M. DE MEILHAN (continued 2)
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Les espérances que j'avais conçues étaient bien peu fondées; il n'est pas de vertu que respecte le fanatisme et sur-tout quand sa fureur est attisée par des mains habiles et scélérates. Enfin, l'intérêt ne connaît aucun ménagement, et l'espoir du pillage était le patriotisme de la multitude. Les terreurs de madame de Granville n'étaient que trop justes, elle savait que les gens étaient pour la plupart partisans de la démocratie, et il lui était évident qu'elle serait trahie par eux, au moment où ils pourraient le faire impunément. Je restai auprès d'elle pour la rassurer et la secourir, s'il en était besoin; mais hélas! quoique déterminé à la défendre au péril de ma vie, je fus réduit à n'être que le spectateur désespéré de son malheur. J'abrège un récit affreux, qui ne pourrait exciter que l'horreur; je me bornerai à dire, qu'elle fut inhumainement traînée dans un cachot, après avoir vu brûler son château; qu'elle y expira dans des convulsions affreuses excitées par la terreur. Je fus arrêté, conduit par un peuple furieux à ma terre où la même scène se renouvela; mon château fut pillé ensuite brûlé, mais le courage et l'intelligence d'un de mes gens me procurèrent la liberté et j'en profitai pour aller rejoindre mon régiment. L'image de madame de Granville expirante au milieu d'une multitude furieuse était sans cesse présente à mon esprit; ses cris douloureux retentissaient dans mes oreilles, et ce terrible souvenir pénètre encore en ce moment mon ame, d'un sentiment qui la déchire. Mon séjour à mon régiment ne fut pas long, on avait exigé des troupes un serment qui me répugnait et qui dénaturait entièrement le genre des engagemens consacrés par dix siècles. Plusieurs officiers étaient favorables à la Révolution, et une grande partie des soldats de l'infanterie était disposée à abandonner le parti du Roi. Il n'en était pas de même de la cavalerie, dont la composition est différente. Les cavaliers moins vagabonds, plus occupés et la plupart fils de fermiers, laboureurs, plus connus de leurs officiers, plus éprouvés, étaient restés attachés à leur ancien serment. Je revins à Paris consterné des dispositions où j'avais vu une partie des troupes, et l'ame flétrie de la cruelle fin de madame de Granville. Mon père après avoir parcouru l'Europe venait d'y arriver, et il fut témoin de la mort de ma mère, auprès de laquelle il s'était rendu pour lui donner ses soins; le hasard avait fait rencontrer à ma mère la troupe de cannibales qui promenait les têtes sanglantes de Berthier et Foulon, avec lesquels elle avait eu quelques liaisons; à cet effroyable aspect elle tomba évanouie dans sa voiture, on la ramena chez elle, et sa santé déjà languissante ne résista pas à l'atteinte que lui porta ce hideux spectacle; elle se réveillait en sursaut, poursuivie en rêve par l'aspect des visages affreux et déformés de ces malheureuses victimes des fureurs populaires. Mon destin était d'être ainsi frappé par la Révolution dans les endroits les plus sensibles. La mort de ma mère, des affaires, et un intérêt de curiosité à l'aspect des grands mouvemens qui agitaient la capitale retinrent quelque temps mon père à Paris; mais les troubles croissant sans cesse, et le séjour en devenant dangereux, il prit le parti de se retirer dans une terre éloignée où il comptait vivre en sureté, en attendant le rétablissement de l'ordre; il me recommanda de suivre les conseils du Président et partit. Le Président de Longueil, après m'avoir prodigué tous les soins de l'amitié, m'aida de ses conseils pour me guider dans la situation embarrassante où se trouvaient tous ceux qui comme moi étaient demeurés invariablement attachés à la Monarchie. Le militaire, me dit-il, est désorganisé, et son état ne vous permet pas d'être utile au Roi. Chaque personne que vous voyez excite en vous un douloureux souvenir, et rouvre la plaie de votre cœur, si vous portez les yeux sur les intérêts publics, la nécessité de vous éloigner n'est pas moins pressante. Offrez à la Reine vos services pour n'avoir rien à vous reprocher. Tentez, comme vous en avez l'idée, d'assurer au Roi la province de ****, où vous avez de grands biens, dans laquelle votre nom est respecté, et si vos efforts sont inutiles, partez et attendez en terre étrangère des temps plus favorables. Les Puissances, sans doute, finiront par connaître leurs véritables intérêts; elles ont joui avec satisfaction, et cela était dans l'ordre, du spectacle de nos troubles; qui devaient affaiblir nos forces; mais elles commencent à sentir que le mal dont nous sommes travaillés est épidémique, et qu'il est de leur intérêt d'en empêcher les progrès pour n'en pas éprouver elles-mêmes les atteintes. La Reine reçut avec bonté mes offres de services, et me fit dire que dans l'occasion elle profiterait de mon zèle. Je me rendis dans la province de ***, et bientôt je m'apperçus que la démocratie avait gangrené tous les esprits. Mes tentatives furent infructueuses, et ce fut un grand bonheur pour moi d'avoir été averti à temps, des ordres donnés par le commandant de la milice nationale, pour m'arrêter. Echappé à ce danger, je voyageai en Angleterre et en Italie. Si je faisais un roman, je ne manquerais pas d'être amoureux d'une belle princesse en Italie; je lui prêterais tout l'emportement de la plus ardente passion, et à son mari celui de la plus violente jalousie. Il me ferait assassiner un soir en sortant de l'appartement de sa femme, et je n'échapperais que par le plus grand hasard, à cet attentat. Je pourrais, si je voulais montrer de l'esprit à peu de frais, peindre le contraste que présentent des capucins qui occupent la demeure des Caton, des Brutus; enfin me passionner froidement sur la peinture et la musique, parler d'un faire large au mesquin etc. etc. La vérité est que la facilité de satisfaire ses goûts s'oppose en Italie aux grandes passions, et qu'un observateur attentif trouve dans les habitans de Rome des traits frappans du caractère des Romains. Ils étaient superstitieux, les modernes n'ont pas dégénéré à cet égard; ils aimaient les cérémonies religieuses; les spectacles de tout genre, les cérémonies sont fréquentes et pompeuses à Rome, le peuple y court avec empressement, et le prix du pain et l'abondance du bled concentre son attention. Les Romains étaient éloquens et les habitans de Rome s'expriment avec chaleur et énergie, leurs discours abondent en images; leur accent, leurs gestes sont expressifs, variés et ajoutent à la véhémence et à la grâce de leurs expressions. Les Romains étaient braves, et familiarisés avec l'effusion du sang, le peuple à Rome est toujours armé d'un couteau, et venge ses querelles par des combats où il montre un grand courage. Ces combats, et les assassinats qui ne sont pas aussi nobles, sont à tel point fréquents, que le nombre des hommes tués ou blessés s'élève à Rome, année commune, à douze ou treize cents, enfin les transtévèrins offrent dans les traits de leur visage la plus frappante ressemblance avec ceux des anciens Romains, et se rappelant avec orgueil leurs ancêtres, ils se plaisent à se nommer entre eux Brutus, Ciceron etc. Je pourrais aussi, en parlant de l'Angleterre, rapporter la description des jardins célébres, m'extasier sur la verdure Britannique et copier, en parlant du Gouvernement, Lolme qui a copié Blacksthone. Je bornerai le récit de mes voyages à un court résultat, que je me rappellerai toute ma vie avec un regret amer. Le goût des arts appelle en Italie; l'admiration pour Frederic et Catherine attirait dans le Nord, et l'on accourait avec empressement en France pour les habitans du pays. On y venait pour vivre avec des Français; parmi eux seulement s'était perfectionné l'art de la société et celui de converser. Parmi les Français seuls on voyait régner généralement le savoir sans pédanterie, la noblesse des manières sans morgue, la gaieté sans bruyans éclats. Les Allemands tiennent table pour faire bonne chère, et les Français pour réunir des personnes qui se conviennent; chez les Français seuls on voyait l'orgueil du rang faire place au goût de la société, et les plaisirs de l'esprit rapprocher tous les états, sans les confondre. Il est des hommes aimables dans tous les pays; en France, c'était la nation qui était aimable, pleine de goût, et d'élégance dans ses manières, comme autrefois les Athéniens. La génération actuelle doit renoncer et peut-être ceux qui lui succéderont à une aussi agréable manière de vivre. Le caractère Français est dénaturé et l'esprit de faction, dont la jeunesse est imbue, prépare une génération entière aux troubles, aux plus sanglantes scènes. Et qui peut conjecturer le genre de mœurs qui peut naître d'un tel ordre de choses, qui ne se trouve pas dans les annales du monde. L'imprimerie n'a existé dans aucun des pays célébres dans l'histoire ancienne, et ce puissant et prompt moyen d'enflammer les esprits doit produire de nouvelles combinaisons de gouvernemens. Les journalistes exercent dans ce siècle une autorité qui s'étend sur les quatre parties du monde; mais j'abandonne ces réflexions qui présentent un trop vaste horizon, pour finir le récit qu'on a désiré. Au retour de mon voyage je joignis l'armée des Princes, et j'appris pendant la campagne qu'un oncle et un de mes cousins, que j'aimais tendrement, avaient été massacrés à l'affreuse époque de ce mois de septembre, dont il serait à désirer, pour l'honneur de l'humanité, qu'on pût perdre à jamais la mémoire. Peut-être que mon émigration à été la cause de la mort de mes parens, cette idée me poursuit souvent et aggrave les chagrins qui m'accablent. Quand l'armée des Princes aura été dispersée, j'ai songé aux moyens d'employer utilement mon faible courage, et je me suis adressé à un de mes parens, qui est lieutenant-général au service de Prusse; il a bien voulu me prendre pour son aide-de-camp; en attendant que je puisse servir dans une armée Française. Mon père a trouvé le moyen de me faire passer des fonds qui m'ont suffi jusqu'à ce moment, et peuvent m'aider à gagner des temps plus heureux. Voilà mes aventures jusqu'à ce jour, jusqu'au moment où j'ai été accueilli avec tant de générosité, soigné avec tant d'intérêt, où j'ai éprouvé enfin des bontés dont le souvenir vivra éternellement dans mon cœur.
LETTRE XI.
Le Président de Longueil au Mis de St. Alban.
