DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
Reading edition
Marcel fit un geste ironique, qui semblait dire:
—Quelle importance?...
—Voyez-vous, mon ami, dit Annette, au bout du compte, je suis plus loin de vous encore que de Roger.
—Vous êtes donc aussi, demanda Marcel, de la bonne vieille école: «Gênons-nous les uns les autres»?
—La seule grandeur du mariage, dit Annette, est l’amour unique, la fidélité de deux cœurs. S’il la perd, que lui reste-t-il, en dehors de quelques avantages pratiques?
—Ce n’est pas rien, fit Marcel.
—Ce n’est pas assez, dit Annette, pour compenser ses sacrifices.
—Si vous jugez ainsi, de quoi vous plaignez-vous? Vous rivez vos fers, dont on essaie de vous délivrer.
—La liberté que je veux, dit Annette, n’est pas celle du cœur. Je me sens assez forte pour le garder intact à qui je l’ai donné.
—En êtes-vous si sûre? demanda Marcel, tranquillement.
Annette n’en était pas si sûre! Elle connaissait aussi le doute. C’était la fille de sa mère qui parlait, en ce moment, ce n’était pas Annette tout entière. Mais elle ne voulait pas l’admettre, surtout avec Marcel, et dans une discussion. Elle dit:
—Je le veux.
—La volonté en ces affaires!... fit Marcel, avec son fin sourire... C’est comme si l’on décrétait qu’un feu rouge est un feu vert. L’amour est un phare à feux changeants.
Mais Annette, entêtée, dit:
—Pas pour moi!... Je ne veux pas!
Elle sentait parfaitement, et avec la même exigence, le besoin de changer et celui de rester immuable, ces deux instincts passionnés de toute forte vie. Mais tour à tour se révoltait celui des deux qui se croyait le plus menacé.
Marcel, connaissant bien la fille fière et butée, s’inclina poliment. Annette, qui se jugeait aussi exactement qu’il la jugeait, un peu honteuse, dit:
—Enfin, je ne voudrais pas...
Et, cette concession faite à l’esprit de vérité, elle continua, plus ferme, se sentant maintenant sur un terrain dont elle était sûre:
—Mais je voudrais qu’en échange du don mutuel de sa fidèle tendresse, chacun gardât le droit de vivre selon son âme, de marcher dans sa voie, de chercher sa vérité, de s’assurer, s’il le faut, son champ d’activité propre, d’accomplir en un mot la loi propre de sa vie spirituelle, et de ne pas la sacrifier à la loi d’un autre, même de l’être le plus cher: car nul être n’a le droit d’immoler à soi l’âme d’un autre, ni la sienne à un autre. C’est un crime.
—C’est très beau, chère amie, dit Marcel; mais moi, vous savez, l’âme, ça sort de ma compétence. Peut-être que ça rentre mieux dans celle de Roger. Mais j’ai peur qu’en ce cas, il ne l’entende pas de la même façon. Je ne vois pas bien les Brissot concevant, dans leur cercle de famille, la possibilité d’une autre «loi spirituelle» que celle de la fortune politique et privée des Brissot.
—A propos, dit Annette en riant, demain, je vais chez eux, en Bourgogne, pour deux ou trois semaines.
—Eh bien, fit Marcel, ce sera le cas de confronter votre idéalisme au leur. Car ce sont de grands idéalistes, eux aussi! Après tout, je me trompe peut-être. Je crois que vous vous entendrez très bien. Au fond, vous êtes admirablement faits pour aller ensemble.
—Ne me défiez pas! dit Annette. Je reviendrai peut-être de là une Brissot accomplie.
—Fichtre! ça ne serait pas gai!... Non, non, je vous en prie!... Brissot, ou non Brissot, conservez-nous Annette!
—Hélas! je voudrais la perdre que je ne le pourrais pas, j’en ai peur, dit Annette.
Il prit congé, en lui baisant la main.
—C’est dommage, tout de même!...
Il partit. Annette se disait aussi que c’était dommage, mais pas dans le même sens où l’entendait Marcel. Il avait beau la voir exactement, il ne la comprenait pas plus que Roger, qui ne la voyait point. Il eût fallu, pour la comprendre, des âmes plus «religieuses»—plus religieusement libres—que celles de presque tous ces jeunes hommes français. Ceux qui sont religieux le sont dans la tradition du catholicisme, qui est d’obéissance et de renoncement au libre mouvement de l’esprit, (surtout quand il s’agit de la femme). Et ceux qui sont libres d’esprit se doutent rarement des besoins profonds de l’âme.
Roger attendait, avec la voiture, à la petite gare de Bourgogne, où Annette descendit le lendemain. Aussitôt qu’elle le vit, ses soucis s’envolèrent. Roger était si heureux! Elle ne l’était pas moins. Elle sut gré aux dames Brissot d’avoir trouvé de mauvaises excuses pour n’être pas venues la chercher.
Un soir clair de printemps. L’horizon d’or encerclait les molles ondulations de blonde verdure nouvelle et de roses labours. Les alouettes gazouillaient. La charrette à deux roues volait sur la route blanche, qui sonnait sous les pas du petit cheval ardent; et l’air vif fouettait les joues rouges d’Annette. Elle se tenait serrée contre le jeune compagnon qui, tout en conduisant, lui riait et lui parlait et, brusquement, se penchant sur ses lèvres, lui prenait et donnait un baiser, à la volée. Elle ne résistait pas. Elle l’aimait, elle l’aimait! Cela ne l’empêchait pas de savoir que tout à l’heure elle recommencerait de le juger, de se juger. Autre chose est de juger, autre chose est d’aimer. Elle l’aimait comme cet air, comme ce ciel, comme ce souffle de prairie, comme un morceau du printemps. A demain, de faire le jour dans sa pensée! Elle se donnait congé pour aujourd’hui. Jouissons de cette heure délicieuse! Elle ne sera pas deux fois... Il lui semblait voler au-dessus de la terre, avec son bien-aimé.
On fut trop tôt arrivé, bien qu’au dernier tournant, en montant l’allée de peupliers, on allât à petits pas, et même, que s’arrêtant pour laisser souffler le cheval, à l’abri des hautes haies qui masquaient la façade du château, les deux jeunes gens s’étreignissent longuement sans parler.
Les Brissot s’empressèrent. Ils surent trouver des paroles délicates pour évoquer discrètement le souvenir de son père. Dans le cercle de famille, Annette, le premier soir, se laissait choyer, reconnaissante, attendrie; il y avait si longtemps qu’elle était privée de la chaleur affectueuse du foyer! Elle voulait se faire illusion. Chacun y mettait du sien. Sa résistance était engourdie...
Mais, au milieu de la nuit, comme elle se réveillait, écoutant une souris qui rongeait, dans le silence de la vieille maison, sa pensée évoqua l’idée de la souricière; elle se dit:
—Je suis prise...
Elle eut une angoisse, elle essaya de se raisonner:
—Non, non, je ne le veux pas, je ne le suis pas...
Une sueur nerveuse lui mouillait les épaules.
Elle dit:
—Demain, je parlerai sérieusement à Roger. Il faut qu’il me connaisse. Il faut que nous voyions loyalement si nous pouvons vivre ensemble...
Mais, le lendemain venu, elle eut tant de plaisir à retrouver Roger, à se laisser envelopper de sa chaude affection, à respirer ensemble l’enivrante douceur de la campagne printanière, a rêver du bonheur—(impossible peut-être, mais qui sait? qui sait?... peut-être tout proche... il n’y a qu’à tendre la main...)—qu’elle remit au lendemain les explications... Et puis, au lendemain... Et puis, au lendemain...
Et, chaque nuit, les angoisses la reprenaient, lancinantes, avec des coups au cœur...
—Il faut, il faut parler... Il le faut pour Roger... Chaque jour il s’enchaîne et m’enchaîne davantage. Je n’ai pas le droit de me taire. C’est le tromper...
Dieu! Dieu! qu’elle était faible!... Pourtant, elle ne l’était pas, dans la vie ordinaire. Mais le souffle de l’amour est comme ces vents chauds, dont la langueur brûlante vous casse les jointures, fait défaillir le cœur. Une lassitude extrême d’obscure volupté. Une peur de bouger. Une peur de penser... L’âme, tapie dans son rêve, craint de s’en éveiller.—Annette savait bien qu’au premier geste qu’elle ferait, le rêve allait se briser...
Mais même en ne bougeant pas, le temps bouge pour nous, et la fuite des jours suffit à entraîner l’illusion qu’on voudrait conserver. On a beau se surveiller: on ne peut vivre ensemble, du matin jusqu’au soir, sans, au bout de quelque temps, se montrer comme on est.
La famille Brissot parut, au naturel. Le sourire était de façade. Annette était entrée dans la maison. Elle vit des bourgeois affairés et moroses, qui géraient leurs biens avec un plaisir âpre. Il n’était pas question ici de socialisme. Des immortels Principes, on invoquait seulement la Déclaration des Droits du propriétaire. Il ne faisait pas bon y porter atteinte. Leur garde était occupé sans relâche à dresser des contraventions. Eux-mêmes, ils exerçaient une surveillance stricte, qui leur était une sorte de délectation chagrine. Ils paraissaient en guerre d’embuscades avec leurs domestiques, avec leurs fermiers, avec leurs vignerons, avec tous leurs voisins. L’esprit de chicane procédurière, qui était dans la famille, et aussi dans la province, s’y épanouissait. Quand le père Brissot avait réussi à pincer au piège un de ceux qu’il guettait, il riait bien. Mais il ne riait point le dernier: l’adversaire était de la même glaise bourguignonne; on ne le prenait pas sans vert; le lendemain, il ripostait par un tour de sa façon. Et l’on recommençait...
