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L'eau profonde; Les pas dans les pas

LE COB ROUAN

Reading edition

I

Ils sont nombreux, très nombreux, les Parisiens et les étrangers qui ont reçu, ces temps derniers, la lettre de faire part de la mort d'Hippolyte Perron-Duménil. Ayant débuté dans le monde aux environs de 1860, et n'ayant pas cessé, jusqu'au moment où il tomba malade, en décembre 1902, de figurer dans tous les endroits où la mode veut que l'on s'amuse, qui cet homme spirituel et si fin ne connaissait-il pas? Je dis: qui ne connaissait-il pas? Car ses yeux aigus ne se trompaient guère sur les gens, tandis que lui-même, le causeur volontiers sceptique, était connu dans la vérité de sa nature, par si peu de personnes! Le hasard d'une rencontre m'ayant révélé un trait follement romanesque de cet aimable railleur, l'idée m'est venue de relater cette déjà lointaine rencontre. Ce sera ma façon de lui rendre hommage, puisque, absent de Paris, je n'ai pas pu suivre son convoi. Cette histoire ne ressemble guère aux propos qui se sont certainement tenus sur le défunt lors de cet enterrement. Pour le public, Perron-Duménil, avec son joli tour de conversation, n'était pourtant qu'une variété du type immortel si merveilleusement croqué par Molière: Le Bourgeois gentilhomme. Oh! la plus rare, la plus délicate des variétés, un bourgeois gentilhomme si avisé qu'il avait trouvé le moyen d'avoir du goût dans un personnage qui risque si aisément d'être ridicule! Jugez-en: fils d'un avocat d'affaires qui se trouvait avoir rendu un signalé service à M. de Morny, Perron est entré dans la société par le salon du célèbre duc, et il a su manœuvrer de manière qu'il a vécu et qu'il est mort membre du Jockey! Il est vrai qu'il datait d'une des élections du siège. Que j'ai entendu souvent des malveillants se faire un succès aux dépens de ce causeur envié,—quand il n'était pas là,—en racontant qu'il avait traversé les lignes prussiennes pour venir poser sa candidature dans le seul ballottage où il eût quelque chance d'être élu! C'était une calomnie, car il s'était engagé, fort bravement et fort simplement, dès le début de la guerre, et s'il se trouvait dans la garnison de Paris, c'était fortuit. Il a profité de la chose, et il a passé, grâce à un parrainage bien choisi. On peut trouver que c'était là penser à de bien frivoles intérêts dans une heure bien tragique, mais son admission dans le plus aristocratique de nos cercles n'ayant pas empêché le nouveau membre de recevoir une balle à Montretout, comment le blâmer d'une petite ambition sociale, associée au plus mâle courage? D'ailleurs, si vous l'avez pratiqué, vous a-t-il jamais fait une allusion qui vous laissât entendre qu'il fût «du club»? A-t-il davantage essayé, lui qui fréquentait intimement chez les duchesses, de détacher le «du» de son second nom, et d'intercaler une «s» entre l' «e» et le «n» de Ménil? Perron du Mesnil, c'était bien tentant. Il est resté Perron-Duménil comme feu son père, ce qui ne l'empêchait pas, tout comme le Monsieur Jourdain de la comédie—quel trait d'un maître!—d'avoir les prétentions les plus plébéiennes aux sports nobles. Seulement Monsieur Jourdain y est grotesque, et Perron-Duménil y excellait. Il a été un escrimeur impeccable, un premier fusil, un bon paumier. Il a eu le bouton d'un des grands équipages de Seine-et-Marne, le tout avec cet air d'amateur qui convient «aux gens de qualité, lesquels savent tout sans avoir rien appris». Perron-Duménil, lui, avait tout appris, avec une application si dissimulée qu'il semblait «né» tout ce qu'il était devenu. Il s'était fait «amateur» en art, également, ayant découvert que, de nos jours, une collection vaut un titre. Il a travaillé dans une partie rare, et pas trop coûteuse: les dessins des maîtres français du dix-neuvième siècle. Il en avait un musée, petit mais choisi, qu'il a légué à Chantilly, par souvenir d'une amitié princière. Et voilà encore une de ses supériorités: la «vente» profitable répugnait à son personnage. Sa collection l'avait mis en rapport avec bien des peintres et des sculpteurs; pas un qui puisse l'accuser d'une de ces «carottes» habituelles aux Mécènes du monde. Il a mené bien des dames de la société dans des ateliers, pour ces visites aux tableaux ou aux marbres inédits dont elles sont si friandes. Pas une qui puisse l'accuser d'un de ces brocantages fructueux en portraits et en bustes, autre procédé favori des Mécènes!

Ce sont là des qualités exquises,—on peut les posséder au plus haut degré et n'être en aucune manière un héros de roman.—Et pourtant!... Avoir du goût comme en avait Perron, c'est aussi avoir l'esprit très délicat et une perception très aiguë des nuances. C'est donc goûter la vie dans sa vérité, et contrairement au préjugé qui veut que tout passionné soit un imaginatif, j'oserai affirmer qu'il est au contraire un réaliste et qu'il sent d'autant plus fortement s'il sent plus juste. Cette loi fut en tout cas exacte pour le séduisant compagnon dont je viens d'esquisser un «crayon» tout extérieur. Voici maintenant l'anecdote sentimentale où il fut mêlé d'une manière qui n'étonnera pas ses quelques intimes.

II

La rencontre qui m'initia aux côtés les plus cachés de cette sensibilité si discrète remonte à dix ans tantôt. Je passais l'hiver près de Toulon, et ma principale distraction était d'aller chasser dans ces pittoresques marais de la presqu'île de Giens, en face d'Hyères, qui donnent, par les journées embrumées de janvier,—il y en a même en Provence,—un aspect de paysage de l'Ouest à ce coin si méridional. A franc parler, cette chasse n'était le plus souvent qu'un prétexte à longues promenades sur les grèves et sous les pins de l'admirable presqu'île, où je déjeunais solitairement. Je redescendais ensuite à la Tour-Fondue, en face de Porquerolles, prendre une diligence qui faisait alors, l'après-midi, la correspondance entre Toulon et le bateau des îles. Existe-t-il un paysage sur la Rivière qui surpasse en charme de sauvagerie douce cette anse de la Tour-Fondue?... C'est un fortin ruiné, dont les fondations sont habillées de cette verte et forte plante grasse que les gens du pays appellent «sorcies», ou pieds de sorcières. En face, et par delà une passe de deux mille mètres, le petit village de Porquerolles détache ses maisons claires sur la masse sombre de l'immense bois qui couvre toute l'île. Du côté de Giens, au contraire, dévalent des pentes revêtues de grands anthémys en fleurs, d'odorants narcisses, de larges violettes. De hautes cannes séchées servent de haies. On se croirait sur une des plages de Péloponèse, tant l'endroit est solitaire et peu touché, la mer intime et libre, l'air transparent, le vent mordant et léger, la côte découpée et hospitalière, et l'on s'étonne que le vieux matelot provençal, qui manœuvre ce bateau des îles, ne vous crie pas, en jetant son amarre et sautant sur le rocher, le «kalimera» de Patras, au lieu du «bonnjoû» de Toulon...

