PAUL BOURGET (continued 2)
Reading edition
Quand Jules était tout petit, son père l'avait souvent amené là, pour lui montrer ces soi-disant trophées de la bravoure de leur lignée. En sa qualité de descendant d'une noble race, jeté, par la destinée, hors des traditions militaires, la seule qu'il eût su maintenir, le jeune homme transposait étrangement la leçon d'audace donnée par ces reliques. «Passe avant, Maligny!», se disait-il, «et ne pensons qu'à vaincre... L'amour, c'est une guerre. Nous allons en reconnaissance et nous hésitons! Monsieur Jules de Maligny, vous allez vous donner votre parole de savoir qui est votre inconnue, aujourd'hui même,—et vous la tiendrez...»
C'est dans ces dispositions d'enquête immédiate et vivement poussée que ce frivole héritier d'un grand nom débouchait de la rue de Longchamp. Tout à coup, au tournant de celle de Pomereu, où il avait vu disparaître la milady du milord,—comme disait le docteur Graux, en bon Gallo-Romain rebelle à toute connaissance exacte du parler anglais,—un tableau très inattendu l'immobilisa de surprise. Un groupe se tenait devant la porte de l'établissement dont l'enseigne portait toujours le sacramentel: R. Campbell, horse dealer. Quatre personnes le composaient. Un gros homme court d'abord, aux favoris coupés à la hauteur des ailes du nez, flegmatique et grave dans un complet d'une de ces laines aux couleurs brouillées où les Ecossais retrouvent toutes les nuances, à la fois vives et fondues, de leurs moors:—le brun du sol, le vert du feuillage de la bruyère, le rose de ses bouquets, le gris de la pierre affleurante. A côté de Bob Campbell, son neveu, l'homme au front scalpé et aux interminables jambes, l'osseux et jaune Jack Corbin, tenait un fouet qu'il se préparait à faire claquer. Un monsieur et une dame, mis avec la correction un peu cherchée de deux Parisiens de haute vie, restaient debout sur la margelle du trottoir. Les uns et les autres suivaient les évolutions d'un grand cheval cap de maure, que manœuvrait, dans l'étroite rue, une jeune femme, ferme sur sa selle, le front barré d'une raie volontaire, les yeux attentifs aux mouvements des oreilles de la bête, la bouche serrée dans un pli d'intense résolution. C'était Hilda. Elle présentait à des acheteurs un animal importé de la veille et que l'audacieuse enfant ne connaissait pas. Ces gens avaient remarqué, dans l'écurie, la belle robe gris-ardoise de cet Irlandais d'un galbe très pur. Il s'agissait, pour le gros Bob, de trois mille francs à gagner du coup, sans frais. La bête lui en coûtait, rendue chez lui, deux mille et il en demandait cinq. Il avait dit à Corbin,—car c'était la dame qui voulait le cheval pour son usage:—«Jack, mettez-lui une selle de femme...», et à sa fille:—«Montez-le, Hilda...» Et la jeune fille était là, qui calmait l'animal, étonné. Avait-il jamais senti une jupe frôler son flanc? A le voir se grandir chaque fois que l'écuyère le touchait de la jambe, il semblait bien que non. Pourtant, après quelques essais de révolte, il s'était mis à trotter d'une manière à peu près réglée, la tête haute, frémissant, la narine crispée, mais dompté par la légère et juste pression du filet... Tout d'un coup, et au moment où Hilda, après l'avoir fait tourner sur lui-même, puis reculer, comme au manège, le mettait au galop doucement, elle aperçut, debout à l'autre extrémité de la rue, Jules de Maligny qui la regardait. Son saisissement fut tel qu'un flot de sang lui monta au visage et qu'une contraction lui secoua le bras. Le cheval sentit, dans sa bouche, le contre-coup meurtrissant de ce choc nerveux. Il secoua sa tête noire et se détendit en deux sauts de mouton pour se débarrasser de celle qui venait de lui faire ce mal. Mais Hilda avait déjà repris son sang-froid et la présentation de l'animal continua sans qu'aucun accident eût gâté le charmant spectacle de tant de grâce unie à tant de courage. Le cheval et son écuyère disparurent derrière la porte de l'écurie Campbell, et les quatre spectateurs de cette dangereuse expérience, si heureusement finie, suivirent à leur tour.
—«Elle veut acheter une nouvelle bête?...», s'était dit Maligny. «Et quelle bête! Le milord est plus généreux encore que je ne croyais... Mais pourquoi ne fait-il pas essayer par un professionnel les chevaux qu'il donne à sa petite amie? Celui-là ne savait rien de rien, et cabochard, avec cela? J'ai bien cru qu'il la déposait... Décidément, elle monte comme une centauresse...» Et riant à sa propre pensée: «Ce qui est bien, entre parenthèses, la plus sotte des comparaisons, car c'est justement la chose qu'un personnage, mâle ou femelle, de l'espèce centaure ne peut pas faire, de monter à cheval. Il en est un lui-même...» Puis, résolu: «Vous ne me sèmerez pas une seconde fois, belle dame, puisque, en dépit des augures du morticole Graux, notre seconde entrevue paraît devoir marcher si bien...» Songeur: «Mais, a-t-elle rougi de me reconnaître! A-t-elle rougi!... Ça bichera, pourvu que je suive la méthode de l'ancêtre: France! France! En avant! Vieilleville!... Fichtre! Elle en vaut la peine. Est-elle jolie! Lequel de ces trois hommes était le milord? Le gros devait être le marchand. Le maigre, l'écuyer de la maison. Reste l'autre, qui n'avait pas l'air d'un Anglais... Et la dame?... Ce sera une camarade. D'ailleurs, qui m'a dit que le monsieur de cette petite est un Anglais? L'individu qui venait prendre de mes nouvelles, de sa part, ne pourrait-il pas être un groom, tout comme ce grand faraud avec son fouet?...»
Sur ce monologue, aussi peu perspicace qu'il était peu édifiant, l'aimable étourdi pénétrait dans la cour, pavée, sablée et entourée de box, au centre de laquelle le marché se continuait. Bob Campbell et sa fille semblaient n'y prendre aucune part. Celle-ci flattait de la main, distraitement, l'encolure du cheval cap de maure, dont Corbin faisait, maintenant, les honneurs. Il ouvrait de force la bouche de la bête, écartait la langue et montrait les dents, signe de l'âge.—Il lui relevait les jambes de devant l'une après l'autre pour constater la qualité de la corne et l'état des soles. On entendait les phrases classiques, gutturalement jetées par l'Anglais:—«Sain et net... Pas de seimes. Pas de bleimes. Pas de mollettes.» Le monsieur et la dame assistaient à cette démonstration de l'excellence de la bête avec cette attention de demi-connaisseurs qui fait, d'une vente et d'un achat de cette sorte, un aussi sérieux et aussi comique débat qu'un entretien entre deux diplomates dont l'un garde en poche, à l'insu de l'autre, un télégramme réglant la question en litige... L'arrivée de Maligny fut un coup de théâtre qui interrompit soudain le brocantage. Hilda Campbell le vit la première. Sa distraction était grande, depuis qu'elle avait remis pied à terre, et ses beaux yeux bleus ne quittaient guère la porte grande ouverte. Le jeune homme resterait-il à l'attendre dans la rue? Se déciderait-il à passer sur le seuil?... C'était lui!... De nouveau, l'émotion de la pauvre enfant fut si forte que l'ondée de son sang pur colora ses joues minces d'une pourpre brûlante. Ses doigts se crispèrent autour de sa cravache. Oui, qu'elle était jolie ainsi, debout, sa taille fine serrée dans le corsage de son amazone gris de fer! La jupe, taillée en deux morceaux séparés, à la plus récente mode d'alors, affinait encore l'élégante sveltesse de sa silhouette. Les pans relevés, pour lui permettre de marcher, laissaient voir ses fines bottes en cuir jaune dont la gauche portait un éperon. Ses cheveux, que Maligny n'avait vus qu'ébouriffés par le désordre de la lutte avec le chemineau, serraient, maintenant, leurs nattes fauves sous le chapeau rond. La netteté de cette toilette, si sobre et si professionnelle, frappa aussitôt le visiteur d'un étonnement que l'attitude de la jeune fille augmenta encore. On se souvient qu'il l'avait quittée farouche et presque irritée de sa poursuite. Peut-être, si la blessure de sa main ne l'avait pas arrêté d'abord dans son entreprise, l'aurait-il en revenant rue de Pomereu l'après-midi ou le lendemain de leur aventure, retrouvée tendue dans la même sauvage humeur. Dix jours avaient passé, durant lesquels l'emprisonnement de Jules à la chambre et sa totale ignorance du nom de son inconnue l'avaient plus servi que n'eût fait la plus savante manœuvre de rouerie. Hilda s'était habituée à penser à lui sans se défendre contre les images attirantes que lui représentait sa mémoire émue: des yeux câlins, une pâleur patricienne, un sourire fin sous le voile léger de la moustache, une fière tournure de hardi cavalier—et cette blessure reçue pour elle! La virginale enfant s'était apprivoisée sans le savoir, suspendue au bulletin de santé dont le brave Corbin s'instituait le rapporteur quotidien.
De tout ce travail, accompli dans ce cœur si jeune, par l'admiration, la reconnaissance, la curiosité, le besoin d'aimer aussi et la naturelle ardeur de la passion naissante, Maligny eut, tout de suite, une trop évidente preuve. Il put voir, à mesure qu'il s'avançait, un sourire de surprise heureuse éclairer ce ravissant visage, teinté de rose, la tête blonde de la jeune fille se tourner vers le gros homme, debout près d'elle, en même temps que sa gracieuse bouche, aux lèvres comme ourlées, prononçait quelques mots. Une joie pareille, quoique plus flegmatique, éclata sur le masque sanguin du gros Bob. Cette même joie rayonna dans la falote physionomie du grand et long Jack, lequel laissa retomber le pied de son Irlandais,—au risque de faire manquer cette vente à son oncle. L'acheteur et l'acheteuse demeurèrent décontenancés, une seconde, par ce changement à vue auquel il leur était impossible de rien comprendre,—moins, cependant, que le jeune homme, lorsque Campbell s'avança vers lui. Et lui prenant la main gauche,—la droite était toujours bandée,—le digne marchand de chevaux la serra vigoureusement en lui disant la phrase que Jules avait prévue, mais sur un ton et avec une adjonction qu'il n'attendait certes pas:
—«How do you do, monsieur de Maligny? Très heureux de faire votre accointance...»
C'était une concession de l'insulaire aux naturels du pays qu'il daignait coloniser, que cet effort pour traduire le britannique: to make your acquaintance. Bob avait beau être un maquignon, très honnête, c'était un maquignon. Il avait pris l'habitude, ayant remarqué qu'un acheteur qui sourit est un acheteur un peu désarmé, d'exagérer ses fautes de français. L'habitude lui en restait, même dans les circonstances où il n'avait aucun intérêt à jouer l'Inglisch de café-concert.
—«Oui», insista-t-il, «je sais que, sans vous, ma pauvre Hilda était,—comment dites-vous cela?—meurdérée.» (Autre insularité. Il traduisait murdered à sa façon.) Nous n'avons point porté plainte, parce que nous savons qu'en France vous n'avez pas de juges. Vous ne les payez pas assez haut.» (Ici, insularité double: haut pour cher, pur anglicisme, et une impertinence à l'égard des continentaux.) «Chez vous, nous nous faisons justice nous-mêmes, nous autres, Anglais, quand nous pouvons!...» (Une mimique de boxeur commenta cet aphorisme.) «Et, quand nous ne pouvons pas, nous nous rappelons que Christ s'est réservé la vengeance.» (Dernière insularité: un rappel de la Bible et de saint Paul à propos d'une vulgaire histoire de maraudeur.) «Monsieur de Maligny, permettez-moi de vous introduire mon neveu, M. John Corbin.»
—«Très heureux, monsieur...» Ces trois mots, accompagnés d'un serrement de main à décrocher le bras valide de Jules, firent tout le discours du cousin de Hilda. Mais à voir l'expression de son regard de bonne bête reconnaissante dans sa longue face chevaline, comment douter que le digne écuyer ne fût aussi ému que son oncle? Il y avait chez ce garçon rude et solitaire, qui avait passé son existence à surveiller le mesurage de l'avoine dans les mangeoires et à secouer les litières pour savoir si les animaux avaient besoin de sulfate de soude ou de graine de lin, un extraordinaire pouvoir de romanesque. C'était lui, le pauvre demi-valet d'écurie, et non le jeune gentilhomme déjà gâté, qui aimait vraiment Hilda,—comme l'ingénieux Hidalgo, auquel il ressemblait physiquement, aimait la Dame du Toboso,—d'un culte absolument, passionnément désintéressé. Il n'avait jamais rêvé, même une heure, que sa secrète ferveur pour son exquise cousine pût être, non point partagée, mais comprise. Du moins elle n'avait, jusqu'ici, aimé personne. Il le savait et, pour cet amoureux caché, quelle douceur que cette certitude! Il savait également qu'elle aimerait un jour. Cela, Jack était prêt à l'accepter, pourvu que le rival préféré ne prît pas ombrage des menus soins dont il entourait la jeune fille. Au premier moment, la charmante tournure de celui auquel miss Campbell devait la vie n'excita donc, dans ce noble cœur primitif, aucune jalousie, quoique l'intérêt témoigné par elle, pour la santé du blessé de la rue de Monsieur, eût déjà éveillé son attention. Comment, d'ailleurs, se fût-il mépris, lui qui la connaissait si bien, au trouble dont elle était possédée, à ne pourvoir le cacher? Rien que le timbre étouffé de sa voix suffisait à la trahir.
