça part comme c'est venu. J'oublie le Bossuet comme on oublie l'aloès bienfaisant.

LES MATHÉMATIQUES

«Il a une imagination de feu, cet enfant.»

C'est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent le chou: on en mange tant à la maison!).

«Une imagination de feu, je vous dis! ah! ce n'est pas lui qui sera fort en mathématiques!»

On a l'air d'établir qu'être fort en mathématiques c'est bon pour ceux qui n'ont rien là.

Est-ce qu'à Rome, à Athènes, à Sparte, il est question de chiffres, une minute! Justement je n'aime pas faire des soustractions avec des zéros, et je ne comprends rien à la preuve de la division, rien, rien!

Mon père en rit, le professeur de lettres aussi.

Je suis toujours dans les six derniers.

Mais un beau jour, une nouvelle se répand.

Grand étonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades.

J'ai été premier en géométrie.

Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan —ou n'en suis-je pas un?…

Le coup est tellement inattendu qu'on se demande si je n'ai pas pillé, copié, truqué, et l'on m'appelle au tableau pour voir si je m'en tirerai la craie à la main.

Je m'en tire, et j'ajoute même à la leçon. Je me tourne vers mes camarades et je leur explique le problème en faisant des gestes, en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois; je roule des cornets, je bâtis des figures et je ne m'arrête que quand le professeur me dit d'un air blessé:

«Est-ce que vous avez bientôt fini votre manège? Est-ce vous qui faites le cours, ou moi?»

Je remonte à ma place au milieu d'un murmure d'admiration.

À la fin de la classe, on m'interroge:

«Comment as-tu donc fait! Quand as-tu appris?» Comment j'ai appris?

Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques carreaux cassés qu'on a emplâtrés de papier; une cage noire pend à la fenêtre du second, au-dessus d'un pot de fleurs qui grelotte au vent.

Là demeure un pauvre, un Italien proscrit.

La première fois que je le vis, je frissonnai; j'étais ému. Tout le passé de mes versions allait m'apparaître en chair et en os, représenté par un homme qui s'était baigné dans le Tibre: Tacite, Tite-Live, le cheval de César, la chèvre de Septimus, la torche de Néron!…

Mais comme ce logement est triste!

Une petite lampe qui brûle sur une table chargée de vieux livres, un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme à cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte en guenilles.

C'était le Romain.

«Je viens de la part de mon père, M. Vingtras…»

Je lui remis une lettre qu'on m'avait chargé de porter. Il lut, je le suivais des yeux.

Quoi! il venait de Rome? Il était du pays des gladiateurs, ce vieux tout gris, qui avait l'air d'un hibou dans une échoppe de savetier et qui mettait un fond à son pantalon.

C'était son vexillum[7] à lui, et cette aiguille était son épée? Où donc son casque et son bouclier? Il a un tricot de laine…

En regardant, je vis qu'il lui manquait trois doigts à la main; c'était laid, ces bouts d'os ronds, et les autres doigts qui restaient avaient l'air de deux cornes.

Il trembla un peu en refermant la lettre.

«Vous remercierez bien votre père», dit-il.

Il me sembla qu'il avait une tache brillante, une goutte d'eau dans les yeux.

Il pleurait,—mais est-ce que les Romains pleuraient?

Je commençais à croire qu'on s'était trompé ou qu'il avait menti; il me tendait un petit livre.

«C'est moi qui l'ai fait, dit-il. Aimez-vous les mathématiques?…»

Il vit que non à mon air.

«Non!—Eh bien! mon livre vous plaira peut-être tout de même. Tenez, il y a une boîte avec.»

Il me conduisit jusqu'à la porte, tenant toujours sa culotte, et relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts je l'entendis qui disait à son chien:

«C'est une leçon de quarante sous; tu auras de la pâtée; moi, j'aurai du pain.»

Il avait été adressé à mon père, par hasard, et mon père lui avait trouvé une répétition; c'était l'objet de la lettre.

«Aimez-vous les mathématiques?»

Il ne voyait donc pas tout de suite que j'étais un _volcan? _Est-ce qu'il les aimait, lui? Est-ce que c'était une âme de teneur de livres, ce descendant de Romulus? Il n'avait vraiment rien du civis et du commilito[8], avec son pantalon et ses lunettes!

