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Reading edition
(Florestine sort.)
SCÈNE X.
SUSANNE, LA COMTESSE, LÉON.
SUSANNE.
QUE veut Madame? elle a sonné.
LA COMTESSE.
Prie Monsieur, de ma part, de passer un moment ici.
SUSANNE, effrayée.
Madame! vous me faites trembler! Ciel! que va-t-il donc se passer? Quoi! Monsieur, qui ne vient jamais... sans...
LA COMTESSE.
Fais ce que je te dis, Susanne, et ne prends nul souci du reste.
(Susanne sort, en levant les bras au ciel, de terreur.)
SCÈNE XI.
LA COMTESSE, LÉON.
LA COMTESSE.
VOUS allez voir, mon fils, si votre mère est faible en défendant vos intérêts! Mais laissez-moi me recueillir, me préparer, par la prière, à cet important plaidoyer.
(Léon entre au cabinet de sa mère.)
SCÈNE XII.
LA COMTESSE, seule, un genou sur son fauteuil.
CE moment me semble terrible, comme le jugement dernier! Mon sang est prêt à s'arrêter... O mon Dieu! donnez-moi la force de frapper au cœur d'un époux? (Plus bas.) Vous seul connaissez les motifs qui m'ont toujours fermé la bouche! Ah! s'il ne s'agissait du bonheur de mon fils; vous savez, ô mon Dieu! si j'oserais dire un seul mot pour moi! Mais enfin, s'il est vrai qu'une faute pleurée vingt ans, ait obtenu de vous un pardon généreux, comme un sage ami m'en assure: ô mon Dieu! donnez-moi la force de frapper au cœur d'un époux!
SCÈNE XIII.
LA COMTESSE, LE COMTE, LÉON caché.
LE COMTE, sèchement.
MADAME, on dit que vous me demandez?
LA COMTESSE, timidement.
J'ai cru, Monsieur, que nous serions plus libres dans ce cabinet que chez vous.
LE COMTE.
M'y voilà, Madame; parlez.
LA COMTESSE, tremblante.
Asseyons-nous, Monsieur, je vous conjure, et prêtez-moi votre attention.
LE COMTE, impatient.
Non, j'entendrai debout; vous savez qu'en parlant je ne saurais tenir en place.
LA COMTESSE s'asseyant, avec un soupir, et parlant bas.
Il s'agit de mon fils... Monsieur.
LE COMTE, brusquement.
De votre fils, Madame?
LA COMTESSE.
Et quel autre intérêt pourrait vaincre ma répugnance à engager un entretien que vous ne recherchez jamais? Mais je viens de le voir dans un état à faire compassion: l'esprit troublé, le cœur serré de l'ordre que vous lui donnez de partir sur-le-champ; sur-tout du ton de dureté qui accompagne cet exil. Eh! comment a-t-il encouru la disgrâce d'un p... d'un homme si juste? Depuis qu'un exécrable duel nous a ravi notre autre fils....
LE COMTE, les mains sur le visage, avec un air de douleur.
Ah!...
LA COMTESSE.
Celui-ci, qui jamais ne dût connaître le chagrin, a redoublé de soins et d'attentions pour adoucir l'amertume des nôtres!
LE COMTE, se promenant doucement.
Ah!...
LA COMTESSE.
Le caractère emporté de son frère, son désordre, ses goûts et sa conduite déréglée nous en donnaient souvent de bien cruels. Le ciel sévère, mais sage en ses décrets, en nous privant de cet enfant, nous en a peut-être épargné de plus cuisans pour l'avenir.
LE COMTE, avec douleur.
Ah!... Ah!...
LA COMTESSE.
Mais, enfin, celui qui nous reste a-t-il jamais manqué à ses devoirs? Jamais le plus léger reproche fût-il mérité de sa part? Exemple des hommes de son âge, il a l'estime universelle: il est aimé, recherché, consulté. Son p...protecteur naturel, mon époux seul, paraît avoir les yeux fermés sur un mérite transcendant, dont l'éclat frappe tout le monde.
LE COMTE se promène, plus vîte sans parler.
LA COMTESSE, prenant courage de son silence, continue d'un ton plus ferme, et l'élève par degrés.
En tout autre sujet, Monsieur, je tiendrais à fort grand honneur de vous soumettre mon avis, de modeler mes sentimens, ma faible opinion sur la vôtre; mais il s'agit... d'un fils...
LE COMTE s'agite en marchant.
LA COMTESSE.
Quand il avait un frère aîné; l'orgueil d'un très-grand nom le condamnant au célibat, l'ordre de Malte était son sort. Le préjugé semblait alors couvrir l'injustice de ce partage entre deux fils (Timidement.) égaux en droits.
LE COMTE s'agite plus fort. (A part, d'un ton étouffé.)
Egaux en droits!.....
LA COMTESSE, un peu plus fort.