Ce matin-là, j'avais accompli ce programme de la chasse-prétexte avec une telle conscience que je n'avais même pas tiré un coup de fusil. Mon carnier était parfaitement vide lorsque vers les deux heures j'arrivai à la Tour-Fondue. Je m'assis, comme d'habitude, sur une des pierres du vieux bastion, et tout en écoutant la plainte de la mer, je regardais la grosse barque du passeur s'approcher à pleines voiles. Je ne me doutais guère qu'une des trois personnes dont j'apercevais les silhouettes au-dessus du bastingage de ce «courrier des îles» était de ma connaissance... Je crois voir encore le rapide glissement du bateau, le détail de plus en plus distinct de ses agrès, la subite inclinaison de la grande voile. Cette manœuvre découvrit soudain les passagers, et, avec une stupeur si entière que je faillis n'en pas croire mes yeux, je reconnais Perron!... C'était bien lui!... Par derrière la large face tannée et comme gaufrée de rides du patron de la chaloupe, et à côté d'une indigène de Porquerolles chargée de paniers, c'était bien, sous la clarté brillante de cette après-midi méridionale, cette physionomie expressive du spirituel compagnon à côté duquel je m'étais assis à d'innombrables dîners. C'était bien ce visage maigre, auquel une savante entente de la coiffure, de la moustache et de la barbiche donnait un peu un masque à la Clouet. C'étaient ces yeux bruns et agiles qui observent tout, cette bouche sinueuse d'où un mot gai va partir, ce corps resté si souple par la vertu de l'exercice, et aussi par ce don que les Parisiens de cette espèce ont de n'avoir leur âge que pour mourir. C'était cette tenue de l'homme vraiment élégant, désespoir des imitateurs, qui faisait qu'avec un feutre rabattu par devant contre le soleil, un pardessus en étoffe rugueuse contre les paquets de mer, et des bottines jaunes à grosses semelles contre les cailloux des mauvaises routes, un Perron-Duménil, à tout près de cinquante-cinq ans, gardait une tournure de seigneur. Lui aussi m'avait reconnu, avec moins d'étonnement car il me savait sur la Côte, et, me sembla-t-il aussitôt, avec moins de plaisir. Pourtant lorsqu'il eut sauté du bateau à terre, sans s'aider du bras du passeur, malgré son demi-siècle dès lors très révolu, sa poignée de main fut aussi cordiale qu'à l'ordinaire, et comme à l'ordinaire il eut ce petit flegme un peu affecté qui était le sien—la note britannique de l'homme de «sport».

—«Vous ici!» m'étais-je écrié. «Avouez tout de même que pour un hasard, voilà un hasard, et bien extraordinaire...»

—«Mais pas si extraordinaire,» répliqua-t-il. «Je vous savais près de Toulon. Je me proposais même d'aller sonner à votre porte et de vous dire un bonjour, demain, avant de repartir pour Nice, où l'on m'attend...»

—«Et quand êtes-vous arrivé?» lui demandai-je.

—«Il y a deux jours,» répondit-il, et, coupant court d'avance à ma question: «Je ne vous ai pas prévenu pour ne pas vous déranger. J'ai bien fait,» insista-t-il, en montrant mon fusil: «j'aurais gêné votre chasse. Et vous,» et il hocha sa tête malicieusement, «peut-être la mienne...» Et il conclut: «Ce n'est pas tout à fait la même...»

—«Je parierais qu'il s'agit d'une trouvaille pour le musée?» interrogeai-je.

—«De celui de la rue de La Baume?» fit-il. C'est son adresse de Paris. «Pas le moins du monde. Ne pariez pas. Vous perdriez. Il s'agit de ce musée-ci,» ajouta-t-il, en se touchant le front. Il s'interrompit de cette phrase énigmatique pour régler le montant de son passage au patron de la barque qui prenait congé de lui, avec l'«assent» que vous entendez:

—«Vous l'avais-je juré mon billet que nous serions à la Tour en avance sur la diligence? Il y a trente-cinq ans que je fais la navette entre l'île et la côte. Je ne suis pas arrivé plus de sept fois après «eusse». Je les ai comptées... Et il y en a de la mer par les gros temps, monsieur, ce qu'il y en a!... J'ai été marin, monsieur. J'ai doublé le cap Horn en 50, la Bonne-Espérance en 52, tous les mauvais endroits. Des vagues comme dans ce goulet de Porquerolles, je n'en ai jamais vu... Je vole dessus avec ça,» et il montra sa chaloupe, «comme un oiseau...»

—«Un oiseau du Midi», fit Perron.

—«Té! monsieur, vous croyez que je blague!...» répondit le Provençal, en riant fort et le premier d'une innocente épigramme qu'il avait comprise. Avec ou sans le «Kalimera», tous ces riverains de la Méditerranée sont des Grecs, par la rapidité et la subtilité de l'intelligence. «Ça n'empêche pas que nous sommes là depuis un quart d'heure, et qu'«eusse» ils pointent seulement au haut de la côte...» Une antique patache, peinte en jaune, apparaissait, en effet, à cinq cents mètres, et commençait de descendre le ruban de la route, presque bleu sous cette lumière, qui réunit cette pointe extrême de la presqu'île au grand chemin de Giens à Hyères. Non moins bon Méridional que le marin lui-même, le cocher qui conduisait cette lourde diligence avait lancé ses trois chevaux à cette descente. C'est au grand trot, le fouet claquant, comme un dévorateur d'espaces, qu'il dévala vers nous, sans voir encore la barque amarrée dans l'anse. Le patron, lui, mettant ses deux mains en porte-voix, cria, aussitôt qu'il fut à portée:

—«N'esquinte pas tes rosses, Baptistin. Ton «Pernod» est déjà payé... Et le mien aussi,» ajouta-t-il. Son œil finaud cligna entre ses paupières, sur lesquelles l'âge avait déposé de doubles épaisseurs de chair, et, sur cette allusion à une gageure quotidiennement gagnée qui lui assurait son verre d'absinthe sans débours, il se dirigea vers une baraque en bois, à demi-dissimulée par les cannes. Une enseigne mirifique s'y étalait, tracée grossièrement au pinceau, et avec de la couleur rouge: «Bar-Épicerie des Iles d'Or...»

—«Tout finit par des apéritifs, dans ce pays,» me dit mon compagnon en regardant s'en aller le marin, qui marchait vers la boutique en roulant des jambes—ces vieilles jambes où il tenait tant d'années de mer: «Et l'on parle des ravages de l'alcoolisme! Il a soixante-dix ans. Quel beau vieillard!...»

—«Pour de la couleur,» répondis-je, «il a de la couleur! Mais ce n'est pas de lui tout de même que vous parliez, quand vous m'avez dit que vous étiez ici à cause du musée,» et, faisant le même geste que lui tout à l'heure, «si j'ai bien compris votre façon de poser votre doigt sur votre front...»

—«Ah! le musée vous intrigue?» fit-il en riant, «j'appelle ainsi mes souvenirs. Et c'est un joli souvenir que je suis venu retrouver ici, tout bêtement.»

—«Vous connaissiez donc déjà ce pays?» lui demandai-je.

—«J'y ai passé deux mois d'hiver, voici dix-sept ans,» répondit-il. «Préparez-vous à être plus étonné que tout à l'heure, quand vous m'avez reconnu dans le bateau du passeur. J'ai failli m'y marier...»

—«Je comprends: d'avoir échappé au péril conjugal, c'est là le joli souvenir?» interrogeai-je.

—«Non,» dit-il, «mais d'avoir été assez amoureux ou de m'être cru assez amoureux pour avoir l'idée de cette folie... Et, à ce propos,» continua-t-il si vite que je n'eus pas le temps de le questionner davantage, «vous savez qui épouse...» Et il me cita le nom d'un de nos amis communs, dont les journaux m'avaient, en effet, annoncé le mariage. J'avais espéré une confidence. Ce sont nos vraies chasses, à nous autres écrivains. Perron-Duménil en avait eu la tentation une seconde, puis il y répugnait,—l'un et l'autre, impulsivement, comme il arrive, fût-on un individu aussi surveillé, aussi «pioché» que lui. On allait commencer de se raconter, et soudain une pudeur vous arrête court qu'il faut respecter. On ne provoque pas certaines effusions. Il convient de leur laisser leur temps. Quoique ma curiosité fût très vive de savoir le détail du mystérieux roman que supposait ce pèlerinage à ces paysages ignorés de Provence, je n'essayai pas de ramener de ce côté la conversation. Nous nous mîmes à échanger toutes sortes de propos parfaitement impersonnels, causant de celui-ci et de celle-là, de livres nouveaux et de pièces de théâtre, que sais-je? Nous allions et venions sur l'étroite berge, en attendant que les «apéritifs» de trois heures fussent bus et que la diligence repartît au trot de ses trois haridelles efflanquées. Le conducteur leur avait donné de quoi manger dans leurs musettes de toile, affichant ainsi son intention de ne reprendre la route que sa soif bien apaisée. Je ne soupçonnais guère, et mon compagnon pas davantage, qu'un des trois misérables canassons, chargés de voiturer les voyageurs et les paquets de cette crique à Toulon, s'était trouvé mêlé, comme acteur, à ce «joli souvenir», épars, pour l'homme de cinquante-cinq ans, entre Porquerolles et les orangers d'Hyères!...