Qu'y avait-il dans sa boîte?

Des plâtres en tranches.

Et dans ce livre? Des mots de géométrie.

Le lendemain, un dimanche, au lieu d'aller chez un camarade, comme mon père me l'avait permis, je passai ma journée avec ce livre et ces plâtres.

C'est le samedi suivant que j'étais premier.

J'allai tout joyeux en faire part à cet homme, qui me raconta son histoire.

Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples, qui étaient venus pour l'arrêter comme conspirateur, et contre lesquels il s'était défendu pour sauver des papiers qui compromettaient d'autres gens. C'est là qu'il avait eu les doigts hachés. Il avait pu se traîner dans un coin; on l'avait ramassé, sauvé, et il était passé en France.

«Conspirateur! Vous étiez conspirateur?

—J'étais maçon, heureusement. J'ai profité de ce que je savais de mon métier pour faire ces modèles de géométrie. À propos: vous avez compris mon système, il paraît.

—Il n'y a qu'à regarder et à toucher. Tenez, voulez-vous que je vous explique?»

Prenant les plâtres que je trouvais sous la main, je refis ma démonstration.

«C'est ça! c'est ça! disait-il en hochant la tête. On veut enseigner aux enfants ce que c'est qu'un cône, comment on le coupe, le volume de la sphère, et on leur montre des lignes, des lignes! Donnez-leur le cône en bois, la figure en plâtre, apprenez-leur cela, comme on découpe une orange!—De la théologie, tout leur vieux système! Toujours le bon Dieu! le bon Dieu!

—Qu'est-ce que vous dites du bon Dieu?

—Rien, rien.»

Il eut l'air de sortir d'une colère, et il me reparla de la géométrie avec des fils et du plâtre.

21 Madame Devinol

«M. Vingtras, quand Jacques sera premier, je l'emmènerai au théâtre avec moi.

«Voulez-vous?»

C'est Mme Devinol qui demande cela. Elle a un fils dans la classe de mon père, qui est un cancre et un bouzinier. Si M. Devinol n'était pas un personnage influent, riche, on aurait mis le moutard à la porte depuis longtemps.

Mais sa mère est distinguée, un peu trop brune peut-être: les yeux si noirs, les dents si blanches! Elle vous éclaire en vous regardant. Elle vous serre les mains quand elle les prend. C'est doux, c'est bon.

«Pourquoi deviens-tu rouge?» me demanda-t-elle brusquement.

Je balbutie et elle me tape sur la joue en disant:

«Voyez-vous ce grand garçon!… Oui, je l'emmènerai au théâtre chaque fois qu'il sera premier.»

Cela flatte mon père qu'on me voie dans la société d'une si importante personne, mais cela étonne beaucoup ma mère.

«Vous n'avez pas peur qu'il vous fasse honte?

—Honte!—Mais savez-vous qu'il a de la tournure, votre fils, un petit mulâtre, et qui marche comme un soldat!

—Il a un bien gros ventre! dit ma mère. On ne le dirait pas… mais Jacques a beaucoup de ventre.»

Moi, du ventre! Je fais des signes de protestation.

«Oui, oui, c'est comme ça; peut-être moins maintenant, mais tu as eu le carreau, mon enfant. (Se tournant vers madame Devinol.) Je dissimule ça par la toilette.»

Madame Devinol sourit en me regardant.

«Moi, il me plaît comme il est. Veux-tu prendre ton chapeau, mon ami, et m'accompagner?

Quel chapeau? Le gris? Celui des classes moyennes, qui me fait ressembler à Louis-Philippe?

Ma mère consent à me laisser sortir avec ma casquette.

J'ai par hasard un habit assez propre, gagné à la loterie. Il y avait une tombola. Une maison de confection avait offert un costume; ma mère avait pris un numéro au nom de son enfant.

Le numéro est sorti.

«Tu le vois, mon fils, la vertu est toujours récompensée.

—Et ceux qui n'ont pas gagné?

—Les desseins de Dieu sont impénétrables. Ce n'est pas tout laine, par exemple.»

Madame Devinol m'emmène.

«Donne-moi ton bras, pas un petit bout de rien du tout… Comme ça, là; très bien! Je puis m'appuyer sur toi; tu es fort.»

