EUGÈNE DELACROIX (continued 2)
Reading edition
Je rencontre avec Schüler, qui m'a mené voir l'horloge rajeunie de la cathédrale, M. Klotz, l'architecte, frère de Mme Petiti: il me fait les honneurs de la Maison d'œuvre, et m'autorise à y dessiner.
Le soir, avec la bonne cousine, chez Hervé: la joie de ce bon et cher homme à me revoir; il y a de cela quarante-cinq à quarante-huit ans.
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21 septembre.—Le lendemain, je suis tout à fait indisposé; je reste couché une partie de la journée; j'ai peine à me dérober aux remèdes de la bonne cousine. Hervé vient me voir pendant que je suis couché. La journée se passe ainsi.
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23 septembre.—J'écris à Mme de Forget une lettre qui exprime bien mes ennuis de voyage:
«J'ai été fort longtemps sans vous écrire; c'est que j'ai fait le voyage le plus contrarié, je n'oserais pas dire le plus malheureux, puisque j'y ai eu quelques bons moments en retrouvant des personnes que j'aime; mais tout a été en dépit de mes prévisions et de mes petites convenances.
J'ai traversé Paris en revenant du Périgord, pour aller à Strasbourg, d'où je vous écris, souffrant, mal disposé pour achever ce qui me reste à faire, brisé par tous ces soubresauts et ces changements de régime et de condition. J'ai trouvé dans le pays de mon beau-frère des personnes que je n'avais pas vues depuis mon extrême jeunesse. Tout cela est attendrissant et attristant; mais encore il y a des émotions délicieuses qui s'y mêlent. Les communications dans tous les pays qui ne sont pas traversés par les chemins de fer sont intolérables: on est jeté dans d'affreuses carrioles, entassé et confondu avec toute la famille possible; c'est à tous ces inconvénients que je n'ai pas pu résister, et quoiqu'à la veille précisément d'aller faire à Baden un tour de quelques jours, je n'entrevois qu'avec ennui toute espèce de déplacement.
J'ai plus d'une fois envié votre calme philosophique, dans votre jardin, que vous n'êtes pas obligée d'aller chercher à travers des ennuis de toute sorte. Restez-y donc et ne bougez pas; je ne serai ici que jusqu'à la fin du mois; je pars, n'étant rien moins que reposé par ma villégiature. Peut-être, comme on a retardé jusqu'au 15 octobre la reprise du jury de peinture, irai-je passer quinze jours francs à me refaire tout seul, au bord de la mer.
Je vous conterai mes impressions de Baden, où tout le monde ici m'envoie. C'est demain ou après-demain que je m'embarque pour cette vallée de Tempe.
Je n'ose vous prier de me répondre, à moins que ce ne soit très promptement, comme vous voyez.»
Je vais, après dîner, avec la cousine, chez Schüler que je trouve peignant des paysages; il devait nous mener voir le tombeau du maréchal de Saxe. Ou plutôt je crois que c'est hier ceci, et aujourd'hui que j'y ai été le soir avec la cousine.
Vu les momies et le tombeau; j'en parle dans mes souvenirs de Baden.
Un de ces matins, chez Ferdinand Lamey: vu son jardin, etc., etc.
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Baden, 25 septembre.—Parti de Strasbourg à huit heures; traversé la citadelle; jolie route qui me rappelle Anvers et la Belgique. Traversé le Rhin, arrivé à Baden vers quatre heures. Belles montagnes de loin se confondant avec l'horizon: le temps un peu brouillé après mon installation au Cerf. À peine arrivé, et comme à l'ordinaire, tout me semble triste, et je suis certain de m'ennuyer ici.
Je fais une aquarelle des montagnes, de ma fenêtre. Je sors, je rencontre Séchan[112], peu après Mme Kalergi. Séchan me mène voir ses travaux vraiment surprenants par la dextérité employée à tout envoyer de Paris, tout fait. Je vois Lanton avec lui qui, habitant Baden, est enivré de Baden: tout lui semble charmant; les femmes s'offrent à qui mieux mieux; on y déjeune, on y dîne, on y chasse le lendemain.
Benazet m'invite à cette chasse, et je refuse, malgré sa politesse.
Le soir, après dîner, promenade solitaire, où il faut convenir que je m'ennuie un peu malgré Lanton. J'entre à la Conversation, où je vois jouer. Je suis travaillé tout à coup entre la nécessité de faire des excursions sur les imitations de Séchan, affaire de conscience, et le désir de ne pas bouger, plus conforme à ma nature.
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Baden, en arrivant, 25 septembre.—J'ai vu hier, à Strasbourg, avec la bonne cousine Lamey, à l'église Saint-Thomas, le tombeau du maréchal de Saxe: c'est le meilleur exemple de l'inconvénient que je signale. L'exécution des figures est merveilleuse, mais elles vous font presque peur, tant elles sont imitées d'après le modèle vivant. Son Hercule, quoique de l'école et avec l'inspiration du Puget, n'a pas ce souffle et cette hardiesse, j'oserai dire ces défectuosités partielles qu'on voit partout dans ses ouvrages; les proportions de cet Hercule sont très justes; chaque partie offre des plans exacts et un grand sentiment de la chair, mais sa pose est insipide; c'est un Savoyard affligé, et non le fils d'Alemène; il est là, il pourrait être ailleurs. Cette France affligée, qui conjure la Mort avec une expression de douleur très juste, est le portrait d'une Parisienne; la figure de la Mort, figure idéale par excellence, est tout simplement un squelette articulé, comme il y en a dans tous les ateliers et sur lequel le sculpteur a jeté un grand drap, qu'il a copié avec soin, en faisant sentir très exactement, sous les plis et dans les endroits où on les voit à découvert, les têtes d'os, les creux et les saillies.
Nos pères, tout barbares dans leurs naïves allégories, dont le gothique est plein, ont représenté tout autrement les figures symboliques.
Je me rappelle encore cette petite figure de la Mort qui sonnait les heures dans la vieille horloge de l'église de Strasbourg, que j'ai vue au rebut avec toutes celles qui y faisaient leur rôle, le vieillard, le jeune homme, etc.; «c'est un objet terrible, mais non pas hideux seulement». Quand ils font des figures de diables ou d'anges, l'imagination y voit ce qu'ils ont voulu faire, à travers les gaucheries et l'ignorance des proportions.
Je ne parle pas du monument du maréchal de Saxe sous le rapport de l'unité d'impression et de style, il en est entièrement dépourvu, l'esprit ne sait où se prendre dans ces figures dispersées, dans ces drapeaux brisés, ces animaux renversés. Et pourtant quel sujet pour l'imagination d'un vrai artiste sur son seul énoncé! Ce héros armé qui descend au tombeau son bâton de commandement à la main; cette France, qu'il a servie, qui s'élance entre lui et le monstre impitoyable qui va le saisir; ces trophées de sa gloire, vains ornements pour son tombeau; ces emblèmes des puissances subjuguées, cet aigle, ce lion, ce léopard expirant!
—M. Janmot, qui vient me voir ce matin, me dit, à propos des bonnes ébauches, qu'Ingres dit: On ne finit que sur du fini.
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26 septembre.—Le matin renouvelé entièrement encore comme à l'ordinaire. Je sors de bonne heure. Je commence par l'église, monument gothique, restauré il y a un siècle et demi et dans lequel on a prodigué, suivant la mode du temps, les ornements à la Vanloo, comme à celle de Brive, les cannelures et les caissons à la grecque du commencement de ce siècle. Deux tombeaux magnifiques dans le chœur: celui de l'évêque couché et armé avec le squelette sous la table qui le supporte, et surtout celui du vieux margrave armé et debout, collé à la muraille, son bâton de commandement à la main, et son casque à terre, près de lui, le tout dans un arrangement du temps de la Renaissance du plus beau style; j'ai remarqué sur mon calepin, ensuite, la différence de ce style avec celui d'un autre tombeau, le plus important de tous, lequel est dans le style de Vanloo. Malgré la confusion et le mauvais goût, les plates allégories et le bariolage, il est encore supérieur à tout ce qui est de notre triste époque, où la froideur, l'insignifiance et la mesquinerie ôtent toute espèce d'intérêt.
Monté, par des marches fort raides, jusqu'au palais grand-ducal, que je prends pour une espèce de ferme ou couvent; je monte par une allée exposée au soleil, puis je tourne dans les bois de sapins que j'admire; après chaque montée, que je crois toujours être la dernière, j'arrive au vieux château. Ruines rafistolées à l'allemande, pour en faire des perspectives d'album; bouteilles cassées, débris de cuisine au milieu de tout cela; le garde-manger était dans la salle des chevaliers. Je remarque les rochers granitiques comme ceux de la Corrèze; ils sont plus particulièrement d'une couleur rougeâtre comme le terrain et les pierres de ces pays-ci.