C'est avec un extrême plaisir, mon cher et jeune ami, que j'apprends que vous êtes, pour le moment, dans une situation moins malheureuse que celle de la plus grande partie des Emigrés. Vous avez raison de dire que chacun dans ces temps affreux a son roman à raconter; j'ai eu aussi ma part de leurs diverses fortunes, mais je ne puis pour le moment vous en faire le récit, étant pressé par le temps, je me bornerai donc à vous parler de ma position actuelle. Je mène ici une vie tranquille que je partage entre la lecture et la promenade; mais je n'habite pas comme vous dans un château et près d'une femme charmante, je suis logé chez une Juive à qui une banqueroute qu'on lui a faite, a donné une ineffaçable jaunisse. On a découvert que la choroïde des animaux qui paissent est verte, et l'on est indécis de savoir si cette couleur vient de l'habitude de voir du verd, ou de leur nourriture, ou si la nature les a ainsi conformés. Mon Israélite ne voit plus les choses que sous la couleur des ducats, et elle-même en a le coloris. Au reste c'est au premier aspect une personne douce et honnête, et en qui rien ne décèle la bassesse et l'âpre avidité de sa nation. Ses manières sont polies, son extérieur décent, mais dès qu'il s'agit d'argent, ses yeux s'enflamment, ses mains s'ouvrent pour recevoir, ou deviennent crochues pour retenir; il n'y a pas un muscle de son visage qui ne soit en action. Vous vous rappelez Ulisse, qui, voulant s'assurer si Achille n'était point caché sous le déguisement d'une fille, fit étaler devant lui des parures de femmes et des armes. Achille se trahit, laissa les parures et sauta sur les armes. Ma Juive est de même pour les ducats. Sa voix devient douce et tendre en prononçant le mot ducat, si elle en parle sans qu'il soit question d'un intérêt pressant, et elle a l'accent de la passion, si on lui en conteste un seul. On croit entendre alors femme qui réclamait devant Salomon son fils qu'on lui disputait. L'or est le dieu de l'univers, il donne l'intelligence aux plus bornés. Le Jokai de douze ans, transporté à mille lieues de son pays connaît la monnoie avant de savoir un mot de la langue, il possède en huit jours le nom des plus petites pièces et est familiarisé avec toutes les fractions. Pour n'être pas en reste avec vous, j'ai cru devoir à votre exemple vous faire la peinture de mon hôtesse; votre tableau est du Correge et le mien est d'un peintre Flamand; mais je crois qu'il n'est pas celui qui a le moins de vérité. Je vous adresserai incessament le récit de mon émigration et de mes aventures, qui je crois seront les dernières; il n'en est pas de même de vous, votre valeur, votre état, votre zèle, votre jeunesse vous conduiront encore à de nouveaux hasards. La vie offre à votre âge un immense horison à parcourir, de la gloire à acquérir, des passions à éprouver et à vaincre, des injustices à souffrir et une foule de sentimens doux ou déchirans: C'est à ce qui s'appelle vivre, c'est-à-dire exister vivement. Pour moi, il me reste encore à durer, mais j'ai cessé de vivre. Je vous embrasse mon cher et jeune ami de tout mon cœur.
J'ai encore écrit comme vous le désirez au vicomte de ***. Il m'a répondu qu'il saisirait la première occasion de vous faire employer à l'armée de Condé. C'est mon ami depuis long-temps et il s'empressera de faire faire au Prince une si bonne acquisition.
LETTRE XII.
Melle Emilie a la Cesse de Loewenstein.
Dites je vous prie au Marquis, ma chère Victorine, que je suis très-sensible à l'attention qu'il a eue de me faire partager le plaisir que vous a fait le récit de ses aventures. Que de malheurs il a éprouvés! de combien de scènes d'horreur il a été spectateur! On dit que cette terrible Révolution doit parcourir l'Europe. Puissai-je mourir avant de voir dans mon pays exercer autant de barbaries! J'ai été frappée du ton de vérité qui règne dans le récit qu'il fait des événemens, et la peinture de quelques personnages. J'ai admiré la bonne foi avec laquelle il parle de son attachement à une dame qui a péri si tragiquement. Il est bien clair, comme il en convient, qu'il n'était point amoureux, mais il tâchoit de le persuader à la femme qu'il avait l'air d'aimer. Je suis toujours prête à me mettre en colère contre les hommes, contre les Français sur-tout, lorsqu'il est question d'amour, ou de ce qui en a l'apparence. Il semble qu'ils regardent les femmes comme des hochets dont ils s'amusent. Un jeune homme devait-il donc en France, sous peine d'être ridicule, feindre d'aimer, employer la séduction pour triompher d'une femme, qui souvent aurait sans lui vécu paisiblement dans sa famille. Le Marquis paraît honnête, sensible, vrai, et vous voyez cependant que sans éprouver le sentiment de l'amour, il s'est efforcé de parler son langage, et il a sans doute fait des sermens qu'il était bien résolu de ne pas tenir. Si cette femme là, comme je le crois, a aimé de bonne foi, quelle amertume aurait empoisonné sa vie lorsqu'elle aurait vu qu'elle avait été trompée! Je souhaite pour le punir qu'il soit quelque jour bien véritablement amoureux; qu'il le soit d'une femme honnête et vertueuse, afin qu'il éprouve tous les tourmens d'un amour sans espoir. Mais ne serais-je pas comme Idomenée qui jure aux dieux d'immoler le premier étranger qui s'offrira à sa vue, et c'est son fils qu'il sacrifie sans le savoir. Mes souhaits pourraient troubler le repos de la personne qui m'est la plus chère, vous m'entendez ma chère Comtesse.... Je serai toute ma vie bien plus occupée de vous que de moi. Adieu, je vous renvoie votre écrit.
LETTRE XIII.
La Cesse de Loewenstein a Melle Emilie de Wergentheim.
J'ai remis au Marquis son manuscrit, et comme il m'a pressée de lui dire l'effet qu'il avait produit sur vous, je lui ai répondu qu'il vous avait fort intéressée, ensuite, par l'habitude de la franchise, j'ai ajouté; mais..... et aussitôt je me suis arrêtée; sa curiosité a été extrême sur ce mais, et il m'a fait les plus vives instances d'achever; je lui ai dit que j'étais une étourdie, et que cela n'avait aucune importance, il a insisté et m'a paru si inquiet que dans la crainte qu'il ne soupçonnât quelque chose de trop désavantageux, je lui ai répondu qu'il ne m'en coûterait rien de lui dire la vérité, si je ne craignais de rappeler à son esprit de tristes souvenirs. Je ne conçois pas d'où lui est venue une telle obstination et il faut qu'il mette bien du prix à votre suffrage, autant que s'il vous connoissait. Enfin vous me gronderez peut-être, mais je lui ai avoué que vous lui reprochiez d'avoir induit en erreur cette malheureuse femme, en lui parlant le langage de la passion, et j'ai ajouté: elle vous aurait épousé comptant s'unir à un homme qui l'aimait et qui le lui avait assuré; désabusée dans peu, quel eût été son malheur! il eût égalé peut-être la durée de sa vie. Il s'est défendu en disant, que nous lui faisions un crime de sa franchise, qu'il aurait pu nous dissimuler ses véritables sentimens; qu'au reste il ne les a bien connus qu'après sa mort, et en sondant avec attention son cœur; enfin il a mis une chaleur extrême à se justifier. Mon oncle est arrivé à la fin de la conversation et vous jugez bien que les pauvres femmes ont été traitées légérement; car mon oncle, qui se pique d'un grand dévouement pour elles, ne manque jamais de s'égayer sur leur compte; il croit que cela est du bon air. Les propos qu'il a tenus ont été débités très-gaiement, et la plupart des phrases accompagnées de certains mots que vous lui connoissez, et qui font faire le signe de la croix à votre maman. Ma nièce, m'a-t-il dit, croyez, ou bien avouez-moi, car vous savez toutes ce qui en est, avouez que les femmes ne sont dupes qu'autant qu'elles veulent bien l'être. Il y a une cinquantaine de phrases, qui ne signifient rien, et qu'on est convenu de se dire mutuellement pour que la femme cède avec honneur; ce sont comme les trois assauts que les gouverneurs d'une place sont obligés d'essuyer avant de se rendre, tout cela doit être rangé dans le rang des complimens; est ce que je suis le très-humble, très-obéissant serviteur de ceux à qui j'écris ainsi? Et parce que l'on porte le deuil d'un parent, que souvent l'on déteste, est-on un homme faux si le cœur n'est pas en deuil? J'avais autrefois un petit secrétaire Français qui faisait mes lettres d'amour, et qui me disait toujours qu'il en savait écrire de brûlantes; tous mes amis me l'empruntaient, et cependant le papier d'aucun n'a jamais pris. Mais mon oncle, lui ai-je dit, vous donnerez à monsieur le Marquis mauvaise idée des bons Germains, car vous parlez comme un Lovelace.—Je n'ai jamais lû votre Lovelace mais qu'entendez-vous par bons; je veux que monsieur le Marquis sache que nous n'en sommes pas plus bêtes, et j'ai connu un vieux comte Frizzamberg qui avait été l'intime du duc de Richelieu à Vienne, et qui ne lui cédait en rien pour ce qui est de la galanterie. Laissez dire mademoiselle Emilie, monsieur le Marquis; à l'entendre il faudrait que tous les maris fussent des Céladons: qu'ils soient braves à la guerre, sablent bien du champagne et ayent de bons procédés pour leurs femmes, voilà ce qu'il faut.
Après vous avoir rapporté son sentiment tout au long, je vous dirai que ma mère vous trouve ainsi que moi trop sévère; Le Marquis se justifie très bien en disant, qu'il a été lui-même dupe de ses sentimens, qu'il n'a bien connus qu'après la perte de cette infortunée victime. Il souffre moins depuis deux jours, et sa conversation nous intéresse beaucoup. Mon oncle est enthousiasmé de lui et ma mère l'écoute avec plaisir. Je suis impatiente qu'il connaisse mon Emilie que j'embrasse bien tendrement. Vous êtes folle je crois avec votre Idomenée, qui a pu vous donner cette idée?
LETTRE XIV.
Melle Emilie a la Cesse de Loewenstein.
Remerciez le ciel, ma chère Victorine, de ce qu'il y a un cheval bai à vendre chez un fermier, à une lieue de Loewenstein; grâce à ce cheval bai, vous verrez votre amie. Voici le fait: mon oncle, le Doyen du chapitre a besoin d'un cheval de cette couleur; c'est un grand connaisseur, il va le voir demain et ira vous demander à dîner. Sa nièce l'accompagne et sa joie d'embrasser sa chère Victorine la transporte. Je verrai donc enfin la fleur de la chevalerie Française, et je vous en dirai bien franchement mon avis. Adieu, ma chère amie, à demain; mon cœur bat déjà de plaisir; que sera-ce quand je vous serrerai dans mes bras?
LETTRE XV.
La Cesse de Loewenstein a Melle Emilie de Wergentheim.
Convenez que vous désirez savoir ce que pense de vous le Marquis. N'allez pas me dire: que me fait un étranger qui me voit en passant et par conséquent ne peut me juger. Vous avez fait des frais pour lui, et ne m'accusez pas de présomption; l'amour propre y entrait sans doute pour une grande partie; mais l'amitié faisait l'autre. Vous vous disiez: il faut que je lui fasse voir que ma Victorine a du discernement, et qu'elle sait bien placer ses sentimens. Pour moi j'étais intérieurement glorieuse de vos succès, comme une tendre mère qui voit sa fille fixer tous les regards à un bal. Il vous trouve très aimable, et dit qu'il n'a jamais vu que vous, mettre de la grâce dans une dissertation; qu'il n'est que mon Emilie, dans qui la réflexion ne dessèche pas le sentiment; que vous approfondissez en vous jouant, en ayant l'air d'effleurer. Mais comment, direz-vous, a-t-il pu voir tout cela en si peu de temps? C'est qu'il faut savoir que je lui ai montré plusieurs de vos lettres, et votre présence a fait le reste; enfin, il dit que notre société forme un tout parfait, et que chacun de nous fait valoir l'autre par de légères oppositions, qui font ressortir nos diverses qualités. Etes-vous contente de ce jugement? Pour moi, j'ai eu un plaisir infini à vous entendre apprécier par un homme dont le goût naturel a été infiniment exercé dans les sociétés les plus distinguées; qui a connu ce qu'il y a de plus aimable dans un pays où le plus grand mérite était d'être aimable. Nous n'avons parlé que de vous depuis trois jours, et je dois épargner à votre modestie le récit de tout ce qui a été dit. Que vous dirai-je enfin, il a prétendu qu'il vous connoissait si bien, qu'il serait en état de faire votre portrait, nous l'avons pris au mot, et n'ayant pu se dédire, voici l'ouvrage qu'il nous a apporté ce matin, et qui ne manque pas de vérité.
«Emilie se communique aisément, sa physionomie est expressive et animée, c'est ce qui m'enhardit à en faire le portrait. Ses yeux sont vifs et perçans; il y règne plus d'ardeur que de sensibilité, ils annoncent un esprit observateur, et cependant sa manière de sentir et de s'exprimer a quelquefois l'air d'une inspiration soudaine. Elle est libre et familière sans indécence; elle dit ouvertement ce qu'elle pense, même aux personnes intéressées, et peut-être est-ce plus par envie de montrer sa pénétration que par un effet de sa franchise. Au premier aspect elle inspire moins le désir de lui plaire que la crainte de lui déplaire. Elle donne l'envie de causer avec elle, et plus encore la curiosité de l'entendre: on croit d'abord feuilleter une brochure agréable, et l'on découvre bientôt que c'est un livre plein d'agrément et de solidité.»