Mais depuis deux années qu'un accident affreux.... les lui a tous transmis; n'est-il pas étonnant que vous n'ayez rien entrepris pour le relever de ses vœux? Il est de notoriété que vous n'avez quitté l'Espagne que pour dénaturer vos biens, par la vente, ou par des échanges. Si c'est pour l'en priver, Monsieur, la haine ne va pas plus loin! Puis, vous le chassez de chez vous, et semblez lui fermer la maison p.....par vous habitée! Permettez-moi de vous le dire; un traitement aussi étrange est sans excuse aux yeux de la raison. Qu'a-t-il fait pour le mériter?
LE COMTE, s'arrête; d'un ton terrible.
Ce qu'il a fait!
LA COMTESSE, effrayée.
Je voudrais bien, Monsieur, ne pas vous offenser!
LE COMTE, plus fort.
Ce qu'il a fait, Madame! Et c'est vous qui le demandez?
LA COMTESSE, en désordre.
Monsieur, Monsieur! vous m'effrayez beaucoup!
LE COMTE, avec fureur.
Puisque vous avez provoqué l'explosion du ressentiment qu'un respect humain enchaînait, vous entendrez son arrêt et le vôtre.
LA COMTESSE, plus troublée.
Ah, Monsieur! Ah, Monsieur!....
LE COMTE.
Vous demandez ce qu'il a fait?
LA COMTESSE, levant les bras.
Non, Monsieur, ne me dites rien!
LE COMTE, hors de lui.
Rappelez-vous, femme perfide, ce que vous avez fait vous-même! et comment, recevant un adultère dans vos bras, vous avez mis dans ma maison cet enfant étranger, que vous osez nommer mon fils.
LA COMTESSE, au désespoir, veut se lever.
Laissez-moi m'enfuir, je vous prie.
LE COMTE, la clouant sur son fauteuil.
Non, vous ne fuirez pas; vous n'échapperez point à la conviction qui vous presse. (Lui montrant sa lettre.) Connaissez-vous cette écriture? Elle est tracée de votre main coupable! et ces caractères sanglans qui lui servirent de réponse...
LA COMTESSE, anéantie.
Je vais mourir! je vais mourir!
LE COMTE, avec force.
Non, non; vous entendrez les traits que j'en ai soulignés! (Il lit avec égarement.) «Malheureux insensé! notre sort est rempli; votre crime, le mien reçoit sa punition. Aujourd'hui, jour de Saint-Léon, patron de ce lieu, et le vôtre, je viens de mettre au monde un fils, mon opprobre et mon désespoir...» (Il parle.) Et cet enfant est né le jour de Saint-Léon, plus de dix mois après mon départ pour la Vera Crux!
(Pendant qu'il lit très-fort, on entend la Comtesse, égarée, dire des mots coupés qui partent du délire.)
LA COMTESSE, priant, les mains jointes.
Grand dieu! tu ne permets donc pas que le crime le plus caché demeure toujours impuni!
LE COMTE.
...Et de la main du corrupteur. (Il lit.) «L'ami qui vous rendra ceci, quand je ne serai plus, est sûr.»
LA COMTESSE, priant.
Frappes, mon Dieu! car je l'ai mérité!
LE COMTE lit.
»Si la mort d'un infortuné vous inspirait un reste de pitié; parmi les noms qu'on va donner à ce fils, héritier d'un autre.....
LA COMTESSE, priant.
Accepte l'horreur que j'éprouve, en expiation de ma faute!
LE COMTE lit.
»Puis-je espérer que le nom de Léon... (Il parle.) Et ce fils s'appelle Léon!
LA COMTESSE, égarée, les yeux fermés.
O Dieu! mon crime fut bien grand, s'il égala ma punition! Que ta volonté s'accomplisse!
LE COMTE, plus fort.
Et, couverte de cet opprobre, vous osez me demander compte de mon éloignement pour lui?
LA COMTESSE, priant toujours.
Qui suis-je, pour m'y opposer, lorsque ton bras s'appesantit?
LE COMTE.
Et, lorsque vous plaidez pour l'enfant de ce malheureux, vous avez au bras mon portrait!
LA COMTESSE, en le détachant, le regarde.
Monsieur, Monsieur, je le rendrai; je sais que je n'en suis pas digne. (Dans le plus grand égarement.) Ciel! que m'arrive-t-il? Ah! je perds la raison! Ma conscience troublée fait naître des fantômes!—Réprobation anticipée!... Je vois ce qui n'existe pas... Ce n'est plus vous; c'est lui qui me fait signe de le suivre, d'aller le rejoindre au tombeau!
LE COMTE, effrayé.
Comment? Eh bien! Non, ce n'est pas...
LA COMTESSE, en délire.
Ombre terrible! éloigne toi!
LE COMTE crie avec douleur.
Ce n'est pas ce que vous croyez!
LA COMTESSE jette le bracelet par terre.
Attends... Oui, je t'obéirai...
LE COMTE, plus troublé.
Madame, écoutez-moi...
LA COMTESSE.
J'irai... Je t'obéis... Je meurs... (Elle reste évanouie.)
LE COMTE, effrayé, ramasse le bracelet.
J'ai passé la mesure... Elle se trouve mal... Ah! Dieu! Courons lui chercher du secours! (Il sort, il s'enfuit.)