—«J'ai dit à mon père, M. Campbell, et à mon cousin, M. John Corbin, combien vous aviez montré de courage, monsieur,» avait-elle commencé. «J'espère que votre blessure est tout à fait guérie...»
—«Tout à fait? Non, mademoiselle,» répondit Jules, «mais presque. Si j'avais eu mon exeat plus tôt, je serais déjà venu savoir comment vous aviez supporté vous-même les émotions de cette rencontre avec ce brigand...»
Il était bien, un tantinet humilié le descendant du Maligny des Mémoires de Vieilleville, d'avoir poussé mentalement le cri de guerre de son ancêtre, pour partir à la conquête de la fille d'un maquignon d'outre-Manche. Il ne pouvait plus avoir de doute, maintenant. Mais son incroyable adaptabilité fonctionnait déjà. L'inattendu de la situation commençait de le ravir, et il percevait aussi, avec son sens éveillé des milieux, le pittoresque quasi fantastique de ce coin d'Angleterre installé à cinq cents mètres de l'Arc de Triomphe. Au «France! France!» de tout à l'heure, il substitua, en pensée, l'all right qui était dans la note. Il avait rendu sa poignée de main à Bob, il la rendit à Jack, et il écoutait le père de Hilda lui répondre:
—«Vous ne connaissez pas les Anglaises, monsieur de Maligny. Elles ne savent pas ce que c'est que la peur... Si elle avait vu arriver ce cad[2], l'autre jour, elle aurait balayé le plancher avec lui... Vous dites cela?...»
Cette expressive métaphore, brutalement traduite de sa langue natale, s'accordait bien avec l'insolence de son discours. Elle fut accompagnée d'un clignement d'yeux qui justifiait, en tout petit, le mot fameux de l'Empereur: «Les Anglais ne s'aperçoivent jamais qu'ils sont battus...» Celui-là ne voulait pas admettre, au moment même où son cœur de père débordait de reconnaissance pour le protecteur de sa fille, que cette fille eût eu besoin d'être protégée! Puis, comme les affaires sont les affaires, il dit un: «Je vô demande votre pardon» peu cérémonieux, et il se retourna vers le cheval cap de maure et ses acheteurs, tandis que le rusé Maligny, entrevoyant aussitôt une chance de poser un premier jalon, interrogeait Hilda:
—«Et le cheval que vous montiez l'autre jour, est-il toujours ici, mademoiselle?...»
—«Oui,» répliqua-t-elle. « Tenez, le reconnaissez-vous?....» Elle montrait la tête éveillée du Rhin, qui se tendait désespérément, par-dessus la porte basse de son box, vers un seau d'eau posé à quelque distance. Ses naseaux reniflaient de convoitise. Ses lèvres gourmandes s'allongeaient. Vains efforts!... «Je vais te consoler, petit Rhin,» lui dit la jeune fille. «Allons, prends ton sucre.» Et, pour faire admirer à son nouvel ami le génie du spirituel animal, elle se haussait sur ses menus pieds, mettant ainsi, à la hauteur du museau penché de la bête, la poche de sa jupe, où elle cachait une provision de friandises, et le mufle du cheval fouillait, maintenant, non moins désespérément, jusqu'à ce que, de la pointe de sa lippe tendue, il eût agrippé un morceau qu'il se mit à broyer de ses dents rapaces. Hilda, toute rieuse, lui caressa la crinière en se tournant vers Maligny: «Vous avez vu sa malice. Et il a inventé ce tour-là tout seul!... Si mon père m'y autorisait, je le dresserais à quelque chose, pour le présenter au cirque de M. Molier. Mais Pa' n'admet pas les animaux savants. Il prétend que c'est déshonorer un chien ou un cheval que d'en faire un clown... Il ne tolère même pas la haute école...»
—«En tout cas,» dit Jules, «si j'en juge par ce cap de maure et par cet alezan, il n'a pas volé sa réputation, et il s'y entend à choisir les bêtes... J'en cherche une, justement,» continua-t-il. «Croyez-vous, mademoiselle, que vous aurez un cheval qui fasse mon affaire? Il y a trop longtemps que je monte Galopin, celui sur lequel j'étais quand nous nous sommes rencontrés...»
—«Vous cherchez un cheval?...», dit la voix de Bob. Il s'était approché pendant ce discours, après avoir pris congé de ses clients, et tandis que le palefrenier, surveillé par Jack, roulait des bandes de flanelle autour des paturons de l'Irlandais, avant de le rentrer. «Foi de Campbell! vous aurez la plus belle bête de Paris. J'attends un arrivage après-demain... Vous allez me dire exactement ce que vous voulez, en prenant, avec moi, une goutte de whiskey.—Hilda, préparez les verres, voulez-vous, dans la salle à manger? Mais vous n'aimez sans doute pas le whiskey. Les Français trouvent qu'il a un goût de fumée... Ça n'empêche pas que cette liqueur-là n'a pas trace d'acidité... Vous pouvez en boire toute la vie sans avoir de rhumatismes... Bon. Entrez dans Epsom lodge... A droite... Hilda, il va falloir que vous sortiez la jument baie. Donnez-lui un fort temps de galop... Monsieur le comte, aidez-vous vous-même.» (On a reconnu le help yourself, par lequel, dans les châteaux anglais, on vous invite à vous servir seul, devant la table chargée de viandes du déjeuner.) «Vous ne prenez que ça de whiskey? Un doigt à peine? Mais regardez moi... Un peu d'eau?... Maintenant, dites-moi votre type de cheval et pour quel usage... Est-ce un hunter[3] que vous voulez, ou bien un hack?... De quelle robe et de quel âge?...»
IV
COMMENCEMENT D'IDYLLE
Ce subtil et impulsif Jules de Maligny avait trouvé sur place le plus sûr moyen de justifier de nombreuses visites dans ce coin de la rue de Pomereu où tout son cœur allait tenir,—pendant combien de temps?... Tout son cœur? Non, mais toute sa fantaisie, ce qui, à vingt-cinq ans, est tout près de revenir au même, quand il s'agit d'une nature telle que la sienne: imaginative et sensuelle, toujours disposée, par suite, à parer d'illusion son égoïsme, à prendre des désirs pour des sentiments et de la volupté pour de l'émotion. L'excellence du procédé inventé par le jeune homme résidait en ceci que l'achat d'un cheval reste, entre toutes les négociations humaines, celle qui comporte certainement le plus d'allées et de venues, d'interruptions et de reprises, de demi-engagements et de dédits. Comment Bob Campbell et Jack Corbin se fussent-il étonnés de le voir reparaître l'après-midi, puis le lendemain, puis le surlendemain, faire de longues stations dans le yard, examiner une bête, en demander une autre, annoncer qu'il en essaierait une troisième, alors qu'ils étaient habitués à des clients qui les traînaient ainsi, de jour en jour, avant de prendre une décision? Le plaisant était que Jules n'avait pas le premier sou des quatre ou cinq mille francs que représentait l'achat du hunter ou celui du hack chez Bob Campbell. Les «reprises» exercées par Mme de Maligny, lors de la mort de son prodigue de mari, avaient fait passer, entre les mains de la veuve, les derniers débris d'une fortune follement dissipée. Son fils quoique majeur, n'avait donc que la pension que sa mère voulait bien lui servir, ci douze mille francs par an, somme énorme,—en ces temps-là,—pour un garçon logé, d'autre part, blanchi, nourri, chauffé, servi, et qui n'avait à prélever, sur ce budget de luxe, que les frais de sa toilette! Or, ni son tailleur, ni son chemisier, ni son bottier, ni son chapelier n'avaient jamais reçu que des acomptes. La dame de pique et celle de cœur croquaient si allègrement les mensualités de cet aimable étourdi que cet argent de poche était mangé d'avance pour bien des mois, même après le règlement qui avait précédé le départ pour La Capite. Il n'avait avoué, à son indulgente mère, qu'une des colonnes de l'ardoise. Dans ces conditions, acheter le cheval et le laisser en pension chez Campbell, à dix francs par jour, sans compter les ferrages, le vétérinaire, les pourboires, c'était, de nouveau, un peu de folie. Mais Hilda était si charmante, et, tout de suite, Jules s'en était senti, il s'en était cru, plutôt, si amoureux! Quand on doit déjà une vingtaine de mille francs sur la place de Paris, on peut bien en devoir cinq ou six mille de plus,—pas même de quoi changer le premier chiffre de la somme.
Il avait donc été convenu, dès cette conversation autour des deux verres de whiskey, parmi les sombres meubles en acajou massif de la salle à manger d'Epson lodge, que Maligny serait tenu au courant du prochain arrivage de chevaux, ce qui ne l'avait pas empêché de surgir à nouveau, dès les deux heures, culotté, guêtré, éperonné, sous prétexte qu'il avait réfléchi, et que l'Irlandais cap de maure ferait peut-être son affaire. Il avait compté qu'il demanderait à le monter le jour même et qu'il serait accompagné par quelqu'un de la maison, peut-être par Corbin. Ce serait une occasion d'«avoir des tuyaux» sur miss Campbell. Il employait volontiers cet argot de champ de courses. Il ne s'était pas avisé que la bonhomie toute britannique des insulaires de la rue de Pomereu lui permettrait, et aussitôt, de dépasser cette première espérance. Les longues années que Bob Campbell avait vécues à Paris n'avaient pas changé ses idées sur ce point si essentiel de l'éducation des femmes, qui justifierait, à lui seul, l'éternelle vérité du vers de Virgile:
Et penitùs toto divisos orbe Britannos.[1]
Un Anglo-Saxon de la vraie souche croirait faire injure à une jeune fille, s'il supposait un moment qu'elle a besoin d'un protecteur. Quoique la loi sur la «rupture des promesses», qui assimile très justement la séduction à un délit, n'existe pas en France, Hilda se promenait dans le Paris de ses goûts,—il est vrai qu'il n'était pas bien étendu!—on l'a déjà remarqué avec autant de liberté que si elle eût vécu dans Pall Mall ou dans Pimlico, sous la sauvegarde des sévères juges de son pays. Le père était si habitué à voir en elle uniquement la dresseuse de chevaux, qu'à cette demande d'essai faite par son nouveau client, il répliqua simplement:
—«La bête est verte, monsieur le comte. Etes-vous très sûr de vous, comme cavalier, ou voulez-vous qu'un de mes hommes aille avec vous?...»
—«Je suis très sûr de moi,» fit Maligny, «mais, comme le cheval ne m'appartient pas encore, je prendrai un de vos hommes...»
—«Well...», reprit Campbell. Il appela successivement de sa voix rauque, qui dénonçait trop la funeste manie du gin, trois de ses employés, dont son neveu: «Jack!... Dick!... Walter!...»
—«Jack et Dick sont sortis avec les deux nouveaux poneys,» répondit une voix, toute fraîche celle-là, tout argentine, celle de Hilda, dont le buste apparut à une des fenêtres du premier étage. Elle vit Jules et le salua, sans rougeur cette fois, de son loyal sourire. Elle continua: «Et Walter est à la forge, avec la jument baie.»
—«Voulez-vous monter avec M. de Maligny, qui essaiera l'Irlandais de ce matin?» dit le père. «Vous en profiterez pour faire prendre l'air au Rhône.» On se rappelle qui avait imaginé d'infliger ce sobriquet au camarade du Rhin et pourquoi. Puis, se tournant vers Jules, il interrogea avec un nouvel anglicisme:
—«Vous n'objectez pas?...»
Voilà comment, bien peu d'heures après avoir obtenu—pour le lendemain—l' exeat du docteur Graux, et en avoir usé tout de suite et abusé, le jeune homme se trouvait trotter botte à botte avec celle que le digne médecin avait appelée «une milady de la main gauche». Sa blessure, trop récente, et toujours bandée, ne lui permettait pas de déployer son talent de cavalier, dont il aurait eu besoin pour bien diriger un cheval à peine mis et très difficile. Tout juste arrivait-il à le maîtriser. Mais, pour les jeunes gens d'une certaine race, une petite sensation de danger, de risque, à tout le moins, est un excitant qui les grise gaiement. D'être sur cette bête très en l'air, et qui, durant cette promenade, ne se calma pas une minute, avivait, pour Jules, le plaisir inattendu de causer en tête à tête avec la jeune fille et très vite intimement. Il possédait, au suprême degré, le don dangereux des séducteurs-nés; il avait un art instinctif de poser, avec une grâce légère, comme enfantine, de ces questions qui établissent du coup, entre les interlocuteurs, des relations autres que les conventionnelles. Il se racontait lui-même avec une telle spontanéité, même à des indifférents, que, très naturellement, ceux-ci étaient tentés de lui répondre sur un ton pareil.