Etes-vous satisfaite de ce portrait, qui a tellement frappé ma mère, que ravie du talent de l'auteur, elle lui a demandé instamment de faire le mien. Les traits flatteurs qu'il renferme ne sont pas exacts, mais je crois que si les couleurs sont trop brillantes, elles ne sont pas sans quelque vérité. Il m'a prodigieusement embellie, voilà tout le tort du peintre.
«Son visage rassemble tous les trésors de la santé et de la jeunesse. Son teint n'est pas celui d'une habitante des villes, c'est le teint qu'on suppose aux bergères des romans. Son regard est plus touchant que vif, et son esprit se manifeste particulièrement à la manière dont elle écoute, au choix des personnes ou des choses qui fixent son attention. Le son de sa voix a quelque chose de sensible qui se dirige vers le cœur, et indique qu'il doit y avoir dans ses sentimens plus de profondeur que de vivacité. Elle a de la gaieté, est instruite, et personne peut-être ne peut juger exactement de l'étendue de son esprit; c'est une espèce de mystère; elle pense et sent pour un petit nombre, et il faut que son cœur donne le signal à son esprit pour se montrer.»
Ce dernier trait est celui qui me flatte le plus, et vous en devez reconnoître la vérité, car c'est avec mon Emilie que je montre le peu d'esprit que j'ai, et d'après cela, il est bien clair que c'est de la chaleur de mon ame qu'il tire toute sa force; sans elle il serait comme le feu renfermé dans un caillou; qui se douterait qu'il existe?
Adieu, ma chère Emilie.
LETTRE XVI.
Melle Emilie a la Cesse de Loewenstein.
Je suis bien plus touchée, ma chère Victorine, de tout ce que vous me dites de sensible sur mon portrait que de l'ouvrage même. Votre amitié se peint dans l'occupation où vous êtes de moi, et elle vous inspire un aveuglement qui me flatte davantage par son principe, que par l'aspect séduisant sous lequel il m'invite à me voir. J'ai quelquefois fait des portraits, et il m'a paru que lorsque le peintre est agréablement prévenu, et qu'il cherche néanmoins à peindre avec vérité, il ne fait que renforcer certains traits, et en diminuer d'autres; et avec du jugement et de l'impartialité on pourrait, à l'aide de son ouvrage flatteur, en faire un plus ressemblant et bien moins favorable. Pour mieux développer ma pensée je vais faire mon portrait, au vrai, d'après celui du Marquis. «Emilie au premier abord se livre aisément, et il est aisé par conséquent de la peindre; ses yeux sont vifs sans aucune expression de sensibilité, ils semblent joindre ]a réflexion à la vivacité, mais la plupart de ses idées sont soudaines et n'ont point de suite; la familiarité de ses manières n'a pour limite que l'indécence; elle ne s'embarrasse pas de choquer les personnes, pourvu que ce qu'elle dit soit une preuve de la pénétration; on est peu curieux de lui plaire, mais on craint sa malignité, on est sur ses gardes en causant avec elle, et il paraît plus sûr de l'écouter; elle offre d'abord l'image de l'étourderie, et cependant elle donne par fois l'idée d'une personne qui a réfléchi.»
Que dites-vous de ce portrait, ma chère Victorine, un excellent peintre les combinerait tous les deux et peut-être sortirait-il de là un portrait ressemblant. Adieu, ma chère amie, je m'en rapporte à celui que l'amitié a gravé dans votre cœur; tant mieux s'il est flatté, car ce sera l'illusion de l'amitié, tant mieux pour moi s'il ne l'est pas, car je vaudrai mieux que je ne crois. Dans tous les cas, j'ai quelque prix, soit par moi soit par l'amitié.
LETTRE XVII.
La Cesse de Loewenstein a Melle Emilie de Wergentheim.
Il est naturel qu'on désire savoir l'effet qu'on a produit sur les personnes dont le suffrage est flatteur, et j'étais bien assurée que le Marquis était curieux de savoir ce que vous m'avez dit de lui; mais il craignait sans doute qu'il y eût de la présomption à penser qu'on s'en était occupé, et croiriez-vous que cela a produit une scène touchante. Mademoiselle Emilie a dû me trouver bien heureux, m'a-t-il dit en me voyant, moi pauvre impotent, moi malheureux Emigré, proscrit de sa patrie, repoussé de la plupart des pays, établi si agréablement auprès de sa charmante amie, et recevant d'elle des soins....... Sa voix s'est altérée, il a eu de la peine à achever sa phrase, et j'ai vu une larme sur sa joue. Vous allez être surprise, Emilie; l'attendrissement m'a gagnée, et j'ai balbutié: mon oncle et ma mère, monsieur le Marquis, sont eux-mêmes.... Mon oncle qui était derrière moi a pris la parole. «Ne voilà-t-il pas encore des complimens.» Je me suis remise de mon trouble et tâchant de plaisanter pour n'y pas retomber, j'ai dit: tout au contraire, c'est un compliment que monsieur le Marquis cherche. Il désire de savoir ce que pense de lui ma chère Emilie. Mais que dites-vous du trouble que j'ai éprouvé?..... Et n'admirez-vous pas combien l'accent du sentiment fait impression sur l'ame. L'expression de la reconnaissance du Marquis a agi sympathiquement sur moi, et m'a singulièrement émue. Mon oncle a repris la parole et s'adressant au Marquis. Voilà comme sont les femmes, a-t-il dit, elles croient que l'homme le plus sensé met un prix infini à leur suffrage, et ma nièce pense que le Marquis souffrant cruellement et inquiet à tant de titres, s'occupe de ce que peut penser, et dire de lui une jeune Demoiselle qu'il n'a fait qu'entrevoir, et qu'il ne verra peut-être de sa vie. Il est bien certain qu'elles ont plus parlé de vous que de moi; mais enfin chacun a son temps, et quand vous aurez fait vingt campagnes, mon cher Marquis, écoutez si vous voulez aux portes, et vous n'entendrez pas les belles dames parler de vous, à moins que vous ne soyez un mari jaloux. Elles font toutes de même, à commencer par mademoiselle Emilie. Je ne sais si philosophe est féminin, mais enfin il ne me vient pas d'autre mot, je vous dirai donc que c'est une grande philosophe, et que cela n'empêche pas qu'elle n'ait une belle passion tout au travers du cœur, en tout bien tout honneur, s'entend. C'est au reste une très-aimable personne, quoiqu'elle s'embrouille quelquefois dans la décomposition des sentimens. Ma nièce semble avoir le secret de l'entendre; mais je crois que moins elle la comprend, et plus elle la trouve sublime. Son amoureux est un brave jeune homme d'une très-bonne maison qui s'est alliée à la nôtre il y a plus de quatre-cents ans, et je ne me trompe pas, car c'était du temps de l'Empereur Henri V. Nous étions Guelfes, et ils étaient Gibelins à toute outrance. Le petit dieu d'Amour n'en tint compte, et il en résulta une alliance mémorable par ses effets, parce qu'elle contribua à calmer les esprits dans la Westphalie. Mademoiselle Emilie sera, je crois, fort heureuse avec lui. Vous pensez bien que cette conversation me peinait singulièrement; mais vous savez aussi qu'on arrêterait plutôt un torrent que mon oncle, quand il est sur certains chapitres. Bon soir, mon Emilie.
P.S. Dites quelque chose d'honnête dans votre réponse pour notre héros blessé, que je puisse lui montrer; car il paraît mettre un grand prix à votre approbation, et parle de vous de manière à me satisfaire, ce qui n'est pas une petite tâche. Encore une fois, bon soir.
LETTRE XVIII.
le Président de Longueil au Marquis de St. Alban.
Je vous ai promis, mon cher et jeune ami, le détail des aventures de mon émigration, et en voici le tableau tracé avec la plus exacte vérité. Vous vous rappelez que j'étais en Provence pour le soutien de quelques droits à une succession considérable. Je n'avais pas tardé à voir le danger que je courais dans un pays où la vivacité des esprits se joignait à la fermentation générale, et je choisis Nice pour y attendre en sureté le dénouement de la scène tragique qui fixait l'attention de l'Europe. Plusieurs personnes distinguées de la Provence s'y étaient ainsi que moi réfugiées; j'étais dans cette ville à portée de recevoir promptement des nouvelles de France, et la douceur charmante du climat ainsi que la société de quelques personnes du pays et de mes compatriotes adoucissaient les regrets de mon exil, enfin l'espérance soutenait mon courage; mais la journée du 10 Août et la captivité du Roi remplirent mon esprit des plus noirs pressentimens. Bientôt après une armée Française s'avança près du Var, jeta l'épouvante dans la ville de Nice et dans tout le Piémont. Une terreur panique s'empara des esprits, dès qu'on eut pénétré les dispositions des Français; chacun se hâta de prévenir leur arrivée, et de sortir de la ville. L'allarme fut si vive, la précipitation si grande, que l'on ne se donna pas le temps de rassembler le peu d'effets précieux qu'on aurait pu emporter; je fus du nombre de ceux qui prirent ce parti et je pensai que le plus sûr était de se rendre à Turin, où l'on avait lieu de croire que les Emigrés seraient accueillis favorablement. Dans peu d'heures le chemin du Col de Tende fut couvert de monde, de vieillards, d'enfans, de femmes grosses, d'autres qui portaient sur leurs bras leur enfant qu'elles nourrissaient; des magistrats, des évêques, des moines dispersés sur cette route fuyaient consternés. Un évêque de quatre-vingts-trois ans, entre autres, offrait le spectacle le plus touchant; hors d'état de marcher, il était porté par des prêtres qui se relayaient tour à tour; une femme d'un nom distingué se trouva au milieu du voyage pressée des douleurs de l'enfantement, et accoucha sur le chemin, dénuée de tout secours; pour comble de malheur, des soldats Piémontais entendant la nuit un grand bruit sur la route, et ne distingant rien, se figurèrent qu'un détachement de Patriotes arrivait sur eux, ils tirèrent et blessèrent plusieurs des personnes qui marchaient en avant de notre misérable troupe. La pluie survint et dura huit jours. Les chemins furent inondés, les rivières débordées, et tous les fléaux semblaient se rassembler contre des infortunés fugitifs; on craignait de se noyer à chaque pas; celui qui tombait et s'embourbait, invoquait envain du secours. Le malheur extrême rend l'homme barbare en concentrant tout son intérêt sur lui-même. Quelques uns avaient des charettes, d'autres des chevaux et des mulets; mais à peine arrivés à la Scarena, les troupes Piémontaises s'en emparèrent. On se flattait de trouver à Tende une auberge pour y prendre quelque repos; elle était occupée