III

Baptistin avait reparu sur le seuil du bar-épicerie. Avec une familiarité toute semblable à celle du maître de la barque, il nous annonça le départ imminent de sa diligence:

—«Ce sera vite fait de charger,» nous dit-il, «il n'y a rien ni personne. Et penser qu'à certains voyages l'essieu crie du poids des marchandises et des gens! Aujourd'hui tout est à vous, messieurs. Si je ramasse quelques lapins en cours de route, ce sera ma veine... Préférez-vous l'intérieur ou la banquette?»

—«C'est à vous de répondre,» dis-je à mon camarade. «Comment avez-vous voyagé ce matin?...»

—«J'ai pris une voiture particulière, que j'ai renvoyée très sottement. On m'avait conté que j'aurais un bateau à vapeur de Porquerolles à Toulon. Je comptais revenir par là. Toujours le Midi! On m'avait trompé, pour rien, pour le plaisir—pour mon plaisir, puisque je vous ai trouvé. Escaladons la banquette, voulez-vous? Nous aurons le panorama d'Hyères et de sa rade, tout le temps, à la descente. Il en vaut la peine...»

Nous voilà donc assis sous la bâche et juste au-dessus du siège du cocher, lequel sortit une dernière fois de la guinguette, en roulant à peu près autant que notre ami le batelier, qui avait doublé le cap Horn en 50. Les raisons de ce roulis-ci étaient moins rassurantes. Au temps qu'il mit à débarrasser ses bêtes de leurs musettes, à la difficulté de son ascension sur le marchepied de l'échelle, à l'embrouillement de ses guides dans ses mains hésitantes, nous eussions eu le droit de redouter sa conduite, n'était que de notre haut observatoire nous constations chez les trois chevaux des anatomies de tout repos. Ils étaient si maigres, si efflanqués, avec des croupes si aiguës, des os si visibles sous la peau, que la possibilité de l'accident s'évanouissait à les regarder... Mais, dans cet étrange pays, les animaux et les personnes dérouteront toujours notre observation du Nord. Ces trois squelettes à crinières et à quatre pieds n'eurent pas plutôt senti le coup de main sur leur mors, qu'ils enlevèrent la vieille guimbarde, retentissante d'un bruit de ferrailles et de vitres mal assujetties, avec l'allégresse la plus déconcertante.

—«Ils ne nous laisseront pas en route, sûr,» nous dit Baptistin en claquant son fouet et se tournant vers nous. «Ils en ont, un sang!... Le patron les achète toujours à fin de saison, à des étrangers. Ces trois-là sont des anglais, et un cheval anglais, quand il a mangé notre avoine, c'est du vent qui a goûté du feu... Ça va!... Ça va!... Croiriez-vous que celui-là, à gauche, le rouan, attrape une bonne pièce de vingt-trois ans. Et il en prend encore son plein collier... Et connaissant avec ça, péchère!... Regardez ses oreilles, quand je lui parle: Té! va donc, Miomandre...»

—«Il s'appelle Miomandre,» demandai-je, «quel singulier nom?...»

—«Ce n'est pas un nom d'animal, sûr,» reprit l'homme en haussant les épaules. «Et celui du milieu qui s'appelle Smith et l'autre Tardieu!... C'est des noms de gens. Une manie de M. Besse, le patron. Quand il achète un cheval, il le baptise d'après son propriétaire. Smith, c'était un Inglish, un général, qui vivait dans le Ceinturon; je vous montrerai sa maison en passant. Il est mort d'une attaque. On a tout vendu à la criée. Il avait cette bête depuis quinze jours. Elle était arrivée d'Angleterre par eau. Elle n'avait pas cinq ans. Le patron l'a eue pour cinq cent cinquante francs. Le général l'avait payée trois mille!... Il ne l'avait pas attelée trois fois. Mille francs la promenade. Té! ce n'est pas donné.

—Tardieu, c'était un médecin, venu pour une saison. Il croyait prendre le client, avec cette jument qui esteppait plus haut que sa tête. Le pôvre!... Un médecin de plus ici, où rien que de respirer cet air, goûtez-le-moi, on est guéri!... C'est sa bourse qui l'est devenue, malade. Le patron lui en a tiré, un coup de fusil! Pour trois cents, et cinquante au cocher, il a eu la bête. Et elle lui en a rapporté, des billets de mille. Il la faisait courir au sulki. Aujourd'hui elle traîne la diligence. Misère de nous, quand on devient vieux!... Et Miomandre, lui, s'il pouvait causer, il vous en conterait une vie de cocagne, quand il était cheval de dame! C'étaient des gens de Paris qui l'avaient. Ils l'ont mené ici trois ans. Ils soignaient un parent qui devait épouser leur fille. La demoiselle montait ce cheval. Son frère l'accompagnait. Elle s'est mariée avec le malade. Et c'est elle qui est morte, d'une fièvre qu'elle a prise, trois mois après ce mariage. Son mari est mort aussi, presque tout de suite. Il s'est tué de désespoir. On a tout vendu, et vite, vite, vous comprenez... Le patron a payé Miomandre, plus cher, six cents francs. Mais ils ont été bien placés!... Il y a quinze ans au moins de tout cela, et il travaille encore... Vous me direz: il est millionnaire, alors, votre M. Besse... Té! Que non. Il y a la concurrence de Hyères, d'abord. Nous sommes deux diligences pour ce service de la Tour. Nous n'allions que jusqu'à La Garde d'où est M. Besse. Il nous faut aller à Toulon, maintenant. Et voyez, je suis vide... Et puis la casse! Il y en a dans la partie, sûr, et nous en avons mené abattre, des bêtes, que nous avions depuis un mois!... Plus de cent!... Mais ils s'endorment!... Hue donc, Smith! Hue, Tardieu! Hue, Miomandre!...»

Je n'aime rien tant que ces discours populaires qui ramassent en quelques phrases le raccourci d'un petit monde: ce patron de voitures, ce Besse, immobile dans son village de La Garde comme une araignée au centre de sa toile, et agrippant, au bon moment, les bêtes importées par ceux que Baptistin, en brave moco, appelait «les étrangers»,—les trois tragédies résumées dans l'histoire de la vente de ces trois chevaux,—ces trois chevaux eux-mêmes, ces restes d'excellents serviteurs, besognant jusqu'à la mort dans les brancards d'une voiture publique, après avoir été soignés, mignonnés, ménagés,—les tarasconades de l'ivrogne, son humour attendrie, qui plaignait vaguement la mélancolie du sort des bêtes et les traitait bien;—tout m'avait charmé dans son récit. J'en avais oublié mon compagnon, et je demeurai bien étonné de sentir sa main se poser sur mon bras, comme je me préparais à pousser le cocher pour qu'il continuât son pittoresque propos. Je me retournai. Je vis que cette physionomie si avenante, si sociable, exprimait une contrariété poussée jusqu'à la douleur:

—«Vous souffrez?» lui demandai-je vivement.