Hilda Campbell et lui n'étaient pas au bout de l'avenue des Poteaux qu'il l'avait déjà initiée à tout le détail de sa vie, dans la vieille maison de la rue de Monsieur. Avec quel art de comédien ingénu la réalité de cette existence, si simple, si peu excentrique, avait été maquillée! L'étroit et pauvre jardin sur lequel donnaient les fenêtres du salon du rez-de-chaussée était devenu un parc. Ce coin paisible, mais assez vulgaire, et, somme toute, très bourgeois, du faubourg Saint-Germain, s'était transformé en une province pittoresque, peuplée de couvents et d'hôtels jadis princiers, tous historiques! La vieille douairière dont il était le fils avait pris une tournure d'aïeule portraiturée par Van Dick—(sir Anthony, comme l'appellent tranquillement les cartouches de la National Gallery, à Londres. Ces insatiables dévorateurs que sont les Anglais ont happé et digéré le grand peintre Anversois et ils en ont fait un baronnet). Lui-même, Jules, se silhouettait comme le jeune gentilhomme des romans des mauvais élèves de l'exquis Octave Feuillet. Il était l'héritier mélancolique d'un grand nom, pas très fortuné, mais fièrement pauvre, consacrant ses vingt-cinq ans à consoler la solitude et le veuvage d'une mère incomparable. Il y avait, certes, les éléments de tout cela dans sa vie. Il en avait fait un très agréable arrière-fonds à des habitudes d'un ordre beaucoup moins édifiant. Mais constatant au regard de sa compagne, que ce roman tout familial intéressait la jolie Anglaise, il eut le flair de s'y tenir. Par une étrange suggestion de sa propre parole, plus il ajoutait des traits faussés à ce personnage ainsi posé, plus il le devenait sincèrement. Avait-il jamais hanté les cabarets à la mode, les luxueux cabinets de toilette des demoiselles et les tripots?... Il eût donné sa parole d'honneur que non,—et il n'eût pas trop menti. Il l'avait presque oublié. La passion naissante a de ces trompe-l'œil.
—«Mais vous-même, mademoiselle,» finit-il par dire, avec l'idée d'obtenir confidence pour confidence, «vous n'avez pas quelque part, en Angleterre, une maison de famille à laquelle vous rattachent des souvenirs d'enfance et que vous regrettez dans votre exil parmi nous?»
—«Une vraie maison de famille?» répondit-elle, «non... Il y en avait pourtant une qui aurait pu en tenir lieu. C'était celle où nous sommes allés tous les étés, pendant dix ans, en Shropshire... Nous n'y retournons plus, depuis la mort de ma mère.»
—«Ah!», interrogea Jules avec un intérêt qui n'était pas joué. «Vous avez perdu madame votre mère?... C'est un deuil récent?» Il attendait une réponse qui lui fournirait une occasion de quelques tirades émues sur les tristesses de l'existence, l'irréparable de certains malheurs, l'irremplaçable douceur de certaines affections,—enfin, toute cette phraséologie sentimentale à laquelle de plus averties qu'une pauvre petite Hilda Campbell se laissent prendre, depuis que le monde est monde et qu'il y a des fourbes à demi sincères pour jouer, à des femmes naïves, la comédie de la pitié attendrie. Aussi demeura-t-il décontenancé devant l'attitude de la jeune fille, dont le visage se serra, pour ainsi dire. Elle ne répondit qu'un mot à sa question:
—«Il y a déjà un peu de temps,» fit-elle évasivement. Puis, détournant aussitôt la conversation: «Tenez bien votre monture, monsieur de Maligny... Je vois un daim dans le fourré. Quelquefois, les chevaux en ont horriblement peur. On ne sait pas trop pourquoi... J'ai failli être tuée, l'été dernier, par la plus sage des juments que nous ayons jamais eues à la maison. Elle a aperçu un de ces petits cerfs qui débouchait à un tournant. Elle s'est emballée, sans que j'aie pu la ramener, jusqu'à la porte de Boulogne... J'ai bien cru que c'était fini, et que j'y restais...»
Elle rappelait cette aventure avec un de ces sourires de côté où il tient de l'énervement et du défi. Et pas un mot de plus sur sa mère morte. Gardait-elle si peu de fidélité à ce souvenir, sur lequel le peu scrupuleux Jules avait médité de spéculer? Il ne se doutait pas que cette image de la plus chère des disparues déchirait, chaque fois, le cœur de la jeune fille. Encore, maintenant, elle venait d'avoir horriblement mal à l'évocation inattendue d'un passé resté si cher. Mais ce n'était pas seulement sa beauté délicate qui la rendait pareille au plus délicat des types féminins créés par Shakespeare. «Que pourra faire Cordelia? Aimer et garder le silence...» Hilda était trop profondément sensible pour que tout son être ne se repliât pas à l'idée de raconter ce qu'elle sentait. Quelle ironie dans certains contrastes d'attitudes et de langages! Cette jeune fille, si passionnément tendre, taisait ses émotions, à cause de leur excès même, tandis que Jules proclamait, communiquait les siennes, précisément parce qu'elles étaient superficielles. Il les fouettait, il les surexcitait en les parlant. Si intelligent qu'il fût, comment aurait-il compris une nature à ce point différente de la sienne?
—«Ce n'est pas le regret de sa pauvre maman qui l'étouffera jamais,» songeait-il. «Tant mieux!... C'est bien naturel, d'ailleurs, si cette maman ressemblait au papa et au cousin... Délicieuse petite! C'est une orchidée poussée dans une écurie...» Et, ravi à part lui de la comparaison, il se prit à changer de sujet, lui aussi, et à causer chevaux,—puisque miss Campbell semblait s'intéresser si passionnément à son métier. Les chevaux les amenèrent bien vite à parler courses, puis, chasse à courre. Jules se rendit compte, aussitôt, que l'habitante d'Epsom lodge connaissait fort bien les divers endroits où fonctionnent les grands équipages des environs de Paris et leur personnel. Il demeura étonné lui-même qu'ayant, à plusieurs reprises, pratiqué volontiers ce sport à Chantilly, à Rambouillet, à Fontainebleau, dans la forêt de Compiègne, partout enfin, il n'eût jamais rencontré la jeune fille. Comme il arrive sans cesse, dans ce Paris qui est, au fond, un conglomérat énorme de toutes petites villes, leurs destinées s'étaient côtoyées en s'ignorant. Mais, ce que Maligny n'ignorait pas, c'était la moralité de la plupart des jeunes gens qui ont le «bouton» dans ces différentes chasses. Avec ce visage d'une joliesse idéale et cette tournure, impossible que Hilda Campbell n'eût pas été remarquée, par suite courtisée. Courtisée, jusqu'où? Il se posait la question, tout en continuant de galoper avec elle, et, à chaque seconde, il s'éprenait de plus en plus de cette adorable enfant qui ne soupçonnait guère les vraies pensées cachées derrière les yeux de ce décevant garçon, ces beaux yeux slaves qu'elle continuait de trouver si fins, si caressants, si pareils à ceux des viveurs qui l'avaient, en effet, remarquée et qui avaient essayé de la séduire. A tous, elle avait opposé ce flegme qui déconcerte les entreprises des plus audacieux. A aucun elle n'avait souri comme à Maligny, avec cette grâce de la tendresse qui s'ignore, parce qu'elle se croit seulement de la reconnaissance. Il venait de tant lui plaire, depuis cette dernière heure, de nouveau et de toutes les façons! Elle avait aimé de lui, d'abord, sa hardiesse à cheval au départ, et sa souple adresse. Si elle était une Cordelia par la physionomie et par le cœur, elle était aussi une écuyère professionnelle, et l'influence de son métier devait se mêler même à son rêve sentimental... Et puis, le philtre périlleux de ce rêve commençait de l'envahir. Elle venait d'écouter, avec tant d'avidité émue, ce que Jules lui avait raconté de son intérieur, de son vieil hôtel, de ses vieux domestiques, de sa vieille mère. Comment eût-elle douté de ces confidences? Elles s'accordaient aux impressions que son cousin Corbin lui avait rapportées toute cette semaine, quand elle l'envoyait aux nouvelles... Et les deux jeunes gens allaient ainsi, emportés par leurs rapides chevaux, si seuls, si libres, et attirés invinciblement l'un vers l'autre, pour des raisons très différentes! Au regard des habitués de l'après-midi, au Bois, qui les voyaient passer, ils étaient si bien appariés, si évidemment, semblait-il, créés l'un pour l'autre! Beaucoup de ces habitués connaissaient Hilda. Ceux-là savaient, pour employer un terme brutal du vocabulaire parisien, «qu'il n'y avait rien à faire avec elle». Ils savaient, en outre, qu'elle était coutumière de ces accompagnements, quand son père avait un cheval à présenter. Quelques-uns connaissaient aussi Jules de Maligny, étiqueté déjà, par la légende, du titre justifié de «mauvais sujet». Ils haussaient les épaules d'un mouvement imperceptible, à le regarder si empressé auprès de la jeune Anglaise, dans ce frais décor de verdure nouvelle, d'eaux peuplées de cygnes et de quelques allées cavalières.
—«Il perdra son temps, ce petit Maligny, comme tous les autres...» Telle était la signification de ce geste, dont le «petit Maligny» eût souri à son tour, s'il avait été assez libre d'esprit pour observer les impressions des promeneurs croisés de la sorte. Il n'y prenait pas plus garde qu'au bandage de sa main droite, dont il se servait, à présent, comme de la gauche. Il n'avait d'attention que pour la jeune fille. Chacun des geste de Hilda, chacune de ses attitudes, sa grâce à tourner sa blonde tête, une inflexion souple de son buste svelte, ses rires gais à de certaines minutes, et, à d'autres, ses silences songeurs, avivaient en lui la flamme brûlante de la fantaisie. La pensée qu'une aventure, commencée de la sorte, pût se terminer autrement que les diverses histoires qui peuplaient déjà son court passé, trop bien rempli, de dilettante de l'amour, ne traversait même pas son esprit. Lorsqu'ils se séparèrent rue de Pomereu, au retour de cette première sortie, son unique préoccupation était d'imaginer un autre moyen d'avoir un second tête-à-tête. Il n'avait pas besoin de tant de ruses. Bob Campbell lui-même, avec sa simplicité habituelle, le renseigna sur l'heure où il pourrait, si cela lui convenait rencontrer Hilda au Bois.
—«L'Irlandais ne vous plaît pas?...», avait-il demandé à Jules aussitôt. «Il faudra essayer le Rhône. Il est parfait, monté en homme, vous verrez... Hilda, vous reprends le cap de maure demain, avant onze heures. Vous lui donnerez un fort temps de galop, de quoi le baisser, que l'on puisse le présenter de nouveau, plus sage, à ce monsieur et à cette dame qui doivent revenir...»
Est-il besoin de dire que, le lendemain matin, l'amoureux—ou qui se croyait tel—avait, dès les neuf heures, parcouru, au trot allongé de Galopin, et dans l'un et l'autre sens, l'inévitable allée des Poteaux? Et faut-il ajouter que Hilda Campbell ne fut pas trop étonnée, quand elle l'aperçut, à son tour, qui venait de son côté? La pauvre fille avait bien deviné qu'elle intéressait très particulièrement le jeune homme. Elle éprouvait, à cette constatation, un plaisir qu'elle n'eut pas la force de lui cacher. Son cœur était pris, et son entière innocence rendait cette passion naissante si dangereuse pour elle! Comment le rusé personnage qui en était l'objet n'eût-il pas vu une invitation à pousser plus avant sa pointe dans un accueil comme celui qu'elle lui fit?—Un éclair de joie avait brillé dans les yeux de la jeune fille, un sourire était venu à ses fraîches lèvres ourlées, et une douceur avait vibré dans sa voix timbrée d'un rien d'accent:
—«Me permettrez-vous de vous accompagner un bout de route, mademoiselle?» avait-il demandé.
—«Le Bois est à tout le monde,» avait-elle répondu, enfantinement. Jules avait pris ces mots évasifs pour un «oui», dont il profita sans retard. Les voilà donc de nouveau partis ensemble, et la conversation de la veille recommençant, déjà plus intime:
—«Votre main n'a pas été trop fatiguée par la promenade d'hier?», avait interrogé miss Campbell.
—«Pas le moins du monde,» répliqua-t-il. «J'ai passé tranquillement la soirée auprès de ma mère, à lire et à me reposer... Et vous même?» ajouta-t-il. Puis insidieux: «Vous n'êtes pas sortie? Vous n'êtes pas allée au théâtre?»
