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L'autre monde

PREFACE (continued 3)

Reading edition

«Il faut, ô mon petit animal! après avoir séparé mentalement chaque petit corps visible en une infinité de petits corps invisibles, s’imaginer que l’Univers infini n’est composé d’autre chose que de ces atomes infinis, très solides, très incorruptibles et très simples, dont les uns sont cubiques, les autres parallélogrammes, d’autres angulaires, d’autres ronds, d’autres pointus, d’autres pyramidaux, d’autres hexagones, d’autres ovales, qui tous agissent diversement chacun selon sa figure. Et qu’ainsi ne soit, posez une boule d’ivoire ronde sur un lieu fort uni: à la moindre impression que vous lui donnerez, elle sera un demi-quart d’heure sans s’arrêter. Or, j’ajoute que, si elle était aussi parfaitement ronde que le sont quelques-uns de ces atomes dont je parle, et la surface où elle serait posée, parfaitement unie, elle ne s’arrêterait jamais. Si donc l’art est capable d’incliner un corps au mouvement perpétuel, pourquoi ne croirons-nous pas que la Nature le puisse faire? Il en est de même des autres figures desquelles l’une, comme carrée, demande le repos perpétuel, d’autres un mouvement de côté, d’autres un demi-mouvement comme de trépidation; et la ronde, dont l’être est de se remuer, venant à se joindre à la pyramidale, fait peut-être ce que nous appelons feu, parce que non seulement le feu s’agite sans se reposer, mais perce et pénètre facilement. Le feu a, outre cela, des effets différents, selon l’ouverture et la qualité des angles, où la figure ronde se joint, comme par exemple le feu du poivre est autre chose que le feu du sucre, le feu du sucre que celui de la cannelle, celui de la cannelle que celui du clou de girofle, et celui-ci que le feu du fagot. Or, le feu, qui est le constructeur des parties et du Tout de l’Univers, a poussé et ramassé dans un chêne la quantité des figures nécessaires à composer ce chêne. Mais, me direz-vous, comment le hasard peut-il avoir ramassé en un lieu toutes les choses nécessaires à produire ce chêne? Je vous réponds que ce n’est pas merveille que la matière, ainsi disposée, ait formé un chêne; mais que la merveille eût été plus grande si, la matière ainsi disposée, le chêne n’eût pas été produit; un peu moins de certaines figures, c’eût été la plante sensitive, une huître à l’écaille, un ver, une mouche, une grenouille, un moineau, un singe, un homme. Quand, ayant jeté trois dés sur une table, il arrive rafle de deux ou bien de trois, quatre et cinq, ou bien deux six et un, direz-vous: «O le grand miracle! A chaque dé, il est arrivé le même point, tant d’autres points pouvant arriver! O le grand miracle! il est arrivé trois points qui se suivent. O le grand miracle! il est arrivé justement deux fiches, et le dessous de l’autre fiche!» Je suis assuré qu’étant homme d’esprit, vous ne ferez jamais ces exclamations, car, puisqu’il n’y a sur les dés qu’une certaine quantité de nombres, il est impossible qu’il n’en arrive quelqu’un. Et, après cela, vous vous étonnez comment cette matière, brouillée pêle-mêle au gré du hasard, peut avoir constitué un homme, vu qu’il y avait tant de choses nécessaires à la construction de son être. Vous ne savez donc pas qu’un million de fois cette matière, s’acheminant au dessein d’un homme, s’est arrêtée à former tantôt une pierre, tantôt du plomb, tantôt du corail, tantôt une fleur, tantôt une comète, et tout cela à cause du plus ou du moins de certaines figures qu’il fallait, ou qu’il ne fallait pas, à désigner un homme? Si bien que ce n’est pas merveille qu’entre une infinité de matières qui changent et se remuent incessamment, elles aient rencontré à faire le peu d’animaux, de végétaux, de minéraux que nous voyons; non plus que ce n’est pas merveille qu’en cent coups de dés il arrive une rafle; aussi bien est-il impossible que de ce remuement il ne se fasse quelque chose, et cette chose sera toujours admirée d’un étourdi qui ne saura pas combien peu s’en est fallu qu’elle n’ait pas été faite. Quand la grande rivière de fait moudre un moulin, conduit les ressorts d’une horloge, et que le petit ruisseau de ne fait que couler et se dérober quelquefois, vous ne direz pas que cette rivière a bien de l’esprit, parce que vous savez qu’elle a rencontré les choses disposées à faire tous ces beaux chefs-d’œuvre; car, si son moulin ne se fût pas trouvé dans son cours, elle n’aurait pas pulvérisé le froment; si elle n’eût point rencontré l’horloge, elle n’aurait pas marqué les heures; et, si le petit ruisseau dont j’ai parlé avait eu la même rencontre, il aurait fait les mêmes miracles. Il en va tout ainsi de ce feu qui se meut de soi-même, car, ayant trouvé les organes propres à l’agitation nécessaire pour raisonner, il a raisonné; quand il en a trouvé de propres seulement à sentir, il a senti; quand il en a trouvé de propres à végéter, il a végété; et qu’ainsi ne soit, qu’on crève les yeux de cet homme que le feu de cette âme fait voir, il cessera de voir, de même que notre grande horloge cessera de marquer les heures, si l’on en brise le mouvement.

Illustration from L'autre monde; ou, Histoire comique des Etats et Empires de la Lune
Illustration from L'autre monde; ou, Histoire comique des Etats et Empires de la Lune

«Enfin, ces premiers et indivisibles atomes font un cercle, sur qui roulent sans difficulté les difficultés les plus embarrassantes de la Physique; il n’est pas jusqu’à l’opération des sens que personne n’a pu encore bien concevoir, que je n’explique fort aisément par les petits corps. Commençons par la vue: elle mérite, comme la plus incompréhensible, notre premier début.

«Elle se fait donc, à ce que je m’imagine, quand les tuniques de l’œil, dont les pertuis sont semblables à ceux du verre, transmettent cette poussière de feu, qu’on appelle rayons visuels, et qu’elle est arrêtée par quelque matière opaquée qui la fait rejaillir chez soi; car, alors, rencontrant en chemin l’image de l’objet qui l’a repoussée, et cette image n’étant qu’un nombre infini de petits corps qui s’exhalent continuellement, en égale superficie, du sujet regardé, elle la pousse jusqu’à notre œil. Vous ne manquerez pas de m’objecter que le verre est un corps opaque et fort serré, et que cependant, au lieu de rechasser ces autres petits corps, il s’en laisse pénétrer? Mais je vous réponds que ces pores du verre sont taillés de même figure que ces atomes de feu qui le traversent, et que, comme un crible à froment n’est pas propre à l’avoine ni un crible à avoine à cribler du froment, ainsi une boîte de sapin, quoique mince et qu’elle laisse pénétrer les sons, n’est pas pénétrable à la vue; et une pièce de cristal, quoique transparente, qui se laisse percer à la vue, n’est pas pénétrable au toucher.»