par ces troupes, et après une aussi longue marche, et tant de fatigues, il fallut passer la nuit en plein air, inondés de la pluie, les pieds dans l'eau; les cris, les pleurs des femmes et des enfans ajoutaient à l'horreur de cette situation, et l'espoir abandonnait tous les cœurs. Nous passames le Col de Tende, et des voitures venues de Turin offrirent un instant l'espoir d'achever plus heureusement notre route; mais la cupidité aveugle et barbare ne permit pas à un grand nombre de profiter de ce secours; on demanda un prix exorbitant de ces voitures, et il y en eut une qui fut payée cinquante louis pour deux journées de marche. La troupe infortunée arriva enfin à Turin; lieu si désiré et qui nous semblait devoir être le terme de nos malheurs; mais en arrivant, nous vimes affiché au coin des rues, un règlement qui défendait aux Français de séjourner plus de huit jours à Turin et dans les états du roi de Sardaigne. Les hommes qui étaient en état de servir prirent le parti de se rendre à l'armée de Condé, au moyen de quelques secours qu'ils se procurèrent; les femmes, les enfans, les vieillards obtinrent ensuite la permission de rester; mais le séjour dans la ville était trop cher pour des personnes réduites à la plus affreuse misère. Il fallut se retirer dans les villages voisins, et je m'associai à une famille intéressante pour former un petit établissement dans une cabane de paysans où nous passames quatre mois ensevelis en quelque sorte sous les neiges. Plusieurs de mes compatriotes ne pouvaient subsister que de la bienfaisance des habitans, et ignorant la langue du pays leur situation seule invoquait la compassion. Les habitans, hommes grossiers, mais humains, étaient frappés de notre courage, de celui des femmes sur-tout, ainsi que de leur piété. Ils admiraient leur résignation à un sort si malheureux, et je partageais ce sentiment en voyant des femmes, qui peu de mois auparavant étaient au milieu de domestiques empressés de les servir, aller acheter des légumes, de la viande et faire ensuite la fonction de cuisinière. Dans les premiers momens, on se livre à la douleur; mais la nécessité impérieuse subjugue bientôt les esprits; lorsqu'on sent qu'il est impossible de lutter contre elle, on rentre en soi-même alors pour y chercher des ressources, et le courage vient roidir l'ame qui se familiarise peu à peu avec un nouvel ordre de choses. Dix-huit mois s'étaient écoulés pendant que nous étions dans cette triste habitation, il n'était pas à croire que cette dernière ressource nous serait enlevée; mais les Français s'étant emparés du mont St. Bernard menacèrent Turin; alors les Emigrés furent obligés par ordre du gouvernement de quitter le Piémont. Incertains du lieu où il nous serait permis de respirer, nous primes enfin la résolution de nous rendre à Venise. Nous louames une barque où s'entassèrent quatre-vingts personnes et nous suivimes le cours du Pô. Les combinaisons de la pauvreté industrieuse diminuèrent les frais que semblerait devoir coûter un aussi long voyage. Quinze francs par tête nous acquittèrent de tout. Je ne puis, pour l'honneur de l'humanité, passer sous silence la réception des habitans de tous les lieux où la barque s'arrêtait le soir. Dès la première soirée nous vimes à Casal, le curé, les magistrats et un grand nombre d'habitans qui s'étaient rendus sur la rive pour nous offrir leurs maisons et nous prodiguer les marques les plus touchantes d'intérêt; ils nous partagèrent entre eux pour nous donner des lits et un bon souper, et dans un quart-d'heure quatre-vingts personnes se trouvèrent réparties chez les plus considérables habitans qui regardaient comme un bonheur de nous recevoir, et celui qui en avait un petit nombre enviait à un autre l'avantage qu'il avait de posséder une maison plus grande; jamais l'hospitalité ne fut exercée d'une manière plus cordiale, plus noble et plus touchante. C'est ainsi que nous fumes reçus à Cazal, Vérone, Plaisance, Cazal-maggiore, Borgo-forte etc. etc. Souvent même plusieurs de ceux qui nous avaient ainsi reçus prenaient le lendemain les devants, au moment de notre départ, et se rendant au lieu de la prochaine couchée, y prévenaient les habitans de notre arrivée, commandaient à souper dans les auberges et nous retrouvions en débarquant les personnes qui nous avaient reçus la veille, et qui avaient fait plusieurs lieues pour nous procurer de nouveaux secours; souvent aussi on remplissait la barque de provisions de tout genre. Si jamais les humains ont été ce qu'ils devraient être, un peuple de frères, c'est pendant notre route. Combien le récit de nos malheurs les attendrissait! Combien de fois nous avons vu leurs yeux se remplir de larmes en nous écoutant! On voyait pendant le repas, régner sur la famille qui nous recevait, une joie pareille à celle d'un jour de noces ou d'une fête occasionnée par le plus heureux événement. Chacun s'empressait de nous offrir ce qu'il y avait de meilleur en fruit, en vin, en gibier, et l'attention était portée jusqu'à offrir aux femmes des bouquets des plus belles fleurs. Au milieu de ces marques de sentiment et de générosité, mes idées quelquefois se portaient sur Paris, où le sang coulait à grands flots, où le peuple furieux traînait dans les rues des corps déchirés, promenait sur des piques des têtes dégoûtantes de sang. Je me demandais si c'étaient les mêmes êtres que ceux qui nous recevaient avec tant de bienveillance, qui nous montraient une si vive et si touchante sensibilité. J'ajouterai à ce tableau de l'humanité, sous son plus bel aspect, un trait qui le terminera dignement. Nous trouvames, en sortant de la barque à Crémone, un homme que nous avons appris être un négociant, et qui nous suivit à l'auberge. L'intérêt qu'il prenait aux malheureux Emigrés, était peint dans ses yeux et se manifestait par ses gestes. Après nous avoir offert en général ses services, il resta quelque temps en silence avec l'air d'un homme embarrassé, qui balance à s'expliquer; une dame de notre compagnie descendit pour parler à l'aubergiste, et il la suivit. Elle rentra quelque temps après, et nous conta que ce monsieur, qui avait paru s'intéresser si vivement à nous, l'avait priée d'entrer un instant dans une petite salle en bas, et que là, il avait tiré deux rouleaux de cinquante louis en la suppliant de les accepter et de les partager avec ceux de ses compagnons de voyage qui en avaient le plus de besoin. Cette dame nous ajouta qu'elle les avait refusés, que le monsieur avait insisté à plusieurs reprises, avait tâché même de lui mettre dans sa main les deux rouleaux, et qu'enfin, il était sorti aussi affligé de ses refus qu'elle était touchée de son offre généreuse. Nous admirames ce noble procédé; mais la dame fut blâmée de n'en avoir pas profité pour aider plusieurs prêtres qui étaient sans ressources. Nous attendions un souper frugal que nous avions commandé, et l'on s'impatientait de la lenteur de l'hôte lorsqu'il entra avec l'air d'un empressement respectueux, une serviette sur l'épaule comme un maître d'hôtel, et nous dit que le souper était servi dans la pièce voisine. Nous y passames, et nous trouvames la pièce éclairée de bougies et la table couverte d'une grande quantité de plats et plusieurs bouteilles de vin sur un buffet; à côté étaient de très-beaux fruits, des confitures, des biscuits et deux où trois sortes de vins de liqueur; l'hôte voyant notre surprise, nous dit que tout avait été ordonné et payé par un monsieur de la ville qui était entré avec nous à l'auberge. Il ne voulut pas nous apprendre son nom et se borna à nous dire que c'était un négociant fort riche, et un des plus honnête homme qu'il y eût dans toute la Lombardie. Le lendemain aucun des garçons de l'auberge ne voulut recevoir la plus petite gratification, et nous arrivames à la barque suivis de plusieurs personnes qui s'attendrissaient à la vue des enfans, des prêtres, des vieillards, et levaient les mains au ciel en nous souhaitant toute sorte de prospérités. Nous cherchames en vain parmi ces personnes, le généreux inconnu. Il avait cru sans doute devoir se dérober à notre reconnaissance; mais de nouveaux bienfaits de sa part nous attendaient dans la barque, elle était remplie de provisions de tout genre.
Fatigué de lire les horreurs de la Révolution, mon jeune ami aura sans doute du plaisir en lisant les détails de faits qui honorent l'humanité, et de douces larmes succèderont aux pleurs amers qui ont inondé souvent ses yeux.
J'ai demeuré un mois à Venise où s'était retiré un de mes amis. J'y trouvai mon valet de chambre qui m'y attendait depuis huit mois, et qui avait sauvé de Nice ma vaisselle et une somme assez considérable. Il lui avait fallu autant de courage et d'adresse que de fidélité, pour me rendre le service qui me met à portée de vivre dans l'aisance. Le peuple Vénitien est bon et obligeant, et il n'est point de secours qu'il n'ait offert et donné aux Français qui en avaient besoin. Je me contenterai de vous citer un trait de l'hospitalière bonté de cette nation. Un des prêtres qui étaient venus avec nous, disait depuis quinze jours la messe dans une paroisse, et c'était son unique moyen de subsister; un jour il fut suivi au sortir de l'église, par un homme enveloppé d'un manteau, et lorsqu'il fut près de la porte l'homme s'approcha de lui et lui demanda de vouloir bien lui dire une messe le lendemain à une chapelle qu'il désigna. Le prêtre lui promit de faire ce qu'il désirait, et l'homme au manteau s'approchant alors de plus près, voilà monsieur, dit-il, la rétribution que je vous prie d'accepter pour votre messe et au même instant il lui mit dans la main un papier qui enveloppait deux médailles d'or de quinze ducats. Le prêtre voulut se défendre de les recevoir; mais l'homme au manteau le quitta aussitôt, et passant par une petite ruelle, disparut à ses yeux.
Je serais resté à Venise si l'air humide n'avait pas été contraire à ma santé. J'ai quelque temps été en suspens sur le lieu où je me fixerais; enfin je me suis déterminé à venir à ***. On y est plus à portée qu'en Italie d'être instruit de ce qui se passe en France, et on y a bien plus de ressources pour la lecture; enfin le Gouvernement y laisse les Emigrés en paix.
LETTRE XIX.
La Cesse de Loewestein a Melle Emilie de Wergentheim.