—«Au théâtre?», avait répété Hilda, avec son rire jeune et qui montrait la double rangée de ses dents claires. «Mon père ne m'y conduit jamais... Nous soupons à huit heures. Nous restons ensemble jusque vers les dix heures. Il sort et je vais dormir à onze...»
—«Tous les soirs?»
—«Mais oui, tous les soirs.»
—«Et vous ne recevez personne? Vous n'allez pas à des dîners?»
—«Bien rarement,» répondit-elle. «Nous n'avons pas de parents, ici.»
—«Et vous ne vous ennuyez pas de cette vie monotone?»
—«Je ne m'ennuie jamais,» fit-elle. «Je n'ai pas le temps. Ce qui me manque un peu, c'est une amie... J'aurais aimé à avoir une sœur, je n'ai que Jack,» conclut-elle, avec son sourire de côté et en hochant sa tête mutine.
—«Le fait est que, comme sœur, cet excellent M. Corbin!...», dit Jules. «Ah! il n'est pas beau!»
—«Ne vous moquez pas de lui,» implora-t-elle vivement. Un scrupule venait de la prendre. Elle avait semblé mal parler de cet excellent garçon, si fidèle, si dévoué. «Vous ne saurez jamais combien il est bon.»
—«Mais je n'ai aucune envie d'en rire,» dit le jeune homme: «je serais trop ingrat moi-même, après qu'il est venu demander de mes nouvelles tous les jours, pendant ma maladie.»
Cette fois, Hilda ne put s'empêcher d'avoir aux joues une rougeur. Et ce fut un prétexte à Maligny pour continuer:
—«Savez-vous que, dès la première visite, j'ai deviné qui l'envoyait? J'en ai été d'autant plus touché que j'avais un remords sur la conscience... Mais oui. Je m'étais permis de vous suivre... J'ai dit: un remords—et non pas un regret. Car, si je ne vous avais pas suivie, comment aurais-je appris que vous demeuriez rue de Pomereu? Vous ne me l'auriez pas fait dire, n'est-il pas vrai?... Vous m'en avez voulu sur le moment, de vous avoir suivie avec cette insistance? Avouez-le...»
Pour toute réponse, cette fois, la jeune fille poussa son cheval plus vite encore. Jules pouvait voir l'impression que produisait ce discours, tout voisin d'être trop hardi, au gonflement du corsage de la farouche amazone, soulevé d'une respiration plus hâtive. Que risquait-il à être plus explicite encore? Et il continua:
—«Vous m'avez tant intéressé, tout de suite, mademoiselle... J'aime le courage, d'abord, je sors d'une race de soldats. Et vous étiez si brave, dans vôtre lutte avec cet apache!... Et puis, je vous ai trouvée si jolie quand vous vous êtes relevée, avec vos beaux cheveux blonds envolés en auréole autour de votre tête, avec votre pâleur où brûlaient vos grands yeux, avec le frémissement de votre belle bouche, avec...»
Elle l'écoutait, sans le regarder, et poussait toujours le cheval cap de maure, dont les actions étaient tout autres que celles de la bête de Maligny.—«Je vais claquer Galopin,» pensait celui-ci, «mais ça en vaut la peine.» Comme il se prononçait ces mots, si différents de ceux que proféraient ses lèvres, il vit tout à coup, suivi d'une stupeur qui, pour une seconde, le décontenança, la monture de Hilda virer littéralement sur place. Au risque de se tuer, l'énergique écuyère venait de faire exécuter, à son Irlandais, un tête-à-queue suivi, aussitôt, d'un galop du côté de l'écurie. Lorsque Jules eut lui-même retourné son cob, elle était à plus de cent mètres déjà. Cette manière de lui fausser compagnie ne prêtait pas à l'équivoque.
—«Ça y est...», se dit le jeune homme. «La gaffe! La grande gaffe! Elle s'est fâchée de mon espèce de déclaration. Serait-ce une honnête fille, par hasard?... Bah! Elle ne peut pas être bien en colère... J'ai trouvé ses yeux jolis et je le lui ai raconté... Voilà tout... Faut-il lui courir après, comme la première fois?... A quoi cela servirait-il? A l'exaspérer davantage, si elle est vraiment froissée... Mais comment la revoir, maintenant?... Parbleu! J'irai chez son père, comme si de rien n'était, à moins qu'elle n'aille se plaindre au vieux Campbell que je lui aie manqué de respect?... Pour deux ou trois compliments un peu soulignés, a-t-elle pris la mouche! L'a-t-elle prise!... C'est ce qu'on appelle filer à l'anglaise, ou je ne m'y connais pas. Avant d'aller plus loin, il est indispensable que j'aie pris des renseignements sur elle comme j'en avais l'idée. J'aurais dû commencer par là. Décidément, je vais toujours un peu fort. Qui pouvait deviner qu'elle ne rendrait pas? Elle avait tellement l'air de donner dans la main... C'est incompréhensible... Mais, avec les Anglaises, tout arrive.» Et, à voix haute: «Nous allons rentrer, mon brave Galopin. Toi, du moins, tu auras gagné à cette affaire...»
Galopin, comme s'il eût compris cette promesse qu'il n'aurait plus à s'époumoner en un train trop dur, s'était mis au petit trot. C'est avec cette modeste allure, qui n'avait plus rien de triomphant, que le descendant «d'une race de soldats»,—comme il s'était appelé lui-même assez sottement,—s'achemina vers l'hôtel de la rue de Monsieur.
Son sens inné du cœur féminin le lui avait très justement fait comprendre: la pire imprudence, en cette minute, eût été une visite immédiate rue de Pomereu, même pour des excuses. Il avait donc pris par la porte de la Muette et longé l'avenue Henri-Martin, afin de gagner, de là, le Trocadéro, le Cours-la-Reine, le pont Alexandre et la place des Invalides. Une allée cavalière est ménagée sur ce parcours, mais elle a plusieurs carrefours à traverser, que des tramways électriques rendent assez dangereux. Si l'amoureux n'eût pas eu, dans Galopin, un guide avisé, qui n'avait pas besoin d'être surveillé, cette rentrée au logis ne se fût peut-être pas accomplie, pour lui, sans quelque anicroche, tant ses pensées l'absorbaient. L'instinct de sauvage pudeur,—risquons le mot, de pruderie,—dont la jeune Anglaise avait été soudain saisie à des propos trop vifs, devait produire, sur l'imagination du jeune homme, précisément le même effet que la plus savante coquetterie. Qui n'a, dans la mémoire, le vers classique du poète latin sur Galatée, qui fuit sous les saules?
...Et tu fuis du côté des saules de la rive, Mais pour être mieux vue, ô nymphe fugitive!
Si la sincère Hilda Campbell avait été une rouée, aurait-elle agi d'autre manière pour mordre davantage sur l'imagination de celui à qui elle plaisait tant déjà? Hélas! Il faisait mieux que lui plaire, à elle. A l'instant même où elle sa sauvait ainsi, d'une fuite folle et tout impulsive, loin du séducteur, elle était si bouleversée et, dans sa révolte, quoi qu'elle en eût, si ravie, que cette voix caressante d'homme lui eût parlé avec cette douceur!—Lui, cependant, descendu de cheval dans la vieille cour de sa vieille maison, en était à se poser, avec une véritable angoisse, bien rare chez lui, cette question, de nouveau: «Pourvu qu'elle n'aille pas parler à son père?...» Par extraordinaire, il négligeait d'accompagner le concierge chargé du pansement du précieux Galopin, l'unique habitant de l'écurie, jadis aménagée pour six chevaux et un poney. Aujourd'hui, la demi-ruine était venue. Le foin, acheté botte par botte, garnissait maigrement une des stalles où la maître Jacques de la loge le prenait au fur et à mesure. Une autre stalle servait à la paille. Le reste était vide. Les araignées tendaient leurs toiles grises entre les barreaux dévernis des râteliers. Les rats trottinaient à la recherche d'un peu d'avoine tombée, sur le bétonnage fendillé du sol. Ces traces de décadence n'empêchaient pas Galopin, l'hôte solitaire de cette maison de chevaux, de s'ébrouer gaiement dans le box qu'il se trouvait occuper tout naturellement, faute de rivaux. Le portier, jadis l'ordonnance d'un des oncles de Jules, était, par hasard, un bon palefrenier. Il savait qu'il ne faut pas laisser les bêtes de selle dans des atmosphères obscures, afin qu'elles ne deviennent pas ombrageuses. La plupart du temps, l'écurie restait ouverte, et l'on pouvait voir l'animal regarder, de ses grands yeux, le tableau peu varié de cette cour:—Mme de Maligny passant, dans sa toilette noire,—un fournisseur arrivant avec un paquet,—quelques visiteurs, toujours les mêmes, entrant et sortant à pas comptés,—ledit portier arrosant des fleurs disposées sur une des marches du perron,—et le maître de l'aimable animal manquait rarement de venir le flatter d'une caresse, quand il l'apercevait ainsi qui guettait la libre vie du fond de sa tiède prison. Si la pensée d'un «sans-raison»[2] est capable d'une surprise, cet alogos-ci dut se demander indéfiniment quel mystérieux lien rattachait les uns aux autres ces faits, en apparence si dissemblables: son abandon, au milieu d'une allée, huit jours auparavant, tandis que son cavalier se colletait avec un individu en haillons;—la disparition du jeune homme pendant toute cette semaine, où, lui, Galopin, avait été promené à la main, sous ses couvertures, d'une extrémité à l'autre de la rue de Monsieur;—puis, cette sortie, ce matin, ce furieux galop à tombeau ouvert avec le cap de maure,—cette rentrée tranquille—et, pour finir, cet oubli. Quarante-huit heures s'écoulèrent, en effet, pendant lesquelles Jules de Maligny vint et alla, sans prendre garde à qui que ce fût et à quoi que ce fût, absorbé par une idée fixe et bien simple: chercher, sur la place de Paris, des camarades qui eussent chassé avec miss Campbell et qui lui donnassent, sur elle, des renseignements exacts. Il fallait, aussi, que la curiosité de ces camarades ne fût pas éveillée par les questions posées. Un diplomate sommeillait dans l'étourdi qu'était l'arrière-petit-fils de la grande dame polonaise. Il se réveilla pour la circonstance, et Jules réussit, du moins, à réaliser cette partie de son programme. Ni Maxime de Portille, ni Lucien Mosé, ni Longuillon, ni Raymond de Contay, les camarades de fête qu'il consulta, ne soupçonnèrent qu'il eût un petit battement de cœur, sous son veston, pour leur dire:
—«Je suis en marché, au sujet d'un cheval, avec Bob Campbell. J'ai vu chez lui sa fille. Elle est rudement jolie. Qui est-ce, au juste?...»
—«...Une petite nigaude dont on n'a jamais pu tirer un mot. Elle s'était plus ou moins brisé quelque chose à la main en tombant, un jour, à Chantilly. Casal l'avait appelée la Cruche cassée...»
—«...Une petite sournoise qui doit faire ses farces dans les coins, ou je ne m'y connais pas. Le vieux Machault la serrait de près, et aussi La Guerche, avant son mariage... Mais les Anglaises trouvent le moyen de garder des figures d'anges avec des mœurs de faunesses...»
—«...Une petite grue qui ne pense qu'aux cadeaux et à l'argent. Je ne sais quel prince indien avait ses chevaux en pension chez le papa. Elle lui a carotté un diamant, gros comme une noisette... Donnant, donnant. C'est trop clair.»
—«...Un petit bijou de charme et de vertu, mon ami... Et de la branche! Une vraie lady et auprès de laquelle bien des duchesses pourraient prendre des leçons de manières. Toujours à sa place, et avec cela, si naturelle, si bonne enfant. Je te répète, un bijou...»
Ces quatre réponses, entre dix autres, n'étaient pas pour étonner outre mesure un Parisien comme Maligny, aussi «à la page», comme il eût dit lui-même. Que prouvaient-elles? Que la délicieuse Hilda n'avait pas traversé le monde des viveurs qui font profession de suivre les chasses sans être remarquée? Le contraste excessif de ces éloges et de ces critiques suffisait à établir son innocence. Elle avait, évidemment, humilié—par quoi, sinon par sa réserve?—ceux qui parlaient d'elle durement, sans rien formuler d'ailleurs que des insinuations. Des noms, pourtant, avaient été prononcés: ceux de Machault, de La Guerche, du rajah indien... C'en était assez pour que le jeune homme eût vraiment une petite fièvre d'inquiétude, quand, au terme de cette enquête, il risqua enfin une nouvelle visite à la maison Campbell. Si les accusations, jetées légèrement par deux de ses amis, étaient vraies, n'aurait-il pas dû s'en réjouir? N'était-ce pas une chance de succès de plus, pour l'issue d'une aventure où il ne s'engageait certes pas en vue de mériter un prix Montyon? Pourtant, la seule possibilité que ces mauvais propos ne fussent pas des calomnies lui était insupportable. Si la vie de tripot, de soupeur en cabinets particuliers, l'avait déjà flétri en lui la fleur de délicatesse qui s'en va si vite d'un jeune cœur, il n'avait que vingt-cinq ans. A cet âge, il se cache toujours, au fond de l'âme la plus entamée, une secrète réserve d'amour. La source de l'Idéal peut s'être appauvrie. Elle n'est pas entièrement tarie. C'est la raison pour laquelle le sang du jeune homme courait plus vite dans ses veines lorsqu'il se retrouva, quarante-huit heures après la brusque séparation du Bois, sur le trottoir de cette paisible rue de Pomereu. Imaginez qu'on lui eût donné à choisir, dans ce moment-là, entre ces deux alternatives:—d'une part, être reçu par Hilda avec un sourire et acquérir la preuve qu'elle avait commis les vilenies dont elle avait été accusée,—ou bien être renvoyé, mais avec la preuve qu'elle n'avait jamais manqué à sa modestie? Il eût préféré son propre échec, et la certitude de la pureté de la jeune fille. Il n'avait fallu, pour accomplir ce travail dans son esprit, que ces deux jours de réflexions.