Je ne pus là m’empêcher de l’interrompre.

—Un grand Poète et Philosophe de notre Monde, lui dis-je, a parlé après Epicure, et lui, après Démocrite, de ces petits corps, presque comme vous; c’est pourquoi vous ne me surprenez point par ce discours; et je vous prie, en le continuant, de me dire comment, par ces principes, vous expliqueriez la façon de vous peindre dans un miroir?

—Il est fort aisé, me répliqua-t-il; car figurez-vous que ces feux de votre œil ayant traversé la glace, et rencontrant derrière un corps non diaphane qui les rejette, ils repassent par où ils étaient venus; et, trouvant ces petits corps cheminant en superficies égales sur le miroir, ils les rappellent à nos yeux; et notre imagination, plus chaude que les autres facultés de notre âme, en attire le plus subtil, dont elle fait chez soi un portrait en raccourci.

«L’opération de l’ouïe n’est pas plus malaisée à concevoir, et, pour être plus succinct, considérons-la seulement dans l’harmonie d’un luth touché par les mains d’un maître de l’art. Vous me demanderez comment il se peut faire que j’aperçoive si loin de moi une chose que je ne vois point? Est-ce qu’il sort de mes oreilles une éponge qui boit cette musique pour me la rapporter? ou ce joueur engendre-t-il dans ma tête un autre petit joueur avec un petit luth, qui ait ordre de me chanter comme un écho les mêmes airs? Non; mais ce miracle procède de ce que la corde tirée venant à frapper de petits corps dont l’air est composé, elle le chasse dans mon cerveau; le perçant doucement avec ces petits riens corporels; et, selon que la corde est bandée, le son est haut, à cause qu’elle pousse les atomes plus vigoureusement; et l’organe, ainsi pénétré, en fournit à la fantaisie de quoi faire son tableau; si trop peu, il arrive que, notre mémoire n’ayant pas encore achevé son image, nous sommes contraints de lui répéter le même son, afin que, des matériaux que lui fournissent, par exemple, les mesures d’une sarabande, elle en prenne assez pour achever le portrait de cette sarabande. Mais cette opération n’a rien de si merveilleux que les autres, par lesquelles, à l’aide du même organe, nous sommes émus tantôt à la joie, tantôt à la rage, tantôt à la pitié, tantôt à la rêverie, tantôt à la douleur.

«Et cela se fait, lorsque, dans ce mouvement, ces petits corps en rencontrent d’autres, en nous remués de même façon, ou que leur propre figure rend susceptibles du même ébranlement; car alors les nouveaux venus excitent leurs hôtes à se remuer comme eux; et, de cette façon, lorsqu’un air violent rencontre le feu de notre sang, il le fait incliner au même branle, et il l’anime à se pousser dehors: c’est ce que nous appelons ardeur de courage. Si le son est plus doux, et qu’il n’ait la force de soulever qu’une moindre flamme plus ébranlée, en la promenant le long des nerfs, des membranes et des pertuis de notre chair, elle excite ce chatouillement qu’on appelle joie. Il en arrive ainsi de l’ébullition des autres passions, selon que ces petits corps sont jetés plus ou moins violemment sur nous, selon le mouvement qu’ils reçoivent par la rencontre d’autres branles, et selon qu’ils trouvent à remuer chez nous; c’est quant à l’ouïe.

«La démonstration du toucher n’est pas maintenant plus difficile, en concevant que de toute matière palpable il se fait une émission perpétuelle de petits corps, et qu’à mesure que nous la touchons, il s’en évapore davantage, parce que nous les épreignons du sujet même, comme l’eau d’une éponge, quand nous la pressons. Les durs viennent faire à l’organe le rapport de leur solidité; les souples, de leur mollesse; les raboteux, etc. Et qu’ainsi ne soit, nous ne sommes plus si fins à discerner par l’attouchement avec des mains usées de travail, à cause de l’épaisseur du cal, qui, pour n’être ni poreux, ni animé, ne transmet que fort malaisément ces fumées de la matière. Quelqu’un désirera d’apprendre où l’organe de toucher tient son siège? Pour moi, je pense qu’il est répandu dans toutes ses parties. Je m’imagine, toutefois, que plus nous tâtons par un membre proche de la tête, et plus vite nous distinguons; ce qui se peut expérimenter, quand, les yeux clos, nous patinons quelque chose, car nous la devinons plus facilement; et, si, au contraire, nous la tâtions du pied, nous aurions plus de peine à la connaître. Cela provient de ce que, notre peau étant partout criblée de petits trous, nos nerfs, dont la matière n’est pas plus serrée, perdent en chemin beaucoup de ces petits atomes par les menus pertuis de leur contexture, avant que d’être arrivés jusqu’au cerveau, qui est le terme de leur voyage. Il me reste à parler de l’odorat et du goût.

«Dites-moi, lorsque je goûte un fruit, n’est-ce pas à cause de la chaleur de la bouche qu’il fond? Avouez-moi donc que, y ayant dans une poire des sels, et que la dissolution les partageant en petits corps d’autre figure que ceux qui composent la saveur d’une pomme, il faut qu’ils percent notre palais d’une manière bien différente, tout ainsi que l’escarre, enfoncé par le fer d’une pique qui me traverse, n’est pas semblable à ce que me fait souffrir en sursaut la balle d’un pistolet, et de même que la balle de ce pistolet m’imprime une autre douleur que celle d’un carreau d’acier.

«De l’odorat, je n’ai rien à dire, puisque les Philosophes mêmes confessent qu’il se fait par une émission continuelle de petits corps.

«Je m’en vais, sur ce principe, vous expliquer la création, l’harmonie et l’influence des globes célestes avec l’immuable variété des météores.»

Il allait continuer; mais le vieil Hôte entra là-dessus, qui fit songer notre Philosophe à la retraite. Il apportait des cristaux pleins de vers luisants, pour éclairer la salle; mais, comme ces petits feux-insectes perdent beaucoup de leur éclat, quand ils ne sont pas nouvellement amassés, ceux-ci, vieux de dix jours, n’éclairaient presque point. Mon Démon n’attendit pas que la compagnie en fût incommodée; il monta dans son cabinet, et en redescendit aussitôt avec deux boules de feu si brillantes, que chacun s’étonna comment il ne se brûlait point les doigts.

—Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelotons de verre. Ce sont des rayons du Soleil, que j’ai purgés de leur chaleur; autrement, les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre vue en l’éblouissant. J’en ai fixé la lumière, et l’ai renfermée dans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne vous doit pas fournir un grand sujet d’admiration, car il ne m’est pas plus difficile à moi, qui suis né dans le Soleil, de condenser ses rayons, qui sont la poussière de ce Monde-là, qu’à vous, d’amasser de la poussière ou des atomes, qui sont de la terre pulvérisée de celui-ci.

Là dessus, notre Hôte envoya un Valet conduire les Philosophes, parce qu’il était nuit, avec une douzaine de globes à verres pendus à ses quatre pieds. Pour nous autres (savoir: mon Précepteur et moi), nous nous couchâmes, par l’ordre du Physionome. Il me mit cette fois-là dans une chambre de violettes et de lis, et m’envoya chatouiller à l’ordinaire; et le lendemain, sur les neuf heures, je vis entrer mon Démon, qui me dit qu’il venait du Palais où l’une des Demoiselles de la Reine l’avait prié de l’aller trouver, et qu’elle s’était enquise de moi, témoignant qu’elle persistait toujours dans le dessein de me tenir parole, c’est-à-dire que, de bon cœur, elle me suivrait si je la voulais mener avec moi dans l’autre Monde.

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—Ce qui m’a fort édifié, continua-t-il, c’est quand j’ai reconnu que le motif principal de son voyage était de se faire Chrétienne. Ainsi, je lui ai promis d’aider son dessein de toutes mes forces, et d’inventer, pour cet effet, une machine capable de tenir trois ou quatre personnes, dans laquelle vous pourrez monter ensemble dès aujourd’hui. Je vais m’appliquer sérieusement à l’exécution de cette entreprise: c’est pourquoi, afin de vous divertir, pendant que je ne serai point avec vous, voici un Livre que je vous laisse. Je l’apportai jadis de mon pays natal; il est intitulé; les Etats et Empires du Soleil[13]. Je vous donne encore celui-ci, que j’estime beaucoup davantage; c’est le plus Grand Œuvre des Philosophes, qu’un des plus forts esprits du Soleil a composé. Il prouve là-dedans que toutes les choses sont vraies et déclare la façon d’unir physiquement les vérités de chaque contradictoire, comme, par exemple, que le blanc est noir et que le noir est blanc; qu’on peut être et n’être pas, en même temps; qu’il peut y avoir une montagne sans vallée; que le néant est quelque chose, et que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez qu’il prouve tous ces inouïs paradoxes, sans aucune raison captieuse ou sophistique. Quand vous serez ennuyé de lire, vous pourrez vous promener, ou vous entretenir avec le fils de notre Hôte: son esprit a beaucoup de charmes; ce qui me déplaît en lui, c’est qu’il est impie. S’il lui arrive de vous scandaliser, ou de faire par quelque raisonnement chanceler votre foi, ne manquez pas aussitôt de me le venir proposer, je vous en résoudrai les difficultés. Un autre vous ordonnerait de rompre compagnie; mais, comme il est extrêmement vain, je suis assuré qu’il prendrait cette fuite pour une défaite, et il se figurerait que notre croyance serait sans raison, si vous refusiez d’entendre les siennes.

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Il en sort comme de la bouche d’un homme tous les sons distincts et différents.

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Il me quitta en achevant ces mots; mais il fut à peine sorti, que je me mis à considérer attentivement mes Livres, et leurs boîtes, c’est-à-dire leurs couvertures, qui me semblaient admirables pour leurs richesses; l’une était taillée d’un seul diamant, sans comparaison plus brillant que les nôtres; la seconde ne paraissait qu’une monstrueuse perle fendue en deux. Mon Démon avait traduit ces Livres en langage de ce monde; mais, parce que je n’en ai point de leur imprimerie, je m’en vais expliquer la façon de ces deux volumes.

A l’ouverture de la boîte, je trouvai, dans un je ne sais quoi de métail presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quelques petits ressorts et de machines imperceptibles. C’est un Livre, à la vérité; mais c’est un Livre miraculeux, qui n’a ni feuillets ni caractères; enfin, c’est un Livre où, pour apprendre, les yeux sont inutiles: on n’a besoin que des oreilles. Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande, avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs, cette machine; puis, il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et au même temps il en sort, comme de la bouche d’un homme, ou d’un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre les grands Lunaires, à l’expression du langage.

Lorsque j’ai depuis réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire des Livres, je ne m’étonne plus de voir que les jeunes hommes de ce pays-là possédaient plus de connaissance à seize et dix-huit ans, que les barbes grises du nôtre; car sachant lire aussi tôt que parler, ils ne sont jamais sans lecture; à la chambre, à la promenade, en ville, en voyage, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à la ceinture une trentaine de ces Livres dont ils n’ont qu’à bander un ressort pour en ouïr un chapitre seulement ou bien plusieurs, s’ils sont en humeur d’écouter tout un Livre: ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les Grands Hommes et morts et vivants qui vous entretiennent de vive voix. Ce présent m’occupa plus d’une heure; et enfin me les étant attachés en forme de pendants d’oreilles, je sortis pour me promener; mais je ne fus pas plutôt au bout de la rue, que je rencontrai une troupe assez nombreuse de personnes tristes[14].

Quatre d’entre eux portaient sur leurs épaules une espèce de cercueil enveloppé de noir. Je m’informai, d’un regardant, ce que voulait dire ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon Pays; il me répondit que ce méchant et nommé du peuple par une chiquenaude sur le genou droit, qui avait été convaincu d’envie et d’ingratitude, était décédé le jour précédent, et que le Parlement l’avait condamné, il y avait plus de vingt ans, à mourir, dans son lit, et puis à être enterré après sa mort.

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Je me pris à rire de cette réponse; et lui, m’interrogeant pourquoi:

—Vous m’étonnez, dis-je, de dire que ce qui est une marque de bénédiction dans notre Monde, comme la longue vie, une mort paisible, une sépulture honorable, serve en celui-ci d’une punition exemplaire.