—«Ne faites pas davantage parler cet homme,» me dit-il tout bas, «je vous expliquerai pourquoi... Mais, pour Dieu! qu'il se taise!...»

Il avait proféré cette prière avec une expression si impatientée de tous ses traits, l'énervement où je le voyais, contrastait si fort avec la légèreté coutumière de ses ironies que je lui obéis. Quoiqu'en me parlant du «joli souvenir» qu'il avait voulu retrouver entre Hyères et Porquerolles, il ne se fût pas départi de son ton d'«homme de goût,» cette histoire,—sa réticence subite me l'avait prouvé—lui tenait au cœur plus profondément qu'il ne l'avouait et peut-être ne se l'avouait. D'ailleurs, aurait-il fait cette excursion mystérieuse, tout seul, dans ces parages peu fréquentés et peu confortables, si ce projet de mariage manqué, dont il m'avait parlé, n'eût pas été très sérieux quand il l'avait conçu? Évidemment un des trois noms prononcés par le cocher y était mêlé: «Smith?... Tardieu?... Miomandre?...» me répétai-je, en me taisant moi-même, et je regardais s'enlever les croupes maigres. Je me figurais tour à tour l'héroïne des énigmatiques demi-fiançailles de mon compagnon comme la fille ou la veuve du général anglais, comme une des clientes du médecin, comme une parente ou une amie de cette Mlle Miomandre, qui courait autrefois ces routes, assise sur le cob rouan, si piteusement déchu... Pourquoi ne pensais-je pas à Mlle Miomandre elle-même? Cette hypothèse, la vraie, ne me venait pas à l'esprit, à cause du détail que le cocher avait donné sur les conditions de son séjour dans ce pays. Ce cocher se taisait, lui aussi, maintenant. Il commençait de sommeiller vaguement, sans lâcher ses rênes qui flottaient au petit bonheur. L'instinct des excellentes bêtes n'avait pas besoin d'être dirigé. Elles prenaient la droite de la chaussée, naturellement, quand un appel un peu énergique, poussé par quelque autre conducteur, arrivait sur le derrière, et l'ivrogne se réveillait juste assez pour laisser la place réglementaire. Nous descendîmes ainsi vers Hyères, pendant près d'une demi-heure, sur la chaussée carrossable qui longe le vaste étang des Pesquiers. Mais le panorama que Perron-Duménil s'était promis de contempler eut beau se déployer devant nos yeux, les caps qui gardaient Toulon à gauche, puis la colline de Costebelle semée de villas, et dominée par sa chapelle, puis la ville au flanc de sa montagne, la noble ruine de son château, la chaîne des Maures, à droite, le promontoire de Brégançon, et la mer partout, dans les déchiquetages de cette vaste ligne de côte—une mer si bleue, si douce, si caressante au regard!—Mon camarade ne desserra pas les lèvres une fois pour laisser échapper un mot d'admiration. Il semblait n'avoir d'attention, lui non plus, que pour les haridelles de notre attelage, qu'il fixait obstinément. Je respectai son silence. C'était respecter une émotion dont je le voyais possédé et dont j'eus un signe indiscutable lorsqu'à un moment de la route il m'interpella lui-même. Nous étions arrivés à l'extrémité de la chaussée, au bord d'une petite forêt de pins maritimes, qui sépare les marais salants de la mer. Il me demanda, avec une voix presque altérée:

—«Voulez-vous que nous descendions ici? Nous irons à la plage, à travers ce bois, et si nous ne rencontrons pas une voiture là-bas, nous gagnerons Hyères à pied...»

Rien qu'à la façon dont il s'engagea dans un certain sentier, après que nous eûmes pris congé de la diligence et de Baptistin, j'aurais deviné que cette place était associée de très près aux images dont l'évocation l'avait si vivement brutalisé tout à l'heure. Vraiment, avec la rumeur du vent dans les hautes branches sombres étalées en parasol, avec le jeu du soleil déjà baissé sur les troncs rougeâtres, avec les clairières où blanchissaient les longues tiges sèches des asphodèles de l'autre année, cette pinède était un endroit unique, où se rappeler, où revivre tout haut des impressions passionnées et fines, des heures délicates et brûlantes! C'est là ainsi que je reçus la confession de cet homme si délicat dont je n'avais jusqu'ici connu que l'esprit. Mais, encore une fois, de qui connaît-on jamais le cœur, dans le monde où nous nous étions rencontrés? Que de hasards il avait fallu pour que nous en vinssions à cheminer ainsi, dans les sentiers de ce petit bois, moi l'écoutant, et lui parlant, dans toute la sincérité de son être le plus intime!...

IV

Il disait, où à peu près:—«... Vous comprendrez le saisissement dont je vous ai donné le spectacle,—je m'en excuse,—quand vous saurez que cette personne avec qui j'ai rêvé de me marier, ici même, s'appelait Mlle Miomandre. Irène Miomandre,» répéta-t-il, «Irène Miomandre!... J'ai eu la folie, la niaiserie, si vous voulez, de venir chercher ici son fantôme, un peu de l'attendrissement que j'ai éprouvé auprès d'elle. Quand vous vieillirez, vous connaîtrez ces nostalgies!... Et puis cette rencontre est-elle assez grotesque, de ce grotesque navrant comme la vie seule en invente! Que reste-t-il de son passage ici? Cette antique rosse, que j'ai trop bien reconnue, quand cet ivrogne a prononcé son nom, ce fut le charmant cheval sur lequel je l'ai vue galoper, non pas une fois, mais dix, mais vingt, son frère et moi la suivant, sur toutes les routes de ce pays, tenez, dans ce chemin même où nous sommes!... Tout le temps que nous avons mis à longer l'étang, je m'hypnotisais à le revoir, ce cheval, tel qu'il était: si coquettement doublé, ses larges reins souples, son garrot nettement attaché, sa tête qu'il portait si bien, ses jambes de cerf, et Irène sur la selle, sa taille ronde et mince, sa grâce un peu sauvage... Elle était là, me regardant de ses yeux clairs, très gris, presque pâles, dans son visage un peu long, aux traits menus, dont l'expression habituelle était un attirant mélange de curiosité et de réserve, de caprice et de surveillance de soi. Elle n'était pas très régulièrement jolie, mais si intéressante, par ce que l'on devinait en elle de frémissant et de contenu, de spontané et de réfléchi, tout ensemble. On la sentait si honnête, si chaste, et si attirée par la vie en même temps, si naïve et si intelligente! Je revoyais ses cheveux blonds, massés sous le chapeau rond, son teint frais sous son voile, son sein qui battait sous le corsage ajusté après des courses trop rapides, sa petite main qui tenait légèrement les rênes, et, sous elle, son cob, si allant, si perçant et si sage, si heureux, eût-on dit, de la porter... Et maintenant, cette pauvre chose, cette échine pelée dans ces ignobles harnais, cette tête pendante, ces épaules écorchées, ces boulets gros comme mon poing... Le cheval est devenu cela. Et elle?...»