Il faisait un ciel voilé, cet après-midi-là, quand, vers les quatre heures, Maligny passa le seuil de la porte derrière laquelle il avait vu la jeune fille disparaître le premier jour, alors qu'il ignorait tout d'elle encore et qu'il la croyait une simple aventurière. Un dernier frisson d'hiver courait dans ce ciel d'avril, qui avait été si doux à leurs trois rencontres. Oui. Ils ne s'étaient vus que trois fois, et il semblait à l'amoureux qu'il connaissait la mystérieuse enfant depuis toujours... Il constata, au premier coup d'œil, que la cour était vide. La silhouette alourdie de Bob Campbell n'était pas là pour la remplir de son importante présence, ni celle, osseuse et maigre, de Jack Corbin pour y mettre une note de pittoresque. L'heureuse chance de Maligny et la malheureuse chance de Hilda voulaient que le père fût en train d'essayer, à la Porte-Maillot, une jument trotteuse et que le cousin s'occupât d'un dressage dans un manège voisin. Les garçons d'écurie vaquaient à leur besogne, et leur jeune maîtresse était seule dans la petite pièce, au rez-de-chaussée d'Epsom lodge, qui servait de bureau au maquignon. Son fin profil se penchait sur des livres de comptes, où elle transcrivait le détail des dernières opérations de leur commerce. D'ordinaire, elle employait les heures du soir à cette besogne fastidieuse, et qui n'était guère dans ses goûts. Mais, depuis ces deux jours, et sous le prétexte qu'elle se sentait toute souffrante, elle n'avait plus quitté la maison... Un prétexte? Non. Le trouble où l'avaient jetée l'attitude de Jules et ses discours avait si profondément ébranlé ses nerfs, qu'elle en était malade. Surtout, elle avait une appréhension poussée jusqu'à l'angoisse: celle de le rencontrer de nouveau et qu'il lui parlât de cette même façon caressante. Toute pure et simple qu'elle fût, elle avait trop bien compris à quelle tentation préludait cet éloge si direct de sa beauté. A la seule idée que ces mots: «Je vous aime,» pouvaient lui être dits par cette voix, elle se sentait défaillir. Elle était trop réfléchie pour ne pas voir, dans une pareille manière de procéder, une marque, ou de beaucoup de légèreté ou de bien peu d'estime. Mais c'était aussi, cette demi-déclaration à laquelle elle avait coupé court dans un tel sursaut de pudeur, la preuve qu'elle plaisait à Jules. Elle ne pouvait se retenir de trouver, à cette évidence, la secrète et profonde douceur que la femme qui aime ressent, malgré elle, à constater qu'elle occupe la pensée de celui qu'elle aime. Ces émotions, si nouvelles pour la jeune fille et qui auraient suffi à la bouleverser, s'avivaient encore d'une inquiétude: la folle impulsion qui l'avait précipitée loin du tentateur ne risquait-elle pas ou de briser à jamais leurs relations, ou, tout au contraire, de rendre Maligny plus entreprenant? Se sauver, comme elle s'était sauvée, mais c'était clairement laisser voir qu'elle avait peur. Elle ne savait pas, dans le désarroi intime de son être, laquelle de ces perspectives elle redoutait davantage: être pour toujours séparée du jeune homme, ou bien avoir à réprimer, chez lui, des écarts plus vifs de langage ou de manières. N'aurait-elle pas dû aussi raconter à son père ce début de conversation, et comment elle y avait coupé court par ce subit départ? Elle s'en était tue vis-à-vis du vieux Campbell, comme aussi vis-à-vis de son cousin. Ce dernier avait, pourtant, deviné quelque chose, car il lui avait dit, en la regardant avec une expression singulière:
—«Ne croyez-vous pas, Hilda, que je devrais aller rue de Monsieur, savoir si M. de Maligny n'est pas de nouveau plus malade?... Il devait revenir pour le cheval et il n'a pas reparu...»
—«Il reviendra demain ou après-demain,» avait-elle répondu; et elle avait ajouté, sûre qu'en intéressant la fierté professionnelle du digne garçon elle l'empêcherait d'exécuter son projet: «En tout cas, vous auriez bien tort de passer chez lui. Il croirait que nous voulons lui forcer la main pour cet achat.»
—«Juste...», avait grommelé Jack Corbin, sans que le soupçon, apparu dans ses yeux, se dissipât entièrement. Aussi la jeune fille, que cette perspicacité gênait, fût-elle soulagée d'un poids véritable à se dire que son cousin n'était pas là, lorsqu'elle aperçut, du fond de la loge vitrée où elle libellait des factures arriérées, Jules de Maligny entrant dans la cour. Elle avait levé la tête, bien par hasard, à cette minute-là. Elle se courba aussitôt sur le grand-livre, dont elle relevait les chiffres, non sans que la flamme du sang monté à sa joue ne décelât son émotion. Si Jules avait consacré, à feuilleter les poètes anglais; le quart seulement du temps dépensé autour des tables de baccara, il aurait pu se rappeler à l'occasion de ces folles rougeurs, dont il avait déjà vu, à plusieurs reprises, ce frais visage comme incendié, les vers divins du Locksley Hall: «Sur sa joue et sur son front pâle, vint une couleur avec une lumière,—comme j'ai vu jaillir une rougeur rose dans la nuit du Nord.—Et elle se tourna, son sein secoué par un orage de soupirs,—toute son âme brillant comme une aube dans la profondeur de ses yeux bruns[3]...» Et il aurait faussé son impression en y mêlant de la littérature. Il fit mieux. Il en jouit, avec cette vivacité qui était le trait charmant de sa nature. Ce fut comme si la jolie compatriote de Tennyson lui eût fait l'aveu explicite de son sentiment. Lui-même, les inquiétudes traversées depuis ces deux jours l'avaient amené à ce point d'énervement, tout voisin des larmes chez ces natures d'homme à demi féminines. Ces soudaines poussées de pitié tendre rendent de pareils personnages si périlleux à rencontrer pour une enfant inexpérimentée! En s'avançant vers miss Campbell, à cette seconde, Maligny éprouvait réellement l'émotion délicate et profonde qui eût été celle d'un adolescent incapable de calcul et emporté tout entier par les tumultes d'une sensibilité jeune et naïve. Voyant Hilda si émue, défaillante presque, et comprenant combien elle était dénuée de protection dans l'étrange milieu où la destinée l'avait fait grandir, un remords le saisit. Oui, il se repentit, tout d'un coup, de ne pas l'avoir respectée davantage et dans sa pensée et dans ses paroles. Pendant ces quelques instants, il oublia et sa propre expérience du vice parisien et les insinuations de ses camarades. Il oublia Machault, La Guerche, le rajah aux somptueux cadeaux; et, avec une grâce de spontanéité aussi sincère, qu'elle était momentanée, il balbutia, plutôt qu'il ne prononça, cette phrase dont il aurait bien ri, s'il l'avait entendue dite par un Maxime de Portille ou un Guy de Longillon dans une circonstance analogue:
—«Je suis venu, mademoiselle... vous demander... de me pardonner, tout simplement... si je vous ai parlé, l'autre jour... d'une manière qui vous a déplu... Si j'avais pu deviner que vous prendriez les choses ainsi... je vous assure, je ne me serais pas laissé aller à penser tout haut comme j'ai fait...»
—«Ne recommencez pas,» interrompit Hilda, dans un petit geste de défense. La façon si directe dont Jules l'abordait la décontenançait de nouveau et touchait en elle à cette fibre, toujours si vibrante chez une Anglaise: la loyauté. Oui. Il y avait une loyauté absolue,—du moins, elle le crut,—dans la conscience du jeune homme, qui avouait ses torts sans rien tenter pour les atténuer. Il venait de les renouveler, pourtant, mais avec un tel air d'ingénuité, en s'en excusant par ces mots: «Je ne me serais pas laissé aller à penser tout haut.» C'était contre eux que Hilda protestait instinctivement. Puis, comme elle vit—ou crut voir—une souffrance et une timidité sur cette mobile physionomie, elle eut une faiblesse, elle aussi, celle d'ajouter: «C'était à moi de vous arrêter tout de suite, l'autre jour... Je n'ai pas su le faire. Je suis un peu une sauvage, voyez-vous...» Et, avec un demi-sourire intimidé: «Ce n'est pas en me battant contre des chevaux toute la journée que j'ai pu apprendre les manières des femmes de votre monde...»
—«Alors,» insista-t-il, en saisissant le joint avec sa souplesse d'enfant gâté, «je suis pardonné?»
—«Je ne vous en ai jamais voulu,» répondit-elle.
—«Hé bien! s'il en est ainsi, prouvez-le-moi en me permettant de vous accompagner encore, quand je vous rencontrerai au Bois, à cheval?...»
A cette question, trop nettement posée pour permettre aucune équivoque, et dont allait dépendre tout l'avenir de leurs rapports, la jeune fille ne répondit pas. Elle s'était levée au moment où Jules avait frappé à la porte. Elle était sortie de la petite chambre, ne voulant pas avoir là un tête-à-tête avec lui. Ces tout premiers propos d'explication avaient été échangés sur le seuil. En faisant quelques pas dans la cour, elle força son interlocuteur à les faire aussi. Elle s'arrêta tout d'un coup et parut hésiter une minute. Ses sourcils blonds s'étaient froncés. Ses paupières avaient battu. Enfin, résolue et le regardant bien en face, avec une expression infiniment sérieuse de son joli visage:
—«Monsieur de Maligny», commença-t-elle, «je vous dois trop de reconnaissance pour ne pas désirer vous revoir. Je suis trop habituée, d'ailleurs, dans mes sorties à cheval, à rencontrer tel ou tel des clients de mon père et à me promener avec eux pour que je m'interdise avec vous, qui m'avez sauvé la vie, ce que je me permets avec des indifférents... Mais vous devez comprendre que je ne suis pas arrivée à mon âge sans que l'on ait essayé de me dire ce que je ne devais pas écouter. Dans mon pays, une jeune fille ne se laisse faire la cour que par celui auquel elle est engagée[4].» On reconnaîtra, à ce petit idiotisme, le vocabulaire anglo-français de la maison Campbell. «Tous ceux qui m'ont manqué ainsi,—on manque à une femme quand on s'occupe d'elle, et que l'on ne veut pas l'épouser,—j'ai cessé de les connaître, simplement. Promettez-moi que vous vous conduirez toujours, avec moi, comme si mon père était là, et que jamais, vous m'entendez bien,» elle souligna le mot en le répétant, «jamais vous ne me parlerez d'amour. C'est tout ce que je vous demande, de me faire cette promesse sur votre honneur, et je n'aurai aucune objection à vous rencontrer au Bois...»
—«Je vous le promets,» dit le jeune homme, avec un accent qu'il ne se connaissait pas, aussi sérieux que celui de la jeune Anglaise. Il ne s'agissait plus ni de Machault, ni de La Guerche, ni du prince indien. Hilda avait déployé, depuis le début de cette scène, et surtout dans ce singulier discours, l'espèce de dignité irrésistible qui est le privilège des très honnêtes filles, lorsqu'elles défendent sérieusement, bravement, cette honnêteté. Plus tard, échappé à ce magnétisme, le séducteur se trouvera imbécile d'avoir pris à la lettre une semblable promesse. Sur le moment, il fait comme Jules de Maligny: il signe d'avance tous les contrats de renoncement, rien que pour voir un sourire d'orgueil rassuré s'épanouir sur une petite bouche triste, une clarté d'indulgence adoucir de beaux yeux sévères.
«Oui,» insista-t-il, «je m'engage sur l'honneur à être, avec vous, exactement ce que vous me permettez d'être, et rien de plus, et vous, miss Hilda, voulez-vous, en échange, me laisser vous demander une promesse?...»
—«Laquelle?», interrogea la jeune fille.
—«Celle d'essayer de me considérer comme un ami, un véritable ami... Tenez, comme M. Corbin, qui revient nous surveiller, je le parierais, à la mine qu'il a prise en me voyant ici...»
Tandis que les jeunes gens devisaient de la sorte, la rude figure du brave chien de garde qu'était Jack était apparue, en effet, à l'autre extrémité de la cour, juchée sur un énorme cheval, et suivie de Norah et de Birman, les chiens, réels ceux-là, qui ne le quittaient guère. Des aboiements féroces jaillirent soudain de la gueule des skyes,—ces manchons roulants sur de courtes pattes torses—au seul aspect de l'étranger, et le «How do you do?» de leur maître ressemblait fort, lui aussi, à un grognement. Ce grand long corps était habité par un de ces esprits presque animalement observateurs, comme en possèdent les gens du peuple, très voisins de l'instinct et qui vivent toujours avec les bêtes. Quand l'amour y ajoute sa lucidité, ces intelligences frustes ne peuvent guère être trompées. Corbin n'avait à son service, pour pénétrer les véritables intentions de Maligny, d'autres renseignements que ceux qui avaient d'abord ému sa sympathie en faveur du courageux défenseur de sa cousine. On se rappelle comme il l'avait accueilli. Ce premier éveil de reconnaissance subsistait toujours. Une défiance s'y mêlait déjà. Cette lutte entre deux sentiments aussi contradictoires donnait la plus comique expression de malaise à ce masque, flegmatique et rogue, couleur de cuir tanné, avec le bourrelet rouge de sa cicatrice aperçu sous la visière de la casquette. Ses yeux dévisageaient le nouvel ami de sa chère Hilda du même regard que les deux bassets, lesquels ne savaient évidemment pas s'ils devaient mordre les mollets de l'intrus ou lui lécher la main... Une fois de plus, la grâce innée de Jules fut la plus forte. Au salut bourru de Jack, lancé du haut de sa selle, il répondit par le plus cordial des:
«Je vais très bien, monsieur Corbin,» et il ajouta: «D'autant mieux que j'ai l'idée que vous m'amenez là, précisément, la bête que je cherche.»
—«Trop verte pour un amateur...» répondit brutalement l'écuyer.
—«Je vous ai vu monter, monsieur Corbin,» répliqua le jeune homme. «J'en serai quitte pour vous la confier. Elle sera mise au bouton, comme on disait autrefois[5], en huit jours...» Et, voyant Hilda chercher, dans la poche de la jaquette, du sucre pour le cheval, il lui en demanda familièrement un morceau. L'ayant brisé, il le distribua aux deux terriers. Le bruit des mâchoires broyant la friandise remplaça aussitôt l'aboiement. La moue du cousin s'éclaira de même. Il esquissa une espèce de rictus, d'une amertume dégoûtée; tandis que, continuant à tenir son rôle d'acheteur, Maligny se retournait vers miss Campbell pour lui dire, comme s'ils n'eussent parlé, dans leur tête-à-tête, que de cette acquisition possible:
—«Je reviendrai donc demain matin, mademoiselle, puisque monsieur votre père n'est pas là...»
Sur cette phrase, qui faisait, de son interlocutrice décontenancée, la complice forcée d'une légère fourberie vis-à-vis du cousin trop perspicace, il prit congé. A quoi bon préciser, par des commentaires, le pacte d'amitié qu'il venait de passer avec elle et qui lui permettait de gagner du temps? Et il se disait, quand il se retrouva sur le trottoir de la rue de Pomereu:
—«Si cette petite est une comédienne, elle est rudement forte. Vous n'êtes pourtant pas une poire, monsieur de Maligny.» Cette argotique métaphore traduisait la réaction que sa précoce expérience essayait en lui déjà contre l'accès de griserie sentimentale auquel il s'était abandonné. «Bah!», se répondit-il, «poire ou non, qu'est-ce que je risque? Si je perds ma peine à tourner autour d'elle, personne n'en saura rien. Et elle a bien l'air d'être sincère!... Sincère?... Mais Machault, alors?... Mais La Guerche?... Mais le rajah?... Pourquoi ne serait-ce pas là de simples ragots?... Et puis, en amour, c'est comme en duel: il faut voir venir... Je verrai venir, pendant que nous jouerons à l'amitié, et ce sera une occupation bien agréable, car elle est si jolie!...»
V
LES NAÏVETÉS D'UN JEUNE ROUÉ
Il y a, dans tout sentiment vrai, une force singulière, et qui agit un peu à la manière des énergies de la nature, auxquelles, d'ailleurs, les sentiments vrais ressemblent. N'en ont-ils pas la simplicité inconsciente, la continuité ininterrompue? Peut-être la science arrivera-t-elle, un jour, à découvrir, dans la sorte de suggestion qu'un cœur, profondément possédé d'une pensée, exerce sur un autre cœur, une influence analogue à celle de l'hypnotisme. Quoi qu'il en soit de la cause, l'effet n'est pas discutable. Comme une ardeur contagieuse émane d'une âme profondément passionnée, une femme qui aime un homme d'un amour sincère laisse rarement cet homme indifférent, et vice versa. Qu'il se révolte contre la prise de cet amour sur lui, ou qu'il y cède, cette prise existe. La repousser, c'est la reconnaître. De là dérivent, devant l'évidence d'un grand amour inspiré, ces aversions violentes, qui sont une défense d'une personnalité effrayée de se sentir envahir par une autre.
Si cette personnalité ne se rebelle point, cette mystérieuse puissance de contagion se manifeste par d'étranges métamorphoses de caractère chez celui ou celle qui est l'objet de ce grand amour. Aucun phénomène n'est plus fréquent. Aucun n'a été moins étudié, tant on en reste, malgré d'innombrables efforts d'analyses, à l'a b c du préjugé dans les choses de la tendresse. Il est convenu, par exemple, qu'entre deux cœurs, celui qui aime le plus est aussi celui qui se subordonne à l'autre, et il désire, en effet, se subordonner. En réalité, c'est lui qui impose à l'autre ses façons de sentir, lui qui modèle cet autre d'après ses émotions. Toujours, ou plutôt,—car il convient de ne jamais trop généraliser des lois qui comportent tant d'exceptions individuelles,—presque toujours, dans une passion partagée, le rôle directeur appartient au plus épris. C'est lui qui impose ses goûts, ses idées, ses façons de vivre. Entre un beau jeune homme, déniaisé jusqu'à en être déluré, comme un Jules de Maligny, et une jeune fille toute primitive comme une Hilda Campbell, la lutte paraissait très inégale. Il semblait bien, n'est-il pas vrai? que leurs relations dussent être conduites à son gré, à lui, et que la jeune fille dût simplement suivre le chemin où le jeune homme saurait l'engager. Mais Jules n'avait pour Hilda qu'un goût très vif, qu'un caprice très amusé, au lieu que la pauvre Anglaise était la proie d'un sentiment très sérieux. Dès le premier jour, elle avait été saisie par cet amour unique, total, absolu, dont les anciens avaient symbolisé la fatalité dans le mythe d'une Aphrodite impitoyable et invincible (amilictos et anikétos). C'était elle, la faible, la naïve enfant, qui allait avoir raison du jeune viveur, roué déjà, et le manœuvrer au gré de sa romanesque et pure sensibilité,—pour un temps. En effet, si le sentiment vrai a ce pouvoir d'incliner une volonté, il n'a pas celui de changer un caractère, et toutes les aventures de cœur finissent par se résoudre, à une certaine minute, dans des conflits de caractères. Qui creuserait cette formule y rencontrerait l'explication de bien des tragédies sentimentales, mises, par leurs victimes, sur le compte de tels ou tels événements, de telles ou telles erreurs. Les héros de ces drames secrets du cœur ont tout simplement agi, à un moment, d'après les traits essentiels et irréductibles de leur nature, après avoir vécu, dans le premier enchantement de l'amour naissant, d'après leurs émotions.
Que de fois cette simple volte-face équivaut à une catastrophe!... Mais dans les commencements de passion qui donc pense aux catastrophes de la fin? Quand on aime vraiment, comme Hilda, les lointaines menaces de l'avenir disparaissent dans l'ivresse trop forte du présent. Quand on a seulement un caprice, comme Jules, on ne se gâte pas la douceur du jour par des prévisions sinistres. A dater de cet entretien, qui ferma le tout premier acte, celui de l'exposition, dans ce drame ou cette tragi-comédie,—à la fin, vous choisirez,—le jeune homme cessa absolument de se demander où il allait, vers quel dénouement le menait cette intimité, qui devint aussitôt quotidienne, avec la fille d'un marchand de chevaux, lui, un patricien, fier de son nom. Que lui importait le lendemain? Comme il se l'était dit à lui-même: elle était si, si jolie! Elle avait passé, avec lui, une espèce de pacte d'amitié, grâce auquel il pouvait approcher d'elle, sous la seule condition qu'il ne lui fît pas une cour ouverte. En effet, durant les quelques semaines qui suivirent cette explication, le faux étourdi eut la sagesse de ne pas manquer au contrat. Il ne prononça pas un mot qui réveillât la susceptibilité effarouchée de la charmante Anglaise. Moyennant quoi, il lui fut permis de causer longuement avec elle, d'abord tous les jours, puis deux et trois fois par jour, dans cette grande camaraderie quasi garçonnière que les mœurs d'outre-Manche autorisent. Miss Campbell se la permettait sans scrupule, du moment que les bornes en étaient fixées comme elles l'avaient été. Pour mieux l'assurer, cette camaraderie, Jules avait commencé par mettre à exécution son premier projet. Il avait acheté le cheval cap de maure—ci, cinq mille francs! Il les avait réglés, en les empruntant et cinq mille avec, pour faire un chiffre rond, à un usurier, classiquement, et à vingt pour cent. Il avait baptisé la brave bête du nom de Chemineau, par souvenir du brigand, occasion de sa rencontre avec Hilda. Ledit Chemineau, placé en box chez Bob Campbell, lui coûtait, bel et bien, dix francs par jour.—Ci, trois cents beaux francs à la fin du mois, sans compter les dépenses à côté. «Plaie d'argent n'est pas mortelle,» dit le vieux proverbe français, qui a dû être imaginé par un gentilhomme-soldat de l'ancien régime. Mais cinquante louis de plus ou de moins, était-ce payer trop cher le droit d'arriver, chaque matin, rue de Pomereu, en disant au palefrenier:—«Comment va mon cheval, ce matin?...» Et, régulièrement, il trouvait Hilda dans la cour, en train de vaquer à quelqu'un des devoirs de son métier. Elle examinait des brides ou des selles, regardait le pansage d'un cheval, si svelte, si gracieuse, dans son costume ajusté. Souvent, elle abandonnait cette besogne, à cause de lui. Sachant à peu près l'instant de la visite de son nouvel ami, l'impatience de le revoir l'emportait, chez la tendre enfant, sur la réserve. Elle allait jusqu'au seuil de la porte d'entrée, et elle attendait là, sous le prétexte, tantôt de regarder une bête manœuvré par un des lads dans l'étroite rue, tantôt de reconduire un des clients ou une des clientes... Maligny, venait, d'ordinaire, en fiacre, pour être près d'elle plus tôt lui-même. Dès le coin de la rue de Longchamp, il penchait la tête à la portière, afin de voir si miss Campbell n'était pas là. Elle lui souriait à distance et le saluait d'un petit mouvement de sa cravache relevée. L'année était—pour employer la délicieuse expression de nos pères—à la première pointe du printemps. Avril s'achevait. Mai allait venir. Il était venu. Le ciel était tout bleu. Les oiseaux chantaient dans les arbres des jardinets ménagés de toutes parts autour des petits hôtels de ce quartier, hier encore si rustique. Des marchands roulaient, dans leurs haquets, des touffes de fleurs odorantes, des violettes, des roses, des œillets, des giroflées. Est-il besoin de murmurer et d'écouter des mots d'amour, quand on se sait, quand on se sent aimé, comme le perspicace garçon se savait, comme il se sentait aimé? De la passion de la jeune fille, quel signe que ce regard pour l'accueillir et cette fièvre d'attente qu'elle n'essayait pas de cacher? N'étaient-ce pas d'autres signes, et multipliés tout le long des jours, que sa confiance de plus en plus grande en lui, que leurs conversations de plus en plus intimes, que l'ingénu plaisir qu'elle lui montrait de sa compagnie,—et, pour finir, l'assombrissement de plus en plus marqué de la physionomie de Jack Corbin, le cousin ombrageux? La sérénité impassible du père ne semblait pas plus s'émouvoir des assiduités de Maligny auprès de sa fille que s'il eût assisté, invisible, à tous leurs entretiens. Il savait, eût-on dit, de source certaine, qu'il ne s'y prononçait aucune parole dont la mère eût pu s'inquiéter, si elle avait vécu. Non. Aucune parole. Encore une fois, que sont les mots, lorsque 4e frémissement des gestes et leur surveillance, l'éclat des yeux ou leur mélancolie, le timbre de la voix ou ses silences, dénonçant un sentiment d'autant plus évident qu'il se dissimule, d'autant plus violent qu'il s'enrêne, d'autant plus intense dans la rêverie qu'il s'interdit davantage de se manifester dans les actes?