(Les convulsions de la douleur font glisser la Comtesse à terre.)
SCÈNE XIV.
LÉON accourant; LA COMTESSE évanouie.
LÉON, avec force.
O ma mère!... ma mère! c'est moi qui te donne la mort! (Il l'enlève et la remet sur son fauteuil, évanouie.) Que ne suis-je parti, sans rien exiger de personne? j'aurais prévenu ces horreurs!
SCÈNE XV.
LE COMTE, SUSANNE, LÉON, LA COMTESSE évanouie.
LE COMTE, en rentrant s'écrie.
ET son fils!
LÉON, égaré.
Elle est morte! Ah! je ne lui survivrai pas! (Il l'embrasse en criant.)
LE COMTE, effrayé.
Des sels! des sels! Susanne! un million si vous la sauvez!
LÉON.
O malheureuse mère!
SUSANNE.
Madame, aspirez ce flacon. Soutenez-la, Monsieur; je vais tâcher de la dessèrer.
LE COMTE, égaré.
Romps tout, arrache tout! Ah! j'aurais dû la ménager!
LÉON, criant avec délire.
Elle est morte! elle est morte!
SCÈNE XVI.
LE COMTE, SUSANNE, LÉON, LA COMTESSE évanouie, FIGARO, accourant.
FIGARO.
ET qui, morte? Madame? Appaisez donc ces cris! c'est vous qui la ferez mourir! (Il lui prend le bras.) Non, elle ne l'est pas; ce n'est qu'une suffocation; le sang qui monte avec violence. Sans perdre temps, il faut la soulager. Je vais chercher ce qu'il lui faut.
LE COMTE, hors de lui.
Des ailes, Figaro! ma fortune est à toi.
FIGARO, vivement.
J'ai bien besoin de vos promesses lorsque Madame est en péril! (Il sort en courant.)
SCÈNE XVII.
LE COMTE, LÉON, LA COMTESSE évanouie, SUSANNE.
LÉON, lui tenant le flacon sous le nez.
SI l'on pouvait la faire respirer! O Dieu! rends-moi ma malheureuse mère!.... La voici qui revient....
SUSANNE, pleurant.
Madame! allons, Madame!....
LA COMTESSE, revenant à elle.
Ah! qu'on a de peine à mourir!
LÉON, égaré.
Non Maman; vous ne mourrez pas!
La Comtesse, égarée.
O Ciel! entre mes juges! entre mon époux et mon fils! Tout est connu... et criminelle envers tous deux... (Elle se jette à terre et se prosterne.) Vengez-vous l'un et l'autre! il n'est plus de pardon pour moi! (Avec horreur.) Mère coupable! épouse indigne! un instant nous a tous perdus. J'ai mis l'horreur dans ma famille! J'allumai la guerre intestine entre le père et les enfans! Ciel juste! il fallait bien que ce crime fût découvert! Puisse ma mort expier mon forfait!
LE COMTE, au désespoir.
Non, revenez à vous! votre douleur a déchiré mon âme! Asseyons-la. Léon!.... Mon Fils! (Léon fait un grand mouvement.) Susanne, asseyons-la.
(Ils la remettent sur le fauteuil.)
SCÈNE XVIII.
LES PÉCÉDENS, FIGARO.
FIGARO, accourant.
ELLE a repris sa connaissance?
SUSANNE.
Ah Dieu! j'étouffe aussi. (Elle se dessère.)
LE COMTE crie.
Figaro! vos secours!
FIGARO, étouffé.
Un moment, calmez-vous. Son état n'est plus si pressant. Moi qui étais dehors, grand Dieu! je suis rentré bien à propos!.... Elle m'avait fort effrayé! Allons, Madame, du courage!
LA COMTESSE, priant, renversée.
Dieu de bonté! fais que je meure!
LÉON, en l'asseyant mieux.
Non, Maman, vous ne mourrez pas, et nous réparerons nos torts. Monsieur! vous que je n'outragerai plus en vous donnant un autre nom, reprenez vos titres, vos biens; je n'y avais nul droit: hélas! je l'ignorais. Mais, par pitié, n'écrasez point d'un déshonneur public cette infortunée qui fut vôtre.... Une erreur expiée par vingt années de larmes, est-elle encore un crime, alors qu'en fait justice? Ma mère et moi, nous nous bannissons de chez vous.
LE COMTE, exalté.
Jamais! vous n'en sortirez point.
LÉON.
Un couvent sera sa retraite; et moi, sous mon nom de Léon, sous le simple habit d'un soldat, je défendrai la liberté de notre nouvelle Patrie. Inconnu, je mourrai pour elle, ou je la servirai en zêlé citoyen.
(Susanne pleure dans un coin; Figaro est absorbé dans l'autre.)
LA COMTESSE, péniblement.
Léon! mon cher enfant! ton courage me rend la vie! Je puis encore la supporter, puisque mon fils a la vertu de ne pas détester sa mère. Cette fierté dans le malheur sera ton noble patrimoine. Il m'épousa sans biens; n'exigeons rien de lui. Le travail de mes mains soutiendra ma faible existence; et toi, tu serviras l'Etat.