J'écris à diverses reprises sur mon calepin. J'admire en descendant une grande perspective montante sous les pins. Je remarque la couleur de charbon du fond et des arbres. Je redescends par une grande chaleur et pressé par la faim. Au bas des degrés, je me trompe de route et je conçois de l'inquiétude, en sentant ma fatigue et voyant reculer mon déjeuner. J'arrive enfin tout poudreux, tout hérissé. Je me mets à table. Voilà toutes sortes d'événements qui ne peuvent pas m'arriver à Paris et qui font que je ne peux pas y déjeuner avec appétit.
Je dors ensuite presque toute la journée; un autre se serait fait un devoir d'aller voir des cascades.
À six heures chez Mme Kalergi, qui m'avait prié; j'y trouve un prince Wiasiemski et sa femme, le premier Kalmouck par la face, la seconde charmante et gracieuse Russe qui m'a semblé mieux le lendemain en toilette du matin. De plus, une dame russe aussi ou berlinoise, sentimentale personne, avec qui j'ai fait le lendemain le voyage d'Eberstein avec Mme Kalergi. Cette dernière me parle beaucoup de Wagner[113]; elle en raffole comme une sotte, et comme elle raffolait de la République. Ce Wagner veut innover; il croit être dans la vérité; il supprime beaucoup des conventions de la musique, croyant que les conventions ne sont pas fondées sur des lois nécessaires. Il est démocrate; il écrit aussi des livres sur le bonheur de l'humanité[114], lesquels sont absurdes, suivant Mme Kalergi elle-même.
Je sors d'assez bonne heure; je vais faire, malgré le froid le plus piquant, une longue promenade sous l'allée qui va à Lichtenthal, délicieux endroit. Je rencontre, en revenant, Winterhalter[115], bon diable, mais très ennuyeux. Il veut absolument aller boire de la bière, et je le suis. Il me donne l'adresse d'un marchand d'ale et de porter à Paris, et aussi celle d'un marchand de jambon cru de Mayence.
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27 septembre.—Je m'achemine de bonne heure et sans la précaution d'un paletot vers le couvent de Lichtenthal. Délicieuse et matinale promenade; dans l'église du couvent, la divine surprise, au moment où j'allais partir, du chant des religieuses; on ne trouverait pas pareille chose en cent ans, dans toute la France. Je disais à Mme Kalergi, qui prend fort le parti des Allemands, que chez eux la musique[116] venait pour ainsi dire en pleine terre; chez nous, c'est une production artificielle.
Grand Christ en bois peint très expressif et effrayant pendu de côté et sous les yeux de ces pauvres religieuses quand elles sont dans leur tribune.
Que ces voix pures et timbrées avaient d'expression! Quel chant et quelle simple harmonie! La voix, cette émanation du tempérament physique plus que de l'âme, semblait trahir les désirs comprimés: je me le figurais au moins. Je suis revenu enchanté.
Je passe au petit bazar en plein vent, faire quelques achats. Je reviens déjeuner et je m'apprête pour aller chez Mme Kalergi; de chez elle chez son prince, qui me montre un Auguste Delacroix[117], qu'on lui avait vendu pour un Eugène. (A Rowland for an Oliver, c'est le titre d'une pièce anglaise.)
Promenade par un soleil ardent jusqu'à Eberstein, parlant sentiment, politique, arts, etc. Château comme toutes ces résidences allemandes: du faux gothique, des ornements de tous les styles, mais toujours détestablement et gauchement arrangés. La gaucherie est la muse qui se tient le plus souvent derrière l'épaule de leurs artistes. Une demi-gaucherie est presque toute la grâce de leurs femmes.
Revenu fatigué, je quitte ces dames et reviens dormir une heure. Dîner ensuite.
Nouvelle promenade dans la partie des bosquets découverts qui est près de la rivière, et promenade toujours aussi charmante sous les chênes de Lichtenthal. Musique affreuse exécutée ce soir par les Badois. Celle des Autrichiens, le premier jour, était d'une meilleure exécution; mais ils ne jouent, avec tous leurs talents, que de la musique à l'usage de la grande foule des auditeurs qui sont là.
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28 septembre.—Promenade le matin, en mauvaise disposition; c'était la dernière: j'avais encore quelques petits achats à faire. Je monte par la pente en face de mes fenêtres. L'ardeur du soleil m'en chasse promptement. Je remarque que j'y suis plus sensible de jour en jour: je finirai par sympathiser complètement sous ce rapport, comme sous tant d'autres, avec ma pauvre Jenny. Quelques tours, mais sans charmes, dans les bosquets à droite de la route qui mène à Lichtenthal et dans l'allée allemande. Je fais mes paquets et pars à deux heures.
Voyage rapide; vue de montagnes; changements de voitures. Arrivé le soir à Strasbourg, avant la nuit. Plaisir de me trouver avec les bons Lamey.
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Strasbourg, 29 septembre.—Passé une partie de la journée à la Maison d'œuvre Je la cathédrale, à dessiner[118]. (Je regrette de n'écrire nies impressions qu'ici, à Dieppe, dix à douze jours après: j'ai été très frappé de ce que j'ai vu là. J'aurais voulu tout dessiner.)
Le premier jour, j'ai été attiré par les ouvrages du quinzième siècle et du commencement de la renaissance des arts; les statues un peu roides, un peu gothiques de l'époque antérieure ne m'attiraient pas; je leur ai rendu justice le lendemain et le jour suivant, car j'y ai dessiné trois jours avec ardeur, au milieu des interruptions du froid et de l'incommodité du lieu par le défaut de lumière ou la difficulté de me placer. Je dessine sous la prétendue statue d'Erwin[119], car Erwin est partout ici, comme Rubens est à Anvers, comme César partout où il y a une enceinte en gazon ressemblant à un camp. La tête, les mains superbes, mais les draperies déjà chiffonnées et faites de pratique. De même pour la statue en face de l'homme en manteau fendu sur l'épaule qui met sa main sur les yeux, la tête levée en l'air. Plus naïves, les figures de l'homme en robe et en chaperon, agenouillé, du vieux juge assis dans l'anti-chambre, et des figures des soldats malheureusement mutilés et couverts d'armures qui sont également dans l'anti-chambre, mais qui sont d'une époque antérieure.
Ce soir, après dîner, mais de jour, promenade dans le petit jardin avec la bonne cousine: elle appréhende, la pauvre femme, la solitude des dernières années.
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30 septembre.—Retourné, malgré le dimanche, à la Maison d'œuvre. Nous avions été auparavant faire je ne sais quelle course avec la bonne cousine; elle ne veut s'en aller qu'après m'avoir vu entrer. Je me jette sur les figures d'anges des treizième et quatorzième siècles: les vierges folles, les bas-reliefs d'une proportion encore sauvage, mais pleins de grâce ou de force.
J'ai été frappé de la force du sentiment: la science lui est presque toujours fatale; l'adresse de la main seulement, une connaissance plus avancée de l'anatomie ou des proportions livre à l'instant l'artiste à une trop grande liberté; il ne réfléchit plus aussi purement l'image, les moyens de rendre avec facilité ou en abrégé le séduisant et l'entraînant à la manière. Les écoles n'enseignent guère autre chose: quel maître peut communiquer son sentiment personnel[120]? On ne peut lui prendre que ses recettes; la pente de l'élève à s'approprier promptement cette facilité d'exécution, qui est chez l'homme de talent le résultat de l'expérience, dénature la vocation et ne fait, en quelque sorte, qu'enter un arbre sur un arbre d'une espèce différente. Il y a de robustes tempéraments d'artistes qui absorbent tout, qui profitent de tout; bien qu'élevés dans des manières que leur nature ne leur eût pas inspirées, ils retrouvent leur route à travers les préceptes et les exemples contraires, profitent de ce qui est bon, et, quoique marqués quelquefois d'une certaine empreinte d'école, deviennent des Rubens, des Titien, des Raphaël, etc.
Il faut absolument que, dans un moment quelconque de leur carrière, ils arrivent, non pas à mépriser tout ce qui n'est pas eux, mais à dépouiller complètement ce fanatisme presque toujours aveugle, qui nous pousse tous à l'imitation des grands maîtres et à ne jurer que par leurs ouvrages. Il faut se dire: cela est bon pour Rubens, ceci pour Raphaël, Titien ou Michel-Ange. Ce qu'ils ont fait les regarde; rien ne m'enchaîne à celui-ci ou à celui-là.
Il faut apprendre à se savoir gré de ce qu'on a trouvé; une poignée d'inspiration naïve est préférable à tout. Molière, dit-on, ferma un jour Plaute et Térence; il dit à ses amis: «J'ai assez de ces modèles: je regarde à présent en moi et autour de moi.»
1er octobre.—Nous allons, le cousin, la cousine et moi, voir le bon Schüler; je le remercie de ses gravures; nous y allons surtout pour voir le petit portrait qu'il a fait du cousin, pour mettre en tête de ses œuvres; je les quitte pour aller à la Maison de l'œuvre.
