Front matter (continued 2)
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MOUTIER.—Je vous raconterai cela, mon général, quand vous serez reposé; vous avez l'air fatigué. Il vous faut un médecin et je vais l'aller chercher.
LE GÉNÉRAL.—Je ne veux rien que du repos, mon ami. Pas de médecin, pour l'amour de Dieu! Laissez-moi dormir. La pensée que je me trouve ici, chez vos bonnes amies et près de vous, me donne une satisfaction et un calme dont je veux profiter pour me reposer. A demain, mon brave Moutier, à demain.
Le général avala un second verre de vin, tourna la tête sur l'oreiller et s'endormit.
VIII
Torchonnet placé.
Mme Blidot et Moutier restèrent quelques instants près du général, mais, le voyant si calme, Mme Blidot dit:
«Je vais rester près de lui un peu de temps pour voir si le sommeil n'est pas agité, cher monsieur Moutier, tout en nettoyant et en rangeant la chambre. Et vous, allez voir ce que deviennent là-bas ces brigands de Bournier.»
MOUTIER.—Vous avez raison, ma bonne madame Blidot; Où est mon pauvre Jacques?
MADAME BLIDOT.—Avec Elfy, sans doute; vous les trouverez dans la salle.
Moutier sortit, ferma la porte et entra dans la salle. Elfy y était avec les enfants. Jacques se précipita au-devant de Moutier.
«Comme j'ai eu peur pour vous, mon cher bon ami! Quand j'ai entendu le coup de pistolet, j'ai cru qu'on vous avait tué.»
Moutier se baissa vers Jacques, l'embrassa a plusieurs reprises, puis, s'approchant d'Elfy, il lui prit les mains et les serra en souriant. Elfy le regardait avec une joyeuse satisfaction.
ELFY.—Et moi donc! quelle peur j'ai eue aussi, moi!
MOUTIER.—Une peur qui vous a donné le courage de tout braver. Vous, vous n'avez pas hésité un instant! Votre air intrépide, lorsque vous êtes entrée, m'a inspiré un véritable sentiment d'admiration, et de reconnaissance aussi, soyez-en certaine.
ELFY.—Je suis bien heureuse que vous soyez content de moi, cher monsieur Moutier. J'avais bien peur d'avoir fait une sottise.
Moutier sourit.
«Il faut que j'aille voir là-bas ce qui se passe, dit-il; je tâcherai d'abréger le plus possible, et je verrai ce que devient le pauvre Torchonnet.»
JACQUES.—Voulez-vous que j'aille avec vous, mon bon ami? Cette fois il n'y aura pas de danger.
MOUTIER.—Je veux bien, mon garçon; mais que ferons-nous de Torchonnet? Si nous le menions chez le Curé?
ELFY.—Pourquoi ne l'amèneriez-vous pas ici?
MOUTIER.—Parce que votre maison n'est pas une maison de refuge, ma bonne Elfy; d'ailleurs, savons-nous ce qu'est ce malheureux garçon, et si sa société ne serait pas dangereuse pour les nôtres? Si le curé veut bien le garder, c'est tout ce qui pourrait lui arriver de plus heureux, et ce serait un moyen de le rendre bon garçon, s'il ne l'est pas encore, et plus tard un brave homme, un bon chrétien.
ELFY.—Vous avez raison, toujours raison. Au revoir donc, et ne soyez pas trop longtemps absent.
MOUTIER.—Le moins que je pourrai. Viens, Jacquot; à bientôt, Elfy.
Moutier sortit, tenant Jacques par la main. En entrant dans l'auberge Bournier, ils entendirent un concert de gémissements, d'imprécations et de jurements; les blessés avaient repris connaissance; les braves du village les avaient déjà garrottés et les gardaient en se promenant devant eux en long et en large; ils répondaient par des jurons et des coups de pied aux injures que leur prodiguaient les prisonniers. Quand Moutier entra dans la salle, il demanda si Torchonnet avait été délivré; on l'avait oublié, et Moutier alla avec Jacques ouvrir la porte du charbonnier; mais la clef n'y était pas. Jacques voulait aller la chercher dans les poches de l'aubergiste; «Pas la peine, mon ami; je me passe de clef; tu vas voir comment.»
Moutier donna un coup d'épaule à la porte: elle résista; il donna une seconde secousse: un craquement se fit entendre et la porte tomba dans le charbonnier. Torchonnet eut une peur épouvantable; il n'osait pas sortir du coin où il s'était réfugié. Jacques le rassura en lui expliquant pourquoi Moutier avait brisé la porte et comme quoi le méchant Bournier allait être mis en prison par les gendarmes, qu'on attendait. Torchonnet ne pouvait croire à sa délivrance et à l'arrestation de son méchant maître. Dans sa joie, il se jeta aux genoux de Moutier et de Jacques et voulut les leur baiser; Moutier l'en empêcha. «C'est le bon Dieu qu'il faut remercier, mon garçon, c'est lui qui t'a sauvé.»
TORCHONNET.—Je croyais que c'était vous, Monsieur, avec le bon Jacques.
MOUTIER.—Je ne dis pas non, mon ami, mais c'est tout de même le bon Dieu qu'il faut remercier. Tu ne comprends pas, je le vois bien, mais un jour tu comprendras. Suis-nous, je vais te mener chez M. le curé.
TORCHONNET, joignant les mains.—Oh non! non, pas le curé! pas le curé! grâce, je vous en supplie!
MOUTIER.—Pourquoi cette peur de M. le curé? Que t'a-t-il fait?
TORCHONNET.—Il ne m'a rien fait, parce que je ne l'ai jamais approché; mais s'il me touchait, il me mangerait tout vivant.
MOUTIER.—En voilà une bonne bêtise! Qui est-ce qui t'a conté ces sornettes?
TORCHONNET.—C'est mon maître, qui m'a bien défendu de l'approcher pour ne pas être dévoré.
JACQUES.—Ha! ha! ha! Et moi qui y vais tous les jours, suis-je dévoré?
TORCHONNET.—Vous? vous osez?... Comment que ça se fait donc?
MOUTIER.—Ça se fait que ton maître est un mauvais gueux, un gredin, qui avait peur que le curé ne vînt à ton secours, et qui t'a fait croire que, si tu lui parlais, il te mangerait. Voyons, mon pauvre garçon, pas de ces sottises, et suis-moi.
Torchonnet suivit Moutier et Jacques avec répugnance. Moutier traversa l'auberge, lui fit voir son maître garrotté ainsi que sa femme et le frère, puis il sortit et alla au presbytère.
La porte était fermée parce qu'il se faisait un peu tard. Moutier frappa. Le curé vint ouvrir lui-même. Il reconnut Moutier.
LE CURÉ:—Bien le bonjour, mon bon monsieur Moutier; vous voilà de retour? depuis quand?
MOUTIER.—Depuis ce matin, monsieur le curé, et voilà que je viens vous proposer une bonne oeuvre.
LE CURÉ.—Très bien, monsieur Moutier, disposez de moi, Je vous prie.
MOUTIER.—Monsieur le curé, c'est qu'il s'agit de donner pour un temps le logement et la nourriture à ce pauvre petit que voilà.
Moutier présenta Torchonnet tremblant.
LE CURÉ.—Son maître lui a donc rendu la liberté? C'est la seule bonne oeuvre qu'il ait faite à ma connaissance. Cet enfant a bien besoin d'être instruit. Il y a longtemps que j'aurais voulu l'avoir, mais il n'y avait pas moyen de l'approcher.
Le curé voulut prendre la main de Torchonnet qui la retira en poussant un cri.
«Eh bien! qu'y a-t-il donc?» dit le curé surpris.
MOUTIER.—Il y a, monsieur le curé, que ce nigaud se figure que vous allez le dévorer à belles dents. C'est son diable d'aubergiste qui lui a fait cette sotte histoire pour l'empêcher d'avoir recours à vous.
—Mon pauvre garçon, dit le curé en riant, sois bien tranquille, je me nourris mieux que cela; tu serais un mauvais morceau à manger. Tous les enfants du village viennent chez moi, et je n'en ai mangé aucun, pas même les plus gras; demande plutôt à Jacques.
JACQUES.—C'est ce que je lui ai déjà dit, monsieur le curé, quand il nous a dit cette drôle de chose. Tiens, vois-tu, Torchonnet? Je n'ai pas peur de M. le curé.
Et Jacques, prenant les mains du curé, les baisa à plusieurs reprises. Torchonnet ne le quittait pas des yeux; il avait encore l'air effrayé, mais il ne cherchait plus à se Sauver.
LE CURÉ.—Il s'agit donc de garder cet enfant un bout de temps, monsieur Moutier? Mais comment son maître va-t-il prendre la chose?
Moutier lui raconta les événements qui venaient de se passer. Le curé accepta la charge de cet enfant abandonné. Il appela sa servante, lui remit Torchonnet en lui recommandant de le faire souper et de lui arranger un lit dans un cabinet quelconque.
«A présent, dit-il, je vais aller faire une visite aux blessés pour tâcher de les ramener à de meilleurs sentiments. A demain, mon bon monsieur Moutier; j'irai vous voir à l'Ange-Gardien.»
Et le curé sortit avec Moutier et Jacques. Les deux derniers traversèrent la rue pour rentrer chez eux. Ils trouvèrent Mme Blidot et Elfy qui les attendaient avec impatience.
«Viens vite te coucher, mon Jacquot, dit Mme Blidot; Paul dort déjà.»
—Adieu maman, adieu ma tante, adieu mon bon ami, dit Jacques en les embrassant tous affectueusement.
MADAME BLIDOT.—Quels aimables enfants vous nous avez donnés, mon cher monsieur Moutier! Si vous saviez la tendresse que j'ai pour eux et combien notre vie est changée et embellie par eux!
MOUTIER.—Et pour eux quelle bénédiction d'être chez vous, mes bonnes et chères amies! Quels soins maternels ils reçoivent! Comme on est heureux sous votre toit!
MADAME BLIDOT.—Pourquoi n'y restez-vous pas, puisque vous trouvez qu'on y est si bien?
MOUTIER.—Un homme de mon âge ne doit pas vivre inutile, à fainéanter. Avant tout, pour le moment, il faut que j'aille aux eaux de Bagnoles, pour bien guérir ma blessure, mal fermée encore.
ELFY.—Oui, c'est bien pour le moment; et après?
MOUTIER.—Après? Je ne sais. Je verrai ce que j'ai à faire. A la grâce de Dieu.
ELFY.—Vous ne vous engagerez plus, j'espère?
MOUTIER.—Peut-être oui, peut-être non; je ne sais encore.
ELFY.—Vous ne vous engagerez toujours pas sans m'en parler, et nous verrons bien si vous aurez le coeur de me causer du chagrin.
MOUTIER.—Ce ne sera pas moi qui vous causerai jamais du chagrin volontairement, ma chère Elfy.
ELFY.—Bon! alors je suis tranquille, vous ne vous engagerez pas.
Les deux soeurs et Moutier prolongèrent un peu la soirée. Moutier et Mme Blidot allaient voir de temps à autre si le général n'avait besoin de rien. Voyant qu'il dormait toujours, ils parlèrent d'aller se coucher; Moutier dit qu'il passerait la nuit sur une chaise pour veiller le général.
Elfy et Mme Blidot se récrièrent et lui déclarèrent qu'elles ne le souffriraient pas. Pendant que Mme Blidot débattait la chose avec Moutier, Elfy disparut et rentra bientôt avec un matelas qu'elle jeta par terre pour courir en chercher un autre.
«Elfy! Elfy! cria Moutier, que faites-vous? Pourquoi vous fatiguer ainsi? Je ne le veux pas.»
Elfy revint avec un second matelas qu'elle jeta sur Moutier qui voulait l'en débarrasser, et disparut de nouveau en courant.
«C'est trop fort! dit Moutier. Va-t-elle en apporter une demi-douzaine?»
Et il courut après elle pour l'empêcher de dévaliser les lits de la maison. Il la rencontra portant un traversin, un oreiller, une couverture et des draps. Après un débat assez vif, il parvint à lui tout enlever, et descendit accompagné par elle jusque dans la salle.
«Si ce n'est pas honteux pour un soldat, dit-il, de se faire un lit comme pour un prince!»
Tout en causant et riant, le lit se faisait. Moutier serra les mains de ses amies, en leur disant adieu, et chacun alla se coucher.
IX
Le général arrange les affaires de Moutier.
Le général dormit comme un loir jusqu'à une heure assez avancée de la matinée, de sorte que Moutier, qui s'attendait à passer une mauvaise nuit, fut très surpris à son réveil de voir le grand jour. Il sauta à bas de son lit, se débarbouilla et s'habilla à la hâte; il entendit l'horloge sonner six heures. N'entendant pas de bruit chez le général, il y entra doucement et le trouva dans la même position dans laquelle il l'avait laissé endormi la veille; il aurait pu le croire privé de vie si la respiration bruyante et l'attitude calme du malade ne l'eussent entièrement rassuré. Il ressortit aussi doucement qu'il était entré, rentra dans la salle, roula et rangea son lit improvisé, n'oublia pas la prière du bon père Parabère et alluma le feu pour en épargner la peine à ses hôtesses. Il donna un coup de balai, nettoya, rangea tout et attendit. A peine fut-il installé sur une chaise en face de l'escalier qu'il entendit des pas légers; on descendait bien doucement; c'était Elfy; elle lui dit un bonjour amical.