LE COMTE, avec désespoir.
Non, Rosine! jamais. C'est moi qui suis le vrai coupable! de combien de vertus je privais ma triste vieillesse!....
LA COMTESSE.
Vous en serez enveloppé.—Florestine et Bégearss vous restent. Floresta, votre fille, l'enfant chéri de votre cœur!.....
LE COMTE, étonné.
Comment?..... d'où savez-vous?.... qui vous l'a dit?.....
LA COMTESSE.
Monsieur donnez-lui tous vos biens, mon fils et moi n'y mettrons point d'obstacle; son bonheur nous consolera. Mais, avant de nous séparer, que j'obtienne au moins une grace! Apprenez-moi comment vous êtes possesseur d'une terrible lettre que je croyais brûlée avec les autres? Quelqu'un m'a-t-il trahie?
FIGARO, s'écriant.
Oui! l'infâme Bégearss: je l'ai surpris tantôt qui la remettait à Monsieur.
LE COMTE, parlant vîte.
Non, je la dois au seul hasard. Ce matin, lui et moi, pour un tout autre objet, nous examinions votre écrin, sans nous douter qu'il eût un double fond. Dans le débat et sous ses doigts, le secret s'est ouvert soudain, à son très-grand étonnement. Il a cru le coffre brisé!
FIGARO, criant plus fort.
Son étonnement d'un secret? Monstre! C'est lui qui l'a fait faire!
LE COMTE.
Est-il possible?
LA COMTESSE.
Il est trop vrai!
LE COMTE.
Des papiers frappent nos regards; il en ignorait l'existence, et, quand j'ai voulu les lui lire, il a refusé de les voir.
SUSANNE, s'écriant.
Il les a lus cent fois avec Madame!
LE COMTE.
Est-il vrai? Les connaissait-il?
LA COMTESSE.
Ce fut lui qui me les remit, qui les apporta de l'armée, lorsqu'un infortuné mourut.
LE COMTE.
Cet ami sûr, instruit de tout?.....
FIGARO, LA COMTESSE, SUSANNE, ensemble, criant.
C'est lui!
LE COMTE.
O scélératesse infernale! avec quel art il m'avait engagé! A présent je sais tout.
FIGARO.
Vous le croyez!
LE COMTE.
Je connais son affreux projet. Mais, pour en être plus certain, déchirons le voile en entier. Par qui savez-vous donc ce qui touche ma Florestine?
LA COMTESSE, vîte.
Lui seul m'en a fait confidence.
LÉON, vîte.
Il me l'a dit sous le secret.
SUSANNE, vîte.
Il me l'a dit aussi.
LE COMTE, avec horreur.
O monstre! Et moi j'allais la lui donner! mettre ma fortune en ses mains!
FIGARO, vivement.
Plus d'un tiers y serait déjà, si je n'avais porté, sans vous le dire, vos trois millions d'or en dépôt chez M. Fal: vous alliez l'en rendre le maître, heureusement je m'en suis douté. Je vous ai donné son reçu....
LE COMTE, vivement.
Le scélérat vient de me l'enlever, pour en aller toucher la somme.
FIGARO, désolé.
O proscription sur moi! Si l'argent est remis, tout ce que j'ai fait est perdu! Je cours chez M. Fal. Dieu veuille qu'il ne soit pas trop tard!
LE COMTE, à Figaro.
Le traître n'y peut être encore.
FIGARO.
S'il a perdu un temps, nous le tenons. J'y cours. (Il veut sortir.)
LE COMTE, vivement, l'arrête.
Mais, Figaro! que le fatal secret dont ce moment vient de t'instruire, reste enseveli dans ton sein?
FIGARO, avec une grande sensibilité.
Mon maître! il a vingt ans qu'il est dans ce sein-là, et dix que je travaille à empêcher qu'un monstre n'en abuse! Attendez sur-tout mon retour, avant de prendre aucun parti.
LE COMTE, vivement.
Penserait-il se disculper?
FIGARO.
Il fera tout pour le tenter; (Il tire une lettre de sa poche.) mais voici le préservatif. Lisez le contenu de cette épouvantable lettre; le secret de l'enfer est là. Vous me saurez bon gré d'avoir tout fait pour me la procurer. (Il lui remet la lettre de Bégearss.) Susanne! des goûtes à ta maîtresse! Tu sais comment je les prépare! (Il lui donne un flacon.) Passez là sur sa chaise longue; et le plus grand calme autour d'elle. Monsieur, au moins, ne recommencez pas; elle s'éteindrait dans nos mains!
LE COMTE, exalté.
Recommencer! Je me ferais horreur!
FIGARO, à la Comtesse.
Vous l'entendez, Madame? le voilà dans son caractère! et c'est mon maître que j'entends. Ah! je l'ai toujours dit de lui: la colère, chez les bons cœurs, n'est qu'un besoin pressant de pardonner! (Il s'enfuit.)