Il s'arrêta une minute, en fermant les paupières. La vision de la morte dans son tombeau, plus hideusement dégradée encore que sa monture d'autrefois, avait surgi devant lui. Les sensibilités les plus frivoles éprouvent cette amertume, quand elles réalisent la vieillesse, la déchéance inévitable et la fin. Ce frisson animal, qui est une des formes secrètes de la peur de la mort, ne frémissait-il pas dans la petite révolte nerveuse de cet épicurien? Il l'avait tant connu, lui aussi, cet attrait de la vie dont il venait de me parler à propos de cette jeune fille. Il s'y était si librement abandonné, et il arrivait à l'âge où il faut apprendre à dire adieu. Pourtant, sa mélancolie avait une nuance plus noble. La suite de son récit le prouvera:

—«... Comment le père d'Irène avait-il trouvé cette bête admirable pour sa fille, alors qu'il s'y connaissait en chevaux à peu près comme en peinture, et que nous autres, qui avons monté toute notre vie, nous sommes régulièrement enrossés? Où avait-il découvert ce cheval étonnant, qui tenait du cob du pays de Galles et du cob de la New-Forest. Vous savez? Ces poneys qui descendent de quelques étalons andalous de l'Armada, jetés sur la côte anglaise par la tempête?... Surtout, comment avait-il eu cette fille, si fière et si fine, si demoiselle, dans le sens aristocratique de ce joli vieux mot, aujourd'hui gâté? Il avait fort honorablement fait une fortune dans la commission et l'exportation. Vous avez dû voir, comme moi, des annonces: «Maison Miomandre, Richard frères et fils, Successeurs.» C'était un bon vivant, très infatué de son argent, bouffi de vanité naïve, aimant à rappeler sans cesse qu'il était le fils de ses œuvres, lui; qu'il avait commencé sans un sou de capital, lui... Enfin, c'était le type du parvenu qui étale ses origines, plus insupportable que le parvenu qui les cache. Le snobisme est un hommage rendu à la bonne éducation par la mauvaise. M. Miomandre était du moins, les manières à part, un très brave homme, et sympathique à force de cordialité. Il était veuf, avec un fils qui lui ressemblait et une fille qui ressemblait sans doute à sa mère. Il faut pourtant bien tenir de quelqu'un... Comment je les avais connus? Oh! c'est très simple et très terre à terre. J'avais eu, en plein décembre, à Paris, une forte crise d'influenza. Mon médecin, me voyant traîner des crises d'insomnie qui n'en finissaient pas, prononce le grand mot de surmenage. Il m'envoie dans le Midi, en m'ordonnant une station calme, où je n'eusse pas d'émotions. Vous connaissez encore cette formule, qu'ils vous édictent doctoralement: Pas d'émotions!... Ils en parlent à leur aise. C'était m'interdire Monte-Carlo, Cannes, Nice. Je débarque donc à Hyères, toujours sur le conseil de la faculté. J'arrive à une heure. A deux je m'installe dans mon hôtel. A trois, j'avais rencontré un camarade de Paris, comme vous venez de me rencontrer. A quatre et demie, il me mène au cercle. A cinq, j'avais fait la connaissance de Miomandre et de son fils,—il s'appelait Gaston, je me rappelle,—et d'un neveu, René, le fils d'une sœur. A six j'avais figuré dans une partie de «poker,» avec deux des hommes. A sept, en nous quittant, le père Miomandre nous avait dit, à mon ami et à moi: «On fait un peu de musique à la maison, ce soir, voulez-vous y venir?» Mon ami avait accepté, moi aussi, malgré ma ferme intention de ne pas me rendre à cette invitation, lancée tout de go, avec cette bonhomie bourgeoise que j'abomine. Un peu de cérémonie, quelle prime d'assurance contre les raseurs! Et puis, mon ami insiste: «Venez donc, ça ne vous engage à rien, et il y a une fille charmante.» Bref, à neuf heures et demie, j'entrais dans l'énorme villa—la plus riche de l'endroit bien entendu—que les Miomandre occupaient, avec la tante et le neveu René. Un autre trait de mœurs bourgeoises que j'abomine plus encore, cette vie en tribu! Et à neuf heures trente-cinq, j'étais présenté à Irène... L'entendez-vous, le médecin: «Un endroit calme... Pas de monde, pas de jeu, pas de petites dames... Pas d'émotions surtout... Pas d'émotions!»

—«Celles-là ne sont pas bien dangereuses,» interrompis-je. Avouerai-je que j'étais déçu? L'expérience aurait dû me l'apprendre depuis longtemps: toutes les histoires d'amour se ressemblent, ou presque, comme tous les printemps et toutes les roses. C'est exquis quand on est en train d'en jouir, et très banal quand on essaie de ressusciter ce charme pour d'autres. J'avais attendu mieux, d'un Perron-Duménil, que cette aventure d'un Parisien de la haute vie rencontrant dans une ville d'hiver la fille d'un industriel enrichi, se laissant piper par ses beaux yeux, ayant envie de l'épouser, et, à fin de saison, reprenant sagement le train pour réintégrer son appartement de célibataire... Donc, pensant malgré moi tout haut: «C'est égal, je ne vous vois pas gendre chez les Miomandre! En voilà un mariage qui aurait fait du bruit!»

—«Vous n'avez pas connu Irène,» répondit-il, gravement et tristement. «Mais je sais... Une grâce de femme, on ne la fait pas comprendre. Vous jugerez pourtant de ce qu'elle était, par ce qui me reste à vous dire... On venait à Hyères, dans cette famille, à cause du cousin, qui était délicat de la poitrine. Il était fiancé à Mlle Miomandre, mais sans qu'on en parlât. L'ami qui m'avait servi d'introducteur ne put donc m'avertir. Sans quoi je ne me serais point laissé prendre aux jolies manières de cette enfant. Je n'ai pas, dans mon existence, troublé un seul bonheur arrangé. Je remarquai bien, dès le premier soir, que ce jeune homme regardait souvent sa cousine. Il avait une physionomie souffrante et plus menue que celle des autres membres de la tribu, plus analogue à celle de la jeune fille. Je pensai qu'il avait pour elle le sentiment classique du petit cousin, et je n'y pris pas garde davantage, tout occupé que j'étais à m'étonner, quand tant de princesses ont un air de femme de chambre, que cette fille d'un bourgeois si voisin du peuple eût naturellement cet air de princesse... Un fait vous résumera mon impression de cette soirée. Irène m'avait raconté que son grand plaisir était de faire de longues promenades à cheval. Le lendemain matin j'envoyais une dépêche, pour qu'on m'adressât une jument que vous m'avez connue, une baie, avec trois balzanes... Vous ne vous rappelez pas? Non? Je l'ai gardée si longtemps!... Et, quatre jours après cette présentation, Mlle Miomandre, sortie avec son frère, me rencontrait, comme par hasard, trottant avec Manette sur ces routes si dures, si dures! La pauvre bête a failli y laisser ses pieds... Et la semaine d'après, nous commencions, elle, le frère, et moi, à faire ensemble des expéditions quasi quotidiennes, et je me sentais devenir aussi bêtement amoureux que si je n'eusse pas gagné la neurasthénie que la faculté m'avait envoyé guérir en Provence, à collectionner un nombre convenable de gentils souvenirs féminins...»

—«Et le petit-cousin, que disait-il de ces promenades?» demandai-je.

—«Il me faisait très froide mine,» reprit Perron-Duménil, «et je continuais à n'y prendre pas garde, d'autant plus que les attitudes de la jeune fille à mon égard furent tout de suite assez singulières pour ne plus me permettre de penser à rien, sinon à elle, et encore à elle. Je vous ai dit qu'il y avait dans son délicat visage un mélange inexprimable de curiosité et de réserve. C'étaient aussi les deux traits marquants de son caractère, et je reconnus vite qu'elle était, en effet, l'une et l'autre avec moi:—une curieuse à qui le prestige de ma toute modeste situation parisienne en imposait,—une sauvage à laquelle une intimité grandissante, avec un homme différent de ceux qu'elle voyait d'habitude, infligeait un frisson de crainte... Vous le savez comme moi, mieux que moi, puisque c'est votre métier d'observer: les sphères diverses du monde, ou plutôt des mondes français, se pénètrent très peu. Vous savez aussi quelle fascination puissante certaines de ces sphères exercent sur certaines autres... Une petite Miomandre a beau n'avoir d'autres relations que le milieu de commerçants cossus où elle est née, elle est allée aux courses quelquefois, au spectacle, à Trouville une semaine l'été, à Nice et à Monte-Carlo une semaine l'hiver. Elle a lu dans les journaux des comptes rendus de toutes les «premières»,—celles du théâtre et les autres. Elle s'est formé ainsi une vague et fantastique idée d'un Olympe social, et la présence d'un personnage, si mince soit-il, dont elle a vu le nom imprimé parmi les figurants de cet Olympe, ne peut pas ne pas émouvoir un peu sa jeune imagination, surtout si ce personnage lui laisse voir qu'il s'intéresse à elle, qu'elle l'impressionne, elle aussi, d'une façon toute particulière. Je lisais cet intérêt grandissant dans ses jeunes yeux clairs. Je voyais qu'ils se fixaient sur moi, quand elle me croyait occupé ailleurs, avec un regard d'une observation minutieuse et enfantinement étonnée. Je m'approchais, et elle commençait à me poser toutes sortes de questions, sur des choses du monde, sur mes voyages, sur des écrivains et des artistes célèbres... Puis elle se taisait subitement, elle me quittait et à peine me répondait-elle, si je m'avisais de vouloir causer de nouveau. Qu'elle fût ainsi dans les réunions où je fréquentais à cause d'elle, je le comprenais à cause des commentaires possibles. Mais il en était de même dans ces courses à cheval où nous n'étions que trois, et son frère comptait si peu! Quoiqu'il montât fort convenablement, et une bête si paisible qu'Irène l'avait surnommée «Fauteuil», il était toujours pendu à la bride, et il commentait, pour notre plus grande joie, à sa sœur et à moi, les moindres incidents du chemin. Je crois l'entendre: «Pas si vite, Irène, je ne peux pas tenir mon cheval... Bon! Le chemin de fer! Il va avoir peur... Un tronc d'arbre coupé; il ne les aime pas, il va me faire un écart...» Et le cob rouan ralentissait son allure pour que Fauteuil n'allongeât pas trop la sienne, et l'on attendait, à distance, que le train fût passé, et l'on évitait les jonchées d'arbres coupés, quitte à converser devant le peureux, comme s'il n'était pas là, sans qu'il pensât à rien qu'aux mobiles oreilles de son cheval, inquiet quand elles se penchaient et quand elles se tenaient droites. Le chaperonnage de ce bouffe rendait plus significatives encore les sautes d'humeur de la jeune fille. Elle eût été une coquette finie qu'elle ne s'y fût pas prise d'une autre manière. Il y eût eu pourtant cette différence que je ne me fusse sans doute pas laissé duper à son jeu. L'ensorcellement qu'elle exerça bientôt sur moi venait de ce que ces caprices de sa sympathie, tantôt donnée, tantôt retirée, n'étaient justement pas de la coquetterie. Elle se montrait comme elle était, inégale, parce qu'elle éprouvait tour à tour de l'attrait vers moi et des remords d'avoir cédé à cet attrait,—tantôt gracieuse à m'enlever le peu de raison qui me restait, parce que je lui plaisais infiniment, ou, sinon moi, la sorte d'existence que je lui représentais;—tantôt maussade, parce qu'elle ne voulait pas être entraînée au delà d'un point, ni dans ses manières, ni surtout dans son cœur. Ce point, elle était sans cesse au delà ou en deçà... Autour de ce petit drame sentimental que je sentais s'ébaucher en elle, d'une âme de jeune fille qui palpite d'ardeur et de terreur, qui veut et ne veut pas, qui va aimer et qui n'aime pas encore, imaginez la lumière et les horizons de cette merveilleuse Provence. Vous la connaissez, et la prise qu'elle a sur tout l'être, par ses alternances de journées idéalement tièdes et de soirées si fraîches, par la qualité vibrante de son air et l'ivresse qu'elle vous met au sang, par la morsure caressante de ses brises, où l'on sent à la fois des arômes de fleurs et la crudité des neiges des montagnes... Tenez: celle de maintenant... Et vous comprendrez qu'il arriva un moment où je vis dans la vulgarité du père Miomandre la plus délicieuse bonhomie, dans la nigauderie de Gaston la plus aimable simplicité. Bref, je vous répète que si jamais j'ai pensé au mariage sérieusement, c'est cette fois... Je savais toutes les objections. Elles se dispersaient en poussière comme les mottes de terre sous les sabots du cob rouan, de Manette ou de Fauteuil, dans nos chevauchées le long de ces grèves... Cet enfant n'avait pas d'alliances? Je n'aurais pas les bénéfices d'un beau cousinage? Soit! On la recevrait d'abord à cause de moi; puis, quand on l'aurait vue une fois, à cause d'elle... Et déjà elle m'apparaissait, dans le costume de l'équipage dont je suis, chassant à côté de moi, et son succès, et mon orgueil!... Et sans succès et sans orgueil, je me l'imaginais mienne, tout simplement, et j'avais le petit frisson qui précède les grands bonheurs... ou les grandes sottises...»

Comme il prononçait ces mots, nous étions arrivés à un carrefour. Il s'arrêta un instant, pour s'orienter. Il prit à gauche, et nous nous trouvâmes dans une espèce de vallonnement que traverse une petite rivière, avec deux berges assez abruptes. Il s'arrêta derechef, parut hésiter et, me montrant l'endroit:

—«... Nous y sommes.» dit-il, sans se soucier de continuer son récit avec ordre. «J'arrive tout de suite à l'épisode définitif. Ce fut d'ailleurs le premier et le dernier, et il se passa ici... oui, ici... Essayez donc de vous figurer Irène Miomandre telle que je vous l'ai décrite, et voyez-la qui débouche du bois, et qui arrive au galop de son cob, droit sur cette petite rivière, moi à dix pas, sur Manette, et le frère là-bas, tirant sur le filet, tirant sur le mors, les bras cassés à retenir Fauteuil, qui s'obstine à suivre le train de ses camarades... Irène est devant la rivière. Le cob hésite. Elle l'enlève. Il saute. Manette saute aussi, et Fauteuil aurait bien envie d'en faire autant. Son cavalier ne le lui permet pas. Il nous interpelle. Il est furieux.—«Où vais-je vous retrouver maintenant?...»—«A la plage,» lui crie sa sœur. «Va plus bas chercher le pont...» et, se tournant vers moi, aussitôt que nous avons fait quelque dix mètres sous bois: «—J'ai voulu que nous fussions seuls, Monsieur Duménil,» commença-t-elle, «parce que je dois avoir avec vous un entretien très grave...» Il y avait deux mois que durait, en s'aggravant chaque jour, cet étrange état que j'ai essayé de vous peindre. Il y avait une semaine qu'à la suite d'un bal où elle avait été presque familière, mieux encore, presque tendre, elle avait affecté de me fuir. Pourtant c'était elle-même qui, par son frère, m'avait fait demander de sortir avec eux ce matin,—dans quel but? L'audacieuse action qu'elle venait de se permettre pour nous assurer un tête-à-tête avait dû coûter beaucoup à sa modestie. Quand je ne l'aurais pas deviné à son regard, un signe me l'aurait révélé: les secouements de tête de son cheval indiquaient qu'elle lui tourmentait la bouche, sans même s'en apercevoir, par la nervosité de sa main, d'ordinaire si fixe. Qu'allait-elle me dire? L'évidence que je touchais à une minute solennelle de cette étrange aventure, où je m'étais laissé entraîner, me fit, à moi aussi, battre le cœur. Jamais elle n'avait été plus jolie, et le frémissement que je sentais courir dans ses fines épaules, l'émoi qui lui gonflait la gorge, l'impatience de son pied qui, involontairement, touchait sans cesse du talon le flanc de son cob et le faisait se grandir, animaient sa beauté virginale d'une vie passionnée et pure tout ensemble. Elle était si jeune fille, et cependant c'était la femme qui allait me parler, je le sentais—«ma femme,» pensais-je, «si je le veux...» Et le rêve se faisait réalité dans mon désir, tandis que je lui répondais:

—«Je suis prêt à vous écouter, Mademoiselle...» et j'ajoutai, dans un demi-sourire, pour encourager sa timidité, et la mienne peut-être. A quelque âge que l'on soit, on ne devient jamais amoureux, sans devenir timide: «Et j'ai un peu peur...»