ELFY..—Je craignais que vous ne fussiez encore endormi; vous aviez l'air fatigué hier.
MOUTIER.—Mais j'ai dormi comme un prince dans ce lit de prince, ma bonne Elfy, et je me sens reposé et heureux et prêt à vous obéir.
ELFY.—Vous dites toujours comme cela, comme si je vous commandais en tyran.
MOUTIER.—C'est que je voudrais toujours vous être utile et vous épargner tout travail, toute fatigue. ELFY.—Et c'est pour cela que vous avez si proprement roulé vos matelas, et tout rangé dans ce coin juste en face de la porte d'entrée?... C'est très bien roulé, ajouta-t-elle en s'approchant et en l'examinant,... très bien, mais il faut tout défaire.»
MOUTIER.—Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
ELFY.—Parce qu'un lit, roulé ou pas roulé, ne peut pas rester dans la salle où tout le monde entre et où nous nous tenons toute la journée, et je vais l'emporter.
MOUTIER.—Vous! Je voudrais bien voir cela; dites-moi où il faut le mettre.
ELFY.—Dans cette chambre ici à côté; ça fait que nous n'aurons pas à le descendre ce soir, si vous voulez encore coucher près du général.
Moutier prit le lit tout roulé et le porta dans la chambre indiquée par Elfy; après l'avoir posé dans un coin, il regarda tout autour de lui.
«La jolie chambre! dit-il. Un papier tout trais, des meubles neufs et quelques livres! Rien n'y manque, ma foi. Chambre soignée, on peut bien dire.»
ELFY.—C'est qu'elle vous est destinée. Nous n'y avons encore mis personne, et nous l'appelons: chambre de notre ami Moutier. C'était un souvenir pour vous et de vous. Jacques va quelquefois balayer, essuyer là-dedans, et il dit toujours avec un soupir: «Quand donc notre bon ami Moutier y sera-t-il?»
Avant que Moutier eût le temps de remercier Elfy, Jacques et Paul se précipitèrent dans la salle et dans les bras de Moutier.
«Ah! vous voilà enfin dans votre chambre, dit Jacques. Restez-y, mon ami, mon bon ami. Restez: nous serions tous si heureux!»
MOUTIER.—Impossible, mon enfant! Je ne servirais qu'à gêner votre maman et votre tante.
JACQUES.—Gêner! Ah! par exemple! Elles ont dit je ne sais combien de fois que vous leur seriez bien utile, et que vous êtes si bon et si obligeant qu'elles seraient enchantées de vous avoir toujours.
MOUTIER.—Très bien, mon ami, je te remercie des bonnes paroles que tu me dis, et quand j'aurai fait un peu fortune, je serai aussi bien heureux ici. Mais je ne suis qu'un pauvre soldat sans le sou et je ne peux pas rester où je ne puis pas gagner ma vie.
Moutier embrassa encore Jacques et sortit de la jolie chambre pour rentrer dans celle du général. Elfy s'occupa du déjeuner: elle cassa du sucre, passa le café et alla chercher du lait à la ferme. Le général était éveillé, et, sauf quelques légères douleurs à son nez et à ses yeux pochés, il se sentait très bien et ne demandait qu'à manger.
«Trois jours au pain et à l'eau, dit-il, m'ont diablement mis en appétit, et, si vous pouviez m'avoir une tasse de café au lait, vous me feriez un sensible plaisir.»
MOUTIER.—Tout de suite, mon général; on va vous en apporter avant dix minutes.
Moutier rentra dans la salle au moment où Elfy rentrait avec une jatte de lait. Elfy avait l'air triste et ne disait rien. Moutier lui demanda du café pour le général; elle le mit au feu sans répondre.
MOUTIER.—Elfy, qu'avez-vous? Pourquoi êtes-vous triste?
ELFY.—Parce que je vois que vous ne tenez pas à nous et que vous ne vous inquiétez pas de nous voir du chagrin, à Jacques et à moi.
MOUTIER.—J'avoue que le chagrin de Jacques, qui est ici heureux comme un roi, ne m'inquiète guère; mais le vôtre, Elfy, me va au fond du coeur. Je vous jure que, si j'avais de quoi vivre sans vous être à charge, je serais le plus heureux des hommes, parce que je pourrais alors espérer ne jamais vous quitter, ma chère, excellente amie; mais vous comprenez que je ne pourrais rester avec vous que si je vous étais attaché par les liens de la parenté... ou... du mariage,... et...
Elfy leva les yeux, sourit et dit:
«Et vous n'osez pas, parce que vous êtes pauvre et que je suis riche? Est-ce votre seule raison?»
MOUTIER.—La seule, je vous affirme. Ah! si j'avais de quoi vous faire un sort, je serais tellement heureux que je n'ose ni ne veux y penser. Sans amis, sans aucun attachement dans le monde, m'unir à une douce, pieuse, charmante femme comme vous, Elfy; vivre auprès d'une bonne et aimable femme comme votre soeur; avoir une position occupée comme celle que j'aurais ici, ce serait trop de bonheur!
ELFY.—Et pourquoi le rejeter quand il s'offre à vous? Vous nous appelez vos amies, vous êtes aussi notre ami; pourquoi penser à votre manque de fortune quand vous pouvez, en partageant la nôtre, nous donner ce même bonheur qui vous manque? Et ma soeur qui vous aime tant, et le pauvre Jacques, nous serions tous si heureux! Mon ami, croyez-moi, restez, ne nous quittez pas.
Moutier, fort ému, hésitait à répondre, quand le général, qui s'était impatienté d'attendre et qui était entré depuis quelques instants dans la salle, s'approcha de Moutier et d'Elfy sans qu'ils l'aperçussent, et, enlevant Elfy dans ses bras, il la poussa dans ceux de Moutier en disant: «C'est moi qui vous marie! Que diable! ne suis-je pas là, moi? Ne puis-je pas doter mon sauveur, deux fois mon sauveur? Je lui donne vingt mille francs; il ne fera plus de façon, j'espère, pour vous accepter.»
MOUTIER.—Mon général, je ne puis recevoir une somme aussi considérable! Je n'ai aucun droit sur votre fortune.
LE GÉNÉRAL.—Aucun droit! mais vous y avez autant droit que moi, mon ami. Sans vous, est-ce que j'en jouirais encore? Vous parlez de somme considérable! Est-ce que je ne vaux pas dix mille francs, moi? Ne m'avez-vous pas sauvé deux fois? Deux fois dix mille, cela ne fait-il pas vingt? Oseriez-vous me soutenir que c'est me payer trop cher, que je vaux moins de vingt mille francs? Que diable! on a son amour-propre aussi; on ne peut pas se laisser taxer trop bas non plus.
Elfy riait, Moutier souriait de la voir rire et de la colère du général.
MOUTIER.—J'accepte, mon général, dit-il enfin. Le courage me manque pour laisser échapper cette chère Elfy, que vous me donnez si généreusement.
—C'est bien heureux! dit le général en s'essuyant le front. Vous convenez enfin que je vaux vingt mille francs.
MOUTIER.—Oh! mon général! ma reconnaissance...
LE GÉNÉRAL.—Ta, ta, ta, il n'y a pas de reconnaissance! Je veux être payé par l'amitié du ménage, et je commence par embrasser ma nouvelle petite amie. Le général saisit Elfy et lui donna un gros baiser sur chaque joue. Elfy lui serra les mains.
ELFY.—Merci, général, non pas des vingt mille francs que vous donnez si généreusement à..., à..., comment vous appelez-vous? dit-elle à Moutier en se retournant vers lui.
—Joseph, répondit-il en souriant.
—A Joseph alors, continua Elfy en riant; mais je vous remercie de l'avoir décidé à... Ah! mon Dieu! et moi qui n'ai rien dit à ma soeur! Je m'engage sans seulement la prévenir.
Elfy partit en courant. Le général restait la bouche ouverte, les yeux écarquillés.
LE GÉNÉRAL.—Comment? Qu'est-ce que c'est? Sa soeur ne sait rien, et elle-même se marie sans seulement connaître votre nom!
MOUTIER, riant.—Faites pas attention, mon général; tout ça va s'arranger.
LE GÉNÉRAL.—S'arranger! s'arranger! Je n'y comprends rien, moi. Mais ce que je vois, c'est qu'elle est charmante.
MOUTIER.—Et bonne, et sage, et pieuse, courageuse, douce.
LE GÉNÉRAL.—Etc., etc. Nous connaissons ça, mon ami. Je ne suis pas né d'hier. J'ai été marié aussi, moi! une femme adorable, douce, bonne!... Quel démon, sapristi! Si j'avais pu me démarier un an après, j'aurais sauté par-dessus mon clocher dans ma joie.
MOUTIER, vivement.—J'espère, mon général, que vous n'avez pas d'Elfy l'opinion...?
LE GÉNÉRAL, riant.—Non parbleu! Un ange, mon ami, un ange!
Moutier ne savait trop s'il devait rire ou se fâcher; l'air heureux du général et sa face bouffie et marbrée lui ôtèrent toute pensée d'irritation, et il se borna à dire gaiement:
«Vous nous reverrez dans dix ans, mon général, et vous nous retrouverez aussi heureux que nous le sommes Aujourd'hui.»
LE GÉNÉRAL, avec émotion.—Que Dieu vous entende, mon brave Moutier! Le fait est que la petite est vraiment charmante et qu'elle a une physionomie on ne peut plus agréable. Je crois comme vous que vous serez heureux; quant à elle, je réponds de son bonheur; oui, j'en réponds; car, depuis plusieurs mois que nous sommes ensemble...
Le général n'acheva pas et serra fortement la main de Moutier. Mme Blidot entrait à ce moment, suivie d'Elfy et des enfants; Moutier courut à Mme Blidot et l'embrassa affectueusement.
MOUTIER.—Pardon, ma chère, mon excellente amie, de m'être emparé d'Elfy sans attendre votre consentement. C'est le général qui a brusqué la chose!
MADAME BLIDOT.—J'espérais ce dénouement pour le bonheur d'Elfy. Dès votre premier séjour j'ai bien vu que vous vous conveniez tous les deux; votre seconde, votre troisième visite et vos lettres ont entretenu mon idée; vous y parliez toujours d'Elfy; quand vous êtes revenu, les choses se sont prononcées, et l'équipée d'Elfy, lorsqu'elle vous a cru en danger, disait clairement l'affection qu'elle a pour vous. Vous ne pouviez pas vous y tromper.
MOUTIER.—Aussi ne m'y suis-je pas trompé, ma chère soeur, et c'est ce qui m'a donné le courage d'expliquer comme quoi j'y pensais, mais que j'étais arrêté par mon manque de fortune; mon bon général y a largement pourvu. Et me voici bientôt votre heureux frère, dit-il en embrassant encore Mme Blidot; et votre très heureux mari et serviteur, ajouta-t-il en se tournant vers Elfy.—Mon bon ami, mon bon ami, s'écria Jacques à son tour, je suis content, je suis heureux! Vous garderez votre belle chambre et vous resterez toujours avec nous! Et ma tante Elfy ne sera plus triste! Elle pleurait, ce matin, Je l'ai bien vue!
--Chut, chut, petit bavard! dit Elfy en l'embrassant, ne dis pas mes secrets.
JACQUES.—Je peux bien les dire à mon ami, puisqu'il est aussi le vôtre.
LE GÉNÉRAL.—Ah çà! déjeunerons-nous enfin? Je meurs de faim, moi! Vous oubliez tous que j'ai été pendant deux jours au pain et à l'eau, et que l'estomac me tiraille que je n'y tiens pas. Je n'ai pas une Elfy, moi, pour me tenir lieu de déjeuner, et je demande mon café.
MADAME BLIDOT.—Le voici tout prêt. Mettez-vous à table, général.
—Pardon, Elfy, c'est moi qui sers à partir d'aujourd'hui, dit Moutier en enlevant le plateau des mains d'Elfy, vous m'en avez donné le droit.
—Faites comme vous voudrez, puisque vous êtes le maître, répondit Elfy en riant.
—Le maître-serviteur, reprit Moutier.
—Comme moi, général-prisonnier, dit le général avec un soupir.
MOUTIER.—Ce ne sera pas long, mon général; la paix se fait et vous retournerez chez vous.
LE GÉNÉRAL.—Ma foi, mon ami, j'aimerais autant rester ici pendant Un temps.
MOUTIER.—Vous assisterez à mon mariage, général.
LE GÉNÉRAL.—Je le crois bien, parbleu! C'est moi qui ferai les frais de la noce. Et un fameux repas que je vous donnerai! Tout de chez Chevet. Vous ne connaissez pas ça; mais moi, qui suis venu plus d'une fois à Paris, je le connais, et je vous le ferai connaître.
X
A quand la noce?
Le général commençait à satisfaire son appétit; il fit connaissance avec les enfants, qu'il prit fort en gré et avec lesquels il sortit après le déjeuner. Jacques le mena voir Torchonnet chez le curé. Mais Torchonnet avait subi un changement qui ne lui permettait plus de conserver son nom. La servante du curé, très bonne femme, et qui plaignait depuis longtemps le pauvre enfant, l'avait nettoyé, peigné; elle s'était procuré du linge blanc, un pantalon propre, une blouse à ceinture, de gros souliers de campagne. Le curé l'avait baptisé et lui avait donné le nom de Pierre. Toute crainte avait disparu; Pierre Torchonnet avait l'air enchanté, et ce fut avec une grande joie qu'il vit arriver Jacques et le général. Ce dernier apprit, en questionnant Torchonnet, combien Jacques avait été bon pour lui, et la part que lui et Moutier avaient prise à sa délivrance. Le général écoutait, questionnait, caressait Jacques, serrait les mains du curé.