—Quoi! vous prenez la sépulture pour quelque chose de précieux? me repartit cet homme. Et, par votre foi, pouvez-vous concevoir quelque chose de plus épouvantable qu’un cadavre marchant sous les vers dont il regorge, à la merci des crapauds qui lui mâchent les joues; enfin, la peste revêtue du corps d’un homme? Bon Dieu! la seule imagination d’avoir, quoique mort, le visage embarrassé d’un drap, et sur la bouche une pique de terre, me donne de la peine à respirer! Ce misérable que vous voyez porter, outre l’infamie d’être assisté dans une fosse, a été condamné d’être assisté, dans son convoi, de cent cinquante de ses amis, et commandement à eux, en punition d’avoir aimé un envieux et un ingrat, de paraître à ses funérailles avec un visage triste; et, sans que les Juges en ont eu pitié, imputant en partie ses crimes à son peu d’esprit, ils auraient ordonné d’y pleurer. Hormis les criminels, on brûle ici tout le monde; aussi, est-ce une coutume très décente et très raisonnable; car nous croyons que, le feu ayant séparé le pur d’avec l’impur, la chaleur rassemble par sympathie cette chaleur naturelle qui faisait l’âme et lui donne la force de s’élever toujours, en montant jusque quelque astre, la terre de certains peuples plus immatériels que nous et plus intellectuels, parce que leur tempérament doit répondre et participer à la pureté du globe qu’ils habitent.

«Ce n’est pas encore notre façon d’inhumer la plus belle. Quand un de nos Philosophes vient à un âge où il sent ramollir son esprit, et la glace de ses ans engourdir les mouvements de son âme, il assemble ses amis par un banquet somptueux; puis, ayant exposé les motifs qui le font résoudre à prendre congé de la Nature, et le peu d’espérance qu’il y a d’ajouter quelque chose à ses belles actions, on lui fait ou grâce, c’est-à-dire qu’on lui permet de mourir, ou on lui fait un sévère commandement de vivre. Quand donc, à la pluralité de voix, on lui a mis son souffle entre les mains, il avertit ses plus chers et du jour et du lieu: ceux-ci se purgent et s’abstiennent de manger pendant vingt-quatre heures; puis, arrivés qu’ils sont au logis du Sage, et sacrifié qu’ils ont au Soleil, ils entrent dans la chambre, où le généreux les attend sur un lit de parade. Chacun le vient embrasser; et, quand c’est au rang de celui qu’il aime le mieux, après l’avoir baisé tendrement, il l’appuie sur son estomac, et, joignant sa bouche sur sa bouche, de la main droite il se baigne un poignard dans le cœur. L’amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant, qu’il ne le sente expirer; et lors, il retire le fer de son sein, et, fermant de sa bouche la plaie, il avale son sang, qu’il suce jusqu’à ce qu’un second lui succède, puis un troisième, un quatrième, et enfin toute la compagnie; et, quatre ou cinq heures après, on introduit à chacun une fille de seize ou dix-sept ans; et, pendant trois ou quatre jours qu’ils sont à goûter les plaisirs de l’amour, ils ne sont nourris que de la chair du mort, qu’on leur fait manger toute crue, afin que, si de cent embrassements il peut naître quelque chose, ils soient assurés que c’est leur ami qui revit.»

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Quand un de nos philosophes arrive à l’âge où il sent ramollir ses esprits.

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J’interrompis ce discours, en disant à celui qui me le faisait que ces façons de faire avaient beaucoup de ressemblance avec celles de quelque peuple de notre Monde; et continuai ma promenade, qui fut si longue, que, quand je revins, il y avait deux heures que le dîner était prêt. On me demanda pourquoi j’étais arrivé si tard:

—Ce n’a pas été ma faute, répondis-je au cuisinier, qui s’en plaignait; j’ai demandé plusieurs fois, par les rues, quelle heure il était, mais on ne m’a répondu qu’en ouvrant la bouche, serrant les dents et tournant le visage de travers.

—Quoi! s’écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils vous montraient l’heure?

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Ils font un cadran avec leurs dents.

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—Par ma foi, repartis-je, ils avaient beau exposer leur grand nez au Soleil, avant que je l’apprisse.

—C’est une commodité, me dirent-ils, qui leur sert à se passer d’horloge; car, de leurs dents, ils font un cadran si juste, que lorsqu’ils veulent instruire quelqu’un de l’heure, ils ouvrent les lèvres; et l’ombre de ce nez, qui vient tomber dessus leurs dents, marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous sachiez pourquoi en ce pays tout le monde a le nez grand, apprenez qu’aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte l’enfant au maître du Séminaire; et justement, au bout de l’an, les experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu’à une certaine mesure que tient le Syndic, il est censé camus et mis entre les mains de gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette barbarie, et comment il peut se faire que nous, chez qui la virginité est un crime, établissons des continences par force? Mais sachez que nous le faisons après avoir observé, depuis trente siècles, qu’un grand nez est le signe d’un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral; et que le petit est un signe du contraire. C’est pourquoi des Camus on bâtit les Eunuques, parce que la République aime mieux ne pas avoir d’enfants que d’en avoir qui leur fussent semblables.

Il parlait encore, lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m’assis aussitôt et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques du plus grand respect qu’on puisse, en ce pays-là, témoigner à quelqu’un.

—Le Royaume, dit-il, souhaite qu’avant de retourner en votre Monde, vous en avertissiez les Magistrats, à cause qu’un Mathématicien vient tout à l’heure de promettre au Conseil, que, pourvu qu’étant de retour chez vous, vous vouliez construire une certaine machine qu’il vous enseignera, il attirera votre globe et le joindra à celui-ci.

A quoi je promis de ne pas manquer.

—Eh! je vous prie, dis-je à mon Hôte, quand l’autre fut parti, de me dire pourquoi cet envoyé portait à la ceinture des parties honteuses de bronze? ce que j’avais vu plusieurs fois, pendant que j’étais en cage, sans l’avoir osé demander, parce que j’étais toujours environné des Filles de la Reine, que je craignais d’offenser, si j’eusse en leur présence attiré l’entretien d’une matière si grasse.

De sorte qu’il me répondit:

—Les femelles ici, non plus que les mâles, ne sont pas assez ingrates pour rougir à la vue de celui qui les a forgées; et les vierges n’ont pas honte d’aimer sur nous, en mémoire de leur mère Nature, la seule chose qui porte son nom. Sachez donc que l’écharpe dont cet homme est honoré, et où pend pour médaille la figure d’un membre viril, est le symbole du gentilhomme et la marque qui distingue le noble d’avec le roturier.

Ce paradoxe me sembla si extravagant, que je ne pus m’empêcher de rire.

—Cette coutume me semble bien extraordinaire, repartis-je, car en notre Monde la marque de noblesse est de porter une épée.

Mais l’Hôte, sans s’émouvoir:

—O mon petit homme! s’écria-t-il, quoi! les grands de votre Monde sont si enragés de faire parade d’un grand instrument qui désigne un bourreau, qui n’est forgé que pour nous détruire, enfin l’ennemi juré de tout ce qui vit; et de cacher, au contraire, un membre, sans qui nous serions au rang de ce qui n’est pas, le Prométhée de chaque animal, et le réparateur infatigable des faiblesses de la Nature! Malheureuse contrée, où les marques de génération sont ignominieuses, et où celles d’anéantissement sont honorables! Cependant vous appelez ce membre-là des parties honteuses, comme s’il y avait quelque chose de plus glorieux que de donner la vie, et rien de plus honteux que de l’ôter!

Pendant tout ce discours, nous ne laissions pas de dîner; et, sitôt que nous fûmes levés, nous allâmes au jardin prendre l’air, et là, prenant occasion de la génération et conception des choses, il me dit:

—Vous devez savoir que la Terre se faisant un arbre, d’un arbre un pourceau, et d’un pourceau un homme, nous devons croire, puisque tous les êtres dans la Nature tendent au plus parfait, qu’ils aspirent à devenir hommes, cette essence étant l’achèvement du plus beau mixte, et le mieux imaginé qui soit au monde, parce que c’est le seul qui fasse le lien de la vie animale avec la raisonnable. C’est ce qu’on ne peut nier, sans être pédant, puisque nous voyons qu’un prunier, par la chaleur de son germe, comme par une bouche, suce et digère le gazon qui l’environne; qu’un pourceau dévore ce fruit et le fait devenir une partie de soi-même, et qu’un homme mange le pourceau, réchauffe cette chair morte, la joint à soi et fait revivre cet animal sous une plus noble espèce. Ainsi, cet homme, que vous voyez, était peut-être, il y a soixante ans, une touffe d’herbe dans mon jardin; ce qui est d’autant plus probable, que l’opinion de la Métempsycose Pythagorique, soutenue par tant de grands hommes, n’est vraisemblablement parvenue jusqu’à nous, qu’afin de nous engager à en rechercher la vérité, comme, en effet, nous avons trouvé que tout ce qui est sent et végète, et qu’enfin, après que toute la matière est parvenue à cette période, qui est sa perfection, elle descend et retourne dans son inanité pour revenir et jouer derechef les mêmes rôles.

Je descendis, très satisfait, au jardin, et je commençais à réciter à mon compagnon ce que notre maître m’avait appris, quand le Physionome arriva pour nous conduire à la réfection et au dortoir.

Le lendemain, dès que je fus réveillé, je m’en allai faire lever mon Antagoniste.

—C’est un aussi grand miracle, lui dis-je en l’abordant, de trouver un fort esprit, comme le vôtre, enseveli dans le sommeil, que de voir du feu sans action.

Il souffrit de ce mauvais compliment.

—Mais, s’écria-t-il avec une colère passionnée d’amour, ne vous déferez-vous jamais de ces termes fabuleux? Sachez que ces noms-là diffament le nom de Philosophe, et que, comme le Sage ne voit rien au monde qu’il ne conçoive et qu’il ne juge pouvoir être conçu, il doit abhorrer toutes ces expressions de prodiges et d’événements de Nature, qu’ont inventés les stupides, pour excuser les faiblesses de leur entendement.

Je crus alors être obligé en conscience de prendre la parole pour le détromper.

—Encore, lui répliquai-je, que vous soyez fort obstiné dans vos sentiments, j’ai vu plusieurs choses arrivées surnaturellement.

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Si son nez est trouvé plus court qu’à une certaine mesure...

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—Vous le dites, continua-t-il; mais vous ne savez pas que la force de l’imagination est capable de guérir toutes les maladies que vous attribuez au surnaturel, à cause d’un certain baume naturel contenant toutes les qualités contraires à toutes celles de chaque mal qui nous attaque: ce qui se fait quand notre imagination, avertie par la douleur, va chercher en ce lieu le remède spécifique qu’elle apporte au venin. C’est là d’où vient qu’un habile médecin de votre Monde conseille au malade de prendre plutôt un médecin ignorant, qu’on estimera pourtant fort habile, qu’un fort habile, qu’on estimera ignorant, parce qu’il se figure que notre imagination, travaillant à notre santé, pourvu qu’elle soit aidée de remèdes, est capable de nous guérir; mais que les plus puissants étaient trop faibles, quand l’imagination ne les appliquait pas. Vous étonnez-vous que les premiers hommes de votre Monde vivaient tant de siècles, sans avoir aucune connaissance de la médecine? Non. Et qu’est-ce, à votre avis, qui en pouvait être la cause, sinon leur nature encore dans sa force, et ce baume universel, qui n’est pas encore dissipé par les drogues dont vos Médecins vous consument; n’ayant lors pour rentrer en convalescence, qu’à le souhaiter fortement, et s’imaginer d’être guéris? Aussi, leur fantaisie vigoureuse, se plongeant dans cette huile, en attirait l’élixir, et, appliquant l’actif au passif, ils se trouvaient presque dans un clin d’œil aussi sains qu’auparavant: ce qui, malgré la dépravation de la Nature, ne laisse pas de se faire encore aujourd’hui, quoiqu’un peu rarement, à la vérité; mais le populaire l’attribue à miracle. Pour moi, je n’en crois rien du tout, et je me fonde sur ce qu’il est plus facile que tous ces docteurs se trompent, que cela n’est facile à faire; car, je leur demande: Le fiévreux, qui vient d’être guéri, a souhaité bien fort, pendant sa maladie, comme il est vraisemblable, d’être guéri, et même il a fait des vœux pour cela; de sorte qu’il fallait nécessairement qu’il mourût, ou qu’il demeurât dans son mal, ou qu’il guérît; s’il fût mort, on eût dit que le Ciel l’avait récompensé de ses peines, et même on eût dit que, selon la prière du malade, il a été guéri de tous ses maux; s’il fût demeuré dans son infirmité, on aurait dit qu’il n’avait pas la foi; mais, parce qu’il est guéri, c’est un miracle tout visible. N’est-il pas bien plus vraisemblable, que sa fantaisie, excitée par les violents désirs de la santé, a fait son opération? Car je veux qu’il soit réchappé. Pourquoi crier miracle, puisque nous voyons beaucoup de personnes qui s’étaient vouées, périr misérablement avec leur vœu?

—Mais, à tout le moins, lui repartis-je, si ce que vous dites de ce baume est véritable, c’est une marque de la raisonnabilité de notre âme, puisque, sans se servir des instruments de notre raison, sans s’appuyer du concours de notre volonté, elle fait elle-même, comme si, étant hors de nous, elle appliquait l’actif au passif. Or, si, étant séparée de nous, elle est raisonnable, il faut nécessairement qu’elle soit spirituelle; et, si vous la confessez spirituelle, je conclus qu’elle est immortelle, puisque la mort n’arrive dans l’animal que par le changement des formes, dont la matière seule est capable.» Ce jeune homme alors, s’étant mis en son séant sur son lit, et m’ayant fait asseoir, discourut à peu près de cette sorte: «Pour l’âme des bêtes, qui est corporelle, je ne m’étonne pas qu’elle meure, vu qu’elle n’est, possible, qu’une harmonie des quatre qualités, une force de sang, une proportion d’organes bien concertés; mais je m’étonne bien fort que la nôtre, intellectuelle, incorporelle et immortelle soit contrainte de sortir de chez nous, par la même cause qui fait périr celle d’un bœuf. A-t-elle fait pacte avec notre corps, que, quand il aurait un coup d’épée dans le cœur, une balle de plomb dans la cervelle, une mousquetade à travers le corps, d’abandonner aussitôt sa maison?... Et, si cette âme était spirituelle, et par soi-même si raisonnable, qu’elle fût aussi capable d’intelligence, quand elle est séparée de notre masse, que quand elle en est revêtue, pourquoi les aveugles nés, avec tous les beaux avantages de cette âme intellectuelle, ne sauraient-ils s’imaginer ce que c’est que de voir? Est-ce à cause qu’ils ne sont pas encore privés, par le trépas, de tous leurs sens? Quoi! je ne pourrai donc me servir de ma main droite, à cause que j’en ai une gauche?...

Et enfin, pour faire une comparaison juste et qui détruise tout ce que vous avez dit, je me contenterai de vous apporter l’exemple d’un Peintre, qui ne peut travailler sans pinceau; et je vous dirai que l’âme est tout de même, quand elle n’a pas l’usage des sens.

—Oui, mais, ajouta-t-il...

«Cependant ils veulent que cette âme, qui ne peut agir qu’imparfaitement, à cause de la perte d’un de ses désirs dans le cours de la vie, puisse alors travailler avec perfection, quand après notre mort elle les aura tous perdus. S’ils me viennent rechanter qu’elle n’a pas besoin de ces instruments pour faire ses fonctions, je leur rechanterai qu’il faut fouetter les Quinze-Vingts, qui font semblant de ne voir goutte.

Il voulait continuer dans de si impertinents raisonnements; mais je lui fermai la bouche, en le priant de les cesser: comme il fit de peur de querelle; car il connaissait que je commençais à m’échauffer. Il s’en alla ensuite et me laissa dans l’admiration des gens de ce Monde-là, dans lesquels, jusqu’au simple peuple, il se trouve naturellement tant d’esprit, au lieu que ceux du nôtre en ont si peu, et qui leur coûte si cher. Enfin, l’amour de mon pays me détachant petit à petit de l’affection, et même de la pensée que j’avais eue de demeurer en celui-là, je ne songeai plus qu’à mon départ; mais j’y vis tant d’impossibilité, que j’en devins tout chagrin. Mon Démon s’en aperçut; et, m’ayant demandé à quoi il tenait que je ne parusse pas le même que toujours, je lui dis franchement le sujet de ma mélancolie; mais il me fit de si belles promesses pour mon retour, que je m’en reposai sur lui entièrement. J’en donnai avis au Conseil, qui m’envoya quérir, et qui me fit prêter serment que je raconterais dans notre Monde les choses que j’avais vues en celui-là. Ensuite, on me fit expédier des passe-ports, et mon Démon, s’étant muni des choses nécessaires pour un si grand voyage, me demanda en quel endroit de mon pays je voulais descendre. Je lui dis que la plupart des riches enfants de Paris se proposant un voyage à Rome une fois en la vie, ne s’imaginant pas, après cela, qu’il y eût rien de beau ni à faire, ni à voir, je le priais de trouver bon que je les imitasse.

—Mais, ajoutais-je, dans quelle machine ferons-nous ce voyage, et quel ordre pensez-vous que me veuille donner le Mathématicien qui me parla l’autre jour de joindre ce globe-ci au nôtre?

—Quant au Mathématicien, me dit-il, ne vous y arrêtez point, car c’est un homme qui promet beaucoup, et qui ne tient rien. Et quant à la machine qui vous reportera, ce sera la même qui vous voitura à la Cour.

—Comment? dis-je, l’air deviendra pour soutenir vos pas aussi solide que la terre? C’est-ce que je ne crois point.

—Et c’est une chose étrange, reprit-il, que ce que vous croyez et ne croyez pas! Eh! pourquoi les Sorciers de votre Monde, qui marchent en l’air et conduisent des armées, des grêles, des neiges, des pluies, et d’autres tels météores, d’une province en une autre, auraient-ils plus de pouvoir que nous? Soyez, soyez, je vous prie, plus crédule en ma faveur.

—Il est vrai, lui dis-je, que j’ai reçu de vous tant de bons offices, de même que Socrate et les autres pour qui vous avez tant eu d’amitié, que je me dois fier à vous, comme je fais, en m’y abandonnant de tout mon cœur.

Je n’eus pas plutôt achevé cette parole, qu’il s’enleva comme un tourbillon, me tenant entre ses bras: il me fit passer, sans incommodité, tout ce grand espace que nos Astronomes mettent entre nous et la Lune, en un jour et demi; ce qui me fit connaître le mensonge de ceux qui disent qu’une meule de moulin serait trois cent soixante et tant d’années à tomber du Ciel puisque je fus si peu de temps à tomber du globe de la Lune en celui-ci. Enfin, au commencement de la seconde journée, je m’aperçus que j’approchais de notre Monde. Déjà je distinguais l’Europe d’avec l’Afrique, et ces deux d’avec l’Asie, lorsque je sentis le soufre que je vis sortir d’une fort haute montagne: cela m’incommodait, de sorte que je m’évanouis. Je ne puis pas dire ce qui m’arriva ensuite; mais je me trouvai, ayant repris mes sens, dans des bruyère par la pente d’une colline, au milieu de quelques pâtres qui parlaient italien. Je ne savais ce qu’était devenu mon Démon, et je demandai à ces pâtres s’ils ne l’avaient point vu. A ce mot, ils firent le signe de la Croix, et me regardèrent comme si j’en eusse été un moi-même.

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Déjà je distinguai l’Europe d’avec l’Afrique.

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Mais, leur disant que j’étais Chrétien, et que je les priais par charité de me conduire en quelque lieu où je pusse me reposer, ils me menèrent dans un village, à un mille de là, où je fus à peine arrivé, que tous les chiens du lieu, depuis les bichons jusqu’aux dogues, se vinrent jeter sur moi et m’eussent dévoré si je n’eusse trouvé une maison où je me sauvai. Mais cela ne les empêcha pas de continuer leur sabbat, en sorte que le maître du logis m’en regardait de mauvais œil; et je crois que, dans le scrupule où le peuple augure de ces sortes d’accidents, cet homme était capable de m’abandonner en proie à ces animaux, si je ne me fusse avisé que ce qui les acharnait ainsi après moi était le Monde d’où je venais, à cause qu’ayant accoutumé d’aboyer à la Lune, ils sentaient que j’en venais, et que j’en avais l’odeur, comme ceux qui conservent une espèce de relent ou air marin, quelque temps après être descendus de dessus la mer.

Pour me purger de ce mauvais air, je m’exposai sur une terrasse, durant trois ou quatre heures, au Soleil: après quoi, je descendis, et les chiens, qui ne sentaient plus l’influence qui m’avait fait leur ennemi, ne m’aboyèrent plus et s’en retournèrent chacun chez soi.

Le lendemain, je partis pour Rome, où je vis les restes des triomphes de quelques Grands Hommes, de même que ceux des siècles: j’en admirai les belles ruines et les belles réparations qu’y ont faites les Modernes. Enfin, après y être demeuré quinze jours en la compagnie de M. de Cyrano, mon Cousin, qui me prêta de l’argent pour mon retour, j’allai à Civita-Vecchia, et me mis sur une galère qui m’amena jusqu’à Marseille.

Pendant tout ce voyage, je n’eus l’esprit tendu qu’aux merveilles de celui que je venais de faire. J’en commençai les mémoires dès ce temps-là; et, quand j’ai été de retour, je les mis autant en ordre que la maladie qui me retient au lit me l’a pu permettre. Mais, prévoyant qu’elle sera la fin de mes études et de mes travaux, pour tenir parole au Conseil de ce Monde-là, j’ai prié M. Le Bret, mon plus cher et mon plus inviolable ami, de les donner au Public, avec l’Histoire de la République du Soleil, celle de l’Etincelle, et quelques autres Ouvrages de même façon, si ceux qui nous les ont dérobés les lui rendent, comme je les en conjure de tout mon cœur.

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Voici à titre documentaire la fin du Manuscrit de la Bibliothèque Nationale. Cette fin différant entièrement de celle de l’Edition Le Bret, la voici dans son intégralité:

—Mais lui dis-je, si notre âme mourait, comme je vois bien que vous voulez conclure, la résurrection que nous attendons ne serait donc qu’une chimère, car il faudrait que Dieu les recréât, et cela ne serait pas la résurrection.

Il m’interrompit par un hochement de tête:

—Hé, par votre foi, s’écria-t-il, qui vous a bercé dans ce peau d’asne, quoi vous, quoi moi, quoi ma servante, ressusciter.

—Ce n’est point, lui répondis-je un conte fait à plaisir, c’est une vérité indubitable que je vous proférais.

—Et moi dit-il, je vous proférerais le contraire. Pour commencer donc je suppose que vous mangiez un mahométan, vous le convertissez par conséquent en votre substance n’est-il pas vrai, ce mahométan digéré se change partie en chair, partie en sang, partie en sperme, vous embrasserez votre femme et de la semence tirée tout entière du cadavre du mahométan vous jetez en moule un beau petit chrétien. Je demande le mahométan aura-t-il son corps sur la terre, luy rend le petit chrétien n’aura pas le sien, puisqu’il n’est tout entier qu’une partie de celui du mahométan. Si vous me dites que le petit chrétien aura le sien, Dieu dérobera donc au mahométan ce que le petit chrétien n’aura reçu que de celui du mahométan, ainsi il faut absolument que l’un ou l’autre manque de corps; vous me répondrez peut-être que Dieu reproduira les matières pour suppléer à celui qui n’en aura pas assez, oui, mais une autre difficulté nous arrête, c’est que le mahométan damné ressuscitant et Dieu lui fournissant un corps tout neuf à cause du sien que le chrétien lui a volé comme le corps tout seul, comme l’âme toute seule ne fait pas l’âme, mais l’un et l’autre joint en un seul sujet, et comme le corps et l’âme sont partie aussi intégrante de l’âme l’une et l’autre, si Dieu pétrit à ce mahométan un autre corps que le sien ce n’est plus le même individu, ainsi Dieu donne un autre homme que celui qui a mérité l’enfer, ainsi ce corps a paillardé, ce corps a criminellement abusé de tous ses sens, et Dieu pour châtier ce corps en jette un autre au feu, lequel est vierge, lequel est pur et qui n’a jamais prêté ses organes à l’opération du moindre crime, et ce qui serait encore bien ridicule, c’est que ce corps aurait mérité l’enfer et le Paradis tout ensemble, car en tant que mahométan il doit être damné, en tant que chrétien il doit être sauvé, de sorte que Dieu ne le saurait mettre en paradis qu’il ne soit injuste, récompensant de la gloire la damnation qu’il avait méritée comme mahométan, et ne peut le jeter en enfer qu’il ne soit injuste aussi, récompensant de la mort éternelle la béatitude qu’il avait méritée comme chrétien. Il faut donc s’il veut être équitable, qu’il damne et sauve éternellement cet homme.

Et alors, je pris la parole:

—Hé je n’ai rien à répondre, lui répondis-je, à vos arguments sophistiques contre la résurrection tant y a que Dieu le dit, Dieu qui ne peut mentir.

—N’allez pas si vite, me répliqua-t-il, vous en êtes à Dieu le dit, il faut prouver auparavant qu’il y ait un Dieu, car pour moi je vous le nie tout à plat.

—Je ne m’amuserai point, lui dis-je, à vous réciter les démonstrations évidentes dont les philosophes se sont servis pour l’établir, il faudrait redire tout ce qu’ont jamais écrit les hommes raisonnables, je vous demande seulement quel inconvénient vous encourez de le croire, je suis bien assuré que vous ne m’en sauriez prétexter aucun puisque donc il est impossible d’en tirer que de l’utilité, que vous ne le persuadez-vous car s’il y a un Dieu, outre que ne le croyant pas, vous vous serez mécomptés, vous aurez désobéi aux principes qui commandent d’en croire, et s’il n’y en a point, vous n’en serez pas mieux que nous.