Je ne sais pas comment je n'éclate pas brusquement, d'un côté ou d'un autre, tant je gonfle et raidis mes muscles pour qu'elle sente la vigueur du biceps.

«Et maintenant, dis-moi, il y a donc une histoire sur ce chapeau gris? Et puis, tu as eu le _carreau; _tu as bien des choses à me conter!»

Je perds contenance, je rougis, je pâlis. Ah! bah! tant pis! Je lui conte tout.

Elle rit, elle rit à pleine bouche, et elle se trémousse en disant:

«Vrai, la_ polonaise_, le gigot!»

Et ce sont des _ah! ah! _sonores et gais comme des grelots d'argent.

Je lui narre mes malheurs.

J'ai jeté mon chapeau gris par-dessus les moulins, et je lui ai dévidé mon chapelet avec un peu de verve; je crois même que je l'ai tutoyée à un moment; je croyais parler à un camarade.

«Ça ne fait rien, va, reprend-elle en s'apercevant de ma peur. Je te tutoie bien, moi. Vous voulez bien qu'on vous tutoie, monsieur? C'est que je pourrais être ta maman, sais-tu?»

Fichtre! comme j'aurais préféré ça!

«Je suis une vieille… Me trouves-tu bien vieille, dis?»

Elle me regarde avec des yeux comme des étoiles.

«Non, non!

—Tu me trouves jolie ou laide? Tu n'oses pas me répondre? C'est que tu me trouves laide alors, trop laide pour m'embrasser…

—Non… oh! non!..

—Eh bien! embrasse-moi donc, alors…»

Elle me mène au spectacle chaque fois que je suis premier, comme c'est convenu.

Il y a un mois que nous nous connaissons.

«Tu aimes à venir avec moi? me demanda-t-elle un jour.

—Oui, madame; moi, j'aime bien le théâtre, je me plais beaucoup à la comédie.»

Une fois, à Saint-Étienne, on m'avait mené voir les Pilules du Diable; j'étais sorti fou, et je n'avais fait que parler, pendant deux mois, de Seringuinos et de Babylas. C'était des drames, maintenant; quelquefois de l'opéra. Il n'y avait plus tant de décors! Mais comme je prenais tout de même à coeur la misère des orphelins, les malheurs du grand rôle! Et les Huguenots, avec la bénédiction des poignards! La Favorite, quand mademoiselle Masson chantait:

«Ô mon Fernand!»

Elle dénouait ses cheveux, tordait ses bras:

Ô mon Fernand, tous les biens de la terre!

Elle disait cela avec son âme, et comme si elle était une de ces chrétiennes dont on nous racontait le martyre au collège, mais ce n'était pas le ciel qu'elle priait, c'était un grand brun, qui avait une moustache noire, des bottes molles.

Ce n'était donc pas pour le bon Dieu seulement qu'on soupirait fort et qu'on tournait les yeux!

Oh! viens dans une autre patrie! Viens cacher ton bonheur…

Mes jambes tremblaient, et mon col se mouillait sur ma nuque;— la mère Vingtras disait que ces soirées, c'était la mort du linge.

Même avant que le rideau fût levé, je me sentais grandi et pris d'émotion.

J'ouvrais les narines toutes larges pour humer l'odeur de gaz et d'oranges, de pommades et de bouquets, qui rendait l'air lourd et vous étouffait un peu. Comme j'aimais cette impression chaude, ces parfums, ce demi-silence!… ce froufrou de soie aux premières, ce bruit de sabots au _paradis! _Les dames décolletées se penchaient nonchalamment sur le devant des loges; les voyous jetaient des lazzis et lançaient des programmes. Les riches mangeaient des glaces; les pauvres croquaient des pommes; il y avait de la lumière à foison!

J'étais dans une île enchantée; et devant ces femmes qui tournaient la traîne de leurs robes, comme des sirènes dans nos livres de mythologie tournaient leur queue, je pensais à Circé et à Hélène.

Il y avait le gémissement du trombone, le pleur du violon, le pchhh des cymbales, en notes sourdes comme des chuchotements de voleur, quand les musiciens entraient un à un à l'orchestre et essayaient leurs instruments.

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