(Le Comte et Léon la prennent sous les bras; ils sortent tous.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE V.
Le Théâtre représente le grand salon du premier acte.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE COMTE, LA COMTESSE, LÉON, SUSANNE.
(La Comtesse, sans rouge, dans le plus grand désordre de parure.)
LÉON, soutenant sa mère.
IL fait trop chaud, maman, dans l'appartement intérieur. Susanne, avance une bergère. (On l'assied.)
LE COMTE attendri, arrangeant les coussins.
Êtes-vous bien assise? Eh quoi! pleurer encore?
LA COMTESSE accablée.
Ah! laissez-moi verser des larmes de soulagement! ces récits affreux m'ont brisée! cette infâme lettre, sur-tout....
LE COMTE délirant.
Marié en Irlande, il épousait ma fille! et tout mon bien placé sur la banque de Londres, eût fait vivre un repaire affreux, jusqu'à la mort du dernier de nous tous!... Et qui sait, grand Dieu! quels moyens?...
LA COMTESSE.
Homme infortuné! calmez-vous! Mais il est temps de faire descendre Florestine; elle avait le cœur si serré de ce qui devait lui arriver! Vas la chercher Susanne, et ne l'instruis de rien.
LE COMTE, avec dignité.
Ce que j'ai dit à Figaro, Susanne, était pour vous, comme pour lui?
SUSANNE.
Monsieur, celle qui vit madame pleurer, prier pendant vingt ans, a trop gémi de ses douleurs, pour rien faire qui les accroisse! (Elle sort.)
SCÈNE II.
LE COMTE, LA COMTESSE, LÉON.
LE COMTE, avec un vif sentiment.
AH! Rosine! séchez vos pleurs; et maudit soit qui vous affligera!
LA COMTESSE.
Mon fils! embrasse les genoux de ton généreux protecteur; et rends-lui grace pour ta mère. (Il veut se mettre à genoux.)
LE COMTE le relève.
Oublions le passé, Léon. Gardons-en le silence, et n'émouvons plus votre mère. Figaro demande un grand calme. Ah! respectons, sur-tout, la jeunesse de Florentine, en lui cachant soigneusement les causes de cet accident!
SCÈNE III.
FLORESTINE, SUSANNE, LES PÉCÉDENS.
FLORESTINE, accourant.
MON Dieu! Maman, qu'avez-vous donc?
LA COMTESSE.
Rien que d'agréable à t'apprendre; et ton parain va t'en instruire.
LE COMTE.
Hélas! ma Florestine! je frémis du péril où j'allais plonger ta jeunesse. Grace au Ciel, qui dévoile tout, tu n'épouseras point Bégearss! Non; tu ne seras point la femme du plus épouvantable ingrat!...
FLORESTINE.
Ah! Ciel! Léon!...
LÉON.
Ma sœur, il nous a tous joués!
FLORESTINE, au Comte.
Sa Sœur!
LE COMTE.
Il nous trompait. Il trompait les uns par les autres; et tu étais le prix de ses horribles perfidies. Je vais le chasser de chez moi.
LA COMTESSE.
L'instinct de ta frayeur te servait mieux que nos lumières. Aimable enfant! rends grâce au Ciel, qui te sauve d'un tel danger!
LÉON.
Ma sœur, il nous a tous joués!
FLORESTINE, au Comte.
Monsieur, il m'appèle sa sœur!
LA COMTESSE, exaltée.
Oui Floresta, tu es à nous. C'est-là notre secret chéri. Voilà ton père; voilà ton frère; et moi je suis ta mère pour la vie. Ah! garde-toi de l'oublier jamais! (Elle tend la main au Comte.) Almaviva! pas-vrai qu'elle est ma fille?
LE COMTE, exalté.
Et lui, mon fils; voilà nos deux enfans. (Tous se serrent dans les bras l'un de l'autre.)
SCÈNE IV.
FIGARO, M. FAL, Notaire, LES PÉCÉDENS.
FIGARO, accourant et jettant son manteau.
MALÉDICTION! Il a le porte-feuille. J'ai vu le traître l'emporter, quand je suis entré chez Monsieur.
LE COMTE.
O Monsieur Fal! vous vous êtes pressé!
M. FAL, vivement.
Non, Monsieur, au contraire. Il est resté plus d'une heure avec moi: m'a fait achever le contrat, y insérer la donation qu'il fait. Puis il m'a remis mon reçu, au bas duquel était le vôtre; en me disant que la somme est à lui; qu'elle est un fruit d'hérédité; qu'il vous l'a remise en confiance....
LE COMTE.
O scélérat! Il n'oublie rien!
FIGARO.
Que de trembler sur l'avenir!
M. FAL.
Avec ces éclaircissemens, ai-je pu refuser le porte-feuille qu'il exigeait? Ce sont trois millions au porteur. Si vous rompez le mariage, et qu'il veuille garder l'argent; c'est un mal presque sans remède.
LE COMTE, avec véhémence.
Que tout l'or du monde périsse; et que je sois débarassé de lui!
FIGARO, jettant son chapeau sur un fauteuil.