Le courrier ne part qu'après-demain, et je ne puis attendre si long-temps pour apprendre à ma chère Emilie, que le hasard m'a fait voir ce matin à Francfort, un officier qui est dépêché de l'armée à Vienne, qui m'a dit que le cher Baron jouissait de la meilleure santé, et n'avait pas été blessé comme quelques gazettes l'ont annoncé; mais un de ses parens du même nom, et c'est ce qui a donné lieu à l'erreur. Je n'ai pas lû ces gazettes; mais comme elles pourraient vous parvenir, je ne perds pas un instant pour prévenir l'inquiétude qu'elles auraient causée à mon Emilie. Il faudrait en vérité que la génération actuelle eût reçu des ames plus fortes ou insensibles pour résister aux troubles et aux spectacles terribles de la malheureuse époque où nous vivons. Je viens de lire les confessions de Rousseau, qui a l'art d'intéresser en racontant des faits minutieux, et qu'un autre ne serait pas tenté de relever; et je songeais après cette lecture aux circonstances présentes; je me disais: quelle énergique peinture n'aurait pas faite un si grand homme d'événemens qui demanderaient toute la pénétration de son esprit observateur, pour en démêler les causes, et toute la vigueur et la clarté de son style pour les bien expliquer; mais en y réfléchissant plus attentivement, j'ai pensé que son ame sensible aurait été flétrie par des spectacles pleins d'horreur, et affaissée sous le poids de tant de maux. C'est dans le sein de la paix qu'il est descendu dans son cœur pour y chercher des sentimens doux et touchans, pour en saisir si habilement toutes les nuances; il a pu alors choisir des expressions convenables et proportionnées. Les mots atroces, affreux, terribles, monstrueux, mille et mille fois répétés, employés à chaque instant deviennent insignifians, et il faudrait d'autres expressions pour exprimer un crescendo de crimes et d'infortunes qui va à l'infini. Le plus simple récit fait alors plus d'effet; et je l'ai éprouvé ce matin. Ma sensibilité a été singulièrement affectée par un exposé simple et naturel des malheurs des Emigrés. Un officier qui a su que le marquis de St. Alban est ici, est venu le voir; nous avons parlé des Emigrés. Plusieurs, nous a-t-il dit, sont réduits à vivre, du métier de garçon charpentier ou menuisier; les plus heureux sont ceux qui enseignent à danser, qui montrent la géographie ou le Français, ceux-là sont des Milords; ce fut son expression. Un des meilleurs gentilshommes de ma province, ajouta-t-il, vend dans une petite ville du ratafiat, je l'ai vu en tablier dans sa baraque, et ce qui vous surprendra, il a l'air content. Le Français commence par être abattu, il reprend courage, et à la moindre ressource il passe à la gaieté. Le Marquis lui a demandé en baissant la voix s'il pourrait lui être utile; l'officier a tout de suite dit, en prenant un ton animé et sensible, comme pour rendre toute la compagnie témoin de la générosité du Marquis, je vous remercie infiniment, et il lui a serré fortement la main, je suis très-reconnaissant de vos offres; mais j'ai eu le bonheur de me tirer d'affaire; j'enseigne la musique et je puis dire, avec un grand succès; je gagne à ce métier vingt ducats par mois; mais ce n'est pas tout, j'ai le plaisir de me trouver avec de très-jolies demoiselles et de les entendre chanter. Il ne m'en coûte rien pour ma nourriture, parce que je suis invité tous les jours chez l'une ou l'autre de mes écolières, parmi lesquelles il y en a de charmantes; nous faisons aussi de très-jolis concerts, ainsi vous voyez que je ne suis point à plaindre. Un instant après il a dit, ayant eu l'air de réfléchir: puisque monsieur le Marquis est disposé à obliger ses compatriotes, je vais, s'il le permet, lui fournir une occasion d'exercer sa générosité envers un homme malheureux et très-respectable. Quel est-il? Si ce n'est point un mistère, a dit le Marquis, qui s'attendait à entendre nommer un officier ou un gentilhomme. C'est mon confesseur a répondu le jeune homme. Nous nous sommes regardés en souriant. Oui, a-t-il dit, mon confesseur. Je vous avouerai qu'il y a long-temps que je n'en fais pas d'usage; mais je n'en suis pas moins reconnaissant des bons conseils qu'il m'a donnés autrefois, et de l'intérêt qu'il me témoignait lorsque ma mère me faisait aller à confesse, et il fallait bien y aller, car mon précepteur m'accompagnait. C'est un vieux prêtre infirme, et qui est menacé d'être aveugle. Je l'ai trouvé ici et je tâche de le secourir dans son malheureux état. Nous étions disposés à rire au début de cette histoire, ensuite les larmes aux yeux chacun a remis à l'officier, une petite offrande, déterminée par le plus touchant intérêt. L'officier sautait de joie à mesure que les ducats arrivaient dans ses mains; il les regardait avec un plaisir singulier, et remerciait chacun de nous avec la plus sensible expression de reconnaissance. Ce pauvre homme avec cela aura de quoi vivre six mois, disait-il. Nous lui avons promis de continuer à donner des secours à son malheureux confesseur, et il est sorti enchanté d'aller lui porter une aussi bonne nouvelle.
Le Marquis va toujours de mieux en mieux; heureusement que l'os n'était point entamé, et dans peu de jours il se servira de son bras. Nous voyons avec peine approcher le moment où il nous quittera. Il a l'air de se plaire parmi nous, et la reconnaissance qu'il nous témoigne surpasse de beaucoup nos soins. Je ne sais quelquefois si je dois m'applaudir d'avoir fait connaissance avec le Marquis, et si je n'éprouverai pas pour la société, ce qui arriva à votre père pour la bonne chère. Il fit à Vienne, chez l'ambassadeur de France, un très-bon dîner accommodé à la Française, et il fut quelque temps à trouver la cuisine Allemande détestable. Je n'avais pas idée de la conversation avant d'avoir connu le Marquis. J'ai entendu disserter; mais converser agréablement sans s'appesantir sur les objets, mêler l'enjouement à la gravité, se proportionner aux personnes qui écoutent, prêter de l'intérêt aux sujets arides, approfondir les objets en ayant l'air de les effleurer, savoir passer d'un ton à un autre, voilà, ma chère Emilie, ce que je trouve dans la conversation du Marquis, et j'ai passé des heures délicieuses avec lui, sur-tout lorsque vous étiez en tiers: mon cœur et mon esprit alors n'avaient plus rien à désirer. Adieu, mon Emilie; je vous embrasse bien tendrement.
LETTRE XX.
Melle Emilie a la Cesse de Loewenstein.
Combien votre amitié me touche, ma chère Victorine, et combien m'a été utile en ce moment votre officieuse prévoyance! Je venais de lire la gazette qui met au nombre des blessés mon cher Baron; j'étais toute entière à l'inquiétude la plus déchirante lorsque votre lettre m'est arrivée. Vous avez prévu la douleur qui m'accablait, vous ne vous êtes occupée que pour la guérir, je vous dois mon repos, et qu'un bienfait a de prix quand il vient d'une main chère! Mais, ma tendre amie, rassurée en ce moment sur le passé, que l'avenir est inquiétant! Cette malheureuse guerre durera-t-elle encore long-temps? Les transes continuelles qu'elle me fait éprouver ne peuvent se décrire; des grades, des rubans peuvent-ils servir de compensation à tant d'inquiétudes. La paix, l'union, les douceurs d'une tendre intimité ne sont-elles pas mille fois au-dessus du vain plaisir de faire parler de soi, d'entendre les autres parler de ce qu'on aime? Je ne suis pas politique, peut-être les intérêts de mon cœur font-ils illusion à mon esprit, mais je suis bien tentée d'être de l'avis d'un homme d'esprit, qui soutenait chez ma mère, que les Puissances n'auraient pas dû se mêler des affaires des Français, qu'il aurait été plus sage de laisser se consumer leur feu dans l'intérieur et ne pas, disait-il, en citant un ancien, l'attiser avec l'épée. On dit que c'était le sentiment de l'impératrice de Russie; si cela est, je dois être bien fière. Ce sentiment n'est peut-être pas celui du marquis de St. Alban. Les Emigrés veulent que les Puissances fassent les plus grands efforts, déploient toutes leurs ressources pour détruire jusqu'au germe de la révolution Française, dont la contagion suivant eux, menace tous les pays; peut-être ont-ils raison; peut-être aussi sont-ils aveuglés par leur ressentiment et l'intérêt, qui leur inspirent une impatience bien excusable. Je pense comme eux qu'il importe à l'humanité d'éteindre l'incendie qui consume la France, et peut s'étendre dans le reste de l'Europe; mais je diffère avec eux sur les moyens. La guerre est le plus grand des fléaux, et la main de tout souverain qui signe un manifeste pour la commencer doit trembler. Il faudrait dans un tel instant mettre sous ses yeux le tableau d'un champ de bataille, où le sang coule de toutes parts; des monceaux de cadavres, des milliers de blessés, remplissant l'air des cris de la douleur; il faudrait lui peindre les angoisses des femmes, des mères, des sœurs d'une partie de ses sujets, attendant l'arrivée de chaque courrier avec une inquiétude déchirante, osant à peine parcourir les détails même des victoires, et fixer leur regards sur des lauriers teints du sang de leurs proches et de leurs amis. Les plus brillans succès sont-ils un dédommagement de tant de désastres. Souvenez-vous, ma chère Victorine, qu'en lisant le siècle de Louis XIV, nous lui fimes l'application de ces vers sublimes de Corneille.
«A vaincre tant de fois mes forces s'affaiblissent, L'état est florissant, mais les peuples gémissent, Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits Et la gloire du trône accable les sujets.»
Adieu, je respire depuis votre lettre; mais je ne puis songer de sang froid à la guerre. Je déteste tous les conquérans et je voudrais que l'univers ne fut habité que par ces bons Quakers, qui ont en horreur l'effusion du sang. J'embrasse mille fois ma charmante Victorine, j'espère la voir incessament et lui faire lire dans mes yeux, dans toute ma personne, le sentiment de reconnaissance qu'elle ajoute à une tendresse que je croyais au-dessus de tout; mais le cœur le plus aimant a donc toujours quelque vide que découvrent de nouvelles et vives émotions; le mien ne semblait pas pouvoir vous aimer davantage, et c'est cependant ce que je crois éprouver depuis votre lettre.
LETTRE XXI.
le Marquis de St. Alban au Président de Longueil.
J'ai lû, mon respectable ami, avec le plus vif intérêt le récit de vos aventures. Les Français dispersés sur toute la terre présentent une variété infinie de scènes touchantes, trop souvent tragiques, et dont plusieurs sont romanesques. Ils ont tout éprouvé: humiliations, refus inhumains, intérêt touchant, secours imprévus, persécutions impolitiques, compassion stérile. Mes généreux hôtes m'ont trouvé les larmes aux yeux, hier, en entrant chez moi; votre lettre était sur la table, on a craint que je n'eusse reçu de fâcheuses nouvelles, et essayant en vain de les rassurer j'ai pris le parti de leur en faire la lecture. Tous les visages étaient attentifs, et il n'y a pas eu un trait intéressant de votre récit qui n'ait produit la plus vive impression; des larmes d'attendrissement ont coulées à plusieurs reprises, à la description de la généreuse réception des habitans des rives du Pô. Le Commandeur pleurait en criant bravo; il trépignoit de joie, comme s'il eût été sur le rivage à vous attendre; on le voyait prêt à courir pour vous précéder le lendemain et vous retrouver. La Comtesse, les yeux inondés de pleurs au récit des procédés de ce bon négociant de Cremone, était d'une beauté ravissante. Je n'avais jamais eu le spectacle d'une belle femme qui pleure d'attendrissement; quelle différence d'avec les larmes de la douleur qui ne sortent qu'en déformant le visage, qu'elles paraissent silloner; ici la beauté de chacun de ses traits semblait, si je puis parler ainsi, s'épanouir pour recevoir la céleste rosée qui les inondait. Le brave homme, disait le Commandeur, je lui donnerais la moitié de mon château, s'il était dans le besoin; la mère disait, l'excellent homme, heureusement il s'en trouve encore de tels. La Comtesse tendait les bras comme pour y recevoir cet honnête Cremonois, et je crois que s'il eût été là, elle n'aurait pu s'empêcher de l'embrasser.
Après cette intéressante lecture, vous jugez qu'il a été fort question des Emigrés; on a raconté quelques histoires dont plusieurs étaient d'un genre bien opposé à celle de votre voyage. Une carte géographique était sur ma table, et l'on a parcouru les divers pays où nos compatriotes sont accueillis ou tolérés; il est venue à ce sujet une assez singulière idée à la Comtesse: il faut, a-t-elle dit, que cette carte serve d'indication du sort dont jouissent les Emigrés dans les différens états de l'Europe; ils seront peints de diverses couleurs; et leur site sera analogue au traitement dont ils jouissent; ainsi les pays où ils auraient été mal accueillis seront en couleur noire et des montagnes arides, des torrens dévastateurs désigneront l'âpreté du climat; dans ceux où ils auront été bien reçus, on verra des prairies émaillés de fleurs et des verts bocages; mais il faut une légende au bas de la carte pour donner des explications. On a fort applaudi à cette idée, et la Comtesse a été prendre ses crayons.
Elle s'est mise à dessiner, et pendant ce temps, essayant de faire les légendes, j'ai senti la difficulté de leur donner le style court et serré qu'exige le genre lapidaire. Il m'a donc fallu, n'ayant pas le temps d'être court, faire un récit historique.
Voici celui de la Russie.
Louis XIV a prodigué des secours à un roi qu'on avait précipité du trône; la générosité de son ame et le noble orgueil de son rang ont déterminé les bienfaits; mais si la souveraine de Russie s'est empressée d'adoucir les malheurs d'une famille auguste, Catherine, femme sensible et généreuse, a tendu une main bienfaisante à l'humanité souffrante; son trésor a été la caisse des malheureux; ils ont trouvé une nouvelle patrie dans ses états, et ont reçu d'elle des terres et des fonds pour les faire cultiver.
La légende de l'Angleterre.