LE GÉNÉRAL.—Monsieur le curé, je ne connais pas un homme qui eût fait ce que vous faites pour ce garçon, et pas un qui eût donné à Jacques l'instruction et l'éducation que vous lui avez données. Vous êtes un bon, un estimable curé, je me plais à le reconnaître.
LE CURÉ.—J'ai été si bien secondé par Mme Blidot et son excellente soeur, que je ne pouvais faire autrement que de réussir.
LE GÉNÉRAL.— A propos de la petite soeur, je la marie.
LE CURÉ.—Vous la mariez? Elfy! pas possible!
LE GÉNÉRAL.—Et pourtant, c'est comme ça! C'est moi qui dote le marié; ce nigaud ne voulait pas, parce qu'elle a quelque chose et qu'il n'a rien. J'ai trouvé la chose si bête que je me suis fâché et que je lui ai donné vingt mille francs pour en finir. C'est lui maintenant qui est le plus riche des deux. Bonne farce, ça!
LE CURÉ, souriant.—Mais qui donc Elfy peut-elle épouser? Elle refusait tous les jeunes gens qui se présentaient; et quand nous la grondions, sa soeur et moi, de se montrer si difficile, elle répondait toujours: «Je ne l'aime pas». Et si j'insistais: «Je le déteste». Puis elle riait et assurait qu'elle ne se marierait jamais.
LE GÉNÉRAL.—Il ne faut jamais croire ce que disent les jeunes filles! Je vous dis, moi, qu'elle épouse Moutier, mon sauveur, le brave des braves, le plus excellent des hommes.
LE CURÉ.—Moutier! Ah! le brave garçon! J'en suis bien aise; il me plaît et j'approuve le choix d'Elfy.
LE GÉNÉRAL.—Et le mien, s'il vous plaît. Quand nous étions blessés tous deux, moi son prisonnier, et lui mon ami, il me parlait sans cesse d'Elfy et de sa soeur, et me répétait ce que vous lui aviez raconté et ce qu'il avait vu par lui-même des qualités d'Elfy. Je lui ai tant dit: «Épousez-la donc, mon garçon, épousez-la puisque vous la trouvez si parfaite», qu'il a fini par accueillir l'idée; seulement il voulait attendre pour se faire un magot. Entre nous, c'est pour arranger son affaire que je suis venu au village et que je me suis mis dans le guêpier Bournier; tas de gueux! Il m'a sauvé, et il a bien fait; je vous demande un peu comment il aurait pu se faire un magot sans Dourakine.
LE CURÉ.—Qu'est-ce que c'est que Dourakine?
LE GÉNÉRAL.—C'est moi-même qui ai l'honneur de vous parler. Je m'appelle Dourakine, sot nom, puisqu'en russe dourake veut dire sot.
Le curé rit de bon coeur avec Dourakine qui le prenait en gré et qui lui proposa d'aller féliciter les soeurs de l'Ange-Gardien.
Le curé accepta. Pendant qu'ils causaient, Jacques et Torchonnet n'avaient pas perdu leur temps non plus; Torchonnet raconta à Jacques qu'il était comme lui sans père ni mère, qu'il avait huit ans quand la femme qui était morte au village l'avait donné à ce méchant Bournier; que cette femme lui avait dit avant de mourir qu'elle n'était pas sa mère, qu'elle l'avait volé tout petit pour se venger des gens qui l'avaient chassée sans lui donner la charité, et que, lorsqu'elle serait guérie, elle y retournerait pour le rendre à ses parents, car il la gênait plus qu'il ne lui rapportait, mais qu'il n'en serait pas plus heureux, parce que ses parents étaient pauvres et avaient bien assez d'enfants sans lui. Et qu'elle avait dit plus tard la même chose aux Bournier, et leur avait indiqué la demeure et le nom de ses parents.
Jacques engagea Pierre à raconter cela au bon curé qui pourrait peut-être aller voir les Bournier et savoir d'eux les indications que la mendiante leur avait données sur les parents de Torchonnet.
Jacques et Paul demandèrent au curé la permission de rester chez lui avec Torchonnet, ce que le curé leur accorda avec plaisir.
Le général et le curé rentrèrent à l'Ange-Gardien. Moutier causait avec Elfy; Mme Blidot achevait l'ouvrage de la maison et disait son mot de temps en temps.
LE GÉNÉRAL.—Les voilà, monsieur le curé! Quand je vous disais!
Le curé alla à Elfy et lui donna sa bénédiction d'une voix émue.
LE CURÉ.—Soyez heureuse, mon enfant! Votre choix est bon; ce jeune homme est pieux et sage; je l'ai jugé ainsi la première fois qu'il est venu chez moi pour prendre des renseignements sur vous, et surtout dans les quelques jours qu'il a passés chez vous depuis.
MOUTIER.—Monsieur le curé, je vous remercie de votre bonne opinion, et comme à l'avenir tout doit être en commun entre Elfy et moi, je vous demande de me donner un bout de la bénédiction qu'elle vient de recevoir.
Moutier mit un genou en terre et reçut, la tête inclinée, la bénédiction qu'il avait demandée. Avant de se relever, il prit la main d'Elfy et dit d'un accent pénétré:
«Je jure devant Dieu et devant vous, monsieur le curé, de faire tous mes efforts pour rendre heureuse et douce la vie de cette chère Elfy, et de ne jamais oublier que c'est à Dieu que nous devons notre bonheur.»
Moutier se releva, baisa tendrement la main d'Elfy; Mme Blidot pleurait, Elfy sanglotait, le général s'agitait.
LE GÉNÉRAL.--Que diantre! je crois que je vais aussi tirer mon mouchoir. Allez-vous bientôt finir, vous autres? Moi qui amène M. le curé pour lui faire voir comme vous êtes tous heureux, et voilà que Moutier nous fait une scène à faire pleurer sa fiancée et sa soeur; moi, j'ai une peine du diable à garder l'oeil sec. M. le curé a les yeux rouges, et Moutier lui-même ne doit pas avoir la voix bien assurée.
MOUTIER.—Mon général, les larmes que je retiens sont des larmes de bonheur, les premières que je verse de ma vie. C'est à vous que je dois cette douce émotion! Vous êtes d'aujourd'hui mon bienfaiteur! ajouta-t-il en saisissant les deux mains du général en les serrant avec force dans les siennes.
L'agitation du général augmentait. Enfin, il sauta au cou de Moutier, serra dans ses bras le curé étonné, manqua le jeter par terre en le lâchant trop brusquement, et marcha à pas redoublés vers la porte de sa chambre qu'il referma sur lui.
Le curé s'assit, Mme Blidot se mit près de lui, Elfy s'assit près de sa soeur, et Moutier plaça sa chaise près d'Elfy.
La porte du général se rouvrit, il passa la tête et cria:
«A quand la noce?»
—Comment, la noce? dit Elfy; est-ce qu'on a eu le temps d'y penser?
LE GÉNÉRAL.—Mais moi qui pense à tout, je demande le jour pour commander mon dîner chez Chevet.
MOUTIER.—Halte-là! mon général, vous prenez trop tôt le pas de charge. Vous oubliez nos eaux de Bagnoles et vos blessures.
LE GÉNÉRAL—Je n'oublie rien, mon ami, mais il y a temps pour tout, et la noce en avant.
ELFY.—Du tout, général, Joseph a raison; vous devez aller d'abord aux eaux, et lui doit vous y accompagner pour vous soigner.
MOUTIER.—C'est bien, chère Elfy, vous êtes aussi raisonnable que bonne et courageuse. Nous nous séparerons pour nous réunir ensuite.
ELFY.—Et pour ne plus nous quitter.
LE GÉNÉRAL.—Ah çà! mais pour qui me prend-on? On dispose de moi comme d'un imbécile! «Vous ferez ci; vous ferez ça.—C'est bien, ma petite.—C'est très bien, mon ami.—Est-ce que je n'ai pas l'âge de raison? Est-ce qu'à soixante-trois ans on ne sait pas ce qu'on fait? Et si je ne veux pas aller à ce Bagnoles qui m'excède? si je ne veux pas bouger avant la noce.»
ELFY.—Alors vous resterez ici pour me garder, et Joseph ira tout seul aux eaux. Il faut que mon pauvre Joseph guérisse bien son coup de feu pour n'avoir pas à me quitter après.
LE GÉNÉRAL.—Tiens! voyez-vous cette petite! Ta, ta, ta, ta, ta, comme sa langue tourne vite dans sa bouche! Il faut donc que je me soumette. Ce que vous dites est vrai, mon enfant; il faut que votre Joseph (puisque Joseph il y a) se rétablisse bien et vite; et nous partons demain. ELFY.—Oh non! pas demain. J'ai eu à peine le temps de lui dire deux mots, et ma soeur n'a encore pris aucun arrangement. Et puis... Enfin, je ne veux pas qu'il s'en aille avant..., avant... Dieu! que c'est ennuyeux!... Monsieur le curé, quand faut-il le laisser partir?
Le général se frottait les mains et riait.
LE GÉNÉRAL.—Voilà, voilà! La raison s'en va! L'affection reste en possession du champ de bataille! Hourra pour la noce!
ELFY.—Mais pas du tout, général! Dieu! que vous êtes impatientant, vous prenez tout à l'extrême! Avec vos belles idées de noce, puis de départ tout de suite, tout de suite, vous avez brouillé tout dans ma tête; je ne sais plus où nous en étions!... Et d'abord, Joseph ne peut pas partir avant d'avoir fait sa déclaration dans l'affaire des Bournier; et vous aussi, il faut que vous soyez interrogé. N'est-ce pas, monsieur le curé! Joseph ne dit rien; il me laisse toute l'affaire à arranger toute seule.
Moutier souriait et n'était pas malheureux du désir que témoignait Elfy de le garder un peu de temps.
«Je ne dis rien, dit-il, parce que vous plaidez notre cause bien mieux que je ne pourrais le faire, et que j'ai trop de plaisir à vous entendre si bien parler pour vouloir vous interrompre.
LE CURÉ.—Ma chère enfant, vous avez raison; il faut attendre leurs interrogatoires, c'est-à-dire quelques jours, et partir dès le lendemain.
MADAME BLIDOT.—Bien jugé, monsieur le curé; j'aurais dit tout comme vous. Je l'avais sur la langue dès le commencement.
ELFY.—Et pourquoi ne l'as-tu pas dit tout de suite?
MADAME BLIDOT, riant.—Est-ce que tu m'en as laissé le temps? Tu étais si animée que Joseph même n'a pu dire un mot.
XI
La dot et les montres.
Le général et Moutier partirent tous deux pour l'auberge Bournier; ils n'y trouvèrent personne que le greffier de la mairie qui écrivait dans la salle. Moutier lui expliqua pourquoi venait le général. Le greffier fit quelques difficultés, disant qu'il ne connaissait pas le général, etc.
LE GÉNÉRAL.—Est-ce que vous me prenez pour un voleur, par hasard? Puisque c'est moi que ces gueux de Bournier voulaient assassiner, pour me voler plus à leur aise et sans que je pusse réclamer! J'ai bien le droit de reprendre ce qui m'appartient, je pense.
LE GREFFIER.—Mais, Monsieur, je suis chargé de la garde de cette maison jusqu'à ce que l'affaire soit décidée, et je ne connais pas les objets qui sont à vous. Je ne veux pas risquer de voir enlever des effets dont je suis responsable et qui appartiennent à ces gens-là.
Le général lui fit la liste de ses effets et indiqua la place où on les trouverait. Le greffier alla dans la chambre désignée, y trouva les objets demandés et les apporta; le général lui donna comme récompense une pièce de vingt francs. Le greffier refusa d'abord vivement, puis mollement, puis accepta, tout en témoignant une grande répugnance à donner à ses services une apparence intéressée. Moutier se chargea des effets, du nécessaire et de la lourde cassette; et ils rentrèrent à l'Ange-Gardien. Le général appela Jacques et Paul qui le suivirent dans sa chambre; il leur fit voir ce que contenait sa cassette et son nécessaire de voyage; dans la cassette il y avait une demi-douzaine de montres d'or avec leurs chaînes, de beauté et de valeur différentes; toutes ses décorations en diamants et en pierres précieuses, un portefeuille bourré de billets de banque et une sacoche pleine de pièces d'or. C'était tout cela que le général, imprudemment, avait laissé voir à Bournier, et qui avait enflammé la cupidité de ce dernier. Le nécessaire était en vermeil et contenait tout ce qui pouvait être utile pour la toilette et les repas. Jacques et Paul étaient dans le ravissement et poussaient des cris de joie à chaque nouvel objet que leur faisait voir le général. Les montres surtout excitaient leur admiration. Le général en prit une de moyenne grandeur, y attacha la belle chaîne d'or qui était faite pour elle, mit le tout dans un écrin ou boîte en maroquin rouge et dit à Jacques:
«Celle-là, c'est celle que ton bon ami donnera à tante Elfy. Et puis, ces deux-là, dit-il en retirant de la cassette deux montres avec des chaînes moins belles et moins élégantes, ce sont les vôtres que vous donne votre bon ami. Mais ne dites pas que je vous les ai fait voir, il me gronderait.»