Après des semaines, en effet,—sept exactement, jusqu'à la scène qui devait marquer le point culminant du second acte,—à quoi se réduisaient les épisodes de cette intimité?... Quand Jules était arrivé, de la sorte, rue de Pomereu, vers les neuf heures de la matinée, régulièrement Hilda montait à cheval devant lui et elle partait toute seule. L'amoureux restait vingt ou vingt-cinq minutes, davantage quelquefois, à bavarder avec Bob Campbell, si un pareil terme convient à une conversation avec un Anglais, toute coupée de rires taciturnes et ponctuée de monosyllabes. Ils discutaient ensemble les chances de gain de telle écurie aux prochaines courses,—la manière de traiter les boiteries,—les indices que telle couleur de robe ou telle conformation de la tête donnent sur le caractère d'un animal,—le talent et les défauts de tel ou tel cavalier. Quiconque a fréquenté des gens d'écurie connaît leur infatigable patience à remémorer indéfiniment les histoires de leurs anciens chevaux ou des bêtes remarquables qu'ils ont rencontrées. Quand ils ont formulé une de ces formules sacramentelles: «Et ce qu'il était beau cheval!...»—«...Et quel cavalier, indécrochable!...»—«...Ah! la bonne bête! Et culottée!...»—«Les profils busqués, tous cabochards...» l'orgueil d'une initiation se répand sur leurs visages et ils se sourient, parmi ces fantômes évoqués, de l'air entendu de deux augures. Je disais que ces amours de Hilda et de Jules se déroulèrent, durant ces sept semaines, sans épisodes. J'oubliais le nombre d'anecdotes que dut subir l'amoureux, toutes relatives à des incidents de chasse ou de courses survenus outre-Manche. Il les écoutait en regardant—car ces scènes se passaient, d'habitude, dans le bureau de Bob et devant deux verres remplis de whiskey,—une de ces grandes horloges engainées qui s'appellent, là-bas, grand father's clock, la pendule du grand-père. Enfin, un événement quelconque le libérait: l'apparition du vet[1] venu pour ausculter un cheval qui toussait, l'entrée d'un acheteur dans la cour, un télégramme annonçant l'envoi d'un lot de poneys. Jules s'échappait, pour enfourcher Chemineau, à moins qu'il n'eût envoyé Galopin en avant, par son domestique. Il partait, d'une allure d'abord réglée. Il se modérait jusqu'au détour de la rue, par prudence et pour ne pas voir apparaître, dans les prunelles claires de Corbin, toujours aux aguets, un certain éclair d'ironie. Il se rattrapait dès la rue de Longchamp. Une fois dans le Bois, c'est en galopant à tombeau ouvert qu'il dévorait l'allée des Poteaux, puisqu'il s'engageait dans la route qui va vers la Cascade et dont les cavaliers prudents redoutent si fort certaines parties, hérissées de ces cailloux dangereux, surnommés, en argot hippique, des «têtes de chats». Maligny était sûr de rencontrer, à un moment, sa mystérieuse petite amie, arrivant elle-même en sens inverse, au trot ralenti de sa bête et épiant son approche. Si elle ne se trouvait pas là, c'est qu'elle avait à dresser quelque cheval nouveau, et Jules poussait jusqu'à la piste qui longe le Tir aux Pigeons, où sont aménagés des haies, des barrières et de faux ruisseaux. Jamais la jeune fille ne lui plaisait davantage qu'alors, arrivant sur l'obstacle au petit galop d'un animal effaré, tout prêt à renâcler et à se dérober. Elle le maintenait droit et perçant de la cravache et de la jambe, et il sautait. L'ardeur de la lutte mettait du rose à ses joues minces, la joie du risque éclairait ses beaux yeux clairs, ses fines narines battaient, un sourire de fierté retroussait le coin de ses lèvres et montrait ses dents. Tout le joli paradoxe de leur roman était symbolisé dans le contraste entre le courage, la brutalité presque, de ce dangereux exercice et la si tendre, la si féminine façon qu'elle avait de cligner des paupières et d'incliner la tête à sa vue. Cette apparition avait un peu de ce charme, délicat et sauvage, virginal et hardi, que les Grecs représentaient par une autre fable, celle de l'Artémis chasseresse, de la Déesse qui apparaît dans Euripide à Hippolyte mourant: «O divine haleine parfumée! Bien qu'accablé de maux, je t'ai sentie, cependant. La déesse Artémis est ici!...» Et de quel accent ses fidèles la célèbrent: «Salut, ô très belle, la plus belle des vierges qui habitent l'Olympos, Artémis! O maîtresse, je te donne cette couronne tressée dans une prairie non foulée, que le feu n'a jamais touchée, où jamais pasteur n'a osé paître ses troupeaux, où vint seule l'abeille printanière, et que la pudeur féconde de sa rosée...» Et encore: «Maîtresse de la maritime Limna et des gymnases hippiques, Artémis, que ne suis-je dans tes plaines, domptant les chevaux Vénètes!...» Les antiques puissances de la vie humaine, que l'imagination de nos lointains aïeux personnifièrent, de la sorte, en mythes tour à tour terribles ou caressants, héroïques ou voluptueux, agissent en nous et autour de nous, les mêmes. Notre civilisation industrielle et scientifique les a dépouillées de leur parure de légendes. Ces puissances éternelles n'en conservent pas moins leur force secrète. C'était bien à l'instinct, manifesté jadis par le culte de Diane, qu'obéissait ce jeune Parisien à demi blasé, en se complaisant, comme il faisait, à ces rencontres avec l'humble dresseuse de chevaux. Ce qui l'attirait vers elle, c'était la sorte de poésie qu'incarnait la fille de Latone: l'énergie dans la fragilité, cette bravoure et cette adresse unies à cette candeur et à cette grâce. La silhouette de Hilda franchissant les haies, le buste droit, les mains fixes sur les rênes, en appelait, chez ce précoce habitué des tripots nocturnes et des boudoirs galants, à cet atavisme d'existence libre et saine où l'émotion n'était pas entachée de vice, où l'homme et la femme, voisins de la nature, avaient un compagnonnage presque fraternel, dans une activité à demi guerrière qui les purifiait de toute souillure, presque de tout désir. Peut-être la récente hérédité des grands seigneurs de Lithuanie, ses ancêtres, disposait-elle Jules de Maligny, plus qu'un autre, à goûter la fraîcheur de cette églogue sportive—farouche et romantique fleur d'Irlande ou d'Ecosse, éclose fantastiquement à quelques pas de l'Arc de Triomphe,—une course de soixante-quinze centimes au taximètre des fiacres d'alors.
Qu'ils se fussent rencontrés dans la route aux «têtes de chats» ou sur la piste des obstacles, les deux jeunes gens, une fois échangé leur second «bonjour» du matin, partaient ensemble, au trot rassemblé de leurs bêtes. Sans s'être concertés, ils avaient choisi, pour ces innocentes, mais trop fréquentes chevauchées, le moment dont j'ai déjà parlé, où les habitués élégants du Bois n'y sont pas encore, où ceux que l'on peut appeler les habitués professionnels n'y sont plus. Ils rencontraient bien, de-ci de-là, quelque personne de leur connaissance. Plus d'un regard, curieux ou railleur, les suivait, de temps à autre, à un détour d'allée. Hilda était trop profondément Anglaise pour s'en inquiéter. Parmi les bons ou les mauvais côtés de cette race—«comme il vous plaira,» eût dit leur Shakespeare,—le plus marqué est ce mépris du qu'en-dira-t-on? Et Jules se considérait comme dégagé de toute responsabilité vis-à-vis de son «amie» par l'exactitude avec laquelle il se conformait au programme, passablement humiliant pour son orgueil de séducteur, qu'elle lui avait imposé. Il ne s'avouait pas qu'au fond, très au fond, sa fatuité éprouvait un assez vilain, mais trop naturel sentiment de revanche, à l'idée que leur attitude vis-à-vis l'un de l'autre prêtait à une équivoque. Il se fût, certes, indigné—car il avait de l'honneur—que l'un de ses camarades vînt lui dire, avec la délicatesse d'expression dont la jeunesse dorée de cette aube de siècle était déjà coutumière:—«Hein! La petite Campbell? Ça y est, mon Julot, et dans les grands prix...» Mais il n'était pas mécontent de deviner que les gens pensaient ainsi—dernière mesquinerie de vanité masculine qui ne l'empêchait pas d'être absolument sincère dans son abandon à l'attrait de ce qu'il dénommait, tout bas et pour lui seul, son «flirt équestre.» Ce flirt ne consistait, pourtant, qu'en privautés d'un ordre bien idéal: écouter Hilda qui racontait indéfiniment les détails de son enfance et de sa première jeunesse,—et répondre, lui, par d'autres détails, plus ou moins romancés, sur sa propre enfance et sa vie actuelle;—discuter sur des sujets aussi disparates que ceux-ci: la comparaison entre l'Eglise anglaise et le catholicisme,—entre la cuisine d'outre-Manche et celle de Paris,—entre le mariage là-bas et le mariage chez nous,—entre les étoffes des tailleurs de Londres et des tailleurs de Paris,—entre la reine Victoria et le président Loubet,—entre les romans de la collection Tauchnitz et ceux qui s'étalent aux devantures de nos gares,—entre les cuirs des selleries britanniques et ceux de nos harnais,—entre leurs races de chiens et nos races à nous!... La conversation de la pauvre Hilda n'avait rien de commun avec celle de ces gavrochines du monde, du demi-monde ou du quart de monde, qui ont instinctivement, en pensant, tout haut, l'esprit mordant d'un Forain ou la fantaisie d'un Donnay. En véritable fille d'Albion, elle pensait et causait «faits». Elle pavait aussi volontiers, pour parler comme lesdites gavrochines.—Cette pittoresque métaphore d'argot définit si justement ces entretiens où les phrases succèdent aux phrases, comme les coups de la demoiselle du paveur sur les cubes de pierre, enfonçant encore et encore la même idée dans le même coin, avec le même monotone effort.—Quand elle abordait un sujet, elle ne le quittait qu'après en avoir épuisé tout le détail. Rien de plus contraire au tour d'esprit d'un Parisien, et mâtiné de Polonais!—Cela fait deux légèretés et deux frivolités l'une sur l'autre.
Mais, pour émettre ces discours, elle remuait deux lèvres rouges dont Jules sentait, rien qu'en les regardant, qu'elles avaient la fraîcheur et la saveur d'un fruit... Mais sa voix avait cet accent un peu enfantin, presque zézayant, propre à certaines femmes de son pays... Mais l'azur de ses yeux fixant sa pensée prenait des douceurs et des profondeurs de rêve... Mais les horizons du Bois, si clairement verts maintenant, s'harmonisaient si délicatement à la transparence de son teint... Mais de chacun de ses gestes émanait, pour celui qui l'écoutait se raconter ainsi, un ensorcellement, et puis l'antithèse était si complète entre les petites dames qu'il avait si volontiers fréquentées et cette primitive. Il ne doutait plus de son absolue sincérité, à présent. Au cours de ces promenades, les trois noms jetés, par la malveillance des Portille et des Longuillon, dans les profondeurs soupçonneuses de sa pensée, avaient été prononcés entre eux: l'un par suite du hasard d'une rencontre, les deux autres intentionnellement. De ces trois épreuves, Hilda était sortie si intacte, si évidemment elle avait été calomniée!... C'était un matin, et l'écuyère venait de faire exécuter à un pur sang, à peine débourré, une série de sauts d'obstacles horriblement imprudents. Jules l'avait suivie sur Chemineau, qui n'avait pas non plus été très commode devant la barrière. Ils rentraient, laissant aller les bêtes au pas pour les rafraîchir quand ils croisèrent, trottinant sur un cob choisi exprès, et qui ressemblait plus à un fauteuil d'invalide qu'à un cheval, un personnage à mine tragique, Machault lui-même, l'ancien héros des salles d'armes et des hippodromes, le plus leste et le plus vigoureux des athlètes de la grande vie, voici trente ans. Une attaque d'hémiplégie l'avait terrassé l'année précédente. Il en était sorti, la bouche tirée du côté gauche, l'œil désorbité, le bras à demi paralysé. Suivi d'un groom, il essayait, pourtant, de reprendre un de ses exercices favoris, juché sur cette bête de tout repos, lui qui avait tant aimé les chevaux fringants et les périlleuses fantaisies de la haute école. Ses cheveux et sa barbe, outrageusement teints, rendaient plus sinistre encore sa face hagarde, guettée par la mort. Les deux jeunes gens passèrent à côté de ce pantin macabre, qui les dévisagea sans les reconnaître. A rencontrer ce spectre d'un de ses grands aînés, qu'il avait encore vu, quelques mois auparavant, portant beau à soixante ans passés,—aujourd'hui, quelle épave!—l'amoureux de Hilda eut un frisson d'autant plus intense qu'il s'y mélangeait les souvenirs des propos salissants auxquels il avait cru un peu tout de même. Leur infamie lui revint et lui fit mal, si mal, qu'il ne put se retenir de jeter un coup de sonde dans la conscience de sa compagne, en lui demandant:
—«C'est ce pauvre Machault. Vous ne vous êtes pas trouvée aux chasses avec lui autrefois?... Je parle quand il était lui... Car maintenant, vous avez vu...»