Les malheureux Français fuyant leurs maisons en feu, poursuivis par le fer des brigands et la hâche des bourreaux, sont venus chercher un asile chez leurs anciens rivaux.
La politique, l'intérêt ont cédé aussitôt aux cris de l'humanité désolée; les dons du Roi, ceux des Grands, des Anglais de toutes les classes, au moyen de nombreuses souscriptions ont produit des secours immenses pour une foule prodigieuse d'hommes, de femmes, de prêtres, d'enfans sans asile et sans subsistance; enfin pour rendre ces bienfaits durables et en assurer l'équitable distribution, ils ont établi les plus sages précautions, avec cette méthode précise du génie calculateur qui les caractérise; ils ont su distinguer, naissance, services, âge; enfin le malheur et les talens, la valeur, la vertu ont été pour tous les Français des lettres de naturalisation.
La Prusse est à remarquer pour les secours que le Roi a prodigués aux Emigrés Français; plusieurs vivent de ses bienfaits, ou de ceux des princes de sa maison. Beaucoup de jeunes gens ont été placés dans ses troupes, et un grand nombre dans des maisons d'éducation, aux frais de sa Majesté.[A]
La retraite modeste et simple d'un héros, Rhinsberg est aussi distinguée sur cette carte; on y voit comme dans les champs Elyséens, quelques ombres heureuses échappées à la fureur d'un gouvernement barbare, s'entretenant sous des ombrages frais de leur malheureuse patrie, célébrant les vertus et les talens de leur auguste bienfaiteur; ils sont auprès d'une pyramide, et j'y lis le nom de l'éloquent et généreux Malesherbes. C'est à toi qu'elle est consacrée, ministre du plus vertueux des rois, défenseur du meilleur des hommes.
Brunswick doit être désigné sur cette carte, comme un des pays où l'hospitalité envers les Français est la plus noblement exercée; on croit souvent se trouver à la cour de France quand on voit l'illustre souverain de Brunswick entouré de généraux, de ministres, de magistrats et de prélats Français. Ses bienfaits préviennent les besoins, et à la noble simplicité de ses manières il semblerait que ce sont les dons de l'amitié.
Je n'aurais malheureusement pas à m'étendre beaucoup, mon respectable ami, sur cette idée de la Comtesse, que j'ai saisie avec empressement. Ce court tableau est tracé par la vérité, et joint à celui de votre voyage, il forme un agréable contraste avec tant de scènes d'horreur. Je vous écris cette lettre en quelque sorte en commun; vous êtes connu dans le château de Loewenstein comme si vous y aviez long-temps habité, et la Comtesse et le Commandeur ont pour vous, non-seulement de l'estime, mais de l'amitié, et ce dernier sentiment, passez-moi cette vanité, est dû à celle dont vous m'honorez. Adieu, mon respectable ami, conservez-moi vos bontés.
LETTRE XXII.
Le Président de Longueil. au Marquis de St. Alban
à Dusseldorff.
Je ne vous parle point en ce moment de la France, ni de l'armée, parce que vous êtes plus à portée que moi d'en être promptement instruit. Je ne sais au reste quelles sont vos conjectures, mais les miennes se perdent dans le plus vaste et le plus noir horizon. Je vous écrirai amplement à ce sujet dans quelque temps; pour le moment, parlons de nous et de nos amis. Le temps où nous vivons ressère les intérêts et les sentimens dans le plus petit cercle, et l'ame cicatrisée de tous côtés n'a plus que quelques points de sensibilité. N'êtes-vous pas affligé et étonné de n'avoir point de nouvelles de la duchesse de Monjustin. J'ai fait de tous côtés des perquisitions sans pouvoir rien apprendre à son sujet. Je sais seulement qu'elle a été en Angleterre; mais on n'a pas pu me dire si elle y est encore, et je suis porté à croire qu'elle a changé de nom. Ses affaires étaient très-dérangées avant la Révolution, tout son bien est en terres, et il est à craindre qu'elle n'ait pas emporté des fonds suffisans. Quelquefois je crains que la détresse où elle a pu se trouver ne l'ait forcée de rentrer en France, et alors je frémis. Plusieurs Emigrés ont pris ce parti par le même motif et les malheureux ont payé de leur vie cette funeste rentrée dans leur patrie. Il y a quinze ans que je suis attaché à la duchesse de Monjustin; vous connaissez ses rares qualités, sa raison, son esprit, ses agrémens; jugez donc de mes regrets; sa société faisait le charme de ma vie, et si je pouvais me rejoindre à elle et à mon jeune ami; si je les pouvais voir dans une situation supportable, je défierais la fortune; et la Révolution n'affecterait en moi que le sujet fidelle, et que l'ami de l'humanité. Lorsque les fonds que vous avez seront épuisés, adressez-vous à moi, mon cher Marquis; ce serait faire outrage à l'amitié que de ne pas en recevoir les dons, et cette fausse discrétion ne serait en vérité honneur ni à votre esprit, ni à votre cœur. Songez donc que je suis plus riche que je ne l'ai jamais été, quoique j'aye perdu trente fois la valeur de ce qui me reste: on n'est riche que de ce dont on jouit. La plupart des choses que j'ai perdues n'étaient pas des jouissances pour moi: j'avais un grand hôtel où j'habitais un très-petit appartement; beaucoup de chevaux, et je n'en employais que quatre ou cinq; je donnais de grands dîners, et ils m'ennuyaient; les spectacles, après une fréquentation de vingt ans, étaient moins un plaisir pour moi qu'un emploi du temps, et les loges que j'y avais étaient plutôt des moyens d'obliger que de m'amuser. Si l'on ôtait de la jouissance d'une grande fortune, ce qui n'est qu'au profit de la vanité, il y aurait bien peu de différence réelle entre le sort de l'homme le plus opulent et de celui qui jouit d'une honnête aisance. L'homme riche a plus envie de briller que de jouir, et vous savez que je ne cherchais pas l'éclat dans ma dépense; mais ce qui m'affecte le plus cruellement, c'est la séparation peut-être éternelle de quelques amis; ce sont les dangers qu'ils courent, enfin c'est ce déchirement qu'on éprouve quand on est enlevé subitement à toutes ses habitudes, à tout ce qui nous est cher; quand on se trouve transporté au milieu d'hommes indifférens, et dont on ignore jusqu'à la langue. Toutes les pages du livre de ma vie semblent effacées; il faut recommencer à me faire connaître, à me faire estimer, si je veux entretenir quelque commerce avec des gens aux yeux desquels ma position me rend d'abord suspect, parce qu'ils craignent que je ne leur devienne à charge. Je me dis souvent: je n'intéresse aucun de ceux que je vois; je puis vivre, souffrir, mourir, sans exciter un sentiment, sans qu'il y ait une larme de versée; mon esprit et mon cœur me sont inutiles et à charge par leurs besoins. Je ne puis ni converser sur les objets dont je me suis occupé, ni m'attacher à personne, et mes avances seraient regardées comme des calculs intéressés. Mon cœur est surchargé de son propre poids, il voudrait se répandre et il est arrêté par l'indifférence qu'on lui oppose, douloureusement froissé par la défiance; ou, si je sors dans les rues je m'apperçois souvent que je suis pour le peuple un objet de haine ou de mépris; car, il ne faut s'aveugler sur ses dispositions. Il admire les succès des brigands appelés Patriotes, et les mots décevans d'égalité, et de liberté chatouillent son cœur et lui inspirent de l'éloignement pour ce qu'on appelle les Aristocrates. Il contemple avec plaisir leur chûte et croit s'élever de toute la hauteur dont on les a précipités. J'ai été assez heureux pour emporter quelques fonds qui me mettent à portée de vivre dans l'aisance, et cette aisance est une immense richesse comparée à la détresse de la plupart de nos compatriotes. Celui de nous qui peut avoir la plus grossière subsistance assurée, est un homme fortuné: on a dit avec raison, que pour être content de son état il fallait regarder en bas; aujourd'hui, qui le dirait! c'est en portant ses regards jusqu'à la plus sublime élévation. Quel est l'homme dont la vie et la liberté sont assurées, qui ne doive pas se trouver heureux en se rappelant l'infortuné Louis XVI; tout homme, de quelque classe qu'il soit, était en quelque sorte familiarisé avec l'idée de la possibilité de périr sur un échafaud, l'histoire en fournit mille exemples, et l'innocence n'a souvent pas suffi pour échapper à un tel sort; mais un roi!.... qui peut se faire une idée des affreuses pensées, des sentimens d'étonnement et d'horreur qui ont rempli son esprit et son cœur quand il a passé, captif, au milieu d'un peuple furieux qu'il avait vu, pendant vingt ans, se précipiter sur son passage pour le contempler avec délices; pour faire retentir l'air des plus touchantes acclamations. Qui peut dire si son cœur n'a pas été ouvert à l'espoir, et combien il a été cruellement trompé, lorsque pendant cette longue route il n'a entendu aucune voix s'élever en sa faveur, aucun bruit avant-coureur d'un généreux effort; enfin arrivé au terme fatal, il s'est flatté sans doute, que peut-être ce peuple ne résisterait pas à la voix de son roi qui paraissait en suppliant devant lui; mais la plus atroce barbarie fait retentir l'air d'un bruit affreux qui couvre ses faibles accens; enfin le crime comble l'intervalle immense qui est entre le trône et l'échafaud, entre le supplice et l'innocence. Cette affreuse image me revient sans cesse dans la pensée, et le jour et la nuit. A tout ce qu'elle a de déchirant pour le cœur, se joint un tel étonnement pour l'esprit, que je suis quelquefois tenté de croire que cette terrible catastrophe n'est qu'un songe affreux. Je reviens à vous, mon cher et jeune ami, et j'exige de votre attachement que vous me disiez au plutôt l'état de vos affaires, et ce qui vous reste, et ce que vous attendez. J'ai quelque argent à votre service, pour le moment, sans nuire à mes arrangemens, sans rien diminuer de ma dépense. Songez que je vous tiens lieu de père et que j'en ai toute la tendresse. Adieu, pour aujourd'hui.
LETTRE XXIII.
La Cesse de Loewenstein a Melle Emilie de Wergentheim.