Les naïfs me captivent de plus en plus; je remarque dans des têtes, telles que le vieillard à longue barbe et en longue draperie, dans les têtes de deux statues un peu colossales d'un abbé et d'un roi, qui sont dans la cour, combien ils ont connu le procédé antique. Je les dessine à la manière de nos médailles d'après l'antique, par les plans seulement. Il me semble que l'étude de ces modèles d'une époque réputée barbare, par moi tout le premier, et remplie pourtant de tout ce qui fait remarquer les beaux ouvrages, m'ôte mes dernières chaînes, me confirme dans l'opinion que le beau est partout, et que chaque homme non seulement le voit, mais doit absolument le rendre à sa manière.
Où sont ces types grecs, cette régularité dont on s'est habitué à faire le type invariable du beau? Les têtes de ces hommes et de ces femmes sont celles qu'ils avaient sous les yeux. Dira-t-on que le mouvement qui nous porte à aimer une femme qui nous plaît ne participe nullement de celui qui nous fait admirer la beauté dans les arts? Si nous sommes faits pour trouver dans cette créature qui nous charme le genre d'attrait propre à nous captiver, comment expliquer que ces mêmes traits, ces mêmes grâces particulières pourront nous laisser froids, quand nous les trouverons exprimés dans des tableaux ou des statues? Dira-t-on que, ne pouvant nous empêcher d'aimer, nous aimons ce que nous rencontrons et qui est imparfait, faute de mieux? La conclusion de ceci serait que notre passion serait d'autant plus vive que notre maîtresse ressemblerait davantage à la Niobé ou à la Vénus, mais on en rencontre qui sont ainsi faites et qui ne nous forcent nullement à les aimer.
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2 octobre.—Je pars de Strasbourg à midi et demi. Séparation tendre, regrets et adieux.
Je voyage avec une jeune mère très attentive à son enfant et qui ne l'a pas laissé une minute: petite femme frêle, blond fade, l'air intelligent; mais cette tendresse était vraiment touchante.
Je traverse l'Alsace, la Lorraine, la Champagne. Rien ne nie parle dans tout cela.
Désappointement, en arrivant, de trouver une malle étrangère au lieu de la mienne; cela renverse toute la joie que je me promettais; j'arrive à une heure du matin chez moi, ayant pris dans ma voiture une jeune femme et son enfant qui était au chemin de fer, sans ressources pour se faire conduire chez elle.
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3 octobre.—J'avais déjà pris mon parti de la perte de ma malle; je ne regrettais que mes croquis de Strasbourg, mais surtout ce même petit livre dans lequel j'écris; je voyais tout cela dans les mains de quelque Allemand! La malle revient, et je m'embarque à une heure.
Je trouve Nieuwerkerke, qui monte dans la même voiture que moi. Il y a là un ménage étrange: la femme est Belge, coquette avec Nieuwerkerke; je prends la femme de chambre, qui a les plus beaux traits du monde, pour une amie ou une parente; heureusement la bévue se fait en moi, et je ne m'expose pas au crime impardonnable d'adresser une chose aimable à une pauvre créature, belle comme les anges et accablée du mépris de sa maîtresse, dont le nez retroussé et la petite figure commune semblent, au contraire, la classer dans l'emploi des soubrettes.
Après Rouen, où reste mon séducteur, je fais route avec l'Anglais et sa femme; je cause et continue la connaissance; je les rencontre le lendemain matin sur la plage; ils m'invitent à les venir voir, ce que je leur promets et ce que je n'ai pas encore exécuté.
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Dieppe, 4 octobre.—Pas un seul moment d'ennui: je regarde à ma fenêtre, je me promène dans ma chambre. Les bateaux entrent et sortent; liberté complète, absence de figures ennemies ou ennuyeuses; je retrouve ma vue de l'année dernière; je ne lis pas une ligne.
Je vais le matin sur la plage, et c'est la que je retrouve l'Anglais et sa femme.
Je me sens encore de mon mauvais régime des jours passés; le soir, après dîner, je ne puis sortir; je reste sur mon canapé. Je relis avec plaisir mon petit livre, écrits et extraits de la correspondance de Voltaire. Il dit que les paresseux sont toujours des hommes médiocres. Je suis toujours dévoré de la passion d'apprendre, non d'apprendre, comme tant de sots, des choses inutiles; il y a des gens qui ne seront jamais musiciens, qui s'instruisent à fond du contre-point; d'autres apprennent l'hébreu ou le chaldéen et s'appliquent à déchiffrer les hiéroglyphes ou les caractères cunéiformes du palais de Sémiramis. Le bon Villot, qui ne peut rien tirer de son fonds stérile, est orné des connaissances les plus variées et les plus inutiles; il a ainsi la satisfaction de se trouver à tout instant supérieur à l'homme le plus rare ou le plus éminent, qui ne l'est que dans une partie où il excelle. Il y a longtemps que j'ai rejeté toute satisfaction pédante. Quand je sortais du collège, je voulais aussi tout savoir; je suivais les cours[121]; je croyais devenir philosophe avec Cousin, autre poète qui s'efforçait d'être un savant; j'allais expliquer Marc-Aurèle en grec avec feu Thurot[122], au Collège de France; mais aujourd'hui, j'en sais trop pour vouloir rien apprendre en dehors de mon cercle; je suis insatiable des connaissances qui peuvent me faire grand; je me rappelle, en m'y conformant par une pente toute naturelle, ce que m'écrivait Beyle: «Ne négligez rien de ce qui peut vous faire grand.»
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5 octobre.—Dans la journée, je vais voir les falaises près des bains et seul. Le soir, à la jetée en compagnie de Jenny.
Je passe des heures sans lectures, sans journaux. Je passe en revue les dessins que j'ai apportés; je regarde avec passion et sans fatigue ces photographies d'après des hommes nus, ce poème admirable, ce corps humain sur lequel j'apprends à lire et dont la vue m'en dit plus que les inventions des écrivassiers.
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6 octobre.—Dans la journée, bonne promenade avec Jenny, dans le même lieu qu'hier. Nous avons été assez loin sur le sable. J'ai pris, sur les rochers découverts par la mer, des coquillages et j'en ai mangé. Revenu par la grande rue et acheté un châle. Jetée le soir.
Hier et aujourd'hui, croquis d'après les photographies, d'après Thevelin.
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7 octobre.—Tous ces matins écrit mes lettres à Vieillard et à Chabrier pour lui recommander la demande de François[123], à Clément de Ris, à Moreau, etc. Dessiné encore d'après les Thevelin.
Montés, par le mauvais temps qui nous gagne, à la falaise du Pollet. Descendus ensuite sur la plage qui est au-dessous. Le soir, resté à la maison: la somnolence me gagne après dîner.
Je lis, un de ces jours, dans la Revue, que Charles Bonnet[124] se rendit aveugle par son acharnement à découvrir le mystère de la génération chez la race intéressante des pucerons; il eut, entre autres, une séance de trente-quatre jours consécutifs et sans le moindre relâche, pendant laquelle il eut l'œil appliqué à son microscope, afin de surveiller les accouchements successifs d'une puceronne androgyne, c'est-à-dire mâle et femelle, mari et femme réunis dans le même sujet, comme dans certains genres de plantes. Est-ce vraiment là un sujet de méditation intéressant à un degré suffisant soit le bonheur, soit simplement le plaisir de l'humanité? Était-il bien nécessaire qu'un brave philosophe perdît tant de temps et surtout perdît les yeux, si utiles pour tant de choses, afin de s'assurer que le péché d'Adam était véniel, pour la race puceronne, dans les décrets de la Providence, et qu'il pouvait en résulter un nombre infini de générations d'affreux animaux? Le philosophe eût fait un emploi plus raisonnable de son temps, s'il eût découvert un moyen de mettre obstacle à une pareille fécondité en détruisant pucerons et puceronnes. Quel chapitre à ajouter à celui qui traiterait de l'inutilité[125] des savants et surtout des pucerons!
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8 octobre.—Je finis par m'enrhumer, au milieu de ce froid de la chambre où je me sens gagner à la longue, et à la fenêtre où je me place souvent le matin à moitié vêtu.
Je sors, un peu languissant par ce rhume commençant, vers midi ou une heure; je vais à la jetée; la mer est toute plate et baisse; cette jetée à claire-voie, qui remplace celle en pierre, amortit les vagues et ôtera du pittoresque. Une barque à voiles, qui veut absolument rentrer malgré la marée descendante, va au pied de cette jetée et jette l'ancre pour ne pas être entraînée hors de la jetée. J'admire la patience, la peine de ces pauvres gens pour se tirer de là; les passants, sur la jetée, leur viennent en aide et les remorquent.
Je viens reprendre Jenny; je dessine un peu. Nous devions faire des visites à des marchands; nous n'en avons pas le courage; nous prenons par le dernier bassin et nous montons sur la falaise derrière le château. Je reviens plus enrhumé encore.