—Si fait me répondit-il, j’en serai mieux que vous, car s’il n’y en a point, vous et moi serons à deux de jeu, mais au contraire s’il y en a, je n’aurai pas pu avoir offensé une chose que je croyais n’être point, puisque pour pécher, il faut ou le savoir, ou le vouloir. Ne voyez-vous pas qu’un homme même tant soit peu sage ne se piquerait pas qu’un crocheteur l’eût injurié, si le crocheteur aurait pensé ne le pas faire, s’il l’avait pris pour un autre ou si c’était le vin qui l’eût fait parler, à plus forte raison, Dieu tout inébranlable s’emportera-t-il contre nous pour ne l’avoir pas connu, mais par votre foi, mon petit animal, si la croyance de Dieu nous était si nécessaire, enfin, si elle nous importait de l’éternité, Dieu lui-même ne nous en aurait-il pas infus à tant de lumières aussi claires que le soleil qui ne se cache à personne, car de feindre qu’il ait voulu entre les hommes à cligne-musette faire comme les enfants toutou le voilà, c’est-à-dire tantôt se masquer, tantôt se démasquer, se déguiser à quelques-uns pour se manifester aux autres, c’est se forger un Dieu ou sot, ou malicieux, vu que ceci était par la force de mon génie que je l’aie connu, c’est lui qui mérite et non pas moi, d’autant qu’il pouvait me donner une âme ou des organes imbéciles qui me l’auraient fait méconnaître et si au contraire il m’eût donné un esprit incapable de le comprendre, ce n’aurait pas été ma faute, mais la sienne puisqu’il pouvait m’en donner un si vif que je l’eusse compris.

Cette opinion diabolique et ridicule me fit naître un frémissement par tout le corps, je commençai alors de contempler cet homme avec un peu plus d’attention et je fus bien ébahi de remarquer sur son visage ce je ne sais quoi d’effroyable que je n’avais point encore aperçu. Ses yeux étaient petits et enfoncés, le teint basané, la bouche grande, le menton velu, les ongles noirs.

—Oh! Dieu, songé-je, ce misérable est réprouvé dès cette vie et possible même que c’est l’Antéchrist dont il se parle tant dans notre monde.

Je ne voulus pas pourtant lui découvrir ma pensée à cause de l’estime que je faisais de son esprit et véritablement le favorable esprit dont Nature avait regardé son berceau m’avait fait concevoir quelque amitié pour lui. Je ne pus toutefois si bien me contenir que je n’éclatasse avec imprécations qui le menaçaient d’une mauvaise fin. Mais lui remuant sur ma colère:

—Oui, s’écria-t-il; par la mort...

Je ne sais pas ce qu’il préméditait de dire, car sur cette entrefaite on frappa à la porte de notre chambre et je vois entrer un grand homme noir tout velu, il s’approcha de nous et saisissant le blasphémateur à bras-le-corps il l’enleva par la cheminée.

La pitié que j’eus du sort de ce malheureux m’obligea de l’embrasser pour l’arracher des griffes de l’Ethiopien, mais il fut si robuste qu’il nous enleva tous deux de sorte qu’en un moment, nous voilà dans la nue. Ce n’était plus l’amour du prochain qui m’obligeait à le serrer étroitement, mais l’appréhension de tomber.

Après avoir été je ne sais combien de jours à percer le ciel sans savoir ce que je demanderais, je reconnus que j’approchais de notre monde. Déjà je distinguai l’Asie de l’Europe et l’Europe de l’Afrique. Déjà même mes yeux, par mon abaissement ne pouvaient se courber au delà de l’Italie, quand le cœur me dit que ce diable sans doute emportait mon hôte aux enfers en corps et en âme et que c’était pour cela qu’il le passait par notre terre à cause que l’enfer est dans son centre.

J’oubliai toutefois cette réflexion et tout ce qui m’était arrivé depuis que le diable était notre voiture à la frayeur que me donna le feu d’une montagne tout en feu, que je touchai quasi.

L’objet de ce brûlant spectacle me fit crier Jésus Maria.

J’avais encore à peine achevé la dernière lettre que je me trouvais étendu sur des bruyères au coupeau d’une petite colline et deux ou trois pasteurs autour de moi qui récitaient les litanies et me parlaient italien.

—Oh! m’écriai-je alors, Dieu soit loué, j’ai donc enfin trouvé des chrétiens au monde de la lune: hé, dites-moi mes amis, en quelle province de votre monde suis-je maintenant?

—En Italie, me répondirent-ils.

—Comment, interrompis-je, il y a une Italie aussi au monde de la lune?

J’avais encore si peu réfléchi sur cet accident que je ne m’étais pas encore aperçu qu’ils me parlaient italien et que je leur répondais de même.

Quand donc je fus tout à fait désabusé et que rien ne m’empêcha plus de connaître que j’étais de retour en ce monde, je me laissai conduire où ces paysans voulurent me mener, mais je n’étais pas encore arrivé aux portes de ..... que tous les chiens de la ville se vinrent précipiter sur moi; et sans que la peur me jeta dans une maison où je mis barre, entre nous, j’étais infailliblement englouti.

Un quart d’heure après, comme je me reposais dans ce logis, voici qu’on entend à l’entour un sabat de tous les chiens, je crois, du royaume, on y voyait depuis le dogue jusqu’au bichon hurlant de plus épouvantable furie que s’ils eussent fait l’anniversaire de leur premier Adam.

Cette aventure ne causa pas peu d’admiration à toutes les personnes qui la virent, mais aussitôt que j’eus éveillé mes rêveries sur cette circonstance, je m’imaginais tout à l’heure que ces animaux étaient acharnés contre moi à cause du monde d’où je venais car, disais-je en moi-même, quand ils ont accoutumé d’aboyer à la lune pour la douleur qu’elle leur fait de si loin, sans doute, ils se sont voulu jeter dessus moi parce que je sens la lune dont l’odeur les fâche.

Pour me purger de ce mauvais air, je m’exposais tout nu au soleil dessus une terrasse, je m’y allais quatre ou cinq heures durant au bout desquelles je descendis et les chiens ne sentant plus l’influence qui m’avait fait leur ennemi, s’en retournèrent chacun chez soi.

Je m’enquis au port quand un vaisseau partirait pour la France et lorsque je fus embarqué, je n’eus l’esprit tendu qu’à ramener aux merveilles de mon voyage. J’admirai mille fois la Providence de Dieu qui avait reculé ces hommes naturellement impies en un lieu où ils ne pussent corrompre ses bien-aimés et les avait punis de leur orgueil en les abandonnant à leur propre suffisance, aussi je ne doute point qu’il n’ait différé jusqu’ici d’envoyer leur prêcher l’Evangile, parce qu’ils savaient qu’ils en abuseraient et que cette résistance ne servirait qu’à leur faire mériter une plus rude punition en l’autre monde.

FIN

Notes in this chapter

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