Ecoutez, écoutez ma chère Emilie, une scène du plus grand genre dont vous êtes la cause sans le savoir. Nous étions à prendre le thé dans le sallon lorsqu'on m'a apporté un billet de vous, écrit il y a deux jours, pour m'annoncer cette marchande qui fait si bien les fleurs artificielles, et j'ai proposé à ma mère de la faire entrer, en lui disant qu'on m'avait assuré qu'elles égalaient presque en fraîcheur et en vivacité les fleurs naturelles. Un instant après est entrée une jeune fille avec deux grands cartons. Les fleurs ont été étalées sur une petite table auprès de ma mère; la Warberg n'a fait qu'un saut jusqu'à nous pour voir les fleurs, et je ne puis vous rendre ses exclamations; elle regardait de tous ses yeux, avait envie de tout; combien cela Mademoiselle?.... Et celle-ci, et celle-là? La marchande avait à peine le temps de répondre à ses mille et une questions. Dans ce moment nous apperçevons le Marquis, qui se trouvant beaucoup mieux, avait voulu nous causer une agréable surprise, et qui traversait la cour, appuyé sur son valet de chambre, pour se rendre dans le sallon. Nous nous levons aussitôt pour aller au devant de lui et le féliciter. Une voiture était rangée près de la porte du vestibule, et nous apperçevons dans le fond une femme d'une figure fort agréable. On s'empresse de témoigner au Marquis la joie de le trouver en si bon état, et prêt à entrer, il porte ses yeux du côté de la voiture, et s'avance vers elle en disant: quoi c'est vous madame la Duchesse?... Et la femme de répondre sans le moindre embarras, c'est moi-même mon cousin. Tout le monde est surpris; mon oncle, sur-tout, semble pétrifié et demeure un instant les yeux fixes et la bouche ouverte. On demande au Marquis, par quel hasard cette dame, qu'il appelle madame la Duchesse, attend dans la cour sans entrer. Il s'approche d'elle, lui parle à demi-voix, et revient nous dire, c'est une de ces aventures de roman que produit la Révolution; madame la duchesse de Monjustin vend des fleurs, voilà le mystère, et elle attend une ouvrière qui est allée en porter dans le sallon; nous nous avançons vers la Duchesse, et après bien des instances nous l'engageons à entrer. On garde ensuite un instant le silence, et la Duchesse d'un air tranquille et résigné, s'adressant à mon oncle qui était dans l'attitude d'un homme qui attend le dénouement d'une grande aventure, lui dit: je ne suis pas la seule, monsieur, que la Révolution ait réduite à un sort pareil ou plus fâcheux, et je me trouve heureuse d'avoir un petit talent qui écarte de moi la misère. Mon oncle lève les bras au ciel en croisant ses mains, et demande au Marquis si elle est de la famille du maréchal de ..... la femme de son petit-fils. Mon oncle s'écrie, la petite-fille du maréchal de ..... que j'ai vu commander les armées Françaises en 17... qui lui auroit dit que sa petite-fille serait réduite à vendre des fleurs? La Révolution, lui dit le Marquis, a fait du monde un grand bal masqué, où des princes paraissent sous des habits de paysans, et des valets sont habillés en empereurs; ma cousine s'est résignée avec courage à son sort. Il y en a, reprit la Duchesse, de bien plus à plaindre que moi; ce sont les vieilles femmes et celles qui n'ont aucune ressources dans leur industrie; je frémis en songeant qu'un peu plutôt ou plus tard, elles n'auront rien à attendre que de la compassion charitable. Le Marquis lui demanda des nouvelles de plusieurs personnes, et comme il ne lui parla ni de mari, ni d'enfans, je jugeai qu'elle était veuve et n'avait pas d'enfans: je ne me suis pas trompée. Madame de Warberg n'osait plus acheter, et ne jetait que des regards furtifs sur ces belles fleurs qu'elle avait tant admirées; comment dire à une Duchesse: cela est trop cher? Comment lui mettre de l'argent dans la main? La Duchesse s'en apperçut et lui dit en souriant: il ne faut pas madame, si mon nom ne me sert pas, qu'il me nuise. Vous paraissiez disposée à acheter des fleurs; le prix est sur chacune, cela vous épargnera l'embarras de marchander. Madame de Warberg s'enhardit, choisit plusieurs fleurs, fort belles, regarda le prix, tira sa bourse et mit en rougissant l'argent dans le carton. Je suivis son exemple; mais sans en acheter une grande quantité, comme c'était mon premier mouvement; je craignis d'avoir l'air, par pure générosité, d'augmenter ses profits. Comme je lui témoignais mon admiration de son courage, elle m'a dit une chose qui m'a frappée. Quand on ôte, Madame, du malheur, l'humiliation, il perd ce qu'il a peut-être de plus douloureux, et comment être humilié d'un malheur général? Qui ne serait pas honteux de paraître en chemise dans la rue?.... Mais, supposé que le feu prenne à votre maison, aux maisons voisines, on ne songera pas en fuyant le danger, à la manière dont on est vêtu. Mais, dit mon oncle, madame la Duchesse aurait trouvé dans tous les pays, des gens qui se seraient empressés de la secourir, sans s'abbaisser.... Ah! Monsieur, lui dit-elle, ces services-là ne sont que pour un temps, et quand les malheurs durent, la générosité se lasse; n'est-il pas plus satisfaisant de pouvoir se suffire à soi-même, et de n'avoir d'obligations à personne? Ma foi, dit-il, Madame, vous avez raison, et ce n'est pas là de l'orgueil, mais une noble et estimable fierté; il se détourna en même temps pour cacher ses larmes. J'allai à lui et prête moi-même à pleurer, je lui pris la main et ne pus que lui dire, mon bon oncle!... La Duchesse reprit la parole, et dit: on ne peut se refuser à une vérité constante, c'est que si on enlève à l'homme le plus riche tout ce qu'il possède, il est forcé de revenir à l'état de nature, et de travailler pour subsister. J'ai lû qu'en Turquie on fait, dans leur jeunesse, apprendre un métier aux Sultans; c'est peut-être par le souvenir des fréquentes révolutions qui précipitent du trône les monarques de l'Asie qu'on a cru devoir adopter cet usage; est-il aujourd'hui en Europe un homme, quelqu'élevé qu'il soit, qui puisse assurer qu'il ne sera pas réduit à faire usage de son industrie? Rousseau avait raison dans son superbe ouvrage sur l'éducation, de faire apprendre un métier à Emile. On s'en est moqué, on a fait des railleries d'un héros menuisier. Combien de gens de qualité, de gens riches seraient heureux aujourd'hui d'avoir été élevé comme Emile? Quelle modération, ma chère amie! quelle sagesse! ce ne sont pas là des mots; c'est le courage et la vertu en action. J'ai voulu l'engager à passer la journée avec nous; mais il n'y a pas eu moyen de l'y déterminer: elle avait des affaires à Francfort et devait s'y trouver de bonne heure le lendemain; mais elle nous a promis de s'arranger pour venir la semaine prochaine, et nous accorder deux jours; de grâce venez-y, ma chère amie; je m'honorerai à ses yeux de votre amitié, et puisqu'elle vous connaît, elle me sera un titre pour prétendre à la sienne. Sa douceur, son courage, sa noble simplicité ont enchanté toute la maison; le Marquis, après avoir loué la courageuse résignation de sa cousine, nous dit: mesdames je vous conseille de vous presser de faire provision de fleurs; car ma cousine me fera certainement la grâce de partager ma petite fortune. De tout mon cœur, dit-elle; mais prenez garde de vous aveugler sur vos espérances et d'en croire le succès trop prochain; je serais fâchée de vous faire dépenser trop vite un argent qu'il serait prudent de ménager pour l'avenir. Dès ce moment le produit de mes fleurs est pour les pauvres, et elle me pria de me charger de celui de madame de Warberg. Ensuite elle ajouta: je crois, mon cousin, que tout bien considéré, je ne dois pas renoncer entièrement à mes travaux; il y a tant de malheureux à soulager, ce serait un vol que je leur ferais que de ne pas exercer mon petit talent. Qu'en pensent ces dames? Nous fumes de son avis. J'en ferai, dit-elle, un amusement au lieu d'un travail forcé. Nous l'avons tous reconduite à sa petite voiture; mon oncle lui donnait la main, et en la quittant la regardait avec des yeux de tendresse et d'admiration. Vous pensez bien qu'il n'a pas été question d'autre chose toute la soirée, et chacun de nous, à sa manière, a fourni son contingent à un chapitre sur les vicissitudes de la fortune. Adieu, pour aujourd'hui.
LETTRE XXIV.
le Marquis de St. Alban. au Président de Longueil.
Je m'empresse de vous apprendre, mon cher Président, que votre amie est retrouvée. Madame de Monjustin vous écrit par le courrier une lettre qui vous apprendra comment je l'ai rencontrée, et ne vous laissera rien ignorer de tout ce qui l'intéresse. Les maîtres de la maison, instruits de l'état de la marchande de fleurs, l'ont accueillie avec la plus grande considération. Le titre de Duchesse n'a pas été auprès du bon Commandeur une faible recommandation; mais il a fallu bien peu de temps à madame de Monjustin pour exciter ensuite pour sa personne le plus vif intérêt, et même de l'admiration. Madame la comtesse de Loewenstein, à qui je parle souvent de vous, est enchantée de la connaissance de la Duchesse, et partage votre joie. Je voudrais, m'a-t-elle dit, être à sa place pour éprouver tout ce que l'amitié doit avoir de plus doux, dans un moment où l'on revoit une personne pour qui on a tremblé tant de fois. Madame de Loewenstein est avide de sentimens, comme un ambitieux l'est d'honneurs et de distinctions, un avare d'argent; jugez par là, mon cher Président, du bonheur d'un homme qui aurait excité dans son ame un tendre sentiment. S'il suffit d'en connaître l'étendue pour le mériter, personne n'en est plus digne que votre ami. Chaque jour me fait découvrir de nouvelles qualités dans cette intéressante femme. Le charme de sa société écarte loin de moi jusqu'à l'idée du malheur. Je crois être dans un séjour enchanté, et chaque jour que j'ai à rester ici, est une partie d'un trésor dont je regrette d'avancer la perte. Je vois avec peine avancer ma guérison, quand je songe qu'elle sera le terme de mon bonheur. Adieu, mon cher Président, je finis à votre exemple en disant, Vale et ama.
LETTRE XXV.
La Cesse de Loewenstein a Melle Emilie de Wergentheim.
La marchande de fleurs est, ma chère Emilie, l'intime amie de ce Président, dont nous parle si souvent le Marquis; il me l'avait peint comme un des sept sages de la Grèce; mais les sages sont donc aussi sensibles à l'amour; car je crois que le Président a été plus que l'ami de la Duchesse, et que leur liaison a pris avec le temps la couleur de l'amitié; ne pourrait-on pas appliquer à un tel sentiment ce que dit le célèbre fabuliste des Français. C'est le soir d'un beau jour. Cette comparaison ne serait pas moins juste que l'autre; car les belles soirées succèdent à des chaleurs brûlantes. Il y a long-temps que la Duchesse a perdu son mari, ainsi je ne lui fais pas de tort en supposant qu'elle ait aimé un homme estimable. La Duchesse a montré une grande satisfaction en apprenant que le Président avait échappé aux fureurs démocratiques, et qu'il était dans une situation supportable du côté de la fortune. Le Parlement a été presque entièrement immolé, et le Président, à ce qu'elle m'a dit, était un homme trop marquant par sa naissance, ses talens, et enfin par son zèle, pour n'avoir pas été une des premières victimes. Je n'ai pu m'empêcher de dire à madame de Montjustin que je voudrais être à sa place pour jouir d'un bonheur aussi vif. Elle m'a répondu en m'embrassant, et a eu l'air de s'attendrir sur moi. Je ne saurais vous exprimer ce qui était dans ses regards, peut-être lui en demanderai-je quelque jour l'explication. Le Marquis est heureux dans les personnes de son ami et de sa cousine. Je crois qu'il les regarde aussi avec la même envie que moi; car son ame est sensible et je vous avouerai que je n'ai trouvé que lui qui m'ait parlé sentiment d'une manière attachante et vraie. La plupart des hommes cherchent à montrer de l'esprit lorsqu'ils en parlent, ou bien s'expriment avec une chaleur exagérée. On voit que ce que dit le Marquis part de l'ame, et on le croirait profondément sensible au seul son de sa voix, à la manière dont il prononce le mot d'aimer. Adieu, ma chère amie, raisonnez sur tout cela à votre charmante manière, votre Victorine vous embrasse mille et mille fois.
LETTRE XXVI.
Melle Emilie a la Cesse de Loewestein.
J'avais entendu dire que la personne qui faisait les fleurs dont je vous ai parlé, avait eu en France de la fortune, et que la Révolution l'avait réduite à faire usage de ce talent pour vivre; mais j'étais bien loin de la soupçonner d'être une si grande dame. Elle vient quelquefois à Mayence, où elle a une amie, et elle y fait apporter des fleurs par la jeune fille que vous avez vue. Un jour j'allai chez elle, et comme elle était sortie, l'hôtesse me mena à la chambre de la Duchesse. Je la trouvai lisant un volume de Voltaire, un autre était sur la table, et contenait Zadig ou la Destinée. Je lui dis qu'il y avait beaucoup de philosophie dans ce petit roman, et elle me répondit, il faut bien croire à une destinée qui se joue de tous les desseins des hommes, élève ce qui est bas et abaisse ce qui est élevé. Et elle cita à ce sujet ces vers que je la priai de m'écrire, et qu'elle me dit être de Corneille.
«Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite, «Que suivant que d'en haut son bras la précipite; «Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir.
Je lui dis: il faut convenir, Madame, qu'il y a peu de marchandes de fleurs en état de faire de pareilles citations. Elle se mit à sourire et je n'osai lui faire aucune question. Je suis retournée deux fois chez elle sans la rencontrer, et la dernière fois je remis à la jeune ouvrière un billet pour vous. Vous avez dû trouver la figure de la Duchesse intéressante et spirituelle, et à présent que je sais son état, je trouve ses manières très nobles: mais préjugé! préjugé! il y a deux jours que j'aurais dit décentes. J'ai beaucoup d'impatience de la revoir, et ce n'est pas pour lui faire mon compliment; car la grandeur dans sa situation n'est qu'un fardeau importun et embarrassant. Mon goût pour les aventures de roman me fera chercher à former une liaison avec elle, et je donnerai l'essor à mes sentimens d'intérêt et de bienveillance, bien faciles à se changer en amitié. Enfin lorsqu'elle viendra ici je l'engagerai à loger chez ma mère qui, depuis votre lettre, m'a témoigné beaucoup d'empressement pour la voir. Adieu, ma chère Comtesse.
LETTRE XXVII.
La même a la même.
Mon bonheur a amené ici ma cousine. Ce début vous surprend; cette cousine, vieille fille, bavarde, ennuyeuse avec solennité, fatigante dans ses empressemens, et se faisant valoir pour les plus petites choses, disant sans cesse: «Convenez que sans moi vous auriez payé votre robe deux ducats de plus; si je ne m'étais trouvée là vous tombiez dans le fossé; vous auriez encore la fièvre si je ne vous eusse forcée à prendre du quinquina. Ce bal où l'on désirait tant d'aller, la bonne maman était malade, on se désolait; mais heureusement on a une cousine qui arrive toujours à propos; elle offre de se charger de la conduite d'Emilie, de la mener à ce bal, de la ramener; qu'est-ce qu'on y voit, ah! ah!».... En voilà assez; dis-je, ma cousine: Je sais toutes les obligations que je vous ai; et je suis obligée de lui mettre la main sur la bouche. A quoi sert tout ce préambule, à vous dire que ma cousine a proposé de me mener chez vous; et d'y rester ce qu'on appelle un jour franc. Je partirai donc après-demain, ma chère Victorine, et nous passerons ensemble quarante-huit heures. On dit que la durée est une grande question en philosophie, et je n'en suis pas surprise; du moins si c'est comme je l'entends; une opération qui dure six minutes est d'une longueur insupportable, et six minutes sont un éclair pour celui qui goûte un plaisir, vif: ôtez huit heures de sommeil, reste quarante, formant deux-mille-quatre cents minutes que nous passerons ensemble. Quel philosophe m'en dira la juste durée! Ah! qu'il se passe de choses dans l'ame d'une personne qui sent vivement! c'est sans doute à ce sujet, de la durée du temps, ce qu'on rapporte de Mahomet, à ce que je crois: il sort de son lit, s'élève dans les airs, parcourt des mondes infinis, et il rentre chez lui que sa place dans son lit, n'était pas encore refroidie, et qu'une caraffe, qu'il avait laissé renversée, et répandant l'eau qu'elle contenait, n'était pas encore vide. C'est pour le coup que vous allez dire avec raison, quel déluge de métaphysique! Mais pourquoi m'en vouloir, n'est-ce pas mon cœur, ingrate, qui me rend métaphysicienne? N'est-ce pas le bonheur de vous voir qui m'inspire tant de beaux calculs? L'avare qui compte son argent, tantôt le voit en ducats, tantôt en écus, et enfin en florins, en kreutzer, pour en grossir la somme à ses yeux. Adieu, ma chère Victorine, et quel bonheur j'aurai dans trente-six heures en disant, bonjour chère Victorine!
LETTRE XXVIII.
Le Marquis de St. Alban a la Duchesse de Montjustin.
Ma santé se rétablit de jour en jour, grâce aux soins qui me sont prodigués, et à un excellent chirurgien. Je ne serai certainement point estropié, voilà ce qu'il y a d'intéressant, ma chère cousine. La paisible et charmante habitation où m'a conduit un génie bienfaisant, n'est plus aussi solitaire que vous l'avez vue: le père et le mari de la Comtesse sont arrivés de Vienne; l'inquiétude règne dans la maison, le père craint de rendre un domaine assez considérable dont il jouissait depuis près de trente ans, avec les fruits perçus depuis ce temps. Les frais du procès ajouteraient encore aux embarras, parce qu'il faut les payer incessament; à la vérité on compte un peu sur le bon Commandeur. Je partage les alarmes de sa famille et pénétré de reconnaissance, j'oublie depuis deux jours mes malheurs. Le père de la Comtesse est un homme de soixante ans, il n'a point servi et n'a presque jamais quitté son château; il connaît peu le monde, et il a mauvaise opinion des hommes, par l'effet d'une disposition misanthropique, sans philosophie, et par de mauvais procédés qu'il a éprouvés, et qui ont laissé de profondes impressions dans son ame; du reste il est attaché scrupuleusement à ses devoirs, à sa religion jusqu'à la superstition; occupé de l'administration de son bien, et entier dans ses volontés; il aime sa femme parce que la religion et la morale le prescrivent; mais sa fille, ce n'est ni la morale ni la religion, c'est cette irrésistible attraction qui est dans le moindre de ses mouvemens. Il me reste à vous donner une idée du mari: il a une de ces figures qu'on croit avoir vue partout, et qu'on a remarquée nulle part; il a servi quelques années; et sa famille désirant que son nom se perpétuât l'a engagé à se marier avec la charmante Victorine qui est de la même maison. Il paraît sentir son infériorité; mais il croit que la dignité de mari suffit pour faire disparaître toutes les inégalités personnelles; il ne faudrait pas je crois rassembler beaucoup de circonstances pour exciter en lui de la jalousie: tel est l'heureux mortel qui possède Victorine; mais que dis-je, un tel bonheur n'est pas sans partage; il ne possède que la plus petite partie de cette femme divine: il ne sait la langue ni de son esprit ni de son cœur. Elle verra donc passer ses beaux jours sans avoir embelli l'existence d'un mortel digne d'elle, sans avoir donné l'essor aux sentimens de son ame sublime et aimante, sans avoir participé au charmant concert de deux esprits et de deux cœurs, se répondant et s'éclairant mutuellement! Les nouveaux arrivés m'ont fait des politesses à leur manière, le père avec assez de franchise, le mari avec une sorte de contrainte. La conduite de la Comtesse avec son mari répond à la justesse de son discernement, à cette connaissance, j'oserais dire, à cet instinct des plus délicates convenances: elle ne cherche point à le faire valoir en protectrice; mais sait faire en-sorte qu'il ne paraisse jamais à son désavantage; elle ne cherche point à faire à lui ou aux autres, illusion sur ses sentimens, et se borne à des manières qui caractérisent l'amitié et l'estime, enfin elle ne montre rien d'hypocrite ni d'exagéré, et rien qui puisse donner l'idée du mépris. Le temps va arriver où je serai obligé de quitter cette aimable société. Je ne puis rien comparer dans ma vie au charme des jours que j'ai passés ici. Il y a quelque temps qu'ayant horriblement souffert, je m'endormis profondément; à mon réveil, mes yeux se portèrent vers une glace qui est en face du sopha sur lequel je suis pendant la journée, et cette glace m'offrit une femme vêtue de blanc; ses cheveux épars et bouclés tombaient sur un cou d'albâtre entouré d'un rang de perles, une rose était à quelque distance et s'élevait et s'abaissait:... deux bras arrondis par l'amour étaient nuds jusqu'au coude, et des mains d'une blancheur éblouissante parfilaient des fils d'or. Je restai quelques moments sans faire connaître que j'étais éveillé et je vis cette figure céleste jeter des regards d'intérêt de mon côté; ils ont pénétré, ces regards, jusqu'au plus profond de mon cœur; je ne me croyais plus sur la terre, et j'étais transporté au milieu des anges. Sa mère était près d'elle et contemplait avec délice sa charmante fille, et un vieillard respectable lisait et s'arrêtait quelquefois pour jeter sur elle un regard de satisfaction. Chacun m'exprima à mon réveil, d'une manière touchante ses craintes et le plus tendre intérêt. Ce réveil, ce tableau, car c'en était un, puisque je ne les voyais tous que dans la glace, seront sans cesse présens à mon esprit. Adieu, ma chère cousine. Parlez-moi un peu de vos amis de Francfort, en échange de tous les détails que je vous envoie, sur une société qui suspend par momens le sentiment de mes malheurs. Encore une fois je me reproche d'être heureux; mais qui sait ce que me garde l'avenir, et si je ne payerai pas bien cher cet éclair de bonheur.
LETTRE XXIX.
La Cesse de Loewenstein a Melle Emilie de Wergentheim.
Le procès répand toujours un nuage de tristesse sur toute ma famille, et je suis forcée aussi de prendre un air inquiet pour ne pas désobliger mes parens: mais au fond je ne mets pas assez de prix à la fortune pour être fort affectée. Ce qui me touche véritablement c'est l'embarras où se trouverait mon père pour subvenir aux frais du procès. Le marquis de St. Alban qui me croit plus inquiète que je ne le suis, partage avec vivacité le chagrin général, et ce qu'il y a de bon, c'est que c'est moi qui fais effort pour le consoler. Il avance dans sa guérison, et partira dans huit ou dix jours pour Francfort; ce sera pour moi, et je crois aussi pour ma mère, une véritable privation, et peut-être aurait-il mieux valu que je ne l'eusse pas connu. Nos bons Allemands me paraissent un peu plus maussades depuis son séjour ici, et nos agréables me sont encore plus insupportables; mon mari s'en est sans doute apperçu, et sur ce que je n'étais pas aussi enthousiasmée que lui du prince de **** que nous avons vu deux ou trois fois l'hiver dernier, il m'a dit avec un peu d'aigreur, il faut être Français pour plaire à madame: voilà ses mots; mais il y avait dans le son de sa voix quelque chose d'aigre, et dans ses regards une intention que je ne puis vous rendre. Je crois que la présence du Marquis lui est à charge: les malheureux sont toujours importuns à certaines personnes, à presque tous les hommes; le calcul de l'intérêt est en entier contre eux; l'intérêt étend ses vues dans l'avenir, et craint qu'on ne se fasse un titre d'un léger bienfait pour en exiger de nouveaux. Mon mari a toujours été porté à l'économie; il en sent en ce moment encore plus la nécessité, et il s'exagère la faible dépense que le séjour du Marquis occasionne: voilà je crois la source de son humeur contre lui, et il n'a d'ailleurs jamais aimé les Français. Elle n'aura plus de fondement dans peu, car le Marquis part pour Francfort, où il a quelques misérables débris de sa fortune à rassembler. J'aurai besoin de quelque temps après son départ, pour me remettre au ton ordinaires des conversations, et m'habituer à des sociétés, sans intérêt. Avec vous et avec le Marquis nous parlons une autre langue. Je remplacerai le Marquis par des livres, et quand vous serez mariée, ma chère amie, les occasions fréquentes de nous voir ne me laisseront rien à désirer. Adieu, mon unique, tendre et adorable amie.
Fin du tome premier.
Liste des modifications:
page 36: Fielding remplacé par Fiedling (dans un roman de Fielding on élève des doutes)
page 40: existé remplacé par existée (sans _Clarisse_ elle n'aurait pas existé»)
page 119: tombée remplacée par tombé (elle y était tombé malade)