JACQUES.—C'est vous, mon bon général, qui nous les donnez.
LE GÉNÉRAL.—Non, vrai, c'est Moutier; c'est son présent de noces.
JACQUES.—Mais quand donc les a-t-il achetées? Et avec quoi? il disait tantôt qu'il était pauvre, qu'il n'avait pas d'argent.
LE GÉNÉRAL.—Précisément! Il n'a pas d'argent parce qu'il a tout dépensé.
JACQUES.—Mais pourquoi a-t-il dépensé tout son argent en présents de noces, puisqu'il ne voulait pas se marier, et que, sans vous, il ne se serait pas marié?
LE GÉNÉRAL.—Précisément! C'est pour cela. Et quand je te dis quelque chose, c'est très impoli de ne pas me croire.
JACQUES.—Oui, mon bon général, mais quand vous nous donnez quelque chose, et de si belles choses, nous serions bien ingrats de ne pas vous remercier.
LE GÉNÉRAL.—Petit insolent! Puisque je te dis...
Il ne put continuer parce que Jacques et Paul se saisirent chacun d'une de ses mains qu'ils baisaient et qu'ils ne voulaient pas lâcher, malgré les évolutions du général qui tirait à droite, à gauche, en avant, en arrière: il commençait à se fâcher, à jurer, à menacer d'appeler au secours et de les faire mettre à la salle de police. Il parvint enfin à se dégager et rentra tout rouge et tout suant dans la salle où se trouvaient Moutier, Elfy et sa soeur.
«Moutier, dit-il d'une voix formidable, entrez chez moi; j'ai à vous parler!»
Moutier le regarda avec surprise; sa voix indiquait la colère, et, au lieu de rentrer chez lui, il se promenait en long et en large, les mains derrière le dos, soufflant et s'essuyant le front.
MOUTIER.—Que vous est-il arrivé, mon général? Vous avez l'air...
LE GÉNÉRAL.—J'ai l'air d'un sot, d'un imbécile, qui a moins de force d'esprit et de corps qu'un gamin de neuf ans et un autre de six. Quand je parle, on ne me croit pas, et quand je veux m'en aller, on me retient de force. Trouvez-vous ça bien agréable?
MOUTIER.—Mais, mon général, je ne comprends pas... Que vous est-il donc arrivé?
LE GÉNÉRAL.—Demandez à ces gamins qui grillent de parler; ils vont vous faire un tas de contes.
JACQUES, riant.—Mon bon ami Moutier, je vous remercie des belles montres d'or que vous nous donnerez, à Paul et à moi, comme cadeau de noces.
MOUTIER, très surpris.—Montres d'or! Cadeau de noces! Tu es fou, mon garçon! Où et avec quoi veux-tu que j'achète des montres d'or? Et à deux gamins comme vous encore, quand je n'en ai pas moi-même! Et quel cadeau de noces, puisque je ne songeais pas à me marier?
JACQUES.—Voyez-vous, mon bon général? Je vous le disais bien, C'est vous...
LE GÉNÉRAL.—Tais-toi, gamin, bavard! Je te défends de parler. Moutier, je vous défends de les écouter. Vous n'êtes que sergent, je suis général. Suivez-moi; j'ai à vous parler.
Moutier, au comble de la surprise, obéit; il disparut avec le général qui ferma la porte avec violence.
LE GÉNÉRAL, rudement.—Tenez, voilà votre dot. (Il met de force dans les mains de Moutier un portefeuille bien garni.) J'y ai ajouté les frais de noces et d'entrée en ménage. Voilà la montre et la chaîne d'Elfy; voilà la vôtre. (Moutier veut les repousser.) Sapristi! ne faut-il pas que vous ayez une montre? Lorsque vous voudrez savoir l'heure, faudra-t-il pas que vous couriez la demander à votre femme? Ces jeunes gens, ça n'a pas plus de tête, de prévoyance que des linottes, parole d'honneur!... Tenez, vous voyez bien ces deux montres que voilà? ce sont celles de vos enfants! C'est vous qui les leur donnez. Ce n'est pas moi, entendez-vous bien?... Non, ce n'est pas moi! Quand je vous le dis! Pourquoi leur donnerais-je des montres? Est-ce moi qui me marie? Est-ce moi qui les ai trouvés, qui les ai sauvés, qui ai fait leur bonheur en les plaçant chez ces excellentes femmes? Oui, excellentes femmes, toutes deux. Vous serez heureux, mon bon Moutier; je m'y connais et je vous dis, moi, que vous auriez couru le monde entier pendant cent ans, que vous n'auriez pas trouvé le pareil de ces femmes. Et je suis bien fâché d'être général, d'être comte Dourakine, d'avoir soixante-quatre ans, d'être Russe, parce que, si j'avais trente ans, si j'étais Français, si j'étais sergent, je serais votre beau-frère; j'aurais épousé Mme Blidot.
L'idée d'avoir pour beau-frère ce vieux général à cheveux blancs, à face rouge, à gros ventre, à carrure d'Hercule, parut si plaisante à Moutier qu'il ne put s'empêcher de rire. Le général, déridé par la gaieté de Moutier, le partagea si bien que tous deux riaient aux éclats quand Mme Blidot, Elfy et les enfants, attirés par le bruit, entrèrent dans la chambre; ils restèrent stupéfaits devant l'aspect bizarre du général à moitié tombé sur un canapé où il se roulait à force de rire, et de Moutier partageant sa gaieté et s'appuyant contre la table sur laquelle étaient étalés l'or et les bijoux de la cassette et du nécessaire. Le général se souleva à demi.
LE GÉNÉRAL.—Nous rions, parce que Ha! ha! ha!... Ma bonne madame Blidot... Ha! ha! ha! Je voudrais être le beau-frère de Moutier... en vous épousant... Ha! ha! Ha!
MADAME BLIDOT.—M'épouser, moi! Ha! ha! ha! Voilà qui serait drôle, en effet! Ha! ha! ha! La bonne bêtise! Ha! ha! Ha!
Elfy n'avait pas attendu la fin du discours du général pour partir aussi d'un éclat de rire. Les enfants, voyant rire tout le monde, se mirent de la partie: ils sautaient de joie et riaient de tout leur coeur. Pendant quelques instants on n'entendit que des Ha! ha! ha! sur tous les tons. Le général fut le premier à reprendre un peu de calme; Moutier et Elfy riaient de plus belle dès qu'ils portaient les yeux sur le général. Ce dernier commençait à trouver mauvais qu'on s'amusât autant de la pensée de son ménage.
«Au fond, dit-il, je ne sais pas pourquoi nous rions. Il y a bien des Russes qui épousent des Françaises, bien des gens de soixante-quatre ans qui se marient, bien des comtes qui épousent des bourgeoises. Ainsi, je ne vois rien de si drôle à ce que j'ai dit. Suis-je donc si vieux, si ridicule, si laid, si sot, si méchant, que personne ne puisse m'épouser? Voyons. Moutier, vous qui me connaissez, est-ce que je ne puis pas me marier tout comme vous?»—Parfaitement, mon général, parfaitement, dit Moutier en se mordant les lèvres pour ne pas rire; seulement, vous êtes tellement au-dessus de nous, que cela nous a semblé drôle d'avoir pour beau-frère un général, un comte, un homme aussi riche! Voilà tout.
—C'est vrai, reprit le général; aussi n'est-ce qu'une plaisanterie. D'ailleurs, Mme Blidot n'aurait jamais donné son consentement.
MADAME BLIDOT, riant.—Certainement non, général, jamais. Mais pourquoi cet étalage d'or et de bijoux? Et toutes ces montres? Que faites-vous de tout cela?
LE GÉNÉRAL.—Ce que j'en fais? Vous allez voir. Elfy, voici la vôtre! Moutier, prenez celle-ci; Jacques et Paul, mes enfants, voilà celles que vous donne votre bon ami, Ma chère madame Blidot, vous prendrez celle qui vous est destinée, et qui ne peut aller à personne, ajouta-t-il, voyant qu'elle faisait le geste de refuser, parce que le chiffre de chacun est gravé sur toutes les montres.
ELFY.—Oh! général! que vous êtes bon et aimable! Vous faites les choses avec tant de grâce qu'il est impossible de vous refuser.
MOUTIER.—Merci, mon général! je dis, comme Elfy, que vous êtes bon, réellement bon. Mais comment avez-vous eu l'idée de toutes ces emplettes?
LE GÉNÉRAL.—Mon ami, vous savez que je ne suis pas né d'hier, comme je vous l'ai dit. Quand vous êtes parti pour venir ici, j'ai pensé: «L'affaires'arrangera; le manque d'argent le retient; je ferai la dot, je bâclerai l'affaire, et les présents de noces seront tout prêts.» Je les avais déjà achetés par précaution. Je suis parti le même jour que vous pour avoir de l'avance et faire connaissance avec la future, avec la soeur et avec les enfants. J'ai été coffré par ce scélérat d'aubergiste; j'avais apporté la dot en billets de banque, plus trois mille francs pour les frais de noces; ce coquin a vu tout ça et ma sacoche de dix mille francs en or et tout le reste. Et voilà comment j'ai les montres avec les chiffres toutes prêtes d'avance. Comprenez-vous maintenant?
MOUTIER.—Parfaitement, je comprends parce que je vous connais; de la part de tout autre, ce serait à ne pas le croire; Elfy et moi, nous n'oublierons jamais...
LE GÉNÉRAL.—Prrr! Assez, assez, mes amis. Soupons, causons et dormons ensuite. Bonne journée que nous aurons passée! J'ai joliment travaillé, moi, pour ma part; et vrai, j'ai besoin de nourriture et de repos. Mme Blidot courut aux casseroles qu'elle avait abandonnées, Elfy et Moutier au couvert, Jacques et Paul à la cave pour tirer du cidre et du vin; le général restait debout au milieu de la salle, les mains derrière le dos; il regardait ses amis en riant:
«Bien, ça! Moutier. Vous ne serez pas longtemps à vous y faire. Bon, voilà le couvert mis! Je prends ma place. Un verre de vin, Jacques, pour boire à la prospérité de l'Ange-Gardien.
Jacques déboucha la bouteille et versa.
«Hourra pour l'Ange-Gardien! et pour ses habitants! cria le général en élevant son verre et en le vidant d'un seul trait... Eh, mais vraiment, elle est très bien fournie la cave de l'Ange-Gardien! Voilà du bon vin, Moutier. Ça fait plaisir de boire des santés avec un vin comme ça! On se mit à table, on soupa de bon appétit; on causa un peu et on se coucha, comme l'avait dit le général. Chacun dormit sans bouger jusqu'au lendemain. Jacques et Paul mirent leurs montres sous leur oreiller; il faut même avouer que non seulement Elfy resta longtemps à contempler la sienne, à l'écouter marcher, mais qu'elle ne voulut pas non plus s'en séparer et qu'elle s'endormit en la tenant dans ses mains. Bien plus, Mme Blidot et Moutier firent comme Jacques et Paul; et, à leur réveil, leur premier mouvement fut de reprendre la montre et de voir si elle marchait bien.
XII
Le juge d'instruction.
Quand tout le monde se réunit le lendemain pour le café, le général examina avec satisfaction les visages radieux qui l'entouraient. Le repas fut gai, mais court; chacun avait à ranger et à travailler. Moutier se chargea de faire la chambre du général et la salle, pendant que les deux soeurs, aidées de Jacques, nettoyaient la vaisselle de la veille et préparaient tout pour la journée. Le général sortit; il faisait beau et chaud. En allant et venant dans le village, il vit arriver les gendarmes escortant une charrette où se trouvaient Bournier, étendu sur le dos à cause de sa blessure, son frère et sa femme, assis sur une banquette. Une autre voiture, contenant le juge d'instruction et l'officier de gendarmerie suivait la charrette. On s'arrêta devant l'auberge; on fit descendre le frère et la femme de Bournier; deux gendarmes les emmenèrent et les firent entrer dans la salle où se trouvaient déjà les magistrats et l'officier. Deux autres gendarmes apportèrent l'aubergiste qui criait à chaque secousse qu'il recevait, malgré les précautions et les soins dont on l'entourait. Ils l'étendirent par terre sur un matelas; le juge d'instruction appela un des gendarmes.
«Allez chercher les témoins et la victime.
Les gendarmes partirent pour exécuter les ordres.
Le général avait accompagné le cortège; il entra dans la salle presque en même temps que les criminels. Il se plaça en face de Bournier qui le regardait d'un oeil enflammé par la colère.
«Gredin! gueux, scélérat!—cria le général.
-Qui est cet homme qui injurie le prévenu? dit le juge d'instruction en se retournant vers lui. Pourquoi est-il entré? Faites-le sortir.
LE GÉNÉRAL.—Pardon, Monsieur, je suis entré parce que je dois rester. Et si vous me faites sortir, vous serez fort attrapé.
LE JUGE.—Parlez plus poliment à la justice, Monsieur!
Des étrangers ne doivent pas assister à l'interrogatoire que j'ai à faire, et je vous réitère l'ordre de sortir!
LE GÉNÉRAL.—L'ordre! Sachez, Monsieur, que je n'ai d'ordre à recevoir de personne que de mon souverain (qui est très loin). Sachez, Monsieur, qu'en me forçant à m'en aller, vous faites un acte inique et absurde. Et sachez enfin que, si vous m'obligez à quitter cette salle, aucune force humaine ne m'y fera rentrer de plein gré et n'obtiendra de moi une parole relative à ces coquins. LE JUGE.—Eh! Monsieur! c'est ce que nous vous demandons; taisez-vous et partez!
LE GÉNÉRAL.—Je sors, Monsieur! Et je me ris de vous et de l'embarras dans lequel vous allez vous trouver. Le général enfonça son chapeau sur sa tête et se dirigea vers la porte. Moutier entrait au même moment; il se rangea, porta la main à son képi:
«Pardon, général!» dit-il.
Le général sortit.
Le juge d'instruction regarda d'un air surpris.
«Qui êtes-vous, Monsieur?» dit-il à Moutier.
MOUTIER.—Moutier, le principal témoin de l'affaire, Monsieur le juge; celui qui a cassé la cuisse de ce gredin-là, qui a enfoncé le crâne à celui-ci et causé un étourdissement à cette gueuse de femme.
LE JUGE, souriant.—Tâchez de ménager vos épithètes, Monsieur; et qui est le gros homme qui vient de sortir?
MOUTIER.—Le général Dourakine, mon prisonnier, que ces... je ne sais comment les appeler, car enfin ce sont de fieffés coquins que ces coquins, car coquins est le mot, que ces coquins auraient égorgé si je n'avais eu la chance de me trouver là.
LE JUGE.—Comment! ce monsieur est... Courez après lui, monsieur Moutier; faites-lui bien mes excuses. Ramenez-le: il faut absolument qu'il fasse sa déposition.
Moutier partit et ne tarda pas à rattraper le général qui rentrait chez lui, le teint allumé, les veines gonflées, le souffle bruyant, avec tous les symptômes d'une colère violente et concentrée.
Lorsqu'il eut entendu la commission du juge, il s'arrêta, tourna vers Moutier ses yeux flamboyants et dit d'une voix sourde:
«Jamais! Dites à ce malappris qu'il se souvienne de mes paroles!»
MOUTIER.—Mais, mon général, on ne peut pas se passer de votre déposition!
LE GÉNÉRAL.—Qu'on fasse comme si j'étais mort.
MOUTIER.—Mais vous ne l'êtes pas, mon générai, et alors.
LE GÉNÉRAL.—Alors qu'on suppose que je le suis.
MOUTIER.—Mon général, c'est impossible. On ne peut se passer de vous.
LE GÉNÉRAL.—Alors pourquoi m'ont-ils renvoyé? Pourquoi ne m'ont-ils pas écouté? Je les ai prévenus; ils n'ont pas voulu me croire. Qu'ils s'arrangent sans moi à présent.
MOUTIER.—Mon général, je vous en supplie!
LE GÉNÉRAL.—Non, jamais, jamais et jamais! Je ne bouge pas de ma chambre jusqu'à ce qu'ils soient tous partis.
Le général entra chez lui, ferma sa porte à clef, et, calmé par l'idée de l'embarras que causerait son refus, il se mit à rire et à se frotter les mains. Moutier retourna à l'auberge et rendit compte de son ambassade. Le juge d'instruction, fort contrarié, parlait de forcer la déposition par des menaces.
MOUTIER.—Pardon, monsieur le juge, on n'obtiendra rien de lui par la force; vous l'avez froissé, il fera comme il l'a dit, il se laissera mettre en pièces plutôt que de revenir là-dessus; mais nous pouvons le prendre par surprise; laissez-moi faire. Suivez-moi, ne faites pas de bruit, faites ce que je vous dirai, et vous aurez la déposition la plus complète que vous puissiez désirer.
LE JUGE.—Voyons, terminons d'abord ce que nous avons à faire ici; faites votre déposition, monsieur Moutier; greffier, écrivez.
Le juge d'instruction commença l'interrogatoire; quand ils eurent terminé, le juge accompagna Moutier à l'Ange-Gardien; Moutier le pria d'attendre dans la salle; il appela Elfy, lui raconta l'affaire et lui donna ses instructions. Elfy sourit, et alla frapper doucement à la porte du général.
«Qui frappe?» dit-il d'une voix furieuse.
ELFY.—C'est moi, mon général; ouvrez-moi.
—Que voulez-vous? reprit-il d'une voix radoucie.
—Vous voir un instant, vous consulter sur un point relatif à mon mariage, puisque c'est vous qui l'avez décidé.
LE GÉNÉRAL.—Ah! ah! je ne demande pas mieux, ma petite Elfy.
La porte s'ouvrit et, en s'ouvrant, masqua Moutier et le juge d'instruction.
Le général jeta un coup d'oeil dans la salle, ne vit personne, prit un visage riant et laissa la porte ouverte à la demande d'Elfy qui trouvait qu'il faisait bien chaud dans: sa chambre.
«Permettez-moi de vous déranger pendant quelques instants, général, dit Elfy en acceptant le siège que le général lui offrait près de lui; c'est vous qui avez fait notre mariage; et quand je pense que, sans Joseph, ces abominables gens vous auraient tué! car ils voulaient vous tuer, n'est-ce pas?
LE GÉNÉRAL.—Je crois bien! m'égorger comme un mouton.
ELFY.—Vous ne nous avez pas raconté encore les détails de cet horrible événement. Je ne comprends pas bien pourquoi ces misérables voulaient vous tuer, et comment ils ont pu faire pour s'emparer de vous qui êtes si fort, si courageux!
Le général, flatté de l'intérêt que lui témoignait Elfy et: assez content de s'occuper de lui-même, lui fit le récit très détaillé de tout ce qui s'était passé à l'auberge Bournier depuis le moment de son arrivée. Quand le récit s'embrouillait, Elfy questionnait et obtenait des réponses claires et détaillées. Lorsqu'il n'y eut plus rien à apprendre, Elfy se frappa le front comme si un souvenir lui traversait la pensée et s'écria:
«Que va dire ma soeur? J'ai oublié de plumer et de préparer le poulet pour notre dîner. Pardon, général, il faut que je me sauve.»
LE GÉNÉRAL.—Et votre mariage dont nous n'avons pas dit un mot?
ELFY.—Ce sera pour une autre fois, général.
LE GÉNÉRAL.—A la bonne heure! Nous en causerons à fond.
Elfy s'échappa leste comme un oiseau. Le général la suivit des yeux et entra dans la salle pour la voir plumer son poulet dans la cuisine. Un léger bruit lui fit tourner la tête et il vit le juge d'instruction achevant de rédiger ce qu'il venait d'entendre. Le général prit un air digne.
LE GÉNÉRAL.—Venez-vous m'insulter jusque chez moi. Monsieur?
LE JUGE.—Je viens, au contraire, général, vous faire mes excuses sur l'algarade malheureuse que je me suis permise à votre égard, ignorant votre nom et pensant que vous étiez un curieux entré pour voir et entendre ce qui doit rester secret jusqu'au jour de la mise en jugement. Je vous réitère mes excuses et j'espère que vous voudrez bien oublier ce qui s'est passé entre nous.
LE GÉNÉRAL:—Très bien, Monsieur. Je ne vous garde pas de rancune, car je suis bon diable, malgré mes airs d'ours; mais il m'est impossible de revenir sur ma parole, de retourner dans cette auberge pour l'interrogatoire, ni de vous répondre un seul mot sur l'affaire.
LE JUGE.—Quant à cela, Monsieur, je n'ai plus besoin de vous interroger; votre déposition a été complète et je n'ai plus rien à apprendre de vous.
Le général écoutait ébahi; son air étonné fit sourire le juge d'instruction.
«Je vois, je comprends! s'écria le général. La friponne! Ce que c'est que les jeunes filles! C'est pour me faire parler qu'elle est venue me cajoler! Mais comment a-t-elle su? Ah! la petite traîtresse! Et moi qui m'attendrissais de son désir de tout savoir, de n'omettre aucun détail sur ce qui me concernait! Et Moutier? où est-il? c'est lui qui a tout fait. Moutier! Moutier! Ah! il croit que, parce qu'il m'a fait prisonnier, il peut me mener comme un enfant! Il se figure que, parce qu'il m'a sauvé deux fois, car il m'a sauvé deux fois, Monsieur, au péril de sa vie, et je l'aime comme mon fils! et je l'adopterais s'il voulait. Oui, je l'adopterai! Qu'est-ce qui m'en empêcherait? Je n'ai ni femme ni enfant, ni frère ni soeur. Et je l'adopterai si je veux. Et je le ferai comte Dourakine, et Elfy sera comtesse Dourakine. Et il n'y a pas à rire, Monsieur; je suis maître de ma fortune; j'ai six cent mille roubles de revenu, et je veux les donner à mon sauveur. Moutier, venez vite, mon ami.»
Moutier entra, l'air un peu penaud: il s'attendait à être grondé.
LE GENÉRAL.—Viens, mon ami, viens, mon enfant; oui, tu es mon fils, Elfy est ma fille; je vous adopte; je vous fais comte et comtesse Dourakine, et je vous donne six cent mille roubles de rente.
Elfy était entrée en entendant appeler Moutier; elle s'apprêtait à le défendre contre la colère du général. A cette proposition si ridicule et si imprévue, elle éclata de rire, et, saluant profondément Moutier:
«Monsieur le comte Dourakine, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
Puis, courant au général, elle lui prit les mains, les baisa affectueusement.
«Mon bon général, c'est une plaisanterie; c'est impossible! c'est ridicule! Voyez la belle figure que nous ferions dans un beau salon, Moutier et moi.»
Le général regarda Moutier qui riait, le juge d'instruction qui étouffait d'envie de rire, Elfy qui éclatait en rires joyeux, et il comprit que sa proposition était impossible.
«C'est vrai! c'est vrai! Il m'arrive sans cesse de dire des sottises. Mettez que je n'ai rien dit.»
MOUTIER.—Ce que vous avez dit, mon général, prouve votre bonté et votre bon vouloir à mon égard, et je vous en suis bien sincèrement reconnaissant.
Le juge d'instruction salua le général et s'en alla riant et marmottant: «Drôle d'original!»
XIII
Le départ.
Lorsque Moutier fut de retour, Elfy lui reparla du départ pour les eaux.
«J'ai réfléchi, dit-elle, et je crois que le plus tôt sera le mieux, puisqu'il faut que ce soit.»
MOUTIER.—Vous savez, Elfy, que le général s'est mis à votre disposition et que c'est à vous à fixer le jour.
ELFY.—Et que diriez-vous si je disais comme le général, demain?
MOUTIER.—Je dirais: «Mon commandant, vous avez raison»; et je partirais.
ELFY.—Merci, Joseph; merci de votre confiance en mon commandement. Je vous engage, d'après cela, à faire vos préparatifs pour demain.
MOUTIER.—Il faut que j'en fasse part au général.
ELFY.—Oui, oui, et tâchez qu'il ne s'emporte pas et qu'il n'ait pas quelque idée... à sa façon. Moutier entra chez le général qui écrivait.
MOUTIER.—Mon général, nous partons demain si vous n'y faites pas d'obstacle.
LE GÉNÉRAL.—Quand vous voudrez, mon ami; je restais ici pour vous et pour Elfy, plus que pour moi; moi je me porte bien et je suis prêt à continuer ma route. J'écrivais tout juste à un carrossier que je connais à Paris, de m'envoyer tout de suite une bonne voiture de voyage; ces coquins de Bournier m'ont volé la mienne et je, suis à Pied.
MOUTIER.—Mais, mon général, vous n'aurez pas votre voiture avant dix ou quinze jours; et que feriez-vous ici tout ce temps-là?
LE GÉNÉRAL.—Vous avez raison, mon cher; mais encore me faut-il une voiture pour m'en aller. Je n'aime pas les routes par étapes, moi; et comment trouver une bonne voiture dans ce pays?
Moutier tournait sa moustache; il cherchait un moyen.
MOUTIER.—Si j'allais à la ville voisine en chercher une, mon général?
LE GÉNÉRAL.—Allez, mon ami. Où est Mme Blidot?
MOUTIER.—Dans la salle, mon général, à servir quelques voyageurs avec Elfy.
LE GÉNÉRAL.—Demandez-leur donc s'il n'y a: pas de diligence qui passe par ici.
Moutier sortit et rentra quelques instants après.
MOUTIER.—Mon général, il y en a une à deux lieues d'ici, correspondance du chemin de fer; elle passe tous les jours à midi.
LE GÉNÉRAL.—Si nous allions la prendre demain?
MOUTIER.—Je ne dis pas non, mon général; mais comment irez-vous?
LE GÉNÉRAL.—A pied, comme vous.
MOUTIER.—Mon général, pardon si je vous objecte que deux lieues, qui ne seraient rien pour moi, sont de trop pour vous.
LE GÉNÉRAL.—Pourquoi cela? Suis-je si vieux que je ne puisse plus marcher?
MOUTIER.—Pas du tout, mon général; mais... votre blessure...
LE GÉNÉRAL.—Eh bien! ma blessure... Est-ce que vous n'en avez pas une comme moi? Une balle à travers le corps.
MOUTIER.—C'est vrai, mon général, mais... comme je suis plus mince que vous,... alors...
LE GÉNÉRAL.—Alors quoi? Voyons, parlez, monsieur le Sylphe.
MOUTIER.—Mon général,... alors..., alors la balle, ayant eu moins de trajet à faire, a déchiré moins de chair... et ma blessure est moins terrible.
Le général le regarda fixement:
«Moutier, regardez-moi là (il montre son nez), et osez me regarder sans rire. (Moutier regarde, sourit et mord sa moustache, pour ne pas rire tout à fait.) Vous voyez bien! vous riez! Pourquoi ne pas dire franchement: Général, vous êtes trop gros, trop lourd, vous resterez en route! (Moutier veut parler.) Taisez-vous! je sais ce que vous allez dire. Et moi je vous dis que je marche tout comme un autre, que j'irai à pied quand même vous me trouveriez dix voitures pour me transporter.»
MOUTIER.—Mon général, je suis tout à fait à vos ordres, mais je crains... que vous ne vous fatiguiez beaucoup; avec ça qu'il fait chaud.
LE GÉNÉRAL.—J'arriverai, mon ami, j'arriverai. A mes paquets maintenant. D'abord je laisse ici tous mes effets; je n'emporte que l'or, que vous mettrez dans votre poche, le portefeuille, que j'emporte dans la mienne, du linge pour changer en route, et mes affaires de toilette dans ma poche. J'achèterai là-bas ce qui me manquera.
Le général, enchanté de partir à pied, en touriste, rentra rayonnant dans la salle où ne se trouvait plus qu'un seul voyageur, un soldat; ce soldat se tenait à l'écart, ne s'occupait de personne, ne disait pas une parole; son modeste repas tirait à sa fin. Le général le regardait attentivement. Il le vit tirer sa bourse, compter la petite somme qu'elle contenait et en tirer en hésitant une pièce d'un franc.
«Combien, Madame?» dit-il à Mme Blidot.
MADAME BLIDOT.—Pain, deux sous; fromage, deux sous; cidre, deux sous; total, six sous ou trente centimes. Le visage du soldat s'anima d'un demi-sourire de satisfaction.
LE SOLDAT.—Je craignais d'avoir fait une dépense trop forte. Vous avez oublié les radis.
MADAME BLIDOT.—Oh! les radis ne comptent pas, Monsieur.
Au moment où il allait payer, Elfy, à laquelle le général avait dit un mot à l'oreille, plaça devant le soldat une tasse de café et un verre d'eau-de-vie. «Je n'ai pas demandé ça,» dit le soldat d'un air moitié Effrayé.
ELFY.—Je le sais bien, Monsieur; aussi cela n'entre pas dans le compte; nous donnons aux militaires la tasse et le petit verre par-dessus le marché.
Le soldat se rassit et avala lentement avec délices le café et l'eau-de-vie.
LE SOLDAT.—Bien des remerciements, Mam'selle; je n'oublierai pas l'Ange-Gardien ni ses aimables hôtesses.
«De quel côté allez-vous, mon brave?»
—Aux eaux de Bagnoles, répondit le soldat surpris.
LE GÉNÉRAL.—J'y vais aussi. Nous pourrons nous retrouver au chemin de fer pour faire route ensemble.
LE SOLDAT.—Très flatté, Monsieur. Mais je vais à Domfront pour prendre la correspondance du chemin de fer...
LE GÉNÉRAL.—Et nous aussi. Parbleu! ça se trouve bien; nous partirons demain! tous trois militaires! Ça ira Bien!
LE SOLDAT.—Il faut que je parte tout de suite, Monsieur; on m'attend ce soir même pour une affaire importante. Bien fâché, Monsieur! nous nous retrouverons à Bagnoles.
Le soldat porta la main à son képi et sortit avec le même air grave et triste qu'il avait en entrant. Sur le seuil de la porte, il aperçut Jacques et Paul qui rentraient en courant. Il tressaillit en regardant Jacques, le suivit des yeux avec intérêt et ne se mit en route que lorsqu'il eut entendu Jacques dire à Mme Blidot:
«Maman, M. le curé est très content de moi.»
Jacques fit voir ses notes et celles de Paul; elles étaient si bonnes que le général voulut absolument leur donner à chacun une pièce d'or.
«Prenez, mes enfants, prenez, dit-il; c'est l'adieu du prisonnier; ce ne serait pas bien de me refuser parce que je ne suis qu'un pauvre prisonnier.»
JACQUES.—Oh! mon bon général, comment pouvez-vous croire...? vous qui êtes si bon.
LE GÉNÉRAL.—Alors prenez.
Et il leur mit à chacun la pièce d'or dans leur poche.
La journée s'acheva gravement; le général était pressé de partir et allait sans cesse déranger ses affaires, sous prétexte de les arranger. Moutier et Elfy étaient tristes de se quitter. Mme Blidot était triste de leur tristesse. Jacques regrettait son ami Moutier et même le général qui avait été si bon pour lui et pour Paul. On se sépara en soupirant, chacun alla se coucher. Le lendemain on se réunit pour déjeuner; il fallait partir avant neuf heures pour arriver à temps.
«Allons, dit le général se levant le premier, adieu, mes bonnes hôtesses, et au revoir.»
Il embrassa Mme Blidot, Elfy, les enfants et se dirigea vers la porte. Moutier fit comme lui ses adieux, mais avec plus de tendresse et d'émotion Et il suivit le général en jetant un dernier regard sur Elfy.
XIV
Torchonnet se dessine.
Jacques pleurait encore le départ de son ami, Paul lui essuyait les yeux avec son petit mouchoir et le regardait avec anxiété. Elfy était allée ranger la chambre de Moutier, Mme Blidot mettait en ordre celle du général qui avait tout jeté de tous côtés.
«A-t-on idée d'un sans-souci pareil? dit Mme Blidot. Il n'a rien rangé; jusqu'à sa cassette qu'il a laissée ouverte. Tous ses bijoux, ses décorations en pierreries, son service en vermeil! Les voilà à droite, à gauche; c'est incroyable! Et c'est moi qui vais avoir à répondre de tout cela! Quel drôle d'homme! Je parie qu'il ne sait pas seulement ce qu'il a.»
Pendant qu'elle cherchait à rassembler les objets épars, Jacques entra.
JACQUES.—Maman, voici Pierre Torchonnet qui est en colère après moi de ce que je ne l'ai pas averti que le général partait; ai-je eu tort, croyez-vous?
MADAME BLIDOT.—Mais non, mon enfant, tu n'avais pas besoin d'avertir Torchonnet; pourquoi faire?
JACQUES.—Il dit que le général l'aurait emmené.
MADAME BLIDOT.—Emmené? En voilà une idée!
Torchonnet entre dans la chambre.
TORCHONNET.—Oui, certainement, il m'aurait emmené puisqu'il voulait me prendre pour fils; c'est le curé qui l'en a empêché. Et si j'étais venu à temps ce matin, je serais parti avec lui; le curé n'a aucun droit sur moi, il ne peut pas empêcher le général de me prendre.
MADAME BLIDOT.—Torchonnet, ce que tu dis là est très mal. M. le curé a bien voulu te prendre quand, tu étais malheureux et abandonné, Il te garde par charité et pour ton bonheur.
TORCHONNET.—Et moi je ne veux pas rester avec lui. J'ai bien entendu ce que le général disait et ce que le curé répondait; il m'a empêché d'être riche et d'être un monsieur, et moi je ne veux pas rester chez lui à travailler et à m'ennuyer. Je veux qu'on me mène au general.
MADAME BLIDOT.—Il me semble, mon garçon, que ta langue s'est bien déliée depuis hier; tu n'étais pas aussi bavard ni aussi volontaire quand tu étais chez ton maître.
TORCHONNET.—Je n'ai plus de maître et je n'en veux plus. Je veux aller rejoindre le général.
MADAME BLIDOT.—Eh bien! va le rejoindre si tu peux, et laisse-nous tranquilles. Mon petit Jacques, viens m'aider à serrer tout cela.
TORCHONNET.—Qu'est-ce que vous avez là? Ce sont les affaires du général. S'il me prend pour fils, tout sera à moi. Pourquoi les avez-vous prises? Je le dirai aux gendarmes quand je les verrai.
MADAME BLIDOT.—Dis Ce que tu voudras, mauvais garçon, mais va-t'en: laisse-nous faire notre ouvrage.
Torchonnet, au lieu de s'en aller, entra plus avant dans la chambre, et, sans que Mme Blidot et Jacques s'en aperçussent, il saisit une timbale et un couvert de vermeil et les mit sous sa blouse, dans la poche de son pantalon.
Jacques aidait Mme Blidot à remettre en place les pièces du nécessaire de voyage; ils y réussirent avec beaucoup de peine, mais deux compartiments restaient vides.
JACQUES.—Il manque quelque chose, maman; on dirait que c'est un verre et un couvert qui manquent; voyez la forme des places vides.
MADAME BLIDOT.—C'est vrai! Nous avons peut-être mal mis les autres pièces.
Torchonnet s'esquiva pendant que Mme Blidot et Jacques cherchaient à remplir les deux vides du nécessaire.
MADAME BLIDOT.—Impossible, mon ami; les deux pièces manquent, c'est certain.
JACQUES.—Je suis pourtant bien sûr que tout était plein quand le général nous a ouvert ce beau nécessaire.
MADAME BLIDOT.—Il les a peut-être emportées. Ce qui est certain c'est que nous avons cherché partout sans rien trouver... Est-ce que Torchonnet...?
JACQUES.—Oh non! maman. Torchonnet est parti. Et puis, il ne ferait pas une vilaine chose comme ça. Jugez donc, il serait voleur!...
MADAME BLIDOT.—Mon bon Jacquot, tu es un bon et honnête enfant, toi, mais ce pauvre garçon, qui a vécu entouré de mauvaises gens, ne doit pas être grand-chose de bon. Vois comme il est ingrat. Tu l'as entendu nous menacer des gendarmes? Et pourtant, voici trois ans et plus que tous les jours tu vas lui porter son dîner près du puits.
JACQUES.—C'est vrai, maman, mais il ne pensait pas à ce qu'il disait; je crois qu'il nous aime et qu'il vous a de la reconnaissance pour l'avoir nourri depuis trois ans.
Mme Blidot ne répondit qu'en embrassant Jacques; elle enferma les bijoux et les autres effets du général dans une armoire dont elle emporta la clef, et envoya Jacques et Paul à l'école où ils allaient tous les jours. Elfy se mit à travailler; elle était triste, et sa soeur fut assez longtemps avant de pouvoir la faire sourire. Vers le milieu du jour, les voyageurs commencèrent à arriver, ce qui donna aux deux soeurs assez d'occupation pour les empêcher de penser aux absents.
Quand Torchonnet rentra au presbytère, le curé lui demanda s'il avait été à l'école.
TORCHONNET.—Non, je ne sais rien, et l'école m'ennuie.
LE CURÉ.—C'est parce que tu ne sais rien que l'école t'ennuie! Quand tu sauras quelque chose, tu t'y amuseras.
TORCHONNET.—C'est trop difficile.
LE CURÉ.—Mon pauvre enfant, ce que tu faisais chez ton méchant maître était bien plus difficile, et tu l'as fait pourtant.
TORCHONNET.—Parce que j'y étais forcé.
LE CURÉ.—Il faudra bien que tu apprennes à lire, à écrire et à compter, sans quoi tu ne pourras te placer nulle part.
TORCHONNET.—Je n'ai pas besoin de me placer.
LE CURÉ.—Toi, plus qu'un autre, mon enfant, parque tu n'as pas de parents pour te venir en aide.
TORCHONNET.—Bah! bah! Je sais ce que je sais.
LE CURÉ.—Et que sais-tu, mon enfant, que je ne sache pas?
TORCHONNET.—Oh! vous le savez bien aussi; seulement vous faites semblant de ne pas savoir.
LE CURÉ.—Je t'assure que je ne comprends pas où tu veux en venir.
TORCHONNET.—J'en veux venir à vous dire que vous n'êtes pas mon maître, que le général voulait me donner tout son argent et me faire son fils, que c'est vous qui l'en avez empêché, et que je veux, moi, être riche et devenir un beau monsieur.
Le bon curé, stupéfait de la hardiesse et des reproches de ce garçon qui, trois jours auparavant, tremblait devant tout le monde, resta muet, le regardant avec surprise.
TORCHONNET.—Vous faites semblant de ne pas comprendre! Vous croyez que je n'ai pas entendu ce que vous a dit le général et comment vous avez refusé de me donner, comme si j'étais à vous. Le général m'aime, et il me prendra à son retour, et vous verrez alors ce que je ferai.
—Pauvre, pauvre enfant, dit le curé les larmes dans les yeux et la voix tremblante d'émotion. Pauvre petit! Tu fais le mal sans le savoir; personne ne t'a appris ce qui est mal et ce qui est bien!... Tu crois, mon.. enfant, que le général t'aurait emmené? que c'est moi qui l'en ai empêché? Je sais que je n'ai pas le droit de te retenir malgré toi; que tu peux t'en aller tout de suite si tu le veux. Mais où iras-tu? Que feras-tu? Qui te nourrira et te logera? Ce que je fais pour toi, je le fais par charité, pour l'amour de Dieu, pour te venir en aide, à toi pauvre petite créature du bon Dieu. Le général a eu l'idée de te prendre; elle lui a passé de suite, il en a ri lui-même.
TORCHONNET.—Comment le savez-vous, puisqu'il n'est pas revenu vous voir?
LE CURÉ.—Il m'a envoyé Moutier pour me le faire savoir. Je te pardonne ce que tu viens de dire, mon ami, et je ne t'en offre pas moins un asile chez moi tant que tu ne trouveras pas mieux. Mettons nous à table et dînons, sans songer à ce qui s'est passé entre nous. Le bon curé passa dans la salle où l'attendaient son dîner et sa servante; Torchonnet, un peu honteux, demi-repentant et indécis, se mit à table et mangea comme s'il n'avait rien qui le troublât. Il n'en fut pas de même du curé qui était triste et qui réfléchissait sur les moyens de ramener Torchonnet à des meilleurs sentiments. Il résolut de redoubler de bonté à son égard et de n'exiger de lui que de s'abstenir de mal faire.
XV
Première étape du général.
Pendant que Torchonnet volait, injuriait ses bienfaiteurs, pendant que Jacques le défendait et gagnait à l'école des bons points et des éloges, pendant qu'Elfy comptait les, heures et les jours qui la séparaient de son futur mari, pendant que Mme Blidot veillait à tout, surveillait. tout et pensait au bien-être de tous, le général marchait d'un pas résolu vers Domfront, escorté de Moutier qui le regardait du coin de l'oeil avec quelque inquiétude. Pendant la première demi-lieue, le général avait été leste et même trop en train; à mesure qu'il avançait, son pas se ralentissait, s'alourdissait; il suait, il s'éventait avec son mouchoir, il soufflait comme les chevaux fatigués. Moutier lui proposa de se reposer un instant sur un petit tertre au pied d'un arbre; le général refusa et commença à s'agiter; il ôta son chapeau, s'essuya le front.
LE GÉNÉRAL.—Il fait diantrement chaud, Moutier; depuis Sébastopol je n'aime pas la grande chaleur; en avons-nous eu là-bas! Quelle cuisson! et pas un abri... J'ai envie d'ôter ma redingote: c'est si chaud ces gros draps!
MOUTIER.—Donnez-la-moi, que je la porte, mon général; elle vous chargerait trop.
LE GÉNÉRAL—Du tout, mon cher; laissez donc. A la guerre comme à la guerre!
Le général fit quelques pas.
LE GÉNÉRAL.—Saperlotte! qu'il fait chaud!
MOUTIER.—Donnez, mon général; cela vous écrase.
LE GÉNÉRAL.—Et vous donc, parbleu? Si c'est lourd pour moi, ce l'est aussi pour vous.
MOUTIER.—Moi, mon général, je n'ai pas passé par tous les grades pour arriver au vôtre, et je puis porter votre redingote sans fatigue aucune.
LE GÉNÉRAL.—Ce qui veut dire que je suis une vieille carcasse bonne à rien, tandis que vous, jeune, beau, vigoureux, tout vous est possible.
MOUTIER.—Ce n'est pas ce que je veux dire, mon général; mais je pense à ce qu'il m'a fallu endurer de fatigues, de souffrances, de privations de toutes sortes pour arriver au grade de sergent; et je m'incline avec respect devant votre grade de général que vous avez conquis à la pointe de votre sabre.
Le général parut content, sourit, passa la redingote à Moutier et lui serra la main.
«Merci, mon ami, vous savez flatter doucement, agréablement et sans vous aplatir, parce que vous êtes bon. Elfy sera heureuse! Elle a de la chance d'être tombée sur un mari comme vous! Sapristi que la route est longue!» Le pauvre gros général traînait la jambe; il n'en pouvait plus. Il regardait du coin de l'oeil la droite et la gauche de la route, pour découvrir un endroit commode pour se reposer; il en aperçut un qui remplissait toutes les conditions voulues; un léger monticule au pied d'un arbre touffu, pas de pierres, de la mousse et de l'herbe. Moutier voyait bien la manoeuvre du général, qui tournait, s'arrêtait, soupirait, boitait, mais qui n'osait avouer son extrême fatigue. Enfin, voyant que Moutier ne disait mot et n'avait l'air de s'apercevoir de rien, il s'arrêta: «Mon bon Moutier, dit-il, vous êtes en nage, ma redingote vous assomme, asseyons-nous ici; c'est un bon petit endroit, fait exprès pour vous redonner des forces.»
MOUTIER.—Je vous assure, mon général, que je ne suis pas fatigué et que j'irais du même pas jusqu'à la fin du jour.
LE GÉNÉRAL.—Non, Moutier, non; je vois que vous avez chaud, que vous êtes fatigué.
MOUTIER.—Pour vous prouver que je ne le suis pas, mon général, Je vais accélérer le pas.
Et Moutier, riant sous cape, prit le pas gymnastique des chasseurs d'Afrique. Le pauvre général, qui se sentait à bout de force, se mit à crier, à appeler.
«Moutier! arrêtez! Comment, diantre, voulez-vous que je vous suive? Puisque je vous dis que je suis rendu, que je ne puis plus avancer un pied devant l'autre. Voulez-vous bien revenir... Diable d'homme! il fait exprès de ne pas entendre.»
Moutier se retourna enfin, revint au pas de course vers le général et le trouva assis au pied de cet arbre, sur ce tertre que Moutier refusait.
«Comment, mon, général, vous voilà resté? Je croyais que vous me suiviez.»
LE GÉNÉRAL, avec humeur.—Comment voulez-vous que je suive un diable d'homme qui marche comme un cerf? Est-ce que j'ai les allures d'un cerf, moi? Suis-je taillé comme un cerf? Est-ce qu'un homme de mon âge, de ma corpulence, blessé, malade, peut courir pendant des lieues sans seulement souffler ni se reposer?
MOUTIER.—Mais c'est tout juste ce que je vous disais, mon général; vous n'avez pas voulu me croire.
LE GÉNÉRAL.—Vous me le disiez comme pour me narguer, en vous redressant de toute votre hauteur et prêt à faire des gambades, pour faire voir à Elfy votre belle taille élancée, votre tournure leste et pour faire comparaison avec mon gros ventre, ma taille épaisse, mes lourdes jambes. On a son amour-propre, comme je vous l'ai dit jadis, et on ne veut pas, devant une jeune fille et une jeune femme, passer pour un infirme, un podagre, un vieillard décrépit.
MOUTIER.—Je vous assure, mon général...
LE GÉNÉRAL.—Je vous dis que ce n'est pas vrai, que c'est comme ça.
MOUTIER.—Mais, mon général...
LE GÉNÉRAL.—Il n'y a pas de mais; vous croyez que je n'ai pas vu votre malice de vous mettre à courir comme un dératé pour me narguer. Vous vous disiez: «Tu t'assoiras, mon bonhomme; tu te reposeras, mon vieux! Je cours, toi tu t'arrêtes; je gambade, toi tu tombes. Vivent les jeunes! A bas les vieux!» Voilà ce que vous pensiez, Monsieur; et votre bouche souriante en dit plus que votre langue.
MOUTIER.—Je suis bien fâché, mon général, que ma bouche...
LE GÉNÉRAL.—Fâché, par exemple! Vous êtes enchanté; vous riez sous cape; vous voudriez me voir tirer la langue et traîner la jambe, et que je restasse en chemin, pour dire: «Voilà pour punir l'orgueil de ce vieux tamis criblé de balles et de coups de baïonnette!» Car j'en ai eu des blessures; personne n'en a eu comme moi. Oui, Monsieur, quoi que vous en disiez; quand vous m'avez ramassé à Malakoff, au moment où j'allais sauter une seconde fois, j'avais plus de cinquante blessures sur le corps; et sans vous, Monsieur, je ne m'en serais jamais tiré; c'est vous qui m'avez sauvé la vie, je le répète et je le dirai jusqu'à la fin de mes jours; et vous avez beau me lancer des regards furieux (ce qui est fort inconvenant de la part d'un sergent à un général), vous ne me ferez pas taire, et je crierai sur les toits: «c'est Moutier, le brave sergent des zouaves, qui m'a sauvé au risque de périr avec moi et pour moi; et je ne l'oublierai jamais, et je l'aime, et je ferai tout ce qu'il voudra, et il fera de moi ce qu'il Voudra.»
Le général, ému de sa colère passée et de son attendrissement présent, tendit la main à Moutier qui s'assit près de lui.
«Reposons-nous encore, mon général; je ne fais qu'arriver; moi aussi j'ai une blessure qui me gêne pour marcher, et je serais bien aise de...»
—Vrai? dit le général avec une satisfaction évidente, vous avez vraiment besoin de vous reposer?
MOUTIER.—Très vrai, mon général. Ce que vous avez pris pour de la malice était de la bravade, de l'entrain de zouave. Ah! qu'il fait bon se reposer au frais! continua-t-il en s'étendant sur l'herbe comme s'il se sentait réellement fatigué.
Le général, enchanté, se laissa aller et s'appuya franchement contre l'arbre; il ferma les yeux et ne tarda pas à s'endormir, Quand Moutier l'entendit légèrement ronfler, il se releva lestement et partit au galop, laissant près du général un papier sur lequel il avait écrit: «Attendez-moi! mon général, je serai bientôt de retour.»
Le général dormait, Moutier courait; il paraît que sa blessure ne le gênait guère, car il courut sans s'arrêter jusqu'à Domfront; il demanda au premier individu qu'il rencontra où il pourrait trouver une voiture à louer; on lui indiqua un aubergiste qui louait de tout; il y alla, fit marché pour une carriole, un cheval et un conducteur, fit atteler de suite, monta dedans et fit prendre au grand trot la route de Loumigny; il ne tarda pas à arriver au tertre et à l'arbre où il avait laissé le général; personne! Le général avait disparu, laissant sa redingote, que Moutier avait déposée par terre près de lui.
Le pauvre Moutier eut un instant de terreur. Le cocher, voyant l'altération de cette belle figure si franche, si ouverte, si gaie, devenue sombre, inquiète, presque terrifiée, lui demanda ce qui causait son inquiétude.
MOUTIER.—J'avais laissé là ce bon général, éreinté et endormi. Je ne retrouve que sa redingote. Qu'est-il devenu?
LE COCHER.—Il, s'en est peut-être retourné, ne vous voyant pas venir.
MOUTIER.—Tiens, c'est une idée! Merci, mon ami; continuons alors jusqu'à Loumigny.
Le cocher fouetta son cheval qui repartit au grand trot; ils ne tardèrent pas à arriver à l'Ange-Gardien. Moutier sauta à bas de la carriole, entra précipitamment et se trouva en face du général en manches de chemise, son gros ventre se déployant dans toute son ampleur, la face rouge comme s'il allait éclater, la bouche béante, les yeux égarés par la surprise.
Le général fut le premier à le reconnaître.
«Que veut dire cette farce, Monsieur? Suis-je un Polichinelle, un Jocrisse, un Pierrot, pour que vous vous permettiez un tour pareil? Me planter là au pied d'un arbre! me perdre comme le Petit-Poucet! Profiter d'un sommeil que vous avez perfidement provoqué en feignant vous-même de dormir! Qu'est-ce, Monsieur? Dites. Parlez!
MOUTIER.—Mon général...
LE GÉNÉRAL.—Pas de vos paroles mielleuses, Monsieur! Expliquez-vous... Dites...
MOUTIER, vivement.—Et comment voulez-vous que je m'explique, mon général, quand vous ne me laissez pas dire un mot?
LE GÉNÉRAL.—Parlez, Monsieur l'impatient, le colère, l'écervelé, parlez! nous vous écoutons.
MOUTIER.—Je vous dirai en deux mots, mon général, que, vous voyant éreinté, n'en pouvant plus, j'ai profité de votre sommeil...
LE GÉNÉRAL.—Pour vous sauver, parbleu; je le sais bien.
MOUTIER.—Mais non, mon général; pour courir au pas de charge jusqu'à Domfront, vous chercher une voiture que j'ai trouvée, que j'ai amenée au grand trot du cheval, et qui est ici à la porte, prête à vous emmener, puisqu'il faut que nous partions. Et à présent, mon général, que je me suis expliqué, je dois dire deux mots à Elfy qui rit dans son petit coin.
Et, allant à Elfy, il lui parla bas et lui raconta quelque chose de plaisant sans doute, car Elfy riait et Moutier souriait. Il faut dire que l'entrée du général en manches de chemise, descendant péniblement de dessus un âne à la porte de l'Ange-Gardien, avait excité la gaieté d'Elfy et de sa soeur, et qu'elle était encore sous cette impression. Le général ne bougeait pas, il restait au milieu de la salle, les bras croisés, les jambes écartées; ses veines se dégonflaient, la rougeur violacée de son visage faisait place au rouge sans mélange; ses sourcils se détendaient, son front se déridait.
LE GÉNÉRAL.—Mon brave Moutier, mon ami, pardonne-moi; je n'ai pas le sens commun. Partons vite dans votre carriole; bonne idée, ma foi! excellente idée! Et le général dit adieu aux deux soeurs, serra les mains de Moutier qui pardonnait de bon coeur et venait en aide au général pour passer sa redingote et le hisser dans la carriole, où il prit place près de lui.
Quand ils furent à quelque distance du village, Moutier demanda au général pourquoi il ne l'avait pas attendu, et comment il avait pu refaire la route jusqu'à Loumigny. «Mon cher, quand je me suis réveillé, j'étais seul; désolé d'abord, en colère ensuite; je ne savais que faire, où aller, lorsque j'ai aperçu votre papier.
«L'attendre! me suis-je dit, je t'en souhaite! Moi général, attendre un sergent! Non, mille fois non. Ah! Il me plante là! (J'étais en colère, vous savez.) Il me fait croquer le marmot à l'attendre! Moi aussi, je lui jouerai un tour; moi aussi, je vais me promener de mon côté pendant qu'il se promène du sien. (Toujours en colère, n'oubliez pas.) Alors je me lève: je me sentais bien reposé, je fais volte-face et je reprends le chemin de notre bon Ange-Gardien. Je rencontre un bonhomme avec un âne, je lui demande de monter dessus (car j'étais essoufflé, j'avais marché vite pour vous échapper); le bonhomme hésite; je lui donne une pièce de cinq francs; il ôte son bonnet, salue jusqu'à terre, m'aide à monter sur le grison, monte en croupe derrière moi, et nous voilà partis au trot. Ce coquin d'âne avait le trot d'un dur! il me secouait comme un sac de noix. Nous avions, je pense, un air tout drôle. Tous ceux qui nous rencontraient riaient et se retournaient pour nous voir encore. Je suis arrivé à l'Ange-Gardien. Elfy a poussé un cri et est devenue pâle comme la lune; je l'ai bien vite rassurée sur vous, car c'est pour vous, mauvais sujet, qu'elle a pâli; et moi, vous croyez qu'elle a eu peur en me voyant revenir en manches de chemise, à âne, avec un bonhomme en croupe? Ah bien oui! peur! Elle s'est sauvée pour rire à son aise. Il y avait bien de quoi, en vérité! Elle m'a envoyé Mme Blidot. Celle-là est une bonne femme! pas une petite folle çomme votre Elfy... Allons, voyons, vous voilà rouge comme un homard; vos yeux me lancent des éclairs! On peut bien dire d'une jeune et jolie fille qu'elle est une petite folle!... A la bonne heure! vous riez à présent. Il n'y avait pas une demi-heure que j'y étais lorsque vous êtes arrivé çomme un ouragan. Je ne m'y attendais pas, je l'avoue; j'ai été pris par surprise.»
Moutier raconta à son tour sa consternation quand il n'avait pas retrouvé le général. La route ne fut pas longue. Ils arrivèrent à Domfront trop tard pour prendre la correspondance; le général loua une voiture, qui heureusement était attelée d'un excellent cheval, et ils arrivèrent à temps pour le départ du chemin de fer de quatre heures.
XVI
Les eaux.
Après avoir dîné un peu à la hâte, ils allèrent prendre leurs billets au guichet; le général reconnut le soldat qu'il avait vu la veille à l'Ange-Gardien.
«Trois billets, Moutier; trois de premières!» s'écria le Général.
Moutier lui en passa deux et en garda un, sans comprendre le motif de cette nouvelle fantaisie du général. Celui-ci donna un des billets au soldat qui le suivait de près; le soldat porta la main: à son képi et remercia le général quand il l'eut rejoint. Ils montèrent tous trois dans le même wagon, Moutier ayant été expédié en éclaireur pour garder les trois places.
Pendant la route, le général fit plus ample connaissance avec le soldat, qui avait fait, comme lui, la campagne de Crimée; la réserve polie du soldat, ses réponses claires et modestes, son ensemble honnête et intelligent plurent beaucoup au général, facile à engouer et toujours extrême dans ses volontés; il résolut de l'attacher à son service à tout prix, le soldat lui ayant appris qu'il était libre, sans occupation et sans aucune ressource pécuniaire. Le voyage se passa, du reste, sans événements majeurs; par-ci par-là, quelques légères discussions du général avec les employés, avec ses voisins de wagon, avec les garçons de table d'hôte. On finissait toujours par rire de lui et avec lui, et par y gagner soit une pièce d'or, soit un beau fruit ou un verre de champagne, ou même une invitation à visiter sa terre de Gromiline, près de Smolensk,... quand il ne serait plus prisonnier.
Ils arrivèrent aux eaux de Bagnoles, près d'Alençon. En quittant la gare, le soldat voulut prendre congé du général.
LE GÉNÉRAL.—Comment! Pourquoi voulez-vous me quitter? Vous ai-je dit ou fait quelque sottise? Me trouvez-vous trop ridicule pour rester avec moi?
LE SOLDAT.—Pour ça, non, mon général; mais je crains d'avoir déjà été bien indiscret en acceptant toutes vos bontés, et...
LE GÉNÉRAL.—Et pour m'en remercier, vous me plantez là comme un vieil invalide plus bon à rien. Merci, mon cher, grand merci.
LE SOLDAT.—Mon général, je serais très heureux de rester avec vous.
LE GÉNÉRAL.—Alors, restez-y, que diantre!
Le soldat regardait d'un air indécis Moutier qui retenait un sourire et qui lui fit signe d'accepter. Le général les observait tous deux, et, avant que le soldat eût parlé:
LE GÉNÉRAL.—A la bonne heure! c'est très bien. Vous restez à mon service; je vous donne cent francs par mois, défrayé de tout... Quoi, qu'est-ce? Vous n'êtes pas content? Alors Je double: deux cents francs par mois.
LE SOLDAT.—C'est trop, mon général, beaucoup trop; nourrissez-moi et payez ma dépense, ce sera beaucoup pour moi.
LE GÉNÉRAL.—Qu'est-ce à dire, Monsieur? Me prenez-vous pour un ladre? Me suis-je comporté en grigou à votre égard? De quel droit pensez-vous que je me fasse servir pour rien par un brave soldat qui porte la médaille de Crimée, qui a certainement mérité cent fois ce que je lui offre, et dont j'ai un besoin urgent puisque je me trouve sans valet de chambre, que je suis vieux, usé, blessé, maussade, ennuyeux, insupportable? Demandez à Moutier qui se détourne pour rire; il vous dira que tout ça c'est la pure vérité. Répondez, Moutier, rassurez ce brave garçon.
MOUTIER, se retournant vers le soldat.—Ne croyez pas un mot de ce que vous dit le général, mon cher, et entrez bravement à son service! vous ne rencontrerez jamais un meilleur maître.
LE GÉNÉRAL.—Je devrais vous gronder de votre impertinence, mon ami, mais vous faites de moi ce que vous voulez. Allons chercher un logement pour nous trois. Et s'adressant ensuite au soldat: «Comment vous appelez-vous?»
LE SOLDAT.—Jacques Dérigny, mon général.
LE GÉNÉRAL.—Je ne peux pas vous appeler Jacques, pour ne pas confondre avec mon petit ami Jacques; vous serez Dérigny pour moi et pour Moutier.
Ils arrivèrent au grand hôtel de l'établissement. Le général arrêta pour un mois le plus bel appartement au rez-de-chaussée et s'y établit avec sa suite. Le garçon lui demanda s'il fallait aller chercher son bagage. Le général le regarda avec ses grands yeux malins, sourit et répondit:
«J'ai tout mon bagage sur moi, mon garçon. Ça vous étonne? C'est pourtant comme ça.»
—Et... ces messieurs?...
—Ces messieurs font partie de ma suite, mon garçon: ils ne sont pas mieux montés que moi.
Le garçon regarda le général d'un air sournois et sortit sans mot dire. Le général, se doutant bien de ce qui allait se passer, se frottait les mains et riait. Peu d'instants après, le maître d'hôtel entra d'un air fort grave, salua légèrement et dit au général:
L'HÔTE.—Monsieur, on a commis une erreur en vous indiquant ce bel appartement; il est promis et vous ne pouvez y rester.
LE GÉNÉRAL, d'un air décidé.—Vraiment? Et pourtant j'y resterai; oui, Monsieur, j'y resterai.
L'HÔTE.—Mais, Monsieur, puisqu'il est retenu.
LE GÉNÉRAL.—J'attendrai, Monsieur, que la personne en question soit arrivée, et je m'arrangerai avec elle; en attendant, j'y reste, puisque j'y suis.
L'HÔTE.—Monsieur, quand on n'a pas de bagage, on paye d'avance.
Le général cligna de l'oeil en regardant Moutier et fit semblant d'être embarrassé; il se gratta la tête.
«Monsieur, dit-il, jamais on ne m'a fait de conditions pareilles; je n'ai jamais payé d'avance.»
—C'est que, Monsieur, riposta l'hôte d'un air demi-impertinent, les gens qui n'ont pas de bagage ont assez souvent l'habitude de ne pas payer du tout, quand on ne les fait pas payer d'avance.
LE GÉNÉRAL.—Monsieur, ces gens-là sont des voleurs.
L'HÔTE.—Je ne dis pas non, Monsieur.
LE GÉNÉRAL.—Ce qui veut dire que vous me prenez pour un voleur.
L'HÔTE.—Je ne l'ai pas dit, Monsieur.
LE GÉNÉRAL.—Mais il est clair que vous le pensez, Monsieur.
L'hôte se tut. Le général se plaça à six pouces de lui, le regardant bien en face.
«Monsieur, vous êtes un insolent, et moi je suis un honnête homme, un brave homme, un bon homme; et je suis le comte Dourakine, Monsieur, général prisonnier sur parole, Monsieur; et j'ai six cent mille roubles de revenu, Monsieur; et voici mon portefeuille bourré de billets de mille francs (il montre son portefeuille), et voici ma sacoche (il tire la sacoche de la poche de Moutier); et je vous aurais payé votre appartement le double de ce qu'il vaut, Monsieur; et je l'aurais payé d'avance, Monsieur, un mois entier, Monsieur; et maintenant vous n'aurez rien, car je m'en vais loger ailleurs, Monsieur. Venez, Moutier; venez, Dérigny.»
Le général enfonça son chapeau sur sa tête en face de l'hôte, ébahi et désolé. Il fit un pas, l'hôte l'arrêta: «Veuillez m'excuser, Monsieur le comte. Je suis désolé; pouvais-je deviner? Mon garçon me dit que vous n'avez pas même une chemise de rechange. L'année dernière, Monsieur, j'ai été volé ainsi par un prétendu comte autrichien qui était un échappé du bagne et qui m'a fait perdre plus de deux mille francs. Veuillez me pardonner. Monsieur le comte, nous autres, pauvres aubergistes, nous sommes si souvent trompés! Si Monsieur le comte savait combien je suis désolé!...»
LE GÉNÉRAL.—Désolé de ne pas empocher mes pièces d'or, mon brave homme, hein!
L'HÔTE.—Je suis désolé que Monsieur le comte puisse croire...
—Allons, allons, en voilà assez, dit le général en riant. Combien faites-vous votre appartement par mois et la nourriture première qualité, pour moi et pour mes amis, qui doivent être traités comme des princes?
L'hôte réfléchit en reprenant un air épanoui et en saluant plus de vingt fois le général et ses amis, comme il les avait désignés.
L'HÔTE.—Monsieur le comte, l'appartement, mille francs; la nourriture, comme Monsieur le comte la demande, mille francs également, y compris l'éclairage et le service.
LE GÉNÉRAL.—Voici deux mille francs, Monsieur. Laissez-nous tranquilles maintenant.
L'hôte salua très profondément et sortit. Le général regarda Moutier d'un air triomphant et dit en riant:
«Le pauvre diable! a-t-il eu peur de me voir partir! Au fond, il avait raison, et j'en aurais fait autant. à sa place. Nous avons l'air de trois chevaliers d'industrie, de francs voleurs. Trois hommes sans une malle, sans un paquet, lui prennent un appartement de mille francs!
MOUTIER.—Tout de même, mon général, il aurait pu être plus poli et ne pas nous faire entendre qu'il nous prenait pour des voleurs.
LE GÉNÉRAL.—Mon ami, c'est pour cela que je lui ai fait la peur qu'il a eue. A présent que nous voilà logés, allons acheter ce qu'il nous faut pour être convenablement montés en linge et en vêtements.
Le général partit, suivi de son escorte; il ne trouva pas à Bagnoles les vêtements élégants et le linge fin qu'il rêvait, mais il y trouva de quoi se donner l'apparence d'un homme bien monté. Il voulut faire aussi le trousseau de Moutier et de Dérigny, et il leur aurait acheté une foule d'objets inutiles si tous deux ne s'y fussent vivement opposés.
Le séjour aux eaux se passa très bien pour le général qui s'amusait de tout, qui faisait et disait des originalités partout, qui demandait en mariage toutes les jeunes filles au-dessus de quinze ans, qui invitait toutes les personnes gaies et agréables à venir le voir en Russie, à Gromiline, près de Smolensk, qui mangeait et buvait toute la journée. Moutier et Dérigny passèrent leur temps posément, un peu tristement, car Moutier attendait avec impatience l'heure du retour qui devait le ramener et le fixer à jamais à l'Ange-Gardien, près d'Elfy; et Dérigny était en proie à un chagrin secret qui le minait et qui altérait même sa santé. Moutier chercha vainement à gagner sa confiance; il ne put obtenir l'aveu de ce chagrin. Le général lui-même eut beau demander, presser, se fâcher, menacer, jamais il ne put rien découvrir des antécédents de Dérigny. Jamais aucun manquement de service ne venait agacer l'humeur turbulente du général; jamais Dérigny ne lui faisait défaut; toujours à son poste, toujours prêt, toujours serviable, exact, intelligent, actif, il était proclamé par le générai la perle des serviteurs; du reste, insouciant pour tout ce qui ne regardait pas son service, il refusait l'argent que lui offrait le général; et quand celui-ci insistait: