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Journal des Goncourt (Deuxième volume)

ANNÉE 1862 (continued 2)

Reading edition

En face de la Muette, sur les terrains de l'ancien Ranelagh,—j'ai reconnu la maison sans la connaître,—ça ressemble aux tâtonnements des enfants avec les jeux d'architecture, et où ils marient des tours à créneaux avec un kiosque chinois. Nous entrons. Il y a des fleurs partout, des plats de Chine dans les plafonds, des Watteau peints par Ballue, des vitrines pleines de dunkerques, du carton-pierre, des tentures de lampas, des stores peints, des tapis comme de la mousse, des reliures surdorées, des portes, couvertes, de bas en haut, de dessins, de lithographies, de photographies à deux sous, un salon de jeux avec des billards polonais et des toupies hollandaises, et des montées, des descentes, des machinations de dégagements qui ressemblent à une intrigue de vaudeville, et partout des objets d'art à ravir une fille: une maison triomphante avec jardin, écurie et remise, que vous montre un homme lugubre et gêné et tristement aimable,—que vous montre Jules Lecomte.

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1er décembre.—Nous allons remercier Sainte-Beuve de l'article qu'il a fait ce matin, dans le CONSTITUTIONNEL, sur la FEMME AU XVIIIe SIÈCLE.

Sainte-Beuve demeure rue Montparnasse. La porte, une toute petite porte, nous est ouverte par la gouvernante, une femme de quarante ans, à tenue d'institutrice de bonne maison. On nous introduit dans un salon à papier grenat, aux meubles en velours rouge, aux formes Louis XV d'un tapissier du quartier Latin. Salon bourgeois solennellement froid, rappelant assez le salon de la maison du Rempart pour MM. de la magistrature. Le jour y vient triste et pauvre, d'un jardinet fermé par un grand mur, et à travers le tortillage d'une vigne aux sarments maigres et noirs. Nous montons, par un petit escalier compliqué, à la chambre de Sainte-Beuve, juste au-dessus du salon, chambre où l'on voit en entrant un lit avec un édredon, en face deux fenêtres sans grands rideaux, à gauche deux bibliothèques d'acajou pleines de reliures, genre Restauration, et montrant sur le dos des fers dans le goût du gothique de Clotilde de Surville; au milieu de la pièce est une table chargée de volumes, et dans les coins, contre les bibliothèques, des amas de journaux et de brochures, un empilement, un fouillis, un désordre de déménagement: l'aspect d'une chambre d'hôtel garni, habitée par un bénédictin.

Nous trouvons Sainte-Beuve, je ne sais pourquoi, exaspéré contre SALAMMBÔ, et furibond et écumant à petites phrases: «D'abord c'est illisible… Et puis c'est de la tragédie… Au fond c'est du dernier classique… La bataille, la peste, la famine, ce sont des morceaux à mettre dans des cours de littérature… Du Marmontel, du Florian, quoi!» Pendant près d'une heure, quoi que nous disions en faveur du livre (il faut défendre les camarades contre les critiques), il crache, il vomit sa lecture, en proie à une colère enfantine, presque comique.

Aujourd'hui Sainte-Beuve me frappe par sa ressemblance avec Hippolyte Passy, même vieille mine futée, même oeil, même forme de crâne, et surtout même timbre de voix un peu zézeyante. J'ai remarqué le zézeyament chez les grands bavards.

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Samedi 13 décembre.—J'ai reçu, avec une gentille lettre de compliments sur notre livre, une invitation à dîner, ce soir, chez la princesse Mathilde.

Nous sommes introduits au premier, dans un salon de forme ronde, aux panneaux de soie pourpre, décorés de glaces gravées dans l'élégants cadres. Gavarni, Chennevières, Nieuwerkerke sont déjà là, puis arrive la princesse, suivie de sa lectrice, Mme de Fly. Nous voici à table. Nous ne sommes que sept. Sauf la vaisselle plate marquée aux armes de l'Empire, sauf la gravité et l'impassibilité des laquais, vrais laquais de maisons princières, on ne se croirait guère chez une altesse, tant il règne en cet aimable logis une liberté d'esprit et de parole.

Ce salon est le vrai salon du XIXe siècle, avec une maîtresse de maison qui est le type parfait de la femme moderne.

Une femme à l'amabilité comme son sourire, le plus doux sourire du monde, —le sourire gras des jolies bouches italiennes,—et une femme ayant ce charme: le naturel, et vous mettant à l'aise avec une langue familière, la vivacité de tout ce qui lui passe par la tête, une adorable bonne enfance.

Aujourd'hui elle se sent entre hommes, et se livre et s'abandonne, et est vraiment charmante. Elle nous fait de jolies et spirituelles plaintes sur le niveau singulièrement descendu de la femme, depuis le temps que nous avons peint, sur son ennui de ne point trouver de femmes s'intéressant aux choses d'art, aux nouveautés de la littérature, ou ayant des curiosités, sinon viriles, au moins élevées ou rares. Mais la plupart des femmes qu'on voit, qu'on reçoit, dit-elle, il en est si peu avec qui l'on puisse causer: «Tenez, qu'il entre une femme ici, je serais obligée immédiatement de changer la conversation. Vous allez voir tout à l'heure… Oui, toutes les femmes intelligentes de ce temps-ci, je suis prête à les recevoir… Mlle Rachel, oui, Mlle Rachel, je l'aurais parfaitement reçue… Mme Sand, je l'inviterai quand on voudra.»

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Décembre.—Dîner du samedi chez Magny. Sainte-Beuve a connu, à Boulogne, un vieux bibliothécaire, nommé Isnard, lequel avait été professeur de rhétorique aux Oratoriens d'Arras, et avait eu pour élève Robespierre. Il contait que son élève devenu avocat, avocat très peu occupé, avait fait un poème, intitulé: «L'art de cracher et de se moucher.» Sur ce, la soeur de Robespierre craignant qu'il ne perdît le peu de clients qu'il avait, s'il publiait son poème, allait trouyer Isnard, et lui demandait un moyen pour empêcher la publication. Isnard se faisait lire le poème par Robespierre, lui disait: «C'est très bien, très bien; mais il faudrait quelques retouches!»

La Révolution prenait Robespierre au milieu de ses retouches,—et le poème n'était pas publié.

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