Sans doute, à ces démêlés Annette n’était pas conviée; les Brissot en causaient entre eux, au salon, ou à table, tandis que Roger et Annette semblaient occupés l’un de l’autre. Mais la fine attention d’Annette suivait tout ce qui se disait autour. Roger, d’ailleurs, interrompait l’amoureux entretien, pour prendre part à la discussion, qui les passionnait tous. Ils s’échauffaient alors; tous parlaient à la fois; ils oubliaient Annette. Ou ils la prenaient à témoin de faits qu’elle ignorait.—Jusqu’à ce que Madame Brissot, se rappelant la présence de celle qui écoutait, coupât net le colloque, et que, tournant vers elle son sourire fondant, elle remît l’entretien sur des routes fleuries. Alors, sans transition, l’on revenait à l’affable bonhomie. C’était dans le ton général un curieux alliage de pruderie et de gauloiserie,—de même que se mêlaient dans la vie de château largesse et lésinerie. Monsieur Brissot, guilleret, faisait des calembours. Mademoiselle Brissot parlait de poésie. Sur ce thème chacun disait son mot. Ils prétendaient s’y connaître. Leur goût datait d’une vingtaine d’années. Pour tout ce qui concernait l’art, ils avaient des opinions arrêtées. Ils s’appuyaient sur celles, dûment contrôlées, de «leur ami un tel», qui était de l’Institut, et archi-décoré. Pas d’esprits plus timides—avec autorité—que ces grands bourgeois, qui se croyaient aussi avancés en art qu’en politique, et qui ne l’étaient pas plus dans l’une que dans l’autre: car dans l’une et dans l’autre, ils n’arrivaient jamais—à bon escient—qu’après les batailles gagnées.
Annette se sentait bien lointaine. Elle regardait, écoutait, et elle se disait:
—Mais qu’est-ce que j’ai à faire avec ces figures là?
L’idée que l’une ou l’autre pouvait prétendre à exercer sur elle une tutelle ne la révoltait même plus, lui donnait envie de rire. Elle se demandait ce qu’aurait pensé Sylvie, si on l’eût gratifiée d’une famille de cette étoffe. Quels cris, quels éclats de rire!...
Annette y répondait parfois, toute seule, dans le jardin. Et il arrivait que Roger, étonné, l’entendît et lui demandât:
—Qu’est-ce qui vous fait donc rire?
Elle répondait:
—Rien, chéri. Je ne sais pas. Des bêtises...
Et elle tâchait de reprendre sa mine bien sage. Mais c’était plus fort qu’elle: elle repartait de plus belle, et même devant mesdames Brissot. Elle demandait pardon; et mesdames Brissot, indulgentes, un peu vexées, disaient:
—Cette enfant! Il faut qu’elle dépense son rire!
Mais elle ne riait pas toujours. Des ombres passaient brusquement sur sa belle humeur. Après des heures de tendresse et de confiance rayonnantes avec Roger, elle avait, sans transition, et sans aucun motif, des accès de mélancolie, de doute, d’anxiété. L’instabilité de sa pensée, depuis l’automne dernier, bien loin de se calmer, s’accentuait plutôt dans ces mois d’amour partagé. C’étaient, par giboulées, une invasion d’instincts bizarrement désharmoniques, irritabilité, humour baroque, maligne ironie, orgueil ombrageux, rancunes inexpliquées. Annette avait beaucoup à faire de les mettre sous l’éteignoir. Et le résultat n’en était pas fameux: elle semblait alors plongée dans une taciturnité hostile et inquiétante. Comme elle gardait son intelligence nette, elle s’étonnait de ces variations, et elle se les reprochait. Cela n’y changeait pas grand’chose. Mais le sentiment de ses imperfections l’amenait à une indulgence—plus voulue que sincère—pour celles de ces «magots...» (Encore!... L’impertinente!... «Pardon! je ne le ferai plus!...») Puisqu’ils étaient les parents de Roger, elle devait les accepter, si elle acceptait Roger... Toute la question était de savoir si elle acceptait Roger. Le reste, mon Dieu, le reste n’a pas grande importance, quand on est deux pour se défendre.
Seulement, était-on deux? Roger la défendrait-il? Et même, avant de se demander si elle accepterait Roger, Roger l’accepterait-il sincèrement et d’un cœur généreux, lorsqu’il la verrait enfin comme elle était? Car, jusqu’ici, il ne voyait que sa bouche et ses yeux. Quant à ce qu’elle pensait et voulait,—la vraie Annette,—on eût dit qu’il ne tenait pas beaucoup à la connaître; il trouvait plus commode de l’inventer. Annette cependant se berçait de l’espoir que, l’amour aidant, il ne serait pas impossible, après s’être regardés bravement jusqu’au cœur, de se dire:
—Je te prends. Je te prends comme tu es. Je te prends avec tes défauts, tes démons, avec tes exigences, avec ta loi de vie. Tu es ce que tu es. Comme tu es, je t’aime.
Elle se savait capable, pour son compte, de cet acte d’amour. Pendant les derniers jours, elle avait longuement observé Roger, de ses yeux de fleur, où, sans qu’on y prît garde, tout venait se mirer. Roger, qui ne se méfiait plus, s’était souvent montré plus Brissot qu’elle n’eût voulu, pris par les intérêts et les querelles de la tribu, et y portant le même esprit chicanou. Certains petits côtés durs, retors, ne lui étaient pas plaisants. Mais elle ne voulait pas les juger sévèrement, comme elle eût fait chez d’autres. Ces traits lui semblaient imités. Roger, en beaucoup de choses, lui paraissait encore un enfant incertain, soumis aux siens, qu’il copiait béatement, très timide d’esprit, en dépit de ses grandes paroles. Bien qu’elle commençât à percer le peu de consistance de ses projets de rénovation sociale, et qu’elle ne fût plus tout à fait dupe de son idéalisme oratoire, elle ne lui en voulait pas, car elle savait qu’il ne cherchait pas à la tromper, et qu’il était sa première dupe; elle était même prête, avec une tendre ironie, à écarter de son chemin ce qui pourrait troubler l’illusion dont il avait besoin pour vivre. Et jusqu’à son égoïsme naïf, qu’il étalait parfois, d’une façon encombrante, ne la rebutait pas, lui paraissait sans méchanceté. Au fond, tous ses défauts étaient défauts de faiblesse. Et l’amusant était qu’il posait pour la force... L’homme de bronze... Aes triplex... Pauvre Roger!... C’était presque touchant. Annette en riait tout bas, mais en gardant pour lui des trésors d’indulgence. Elle l’aimait bien. Elle le voyait, malgré tout, bon, généreux, ardent. Elle était comme une mère, qui traite d’une main douce les petits vices, à ses yeux, pas bien graves, d’un cher enfant; elle ne l’en rend pas responsable; elle n’en est que plus portée à le plaindre et à le dorloter... Ah! et puis, Annette n’avait pas seulement pour Roger les yeux indulgents d’une mère! Elle avait ceux très partiaux d’une amante. Le corps parlait. Sa voix était bien forte. Celle de la raison pouvait dire ce qui lui plaisait: il y avait une façon d’entendre, qui, de ces blâmes mêmes, allumait les désirs. Annette voyait bien tout. Mais, de même qu’il est une manière, en inclinant la tête et clignant les paupières, d’harmoniser les plans d’un paysage, Annette, tout en voyant les traits fâcheux de Roger, les regardait d’un angle où ils s’adoucissaient. Elle n’eût pas été loin d’aimer jusqu’aux laideurs: car on donne plus de soi, en aimant les défauts de ce qu’on aime; quand on aime ce qu’il a de beau, on ne donne pas, on prend. Annette pensait:
—Je t’aime d’être imparfait. Si tu savais que je le vois, tu t’en irriterais. Pardon! Je n’ai rien vu... Mais moi, je ne suis pas comme toi: je veux que tu me voies imparfaite! Je le suis, je le suis; et j’y tiens; ce que j’ai d’imparfait, c’est moi, plus que le reste. Si tu me prends, tu le prends. Le prends-tu?... Mais tu ne veux pas le connaître. Quand te donneras-tu la peine enfin de me regarder?
Roger n’était pas pressé. Après plusieurs essais inutile pour l’amener sur ce terrain dangereux, qu’il semblait fuir, Annette, dans une promenade, interrompant l’entretien, s’arrêta, lui prit les deux mains, et dit:
—Roger, il faut que nous causions.
—Causer! dit-il en riant. Mais il me semble que nous ne nous en privons pas!
—Non, dit-elle, je n’entends pas nous dire des gentillesses: causer sérieusement.
Il prit tout de suite une mine un peu effrayée.
—N’ayez pas peur, dit-elle. C’est de moi que je voudrais vous parler.
—De vous? dit-il, en se rassérénant. Alors, ce ne peut être que charmant.
—Attendez! Attendez! fit-elle. Quand vous m’aurez entendue, vous ne le direz peut-être plus.
—Que pourriez-vous me dire maintenant qui me surprît? Depuis tant de jours que nous sommes ensemble, ne nous sommes-nous pas tout dit?
—Je n’ai guère eu, pour ma part, qu’à dire amen, fit Annette, en riant. C’est toujours vous qui parlez.
—Oh! la méchante! fit Roger. Est-ce que ce n’est pas de vous que je parle?
—Oui, c’est aussi de moi. Et même, vous parlez pour moi.
—Vous trouvez que je parle tant? dit Roger naïvement.
Annette se mordit les lèvres.
—Non, non, mon cher Roger, j’aime quand vous parlez. Mais quand vous parlez de moi, je reste à vous écouter; et c’est si beau, si beau, que je dis: «Ainsi soit-il!» Mais cela n’est pas ainsi.
—Vous êtes la première femme qui se plaigne que son portrait soit beau.
—J’aimerais mieux qu’il fût moi. Ce n’est pas un beau portrait, Roger, que vous allez accrocher dans votre maison de famille. Je suis une femme vivante, qui a ses volontés, ses passions, ses pensées. Êtes-vous sûr qu’elle pourra entrer chez vous, avec tout son bagage?
—Je la prends, les yeux fermés.
—Je vous demande de les ouvrir.
—Je vois votre âme limpide, qui se peint sur votre visage.
—Pauvre Roger! Bon Roger!... Vous ne voulez pas regarder.
—Je vous aime. Cela me suffit.
—Je vous aime aussi. Et cela ne me suffit pas.
—Cela ne vous suffit pas? dit-il, d’un ton consterné.
—Non. J’ai besoin de voir.
—Qu’est-ce que vous voulez voir?
—Je voudrais voir comment vous m’aimez.
—Je vous aime plus que tout.
—Naturellement! Vous ne pouvez pas moins. Mais je ne vous demande pas combien, je vous demande comment vous m’aimez... Oui, je sais que vous me voulez; mais qu’est-ce que vous voulez en faire, au juste, de votre Annette?
—La moitié de moi-même.
—Voilà bien!... C’est que, voyez-vous, mon ami, je ne suis pas une moitié. Je suis une Annette tout entière.
—C’est une façon de parler. Je veux dire que vous êtes moi, et que je suis vous.
—Non, non, ne soyez pas moi! Roger, laissez-moi l’être!
—En unissant nos vies, n’en ferons-nous pas la même?
—C’est cela qui m’inquiète. J’ai peur de ne pas pouvoir être tout à fait la même.
—Qu’est-ce qui vous trouble, Annette? Qu’est-ce que ces idées? Vous m’aimez, n’est-ce pas? Vous m’aimez? C’est l’essentiel! Ne vous inquiétez pas du reste. Le reste me regarde. Vous verrez, j’arrangerai—moi et les miens qui seront vôtres—nous arrangerons si bien votre vie que vous n’aurez rien à faire qu’à vous laisser porter.
Annette regardait à terre, et dessinait sur le sol des lettres avec le bout de son pied. Elle souriait:
(—Il ne comprenait pas du tout, ce cher garçon...)
Elle releva les yeux vers Roger, qui, bien tranquille, attendait sa réponse. Elle dit:
—Roger, regardez-moi. N’ai-je pas de bonnes jambes?
—Bonnes et belles, dit-il.
—Ça! fit-elle, le menaçant du doigt, ça n’est pas la question... Ne suis-je pas une solide marcheuse?
—Certes, dit-il, je vous aime d’être ainsi.
—Eh bien, est-ce que vous croyez que je vais me laisser porter?... Vous êtes très bon, très bon, je vous remercie; mais laissez-moi marcher! Je ne suis pas de celles qui craignent les fatigues de la route. Me les enlever, c’est m’enlever l’appétit d’exister. J’ai un peu l’impression que vous et les vôtres, vous avez tendance à me décharger de la peine d’agir et de choisir, à tout installer d’avance dans des cases prévues, bien confortablement,—votre vie, leur vie, ma vie,—tout l’avenir. Moi, je ne voudrais pas. Je ne veux pas. Je me sens au commencement. Je cherche. Je sais que j’ai besoin de chercher, de me chercher.
Roger avait un air bienveillant et railleur.
—Et que pouvez-vous bien chercher?
Il voyait là des lubies de petite fille. Elle le sentit, et dit, d’un ton ému:
—Ne vous moquez pas!... Je ne suis pas grand’chose, je ne m’en fais pas accroire... Mais enfin, je sais que je suis, et que j’ai une vie,... une pauvre vie... Ce n’est pas long, une vie, et ce n’est qu’une fois... J’ai le droit... Non, pas le droit, si vous voulez! cela paraît égoïste... J’ai le devoir de ne pas la perdre, de ne pas la jeter au hasard...
Au lieu d’être touché, il prit un air piqué:
—Vous trouvez que vous la jetez au hasard? Est-ce qu’elle sera perdue? Est-ce qu’elle n’aura point là un beau, un très bel emploi?
—Beau, sans doute... Mais lequel? Qu’est-ce que vous m’offrez?
Il décrivit avec feu, une fois de plus, sa carrière politique, l’avenir qu’il rêvait, ses grandes ambitions personnelles et sociales. Elle l’écouta parler; puis, l’arrêtant doucement au milieu, (car d’un pareil sujet il n’était jamais las):
—Oui, Roger, dit-elle. Certainement. C’est très, très intéressant. Mais pour vous dire la vérité,—ne soyez pas froissé!—je ne crois pas autant que vous en cette cause politique à laquelle vous vous consacrez.
—Quoi! vous n’y croyez pas? Vous y croyiez pourtant, lorsque je vous en parlais, dans les premiers temps que je vous vis à Paris...
—J’ai un peu changé, dit-elle.
—Qu’est-ce qui vous a fait changer?... Non, non, ce n’est pas possible... Vous changerez encore. Ma généreuse Annette ne peut pas se désintéresser de la cause du peuple, du renouveau social!
—Mais je ne m’en désintéresse pas, dit-elle. Ce dont je me désintéresse, c’est de la cause politique.
—L’une et l’autre se confondent.
—Pas tout à fait.
—La victoire de l’une sera la victoire de l’autre.
—J’en doute un peu.
—C’est pourtant le seul moyen de servir le progrès et le peuple.
(Annette pensait: «En se servant soi-même.»—Mais elle se le reprocha.)
—J’en vois d’autres.
—Lesquels?
—Le plus vieux est encore le meilleur. Comme ceux qui suivaient le Christ, donner tout, laisser tout, pour aller au peuple.
—Quelle utopie!
—Oui, je crois. Vous n’êtes pas utopiste, Roger. Je l’avais cru, d’abord. Je ne le crois plus maintenant. Vous avez, en politique, le sens des réalités. Avec votre grand talent, je suis bien sûre de vos succès futurs. Si je doute de la cause, je ne doute pas de vous. Vous aurez une belle carrière. Je vous vois déjà à la tête d’un parti, orateur applaudi, groupant au Parlement une majorité, ministre...
—Arrêtez-vous! dit-il, «... Macbeth, tu seras roi!...»
—Oui, je suis un peu sorcière... pour les autres. Mais ce qui est vexant, c’est que je ne le suis pas pour moi.
—Ce n’est pourtant pas difficile! Si je deviens ministre, cela vous concerne aussi... Voyons, là, franchement, cela ne vous ferait pas plaisir?
—De quoi? D’être ministre?... Dieu du ciel! Pas le moindre!... Pardon, Roger, pour vous, cela me ferait plaisir, sûrement. Et si j’étais avec vous, croyez que je tiendrais mon rôle, de mon mieux, je serais heureuse de vous aider... Mais, (n’est-ce pas? vous voulez bien que je sois franche?), j’avoue qu’une telle vie ne remplirait pas—mais pas du tout ma vie.
—Sans doute, je le comprends. La femme la mieux faite pour partager une vie d’action politique—voyez, par exemple, mon admirable mère!—ne saurait s’y borner. Sa vraie tâche est au foyer. Et sa vocation propre, c’est la maternité.
—Je sais, dit Annette. Cette vocation ne nous est pas disputée. Mais... (j’ai peur de ce que je vais dire, j’ai peur que vous ne me compreniez pas)... je ne sais pas encore ce que m’apportera la maternité. J’aime bien les enfants. Je crois que je serai très attachée aux miens... (Vous n’aimez pas ce mot? Oui, je vous parais froide...) Peut-être que je serai très prise... C’est possible. Je ne sais pas... Mais je ne voudrais pas dire quelque chose que je ne sens pas. Et, pour être sincère, cette «vocation», en moi, n’est pas encore tout à fait éveillée. En attendant que la vie me révèle ce que je ne connais pas, il me semble que la femme ne devrait jamais, en aucun cas, engouffrer toute sa vie dans cet amour de l’enfant... (Ne froncez pas le sourcil!...) Je suis convaincue qu’on peut aimer bien son enfant, faire loyalement sa tâche domestique, et garder assez de soi—comme on doit—pour le plus essentiel.
—Le plus essentiel?
—Son âme.
—Je ne comprends pas.
—Comment faire comprendre sa vie intérieure? Les mots sont si obscurs, si incertains, gâchés! L’âme... C’est ridicule de parler de son âme! Qu’est-ce que cela veut dire?... Je ne pourrais pas expliquer ce que c’est.—Mais c’est. C’est ce que je suis, Roger. Le plus vrai, le plus profond.
—Le plus vrai, le plus profond, ne me le donnez-vous pas?
—Je ne puis donner tout, dit-elle.
—Alors, vous n’aimez pas.
—Si, Roger, je vous aime. Mais nul ne peut donner tout.
—Vous n’aimez pas assez. Quand on aime, on ne pense à rien garder de soi. L’amour... l’amour... l’amour...
Il s’envola dans un de ses grands discours. Annette l’entendait célébrer, en termes pathétiques, le don entier de soi, la joie du sacrifice au bonheur de l’aimé. Elle pensait:
(—Mon chéri, pourquoi dis-tu tout cela? Crois-tu que je l’ignore? Crois-tu que je ne pourrais pas me sacrifier à toi, si c’était nécessaire, et y trouver ma joie? Mais à une condition: c’est que tu ne l’exiges pas... Pourquoi l’exiges-tu?... Pourquoi sembles-tu l’attendre, comme ton droit? Pourquoi n’as-tu pas confiance en moi, en mon amour?)
Après qu’il eut fini, elle dit:
—C’est très beau. Je ne serais pas capable, vous le savez, d’exprimer ces choses aussi bien que vous. Mais peut-être qu’à l’occasion, je ne serais pas incapable de les sentir...
Il s’exclama:
—Peut-être! A l’occasion!.....
—Vous trouvez cela bien peu, n’est-ce pas?... C’est plus que vous ne croyez... Mais je n’aime pas à promettre plus... (peut-être ce sera moins)... que je ne pourrais tenir. Je ne sais pas d’avance... Il faut se faire crédit. Nous sommes des honnêtes gens. Nous nous aimons, Roger. On fera tout ce qu’on peut.
Il leva les bras, de nouveau:
—Tout ce qu’on peut!...
Elle sourit, et reprit:
—Voulez-vous me faire crédit? J’ai besoin d’y faire appel. J’ai beaucoup à demander...
Il fut prudent:
—Dites!
—Je vous aime, Roger; mais je voudrais être vraie. J’ai vécu, depuis l’enfance, assez seule, et très libre. Mon père me laissait une grande indépendance, dont je n’abusais point, parce qu’elle me semblait tout à fait naturelle, et parce qu’elle était saine. J’ai pris ainsi des habitudes d’esprit, dont il m’est difficile maintenant de me passer. Je me rends compte que je suis un peu différente de la plupart des jeunes filles de ma classe. Et pourtant, je crois que ce que je sens, elles le sentent aussi; j’ose seulement le dire, et j’en ai une conscience plus claire.—Vous me demandez d’unir ma vie à la vôtre. C’est mon souhait. C’est, pour chacune de nous, le vœu le plus profond, de trouver le cher compagnon. Et il me semble que vous pourriez l’être, Roger... si... si vous vouliez...
—Si je voulais! dit-il, la bonne plaisanterie! Je ne fais que le vouloir!...
—Si vous vouliez vraiment être mon compagnon. Ce n’est pas une plaisanterie. Réfléchissez!... Unir nos vies, cela ne signifie pas supprimer l’une ou l’autre... Qu’est-ce que vous m’offrez?... Vous ne vous en apercevez pas, parce que depuis longtemps le monde est habitué à ces inégalités. Mais elles me sont neuves... Vous ne venez pas à moi, seulement avec votre affection. Vous venez avec les vôtres, vos amis, vos clients et votre parenté, avec votre route tracée, votre carrière fixée, votre parti et ses dogmes, votre famille et ses traditions,—tout un monde qui est à vous, tout un monde qui est vous. Et moi, qui ai un monde aussi, qui suis aussi un monde,—vous me dites: «Laisse là ton monde! Jette-le, et entre dans le mien!»—Je suis prête à venir, Roger, mais à venir tout entière. M’acceptez-vous tout entière?
—Je veux tout, fit-il: c’est vous qui, tout à l’heure, disiez que vous ne pouvez me donner tout.
—Vous ne me comprenez pas. Je dis: «M’acceptez-vous libre? Et m’acceptez-vous toute?»
—Libre? répondit Roger, circonspect. Tout le monde est libre en France, depuis 89...
(Annette souriait: «Le bon billet!...»)
—... Mais enfin, il faut s’entendre. Il est bien évident que, du moment, que vous vous mariez, vous n’êtes plus tout à fait libre. Vous contractez, de ce, des obligations.
—Je n’aime pas beaucoup ce mot, dit Annette; mais la chose ne me fait pas peur. Je prendrais joyeusement, librement, ma part des peines et des travaux de celui que j’aime, des devoirs de la vie commune. Et plus ils seraient durs, plus ils me seraient chers, avec l’aide de l’amour. Mais je ne renonce pas pour cela aux devoirs de ma vie propre.
—Et quels autres devoirs? D’après ce que vous m’avez dit et ce que je crois savoir, votre vie, ma chère Annette, votre vie jusqu’à présent, si calme, si modeste, ne paraît pas avoir eu de bien grandes exigences. Que peut-elle réclamer? Est-ce de votre travail que vous voulez parler? Souhaitez-vous de le continuer? Ce genre d’activité me semble, je l’avoue, décevant pour une femme. A moins d’une vocation. C’est gênant, en ménage... Mais je ne crois pourtant pas que vous soyez affligée de ce présent du ciel. Vous êtes trop humaine et bien équilibrée.
—Non, il ne s’agit pas d’une vocation spéciale. Ce serait simple, alors: il faudrait la suivre... La demande, l’exigence (comme vous dites) de ma vie est moins facile à formuler: car elle est moins précise et beaucoup plus vaste. Il s’agit du droit qui s’impose pour toute âme vivante: le droit à changer.
Roger se récria:
—Changer! Changer d’amour?
—Même en restant toujours, comme je le veux, fidèle à un seul amour, l’âme a droit à changer... Oui, je sais bien, Roger, «changer», ce mot vous effraie... Moi-même, il m’inquiète... Quand l’heure qui passe est belle, je voudrais n’en plus bouger... On soupire de ne pas se fixer pour toujours!... Mais pourtant, on ne le doit pas, Roger; et d’abord, on ne le peut pas. On ne reste pas sur place. On vit, on va, on est poussé, il faut, il faut avancer! Ce n’est point faire tort à l’amour. On l’emporte avec soi. Mais l’amour ne doit pas vouloir nous retenir en arrière, enfermés avec lui dans l’immobile douceur d’une seule pensée. Un bel amour peut durer toute une vie; mais il ne la remplit pas toute. Songez, mon cher Roger, que, tout en vous aimant, je me trouverai peut-être un jour, (je me trouve déjà) à l’étroit dans votre cercle d’action et de pensée. Je ne songerais jamais à contester pour vous la valeur de votre choix. Mais serait-il juste qu’il me fût imposé? Et ne trouvez-vous pas équitable de me reconnaître la liberté d’ouvrir la fenêtre, si je n’ai pas assez d’air,—et même un peu la porte—(oh! je n’irai pas bien loin!)—d’avoir mon petit domaine d’action, mes intérêts d’esprit, mes amitiés propres, de ne pas rester confinée sur un même point du globe, dans le même horizon, de tâcher de l’élargir, de changer d’air, d’émigrer.., (je dis: si c’est nécessaire... je ne le sais pas encore. Mais j’ai, en tout cas, besoin de sentir que je suis libre de le faire, que je suis libre de vouloir, libre de respirer, libre... libre d’être libre... même si je ne faisais jamais usage de ma liberté.)... Pardonnez-moi, Roger, peut-être vous trouvez ce besoin absurde et puéril. Ce ne l’est pas, je vous assure, c’est le plus profond de mon être, le souffle qui me fait vivre. Si on me le retirait, je mourrais... Je fais tout, par amour... Mais la contrainte me tue. Et l’idée de la contrainte me rendrait révoltée... Non, l’union de deux êtres ne doit pas devenir un enchaînement mutuel. Elle doit être une double floraison. Je voudrais que chacun, au lieu de jalouser le libre développement de l’autre, fût heureux d’y aider. Le seriez-vous, Roger? Sauriez-vous m’aimer assez, pour m’aimer libre, libre de vous?...
(Elle pensait: «Je n’en serais que plus à toi!...»)
Roger l’écoutait, soucieux, nerveux, un peu vexé. Tout homme l’eût été. Annette aurait pu être plus habile. Dans son besoin de franchise et sa peur de tromper, elle était toujours portée à exagérer ce qui, de sa pensée, pouvait le plus choquer. Mais un amour plus fort que celui de Roger ne s’y fût pas mépris. Roger, atteint surtout dans son amour-propre, flottait entre deux sentiments: celui de ne pas prendre au sérieux ce caprice de femme, et la contrariété qu’il éprouvait de cette insurrection morale. Il n’en avait pas perçu l’appel ému à son cœur. Il n’en avait retenu qu’une sorte d’obscure menace et d’atteinte à ses droits de propriétaire. S’il eût eu plus de rouerie dans le maniement des femmes, il eût mis sous le boisseau sa vexation secrète, et promis, promis, promis... tout ce qu’Annette voulait. «Des promesses d’amoureux, autant emporte le vent! Pourquoi donc lésiner?...» Mais Roger, qui avait ses défauts, avait aussi ses vertus: il était, comme on dit, «un bon jeune homme», trop rempli de son moi pour bien connaître les femmes, qu’il avait assez peu pratiquées. Il n’eut pas l’habileté de cacher son dépit. Et, quand Annette attendait une parole généreuse, elle eut le désappointement de voir qu’en l’écoutant, il n’avait songé qu’à lui.
—Annette, dit-il, je vous avoue que j’ai peine à comprendre ce que vous me demandez. Vous me parlez de notre mariage, comme d’une prison, et vous ne semblez avoir d’autre pensée que de vous en évader. Ma maison n’a pas de barreaux aux fenêtres, et elle est assez large pour qu’on s’y trouve à l’aise. Mais on ne peut pas vivre, toutes les portes ouvertes; et ma maison est faite pour qu’on y reste. Vous me parlez d’en sortir, d’avoir votre vie à part, vos relations personnelles, vos amis, et même, si j’ai bien compris, de pouvoir vous en aller, à votre gré, du foyer, pour chercher Dieu sait quoi que vous n’y auriez pas trouvé, jusqu’à ce qu’il vous plaise, un jour, d’y rentrer... Annette, ce n’est pas sérieux! Vous n’y avez pas pensé! Aucun homme ne pourrait consentir à sa femme une situation, pour lui si humiliante, pour elle si équivoque.
Ces réflexions ne manquaient peut-être pas de bon sens. Mais il est des moments, où le bon sens tout sec, sans l’intuition du cœur, est un non-sens.—Annette, un peu froissée, dit avec une froideur fière, qui masquait son émotion:
—Roger, il faut avoir foi en la femme que l’on aime; il faut, quand on l’épouse, ne pas lui faire l’injure de croire qu’elle n’aurait pas de votre honneur le même souci que vous. Pensez-vous que celle que je suis se prêterait à une équivoque, pour vous humiliante? Toute humiliation pour vous le serait pour elle aussi. Et plus elle serait libre, plus elle se sentirait tenue à veiller sur la part de vous-même que vous lui auriez confiée. Il faut m’estimer plus. N’êtes-vous pas capable de me faire confiance?
Il sentit le danger de l’éloigner par ses doutes; et, se disant qu’après tout, il ne fallait pas attacher à ces propos de femme une importance exagérée, et qu’on aurait le temps, plus tard, d’y aviser—(si elle s’en souvenait!)—il revint à sa première idée, qui était de le prendre en plaisanterie. Il crut donc très bien faire, en disant galamment:
—Toute confiance, mon Annette! Je crois en vos beaux yeux. Jurez-moi seulement que vous m’aimerez toujours, que vous m’aimerez uniquement! Je ne vous demande rien de plus!
Mais la petite Cordelia, que ne réconciliait point cette façon badine d’esquiver la loyale réponse, dont dépendait sa vie, se raidit contre l’impossible engagement:
—Non, Roger, je ne puis pas, je ne puis pas jurer cela. Je vous aime beaucoup. Mais je ne puis pas promettre ce qui ne dépend pas de moi. Ce serait vous tromper; et je ne vous tromperai jamais. Je vous promets seulement de ne rien vous cacher. Et si je ne vous aimais plus, ou si j’aimais un autre, vous le sauriez le premier,—et même avant cet autre. Et vous, faites de même! Mon Roger, soyons vrais!
Cela ne l’arrangeait guère. La vérité gênante n’était pas une habituée de la maison Brissot. Quand elle frappait au seuil, on se hâtait de faire dire:
—«Tout le monde est absent!»
Roger n’y manqua point. Il cria:
—Ma chérie, que vous êtes donc jolie!... Là, parlons d’autre chose!...
Annette revint, déçue. Elle avait beaucoup espéré d’un franc entretien. Bien qu’elle eût prévu les résistances, elle comptait sur le cœur de Roger pour éclairer son esprit. Le plus affligeant n’était pas que Roger ne l’eût pas comprise, mais qu’il n’avait pas fait le moindre effort pour la comprendre. Il ne semblait avoir rien vu du pathétique de la question pour Annette. Il était tout en surface, et voyait tout à son image. Rien ne pouvait être plus sensible à une femme d’une forte vie intérieure.
Elle ne se trompait pas. Roger avait été interloqué, agacé par les propos d’Annette; mais il n’en avait pas du tout entrevu le sérieux; il les jugeait sans conséquence. Il pensait qu’Annette avait des idées bizarres, un peu paradoxales, qu’elle était «originale»: c’était fâcheux. Madame et Mademoiselle Brissot savaient être supérieures, sans être «originales». Mais on ne pouvait exiger cette perfection chez tous. Annette avait d’autres qualités,—que peut-être Roger ne mettait pas aussi haut, mais auxquelles (il faut le dire) il tenait, pour l’instant, beaucoup plus. A cette préférence le corps avait plus de part que l’esprit; mais l’esprit y avait aussi sa part: Roger en goûtait fort, chez Annette, la fougue primesautière, quand elle ne s’exerçait pas sur des sujets embarrassants pour lui.—Il n’était pas inquiet. Annette, avec sa droiture, lui avait montré qu’elle l’aimait. Il était convaincu qu’elle ne pourrait se détacher de lui.
Il ne se doutait guère du drame de conscience qui se jouait auprès de lui.—En vérité, Annette l’aimait tant qu’elle ne pouvait se résigner à le juger si piètre. Elle voulait croire qu’elle s’était trompée. Elle fit d’autres tentatives, elle tâcha d’y mettre du sien. Si Roger ne lui reconnaissait pas une vie indépendante, quelle part lui faisait-il du moins dans la sienne?... Mais les constatations nouvelles où elle dut arriver furent décourageantes. Le naïf égoïsme de Roger la reléguait, en somme, à la table, au salon, et au lit. Il voulait bien, gentiment, lui conter ses affaires; mais elle n’avait plus, ensuite, qu’à les approuver. Il n’était pas plus disposé à reconnaître à sa femme les droits d’un collaborateur qui discutât son action politique et pût la modifier, qu’à lui permettre une activité sociale différente de la sienne. Il lui semblait tout naturel—(cela s’était toujours fait)—que la femme qui l’aimait lui donnât toute sa vie, et qu’elle ne reçût qu’une part de la sienne. Tout au fond de lui-même, il y avait cette vieille croyance de l’homme en sa supériorité, qui fait que ce qu’il donne lui paraît d’une essence plus haute. Mais il n’en eût pas convenu: car il était bon garçon et galant Français. S’il arrivait qu’Annette prétendît appuyer certains droits de la femme sur l’exemple du mari...
—Ce n’est pas la même chose, disait, en souriant, Roger.
—Pourquoi? demandait Annette.
Roger esquivait la réponse. Une conviction qu’on ne discute pas risque moins d’être ébranlée. Celle de Roger était enracinée. Et Annette prenait le mauvais chemin pour le faire douter de soi. Ses avances, ses efforts pour trouver entre eux un terrain d’entente, après son inutile essai pour lui imposer ses idées, étaient interprétés par Roger comme une preuve nouvelle du pouvoir qu’il exerçait sur elle. Il n’en était que plus sûr de lui. Et même, il devenait fat.—Soudain, Annette s’irritait, et sa parole avait un accent frémissant... Aussitôt, Roger tournait court, et il revenait au système qui lui avait, pensait-il, si bien réussi: il promettait, en riant, tout ce qu’on voulait. Le ton fait, dit-on, passer la chanson. C’en était une pour Roger. Annette ressentait l’offense.
D’autres questions plus graves se posaient. L’intimité d’Annette avec Sylvie eût été fort menacée. Il était évident que la libre fille serait, dans ce milieu, difficilement admise, et que la petite couturière le serait encore moins. Jamais les Brissot, vaniteux, collet-monté, n’eussent admis, pour eux ou pour leur bru, d’aussi scandaleux rapports de parenté. Il eût fallu les cacher. Sylvie ne s’y fût pas plus prêtée qu’Annette. Chacune avait sa fierté, et chacune était fière de l’autre. Annette aimait Roger; et elle le voulait, d’un désir plus brûlant qu’elle ne se l’avouait; mais elle ne lui eût jamais sacrifié sa Sylvie. Elle l’avait trop aimée; et si cet amour, peut-être, avait pâli, elle n’oubliait point qu’à certaines minutes elle avait touché là le fond de la passion:—(elle le savait, elle seule; Sylvie même ne s’en doutait qu’à moitié).—Mais, dans les heures de mutuelles confidences avec Roger, Annette lui avait beaucoup trop raconté. Roger semblait alors amusé, touché... Oui, mais à condition que ce fût du passé. Il ne tenait pas du tout à voir se prolonger cette fraternité compromettante. Il était même, en secret, décidé à la faire cesser, doucement, sans avoir l’air d’y toucher. Il ne voulait partager avec personne l’intimité de sa femme. Sa femme... «Ce chien est à moi...» Comme toute sa famille, il avait le sentiment très vif de ce qui était à lui.
A mesure que le séjour d’Annette se prolongeait, cette prise de possession devenait plus étroite,—de quelques dehors affectueux qu’on l’entourât. Ce que les Brissot tenaient, ils le tenaient. Le despotisme domestique des deux femmes s’accusait journellement à mille menus détails. Leur «idée», comme on dit, était «faite» sur tout: qu’il s’agît du ménage ou du monde, de l’existence quotidienne ou des grands problèmes de la vie morale. C’était vissé, fixé, une fois pour toutes. Tout était édicté: ce qu’il convenait de louer, ce qu’il fallait rejeter,—ce qu’il fallait rejeter, surtout! Que d’ostracismes! Que d’hommes, que de choses, que de façons de penser ou d’agir, jugés, condamnés sans appel, et pour l’éternité! Le ton et le sourire enlevaient l’envie de discuter. Ils avaient l’air de dire (ils disaient souvent, en propres termes):
—Il n’y a pas deux façons de penser, ma chère enfant.
Ou bien, quand elle essayait, cependant, de montrer qu’il y avait aussi la sienne:
—Ma petite, comme vous êtes amusante!
Ce qui avait pour effet de lui clore le bec, à l’instant.
On la traitait déjà en fille de la maison, insuffisamment dressée, qu’on mettait au courant. On lui faisait connaître l’ordre et la marche des jours, des mois, et des saisons Brissot, leurs relations de province, leur relations de Paris, leurs devoirs de parenté, leurs visites, leurs dîners, la chaîne sans fin de ces corvées de société, dont les femmes gémissent, et dont elles sont très fières, parce qu’en les harassant, ce mouvement perpétuel leur donne l’illusion qu’elles servent à quelque chose. Cette vie mécanique, cette fausseté de relations, cette convention perpétuelle, étaient intolérables à Annette. Tout y semblait réglé d’avance: les travaux, les plaisirs,—car il y avait aussi des plaisirs,—mais réglés d’avance!... Vivent les peines imprévues, qui sortent du programme!... Il n’était guère d’espoir d’en sortir, même pour les peines. Annette se voyait maçonnée, comme une pierre dans un mur! A sable et chaux. Ciment romain. Mortier Brissot...
Elle s’exagérait la rigueur de cette vie. Le hasard, l’imprévu, y jouaient leur rôle, comme dans toutes les vies. Mesdames Brissot étaient plus redoutables en paroles qu’en fait; elles avaient la prétention de tout diriger; mais il n’eût pas été impossible, en les prenant par leur faible, en les oignant, flattant et encensant, de les mener par le bout du nez; une fille rusée aurait pu se dire, en les évaluant à leur juste mesure:
—Parlez toujours! Je n’en ferai qu’à ma tête!
Il était à penser qu’une énergie tenace, comme celle d’Annette, ne serait jamais étouffée. Mais Annette passait par cette fièvre nerveuse des femmes qui, à force de trop fixer l’objet qui les préoccupe, ne le voient plus comme il est. De quelques mots entendus dans la journée, elle se forgeait des monstres, le soir, quant elle était seule. Elle s’épouvantait de la lutte qu’il lui faudrait perpétuellement soutenir, et elle se répétait qu’elle ne réussirait jamais à se défendre contre tous. Elle ne se sentait plus assez forte. Elle doutait de son énergie. Elle avait peur de sa propre nature, de ces oscillations, inattendues, par où son esprit inquiet continuait d’être ballotté, de ces brusques sautes des vents qu’elle ne s’expliquait pas.—Et certes, elles provenaient de la complexité de sa riche substance, dont la neuve harmonie ne pourrait que lentement se réaliser par la vie; mais, en attendant, elles risquaient de la livrer à toutes les surprises de la violence, de la faiblesse, de la chair, de la pensée, aux hasards insidieux du destin embusqué au tournant d’une minute, sous les pierres du chemin...
Le fond de son trouble, c’est que de son amour, elle n’était plus sûre. Elle ne savait plus... Elle n’aimait plus; et elle aimait toujours. Son esprit et son cœur—son esprit et ses sens—bataillaient. L’esprit voyait trop clair: il était désabusé. Mais le cœur ne l’était point; et le corps s’irritait, en voyant qu’il allait perdre l’être qu’il convoitait; la passion grondait:
—Je ne veux pas renoncer!...
Annette sentait cette révolte, et elle en était humiliée; sa violence naturelle réagissait durement, faisait appel à sa fierté blessée. Elle disait:
—Je ne l’aime plus!...
Et son regard hostile maintenant épiait en Roger les raisons de ne plus l’aimer.
Roger ne voyait rien. Il entourait Annette de prévenances, de fleurs, d’attentions galantes. Mais il croyait la partie gagnée. Pas un instant, il ne songeait à l’âme fière, sauvage, qui, voilée, l’observait, brûlante de se donner, mais à qui lui dirait le mot de passe mystérieux qui montre qu’on s’est reconnus. Il ne le disait pas; et pour cause. Il disait, au contraire, des mots irréfléchis qui, sans qu’elle le montrât, blessaient Annette au cœur. L’instant d’après, il ne se souvenait plus de ce qu’il avait dit. Mais Annette, qui semblait n’avoir pas entendu, aurait pu le lui répéter, dix jours, dix ans après. Elle en gardait le souvenir frais et la blessure ouverte. C’était bien malgré elle: car elle était généreuse, et elle se reprochait de ne pas savoir oublier. Mais la meilleure des femmes peut pardonner les offenses intimes; elle ne les oublie jamais.
Jour après jour, des déchirures se firent dans la fine toile tissée par l’amour. On ne le remarquait point. La toile restait tendue, mais le moindre souffle y faisait passer d’inquiétants frissons.—Annette, observant Roger dans le cercle de famille, et ses traits de famille, la dureté, la sécheresse de certains de ses propos, son mépris des petites gens, se disait:
—Il déteint. De ce que j’ai aimé en lui, au bout de quelques années, il ne restera rien.
Et puisqu’elle l’aimait encore, elle voulut éviter l’amère désillusion, les conflits dégradants qu’elle prévoyait entre eux, s’ils se liaient.
L’avant-veille de Pâques, sa décision fut prise.—Dure nuit. Il fallut vaincre bien des désirs, fouler aux pieds l’espérance obstinée, qui ne voulait pas mourir. Elle avait, en pensée, bâti son nid avec Roger. Tant de rêves de bonheur, que l’on se chuchote tout bas! Y renoncer! Reconnaître que l’on s’était trompée! Se dire qu’on n’était pas faite pour le bonheur!...
Car elle se le disait, dans son découragement. Une autre, à sa place, ne l’eût pas rejeté. Pourquoi n’était-elle pas capable de l’accepter? Pourquoi ne pouvait-elle sacrifier une partie de sa nature?... Mais non, elle ne le pouvait pas! Comme la vie est mal faite! On ne peut pas se passer d’affection mutuelle, et on ne peut pas se passer non plus d’indépendance. L’une est aussi sacrée que l’autre. L’une est autant que l’autre nécessaire au souffle de nos poumons. Comment les concilier? On vous dit: «Sacrifiez! Si vous ne vous sacrifiez pas, vous n’aimez pas assez...» Mais ce sont, presque toujours, les plus capables d’un grand amour qui sont aussi les plus passionnés d’indépendance. Car tout est fort en eux. Et s’ils sacrifient à leur amour le principe de leur fierté, ils se sentent dégradés jusque dans leur amour, ils déshonorent l’amour...—Non, ce n’est pas aussi simple que voudraient nous le faire croire la morale de l’humilité,—ou celle de l’orgueil,—chrétiens ou nietzschéens. Une force ne s’oppose pas en nous à une faiblesse, une vertu à un vice, ce sont deux forces qui s’affrontent, deux vertus, deux devoirs... La seule vraie morale, selon la vie vraie, serait une morale d’harmonie. Mais la société humaine n’a jamais connu jusqu’à présent qu’une morale d’oppression et de renoncement,—tempérée par le mensonge. Annette ne pouvait mentir...
Que faire?... Sortir de l’équivoque, au plus vite, à tout prix! Puisqu’elle s’était convaincue qu’il lui serait impossible de vivre dans cette union, rompre dès le lendemain!...
Rompre!... Elle se représenta la stupeur de la famille, l’esclandre... Ceci n’était rien... Mais le chagrin de Roger... Aussitôt, s’évoqua dans la nuit l’image de la figure chérie... A cette vision, un ressac de passion de nouveau emporta tout... Annette, brûlante et glacée, immobile dans son lit, sur le dos, les yeux ouverts, comprimait les battements de son cœur...
—Roger, implorait-elle, mon Roger, pardonne-moi!... Ah! si je pouvais t’éviter cette peine!... Je ne peux pas, je ne peux pas!...
Alors, elle était baignée d’un tel flot d’amour et de remords qu’elle eût été près de courir se jeter au pied du lit de Roger, de lui baiser les mains, de lui dire:
—Je ferai tout ce que tu veux...
Quoi! elle l’aimait encore?... Elle se révolta...
—Non, non! je ne l’aime plus!...
Elle se mentait avec fureur...
—Je ne l’aime plus!...
En vain!... Elle l’aimait encore. Elle l’aimait plus que jamais. Peut-être pas avec le plus noble d’elle—(mais qu’est-ce qui est noble? ou qu’est-ce qui ne l’est pas?)—Si! avec le plus noble aussi, et avec le moins! Corps et âme!... S’il suffisait de ne plus estimer, pour ne plus aimer! Comme ce serait commode!... Mais souffrir par l’aimé n’a jamais dispensé de l’aimer: on n’en sent que plus cruellement qu’on est forcé de l’aimer!... Annette souffrait dans son amour blessé—par le manque de confiance, le manque de foi en elle, le manque d’amour profond de Roger. Elle souffrait dans l’amer sentiment de tant d’espoirs détruits, qu’elle couvait sans les montrer au jour. C’était parce qu’elle aimait si ardemment Roger qu’elle tenait à lui faire accepter son indépendance. Elle voulait être pour lui plus qu’une femme qui abdique, passive, dans l’union,—un libre et sûr compagnon.—Il n’en faisait point de cas. Elle en ressentait une douleur, une colère de passion offensée...
—Non! non! je ne l’aime plus! je ne dois plus, je ne veux plus...
Mais sa force se brisa; et, sans même achever son cri de révolte, elle pleura... Dans la nuit, en silence... Sous la glace de la raison, hélas! elle était brûlée... Ce qu’elle ne voulait pas dire: tout ce qui était à elle, même son indépendance, quelle joie elle aurait eue à le lui sacrifier, si seulement il avait eu un mouvement généreux, un geste, un simple geste, pour se sacrifier, lui, plutôt que de la sacrifier!... Elle ne l’eût pas laissé faire. Elle n’eût rien demandé de plus qu’un élan du cœur, une preuve de vrai amour... Mais bien qu’il l’aimât à sa manière, cette preuve, il eût été incapable de la donner. Cela n’entrait pas dans sa pensée. Il eût jugé le vœu d’Annette une exigence de femme, qu’il faut prendre en souriant, mais qui n’a pas grand sens. Que pouvait-elle souhaiter? Pourquoi diable pleurait-elle?—Parce qu’elle l’aimait? Eh bien, alors?...
—«Vous m’aimez, n’est-ce pas? Vous m’aimez? C’est l’essentiel...»
Ah! ce mot, elle ne l’avait pas oublié non plus!...
Annette sourit au milieu de ses larmes. Pauvre Roger! Il était ce qu’il était. On ne lui en veut pas. Mais on ne se changera pas. Ni lui, ni moi. On ne peut pas vivre ensemble...
Elle essuya ses yeux.
—Allons, il faut en finir...
Après une nuit blanche—(elle ne s’était assoupie qu’une ou deux heures, à l’aube)—Annette se leva, résolue. Avec la lumière du jour, le calme lui était revenu. Elle s’habilla, se coiffa, méthodiquement, froidement, écartant de sa pensée tout ce qui pouvait éveiller ses doutes, attentive à sa toilette, qu’elle fit méticuleuse, minutieusement correcte, plus encore qu’à l’ordinaire.
Vers neuf heures, Roger frappa gaiement à sa porte. Il venait la chercher, comme chaque matin, pour une promenade.
Ils partirent, escortés par un chien gambadant. Ils prirent un chemin qui s’enfonçait sous bois. Les jeunes bois verdissants étaient criblés de soleil. Les rameaux ruisselaient de chants, de cris d’oiseaux. Chaque pas éveillait des vols, des battements d’ailes, des frôlements de feuilles, des froissements de branches, des fuites éperdues à travers la forêt. Le chien, surexcité, jappait, flairait, zigzaguait. Des geais se chamaillaient. Dans la coupole d’un chêne, deux ramiers rouissaient. Et très loin, le coucou tournait, tournait, plus loin, plus près, redisant inlassable sa vieille plaisanterie. C’était l’explosion de la crise du printemps...
Roger, bruyant, très gai, riant, excitant son chien, était lui-même comme un grand chien heureux. Annette, silencieuse, suivait, à quelques pas. Elle pensait:
—C’est ici... Non, là-bas, au détour...
Elle regardait Roger. Elle écoutait la forêt. Comme tout deviendrait autre, après qu’elle aurait parlé!... Le détour était passé. Elle n’avait point parlé... Elle dit:
—Roger...
d’une voix mal assurée, presque basse, qui tremblait... Il ne l’entendit pas. Il ne remarquait rien. Devant elle, baissé, il cueillait des violettes; et il parlait, parlait... Elle reprit:
—Roger!
cette fois, avec un tel accent de détresse qu’il se retourna, saisi. Et tout de suite, il vit la pâleur du visage mortellement sérieux; il vint à elle... Il avait peur déjà. Elle dit:
—Roger, il faut nous séparer.
Ses traits exprimèrent la stupéfaction et l’effroi. Il bégaya:
—Qu’est-ce que vous dites? Qu’est-ce que vous dites?
Elle répéta fermement, évitant de le regarder:
—Il faut nous séparer, Roger, c’est douloureux, mais il le faut. J’ai vu que c’était impossible, impossible que je sois votre femme...
Elle voulait continuer. Mais il l’en empêcha:
—Non, non, ce n’est pas vrai!... Taisez-vous! taisez-vous! Vous êtes folle!...
Elle dit:
—Il faut que je parte, Roger.
Il cria:
—Partir, vous!... Je ne veux pas!...
Il lui avait saisi les bras, il les serrait brutalement. Puis, il vit la fière figure, volontaire et glacée, il se sentit perdu, il lâcha prise, il demanda pardon, il pria, supplia:
—Annette! ma petite Annette! Restez, restez!... Non, ce n’est pas possible... Mais qu’est-ce qui s’est passé? Qu’est-ce que j’ai fait?
La pitié reparut sur le visage fermé. Elle dit:
—Asseyons-nous, Roger...
(Il s’assit docilement auprès d’elle, sur un talus de mousse: ses yeux ne la quittaient point, imploraient chacune de ses paroles).
—...Soyez calme, il faut que tout soit expliqué... Je vous en prie, soyez calme!... Croyez que je dois tendre toutes mes forces pour l’être... Je ne pourrais parler, si je ne m’y forçais pas...
—Mais ne parlez pas! dit-il, c’est une folie!...
—Il le faut.
Il voulait lui fermer la bouche. Elle se dégagea. Malgré le trouble intérieur, sa résolution semblait si inflexible qu’elle en imposa à Roger qui, renonçant à la lutte, écrasé et hagard, l’écouta parler, sans oser la regarder.
Annette, d’une voix qui paraissait impassible, froide, morne, mais qui avait de brusques cassures, et qui, une ou deux fois, s’arrêta en route pour reprendre haleine,—dit ce qu’elle avait décidé de dire: en termes nets, réfléchis, modérés, qui semblaient d’autant plus implacables... Elle avait voulu sincèrement essayer s’ils pourraient vivre ensemble. Elle l’espérait d’abord, elle le souhaitait de tout son cœur. Elle avait vu que ce rêve n’était pas réalisable. Trop de choses les séparaient. Trop de différences de milieu, de pensée. Elle mettait les torts sur son compte; elle avait reconnu que, décidément, elle ne pouvait vivre mariée. Elle avait des conceptions de vie, d’indépendance, qui ne s’accordaient pas avec celles de Roger. Peut-être Roger avait-il raison. La plupart des hommes, peut-être même des femmes, pensaient comme lui. Elle avait tort, sans doute. Mais, tort ou raison, elle était ainsi. Il était inutile qu’elle causât le malheur d’un autre et le sien propre. Elle était faite pour vivre seule. Elle dégageait Roger de toute promesse envers elle, et reprenait sa liberté. Au reste, ils ne s’étaient pas liés. Tout avait été loyal entre eux. Ils devaient se séparer loyalement, en amis...
Elle fixait, en parlant, les herbes à ses pieds; elle prenait bien garde de ne pas voir Roger. Mais, tandis qu’elle parlait, elle entendait sa respiration qui haletait, et elle eut grand’peine à aller jusqu’au bout. Quand elle eut achevé, elle se risqua à le regarder. Elle fut saisie, à son tour. Le visage de Roger était comme d’un homme qui se noie: rouge, soufflant bruyamment; il n’avait pas la force de crier. Il agita gauchement ses mains crispées, chercha, retrouva son souffle, gémit:
—Non, non, non, non, je ne peux pas, je ne peux pas...
Et il éclata en sanglots.
D’un champ à la lisière, on entendait venir la voix d’un paysan, le soc d’une charrue. Annette, bouleversée, prit Roger par le bras, l’entraîna hors du chemin, dans les taillis, plus loin, au milieu de la forêt. Roger, sans force, se laissait conduire, répétant:
—Je ne peux pas, je ne peux pas... Mais qu’est-ce que je vais devenir?...
Elle essayait tendrement de le faire taire. Mais il était submergé par son désespoir: la douleur de son amour, celle de son amour-propre, l’humiliation publique, la ruine du bonheur qu’il s’était promis, tout se mêlait à la fois; ce grand enfant gâté par la vie, qui n’avait jamais vu les choses résister à ses désirs, s’effondrait dans cette défaite: c’était une catastrophe, un écroulement de toutes ses certitudes; il perdait foi en lui, il perdait pied, il n’avait plus où se prendre. Annette, touchée de ce grand chagrin, disait:
—Mon ami... mon ami... Ne pleurez pas!... Vous avez, vous aurez une belle vie... vous n’avez pas besoin de moi...
Il continuait de gémir:
—Je ne peux pas me passer de vous. Je ne crois plus à rien... Je ne crois plus à ma vie...
Et il se jeta à genoux:
—Restez! restez!... Je ferai ce que vous voulez... tout ce que vous voudrez...
Annette savait bien qu’il promettait ce qu’il ne pourrait tenir, mais elle était attendrie. Elle répondit doucement:
—Non, mon ami, vous le dites sincèrement; mais vous ne le pourriez pas, ou vous en souffririez, et j’en souffrirais aussi; la vie nous serait un conflit perpétuel...
Quand il vit qu’il ne pouvait ébranler sa résolution, il eut une crise de larmes, à ses pieds, comme un enfant. Annette était pénétrée de pitié et d’amour. Son énergie se fondait. Elle voulait se raidir, mais elle ne pouvait résister à ces pleurs. Elle ne pensait plus à elle; elle ne pensait plus qu’à lui. Elle caressait cette chère tête appuyée contre ses jambes, elle lui disait des mots tendres. Elle releva son grand garçon désolé, elle lui essuya les yeux avec son mouchoir, elle le reprit par le bras, elle le força à marcher. Il était si prostré qu’il se laissait faire et ne savait que pleurer. Les branches d’arbres, au passage, leur fouettaient le visage. Ils allaient dans les bois, sans voir, sans savoir où. Annette sentait monter l’émotion et l’amour. Elle disait, en soutenant Roger:
—Ne pleurez pas!... mon chéri... mon petit... Cela me déchire... Je ne peux pas le supporter... Ne pleure pas!... Je vous aime... Je t’aime, mon pauvre petit Roger...
Il disait:
—Non...! au milieu de ses pleurs.
—Si! je t’aime, je t’aime, mille fois plus que tu ne m’as jamais aimée... Que veux-tu que je fasse?... Ah! je ferais... Roger, mon Roger...
Et voici qu’en marchant, à la sortie du bois, ils se trouvèrent à la clôture de la propriété des Rivière, près de la vieille maison. Annette reconnut... Elle regarda Roger... Et soudain, la passion envahit tous ses membres. Un vent de feu. Une griserie des sens, comme l’ivresse d’un acacia en fleurs... Elle courut vers la porte, tenant Roger par la main. Ils entrèrent dans l’habitation déserte. Les volets étaient clos. Au sortir de la pleine lumière, ils furent aveuglés. Roger se heurtait aux meubles. Sans vue et sans pensée, il se laissait guider par la main brûlante qui le menait, dans la nuit des pièces du rez-de-chaussée. Annette n’hésitait pas, son destin l’entraînait... Dans la chambre du fond, la chambre des deux sœurs, où de l’automne passé flottait encore l’arôme de leurs deux corps, vers le grand lit, où toutes deux avaient dormi, elle alla avec lui; et, dans une passion de pitié et de volupté,—elle se donna.
Quand ils se réveillèrent de leur foudroyante ivresse, leurs yeux s’étaient faits à l’ombre. La chambre semblait claire. Par les fentes des volets, des rais de lumière dansaient, leur rappelant la belle journée du dehors. Roger couvrait de baisers le corps d’Annette dévêtue; il disait sa reconnaissance en paroles éperdues...
Mais après qu’il l’eut dite, il se tut brusquement, le visage appuyé contre le flanc d’Annette... Annette, silencieuse, immobile, songeait... Dehors, dans le rosier au mur, bourdonnaient les abeilles... Et Annette entendit, comme un chant qui s’éloigne, l’amour de Roger qui s’envole...
Déjà, il l’aimait moins. Roger le sentait aussi, avec honte et dépit; mais il n’en voulait pas convenir. Au fond, il était choqué qu’Annette se fût donnée... Ridicule exigence de l’homme! Il veut la femme; et quand, sincèrement, elle se livre à lui, il est près de regarder son acte trop généreux comme une infidélité!...
Annette se pencha vers lui, lui souleva la tête, le regarda dans les yeux, longuement, ne dit rien, sourit avec mélancolie. Lui, qui sentait ce regard le scruter jusqu’au fond, chercha à lui donner le change. Il pensa se montrer très épris. Il dit:
—Maintenant, Annette, vous ne pouvez plus partir: je dois vous épouser.
Le sourire triste d’Annette reparut. Elle avait bien lu en lui...
—Non, mon ami, dit-elle, vous ne devez rien.
Il s’était ressaisi.
—Je veux...
Mais elle:
—Je partirai.
Il demanda:
—Pourquoi?
Et avant qu’elle ne l’eût dit, il avait déjà mieux compris ses raisons de partir.—Il se crut obligé pourtant à les rediscuter. Elle lui mit sur la bouche sa main. Il baisa cette main, avec une colère passionnée... Ah! combien il l’aimait! Il était humilié des pensées qui étaient en lui. Ne les avait-elle pas vues?... Et la main douce et moite qui lui caressait les lèvres, semblait dire:
—Je n’ai rien vu...
D’un village lointain le tintement de cloches arrivait, par bouffées... Après un long silence, Annette soupira... Allons, cette fois, c’est la fin... Elle dit, à mi-voix:
—Roger, il faut rentrer...
Leurs corps se déprirent. Agenouillé devant le lit, il appuya son front sur les pieds nus d’Annette. Il voulait lui prouver:
—Je suis à toi.
Mais il ne parvenait pas à chasser son arrière-pensée.
Il sortit de la chambre, laissant Annette se rhabiller. En l’attendant, il s’accouda sur un mur de la petite cour d’entrée, écoutant vaguement les bruits de la campagne et goûtant l’heure passée. Les idées importunes s’étaient éclipsées. Il jouissait du bonheur de l’orgueil et des sens apaisés. Il était fier de lui. Il pensa:
—Pauvre Annette!
Il se reprit:
—Chère Annette!...
Elle sortait de la maison. Aussi calme, toujours. Mais très pâle... Qui peut dire tout ce qui s’était passé, pendant les courts instants qu’il l’avait laissée seule, les assauts de la passion, la douleur, le renoncement?... Roger n’en vit rien, il était occupé de lui. Il alla à elle, et voulut recommencer ses protestations. Elle mit un doigt sur sa bouche: Silence!... A la haie qui ceignait le jardin, elle cueillit un rameau d’aubépine, elle le cassa en deux, et lui en donna la moitié. Et, sortant avec lui de la propriété, sur le seuil, elle posa sa bouche sur celle de Roger.
Ils revinrent sans parler, à travers la forêt. Annette l’avait prié de ne pas rompre le silence. Il lui tenait le bras. Il avait l’air très tendre. Elle souriait, les yeux demi-fermés. C’était lui, cette fois, qui dirigeait ses pas. Il ne se souvenait plus qu’il y avait une heure, ici, il avait pleuré...
Au fond de la forêt, les aboiements du chien poursuivaient un gibier...
Elle partit, le lendemain. Elle donna pour prétexte une lettre, une maladie subite de sa vieille parente. Les Brissot n’en furent pas dupes tout à fait. Mieux que Roger, ils avaient, depuis quelque temps, le soupçon qu’Annette leur échappait. Mais il convenait à leur dignité de n’en pas sembler admettre la possibilité et de croire aux raisons de ce brusque départ. Jusqu’à la dernière minute, on joua la comédie de la brève séparation et du prochain revoir. Cette contrainte était pénible à Annette; mais Roger l’avait priée de n’annoncer sa décision que plus tard, de Paris; et Annette s’avouait qu’elle eût été bien gênée de l’apprendre, de vive voix, aux Brissot. On échangea donc, en se quittant, des sourires, des mots mièvres, et des embrassements, où le cœur n’était guère.
Roger accompagna de nouveau, en voiture, Annette à la station. Ils étaient tristes tous deux. Honnêtement, Roger avait renouvelé à Annette sa demande de l’épouser; il s’y croyait tenu: il était gentleman. Il l’était trop. Il s’attribuait aussi, maintenant, le droit de faire sentir son autorité,—dans l’intérêt d’Annette. Il jugeait qu’en se donnant, Annette ayant abdiqué, la situation n’était plus tout à fait égale entre eux et qu’il devait maintenant exiger le mariage. Annette voyait trop que, s’il l’épousait à présent, il s’estimerait mille fois plus justifié qu’avant à la tenir en tutelle. Certes, elle lui savait gré de sa correcte insistance. Mais... elle refusa. Roger en fut secrètement irrité. Il ne la comprenait plus... (Il pensait l’avoir jamais comprise!)... Et il la jugea sévèrement. Il ne le montra point. Mais elle le devina, avec un mélange de tristesse et d’ironie,—et de tendresse toujours... (C’était toujours Roger!...)
Près d’arriver, elle mit sa main gantée sur la main de Roger. Il tressaillit:
—Annette!
Elle dit:
—Pardonnons-nous!
Il voulut parler; il ne put. Leurs mains restèrent serrées. Ils ne se regardaient pas; mais ils savaient que tous deux retenaient leurs larmes, prêtes à couler...
Ils étaient à la station: ils devaient s’observer. Roger installa Annette dans son wagon. Elle n’était pas seule dans le compartiment. Il fallut se borner à de banales amitiés; mais leurs regards avidement prenaient l’empreinte de la figure aimée.
La machine siffla. Ils se dirent:
—A bientôt!
Et ils pensaient:
—Jamais.
Le train partit. Roger rentra, dans la nuit qui tombait. Il avait le cœur plein de douleur et de colère. De colère contre Annette. De colère contre lui. Il se sentait déchiré. Il se sentait—ô honte!—il se sentait soulagé...
Et, sur la route déserte, arrêtant son cheval,—de mépris pour lui-même, de mépris et d’amour, amèrement, il pleura.
Annette rentra chez elle, dans la maison de Boulogne, et elle s’y enferma. La lettre aux Brissot partie, elle rompit tous liens avec le dehors. Aucun de ses amis ne savait qu’elle était revenue. Elle n’ouvrait aucune lettre. Elle restait des journées, sans sortir de l’étage qu’elle habitait. La vieille tante, habituée à ne pas la comprendre et à ne s’en troubler point, respectait son isolement. Sa vie extérieure paraissait suspendue. L’autre vie—la secrète—n’en était que plus intense. Dans son silence passaient des orages de passion blessée. Il fallait être seule pour s’y livrer jusqu’à épuisement. Elle sortait de là brisée, le sang bu, la bouche sèche, le front brûlant, les pieds, les mains glacés. Des périodes de torpeur aux lourds rêves succédaient. Des jours, elle rêvait; et elle n’essayait pas de diriger sa pensée. Elle était envahie par une masse confuse d’émotions mêlées... Une sombre mélancolie, une amère douceur, un goût de cendres dans la bouche, les espérances déçues, de subites lueurs de souvenirs qui faisaient bondir le cœur, des accès de désespoir, orgueil, passion ulcérés, et le sentiment des ruines, de l’irrémédiable, d’un Destin contre qui tous les efforts sont vains,—sentiment accablant d’abord, puis morne, puis se fondant peu à peu en un engourdissement, dont la tristesse lointaine était empreinte d’une étrange volupté... Elle ne comprenait pas...
Elle se revit, une nuit, en songe, dans la forêt gonflée de bourgeons. Elle était seule. Elle courait à travers les fourrés. Les branches d’arbres s’accrochaient à sa robe; les buissons humides s’agrippaient; elle s’y arracha, mais en se déchirant; elle se vit, avec honte, à demi nue. Elle se courba pour se couvrir des lambeaux de sa jupe. Et voici qu’elle aperçoit par terre, devant elle, une corbeille ovale, sous un amoncellement de feuilles ensoleillées,—non pas jaunes et dorées,—mais blanc d’argent, pareilles à un tronc de bouleau, blanc de linge très fin. Elle regarde, émue, elle s’agenouille auprès. Et elle voit le linge qui commence à bouger. Le cœur battant, elle tend la main,—s’éveille...—Son émoi persistait... Elle ne comprenait pas...
Un jour vint—elle comprit... Elle n’était plus seule... En elle se levait une vie, une vie nouvelle...
Et les semaines passaient, tandis qu’elle couvait son univers caché....
—«Amour, est-ce bien toi? Amour, toi qui m’as fui, quand je croyais te saisir, es-tu venu en moi? Je te tiens, je te tiens, tu ne m’échapperas point, ô mon petit prisonnier, je te tiens dans mon corps. Venge-toi! Mange-moi! Petit rongeur, ronge mon ventre! Nourris-toi de mon sang! Tu es moi. Tu es mon rêve. Puisque je n’ai pas pu te trouver dans ce monde, je t’ai fait avec ma chair... Et maintenant, Amour, je t’ai! Je suis celui que j’aime!...»
Saint-Denis J. DARDAILLON, IMPRIMEUR 47, Boulevard de Châteaudun