—«J'ai d'abord un aveu à vous faire,» dit-elle: «Si je vous l'avais fait plus tôt, rien de ce qui arrive ne serait arrivé. Je n'ai pas été libre de parler. Ma famille, vous avez pu le constater, a des idées très strictes sur certains points. Mon père et ma tante n'admettent pas que l'on annonce des fiançailles, sans annoncer en même temps la date du mariage... Je suis fiancée, depuis un an, à mon cousin René. Nous devons nous marier quand il sera rétabli. Je vous demande de me garder le secret. Maintenant que vous le savez, je peux parler librement...»

—«Je vous garderai le secret, Mademoiselle, je vous en donne ma parole, mais...»—et la subite douleur dont cette déclaration inattendue m'avait frappé passa dans ma voix, quoi que j'en eusse.—«Mais c'est vrai. Vous me deviez peut-être de m'apprendre plus tôt que vous n'étiez pas libre...»

—«Oui,» répliqua-t-elle avec une fermeté singulière, celle de quelqu'un qui, obéissant à l'appel impérieux de sa conscience, ne ménage plus rien ni personne: «Je vous le devais, et je me le devais à moi-même. Mon excuse est que je n'ai pas compris d'abord ce qui se passait en moi... Monsieur Duménil...» Et elle me regardait bien en face, de ses grands yeux, où je lisais une angoisse: «Si vous êtes un honnête homme, quittez Hyères, allez-vous-en...»

—«Quitter Hyères? M'en aller?» répétai-je. Elle avait un sens si clair, cette phrase! Du moins, le sens m'en paraissait si clair, que j'osai ajouter: «Ah! Mademoiselle, si mon attitude a pu fournir un prétexte à la malveillance, je suis prêt à vous obéir, mais cette promesse même que je vous fais de partir, si vous l'exigez vraiment, me donne le droit de vous dire, moi aussi, des paroles que je ne me serais jamais permises... Pensez à celles que vous venez de prononcer... Si ce n'est pas à cause des propos qui ont pu courir que vous me demandez de renoncer à une intimité si douce, pour moi, plus que douce maintenant, nécessaire, si c'est parce que vous redoutez ce qui se passe en vous,—pardon, ce sont vos mots,—alors, permettez-moi...»

—«Non, je ne vous permets pas,» interrompit-elle, et un flot de sang empourpra ses joues minces. «Ce qui se passe en moi, ce n'est pas ce que vous croyez... J'irai jusqu'au bout,» continua-t-elle, après un visible effort de tout son être, en me regardant de nouveau fièrement et bien en face. «Mes sentiments ne sont pas ceux d'une jeune fille qui, ayant engagé sa parole à un homme, s'aperçoit qu'elle s'est trompée et n'ose pas se dégager. Non, je ne me suis pas trompée. Non, je n'ai pas cessé d'aimer mon fiancé. Je l'aime, et je n'aime personne d'autre, entendez-vous, personne d'autre... C'est la vraie Irène qui vous parle en ce moment, c'est la vraie Irène qui sent et qui pense ainsi... Mais il y a une autre Irène en moi, je l'avoue, que je ne connais pas, que je ne comprends pas, qui m'épouvante... Elle a toujours existé, un peu. J'ai toujours, malgré moi, rêvé d'un autre sort, d'un autre milieu, d'autres émotions. A ces chimères, je l'avoue encore, votre arrivée ici a donné comme une forme... Oui. J'ai entrevu une autre existence... Je l'ai entrevue,» répéta-t-elle, d'une voix profonde, «et je n'en veux pas. Je ne l'aurais pas plutôt qu'elle me ferait horreur, à cause de ce qu'il aurait fallu sacrifier pour l'avoir... Déjà la souffrance que je lis dans les yeux de René au retour me rend insupportables nos innocentes promenades. Que serait-ce, si... Et puis...» Elle semblait avoir oublié ma présence maintenant, et elle se parlait tout haut sa pensée: «Et puis, ce monde où j'entrerais, ce ne serait pas mon monde... J'ai tant réfléchi, ces jours derniers, tant compris pourquoi celles de mes amies qui se sont mariées hors de leur cercle de famille ont été malheureuses... Elles n'avaient été fidèles ni à elles-mêmes, ni aux leurs... Je vous le répète, Monsieur Duménil...» Elle était redevenue pâle et une résolution implacable brillait dans ses prunelles. «J'aime mon fiancé, je l'aime profondément, absolument, avec ce que j'ai de meilleur en moi... Si vous êtes un honnête homme, ne me tentez pas... Quittez Hyères, allez-vous-en...»

Je crois bien vous avoir répété presque exactement les termes dont se servit cette étrange fille. Je ne peux pas vous rendre son accent, son visage, la souffrance dont elle était évidemment déchirée, et qui se traduisit soudain par la seule action dont elle fût capable après ce discours: elle s'enfuit. Avant que je n'eusse eu même le temps de commencer à lui répondre, elle avait raccourci les rênes de son cheval, frappé de sa cravache presque avec violence l'épaule du cob, qui bondit en avant sous cette brutalité inusitée. Cette mince allée cavalière que vous voyez serpenter sous bois existait déjà. Irène s'y enfonçait au grand galop de sa bête... J'avais mis, moi-même, ma jument au galop, épouvanté pour elle du train dont nous allions dans ce sentier, étroit et sinueux, à travers des troncs d'arbres si rapprochés... Tout à coup je pousse un cri. Je venais de voir Mlle Miomandre plier en arrière, et glisser de sa selle, tandis que le «cob» rouan, à qui elle avait sans doute, en tombant, donné sur la bouche un à-coup violent, bondissait de côté. Il s'arrêta net, d'ailleurs, et attendit, les naseaux frémissants, la tête droite, comme s'il eût compris le danger de sa maîtresse. Je sautai à terre, en poussant de grands cris pour que le frère arrivât au plus tôt vers Irène. L'accident, qui l'avait jetée à bas de son cheval, aurait pu être mortel. Il avait été rendu inoffensif par un de ces très petits hasards d'où notre vie dépend dans ces secondes-là. Elle avait donné de la tête, dans ce galop fou, contre une branche d'un des pins, tendue à travers la route, juste à la hauteur du rebord de son chapeau, qui avait ainsi amorti le choc. Elle était toute décoiffée, un peu pâle du saisissement de sa chute. Mais, à mes cris, elle avait retrouvé l'énergie de se redresser. Quand j'arrivai auprès d'elle, je la vis qui, déjà assise, essayait de me sourire, et comme, moi-même, la terreur que j'avais ressentie de sa chute et la joie de constater qu'elle n'avait rien, me bouleversaient, je dus m'appuyer à un tronc d'arbre. Je me sentais m'évanouir, et elle me dit:

—«Vous voyez bien qu'il faut que vous vous en alliez..., pour vous aussi!...»

Elle n'attendit pas ma réponse. Elle s'était levée et élancée au-devant de son frère, appelé par mes cris, et qui nous rejoignait, effrayé, aux grandes allures du paisible Fauteuil. En ce moment, ce petit tableau est aussi réel pour moi que cette forêt et que ce ciel... Le cob rouan était là, près de cet arbre, qui arrachait maintenant des pointes de branches et les mangeait en verdissant son mors, son filet et sa gourmette avec délice. Le soleil dorait les cheveux d'Irène, qui courait en relevant son amazone, avec une élégance svelte de jeune page. Son grand dadais de frère l'écoutait, en poussant des exclamations de surprise, penché sur l'encolure de son cheval gris... Une heure après nous étions revenus à Hyères, et j'avais pris congé d'Irène à la porte de sa villa, en lui disant un «Adieu, Mademoiselle,» auquel elle avait répondu un «Adieu» jeté de nouveau d'une voix bien étouffée... Je me rappelle être resté chez moi, après cet adieu, plusieurs heures seul, en proie à une tempête d'émotions contradictoires, qui se termina sur une volonté de départ immédiat, comme elle me l'avait demandé. La certitude s'imposait à moi qu'Irène avait trop raison. Nous étions sur un chemin sans issue. La disputer à son cousin, essayer de transformer l'intérêt qu'elle me portait déjà en un sentiment plus tendre, je pouvais l'essayer. Y réussirais-je? Et ensuite?... Je n'étais plus très jeune. La prendre à sa famille, à son milieu, à ses habitudes, c'était m'engager à lui remplacer ce que je lui ferais perdre. La fantaisie tendre qu'elle avait émue en moi était-elle assez profonde pour tourner à un dévouement absolu, celui que supposait un tel mariage, où je devrais être tout pour elle. J'avais vécu, beaucoup vécu. Je savais que d'un être humain, d'une femme surtout, il ne faut pas attendre des impressions toujours exquises. Je venais d'en éprouver par cette jeune fille de si complètes, de si rares, tandis qu'elle me parlait et que je la sentais à la fois si prise et si révoltée, si vibrante de cette dualité sentimentale dont elle s'effrayait, qu'elle n'acceptait pas, qu'elle subissait cependant. Qui sait? Du fiancé ou de moi, si nous entrions en lutte ouverte, maintenant, peut-être le fiancé l'emporterait-il? Peut-être, s'étant ressaisie, m'en voudrait-elle du trouble qu'elle m'avait montré, et arriverait-elle à ne plus nourrir pour moi que de l'antipathie, à ne plus me regarder qu'avec des yeux où je verrais luire une autre âme?... Et je suis parti le soir même, et je ne l'ai jamais revue!... Vous savez le reste, par ce qu'a raconté le cocher. De tous les fantômes qui hantent ma mémoire, aujourd'hui que je suis de l'autre côté de ma vie, il n'en est pas auquel j'aime davantage à me caresser le cœur. Ce n'est qu'une ébauche d'amour, les quelques lignes d'un dessin, jetées presque au hasard...—et c'est la perle du musée!... Je vous le répète. Vous vieillirez, et vous saurez cela, nos meilleurs bonheurs ne sont pas ceux que nous avons réalisés. Ce sont ceux que nous avons rêvés... Alors, vous comprendrez pourquoi ce pauvre cheval, retrouvé ainsi, m'a donné l'impression d'une ironie trop dure...»

V

... Sept ou huit jours après avoir écouté cette confidence, je rencontrai de nouveau, par un hasard cette fois-là cherché, la diligence de Baptistin, comme elle rentrait de la Tour Fondue à Toulon. Je constatai, au premier regard, que le cob rouan, dont l'étique silhouette avait si péniblement surpris l'amoureux d'Irène, n'était plus là à traîner, en compagnie de Smith et de Tardieu, la pesante guimbarde, vide toujours, malgré les vantardises de son automédon.

—«Miomandre est donc mort?» l'interrogeai-je. Il s'était, de lui-même, arrêté pour me dire bonjour, et aussi pour me poser de son côté une question:

—«J'allais vous demander de ses nouvelles?» me répondit cet homme. «On n'a pas travaillé pendant des années avec une bête, sans s'y attacher...»

—«Des nouvelles?» fis-je, «et comment en aurais-je?...»

—«Vous ne savez donc pas,» reprit-il, «que Monsieur votre ami l'a racheté à M. Besse?... Té! Le patron a eu du nez de lui en demander un billet de mille. Il l'a donné. Et ce monsieur l'a envoyé à Paris, avec un de nos hommes pour l'accompagner, encore, chez... attendez, chez...» et il me baragouina, en l'estropiant, le nom d'un des grands loueurs de chevaux, où je sais que Perron-Duménil a en effet ses bêtes en pension...

—«Voilà qui est singulier,» pensai-je. Perron m'avait quitté, après avoir dîné avec moi, le soir de sa confidence, en m'annonçant qu'il prenait le premier train pour Nice, le lendemain matin. «Il a acheté le cob rouan?... Pour qu'il ne traîne plus cette diligence, évidemment...» Et je me souviens que, visitant les écuries de Eaton Hall, un palefrenier m'avait montré dans un des boxes le meilleur cheval de course du seigneur du lieu, le célèbre Bend'Or, que l'on laissait vieillir, de sa belle vieillesse—sans plus travailler. «Aurait-il eu une fantaisie de ce genre? Dans ce cas faut-il qu'il ait aimé cette jeune fille, et qu'il regrette de ne pas l'avoir disputée!»

Ma curiosité avait été si fort éveillée que revenu à Paris, et tout en me jugeant moi-même extravagant d'une pareille enquête, un jour que j'étais près de la rue Spontini, où le loueur en question a ses écuries, je m'acheminai droit chez lui. J'entrai dans la longue cour, des deux côtés de laquelle ouvrent les portes des boxes réservées aux bêtes les mieux traitées. Il faisait beau. C'était au printemps, par une après-midi tiède, et les parties hautes et mobiles de ces portes étaient ouvertes, pour donner de l'air aux animaux... Et je reconnus la misérable haridelle, presque blanche à cause de l'âge, que j'avais vue, trottant, les jambes enflées, le long de la route de Giens,—le cob rouan d'Irène Miomandre! Seulement, aujourd'hui, les côtes garnies de graisse, le poil luisant, pansé, nettoyé, la crinière peignée, il avançait sa vieille tête osseuse, trouée d'énormes salières, et montrait ses énormes dents avec la placidité reposée d'un cheval rentier qui mange de l'avoine et du foin tout son saoûl, et qui ne se couche plus que sur une litière fraîche de bonne paille épaisse et choisie...

—«A qui est ce cheval?» demandai-je à un homme d'écurie, en train de refaire, pour la cinquantième fois de la journée, avec du sable jaune, sur les dalles de la cour, de ces dessins chimériques, orgueil des palefreniers, que les pieds des bêtes et des cavaliers détruisent, aussitôt tracés:

—«A M. Perron-Duménil» me répondit ce garçon. «Je voudrais bien finir comme ce lascar-là,» continua-t-il en ricanant. «Il a au moins vingt-cinq ans, si pas plus. On ne lui voit plus l'âge. Il était à un des amis de M. Perron. Pour lors, ce monsieur a demandé dans son testament, paraît-il, qu'on ne l'abattît pas, et mon gaillard vieillit sans rien faire. Nous l'appelons Henri IV ici, à cause de la chanson, vous savez, sur le Pont-Neuf: descends donc de ton cheval, feignant... Si vous l'aviez vu quand on nous l'a amené! Il se remplume. Pas vrai, Riquatre? C'est pourtant pas un hôpital de chevaux, ici. Le patron l'a pris par rapport à M. Perron-Duménil, qui est un des bons clients. Il en garde un cœur pour son ami, cet homme-là, car il vient voir cette bête, toutes les semaines, et lui porter du sucre... Ça a dû être un rude cheval dans son temps... Il sait que l'on parle de lui, le malin. Voyez son œil.»

Et le vieux cheval, en effet, tout en frottant le dessous de sa mâchoire contre le bois de la porte, et réchauffant son crâne bosselé au bon soleil, nous regardait avec ces vagues prunelles troubles où se devine l'éveil d'une conscience confuse, et il avait l'air de dire: «Je ne comprends pas trop ce qui m'arrive; mais c'est très doux...» Et il s'ébrouait gaiement dans la lumière et le vent printanier.

Mars 1903.

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