Dussé-je être pendu; il n'en gardera pas une obole! (A Susanne.) Veille au dehors, Susanne. (Elle sort.)
M. FAL.
Avez-vous un moyen de lui faire avouer devant de bons témoins, qu'il tient ce trésor de Monsieur? Sans cela, je défie qu'on puisse le lui arracher!
FIGARO.
S'il apprend par son allemand, ce qui se passe dans l'hôtel, il n'y rentrera plus.
LE COMTE, vivement.
Tant mieux! c'est tout ce que je veux! Ah! qu'il garde le reste!
FIGARO, vivement.
Lui laisser par dépit l'héritage de vos enfans? ce n'est pas vertu, c'est faiblesse.
LÉON fâché.
Figaro!
FIGARO plus fort.
Je ne m'en dédis point. (Au Comte.) Qu'obtiendra donc de vous l'attachement, si vous payez ainsi la perfidie?
LE COMTE se fâchant.
Mais, l'entreprendre sans succès; c'est lui ménager un triomphe....
SCÈNE V.
LES PÉCÉDENS, SUSANNE.
SUSANNE à la porte, et criant.
MONSIEUR Bégearss qui rentre! (Elle sort.)
SCÈNE VI.
LES PÉCÉDENS, excepté SUSANNE,
(Ils font tous un grand mouvement.)
LE COMTE, hors de lui.
OH! traître!
FIGARO, très-vîte.
On ne peut plus se concerter; mais si vous m'écoutez, et me secondez tous, pour lui donner une sécurité profonde; j'engage ma tête au succès.
M. FAL.
Vous allez lui parler du porte-feuille et du contrat?
FIGARO, très-vite.
Non pas; il en sait trop pour l'entammer si brusquement! il faut l'amener de plus loin à faire un aveu volontaire. (Au Comte.) Feignez de vouloir me chasser.
LE COMTE, troublé.
Mais, mais, sur quoi?
SCÈNE VII.
LES PÉCÉDENS, SUSANNE, BÉGEARSS.
SUSANNE, accourant.
MONSIEUR Bégeaaaaaaarss! (Elle se range près de la Comtesse.)
BÉGEARSS, montre une grande surprise.
FIGARO, s'écrie, en le voyant.
Monsieur Bégearss! (humblement.) Eh bien! ce n'est qu'une humiliation de plus. Puisque vous attachez à l'aveu de mes torts le pardon que je sollicite; j'espère que Monsieur ne sera pas moins généreux.
BÉGEARSS, étonné.
Qu'y a-t-il donc? Je vous trouve assemblés!
LE COMTE, brusquement.
Pour chasser un sujet indigne.
BÉGEARSS, plus surpris encore, voyant le Notaire.
Et Monsieur Fal?
M. FAL, lui montrant le contrat.
Voyez qu'on ne perd point de temps, tout ici concourt avec vous.
BÉGEARSS, surpris.
Ha! ha!.....
LE COMTE, impatient, à Figaro.
Pressez-vous; ceci me fatigue.
(Pendant cette scène, Bégearss les examine l'un après l'autre, avec la plus grande attention.)
FIGARO, l'air suppliant, adressant la parole au Comte.
Puisque la feinte est inutile; achevons mes tristes aveux. Oui, pour nuire à Monsieur Bégearss, je répète avec confusion, que je me suis mis à l'épier, le suivre, et le troubler par-tout: (au Comte) car Monsieur n'avait pas sonné, lorsque je suis entré chez lui, pour savoir ce qu'on y fesait du coffre aux brillans de Madame, que j'ai trouvé-là tout ouvert.
BÉGEARSS.
Certes! ouvert à mon grand regret!
LE COMTE, fait un mouvement inquiétant.
(A part.) Quelle audace!
FIGARO, se courbant, le tire par l'habit pour l'avertir.
Ah! mon Maître!
M. FAL, effrayé.
Monsieur!
BÉGEARSS, au Comte, (à part.)
Modérez-vous; ou nous ne sçaurons rien.
LE COMTE, frappe du pied.
BÉGEARSS, l'examine.
FIGARO, soupirant, dit au Comte.
C'est ainsi que sachant Madame enfermée avec lui, pour brûler de certains papiers dont je connaissais l'importance; je vous ai fait venir subitement.
BÉGEARSS, au Comte.
Vous l'ai-je dit?
LE COMTE, mord son mouchoir de fureur.
SUSANNE, bas à Figaro, (par derrière.)
Achève, achève!
FIGARO.
Enfin vous voyant tous d'accord, j'avoue que j'ai fait l'impossible pour provoquer entre Madame et vous la vive explication..... qui n'a pas eu la fin que j'espérais.....
LE COMTE, à Figaro, avec colère.
Finissez-vous ce plaidoyer?
FIGARO, bien humble.
Hélas! je n'ai plus rien à dire; puisque c'est cette explication qui a fait chercher Monsieur Fal, pour finir ici le contrat. L'heureuse étoile de Monsieur a triomphé de tous mes artifices..... Mon maître! en faveur de trente ans.....
LE COMTE, avec humeur.