—«Ruin'd piece of nature!...»[2], répondit Hilda. Ses minces épaules s'étaient crispées, tandis qu'elle employait instinctivement, pour traduire son impression de pitié, une phrase du poète qui est, pour tout Anglais, ce que Dante est pour tout Italien: la source inépuisable des citations. Puis, fixant l'espace devant elle, avec son regard de fille de puritains, puritaine elle-même: «Comme mon père a raison de toujours citer le verset de Paul: Je me suis réservé la vengeance, dit le Seigneur.»
—«Quelle vengeance?», interrompit Jules. «Je ne vous comprends pas.»
—«Ce n'est pas bien intéressant à raconter,» fit-elle, avec un demi-sourire un peu amer. «Vous vous souvenez, quand vous vous étiez trompé sur mon compte, que je vous ai parlé de gens qui ont essayé de me dire ce que je ne devais pas écouter?... Un des pires a été M. Machault. Un jour, à la chasse, justement, dans la forêt de Rambouillet, nous nous sommes trouvés assez loin des autres... Il a essayé de m'embrasser. J'ai dû le frapper de ma cravache, au visage... C'était un bien mauvais homme! Comme il est puni!...»
Ce court récit, commencé impulsivement, parut lui avoir infligé soudain une émotion presque insoutenable. Toute la pudeur d'une fille de cœur qu'un insolent a froissée avait frémi dans sa voix. Rendons cette justice à Jules: il ne mit pas en doute, une seconde, la véracité de la charmante et sauvage enfant. Mais l'occasion était trop tentante d'exorciser à jamais toutes les flétrissantes idées dont il appréhendait secrètement qu'elles ne revinssent l'obséder quelque jour, et il dit:
—«Je le savais.»
—«Que M. Machault m'avait manqué de respect?», demanda-t-elle. Ce n'est pas possible...»
—«Qu'il vous avait fait la cour,» répondit-il. Puis, après une seconde d'hésitation: «Lui et M. de La Guerche...»
—«M. de La Guerche?...», répéta Hilda. Et avec quelles délices le jeune homme vit une mutinerie gaie remplacer, sur cette physionomie transparente, la révolte attristée de tout à l'heure. «On vous a raconté que M. de La Guerche m'avait fait la cour?... Oh! ça n'a pas été de la même manière... M. de La Guerche était un gentleman, lui... Mais comme il montait à cheval si comiquement, et comme il avait peur, Jack et moi, nous nous amusions, à lui donner des bêtes un peu cabochardes,—oh! pas méchantes, mais qui dansaient... Il se risquait sur leur dos, en geignant, pour me suivre. Savez-vous qu'il m'a proposé de m'épouser, tout bonnement!»
—«Et vous avez refusé?»
—«Je ne l'aimais pas,» répondit-elle.
Elle avait donné cette raison de son refus à un établissement—aussi prodigieux pour elle que jadis, pour Lauzun, l'union avec la cousine du roi,—de son même petit air posé et ferme. Ce n'était pas le sublime sacrifice d'une étalagiste de grands sentiments. C'était l'affirmation presque ingénue d'une manière d'être qui lui semblait très simple, celle d'une fille qui a la conscience de se suffire par son propre travail et qui se mariera d'après son cœur. La maison Campbell lui versait tant par mois pour ses services d'écuyère, comme si elle n'eût pas appartenu à la famille du patron. Sur cette somme, elle s'habillait, payait sa pension à son père très régulièrement, se blanchissait, et elle trouvait encore le moyen de mettre quelque argent de côté. Jules ne douta pas une seconde qu'en lui parlant de cette offre de mariage et de sa réponse, elle ne lui dît la vérité. Pourtant, il n'eut pas de cesse qu'il n'eût aussi tiré au clair l'histoire du bijou offert par le Rajah.
—«Et l'on m'a conté quelque chose encore,» dit-il, sans chercher d'autres procédés diplomatiques pour poser sa dernière question. «Oui,» insista-t-il, «que si vous aviez voulu, vous seriez maintenant Ranee aux Indes. C'est bien le nom que l'on donne aux femmes des Rajahs?»
—«Je n'aurais jamais cru que l'on pût tant s'occuper d'une pauvre petite Hilda Campbell,» dit-elle en riant à belles dents. «Moi, Ranee? Mais je n'ai jamais quitté l'Europe. Il est vrai que nous avons eu en pension, ici, les chevaux d'un des Rajahs qui étaient allés au dernier jubilé de la reine... Il a passé six mois à Paris, avant de retourner en son pays. Il a donné, à mon père et à Jack, en s'en allant, des épingles de cravate étonnantes, et, à moi, un diamant, mon seul diamant!—Pour devenir la Ranee de ce Rajah, il aurait fallu me faire mahométane. Il était musulman.»
Un détail eût achevé de convaincre de son absolue sincérité un plus défiant qu'un amoureux de vingt-cinq ans, trop épris, d'ailleurs, pour ne pas être crédule. Cet entretien achevé, elle montra une totale absence de curiosité sur ceux ou celles qui avaient communiqué ces renseignements—ou d'autres, qu'il n'avait pas dits—à son interlocuteur. La pure enfant était si forte de son innocence, qu'elle ne pensait pas à se défendre contre les calomnies. Elle ne les imaginait pas comme possibles, même quand on les lui rapportait. Surtout, elle n'imaginait pas que son compagnon de promenade y eût prêté attention une minute. Elle pensa qu'il les lui avait répétées, pour en rire ensemble. Ainsi avaient-ils fait.
Quand ils se séparèrent, ce jour-là,—comme tous les jours et suivant une espèce de convention tacite,—de façon à revenir rue de Pomereu chacun de son côté, à un quart d'heure de distance, elle eut, pour lui dire adieu, son regard habituel, si droit, si franc, et rien de cette insistance inquisitoriale qui laisse deviner, chez une femme accusée, l'anxiété de savoir s'il reste encore, dans celui qu'elle aime, un doute contre elle. Elle était trop sûre qu'en fouillant son passé, semaine par semaine, heure par heure, son pire ennemi n'y découvrirait rien qui permît de seulement l'incriminer. Pour la première fois, à cet instant-là, et comme il la contemplait s'éloignant sous les branches, si souple et si fine, aux balancements de la croupe de sa monture, le plus chimérique des projets traversa l'esprit si influençable du fils de la douairière de la rue de Monsieur. Le soleil, perçant à travers les feuillages, découpait, sur le sable de l'allée, une dentelle mouvante de points d'ombre et de points de lumière. Ce même réseau de reflets obscurs et de clartés vives enveloppait l'amazone et son cheval en train de disparaître, et Maligny songeait:
—«On se donne beaucoup de mal pour arranger, dans le monde, des mariages qui tournent mal... Ne serait-il pas bien plus sage de donner son nom à une créature comme celle-là, si vraie, si naïve, si pure?... La Guerche n'aurait-il pas mieux fait de suivre son idée et d'épouser cette petite que d'aller prendre cette grue d'Hélène qui, un de ces matins, le trompera avec Gorrevod l'aîné, si ce n'est déjà fait?...» Il venait à peine d'acquérir la preuve de la légèreté avec laquelle on déchire, à Paris, une réputation de femme, et il s'empressait d'ajouter foi à d'autres propos de club et de bar sur le ménage d'un de ses camarades. «Avec une Hilda, on serait sûr, au moins, de n'être pas trahi... Une Hilda? Mais on n'épouse pas une pauvre petite Hilda Campbell, comme elle a dit... On n'épouse pas? Pourquoi? C'est ce que je me demande... Pourquoi?... Parce que la vie est arrangée en dépit du bon sens. C'est l'œuvre du diable devenu fou, racontait cet autre... Décidément, mon cousin Gorka n'a pas tort, avec son éternel nitchevo. Vivons toujours. Il arrivera demain n'importe quoi...»
Il faut avoir le courage de traduire, en langage vulgaire, ce mystérieux nitchevo du steppe. Dépouillé de sa grâce slave, il est l'équivalent de l'affreux vocable de l'argot parisien: le je m'en fichisme des cabarets de Montmartre et des petits théâtres. C'est la raison pour laquelle les Polonais et les Russes, que le hasard amène à vivre à Paris, y prennent si vite leurs grandes lettres de naturalisation. Tous ils sont plus ou moins atteints de cette étrange maladie qui est comme une anesthésie morale. Des bords de la Vistule ou de la Volga, ils passent à Maxim's ou aux Folies-Bergère, et ils y sont aussitôt chez eux. Il est curieux d'observer, au contraire, qu'après des années de vie parisienne, un Anglo-Saxon, même de médiocre moralité, reste dépaysé dans cette atmosphère des allures faciles et du plaisir goûté au jour le jour, qui est celle, non pas de toute la France ni même de Paris tout entier, grâce à Dieu,—mais du Paris où l'on s'amuse. L'Anglo-Saxon se déprave avec lourdeur, avec sérieux, si l'on peut associer des mots qui semblent jurer d'être rapprochés. Il n'arrive jamais à la désinvolte gaie dans les habitudes et les sentiments. Qu'est-ce, alors, quand il est demeuré intact dans son rigorisme d'outre-Manche! Peu s'en faut qu'il ne considère cette légère façon de pratiquer l'antique conseil:
Glisser, mortels, n'appuyez pas,
du regard dont les fidèles du Covenant jugeaient les débauchés des cavaliers. Quelle mission donnait Cromwell à ses gouverneurs militaires? D'exécuter les rebelles, sans doute, mais, surtout, de faire observer le repos du dimanche, d'empêcher les combats de coqs et les courses de chevaux, de fermer les maisons de boisson, de jeux et de rendez-vous. Le Protecteur et ses partisans avaient cet état d'âme que caractérisent si bien ces lignes de l'écrit trouvé dans le chapeau de Felton, l'assassin du duc de Buckingham: «Que personne ne me loue pour l'avoir fait, mais que plutôt tous s'accusent eux-mêmes, comme ayant été la cause de ce que j'ai fait. Car, si Dieu ne nous avait pas rendus sans cœur pour la punition de nos péchés, cet homme n'aurait pas été si longtemps impuni...» Et qu'avait donc fait le favori du malheureux Charles Ier que d'être, comme a dit un de ses historiens, et qui n'est pas suspect, «beau, présomptueux, magnifique, léger avec hardiesse, également incapable de vertu et d'hypocrisie»?... Mais, précisément, cette légèreté hardie, cet audacieux sourire de défi aux sévérités du scrupule, ont toujours froissé les consciences puritaines plus encore que le péché. Cela soit dit sans assimiler les impardonnables fautes d'un ministre d'Etat comme l'élégant, mais funeste Georges Villiers, avec les imprudences d'un Jules de Maligny, compromettant, sans trop s'en soucier, une «pauvre petite Hilda». Soit dit aussi sans comparer davantage la sombre haine d'un meurtrier politique et l'aigreur d'un John Corbin. On l'a deviné: ces réflexions se rapportent à l'effet produit sur le cousin de miss Campbell par les assiduités du nitcheviste de la rue de Monsieur.—Osons créer ce mot, pour ne pas en employer un plus sévère, à l'égard d'un étourdi, qui se serait fait pardonner bien d'autres égarements par le charme de son naturel, préservé à travers tout.—Mais un Anglais, et un Anglais amoureux, ne connaît pas ces indulgences-là, lorsqu'il s'agit d'un rival, et qu'il peut satisfaire la plus passionnée jalousie sous forme de jugement moral. Ce devait être le cas du cousin de miss Campbell, en cela, très logique. Non moins logique était l'aimable nitcheviste en se sentant un peu gêné par cette haine, même dans son insouciance, lui qui ne savait pas se passer de sympathie. Les jours allaient et, avec l'intimité grandissante, cette gêne grandissait devant le reproche muet que dardaient les sévères prunelles de ce rude et rogue Corbin. Ce regard pénétrant allait, malgré le nitchevo et ses indifférences, troubler, chez le jeune homme, le coin profond d'honneur qu'il portait en lui, en dépit de lui-même. Un petit fait qui aurait dû le rassurer, semblait-il, augmentait encore ce malaise. Dans les tout premiers temps, il lui arrivait, au Bois, soit qu'il galopât seul à la rencontre de Hilda, soit que la jeune fille et lui trottassent ensemble, d'apercevoir soudain, surgissant au détour d'un sentier, l'écuyer et son falot profil à la Don Quichotte. Maintenant, ces rencontres ne se produisaient plus jamais. Corbin se cachait-il pour épier les deux jeunes gens? Ou bien affectait-il, au contraire, de s'effacer, afin de laisser la place libre à un rival préféré? A une question, jetée comme au hasard, sur cette absence, assez singulière, en effet, de la part de quelqu'un dont le métier consistait, comme celui de sa cousine, à monter au Bois, la jeune fille avait répondu: