Front matter (continued 2)
Reading edition
Elle me donna des jujubes.
La première était affairée : elle essayait, tirait une bouclette sur une tempe, fichait le « Pamela » sur le sommet de la tête, en le faisant pencher en avant. Enfin elle vendit cinq chapeaux au lieu de deux. C’étaient des chapeaux à douze florins pièce, et l’on payait tout de suite. Moi, je reçus vingt-cinq cents et encore des jujubes.
Une fois sur le canal, je dis :
— Mais c’est un bordel, je croyais que nous allions à un pensionnat de jeunes filles.
— Oh ! nous appelons cela ainsi, pour ne pas employer le vilain mot que tu viens de dire.
— Mais que direz-vous alors pour un vrai pensionnat ?
Puis j’ajoutai :
— Je ne savais pas que la patronne vendait à des putains.
— Oh ! mais elles sont chic : des chapeaux à douze florins, beaucoup de grandes dames ne les ont pas. Nous n’irions pas au Zeedyk, tu comprends… Du reste, tu as entendu, avec une d’elles j’ai parlé français.
Ça, c’était vrai, et elles étaient tout à fait comme il faut, et gentilles, et qu’elles sentaient donc bon ! Pourquoi dit-on toujours qu’elles sont ignobles et communes ? Encore un mensonge…
Arrivée au pont, elle me fit de nouveau marcher derrière elle. Les patrons furent dans la joie qu’on eût vendu les cinq chapeaux les plus chers.
Le soir, quand je racontai la chose chez nous ma mère dit aussi que c’était chez ces femmes qu’elle vendait le mieux ses collerettes et ses mouchoirs de dentelles, et qu’elles étaient généreuses et bonnes, que plus d’une fois elles l’avaient fait boire et manger et lui avaient payé plus qu’elle ne demandait.
— Mais alors ?… Une m’a dit : Dans deux ou trois ans… Mina a trois ans de plus que moi : pourquoi ne se fait-elle pas putain ?… Je croyais qu’elles fouillaient les poches des hommes… La première leur parlait avec respect. Ce n’est pas comme à la femme de journée, qu’elle appelle « paresseux animal », quand l’atelier n’est pas en ordre assez tôt.
— Toi, créature enfantine, parle de ce que tu comprends, et ne tiens pas ce stupide langage devant Mina : Dieu sait ce qu’elle se mettrait en tête !…
— Mais…
— Tais-toi ou…
Je ne dis rien à Mina, mais simplement parce que je la détestais et que je n’aurais pas voulu qu’elle eût de si beaux vêtements ni qu’elle sentît si bon…
J’avais dû enlever la poussière de la chambre de l’étudiant et avais longuement lu Woutertje Pietersen. Je ne pouvais m’en arracher.
— Kééééé ! Kééééé !
Je dévale l’escalier.
— Sotte fille, arrive donc. Vite, vite, pèle les pommes.
Je m’installe, le panier sur les genoux. Corry quitta la cuisine.
Woutertje ! Woutertje ! je suis Fancy… Non, je suis… Femke… Elle est blanchisseuse, moi… j’apprends les modes. Tes sœurs faisaient des bonnets ; des chapeaux, c’est plus chic ; je serai aussi une demoiselle, comme toi tu es un jeune monsieur. Ton père vendait des bottines de Paris. Mon père… mon oncle Martin va nous acheter un cheval et un fiacre : alors mon père sera patron comme le tien… et tu vois, nous serons très bien ensemble. Nous lirons à deux Glorioso, car, tu sais, je lis tout ce que je puis attraper… Chez nous, on ne parle pas toujours de la Bible, comme chez toi ; nous sommes catholiques comme Femke… Femke… Keetje, il y a aussi un K dans mon nom ; oui, Keetje… et la fièvre, je l’ai aussi très souvent, ce qui nous donne à tous les deux un teint de la ville. Et ma mère et Mina disent aussi toujours que je suis enfantine et arriérée, et qu’elles ne savent que faire de moi. Oui, ma mère et Mina, comme chez toi ta mère et Stoffel ; seulement Mina est une sœur et Stoffel un frère…
Mais pourquoi ne dis-tu pas : « Moe » ? Des gens comme vous ne disent pas « mère ». Quand mon père sera patron, je dirai : « Pâ et Moe… » Nous n’avons pas de Leentje pour raccommoder les vêtements. Mère… Moe fait tout elle-même, mais alors nous prendrons Mietje : c’est une orpheline de l’Orphelinat catholique, elle n’a personne et vient chez nous le dimanche…
Et nous pouvons très bien faire la route ensemble le matin, toi pour aller dans ta maison de commerce du Zeedyk, et moi pour venir ici. Je tâcherai d’être propre… tu sais, ce n’est pas ma faute si j’ai des poux, je me peigne, mais les enfants en ont et me les passent… Et nous irons ensemble hors de la Porte des Cendres… Oh ! je cirerai mes bottines, je garderai mon tablier blanc du dimanche propre, et j’arrangerai mes cheveux à l’anglaise. Mon chapeau de première communion, il ne faut pas y penser, il est aplati… Et nous irons sur le petit pont de bois, et le moulin fera : « Karre, karre, krakra… Il y avait une fillette endormie dans le gazon. Si c’était Fem… Keetje… »
Tu sais, les Emma et les Betsy, avec leurs robes de mousseline et des fossettes dans les joues, elles sont trop petites maintenant pour toi… Quand père aura le cheval et le fiacre, mère m’achètera une robe de cachemire bleu de ciel et des bottines en lasting brun jusqu’aux mollets, avec des lacets de soie blanche… Beaucoup de garçons ont couru après moi pour m’embrasser, mais je criais… toi, tu peux, je ne crierai pas… Rarakarakara… Si c’était Fem… Keetje…
Je divaguais ainsi quand le patron vint dans la cuisine. Il en fit le tour, me regarda et entra dans la cave aux charbons.
— Keetje, viens donc ici.
Je me levai et y allai.
Il m’empoigna, me colla au mur, colla sa bouche sur la mienne, fouilla de sa main libre entre mes jambes. Il eut deux ou trois soubresauts, puis me lâcha et remonta l’escalier.
Je me rassis sur ma chaise, le panier de pommes sur les genoux. J’étais si drôle et tremblais tellement que je mis à pleurer, la tête sur les fers du fourneau. Corry entra.
— Qu’as-tu à pleurnicher ?
— J’ai mal.
— Où ?
— Au ventre.
— Es-tu déjà grande fille ?
Je la regardai.
— Mais tu sais bien la grandeur que j’ai…
— Niaise, ce n’est pas ça… perds-tu du sang tous les mois ?
— Moi ? Non… Mais Mina. Seulement Mina est une sale bête.
— Dis donc, sotte créature, toutes les femmes ont cela, c’est que tu n’es pas encore sèche derrière les oreilles. Tu auras encore mangé trop de pelures de pommes…
La patronne m’avait chargée de ranger les boîtes à fleurs, que des clientes avaient mises sens dessus dessous. J’adorais ce travail. Toutes les guirlandes et les piquets qui me passaient par les mains, je leur donnais une destination sur la tête de nos enfants, de moi-même, de ma mère et même de Mina. Je nous en couronnais tous et, quand nous étions parés, j’en faisais des bouquets, des corbeilles que je plaçais sur la table ou que je suspendais au plafond ou dans des coins de chambre, comme je les avais vus dans des maisons où je portais des chapeaux.
Une dame et trois demoiselles entrèrent.
— Fillette, voulez-vous appeler la « demoiselle » ?
J’allai avertir la patronne.
— Je désirerais voir des chapeaux pour mes filles.
— Dans quel prix, s’il vous plaît ?
— Dans les prix de trois florins. Il m’en faut trois : vous me ferez une différence.
— Keetje, ouvre donc cette caisse et passe-moi les chapeaux.
J’entendais à son ton que ce n’était pas la peine d’appeler la seconde, qui était en même temps vendeuse et était occupée à faire des notes que je devais aller présenter ; qu’elle expédierait cela bien vite elle-même.
Je sortis les chapeaux tout faits, accrochés à des clous à l’intérieur d’une grande caisse d’emballage. Mais la dame ne se laissait pas expédier : elle les essayait et réessayait à ses filles ; elle débattait les prix, jugeait les fournitures, tout cela en un beau langage et très tranquillement.
Les dames du Canal des Seigneurs, seules, s’expriment ainsi, pensais-je, mais elles ont d’autres robes et d’autres bottines. Celles-ci sont rapées à souhait, et pâles et jaunes : ce sont des rats tondus. Je vois ce que c’est : « un demi-quart de beurre monté en copeaux, car Mâ reçoit… »
La dame arriva à avoir pour neuf florins trois chapeaux qui, l’année précédente, en coûtaient quatre chacun. Elle les croqua d’une main adroite, et ils furent à la mode. Je devais les livrer l’après-midi même.
— Non, ces pingres, fit la patronne, et il faut les appeler « madame » ! Monsieur est officier et elles doivent aller à une garden party. Ah ! misère, sans doute avec des robes faites par elles-mêmes… je connais ce genre : pour la garden party, madame se fera excuser, elle aura une migraine, mais en réalité pas de robe, et les filles iront avec le père en grande tenue… Keetje, tu ne remettras les chapeaux que contre paiement, sinon je pourrais droguer.
J’y fus, on me paya, mais je ne reçus pas de pourboire… Rats tondus, va, ça a des gants pour nettoyer, ah ! là là, quel froid caca !
Je rentrai.
— Ah ! on t’a payée, je craignais une bêtise de ta part : jamais à ces sans-le-sou il ne faut rien laisser sans paiement.
Tout d’un coup ma rage se concentra sur la patronne et je fulminai en dedans : « Ah les sans-le-sou, les sans-le-sou ! c’est comme quand nous ne pouvons pas payer le loyer, alors aussi nous sommes des voyous ; même nos petits enfants sont une bande de sales gosses qu’il faudrait dresser. Cette dame parle comme une comtesse, et il fait très propre chez elle. J’ai vu par la porte entr’ouverte qu’une demoiselle jouait du piano ; l’autre lisait à haute voix de l’anglais ou peut-être du français, et la troisième ôtait les poussières avec des gants d’homme et un mouchoir autour de ses cheveux blonds pour ne pas les empoussiérer… Et elles étaient très jolies, oui, très jolies, et vous et la première, vous êtes comme les espèces de l’autre jour. Elles étaient bien, n’est-ce pas, celles-là ? cinq chapeaux à douze florins ! ! !
Je m’assis derrière le comptoir, ruminant ma rage.
Un jeune homme entra. Il m’offrit en allemand des vieilles boîtes de carton à acheter. J’allai chez la patronne.
— Es-tu folle ? retourne vite au magasin : c’est un vagabond sans doute ou un voleur.
Je rendis les boîtes, le jeune homme sortit. Ce doit être un déserteur allemand, me disais-je, — mon père nous en parlait tous les jours, — il est sur le pavé sans nourriture.
Je fouillai ma poche ; j’avais encore deux « cents ». Je courus, toute tremblante, derrière le jeune homme et les lui remis. Il ôta son chapeau en disant : Danke schön ! Je me sauvai sur les cabinets pour pleurer longuement.
Un matin, je rentrais de courses. Je me laissai glisser le long de la rampe jusque dans la cuisine. J’y trouvai Corry et le patron bouche contre bouche : lui, les mains sur le dos, le corps et la tête penchés en avant ; elle, les poings sur les hanches, et aussi penchée en avant. Il se décollèrent ; il se sauva en bougonnant.
— Ah ! sotte fille, tu nous mouchardais, tu ferais mieux de te laver les oreilles… Voilà les pommes, tiens, prends cette grosse pour toi, et pèle les autres aussi épaisses que tu voudras, mais fais vite… Tu comprends, j’en ai assez de changer toujours de place, et je puis bien lui faire ce petit plaisir. Il ne réclame pas quand les pommes ou les poires ne sont pas assez cuites… Allons, sois gentille comme une grande fille, ça ne fait de mal à personne et ne regarde ni la patronne ni la première… Oh ! la seconde est trop bonne fille, jamais elle ne ferait du tort à qui que ce soit… Je suis maintenant si bien habituée ici…
Et voilà que les larmes coulaient sur ses joues.
— Na ! Corry, je ne suis pas une rapporteuse, la patronne peut se fouiller…
Je traversais avec mes boîtes le quartier juif. Je rencontrai une grande avec qui j’avais été à l’école : elle était fille de blanchisseuse. Mon Dieu, si c’était Femke… Mais non, elle est jaune et pâle, et Wouter n’aimerait pas des yeux qu’on n’ose pas regarder en face… et elle s’appelle Rika.
— Que deviens-tu, Keetje ?
— J’apprends les modes.
— C’est-à-dire que tu es commissionnaire : tu livres les chapeaux chez les clients. Ma mère a aussi une commissionnaire pour porter le linge, mais elle n’apprend rien du métier : quand elle a fait les courses, elle nettoie… toi aussi, sans doute ? Moi, j’ai appris le métier de ma mère : je suis repasseuse.
— De là, sans doute, que tu es si jaune et si creusée ?
— Oh ! je sais que je suis laide… c’est ce que tu veux dire, n’est-ce pas ? Cela ne fait rien, j’ai quand même une « meue »… Quels grands yeux tu ouvres ! Tu appelles ça encore une « pissie »… Quand on est grand, cela change de nom… Pour les hommes, c’est ce qu’il faut avoir : qu’on soit laide ou belle, peu importe, pourvu que vous ayez cela… Toi, avec tes cheveux comme un canari et ta bouche comme une framboise, tu crois tout avoir… Dans deux ou trois ans, quand tu seras grande comme moi, tu verras que, pour les hommes, c’est cela qu’il faut avant tout… Veux-tu des vinaigrés ?
Elle me paya à la charrette d’un Juif des morceaux de concombres vinaigrés et en mangea elle-même une demi-douzaine.
— Tu comprends, s’il y a une réclamation pour les cols ou pour les chemises d’homme, j’y vais moi-même : les hommes sont généreux. Je mange l’argent qu’ils me donnent avant de rentrer : ma mère me tordrait le cou si elle en trouvait sur moi. Seulement, quand je reste trop longtemps ou qu’elle sent que j’ai mangé des vinaigrés, elle me fouille et me rosse. Mais je me dis : « Tape, ma vieille, tu ne peux quand même pas m’ôter ce que tu m’as donné en naissant… »
Elle me quitta au coin d’une rue.
— Tu vois, quand tu seras grande, ne laisse pas moisir cela : autant être aveugle…
Alors, Wouter, on disait déjà, quand tu étais petit, que c’était une vulgaire ritournelle de rue. Oui, aujourd’hui, il n’y a que les femmes du Jordaan qui la chantent, en endormant leurs enfants, on bien une vieille femme pendant qu’elle attache les tiges de sa plante grimpante. Moi, je la connais bien aussi, tu sais, Wouter ; je puis te la chanter, cela te rappellera le temps où l’orgue la jouait sur les canaux :
Jolies filles, jolies fleurs… D’une jolie fille je suis venue, Une jolie fille m’a ravi mon cœur, Pour ce, j’aime toutes les jolies filles. Si je pouvais avoir toutes ces jolies filles, Je les enfilerais à une cordelette, Je les salerais dans un tonneau, Oh ! si j’avais toutes ces jolies filles… Quand je serai mort, elles m’enterreront ; Elles me porteront au cimetière ; Elles écriront sur mon tombeau : Ici repose le jeune homme Qui aimait toutes les jolies filles.
Tu entends, Wouter, que je la sais. Mais nous disons « enfiler à un fil », et non « mettre en tonneau » mais « saler dans un tonneau ». A cela près, c’est la même chose.
Eh bien, Wouter, vois comme c’est agréable. Nous connaissons les mêmes chansons, nous ne sommes pas des étrangers. Mina dit que je suis comme les vieilles femmes, parce que je demande à mère de m’ouvrir le tiroir où sont les bonnets de quand nous étions petits et parce que j’aime tout d’il y a longtemps… Le bonnet à floches que tu avais sur la tête quand tu étais convalescent, mes petits frères le portent aussi : un « bakkertje » ; n’est-ce pas amusant, ça ? c’est comme si l’on s’était toujours connu… Et maintenant je chanterai souvent : « Jolies filles, jolies fleurs… » parce que tu l’as entendu chanter souvent aussi.
C’est comme voyager, Wouter. Oui, je voudrais voyager comme dans les livres, mais je voudrais revenir, chaque fois revenir… J’ai été une fois pendant trois jours à Haarlem, chez une tante : quand je suis rentrée, je suis allée me promener par toute la ville, pour voir si tout était encore en place ; j’étais contente, contente, mais je pleurais presque… Je te dis ça à toi : à la maison ou ici, j’en attraperais des « créature enfantine » ou des « sotte fille »…
Quand je lis des voyages, je ne lis jamais qu’il y a des canaux dans les villes… Alors, qu’est-ce qu’il y a à la place de l’eau ? Ce sont donc tout rues, et on n’a pas de barques qu’on fait avancer en poussant la gaffe ? Et pas de marché sur l’eau ? Et en hiver, quand il gèle, où va-t-on patiner et faire des glissades ? Et où sont les échoppes où l’on peut se réchauffer et boire du lait de sauge chaud, quand on a de l’argent ? Ça ne doit pas être gai comme ici… Non, il faut revenir…
Vois-tu, quand j’habite depuis un temps un quartier, j’y aime tout le monde et je m’y sens comme à la maison ; même il y a des maisons où je me sens mieux. Chez nous, tu comprends, avec tous ces enfants, c’est continuellement sens dessus-dessous ; puis il y a beaucoup de bruit, et je n’aime pas le bruit. Mais nous avons des voisins chez qui tout est en ordre, et où il y a des petites tasses sans anse et sans sous-tasse, sur des planchettes, et des images dans des cadres d’il y a longtemps. Si j’y touche, la voisine me dit : « Keetje, prends, garde, c’est la tasse dans laquelle buvait ma grand’mère » ou : « C’est le grand’oncle de mon mari qui a rapporté cette image des Indes. » Alors, tu comprends que j’ai du respect et que je n’y touche plus… Chez nous, il n’y a rien d’il y a longtemps, que le tiroir aux bonnets.
Nous ne pouvons jamais rester six mois de suite dans le même quartier, parce que mère aime à habiter près de l’écurie de père : ainsi il ne doit pas passer par trop d’estaminets pour rentrer. Les premiers jours de notre nouvelle installation, je suis toute perdue et je reviens toujours dans mon ancien quartier. Ainsi, maintenant nous devons encore déménager, mais nous allons retourner dans une impasse où nous avons déjà habité : j’y connais tout. J’aime cela, Wouter, je n’en peux rien…
Père, lui, n’a jamais tenu en place ; il allait toujours ailleurs, toujours ailleurs… Nous avons habité toutes les villes de la Hollande. D’abord, il s’y trouvait bien ; mais bientôt nous devions faire des dettes, parce qu’il ne gagnait pas assez ; puis il se saoulait, perdait sa place, et il quittait la ville. Quand il avait trouvé de l’ouvrage, il nous faisait venir : à peine étions-nous là qu’il était de mauvaise humeur. Enfin ça n’allait jamais… il fallait toujours partir, et je déteste partir : ça me fait trembler et avoir peur je ne sais de quoi. Maintenant qu’oncle lui a procuré le cheval et le fiacre, ça ira mieux, nous resterons au moins à Amsterdam… Toi, tu n’as jamais quitté Amsterdam. Tu voudrais voyager ? Tu ne sais pas ce que c’est : tous entassés dans une charrette ou au fond d’une barque…
— ? ? ?
Ah, tu veux voyager comme les princes, dans des voitures dorées, ou porté dans des hamacs par des esclaves noirs et nus, ou en marchant avec des bottes de sept milles. Je n’ai jamais vu voyager comme cela, mais notre manière, la vraie, est horrible… Et pourquoi voyager loin ? Allons nous promener jusqu’au Half Weg ou jusque dans le Meer et à Bloemendael : on revient si fatigué, comme si l’on était allé aux Indes, et alors on se met à l’aise devant sa table, en buvant du thé et mangeant une tartine, et l’on raconte, par la fenêtre ouverte, aux voisines, tout ce que l’on a vu.
— ? ? ?
Oui, dans l’île de Crusoé, mais, là, il s’était fait un chez soi : ça, je le veux bien, mais pas toujours partir, et aller et venir… Avoir toute une île pour nous deux, ce serait merveilleux… Ah ! j’aurais peur cependant… Quand je rentre dans ma rue, je suis tout de suite bien aise et tranquille, et je ne sais si je sentirais cela dans cette île…
J’ai une petite boîte avec des cailloux blancs, ramassés il y a longtemps à la Haute Digue. Eh bien, je les aime, surtout parce que je les ai depuis longtemps, et plus je les ai, plus je les regarde… et chaque fois ils me semblent plus blancs… Que veux-tu que me fassent tous ces objets étrangers ? Je veux bien les regarder, mais ne puis les aimer… J’ai gardé une poupée de ma petite sœur qui est morte, et sais-tu pourquoi je l’aime ? La dernière fois qu’elle a joué avec cette poupée, elle avait du sirop à ses doigts, et toute la poupée est maculée par les petits doigts de ma sœurette. Eh bien, pour ça, je l’aime et je la garde, et je ne voudrais pas la laver…
— Kééééé ! Kééééé !
C’était la voix étouffée de la seconde. Pourquoi vient-elle me trouver ici dans l’appartement de l’étudiant ?
— Keetje, veux-tu porter une lettre pour moi au Zeedyk, chez le pharmacien, près du Nieuwe Markt ? C’est pour l’aide-pharmacien, un petit pâle…
J’eus un choc. Chez le pharmacien du Zeedyk… Si c’était le même aide ?… Je ne puis cependant refuser…
— Je veux bien. Que faut-il dire ?
— Rien. Tu remettras la lettre et tu diras, avec mes compliments, qu’il doit te donner cinq cents.
— Je déposerai la lettre dans la caisse aux chapeaux, car ma poche est toute petite.
— Non, pas dans la caisse : la patronne pourrait la voir et le dirait à ma mère. Tiens, mets-la sur ta poitrine.
Elle glissa elle-même la lettre entre mon corsage et ma chemise.
— Là ! ne la perds pas. Et ne la donne qu’à lui-même, et ne dis rien à personne. Ma mère ne veut pas que je fréquente ce garçon, parce qu’il est catholique et qu’il est un monsieur. Il ne m’épousera jamais, dit-elle. Je dois prendre un mari calviniste, ou elle me renie : alors que veux-tu que je fasse ? Je dois bien me livrer à des cachotteries. Kee, tu es presque grande, tu dois comprendre, ne me vends pas. Lui verra tout de suite, à la caisse, que tu viens d’ici et de ma part. Sois rusée, tu sais : ne la donne pas au gros monsieur, c’est le patron.
— Non, mademoiselle, je connais ça, la commission sera bien faite, et personne n’en saura rien.
En bas, j’emballai les chapeaux. J’y ajoutai les quittances et, sous le papier du fond, le petit sac pour l’argent, et je me mis en marche. J’allai d’abord au Zeedyk pour la lettre. Comment la remettre ? Je ne puis entrer. Je vais en tout cas la prendre en main… Je l’ôtai de mon corsage… Mon Dieu ! si Willem allait sortir…
La porte du magasin avait une grande vitre. L’aide — ce n’était pas le même — était occupé à servir un client. Quand celui-ci fut parti, je me mis sur le perron, devant la porte, à lire des noms de pilules affichés sur la vitre : « Pilules Holloway ! Pilules Holloway ! » lisais-je à haute voix. Le jeune homme aperçut la caisse avec le nom de la maison ; il me regarda fixement. « Pilules Holloway, pilules Holloway » criais-je, en suivant du doigt sur la vitre, où je laissais des traces… Bette va rager, elle pourra laver les carreaux… Pourquoi ne vient-il pas me chasser ? Je pourrais lui passer la lettre… « Pilules Holloway, pilules Holloway ! »
Les rideaux de la chambre intérieure s’écartèrent et mon ancien patron fit signe de me chasser. Le jeune homme ouvrit la porte ; je lui fourrai ma lettre dans la main. Il devint tout rouge, la froissa complètement en l’enfermant dans ses doigts. Je partis… Oh, mais mes cinq cents ? Elle a dit que je puis les demander, avec ses compliments… Je retournai et, cachée de côté de façon qu’on ne pût me voir de la chambre intérieure, je lui fis de mes cinq doigts le signe de cinq, puis ajoutai le geste de compter de l’argent. Je le vis fouiller dans sa poche. Alors je m’approchai de nouveau et me remis à lire « Holloway, Holloway », en faisant des doigts sur la glace… Bette sera furibonde… Le jeune homme n’attendit pas les ordres du patron : il sauta sur la porte comme pour me chasser et laissa tomber une piécette en argent de cinq cents.
— Avec ses compliments, murmurai-je.
Puis, à haute voix :
— Peuh ! quel embarras ! ne puis-je pas lire ?
Je fis glisser du pied la piécette hors de la vue du patron, et la ramassai.
Je continuai à porter les chapeaux et reçus encore vingt cents de pourboire chez quatre clients… Bonne journée, cela me fait un kwaartje.
En rentrant, la seconde me regarda anxieusement.
— C’est fait, fis-je, d’un battement de paupières.
— Kééééé ! Kééééé !
Je remis vite le livre sur le rayon et descendis tout agitée.
— Que fais-tu donc toujours si longtemps là-haut, sotte fille ? Vite, ce sont des poires qu’il veut aujourd’hui, pèle-les.
— Comment ne se fatigue-t-il pas de manger tous les jours des pommes ou des poires ? fis-je.
— Il ne s’en fatigue pas plus que toi de manger les pelures. Puis, si tu crois que c’est pour son plaisir. Non, petite cruche, s’il n’en mange pas tous les jours, il ne va pas, voilà ! Dépêche-toi, les poires doivent cuire plus longtemps que les pommes.
Elle alla chez le boucher. Je m’assis près du fourneau. En pelant les poires, ce que je venais de lire me revint à la mémoire.
Cette sale demoiselle Laps ! Venir ainsi, sous un faux prétexte, chercher Wouter, et cela tard dans la soirée ; puis lui faire manger des pommes de terre rissolées et boire du Focking ! Je connais le nom de cette maison : il y en a une au Nieuwendyk, je crois…
Et se mettre contre toi… et vouloir que tu ôtes ton habit, puis t’appeler son propre Wouter, et t’embrasser : quel torchon !… Sais-tu ce qu’elle voulait ? Elle voulait faire des saletés avec toi… Oh Wouter, pourquoi n’es-tu pas parti ? Moi, quand les garçons m’attrapent et vont sous mes jupes, ils ne sont pas encore à mes genoux que je sens un choc par tout le corps, et alors je crie, je me débats jusqu’à ce qu’ils me lâchent. Voilà comment tu aurais dû agir ! Mais peut-être n’as-tu pas senti ce choc… Ce choc, il me rend toute tremblante ; je voudrais l’avoir souvent, mais il me fait me débattre comme si le feu était sous mes jupes… Toi, Wouter, qu’as-tu fait ? Oui, je ne sais pas très bien, mais tu aurais dû crier et te débattre.
Une fois, un garçon me tenait si fort qu’il est arrivé entre mes jambes. Il m’a lâchée tout de suite, en disant : « Tu n’as pas de poils. » Je te demande un peu : qu’est-ce qu’il voulait, cet imbécile ?… J’ai demandé à Rika. Ah ! cette Rika, quelle malpropre ! Elle m’a regardée, tout ébahie : « Quoi, tu ne sais pas ? » Nous étions au Plantagie. Elle s’est accroupie derrière un arbre ; elle m’a dit : « Regarde. » Alors j’ai regardé… Je me suis encourue. Elle m’a rattrapée… Je lui ai dit qu’elle était sans doute une sale fille pour être arrangée ainsi. Elle a ri, en disant que dans un an j’en aurais autant… Ah bien non, je ne veux pas, je ne veux pas ! Elle m’a traitée de bébé à la mamelle : « Tu joues sans doute encore à la poupée… » La poupée, Wouter… oui, comme Omicron, dont la poupée s’appelle Orion, le dimanche, au grenier, quand Mina ne me voit pas. Je les ai toujours tant aimées, mes poupées : pourquoi tout d’un coup, parce que j’apprends les modes, ne les regarderais-je plus ? Le dimanche, seule, je les habille et les déshabille encore ; mais je ne voulais pas dire cela à Rika.
— Tu sais, fit-elle, aucun homme ne voudra jamais de toi, excepté les vieux, si tu restes rase : du reste, que tu le veuilles ou non, cela poussera…
Eh bien non, cela ne sera pas. Elles sont toutes ignobles… Corry qui dit que je dois perdre du sang tous les mois… J’ai trouvé Mina au grenier, qui faisait danser dans ses mains de tout petits tétons qui lui sont poussés : sa figure rayonnait comme si elle avait ouvert sa tirelire.
Qu’est-ce qu’elle peut faire de cela ? Je comprends mère, qui doit allaiter continuellement des enfants… Le lait… mon Dieu, d’où vient-il ?… Ah, je ne veux pas de tout ça : je veux rester lisse et propre comme je suis… Pouah ! Wouter, je voudrais n’avoir que ma tête sur un bloc de bois…
Quand tu as vu Femke dans ce cabaret, elle t’a appelé… frère. Ça, c’est bien, elle est comme il faut, mais cette Laps !… Et tu n’étais même pas fâché… Wouter, je suis Femke, ne va plus chez Mlle Laps ! Oh que je voudrais que tu n’ailles plus chez cette charogne ! J’ai, comme toi, des hauts-le-cœur de son vilain gros corps, et elle est aussi vieille que ta mère : alors crie et débats-toi…
Tu ne peux rien dire chez toi. Jamais je ne parle de tout cela, ni à ma mère, ni à mon père… Tu peux compter que, moi, je me débattrai encore plus, maintenant que je suis Femke, ta propre Femke… Keetje ou Femke… Alors, toi, tu ne dois plus penser à Fancy, ni à la princesse Erika, ni à Zietske Holsma… seulement à Femke, comme moi, je ne penserai qu’à toi, Wouter.
J’étais réconfortée : il me semblait que Wouter n’irait plus chez cette hypocrite de Laps, après sa conversation avec le docteur Holsma — encore un nom qui ressemble au mien… J’aurais voulu remonter lire la suite, mais l’étudiant était maintenant dans son appartement et il me fallait attendre le lendemain.
Corry entra.
— Mettons vite les poires sur le feu… Mon Dieu, on n’arrive pas à quitter ce boucher une fois qu’on y est. Allons, sotte fille, tu as encore le feu aux joues d’avoir mangé toutes ces pelures ; ce n’est pas toi qui dois ne pas aller… Dis donc à ta mère de te donner un bain de pieds : il est temps qu’elles te viennent… Monte maintenant et ne raconte pas que je viens seulement de rentrer. Je leur ferai croire que ce sont des poires dures, qu’il n’y a pas moyen d’avoir cuites…
J’allai, avec la première, au Canal des Empereurs faire choisir des chapeaux. C’était une jeune dame brune et pâle qui devait choisir. Elle portait une robe beige, très étroite de jupe, avec une tunique relevée en pouff, le corsage court à petites basques. Elle prit un chapeau de paille, couleur naturelle, garni de velours noir et de roses roses. Elle le tourna dans tous les sens, s’en coiffa et, en se mirant, le croqua.
— Ça vaut mieux, fit-elle, donnez-moi des ciseaux.
Et elle enleva les roses.
— Voilà ce qu’il faut : ces roses le rendent vulgaire. Vous me mettrez à la place deux choux de velours noir. Vous voyez…
Et se tournant vers la première :
— C’est beaucoup mieux : c’est ainsi que je le veux.
J’étais étonnée : en effet la dame, sans les roses, était plus fraîche et plus distinguée. Elle essaya un autre chapeau sur le devant de sa haute coiffure.
— Il faudra me faire cette forme-là en gaze brune coulissée, avec des nœuds noués en beau satin du même ton. Voilà, tâchez que je les aie pour après-demain au plus tard.
Et elle sortit de la chambre. Une demoiselle, qui avait donné les ciseaux et qui portait un petit bonnet de tulle blanc avec une rose piquée de côté, et un petit tablier à bavette tout en broderie, nous fit sortir.
La première était vexée. La dame ne lui avait pas laissé dire un mot, avait simplement commandé et était partie.
— Peuh ! pas de roses, pas de plume ni de boucle, simplement des rubans ! Sais-tu, Keetje, ce que c’est ? Elle n’a pas le sou : quelqu’un qui a des sous ne prend pas des chapeaux si simples. Elle a beau être comtesse, elle ne doit pas avoir le sou. C’était bien la peine de me déranger moi-même, tu aurais parfaitement pu faire la commission. Tiens, je vais par ici ; toi, tu dois prendre par là.
L’air décidé et sûr de soi de la dame m’avait impressionnée. Puis une comtesse… elle pourrait bien avoir raison. Je veux voir…
J’entrai dans un couloir de magasin, où je savais que la porte du fond avait une glace, et j’essayai tous les chapeaux : d’abord un avec des fleurs, puis celui sans fleurs, puis un avec une plume, puis encore celui avec des nœuds ; et je vis que les chapeaux les plus simples étaient les plus seyants.
Au milieu de mes expériences, la porte-glace s’ouvrit : un vieux monsieur et une dame sortirent. Ils s’arrêtèrent, interdits ; moi aussi, avec un chapeau sur ma tête ; alors, en pouffant, ils partirent.
Je remis le tout dans la caisse et m’en fus au Kattenburg porter un chapeau que je ne pouvais laisser que contre paiement. Je ne reçus pas de pourboire.
En revenant par le quartier juif, je m’entendis héler :
— Kee ! Kee ! attends donc.
C’était Rika la repasseuse, avec un panier à linge vide.
— Faisons route ensemble. J’ai rapporté du linge ; on ne m’a pas payée, sans cela… Dieu sait si j’ai envie de vinaigrés, l’eau m’en vient à la bouche. Tu n’as pas d’argent ?
— Moi ! non, on ne m’a pas donné de pourboire.
— Mais tu as l’argent des chapeaux.
— Oui, d’un chapeau : six florins.
— Eh bien alors ? viens, nous allons en prendre vingt-cinq cents.
— Oh non, je n’ose pas. La patronne m’a dit de ne livrer le chapeau que contre argent : s’il manquait un sou, j’aurais des embêtements. Puis, ce n’est pas à moi.
— Tu têtes encore ? Si tu ne pouvais laisser le chapeau que contre l’argent, c’est que c’est une mauvaise paye. Alors rien d’étonnant qu’elle te donne vingt-cinq cents de trop peu. Tu n’as qu’à dire qu’elle voulait te faire revenir parce qu’elle n’avait que des billets ou la somme moins vingt-cinq cents, et que tu as préféré accepter la somme incomplète, quitte à aller chercher le restant un autre jour. Tu comprends que la patronne n’ira pas à Kattenburg demander si c’est vrai, et samedi tu le rendras sur ta semaine.
— Mais je donne ma semaine à ma mère : c’est juste le loyer.
— Oh d’ici samedi, tu recevras des pourboires.
Et, sans plus, elle s’arrêta devant une charrette de vinaigrés et piqua dans les petits tonneaux. L’eau me vint aussi à la bouche et je piquai à mon tour. La saumure nous dégoulinait du menton. Je changeai un florin pour payer. Nous nous essuyâmes avec nos mains.
— Merci, tu sais… Je m’en vais vite, la prochaine fois c’est moi qui paye.
La patronne me crut et dit que j’avais bien fait d’accepter, que sans cela elle n’aurait jamais vu un sou.
— Tu n’as qu’à aller à Kattenburg un de ces jours pour les vingt-cinq cents.
Wouter, comme c’est mal que tu n’as pas voulu reconnaître Femke chez les Holsma, parce qu’elle est blanchisseuse. Alors, si moi je n’apprenais pas les modes et si mon père n’avait pas son fiacre à lui, ce qui fait que je suis fille de patron, tu ne voudrais pas me reconnaître si je te rencontrais. Maintenant nous causons ensemble sur le petit pont de bois, hors la porte des Cendres. Mais si, comme Mina, j’étais servante… Mina est laide, elle a un nez où il pleut dedans, et elle me frappe sur le dos. Puis elle ne sait rien faire de rien, ni mettre ses cheveux en papillottes, ni faire un chapeau de poupée. Et elle ne dit pas tout. Moi, en causant avec toi, je te dis tout ; sans cela tu ne me connaîtrais pas et tu pourrais croire que je t’ai trompé.
Ecoute… je n’apprends pas les modes… je fais les commissions, j’ôte les poussières chez les étudiants et je pèle les pommes et les poires… je mange les pelures… Puis, l’autre jour, le patron m’a appelée dans la cave au charbon… il m’a fait très mal… Il a encore essayé de m’y faire venir ; comme je ne voulais pas, il m’a tirée, mais je lui ai mordu les poings. J’ai encore pleuré et tremblé, mais il n’a pu me faire venir… Corry, elle, ne le mord pas, ni la première… Puis chez nous, Wouter, comme mon père boit toujours… nous ne pouvons payer le boutiquier, ni le propriétaire, et… nous n’avons pas toujours à manger… Pour le cheval et le fiacre qui viennent de mon oncle, mon père doit tant donner par mois qu’il gagne moins que lorsqu’il était cocher… J’ai dû porter ma robe de première communion au « Lombard »… Avant d’être ici, je devais aller chercher la soupe à la distribution ; maintenant Hein va la chercher, mais il en épanche la moitié… Tu vois, je ne suis pas une jeune demoiselle, comme toi un jeune monsieur… Non, je suis une fille comme Femke… et tu ne voudras pas me reconnaître quand tu me rencontreras… Na… Na… il fallait cependant que je te le dise… Maintenant tu sais qui je suis…
Mais, Wouter, je deviendrai modiste… je regarde comment fait la première. On m’a donné un chapeau qu’une dame avait laissé au magasin, en se coiffant du nouveau ; je l’ai arrangé pour moi. La seconde trouvait qu’il avait de l’allure… la première disait :
— Oh, elle ne l’a pas appris : elle ramasse ça en nous voyant faire : il ne manquerait plus qu’elle aille apprendre toute seule et en savoir autant que nous, qui avons payé des années d’apprentissage.
Elle m’éloigne d’elle maintenant… Mais j’ai mes yeux… tu vois, je serai modiste, et nous pourrions bien… en empruntant, ouvrir un magasin. Ton père vendait des souliers… des chaussures de Paris… c’est aussi avoir un magasin. Et cependant ta mère disait qu’il ne savait pas tenir une alêne en main… Na ! moi, je ne suis pas une demoiselle : il faudra donc que je connaisse le métier…
Wouter, quand vais-je te rencontrer ?… Pourvu que ce soit un dimanche, quand j’ai mes cheveux à l’anglaise et un tablier blanc, et que je ne sois pas avec cette traînée de repasseuse… elle, il ne faut pas la vouloir : elle fait des saletés avec les hommes, et elle m’a fait voler… Mais je l’ai rendu sur ma semaine. Alors j’ai encore dû mentir à mère : j’ai dit qu’on m’avait fait payer une belle tasse que j’avais cassée… Non, Wouter, plus jamais jamais, je ne ferai cela…
Toi, tu avais brocanté ta Bible pour louer des livres : Glorioso… J’ai demandé au cabinet de lecture, où je vais chercher des livres pour ma mère, Glorioso. Ils ne l’avaient pas : ils m’ont donné Gustave, le mauvais sujet… Ah que c’est drôle ! il faut lire ça : mère a ri comme une folle avec yes, yes… Je préfère cependant beaucoup les Mystères de Paris et les Mystères d’Amsterdam… Avant, j’étais Fleur de Marie, mais Rodolphe est prince, il ne voudrait pas de moi : j’aime mieux être Femke, et toi, Wouter… Oui, c’est mieux que Rodolphe, prince de Gérolstein : tu vois d’ici qu’il ne peut être ni mon père, ni mon amoureux… Comment ferais-je pour le tutoyer… et l’embrasser… ? Je voudrais que tu m’embrasses beaucoup, beaucoup, lorsque nous serons seuls… Quand Mina a un amoureux, elle l’embrasse devant tout le monde, je n’aime pas ça…
Et nous irons hors de la Porte des Cendres, et le moulin fera :
Warre, warre, wirre, wa. Où est, warre, wirre, wa, Wouter qui me sauvera.
Si c’était F… Keetje… et nous irons dans les prairies cueillir des fleurs de beurre. Je sais tresser des couronnes et faire des guirlandes, ma mère me l’a appris : elle en tressait dans son pays pour la Sainte Vierge ; moi, je les tresse pour nos enfants et pour moi-même. Klaasje est adorable avec une couronne de pâquerettes… Toi, tu serais très joli aussi avec une couronne… Je suis bête ?… Non, Wouter, Mina et ma mère disent cela quand je tresse des fleurs, mais elles ne voient pas combien c’est joli et combien cela sent bon… Oui, elles disent qu’il n’y a rien à faire avec moi ; que je suis une créature enfantine… Eh bien, si je t’aime tant, c’est parce que ta mère et ton frère Stoffel, et tes vilaines sœurs te disent tout le temps la même chose… et puisque, toi et moi, nous sommes de même, il faut nous marier…
— Kééééé ! Kéééé ! Sotte fille, allons, monte…
Je déposai le panier de pommes que je pelais et grimpai l’escalier.
— Vite, vite, va avec Madame porter son chapeau.
Je pris la boîte et me mis à trotter à côté de la dame, qui avait acheté un chapeau et voulait l’avoir tout de suite, tout de suite… Mais je me rappelai que la première m’obligeait de marcher derrière et je reculai.
— Que fais-tu, petite ? Reste à côté de moi. Y a-t-il longtemps que tu trimballes ces caisses ?
— Trois mois, dame.
— Tu apprends sans doute les modes ?
— Oui… je… j’essaie.
— C’est ça, tu essayes, mais on t’en empêchera. Celles qui paient pour apprendre ne veulent pas qu’on apprenne tout seul… Et ça te fait mal là…
Elle toucha la place de mes hanches qui me cuisait le plus. Je la regardai. Elle était un peu plus âgée que Mina. De grosses tresses noires lui faisaient une couronne, sur laquelle était piqué un petit chapeau de dentelle noire. Elle avait de longues boucles d’oreilles et un médaillon de jais ; une robe vert foncé, fort courte, et des bottines en lasting noir jusqu’à mi-jambe. Elle me semblait très jolie et très chic, mais les étoffes n’étaient pas aussi belles que celles des dames du Canal des Seigneurs. Elle parlait comme personne, en prononçant toutes les syllabes, et du bout des lèvres, et d’une voix claire comme un canari, pensais-je. Tout de suite j’aurais voulu être comme elle… Je regardais maintenant tous ses faits et gestes, et lui aurais délacé ses bottines tant je l’aimais.
— Oui, oui, on apprend les modes, je connais ça… Viens, ma petite fille, je demeure ici…
C’était dans l’Amstelstraat, au-dessus d’un magasin, près du Théâtre Judels. Les meubles étaient comme partout, mais il y avait une glace à trois panneaux, toute neuve, un piano, et un grand bouquet de roses et de lys blancs qui parfumait tout l’appartement.
— Je vais vite essayer mon chapeau pour voir… Attends, je demanderai d’abord le thé.
Elle sortit ; je l’entendis commander :
— Plusieurs tartines au fromage et à la confiture.
On apporta le plateau. Elle me versa une tasse de thé et plaça l’assiette de tartines devant moi.
— Mange, petite chatte, à ton âge on a toujours faim. Là, fais comme moi… J’ai assez d’une tartine ; les autres, il faut que tu les manges…
Elle mit le chapeau neuf sur ses tresses. Il était aussi en dentelle noire, mais avec un grand nœud de velours vert pour aller avec sa robe. Je n’avais jamais rien vu comme elle : sa peau brune me semblait veloutée.
— Il me va, n’est-ce pas ? Le tout est de savoir choisir, quand on n’a pas beaucoup d’argent.
Elle se plaça entre les panneaux de la glace, et je la vis répétée des trois côtés. Elle pouvait voir exactement comment son chapeau lui seyait de côté, et aussi derrière, à cause de la grande glace qui se trouvait en face au-dessus de la cheminée. Tout d’un coup, elle prit, du bout des doigts, les paniers de sa robe, fit un mouvement en arrière avec une jambe, se plia et dit, la tête un peu de côté :
— Marquis…
J’étais anxieuse d’admiration… Elle courut au piano, tapa dessus et fit : Laaaaaaaa…
— Est-ce bon, petite ?
Je ne savais presque pas répondre… J’aurais voulu ne plus jamais la quitter, ni elle, ni son appartement. Il y avait des livres partout : comme j’aurais pu lire !…
Un monsieur fit irruption.
— Sam, Sam, vois donc mon chapeau, comme il me va : magnifique, dis ?
Elle se tourna et pivota sur ses hauts talons devant lui.
— Ah, et viens donc ici que je te montre…
Elle l’arrêta devant moi.
— Que dis-tu de ça ? Elle est blonde, par exemple : un rayon, quoi !… Oui, et les hanches écorchées, et c’est sa cinquième tartine… Des os de poulet, fit-elle, en me prenant le poignet.
Sam me regardait. C’était un juif… Comment pouvait-elle être aussi familière avec un juif ?
— Si ça ne crève pas le cœur de voir un bijou semblable arrangé ainsi…
— Oui, arrangé ainsi, fit Sam.
— Parle, petite, pour qu’il entende ta voix.
Je ne desserrais pas les dents.
— Nous ne pouvons rien y faire, dit Sam.
— Non, rien.
Il me donna un « kwartje » de pourboire.
— Maintenant, Sophie, répétons, nous devons être à quatre heures à la répétition générale.
— C’est pour cela que j’ai voulu avoir mon nouveau chapeau.
Sophie m’ouvrit la porte et me promit d’acheter bientôt un autre chapeau, et que j’aurais encore du thé et des tartines.
A la rue, je me mis à pleurer… Son chapeau ne sera pas si vite usé, et elle peut aussi aller chez une autre modiste…
Oh Wouter, maintenant il nous arrive quelque chose : nous avons tous la gale. On a renvoyé nos enfants de l’école parce qu’ils en avaient contaminé d’autres. Ma mère dit que nous avons attrapé cela par la petite cousine Kaatje, qui, elle, l’aurait attrapé des putains que sa mère a fait venir dans son estaminet pour attirer les matelots. En tous cas, nous voilà bien : nous avons des ampoules sur le corps et entre les doigts, et nous nous grattons à nous arracher la peau. Il manquerait que je la communique à l’atelier. Ah mon Dieu, la première, la gale !… J’en ris. Tout de même, ce serait bête, car je serais renvoyée… Je n’oserais te tendre la main si je te rencontrais, tant ça se donne, et si tu allais en visite chez le docteur au Kloveniersburgwal, il le verrait et croirait que tu es allé dans une boîte à femmes, car il semble bien que c’est originaire de là. Père et mère le disent, et maudissent Tante Naa, chez qui nous l’avons prise.
Eh bien, je n’y mettrai plus les pieds, chez Tante Naa. J’y rigolais souvent avec Kaatje, à voir les donzelles danser, et nous dansions dans un coin. Il faut voir comme je valse, et comme je danse bien la scottish. Dernièrement un matelot m’a prise sous les aisselles et a dansé la scottish avec moi. Tante Naa en riait, mais Oncle Klaas est venu et m’a fait entrer à coups de pied dans la cuisine.
Mère est allée avec Kees, qui a de grosses ampoules sur tout le corps, au dispensaire de la ville ; le docteur a donné un pot d’onguent jaune, avec quoi il faut nous frotter ; puis nous devons laver au savon noir et à l’eau chaude. Ça mord à nous faire hurler. C’est une affaire : il faut trois seaux d’eau chaque soir ; ça fait trois cents pour l’eau seule, alors que nous allons souvent en emprunter, pour cuire des pommes de terre, chez la voisine qui a un robinet. Mère ne peut jamais laver et rincer suffisamment le linge à cause de la cherté de l’eau. Tu sais tout cela, Wouter, mais je te le dis de crainte, si je te rencontre, que tu ne me trouves mal débarbouillée. Ce n’est pas ma faute : quand nous habitions à la mer, je m’y lavais quelquefois, et j’en sortais luisante comme de l’argent et rose pour toute la journée, mais ici, où il faut acheter l’eau par seaux, je deviens terreuse…
Pourquoi deux tout jeunes comme nous, Wouter, ne pourraient-ils se marier ? Je sais très bien cuire les pommes de terre, couper les tartines, récurer la chambre et refaire les lits. Dieu ! que ce serait délicieux ! J’irais te chercher à ton bureau chez les Kopperlith, et nous ferions un petit tour sur les canaux. Le samedi soir, nous nous laverions dans le baquet avec de l’eau chaude, et le dimanche nous mettrions nos beaux habits… comme je serais la femme d’un monsieur qui est « sur un bureau »…
Ecoute, écoute ! Je passerai d’abord une chemise propre, en coton de balle…
— ? ? ?
Non, après quelques lavages dans l’eau de chlore, cela devient blanc… Puis une camisole de molleton, des bas blancs tricotés et, au-dessus, des bas fins sans pieds, à sous-pieds ; alors, un caleçon fermé, en molleton ; et un pantalon fin, à larges jambes garnies de broderies. Je mettrai des bottines en lasting, très hautes, avec des lacets à petites floches. J’aurai deux jupons de molleton blanc, puis un jupon fin à grande broderie et une robe froncée de mousseline blanche avec de courtes manches bouffantes, une ceinture de satin rose à grands nœuds derrière, à moins que tu ne préfères le bleu ; le cou décolleté en carré, avec un collier de corail fermé par un petit tonneau d’or ; des pendants d’oreille en poires de corail. Mes cheveux seront en boucles autour de la tête ; je porterai un chapeau blanc à large bord, faisant « oui, non », devant et derrière, garni de rubans roses et de boutons de roses mousseuses ; un petit velours noir noué autour des poignets. Ah Wouter, Wouter, me vois-tu ainsi ?… Toi, tu aurais ton costume de velours noir, à culotte courte, une toque écossaise, de velours aussi, à rubans flottants sur la nuque, et une canne pour te promener.
Nous irons hors de la Muiderpoort, aux Roomtuintjes, ou hors de la Weesperpoort, prendre du thé dans un jardin. Quand l’eau bouillira à côté de nous dans le theestoof, je préparerai le thé et nous prendrons des biscottes beurrées, saupoudrées de sucre. Je vois, de l’extérieur, faire ainsi les gens comme il faut, le dimanche, quand ils sont assis dans les jardins à boire du thé et à prendre des biscottes hors d’une « boîte à présenter ». C’est donc bien cela, n’est-ce pas ? Ah mon Dieu ! quelle joie ! Nous ne dirons pas que nous sommes mariés… on se moquerait de nous… En rentrant à la maison, je préparerai du lait de sauge, et nous casserons des noix… Mais les dimanches où il n’y aura pas de soleil, nous ne nous habillerons pas. Nous irons dans les champs sauter les fossés — je saute, tu sais — et courir l’un après l’autre : il faudra que tu galopes pour m’attraper… Oui… mais nous devons d’abord nous marier : sans cela, nous ne pouvons habiter ensemble…
Chez nous, on ne parle pas toujours de Dieu comme chez toi. Mère prie, en faisant d’abord une croix, mais elle nous observe bien tout de même, et, si l’un de nous chipe une pomme de terre, elle lui tape sur les doigts, en disant « Maudit gosse… » Ta mère porte une jupe de mérinos, un caraco blanc et un bonnet tuyauté ; ma mère, une crinoline, bien que ce ne soit plus de mode, avec une large jupe qui ballonne et un bonnet à ruches de soie noire. Pour faire des visites, elle met un grand châle et un chapeau ; elle veut toujours être une dame, et elle a bien raison : les robes de femme ne lui vont pas… Ma mère, en parlant, ne saute pas, comme la tienne, du bœuf sur l’âne ; non, elle commence à parler, dit jusqu’au bout ce qu’elle veut dire, et se fâche quand elle doit répéter : moi aussi, ça m’agace de répéter. Je ne crois pas que nos mères s’aiment…
Père… oh, père dira de Stoffel que c’est un âne dressé… Sais-tu ce qui serait bon ? Ce serait de marier Stoffel avec Mina… Mais oui, je ris, mais oui… seulement il faudrait qu’ils habitent loin de nous : au bout de Haarlemmerdyk par exemple, et nous à la Weesperesplanade : comme ça, ils ne viendront pas souvent nous surprendre… Mes petits frères et sœurs pourront venir comme ils voudront : alors tes autres frères et sœurs aussi, ils en ont le droit…
Mais nous resterons le plus souvent seuls, à nous deux, à lire des livres ; nous en louerons chez le bossu, dans la cave de la Kerkstraat. Le lundi, nous ferons un tour sur le marché au Beurre, nous flânerons depuis la Utrechtschestraat jusqu’au Poids Public, en feuilletant tous les livres des étaux ; le bossu qui y a un étal me laisse toujours faire, et les autres brocanteurs aussi… Nous irons de là au Marché-aux-Fleurs. Sais-tu ce que j’aime surtout ? C’est quand on ouvre les cloisons des bateaux et que toutes les fleurs apparaissent ensemble et répandent leurs parfums : on le sent jusqu’au Spui… Ah j’aime tant me promener en ville, depuis l’Y jusqu’à la Haute Ecluse de l’Amstel. Même les sales rues du quartier juif, les bateaux de tourbes dans le Canal des Princes, le long du Noorder Markt, et plus loin le Marché aux Légumes, encore sur le Canal des Princes, près de la Looierstraat, je les aime tous. Les monceaux de choux blancs et rouges, qu’on jette du bateau sur le quai, m’amusent toujours. J’ai essayé une fois de les compter, pendant que l’homme du bateau les jetait à celui du quai : à cinq cent dix-sept, j’en avais mal au cœur… Aimes-tu tout cela ? Ce n’est peut-être pas pour des gens comme toi… le fait est qu’on y gueule… Alors nous nous promènerons sur les remparts extérieurs : là, il n’y a que des gens comme il faut…
Je tressautai en entendant des pas précipités dans le corridor… C’est l’étudiant !… Je jetai le livre et filai au magasin.
Quand je l’entendis ressortir, j’achevai vite de ranger les boîtes de rubans, puis remontai pour enlever les poussières.
J’entrai par la chambre à coucher. Hé ! qu’est-ce que c’est que cela ? A travers la porte vitrée, je vis la première assise dans le salon, près d’un petit meuble surmonté d’une glace, et, devant elle, une boîte ouverte : elle y prenait des ustensiles et se tripotait les ongles. Elle coupait, limait, et, de la pointe de la lime, repoussait la peau. Elle se mit une poudre sur les ongles, et, avec un autre outil, les frotta ; puis elle les regarda et recommença à frotter. Elle referma la boîte, en ouvrit une autre, y prit une jolie touffe, comme de plumes blanches, et se poudra la figure d’une poudre rose. Elle souleva même sa frange de cheveux pour en mettre sur le front ; elle n’en mit pas sur le cou. « C’est pour ça, me dis-je, qu’il est toujours plus jaune que sa figure… » Alors, d’une bouteille à seringue, elle se seringua les cheveux, la figure, le cou. Elle défit ensuite son corsage et seringua ses tétons nus. Quels étranges tétons, allongés comme des poires ! Chez Mina, c’est comme des demi-pommes… Elle se reboutonna, se donna un coup de peigne, renferma les boîtes et le flacon dans le petit meuble. Puis elle alla devant une glace, tapota de ses mains la poudre de son corsage et sortit.
Ah sapristi, moi qui n’avais jamais ouvert ce meuble. Je saute jusque là, l’ouvre, et prends la boîte. Quel tas de petits instruments posés sur du velours bleu ! Tout ça, c’est pour se nettoyer les ongles ? Maintenant, je comprends… Moi, qui croyais que c’était naturel, ces ongles roses, brillants et bombés. Ah, ça se fabrique aussi ? Mes ongles sont plats et tout petits…
J’enlevai un à un les instruments et commençai à tripoter : surtout faire descendre la peau était difficile et douloureux ; mais j’y arrivai et vis apparaître le petit croissant pâle que j’enviais tant sur les ongles des riches. Dieu, que c’est joli, joli ! je limai, je pris le polissoir… Mes mains sont sales, je vais d’abord les laver.
Je les lavai avec le savon mauve de l’étudiant ; je mis la poudre sur le polissoir et je polis. Ah, ce n’était déjà plus les mêmes mains… Je poudrai ma figure et mon cou : un cou jaune et une figure rose, c’est affreux ; avec le flacon à seringuer, je me seringuai exactement comme la première l’avait fait ; mes tétons étaient deux petits pois sur une planchette, rien d’autre ; je n’oubliai pas le coup de peigne.
Ah mais, si j’ôte la poussière avec mes belles mains, elles seront sales !… J’avais vu la demoiselle de l’officier faire cette besogne avec des gants. L’étudiant avait un tiroir plein de gants, j’en choisis une paire de vieux et enlevai la poussière. Quand j’ôtai les gants, mes mains étaient encore propres, et mes ongles roses et brillants, avec le délicieux petit croissant à leur base…
— Kééééé ! Kééééé !
— Ah Dieu !…
— Vite, les pommes !… Quel parfum, fit-elle, je suis sûre que la charrette à fleurs passe dans la rue.
Les pommes ? les pommes ? Comment préserver mes ongles ? Il n’y avait rien à faire, il fallait les abîmer. Mais, après, je remontai et recommençai mes récurages et polissages.
La première, à l’atelier, me flaira, me regarda et rougit, mais ne dit rien.
Dans la suite, toutes les deux, sans jamais nous dire quoi que ce fût, nous nous flairions et observions en entrant dans l’atelier.
Wouter, j’ai encore relu ta nuit chez cette demoiselle Laps… elle te dit que tu dois penser qu’elle est « ta propre Kristien ». Vieille malpropre, va ! Mais tu lui as montré qu’il s’agissait bien d’elle ! Tu voyais, par sa fenêtre, Femke écrasée par la foule dans ce coin du Marché au Beurre, et tu es allé à son secours. Ça c’est bon. Pour moi, tu l’aurais fait aussi…
Mais quelle nuit tu as passée ! D’abord cette Laps, brr… puis dans cet estaminet, où Femke est debout sur la table… Ecoute, je n’en sors pas ! est-ce Femke ou est-ce la princesse qui se trouvait sur cette table ? En tout cas, c’est fou, et une jeune fille ne doit pas faire toutes ces extravagances… Cependant j’aurais bien voulu être elle…
Je suis elle, et, lorsque tu m’as appelée, la voix étouffée de larmes, je t’ai bien entendu, mais je voulais être fière. Cependant, quand tu m’as embrassé la main… Oh Wouter, si ç’avait été vraiment moi… Non, non, je ne t’ai pas entendu m’appeler, je ne t’ai pas senti me baiser ma main, car j’aurais volé vers toi, j’aurais écarté toute cette racaille et me serais jetée dans tes bras… Mais elle, elle est partie avec le vieux Klaas, je ne comprends pas… Tu m’aurais emmenée, et nous serions allés sur le petit point de bois, hors de la Porte des Cendres ; le moulin aurait chanté :
Fanne, fanne, fan, fan Sine, sine, si, si Fanne, sine, fanne, sine Fanne, sine, Fancy
Il y avait une fillette endormie dans le gazon. Si c’était Femke, Keetje… Mais oui, c’était Keetje : nous aurions été là à nous deux, sans penser encore à cette nuit terrible ; à nous deux, sans penser aux autres…
Tu y es allé après, hors de la Porte des Cendres, à la maison de Femke ; tu t’es endormi dans le gazon, et les passants t’ont pris pour un ivrogne. Comme c’est bête ! tu n’es pas assez grand pour te soûler. Même la mère de Femke te croyait ivre… enfin… Femke n’était naturellement pas à la maison.
Le mieux de tout, c’est quand tu as demandé à te laver. Mais comment as-tu pu te mettre ainsi tout nu devant quelqu’un ? Dans ta famille, on lit tant la Bible : on a dû t’apprendre qu’on ne peut pas faire ça…
Il y a quatre ou cinq ans, quand j’étais petite et que ma mère nous lavait, tous les samedis soir, le cou et les bras, je me mettais encore nue. A droite sur mes côtes, j’ai un petit point noir, et sur ma hanche gauche aussi : je les chatouillais toujours et Hein voulait les embrasser. Seraient-ils encore là ? Depuis que ma mère ne me lave plus, je ne me suis plus vue : ce n’est pas convenable… Tu sais cela cependant : chez toi où l’on parle tant de « comme il faut », on doit savoir ce que c’est que les bonnes manières.
Ce doit être cette Laps, avec ses saletés, qui t’avait ôté la honte, car il semble bien que vous avez fait des saletés ensemble… Sietske Holsma disait que son frère, également, n’était pas rentré une nuit, que les garçons sont ainsi. C’est vrai, ils pensent toujours à des choses malpropres : dans la rue les garçons ne veulent que ça, les hommes dans l’impasse ne parlent que de ça, et le patron ici ne cherche que ça. Na… na… c’est étrange, ça leur ôte le boire et le manger… Moi, je voudrais seulement être embrassée par toi…
Et elle t’a pompé dessus, la mère de Femke… mais pompé, là… Oh, je me rappelle, dans la bruyère, quand avec cousine Naatje nous marchions dans le ruisseau, comme nous étions gais après… Et un jour, seule sur la plage entre les brise-lames, je me suis mise nue, et, en me tenant à un pilot, je me suis laissé rincer par les vagues ; après, j’ai chanté, et, à la maison, tous disaient que je n’avais jamais été aussi jolie. Mais on peut faire cela quand on est petit : depuis que je commence à être grande, jamais, jamais je ne me suis plus mise nue, même pas pour changer de chemise… Non, non, ce n’est pas convenable, et tu n’aurais pas dû le faire… Enfin je te veux tout de même, et la mère de Femke n’est pas une mammifère comme cette Laps… « Appelle-moi Kristien, ta propre Kristien… » Va te faire fiche, vieille sotte, Wouter n’est pas du lard pour ton bec, et tu ne l’y prendrais plus ; il t’enverra son frère Stoffel, comme, moi, j’enverrais bien Mina au patron. Eux, Wouter, peuvent faire des saletés, ils ne demandent pas mieux ; mais nous, nous irons là-bas, où le moulin fera :
Fanne, fanne, fan, fan.
Si c’était F… Oui, c’est Keetje, moi ta propre Keetje… Sine, sine, Fanne, sine, si, si…
— Kééééé ! Kééééé… Vite, sotte fille, va chez le boucher, chercher la viande hachée : l’imbécile ne l’apporte pas. Rapporte aussi un œuf de chez l’épicier, c’est pour mettre avec la viande ; je ferai déjà tremper le pain. Allons, cours… J’ai vu Willem du boulanger, que de bêtises il raconte ! Vite, voilà l’argent. Ah Dieu, midi moins vingt !
Je gardais le magasin pendant qu’à l’atelier on prenait le café. Entra une femme en caraco et bonnet. Elle tenait à la main une fillette d’une dizaine d’années.
— Où est la dame ? me dit-elle, je veux commander un très beau chapeau pour ma petite-fille.
J’appelai la patronne. La femme était une marchande de poisson, qui vendait tous les jours des anguilles au Marché au poisson de rivière du Nes. Elle habitait la ruelle sur laquelle donnait notre cuisine. Quand nous levions la tête, nous voyions chez elle, et, quand eux baissaient les yeux, ils voyaient chez nous. Sa fille se chamaillait continuellement avec elle à propos de la petite :
— Vous l’habillez comme une princesse, clamait-elle, tandis que moi, votre chair et votre sang, vous me laissez manquer du nécessaire.
— A-t-on jamais vu ? répliquait la grand’mère. C’est sa propre enfant, et elle est jalouse de ce que je l’habille. Tu n’avais qu’à ne pas te la laisser faire : alors tu aurais eu tout.
Et, chaque jour, c’étaient de continuelles attrapades entre les deux femmes à propos de l’enfant.
Corry et moi en faisions des gorges chaudes.
— Hé, hé, hé ! ces poissardes, écoutez-moi ça…
Elle ne marchanda pas longtemps et choisit une paille blanche, des rubans bleu ciel et un piquet de petites roses orange.
— Voilà ! Quelque chose de bien frais, et je vous paie d’avance.
— C’est cinq florins, et vous payerez chez vous ; j’ajouterai la quittance.
— Oh, une quittance, pour des gens comme nous ce n’est pas nécessaire. Il me faut le chapeau pour dimanche, nous allons au Meer.
— Vous l’aurez.
C’était la saison des excursions. Le lendemain, les patrons et la première partaient en voiture pour Haarlem avec des amis : on descendrait au Half Weg se rafraîchir, puis on pousserait jusqu’à Haarlem et le Hout. La seconde, qui n’était pas de la partie, devait garnir trois chapeaux dans la matinée ; moi, je les porterais l’après-midi. Il était convenu que nous dînerions à la maison.
La première arriva en courant, quand la voiture attendait déjà. Le fouet claqua, et en avant ! La seconde poussa un gros soupir. Corry flanqua tout là… Bah ! on dînerait de tartines avec quelque chose dessus… Moi, pensais-je, si je vais m’esquinter aujourd’hui, vous verrez… La seconde consentit à ce qu’on dînât comme Corry l’entendait.
— Et, à quatre heures, j’offre du chocolat.
Corry sortit, sous prétexte d’aller chercher le lard bouilli et le boudin de foie, et ne revint qu’à midi. La seconde et moi, nous nous mîmes au travail à l’atelier. Je m’assis sur la chaise de la première.
— Va laver tes mains, Keetje, mais là, laver, et je te ferai garnir le chapeau de la petite de la femme aux poissons. Et essuie-les bien sec, ou elles souilleraient le ruban. Mon Dieu, quel ruban ! Ne pouvait-elle en trouver un plus criard ?
Je bondis de joie.
— Moi, je puis garnir ce chapeau, Mademoiselle ? Ah ! moi, je puis le faire !
Mes mains furent lavées et mes ongles polis, je vous assure.
— Là, d’abord la coiffe, et couds-la bien droit, reste sur la même paille.
Elle garnissait un chapeau de dame avec une touffe de plumes blanches.
— Là, laisse voir… pas mal. Tu apprendras plus aujourd’hui qu’en deux ans.
Elle coupa le ruban pour le contour de la calotte.
— Roule-le ainsi… C’est ça, mets-le autour et couds du côté gauche.
Pendant que je cousais, elle fit les nœuds à grandes coques.
— Voilà… toi, chiffonne un petit chou pour achever le nœud… Maintenant, où mettrais-tu cette garniture, devant, derrière ou de côté ?
— Devant, c’est bien démodé… derrière, c’est pour les dames ; pour moi, je la préfèrerais de côté, le nœud un peu en arrière ; puis le piquet avec les boutons en pluie, voyez-vous, qui balanceront quand elle marchera.
— Eh bien, essaye.
Je m’appliquai. Le sang me montait aux joues. J’étais transportée, importante, et je n’aurais pas donné ma place pour une couronne.
— Légèrement, Keetje, ne prends le ruban que du bout des doigts, ou tu le froisseras. Quand un chapeau sort de tes mains, il doit être comme si la garniture avait été soufflée dessus… C’est ça, arrange les coques, éparpille un peu les boutons.
Elle l’examina de tous côtés.
— Il est très bien. La patronne est stupide : tu pourrais lui faire de la bonne besogne et, toutes les deux, vous y gagneriez.
Corry ne prétendit pas monter le dîner : nous descendîmes à la cuisine. Dieu, que c’était bon ! Le café, de l’extrait ; les tartines, tout beurre, rembourrées de lard maigre et de boudin de foie.
— Oh, je suis allée les acheter dans le Ouwebrug Steeg.
— Alors !… fîmes-nous.
— Corry, dit la seconde, Keetje va porter les trois chapeaux. Ne voudrais-tu surveiller le magasin ? Je devrais sortir, je serai vite de retour.
— Eh bien oui, pour une fois que nous sommes débarrassés des patrons et de cette teigne de première… Allez, je préparerai le chocolat pour quatre heures. Kee, tu en es…
La seconde sortit tout de suite. Je portai d’abord les deux autres chapeaux, voulant garder le plus longtemps possible celui que j’avais fait. Chaque fois que j’ouvrais la boîte, je le faisais tourner sur mon poing et demandais à ceux à qui je remettais les autres chapeaux comment ils le trouvaient. Enfin j’allai dans la ruelle ; je montai l’escalier droit et obscur, en me tenant au câble, et frappai à la première porte à gauche. La grand’mère ouvrit elle-même. Dieu ! quelle odeur de poisson ! il n’y avait cependant pas de poisson chez elle, mais tous ses vêtements en étaient imprégnés à empester jusqu’à l’escalier.
— Ah voyons… Aaltje, viens, mon ange, voir ton chapeau ! Oh qu’il est beau et frais ! il sonne comme une pendule. Ah…
La petite fille mit posément sa poupée sur la table… Dieu, quelle poupée ! C’est une poupée de riche…
Elle regarda tranquillement le chapeau. Sa grand’mère le lui mit sur ses cheveux fades.
— Oh, mais qu’il te va ! Oh, ce que tu es jolie !… Toi, toujours pâle, ça te relève, un chapeau aussi gai.
La petite se regarda, boudeuse, puis finit par rire.
— Ah tu ris, il te plaît. Cinq florins, et chez une modiste où il ne va que du monde riche, celui qui achète mes poissons. Je suis très contente, il est vraiment bien, oui, très bien… Veux-tu une tasse de thé avec une boule de sucre ? oui ?
Elle me versa une petite tasse de thé et me donna un « balletje ».
En buvant le thé, je demandai :
— Alors, mademoiselle, vous trouvez le chapeau joli, et vous êtes satisfaite ?
— Oh oui, très joli, et nous sommes très contentes, n’est-ce pas, Aaltje ?
— Oui, fit Aaltje, les voisins verront bien aussi qu’il coûte cher.
— Oui, et qu’il vient d’une grande modiste.
— Eh bien, Mademoiselle, c’est moi qui l’ai fait, le chapeau.
La vieille me regarda, paf ; son nez se pinça ; la petite devint toute rouge.
— Comment, c’est toi qui as fait le chapeau ?
— Toi ? toi ? ajouta la petite.
— Et c’est pour ça que je vais chez une grande modiste ? Est-ce que mon argent n’est pas aussi bon que celui des autres, qu’on laisse torchonner mes commandes par la commissionnaire ?
— La commissionnaire, répéta la petite.
— Eh bien, je n’en veux pas. C’est par la modiste que le chapeau doit être fait. Allons, emporte-le et j’irai lui parler… Cinq florins, et bâclé par une gamine !…
Elle remit le chapeau dans la boîte et me poussa dehors.
Ah bien ! me voilà jolie ! Qu’est-ce que je vais dire ?… Mais puisqu’elles le trouvaient bien et étaient contentes… Du moment où c’est bien, que lui importe que ce soit moi ou la première ? Voilà, c’est parce que je suis la commissionnaire… Je croyais que les riches seuls avaient ces idées de croire que rien n’est bon, venant de nous. Mais cette femme qui vend du poisson, je supposais qu’elle savait mieux… C’est comme pour père : parce qu’il n’a qu’un fiacre et un cheval, les gens vont en face chez le grand loueur, et père n’arrive pas à avoir un seul client ; il doit tout gagner à la maraude… Cependant, quand il rentre le soir avec sa voiture, il donne à manger au cheval ; il lui noue la queue et tresse sa crinière ; alors il mange lui-même. Le matin, il étrille le cheval ; pendant que celui-ci mange, il lave la voiture, fait reluire les cuivres, remet les coussins ; puis il attelle ! Et le tout brille, et le cheval reluit, et sa crinière ondule, tandis qu’en face les voitures et les chevaux sont cochonnés ; père le dit, et il s’y connaît… Na ! notre voiture et le cheval ne sont pas tout neufs, mais, comme père les soigne, ça n’y paraît pas, et quand même les gens vont en face…
Pour moi maintenant, c’est la même chose : ce chapeau n’est plus bon, parce que c’est moi, le trottin, qui l’ai confectionné… Ah bien, si on m’attrape encore à dire la vérité… Qu’est-ce que je vais dire ?… La patronne assure que de moi l’on saura toujours la vérité. Peuh ! pas toujours… les vingt-cinq cents de Kattenburg… Na ! je les ai rendus… c’est ce torchon de repasseuse… Que vais-je faire ?… Pas dire la vérité, non pas la vérité…
A peine fus-je devant la seconde que je me mis à pleurer en avouant le tout.
— Ah, imbécile, me voilà dans une belle position. Et moi, que dirai-je à cette mégère ? Mon Dieu ! la voilà…
— Ah ! vous faites faire les chapeaux que je commande par la commissionnaire ! Mon argent ne vaut-il pas celui de Mme van Eegen ?
— Je ne vous comprends pas, mademoiselle. La commissionnaire fait des courses, et nous les chapeaux, nous qui avons appris pendant trois ans en payant. La première, avant de partir en voiture pour Haarlem, a monté le chapeau que vous avez commandé pour la jeune demoiselle. Kee, donne le chapeau.
— Mais la commissionnaire a prétendu que c’était elle qui l’avait fait.
— Mademoiselle, cette sotte fille s’est vantée, elle a bluffé : elle ment tout le temps et, quand la patronne rentrera, je la ferai renvoyer.
Elle fit tourner le chapeau devant la femme.
— Voyons, est-ce de l’ouvrage de commissionnaire, cela ?
— Oh, si c’est la modiste qui l’a garni, je n’ai pas à réclamer. Donnez, je vais vous le payer, je l’emporte.
— Mais le trottin vous le portera : elle est là pour cela et ne fait que cela.
— Non ! non ! voici l’argent… Tu vois, Aaltje, il est fait par la modiste.
Elles partirent. Je m’étais remise à pleurer. Si la seconde allait rapporter la chose à la patronne, qui me mettrait à la porte…
— Allons, tais-toi, bêta, nous sommes sauvées… Essuie tes yeux. Corry ne doit rien savoir, car elle finit toujours par tout dire aux patrons. Ouf ! quelle alerte !… Apprends, sotte fille, à ne dire la vérité qu’à toi-même… Allons, viens… Corry ! Corry ! le chocolat est-il prêt ?
Wouter, je suis malheureuse. Tout le monde dit que je suis niaise. A la maison, Mina entre dans des fureurs quand je fais des réflexions. Mon père également, lorsque j’emploie des mots que j’ai lus dans des livres : il prétend que je les invente, que personne ne parle ainsi, que ce n’est pas du hollandais… Hier, j’ai reçu une gifle. J’ai lu, n’est-ce pas, que le docteur Holsma avait constaté, quand tu étais malade, que tu étais « délicatement outillé ». J’ai demandé à mon père comment il fallait entendre cela. Il m’a répondu que tu avais sans doute de beaux outils pour exercer ta profession. Je fis observer que le docteur ne disait pas que tu avais de beaux outils, mais que tu étais toi-même délicatement outillé, comme si c’était des choses que tu avais en toi. Alors père fut d’avis que ce devaient être tes mains, tes pieds, ou peut-être tes dents. Comme je déclarais que ce ne pouvait être cela, il s’est mis en colère et, quand Mina a ajouté que je pensais à des saletés, il m’a giflée… Des saletés, Wouter, as-tu jamais vu ?… Mère a dit qu’ils étaient absurdes ; puis elle m’a demandé pourquoi j’arrivais toujours avec des enfantillages. Elle dit cela parce que j’ai maintenant quatorze ans.
Toi, tu n’est pas mieux traité chez toi. Mais tu as la famille Holsma, le docteur a vu que tu es délicatement outillé, et il ne veut pas que ses enfants montrent qu’ils ont appris plus que toi, parce que cela pourrait te faire de la peine… A moi, personne n’a peur de faire de la peine…
Ici, chez les patrons, tous me traitent de sotte fille. La première ne veut presque plus que je vienne à l’atelier, parce que je regarde comment elle fait les chapeaux. Quand je rentre de course, on m’envoie au magasin ou à la cuisine, pour que je ne voie pas travailler, et aussi pendant qu’eux se passent des friandises… L’autre jour, la première prétendait qu’elle était honteuse d’aller avec moi dans les maisons essayer des chapeaux, que je sentais le torchon. Dame, Corry m’avait fait relaver sa vaisselle… Ce n’est pas eux qui diraient que je suis délicatement outillée. D’abord ils ne savent pas plus que père et Mina ce que c’est : délicatement outillé. Qu’est-ce donc ?… L’étudiant pourrait bien me renseigner, mais il quitte la chambre quand j’y entre, ou, si je monte le plateau, il me dit de loin : « Posez-le là et partez… » Peut-être trouverai-je l’explication dans un de ses livres ? cela m’est encore arrivé… Si j’y allais…
J’ai fouillé tous ses livres. Il y en a une rangée sur laquelle est écrit : Lexicon. J’en ai ouvert un : c’est ce que nous appelons des livres à mots, mais très grands et à beaucoup de volumes. S’il y avait eu écrit dessus : « Livre à mots », je n’aurais pas cherché dans les autres, mais Lexicon… J’ai donc regardé à Outil, puis à Outiller : c’est avoir des outils, comme disait père. Je ne saisis pas… Délicatement outillé… A l’école, on nous apprend que nous avons cinq sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher… Nous nous servons de ces sens… non… oui… comme d’instruments… C’est évident… je me sers de mes yeux pour voir… ce… ce… pourrait bien être ça…
Quand je rentre le soir, je sens qu’il pue chez nous… eux ne sentent rien et disent que j’invente cela pour les vexer… Et quand mère est allée chercher de l’eau dans le seau de bois qui sert à tout, je goûte tout de suite que l’eau a un goût sale, ce qui fâche mère. Être délicatement outillé, c’est peut-être ça… Dirk, la nuit, entend les rats ronger, tandis que nous n’entendons rien… c’est peut-être ça…
Wouter, tu sentais, voyais, entendais mieux que les autres, et cela te donnait, comme à moi, des frissons. Dirk aussi en a, des frissons : il me réveille la nuit quand il entend les rats… Si ce n’est pas ainsi, Wouter, je ne comprendrai jamais comment tu étais et quel était ce délicat outillage… Je t’aimais dès que je t’ai vu dans la Hartenstraat, devant la vitrine du magasin de livres — moi également, je laisse tout là pour lire — mais maintenant que je vois comment l’on te traite chez toi et que je sais que tu es délicatement outillé, eh bien, je t’aime encore davantage… Si, moi aussi, j’étais délicatement outillée, nous serions pour toujours tout à fait bien ensemble… Mais comment le savoir ?… Si je pouvais rencontrer quelqu’un de la famille Holsma ? Madame me le dirait aussi bien que monsieur…
Elle trouve qu’il faut agir selon ses convictions… ça, c’est cependant difficile… Si je parlais seulement selon mes convictions, je serais chassée d’ici… Je dirais à la première qu’elle devrait se mettre derrière une fenêtre à l’Achterburgwal, et au patron qu’il est un sodomite, et à la patronne que ma mère serait bien plus jolie qu’elle pour essayer les beaux chapeaux devant les dames… Ah là là, je sauterais à la porte… Et à l’étudiant, je lui collerais que la seconde serait beaucoup mieux dans son lit, entourée de rideaux de mousseline, que lui avec sa grosse tête rouge… Ah, cher Seigneur, si j’agissais selon mes convictions, je garderais tous les chapeaux, car ils me vont tous, depuis ceux pour les enfants jusqu’à ceux pour les vieilles femmes…
Il vaudrait mieux que je pusse rencontrer le docteur Holsma lui-même… Je ferais semblant d’être malade, et il dirait peut-être aussi que je suis délicatement outillée… J’erre souvent sur le Canal où il habitait. Sur tout le Kloveniersburgwal, il y a sept docteurs, mais pas un seul ne se nomme Holsma… Depuis cinquante ans qu’il y habita, il doit être mort, et Madame aussi, et Sitzka aussi… Toi, Wouter, tu n’es pas mort, tu ne peux pas être mort, je suis sûre que, d’ici quelques jours, je vais te rencontrer… alors… alors… chut, voilà Corry qui descend.
— Kee ! oh Kee ! vite ! aide-moi à peler les pommes. Tu as laissé éteindre le feu, sotte fille, ne pouvais-tu y mettre du charbon ? Aïe, si tu étais ma fille, je te boucanerais. Allons vite, pèle, pèle, pendant que je rallume le fourneau.
Nous avions déménagé. Non, cela n’allait pas, avec tous ces enfants, d’être au second sur le devant, au Haarlemmerdyk. Moi, avec ma manie d’aimer à voir pousser des plantes, j’avais semé des fèves mouchetées dans des pots posés à l’extérieur de la fenêtre. Matin et soir, et à midi en venant dîner, j’allais d’abord droit à mes pots. Si les fèves ne poussaient pas assez vite, je remuais un peu la terre pour voir si elles gonflaient. Quand elles gonflaient, je n’y touchais plus : alors bientôt un petit bourgeon courbe perçait la terre ; après, la fève éclatait, et le bourgeon, devenu tige, se redressait, portant à son extrémité deux petites feuilles repliées. Ma joie et mon étonnement s’exaltaient, et j’appelais tout le monde pour admirer.
— Ah cette créature enfantine…
Mais Klaasje, en jouant devant la fenêtre ouverte, avait fait tomber un des pots sur le dos du laitier d’en bas, qui, à la rue, nettoyait ses tonneaux et ses seaux. Puis Klaasje se penchait trop : un jour ou l’autre il tomberait. Et on avait aussi toute la journée la marmaille dans les jambes…
Enfin, nous étions retournés du côté de la Weesper Esplanade, à l’extrémité de la ville, dans notre ancienne impasse. Là, les enfants pouvaient s’amuser devant la porte, et même aller aux Remparts boisés, près du Moulin à scier le bois, et y jouer comme en pleine campagne.
Un jour, y étant assise dans l’herbe avec Klaasje, j’avais attrapé une grosse mouche ; je lui avais arraché une patte après l’autre, la laissant marcher après chaque amputation, pour voir. A la fin, n’ayant plus de pattes, elle se soulevait en des soubresauts pour m’échapper. J’eus alors tellement peur que je la laissai là, et partis vite avec Klaasje. Je revoyais constamment cette mouche en ses soubresauts, et, pendant de longues années, je fuyais devant les grosses mouches, croyant qu’elles venaient venger l’autre.
Depuis trois ans que nous avions quitté le quartier, rien n’y était changé ; seulement les garçons et les filles avaient grandi, et beaucoup d’autres petits enfants s’étaient ajoutés. Les grandes personnes étaient restées de même : donc vous voyez bien qu’elles ont toujours été grandes et vieilles…
Au fond de l’impasse, Kaa, qui avait soixante et onze ans, les avait toujours eus. Elle disait qu’elle était née dans l’impasse ; qu’elle avait joué, petite, là sur la pierre, avec ses osselets, comme moi… mais qu’elle était moins méchante que les enfants d’aujourd’hui ; que, quand sa mère l’appelait, elle venait tout de suite ; que le bâton était du reste derrière la porte, et que, lorsqu’on avait été méchant, il fallait aller le chercher soi-même pour se faire frapper ; que les parents savaient se faire obéir ; qu’à elle, cela lui vibrait dans ses « charnières » quand ma mère m’appelait et que je lui répondais en criant : « Attendez, attendez que j’aie fini mon jeu d’osselets », et que je continuais, en faisant « tic tic » avec ma grosse bille.
— Oh jamais, jamais, je n’aurais osé faire ça avec ma chère mère !
Et les larmes lui venaient aux yeux.
Eh bien, elle ment, Kaa. Nous sommes venus la première fois dans l’impasse quand j’avais neuf ans. Kaa était là, à l’entrée, comme maintenant, avec son bonnet noir à ruches, ses joues brique, ses six jupons et son tablier bleu, bougonnant qu’on acceptait trop d’enfants dans l’impasse. Et elle nous comptait, comme elle comptait tous les enfants des nouveaux habitants dès leur arrivée, et comme elle nous a recomptés quand nous sommes revenus.
— Tiens ! s’est-elle écriée, en voyant Catootje, un de plus… seulement un ? fit-elle en se tournant vers ma mère. Enfin elle gueulera pour trois… Quel plaisir avez-vous à cela ?… Depuis soixante-dix ans que j’habite mon coin, il en est né des mille et des mille de ces mômes dans toutes les maisons de l’impasse, sans compter ceux apportés de l’extérieur… Ah ceux-là surtout m’horripilent : ceux nés ici sont tout de même un peu de la famille, ce sont des enfants de l’impasse. Mais n’importe, tous ne font que crier, désobéir, et mettre tout sens dessus dessous…
Quand nous sommes revenus après trois ans, Kaa était donc sur le seuil, exactement comme avant, avec son bonnet, sa figure brique, ses jupons et son tablier, faisant aussi exactement les mêmes récriminations. Donc Kaa ment : elle n’a jamais eu de mère, n’est pas née, et a toujours, toujours été comme maintenant. Brrr… Oh j’en ai peur : jamais je ne veux entrer chez elle, même pas pour voir le fuchsia, gros comme le bras, qu’elle cultive sous la fenêtre de derrière. Il paraît qu’il est aussi vieux qu’elle ; que l’hiver elle le couvre de sacs pour le préserver du froid ; que, l’été, elle passe ses dimanches à le tailler, l’arroser, et à empêcher qu’une clochette ne pende plus loin que l’autre. Donc, encore une preuve qu’elle a toujours été décrépite : ce fuchsia ne change pas ; depuis que nous avons habité l’impasse, on parle de sa grosseur et de ses clochettes roses et pourpres… Et son chien Lette, il est gros comme un boudin et marche les pattes écarquillées, et, depuis toujours, il refuse de manger les croûtes de pain noir, parce qu’il n’a pas de dents.
Kaa me déteste : elle voit que j’ai peur d’elle et que, le dimanche, quand les gens de l’impasse sont sortis pour se promener sur le Canal ou aux Remparts ou bavarder sur les perrons, je n’ose pas entrer dans l’impasse si je la sais seule, occupée à son fuchsia, ou arrêtée sur le seuil, barrant l’entrée avec ses jupes, Lette étendu sur le dos, son vilain ventre en l’air, aucun des deux ne bougeant pour vous laisser passer. Je m’assieds alors sur le petit perron à côté de l’impasse, attendant les nôtres ou un voisin. Kaa ne dit d’abord rien ; puis elle me regarde, les yeux injectés, et finit par me dire que je ferais mieux d’aller chercher de la braise de tourbe et de l’eau bouillante pour faire le café pour quand ma mère rentrera, que de traîner mon derrière sur le perron. Mais nenni, je n’entre pas. Kaa, son chien et son fuchsia me feraient devenir vieille comme eux. Ah non ! Ah non !… Hououou, avoir toujours été vieux, vieux… Elle me chasse un frisson par les côtes, de peur…
J’aimais cependant l’impasse, et tous les voisins nous avaient fait fête à notre retour et s’étaient étonnés de nous voir si grandis.
— Mina est une jeune fille, et Keetje n’est plus une enfant. Keetje, voyez donc, elle a trois fois plus de cheveux que lorsqu’elle a quitté il y a trois ans… Dieu ! qu’ils ondulent et qu’ils sont clairs : c’est comme du maïs… Et voyez donc ses ongles… Elle s’est élancée, elle est haute sur échasses, mais un peu pâle… Bientôt il lui faudra une robe longue…
On demanda quelque chose à l’oreille de ma mère.
— Non, non, c’est encore une enfant, fit-elle.
— Tout à fait une enfant, ajouta Mina, et ne vaut pas qu’on s’en occupe tant.
— Oh n’aie pas peur, on s’occupera toujours d’elle ! c’est elle, le coq faisan de la famille.
— Je ne me laisserai pas manger le fromage de mon pain par elle. C’est une enfant, et elle n’aura pas de jupe longue de si tôt… Quant à ses cheveux jaunes, huhu…
Elle n’acheva pas sa pensée.
— Et que va-t-elle faire maintenant, grande comme elle est ? servir ? aller à la fabrique ?
— Oh non ! j’apprends les modes.
— Les modes ! Ah la la ! fit Mina ; elle est trottin chez une modiste.
— J’ai garni tout de même un chapeau pour la demoiselle d’une marchande de poisson de rivière, il était très joli ; et j’ai fait aussi ton chapeau de dimanche et le mien, et le bonnet à ruches de mère. Essaye donc de faire une ruche.
— C’est égal, tu n’apprends pas les modes : ce sont les demoiselles qui paient, qui apprennent.
— Moi, j’apprends aussi : je n’ai pas comme toi les yeux en poche et les doigts gourds.
— Quoi ? Quoi ? avec tes cheveux de putain… toutes les putains se teignent les cheveux de la couleur des tiens.
— C’est qu’elles trouvent cette couleur plus belle que la leur ; et toi, tu donnerais un de tes vilains petits yeux pour avoir ma couleur jaune.
— Hein ! quoi !
Elle s’élança vers moi pour me défoncer le dos à coups de poing, mais je jetai ma jambe droite en l’air, et si elle n’eut sauté en arrière, elle l’attrapait sous le menton. Les voisins s’entremirent.
— Mes cheveux jaunes, mon menton pointu, mon cou de girafe, mes jambes comme des échasses, mes dents de chien, j’en ai assez. Tu as voulu me donner une résille pour cacher mes cheveux, et tu veux m’empêcher de rire pour qu’on ne voie pas mes dents… Quant à mon cou de girafe, dans les livres on dit : « long cou de cygne » : long, long, entends-tu, et un long cou est joli, et tu es trop bête pour comprendre…
Eperdue de rage, je me sauvai dans notre nouvelle maison et grimpai dans l’alcôve de dessus pour pleurer et me lamenter de ce que personne ne m’aimait et que ma mère m’avait toujours laissé malmener par cette vilaine grande bringue… Petite aussi, quand je voulais coucher dans le lit de ma mère, les nuits que père ne rentrait pas, elle me jetait dehors et prenait ma place. Si on achetait une robe neuve, c’était pour elle, et sa vieille, à elle, était changée pour moi. Avec elle, mère sortait regarder les vitrines et buvait du café sucré pendant que nous étions à l’école : je trouvais les fonds de sucre dans les tasses, en rentrant… Et maintenant que j’ai acheté un paletot de mon propre argent, je dois le lui prêter pour faire une visite à l’oncle Marten ; et, après, elle va se balader dans la Kalverstraat, et faire des embarras avec mon paletot, dont les coutures éclatent tant il la serre. Pendant ce temps, moi, je ne peux pas sortir, ou je dois mettre son vieux châle…
Personne ne prend mon parti, personne ne m’aime, je veux m’en aller bien loin, bien loin… Mais si elle ose encore me frapper, je lui mordrai le cœur hors de la panse… Et mère qui laisse faire : elle en a peur… Père n’aime pas Mina, il dit que ses orteils sont un peu loin de ses talons.
— Tu sais, tu sais, criai-je de l’alcôve, tes orteils sont trop loin de tes talons.
Et je riais, et lui montrais la langue et les poings.
Elle me regardait ahurie, mâtée de cette crise de fureur. Ma mère lui parla doucement de mes maux de reins et de tête.
— Keetje, descends, dit-elle, le café est prêt. Voyons, tu ne t’es jamais fâchée ainsi, tu as mal sans doute…
Je me laissai glisser par la corde et m’arrêtai, attendant ce que Mina allait faire. Ma mère mit du sucre dans ma tasse seule.
— Voyons, vous êtes des sœurs, tâchez de vous comprendre.
Nous nous regardâmes ; mais non, nous ne nous supportions pas… Depuis, il y eut toujours une gêne entre nous, et elle n’osa plus mettre mon paletot.
Wouter, le Docteur Holsma te disait que nous n’avons d’autres devoirs que ceux que nous pouvons accomplir : notre devoir le plus proche, et que nous devons accepter ce que nous ne pouvons changer ; que cette forge, dans son voisinage, qui l’empêchait souvent de penser, il ne la déplaçait pas parce qu’il ne le pouvait pas. Ce qui ne se peut pas n’est pas mon devoir, disait-il.
Alors, Wouter, moi, ai-je tort de te chercher, de te vouloir, et de parler toujours avec toi comme si tu étais là, toi qui dois être m… Non, tu n’es pas mort, je te trouverai… Mais mon devoir le plus proche, celui que je peux et dois accomplir, quel est-il ?… où est il ?…
Klaasje a des engelures… La première en avait aussi, et elle a raconté que le docteur lui avait fait mettre ses pieds dans l’eau chaude et les laver avec du savon noir et lui avait recommandé de faire cela tous les jours, et que ses engelures s’étaient guéries… Alors mon devoir le plus proche, ne serait-ce pas de mettre les pieds de Klaasje dans l’eau chaude et de les savonner ?… Oui… Toi, te trouverai-je ?… et alors est-ce bien de te chercher, de t’attendre ?… Je vais mettre les pieds de Klaasje dans l’eau chaude jusqu’à ce qu’il soit guéri… mais… je continuerai à te chercher ou je mourrais de chagrin…
J’ai si souvent dit à Mina que c’est ignoble de nous flanquer à la porte quand elle veut manger quelque chose de bon… elle en rit et recommence chaque fois… dois-je continuer à me fâcher et à lui dire cela ?… Non, car je ne puis pas la changer… mais les pieds de Klaasje, et tout te raconter, cela je le dois, parce que je le peux.