Ce n'est pas à moi de juger. (Il marche vîte.)
FIGARO.
Monsieur Bégearss!....
BÉGEARSS, qui a repris sa sécurité, dit ironiquement.
Qui! moi? cher ami, je ne comptais guères vous avoir tant d'obligations! (Elevant son ton.) Voir mon bonheur accéléré par le coupable effort destiné à me le ravir! (A Léon et Florestine.) O jeunes gens! quelle leçon! marchons avec candeur dans le sentier de la vertu. Voyez que tôt ou tard l'intrigue est la perte de son auteur.
FIGARO, prosterné.
Ah! oui!
BÉGEARSS, au Comte.
Monsieur, pour cette fois encore, et qu'il parte!
LE COMTE, à Bégearss, durement.
C'est-là votre arrêt?..... j'y souscris.
FIGARO, ardemment.
Monsieur Bégearss! je vous le dois. Mais je vois M. Fal pressé d'achever un contrat.....
LE COMTE, brusquement.
Les articles m'en sont connus.
M. FAL.
Hors celui-ci. Je vais vous lire la donation que Monsieur fait... (cherchant l'endroit.) M., M., M., Messire James-Honoré Bégearss.... Ah! (il lit) «et pour donner à la Demoiselle future épouse, une preuve non équivoque de son attachement pour elle; ledit Seigneur futur époux lui fait donation entière de tous les grands biens qu'il possède; consistant aujourd'hui, (il appuie en lisant) (ainsi qu'il le déclare, et les a exhibés à nous Notaires soussignés), en trois millions d'or ici joints, en très-bons effets au porteur.» (Il tend la main en lisant.)
BÉGEARSS.
Les voilà dans ce porte-feuille. (Il donne le porte-feuille à Fal.) Il manque deux milliers de louis, que je viens d'en ôter pour fournir aux apprêts des noces.
FIGARO montrant le Comte, et vivement.
Monsieur a décidé qu'il paierait tout; j'ai l'ordre.
BÉGEARSS, tirant les effets de sa poche et les remettant au notaire.
En ce cas enregistrez-les; que la donation soit entière!
FIGARO retourné, se tient la bouche pour ne pas rire.
M. FAL ouvre le porte-feuille, y remet les effets.
M. FAL montrant Figaro.
Monsieur va tout additionner, pendant que nous achèverons. (Il donne le porte-feuille ouvert à Figaro; qui, voyant les effets, dit:)
FIGARO, l'air exalté.
Et moi j'éprouve qu'un bon repentir est comme toute bonne action; qu'il porte aussi sa récompense.
BÉGEARSS.
En quoi?
FIGARO.
J'ai le bonneur de m'assurer qu'il est ici plus d'un généreux homme. Oh! que le Ciel comble les vœux de deux amis aussi parfaits! Nous n'avons nul besoin d'écrire. (Au Comte.) Ce sont vos effets au porteur: oui Monsieur, je les reconnais. Entre M. Bégearss et vous, c'est un combat de générosité; l'un donne ses biens à l'époux; l'autre les rend à sa future! (Aux jeunes gens.) Monsieur, Mademoiselle! Ah! quel bienfaisant protecteur, et que vous allez le chérir...... Mais, que dis-je? l'enthousiasme m'aurait-il fait commettre une indiscrétion offensante? (Tout le monde garde le silence.)
BÉGEARSS, un peu surpris, se remet; prend son parti, et dit:
Elle ne peut l'être pour personne, si mon ami ne la désavoue pas; s'il met mon âme à l'aise, en me permettant d'avouer que je tiens de lui ces effets. Celui-là n'a pas un bon cœur, que la gratitude fatigue; et cet aveu manquait à ma satisfaction. (montrant le Comte.) Je lui dois bonheur et fortune; et quand je les partage avec sa digne fille, je ne fais que lui rendre ce qui lui appartient de droit. Remettez-moi le porte-feuille; je ne veux avoir que l'honneur de le mettre à ses pieds moi-même, en signant notre heureux contrat. (Il veut le reprendre.)
FIGARO, sautant de joie.
Messieurs, vous l'avez entendu? vous témoignerez s'il le faut. Mon maître, voilà vos effets; donnez-les à leur détempteur, si vôtre cœur l'en juge digne. (Il lui remet le porte-feuille.)
LE COMTE, se levant, à Bégearss.
Grand Dieu! les lui donner! homme cruel sortez de ma maison; l'enfer n'est pas aussi profond que vous! grâce à ce bon vieux serviteur, mon imprudence est réparée: sortez à l'instant de chez moi.
BÉGEARSS.
O mon ami! vous êtes encore trompé!
LE COMTE, hors de lui, le bride de sa lettre ouverte.
LE COMTE.
Et cette lettre, Monstre! m'abuse-t-elle aussi?
BÉGEARSS la voit; furieux, il arrache au Comte la lettre, et se montre tel qu'il est.
Ah!.... Je suis joué! mais j'en aurai raison.
LÉON.
Laissez en paix une famille que vous avez remplie d'horreur.
BÉGEARSS furieux.
Jeune insensé! c'est toi qui vas payer pour tous; je t'appelle au combat.
LÉON, vîte.
J'y cours.
LE COMTE, vîte.
Léon!
LA COMTESSE, vîte.
Mon fils!
FLORESTINE, vîte.
Mon frère!
LE COMTE.
Léon! Je vous défends..... (à Bégearss) Vous vous êtes rendu indigne de l'honneur que vous demandez: Ce n'est point par cette voie-là qu'un homme comme vous doit terminer sa vie.
BÉGEARSS fait un geste affreux, sans parler.
FIGARO, arrêtant Léon, vivement.
Non, jeune homme! vous n'irez point; Monsieur votre père a raison, et l'opinion est réformée sur cette horrible frénésie; on ne combattra plus ici que les ennemis de l'état. Laissez-le en proie à sa fureur; et s'il ose vous attaquer, défendez-vous comme d'un assassin; personne ne trouve mauvais qu'on tue une bête enragée! mais il se gardera de l'oser; l'homme capable de tant d'horreurs doit être aussi lâche que vil!
BÉGEARSS hors de lui.
Malheureux!
LE COMTE, frappant du pied.
Nous laissez-vous enfin? c'est un supplice de vous voir. (La Comtesse est effrayée sur son siége; Florestine et Susanne la soutiennent; Léon se réunit à elles.)
BÉGEARSS, les dents serrées.
Oui morbleu! je vous laisse; mais j'ai la preuve en main de votre infâme trahison! vous n'avez demandé l'agrément de Sa Majesté, pour échanger vos biens d'Espagne, que pour être à portée de troubler sans péril l'autre côté des pyrénées.
LE COMTE.
O monstre! que dit-il?
BÉGEARSS.
Ce que je vais dénoncer à Madrid. N'y eût-il que le buste en grand d'un Washington, dans votre cabinet; j'y fais confisquer tous vos biens.
FIGARO criant.
Certainement; le tiers au dénonciateur.
BÉGEARSS.
Mais, pour que vous n'échangiez rien, je cours chez notre ambassadeur arrêter dans ses mains l'agrément de Sa Majesté, que l'on attend par ce courrier.
FIGARO, tirant un paquet de sa poche, s'écrie vivement:
L'agrément du Roi? le voici; j'avais prévu le coup; je viens, de votre part, d'enlever le paquet au secrétariat d'ambassade; le courrier d'Espagne arrivait!
LE COMTE, avec vivacité, prend le paquet.
BÉGEARSS furieux, frappe sur son front, fait deux pas pour sortir et se retourne.
Adieu, famille abandonnée! maison sans mœurs et sans honneur! Vous aurez l'impudeur de conclure un mariage abominable, en unissant le frère avec la sœur: mais l'univers saura votre infâmie! (Il sort.)
SCÈNE VIIIe. ET DERNIÈRE.
LES PÉCÉDENS, excepté BÉGEARSS.
FIGARO follement.
QU'IL fasse des libelles! dernière ressource des lâches! Il n'est plus dangereux; bien démasqué: à bout de voie, et pas vingt-cinq louis dans le monde! Ah Monsieur Fal! je me serais poignardé s'il eût gardé les deux mille louis qu'il avait soustraits du paquet! (Il reprend un ton grave.) D'ailleurs, nul ne sait mieux que lui, que par la nature et la loi, ces jeunes gens ne se sont rien; qu'ils sont étrangers l'un à l'autre.
LE COMTE l'embrasse et crie:
O Figaro!.... Madame, il a raison.
LÉON, très-vîte.
Dieux! Maman! quel espoir!
FLORESTINE, au Comte.
Eh quoi! Monsieur, n'êtes-vous plus....
LE COMTE, ivre de joie.
Mes enfans, nous y reviendrons; et nous consulterons, sous des noms supposés, des gens de loi, discrets, éclairés, pleins d'honneur. O mes enfans! il vient un âge où les honnêtes gens se pardonnent leurs torts, leurs anciennes foiblesses! font succéder un doux attachement aux passions orageuses qui les avaient trop désunis. Rosine! (c'est le nom que votre époux vous rend.) allons nous reposer des fatigues de la journée. Monsieur Fal! restez avec nous. Venez mes deux enfans!—— Susanne, embrasse ton mari! et que nos sujets de querelles soient ensevelis pour toujours! (à Figaro.) Les deux mille louis qu'il avait soustraits, je te les donne, en attendant la récompense qui t'est bien dûe!....
FIGARO, vivement.
A moi, Monsieur? non s'il vous plait; moi, gâter par un vil salaire, le bon service que j'ai fait? ma récompense est de mourir chez vous. Jeune, si j'ai failli souvent; que ce jour acquitte ma vie! O ma vieillesse! pardonne à ma jeunesse, elle s'honorera de toi. Un jour a changé notre état! plus d'oppresseur, d'hypocrite insolent! Chacun a bien fait son devoir: ne plaignons point quelques momens de trouble; on gagne assez dans les familles quand on en expulse un méchant.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.