Petit dîner, agréable comme toujours, quoique plus silencieux, au moins de ma part; le soir, je sors avec une légère mauvaise humeur; je vais seul me promener dans la grande rue; je me couche à neuf heures. Je recule toujours de jour en jour ma visite à la Belge et à l'Anglais que j'ai rencontrés dans le chemin de fer; j'ai la bonté de me faire un scrupule de ne point aller les voir.
—Je ne puis exprimer le plaisir que j'ai eu à revoir ma Jenny[126]. Pauvre chère femme! Je retrouve sa petite figure maigre, mais les yeux pétillants du bonheur de trouver à qui parler; je reviens à pied avec elle, malgré le mauvais temps; je suis pendant plusieurs jours, et probablement j'y serai tout le temps de mon séjour à Dieppe, sous le charme de cette réunion au seul être dont le cœur soit à moi sans réserve.
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9 octobre.—Je me lève plus tard; je ne fais point ma barbe et je ne sors point; je fais faire du feu; essaye d'arrêter mon rhume à ses débuts. Je trouve charmant d'être venu à Dieppe pour ne pas sortir de ma chambre; heureusement que mon imagination ne laisse pas de voyager: je passe de mes gravures à ce petit livre. Eh! n'est-ce pas voyager que d'avoir sous ses fenêtres le spectacle le plus animé? Je satisfais ici ce goût que j'ai toujours eu pour le repos corporel, pour le retirement, si l'on peut parler ainsi; la pluie et un jour gris ajoutent à mon plaisir; je me justifie ainsi à moi-même mon aversion pour le mouvement. J'ai, vers quatre heures, le spectacle d'un bel arc-en-ciel, avec cette particularité qui m'étonne et que je n ai pas vu qu'on ait mentionnée: l'arc-en-ciel, parfaitement tracé dans le ciel, continuant encore à se peindre en avant des maisons qui forment l'enceinte du port et des arbres qui bornent la vue sur la petite montagne qui est à droite, au-dessus des marais salés où se décharge l'Arques en partie; ainsi, le phénomène ne se produit pas à une grande distance, nous le touchons, pour ainsi dire, du doigt; ces maisons étaient à cent pas de moi; il y a donc une position de vapeur qui n'est pas sensible à la vue, assez intense cependant pour se colorer des couleurs du prisme; on peut calculer presque le lieu précis où il se dessine; il y avait au-dessus un deuxième arc plus faible, comme toujours; je n'ai pu le suivre comme l'autre, ailleurs que sur le ciel.
Je suis ravi de la cheminée à l'anglaise ou à la flamande qui est dans ma chambre; Jenny me donne l'idée d'en avoir une pareille à Paris, dans le cas où on aurait une maison à soi; une fois allumée, elle va toute seule; ce serait excellent dans mon atelier, dans celui de Gros, par exemple, avec un poêle de l'autre côté. Il y a économie assurément, profit pour la chaleur, et moins d'incommodités, en ce qu'on a moins à s'en occuper.
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10 octobre.—La mer belle; le vent d'ouest nous donne de belles vagues. Journée passée en partie à la jetée et, du reste, je ne sais trop comment.
Ces beaux loisirs finiraient par amener le terrible ennui et avec lui le désir de se renouveler en allant retrouver les pinceaux et les toiles auxquelles je pense souvent. Il me les faudrait ici.
Je pense plus que je ne faisais encore l'année dernière, en voyant à chaque instant ces scènes de mer, ces navires, ces hommes si intéressants, qu'on n'a pas tiré de tout cela l'intérêt que cela comporte. Le vaisseau lui-même ne joue pas un assez grand rôle chez les faiseurs de marine: j'en voudrais faire les héros de la scène; je les adore; ils me donnent des idées de force, de grâce, de pittoresque; plus ils sont en désordre, plus je les trouve beaux. Les peintres de marine les font tellement quellement: les proportions observées, la position des agrès une fois conforme aux principes de la navigation, il leur semble que leur besogne soit faite; ils font le reste les yeux fermés, et comme les architectes indiquent dans un plan leurs colonnes et leurs principaux ornements. C'est l'exactitude pour l'imagination, que je demande; leurs cordages sont des lignes tracées à la hâte et de pratique: ils sont là pour mémoire et semblent ne pouvoir servir à rien; la couleur et la forme doivent concourir à l'effet que je demande; mon exactitude consisterait, au contraire, à n'indiquer fortement que les objets principaux, mais dans leur rapport d'action nécessaire avec les personnages. Au reste, ce que je demande ici au genre de la marine, c'est ce que je veux dans tout autre sujet: les accessoires sont traités avec trop d'indifférence, même chez les plus grands maîtres; si vous mettez du soin aux figures en négligeant ce qui les accompagne, vous rappelez mon esprit au métier, à l'impatience de la main, ou à une certaine dextérité propre à indiquer, seulement par des à peu près, ce qui complète la vérité des figures, les armes, les étoffes, les fonds, les terrains...
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11 octobre.—De bonne heure à la jetée. La mer est très belle; plusieurs vaisseaux et barques sont entrés déjà; j'en vois plusieurs encore. Je me tiens là deux ou trois heures sous la pluie et le vent.
Le reste de la journée, j'éprouve une fatigue qui me tient à la maison dans une paresse complète, mais non sans charme. Le temps gris et pluvieux favorise cette inclination nonchalante.
Le soir, après avoir un peu dormi, je vais à la jetée reprendre Jenny. La mer est furieuse; j'ai peine à me tenir; je vois passer devant moi, comme des flèches, deux barques de pêche: la première me fait frémir; ils ont de la lumière abord. On pourrait tirer parti de ces effets de nuit.
Se rappeler les grands nuages entassés sur le Pollet et, dans des espaces éclairés, les étoiles groupées et brillantes.
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12 octobre.—Je reçois une lettre de Mme de Forget. Elle a voyagé seule dans le Midi et n'a pu me répondre à Strasbourg, vu le peu de temps que je lui donnais.
La mer est plus belle que je ne l'ai encore vue, les lames très espacées et régulières; je trouve à la jetée John Lemoinne[127], que je ne reconnaissais pas d'abord avec son chapeau de voyage sur les yeux et sa tenue de touriste maritime. Il me dit que le bombardement d'Odessa va faire autant de tort aux Anglais qu'aux Russes, mais que nous les mettons un peu en demeure de s'y porter de bonne grâce.
Je reste longtemps à la jetée, puis longtemps sur le port, où je m'assieds tout simplement sur une échelle, à regarder des pêcheurs et leurs bateaux. Je me reprends d'ardeur pour les étudier: je ne puis me détacher de les regarder.
Dans l'intention de retourner à la jetée et ne voulant pas rentrer, j'entre au Café suisse qui fait le coin de la grande rue et je lis les Débats. Il y avait justement un article de John Lemoinne sur les annonces dans les journaux anglais.
Je vais ensuite aux bains m'informer de Guérin[128]. Il arrive ordinairement le vendredi soir. Jenny était venue avec moi.
Rentré avec elle, après achats divers, et resté à la maison à ne rien faire, à raisonner avec elle et à dormir en attendant le dîner. Au demeurant, bonne vie; le spectacle de ce port est à tout instant une distraction agréable.
Le soir, après avoir dormi encore, à la jetée. Temps de chien; on ne jouit que des mugissements de la mer, car on ne voit que de l'écume sur un fond obscur. Nous attendons en vain le bateau à vapeur. La veille, il avait eu des avaries en entrant et avait donné des inquiétudes. Quelle rage pousse ces animaux à voyager justement la nuit, par une mer furieuse, exposés doublement à manquer le port, avec toutes les conséquences de cet accident? Il faut être Anglais, et malheureusement nous le devenons, pour avoir cette méthodique frénésie; plutôt que de perdre une heure, c'est-à-dire de respirer, de manger, de vivre à son aise pendant cette heure. Le temps perdu pour eux est celui qu'ils donnent à vivre tranquilles ou à s'amuser.
En repassant sur le port, j'examine encore les bateaux qui s'élèvent et s'abaissent avec le flot.
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13 octobre.—J'écris à Mme de Forget:
«J'ai revu aussi avec plaisir le Midi, non pas la Provence, ni le Languedoc, mais le Périgord, l'Angoumois, pays chers à mon enfance et à ma première jeunesse, et qui sont le Midi sous beaucoup de rapports. J'y ai retrouvé des sensations de cet heureux temps et qui m'ont rappelé des êtres aimés et disparus. J'y ai fait une expérience qui m'afflige un peu: c'est que ces pays ne me vont plus, au moins sous un rapport essentiel; la chaleur, le soleil, me fatiguent et me sont nuisibles; j'en ai souffert, et cela à une époque de l'année où ces inconvénients sont ordinairement un peu diminués. La Normandie me va mieux: Dieppe en ce moment est adorable; on n'y rencontre personne, et la mer y devient de plus en plus intéressante; on y est même fort mouillé en ce moment où je vous écris, ce qui semble devoir compléter le bonheur d'un homme qui a peur du soleil.
Nous nous raconterons tous nos accidents. Je vous ai dit une partie des miens dans la première partie de mon voyage. Si l'on veut voyager, il faut absolument consentir à souffrir beaucoup d'inconvénients; on a même parfois des accès d'une rage comique qu'on se rappelle sans amertume, mais qui vous désespèrent dans leur temps.
Je vais reprendre ma vie de Paris, qui a bien, elle aussi, ses inconvénients, quoique j'en aie philosophiquement supprimé un bon nombre à tort ou à raison, grâce à un peu plus d'indépendance ou de sauvagerie, qualités ou défauts qui sont devenus ma nature même.»
—Je vais voir Guérin vers une heure. Nous causons longuement: il me parle beaucoup de Chopin, qu'il a connu; de Mme Sand, qu'il voudrait connaître; de Rousseau et de Lamartine, qu'il aime, malgré son histoire de César, dont il me parle, laquelle est faite, me dit-il, en vue de rabaisser César, comme il lui est arrivé déjà de rabaisser Napoléon, qu'il déteste. Guérin attribue à un ridicule ce sentiment décrire ces diatribes contre des colosses comme Napoléon et César, et je crois qu'il a raison.
Je le quitte pour aller à Saint-Jacques revoir le croquis que j'en avais fait l'année dernière; j'étais entré un moment à Saint-Remi, que j'aime toujours; j'entendais chanter du dehors: il y avait des chantres en chape de cérémonie, le curé, tout le personnel occupé à chanter des litanies devant un seul auditeur, qui était un garçon de quinze ans. J'ai trouvé la même singularité à Saint-Jacques.
Le soir, paresse pour sortir, et mauvais temps.
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Paris, 14 octobre.—Parti pour Paris à midi. Le matin, été à la jetée pendant qu'on faisait les paquets. J'étais arrivé à Dieppe avec ravissement; j'en pars avec plaisir; étrange disposition: une fois que j'eus arrêté le jour de mon départ, j'eus presque hâte de retourner à Paris. J'ai un grand désir de travailler. Ce mouvement, cette variété de situation et d'émotion donne à tous les sentiments plus de vivacité; on résiste mieux, en variant son existence, à l'engourdissement mortel de l'ennui.
J'étais, de Dieppe à Rouen, avec trois Anglais, jeunes tous les trois; et comme je voyageais en première classe, il y avait lieu de penser qu'ils étaient aisés. Ils étaient très négligés, un d'eux surtout qui l'était jusqu'à la malpropreté et jusqu'à avoir des habits déchirés. Je ne m'explique pas ce contraste si tranché avec leurs habitudes d'autrefois; je l'ai remarqué dans le voyage que j'ai fait à Baden, de Strasbourg; un des jours qui ont suivi celui-ci, pendant que je faisais mon examen des tableaux, je rencontrai lord Elcoë, notre vice-président, dans une tenue presque sale; le bon Cockerell, qui m'a accompagné jusqu'à la place Louis XV un autre jour, avait une cravate de couleur très commune; ils sont tout à fait changés; nous avons pris beaucoup, au contraire, de leurs manières d'autrefois.
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15 octobre.—Première séance du jury. Levée de boucliers de l'Institut contre la pluralité des médailles.
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22 octobre.—Aujourd'hui, le cousin Delacroix est arrivé; il est revenu le soir dîner avec Jacob[129] et le gendre de la cousine Jacob, M. Lesueur, avoué, établi à Rouen; la présence de ce dernier a nui un peu à l'agrément de la soirée: fort bon garçon d'ailleurs, mais très bavard, paralysant l'entrain des autres et étouffant leurs voix.
Le cousin revient le lendemain matin pour connaître le résultat des votes du jury général, et me quitte peu après.
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27 octobre.—Je lis dans un article de Gautier, sur Robert Fleury: «Certes, M. Robert Fleury a droit au titre de maître; il a fait des ouvrages excellents... M. Robert Fleury n'a presque jamais regardé la nature à air libre, etc.»
5 novembre.—J'écris ce matin à Berryer que je n'irai décidément pas à Augerville: je suis horriblement enrhumé; j'ai pris ce rhume-là dans mes promenades au jury.
J'ai été voir ce soir Cerfbeer; j'avais dîné chez lui huit jours auparavant; il m'avait invité très aimablement à propos des grandes médailles, surtout sur le bruit que j'avais un avantage plus marqué que celui qui reste en définitive et me place le cinquième sur la liste; je lui ai dit que j'en étais réduit à rendre grâce aux dieux que la patrie eût trouvé quatre citoyens plus vertueux que moi.
Horace[130] me conte, ces jours passés, au jury, la démarche qu'il avait faite auprès d'Ingres, lequel a écrit pour refuser la médaille, outragé profondément d'arriver après Vernet, et encore plus, à ce que m'ont dit plusieurs personnes, non suspectes en ceci, de l'insolence du jury spécial de peinture, qui l'avait placé sur la même ligne que moi, dans l'opération préparatoire.
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6 novembre.—M. Roche arrivé le matin. Je pense que sa venue va compromettre mon voyage à Alberville; il n'en est rien, il a lui-même des affaires. Je pars toujours demain.
Il reste à déjeuner avec moi et revient dîner; je m'acquitte avec lui de ses déboursés pour les réparations du tombeau de mon frère, à Bordeaux.
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Augerville, 7 novembre.—Parti pour Augerville: j'arrive à la gare à huit heures et demie au lieu de neuf heures et demie, sur l'indication que m'avait donnée Berryer; je passe cette heure sans m'ennuyer à voir arriver les partants. Je sais attendre plus qu'autrefois. Je vis très bien avec moi-même; j'ai pris l'habitude de chercher moins qu'autrefois à me distraire par des choses étrangères, telles que la lecture, par exemple, qui sert ordinairement à remplir des moments comme ceux-là. Même autrefois, je n'ai jamais compris les gens qui lisent en voyage. Dans quels moments sont-ils avec eux-mêmes? Que font-ils de leur esprit qu'ils ne retrouvent jamais?
Ce voyage que je redoutais, à cause du froid que mon rhume me rend plus désagréable, s'est bien passé et même gaiement. J'aime assez, quelquefois, ce changement d'habitudes. Ne trouvant pas, chez Brunet, près de la gare, de voiture disponible, je me suis fait conduire à Fontainebleau, où je me suis arrangé avec M. Bernard, rue de France.
J'ai déjeuné dans un café borgne, vu l'église et me suis embarqué joyeusement. Il me fallait autrefois un motif de joie ou d'occupation intérieure pour n'être pas triste; il est vrai que mon bonheur était extrême, quand l'imagination avait suffisamment d'aliment; je suis actuellement plus tranquille, mais non plus froid.
Brouillard très intense.
On ne m'attendait pas: ma venue a fait plaisir. Les personnes que je trouve ne sont pas de nature à changer ma disposition paisible, mais peu récréée; mais j'aime le lieu et le maître du lieu, dont l'esprit profond me plaît et m'instruit, particulièrement dans la science de la vie, quoiqu'il soit loin de professer quoi que ce soit; son exemple suffit.
Qu'ai-je fait depuis un mois? Je me suis occupé de ce jury; j'ai vu assez de platitudes et j'ai subi quelques entraînements de complaisance pour quelques pauvres diables. Se rappeler la grande chaleur de Français qui, ayant voté pour lui tout le temps, pour la première médaille, se réveille indigné de ce qu'on avait oublié M. Corot[131], quand il ne se trouvait plus de place pour lui; Dauzats et moi avions, par une sorte de souvenir, voté pour lui, et nous avions été les seuls.
M. de la Ferronnays me dit, à propos du danger des chemins de fer, que les administrateurs lui ont dit souvent qu'il valait toujours mieux voyager de jour.
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11 novembre.—Vu M. Jouvenet, qui est arrivé le soir; il me dit que la propriété du maréchal Bugeaud, qui rendait primitivement 7,000 livres de rente, en rendait 45,000 après les améliorations qu'il y avait faites. L'impopularité qui s'était attachée à son nom, par suite des infamies que les journaux se permettaient sur son compte pendant le règne de Louis-Philippe, durait encore après sa mort. Sa veuve ayant fait faire un service commémoratif un an ou deux après sa mort, le curé avait cru devoir faire élever un autel, en plein champ, supposant que la foule serait trop grande dans l'église; cette même personne que j'ai citée s'y trouvait, elle, vingt-huitième.
Mes journées s'écoulent tout doucement, sans plaisirs vifs, il est vrai. Il me manque une occupation de cœur ou de tête pour m'animer et donner de la saveur à la vie que je mène ici. Ces diables de repas font de vous une machine à digérer; on n'a de temps que pour se promener dans les entractes; mais adieu la pensée ou la plus simple émotion.
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Paris, 14 novembre.—Parti d'Augerville, avec Berryer, à neuf heures. Nous revenons ensemble jusqu'à Paris, par Étampes; sa conversation est des plus intelligentes.
Quand on est agité dans la vie par mille contrariétés qu'on prend pour des peines, on ne se représente pas assez ce que sont les pertes véritables et sans remède qui touchent aux sentiments. Il y a pourtant de ces natures de roche qui se consolent plus vite de celles-là que des autres. Berryer me contait, en revenant, que l'un des progrès des États-Unis consiste à faire assurer son père quand il part pour un de ces voyages où on est exposé à tout instant à être mis en morceaux dans les bateaux ou les chemins de fer. Une fois que vous avez la confiance qu'en cas de malheur on vous rendra votre père en billets de banque, la famille est tranquille; le père peut aller dans la lune et y rester, si bon lui semble; je ne doute pas que nous n'arrivions à ce degré de perfection.
L'idée de Delamarre[132], proposée à Berger, quand il était préfet, d'envoyer les corps de nos parents et de nos amis pour fumer et fertiliser les plaines arides de la Sologne, était de ce genre. Voilà une manière inattendue d'utiliser ses proches, quand, par leur mort, ils semblent n'être plus bons à rien.
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15 novembre.—Jour de la cérémonie de la distribution. Je vais rejoindre la place de la commission. Très bel et imposant aspect. Mercey me fait l'algarade de me donner l'alarme sur ce qui devait se passer: tout s'arrange pour le mieux.
Je reviens à pied, je prends une mauvaise tasse de café, dans les Champs-Élysées, qui m'a rendu malade tout le lendemain. Je ne suis pas sorti après mon dîner; cela réussit toujours mal.
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16 novembre.—Mon cher Guillemardet vient m'embrasser. Villot vient pendant qu'il était là; il me conte à sa manière ce qui s'est passé à propos du rappel de Meissonier à la médaille d'honneur. Je ne puis m'empêcher de l'arrêter au milieu de sa philippique contre ce qu'il appelle d'horribles coquins, etc.
Mauvaise disposition. Je vais dîner chez la cousine avec Laity et le jeune d'Ideville. Je ne mange rien et m'en retourne dans un état passable. M. Laity partait le soir même.
Rentré de bonne heure, sans faire de promenade.
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18 novembre.—J'écris à Berryer: «À présent que je suis sorti des cérémonies, je viens vous redire tout le bonheur que j'ai eu à me voir ces quelques jours près de vous. Je pense à cette bonté et à cet admirable esprit présent à tout et dont le charme réuni n'est qu'en vous.»
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20 novembre.—Je vais à Trovatore avec un billet d'Alberthe; j'y souffre, je m'y ennuie, je m'enrhume de nouveau. Rien n'égale la stérilité de cette musique qui est toute en tapage et où pas un seul chant ne se fait jour.
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24 novembre.—Je néglige bien mes pauvres souvenirs: je suis trop distrait à Paris pour écrire, même à bâtons rompus. Depuis quatre ou cinq jours, je m'enferme pour en finir, s'il est possible, avec ce rhume; ce me sera aussi un bon prétextée moi-même et aux autres de ne pas bouger.
Mme Pierret est venue dans la journée me demander de prendre des billets pour une loterie que fait ce malheureux Fielding.
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25 novembre.—Rien ne peut surmonter les préjugés régnants: quand on envoyait les élèves à Rome, du temps de Lebrun et jusqu'à David, on ne leur recommandait que l'étude du Guide; à présent, le Beau consiste à reproduire le faire des vieilles fresques, mais ce n'est que la partie académique qu'ils vont étudier. Ces deux méthodes qui semblent si opposées se rencontrent dans ce point qui sera toujours le mot d'ordre de toutes les écoles: imiter le technique de cette école-ci ou de celle-là. Tirer de son imagination des moyens de rendre la nature et ses effets, et les rendre suivant son tempérament propre: chimères, étude vaine que ne donnent ni le prix de Rome, ni l'Institut; copier l'exécution du Guide ou celle de Raphaël, suivant la mode.
2 décembre.—Dîner chez Mme de Vaufreland: Derryer, la princesse, etc.
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5 décembre.—Dîné chez Mme de Lagrange avec Berryer; le soir, charades; j'ai trouvé le temps long.
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7 décembre.—Dîné chez Cerfbeer avec Vieillard, Lefèvre[137] et sa femme, Marchand[138], Chabrier, etc. Bonne soirée. Beauchesne venu. Poinsot a été très causeur; on a parlé du beau dans Corneille, etc.
Je suis très agité de ces affreux logements.
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11 décembre.—Je viens d'examiner des lithographies de Géricault[139]; je suis frappé de l'absence constante d'unité... Absence dans la composition en général, absence dans chaque figure, dans chaque cheval. Jamais ses chevaux ne sont modelés en masse. Chaque détail s'ajoute aux autres et ne forme qu'un ensemble décousu. C'est le contraire de ce que je remarque dans mon Christ au tombeau du comte de Geloës[140], qui est sous mes yeux. Les détails sont, en général, médiocres, et échappent en quelque sorte à l'examen. En revanche, l'ensemble inspire une émotion qui m'étonne moi-même. Vous restez sans pouvoir vous détacher, et pas un détail ne s'élève pour se faire admirer ou distraire l'attention. C'est la perfection de cet art-là, dont l'objet est de faire un effet simultané. Si la peinture produisait ses effets à la manière de la littérature, qui n'est qu'une suite de tableaux successifs, le détail aurait quelque droit à se produire en relief.
—Je relis ceci en décembre 1856. Cela me rappelle que Chenavard me disait, il y a deux ans, à Dieppe, qu'il ne regardait pas Géricault comme un maître, parce qu'il n'a pas l'ensemble; c'est son critérium à lui pour la qualité de maître. Il la refuse même à Meissonier.
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12 décembre.—Dîné chez la princesse avec Mme Viardot.
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14 décembre.—Dîné chez Mme Pierret avec Durier et Feuillet[141].
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15 décembre.—Dîné chez Chabrier avec le général Alexandre, Poinsot, M. Harmand que j'aime beaucoup, M. Joly de Fleury et le sculpteur sicilien que protège Chabrier.
Harmand me dit, à propos de la vigne dans la Gironde, que les pertes considérables consistent en ce que les vieux ceps, qui remontent souvent à cinquante ans, ne peuvent résister à la maladie; ces souches produisent à la vérité très peu, mais la qualité des grappes est excellente. Il faudra donc beaucoup d'années pour que les nouvelles souches produisent d'abord, mais surtout arrivent à approcher de cette qualité.
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16 décembre.—Écrit à Chatrousse[142].
1856
10 janvier.—Aller chez Rossini.—Soirée de Ségalas[143]. Le même en aura une autre dans quinze jours.—Soirée de Mme Viardot.—Aller chez Bisson[144]. Tableau ou dessin à lui envoyer.
Chez Rossini, chez Ségalas ensuite, où le préfet[145] m'a montré une bienveillance très inaccoutumée. Il s'est prodigué en récits dans lesquels il ne m'a pas épargné ceux qui étaient à sa louange: sa fermeté, sa bravoure même dans différentes circonstances critiques ont été le thème de la conversation dans laquelle je n'ai eu qu'à approuver du bonnet.
Chez Rossini auparavant; je contemple avec plaisir cet homme rare: je l'entoure à plaisir d'une certaine auréole; j'aime à le voir; il n'est plus le Rossini moqueur d'autrefois.
J'y trouve la bonne Alberthe, sa fille et Mareste; c'est Boissard qui m'avait conduit.
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11 janvier.—Aller chez Perpignan avant le conseil.—Chez Philippe Rousseau[146], si je peux.—Chez Mouilleron.—Je suis resté chez moi.
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12 janvier.—(Le dîner du préfet.) Au lieu de dîner chez le préfet, j'ai été chez Mme Sand, voir au cirque sa pièce de Favilla[147]. Excellente donnée que la pauvre amie n'a pas fait ressortir. Je crois que malgré les belles parties de son talent, elle ne parviendra jamais à faire une pièce[148]; les situations périssent entre ses mains: elle ne connaît pas le point intéressant. Le point intéressant, tout est là; elle le noie dans des détails et émousse continuellement l'impression qui devrait résulter de la science des caractères. Cette situation d'un fou aimable, qui se croit le maître d'un château où on le tolère, devait être une excellente occasion de comique ou de pathétique; elle ne se doute pas le moins du monde de ce qui lui manque.
Cette obstination à poursuivre un talent qui paraît lui être refusé, à en juger par tant de tentatives infructueuses, la classe, bon gré, mal gré, dans un rang inférieur. Il est bien rare que les grands talents ne soient pas portés dune manière presque invincible vers les objets qui sont de leur domaine: c'est surtout à ce degré que conduit plus particulièrement l'expérience. Les jeunes gens peuvent se tromper pendant quelque temps sur leur vocation, mais non les talents mûris et exercés dans un genre.
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13 janvier.—Dîner chez Baroche[149].—Mme de Vaufreland.—J'ai rempli mon programme.
À dîner, Mérimée me parlait de Dumas avec la plus grande estime: il le préfère à Walter Scott. Peut-être en vieillissant se fait-il meilleur?... Peut-être loue-t-il beaucoup de peur d'avoir des ennemis de sa faveur?...
Je me suis éclipsé le plus tôt que j'ai pu. J'ai été chez Mme de Vaufreland; excellentes gens.
À travers les Champs-Élysées, noyé dans des tourbillons élevés par le vent le plus furieux et le plus glacial.
Berryer partait comme j'arrivais.
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14 janvier.—Dîner du deuxième lundi. Trousseau nous dit très bien que les médecins sont des artistes. Il y a chez eux, comme chez les peintres et les poètes, une partie scientifique, mais elle ne fait que les médecins et les artistes médiocres. C'est l'inspiration, c'est le génie propre du métier qui fait le grand homme.
J'ai été ensuite, après une assez longue promenade avec Dauzats, chez Delangle un instant, puis chez Halévy. Toujours grande foule, beaucoup de jeu, véritable maison de Socrate, trop petite pour contenir tant d'amis.
Dans la journée, Th. Frère[150] qui me dit avoir remarqué avec d'autres mes progrès constants dans les ouvrages de mon exposition, si bien que le dernier lui paraît le plus ferme, le plus simple, avec les qualités de couleur, comme avec l'absence de noir, etc.
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15 janvier.—Concert Viardot. Magnifique concert: l'air d'Armide. Ernst[151], le violon, m'a fait plaisir; Telefsen me dit chez la princesse qu'il a été très faible. J'avoue mon impuissance à faire une grande différence entre les diverses exécutions, quand elles sont arrivées à un certain degré. Comme je lui parlais de mon souvenir de Paganini, il me dit que c'était sans doute un homme incomparable. Les difficultés et les prétendus tours de force que présentent ses œuvres sont encore pour la plupart indéchiffrables pour les violons les plus habiles: voilà l'inventeur! Je pensais à tant d'artistes, qui sont le contraire, dans la peinture, dans l'architecture, dans tout.
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16 janvier.—Jour de Boilay. Aller chez Bisson et chez la princesse. Resté très tard chez la princesse.
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17 janvier.—Chez Mme Viardot: elle a chanté de nouveau l'air d'Armide... Sauvez-moi de l'amour!
Berlioz insupportable, se récriant sans cesse sur ce qu'il appelle la barbarie et le goût le plus détestable, les trilles et autres ornements particuliers dans la musique italienne; il ne leur fait même pas grâce dans les anciens auteurs, comme Hændel; il se déchaîne contre les fioritures du grand air de D. Anna.
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18 janvier.—Voir Guillemardet, avant le conseil.—Après le conseil: Guérin, Mesnard[152], Philippe Rousseau.—Carte à Baroche, Grosclaude[153].—Voir à l'Hôtel de ville pour le surplus du payement du salon de la Paix.—Cerfbeer.
—À l'Hôtel de ville et flânerie complète; j'aime beaucoup à rôder ainsi toute une journée dans ce vieux Paris. Quinze jours avant, j'avais été dans le Marais pour trouver le général G..., à la place Royale, et j'étais revenu tout le long des boulevards. Aujourd'hui, j'ai été chez Guérin, que je n'ai pas trouvé, et je suis entré à Notre-Dame.
Chez Baroche; lui écrire.
Le soir, dormi après dîner, malgré toutes sortes de projets.
Je devais, dans la journée, aller chez Mesnard, au Sénat. Rencontré Ravaisson[154], à qui j'ai promis d'envoyer les deux dessins de Chenavard, place du Palais-Bourbon, 6.
Le matin, j'avais été chez mon cher Guillemardet. Il me remet un paquet de mes lettres écrites anciennement à Félix; il est facile d'y voir combien l'esprit a besoin des années pour se développer dans les vraies conditions. Il me dit qu'il y voit déjà le même homme que je suis aujourd'hui. Plus de mauvais goût et d'impertinence que d'esprit, mais il faut que ce soit ainsi. Ce désaccord singulier entre la force de l'esprit qu'amène l'âge et l'affaiblissement du corps, qui en est aussi la conséquence, me frappe toujours et me paraît une contradiction dans les décrets de la nature. Faut-il y voir un avertissement que c'est surtout vers les choses de l'esprit qu'il faut se tourner, quand le corps et les sens nous font défaut? Il est du moins incontestable que c'est une compensation; mais combien il faut veiller sur soi pour ne pas lâcher quelquefois la bride à ces recrudescences mensongères, qui nous font croire que nous pouvons être jeunes ou faire comme si nous l'étions! Tel est le piège où tout va s'abîmer.
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19 janvier.—Dîné chez Doucet[155]. Je suis revenu avec Dumas, qui m'a parlé de ses amours avec une vierge veuve d'un premier mari et avec un second en exercice.
Pendant qu'on jouait au baccarat chez Doucet, Augier, que j'aime beaucoup, me parlait de la dignité qu'il y a pour un artiste à ne pas chercher à gagner trop d'argent, et par conséquent la nécessité de ne pas le dépenser en objets de pure vanité. Il trouve qu'un artiste peut vivre dans un intérieur simple. Mme Doucet me disait qu'un dîner qui coûtait à des personnes dans une position modeste 3 ou 400 francs les privait d'avoir souvent, pour cinquante francs, trois ou quatre amis, avec la fortune du pot. Du reste, elle habite dans un petit entresol très bas de la rue du Bac, mais décoré avec tout le luxe et l'éclat modernes: dorures, damas, meubles inutiles, rien n'y manque.
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20 janvier.—Le soir, chez Fortoul[156]. Je trouve Barbier et sa femme, Ravaisson, etc.
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—Le clair de la robe verte de l'homme de la Clorinde: zinc vert, orange, zinc jaune.
—Chez la princesse Camerata le soir: elle ne me dit pas un mot, suivant son habitude; V... me dit que c'est par timidité. Nous allons ensuite chez Perrier. J'y trouve Mme de Pontécoulant. Mme Rodrigues me dit qu'on fait de la musique chez elle tous les mardis.
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22 janvier.—Dîner chez Mme Herbelin[160].—Envoyé à M. Ravaisson les deux têtes du Corrège, de Chenavard.
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23 janvier.—Quelle bévue! Je vais au bal du préfet qui est la semaine prochaine. Je suis revenu à pied le long de la rivière. Rencontré Mouilleron, qui m'a promis de m'avoir quelques épreuves de la Marguerite auprès de l'autel[161]. Le lui rappeler.
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27 janvier.—Écrire à M. Lebouc[162] pour les billets de concert promis à M. Riesener.
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28 janvier.—Dîné chez Mme Viardot avec Berlioz.
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29 janvier.—Mme Mohl[163] demande à voir mon atelier.
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30 janvier.—Concert chez Mme Viardot: l'air d'Iphigénie. La bonne Sand devant moi, la princesse la place à côté; son mari y était. Berryer, Mme de Lagrange. Je n'ai pas eu toutefois par la musique le plaisir d'il y a quinze jours.
—Le bon Rouvière[164] venu dans la journée. Je lui ai prêté le tableau du Grec à cheval.
1er février.—Dîner chez Benoît Champy[165].
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5 février.—Chute de ma pauvre Jenny.
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8 février.—Au conseil, il est question de Saint-Denis du Saint-Sacrement.
Je reviens à pied du Marais.
En rentrant du conseil, je reçois une lettre déchirante du pauvre Lamey, qui m'annonce la mort de ma chère cousine.
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10 février.—Dîner chez Mme Herbelin avec Rosa Bonheur.
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21 février.—Sur les chefs-d'œuvre. Sans le chef-d'œuvre, il n'y a pas de grand artiste: tous ceux qui n'en ont fait qu'un dans leur vie ne sont pourtant pas grands pour cela. Ceux de cette espèce sont ordinairement le produit de la jeunesse: une certaine force précoce, une certaine chaleur qui est dans le sang autant que dans l'esprit, ont jeté quelquefois un éclat singulier; mais pour être classé, il faut confirmer la confiance que les premiers ouvrages ont donnée du talent par ceux que l'âge mûr, l'âge de la vraie force, vient ajouter et ajoute presque toujours, quand le talent est d'une force réelle.
Des hommes très brillants n'ont jamais fait de chefs-d'œuvre; ils ont presque toujours fait des ouvrages qui ont passé pour des chefs-d'œuvre au moment de leur apparition, à raison de la mode, de l'à-propos, tandis que de véritables chefs-d'œuvre de finesse ou de profondeur passaient inaperçus dans la foule, ou amèrement critiqués, à cause de leur étrangeté apparente et de leur éloignement des idées du moment, pour reparaître plus tard à la vérité dans tout leur jour et être estimés à leur valeur, quand on a oublié les formes de convention[168] qui ont donné la vogue aux ouvrages éphémères très vantés d'abord; il est rare que cette justice ne soit pas rendue tôt ou tard aux grandes productions de l'esprit humain dans tous les genres; ce serait, avec les persécutions dont la vertu est presque toujours l'objet, un argument de plus en faveur de l'immortalité de l'âme. Il faut espérer que de si grands hommes, méprisés ou persécutés de leur vivant, trouveront une récompense qui les a fuis dans le terrestre séjour, quand ils seront parvenus dans une sphère où ils jouiront d'un bonheur dont nous n'avons pas l'idée, mais auquel se mêlerait celui de voir, d'en haut, la justice que leur garde la postérité.
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25 février.—Feuilleton admirable de Gautier[169] sur la mort de Heine, dans le Moniteur de ce jour.
Je lui écris: «Mon cher Gautier, votre oraison funèbre de Heine est un vrai chef-d'œuvre dont je ne puis m'empêcher de vous complimenter. Son impression me suit toujours, et il ira rejoindre ma collection d'excerptæ célèbres. Eh quoi! votre art, qui a tant de ressources que le nôtre n'a pas, est-il donc cependant, dans de certaines conditions, plus éphémère que la fragile peinture? Que deviendront quatre pages charmantes écrites dans un feuilleton entre le catalogue des actions vertueuses des quatre-vingt-six départements et le narré d'un vaudeville d'avant-hier? Pourquoi n'a-t-on pas averti quelques hommes zélés pour les vrais et grands talents? Je ne savais pas même la mort de ce pauvre Heine: j'aurais voulu sentir devant cette bière qui emportait tant de feu et d'esprit ce que vous avez si bien senti. Je vous envoie ce petit hommage, moins pour les obligations que je vous ai d'ailleurs, que pour le plaisir triste et doux que j'ai eu à vous lire. Mille amitiés sincères.»
—J'ai été chez Delangle, qui a été aimable pour moi. J'y ai vu Béranger[170]: nous nous sommes rappelé notre connaissance dans la triste circonstance de la mort du cher Wilson.
J'ai été ensuite chez Thayer: il demeure dans un vaste terrain planté, occupé par plusieurs maisons. Moreau, qui était là, venait d'entrer dans un bal, chez des personnes inconnues, croyant se trouver chez ledit Thayer: luxe à la mode, ameublements, dorures, valetaille, etc. Les petits fuient les grands; il y a un buffet, comme aux Tuileries, où des hommes en habit noir vous servent le thé, les glaces, etc.
6 mars.—Dîner chez Bertin. Fait le croquis pour le prince Demidoff, et aussi pour Benoît Fould[171].
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9 mars.—Chez Lefuel avec Cavelier[172]. Causé chez lui des travaux du Louvre.
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15 mars.—Journée passée à l'Hôtel de ville jusqu'à une heure du matin, en attendant les couches de l'Impératrice[173].
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16 mars.—Andrieu commence à travailler à l'église[174].
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20 mars.—Boulangé[175] est venu pour la première fois à l'église. J'y ai été le matin. Désappointement. Je me suis entêté l'année dernière en travaillant trop longtemps. J'en ai trop fait sur de mauvaises données.
Le soir, chez Bixio et chez Bertin.
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27 mars.—Emporter à la campagne les tableaux pour Beugniet, l'esquisse pour Dutilleux[176], l'Arabe descendu de cheval[177], le Petit Combat, aquarelle faite à Dieppe.
Emporter Edgar Poë, le Petit Christ[178], de Roché, la Pieta[179] de l'église, les Convulsionnaires[180], l'Ovide[181], le Chiron, pour Moreau.
Finir avant de partir les Lions, de Détrimont, la Barque[182], de Morny, le Cavalier grec[183], pour Tedesco, le tableau pour Haro, l'Hamlet.
Reporter le Roméo[184] à Mme Delessert.
2 avril.—Donné à Haro:
L'étude sur carton d'après les arbres sur le lac de Valmont; vieux carton mal équarri pour le maroufler.
L'étude sur toile pour rentoiler, faite à Champrosay, de la fontaine de Baÿvet, effet de soleil couchant.
Le Christ portant sa croix[185], sur carton, à parqueter.
Lui redemander l'Arabe assis et les études de Chats[186] au bitume.
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6 avril.—Je lis avec beaucoup d'intérêt depuis quelques jours la traduction d'Edgar Poë[187], de Baudelaire. Il y a dans ces conceptions vraiment extraordinaires, c'est-à-dire extra-humaines, un attrait de fantastique qui est attribué à quelques natures du Nord ou de je ne sais où, mais qui est refusé, à coup sûr, à nos natures françaises. Ces gens-là ne se plaisent que dans ce qui est hors ou extra-nature: nous ne pouvons, nous autres, perdre à ce point l'équilibre, et la raison doit être de tous nos écarts. Je conçois à la rigueur une débauche du genre de celle-là, mais tous ces contes sont sur le même ton. Je suis sûr qu'il n'y a pas un Allemand qui ne se trouve là comme chez lui. Bien qu'il y ait un talent des plus remarquables dans ces conceptions, je crois qu'il est d'un ordre inférieur à celui qui consiste à peindre le vrai. J'accorde que la lecture de Gil Blas ou de l'Arioste ne donne pas des sensations de cet ordre, et quand ce ne serait que comme moyen de varier nos jouissances, ce genre a son mérite et tient l'imagination en éveil; mais on n'en peut prendre à de fortes doses, et cette continuité dans l'horrible ou l'impossible rendu probable est pour nous un travers d'esprit. Il ne faut pas croire que ces auteurs-là aient plus d'imagination que ceux qui se contentent de décrire les choses comme elles sont, et il est certainement plus facile d'inventer par ce moyen des situations frappantes, que par la route battue des esprits intelligents de tous les siècles.
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8 avril.—Dîner chez la princesse, qui va partir.
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9 avril.—Chez Mme d'Haussonville[188].
J'ai songé hier dans une course à Saint-Sulpice à faire quelque chose sur la marche nécessaire que suivent tous les arts, qui vont toujours se raffinant de plus en plus; l'origine de cette idée vient de l'impression que m'ont faite hier chez la princesse les morceaux de Mozart que Gounod a passés en revue: mon impression a été confirmée ce soir chez Mme d'Haussonville, en entendant l'air des Nozze chanté par Mme Viardot. Bertin me disait de cette musique qu'elle est trop pleine de délicatesse et d'une expression portée aux dernières limites pour aller au public. Ce n'est pas cela qu'il faut dire: dans les époques comme les nôtres, le public arrive à cet amour du détail avec les ouvrages qui l'ont mis en goût de raffiner sur tout. Ce n'est pas, au contraire, dans notre temps, pour le public qu'il faut peindre à grands traits: ce serait bien plutôt pour les esprits infiniment rares qui s'élèvent au-dessus des intelligences communes, qui se nourrissent encore des beautés des grandes époques, en un mot qui aiment le beau, c'est-à-dire la simplicité.
Il faut donc des tableaux à grands traits; dans les âges primitifs, les ouvrages des arts sont ainsi: le fond de mon idée était la nécessité d'être de son temps. Voltaire, dans le Huron, lui fait dire: Les tragédies des Grecs sont bonnes pour des Grecs, et il a raison; de là le ridicule de tenter de remonter le courant et de faire de l'archaïsme. Racine paraît raffiné déjà en comparaison de Corneille; mais combien on a raffiné depuis Racine! Walter Scott, Rousseau d'abord, sont allés creuser ces sentiments d'impressions vagues et de mélancolie, que les anciens ont à peine soupçonnées; nos modernes ne peignent plus seulement les sentiments; ils décrivent l'extérieur, ils analysent tout.
Dans la musique, le perfectionnement des instruments ou l'invention d'instruments nouveaux donne la tentation d'aller plus avant dans certaines imitations. On en viendra à imiter matériellement le bruit du vent, de la mer, d'une cascade. Mme Ristori, l'année dernière, dans la Pia[189], rendait d'une manière très vraie, mais très repoussante, l'agonie du personnage. Ces objets, dont Boileau dit qu'il faut les offrir à l'oreille et les éloigner des yeux, sont maintenant du domaine des arts; il faut nécessairement perfectionner au théâtre les décorations et les costumes. Il est même évident que ce n'est pas tout à fait de mauvais goût. Il faut raffiner sur tout, il faut contenter tous les sens: on en viendra à exécuter des symphonies, en même temps qu'on offrira aux yeux de beaux tableaux pour en compléter l'impression[190].
On dit que Zeuxis ou un autre célèbre peintre dans l'antiquité avait exposé un tableau représentant un guerrier ou les horreurs de la guerre: il faisait jouer de la trompette derrière le tableau pour exalter encore davantage les bons spectateurs. On ne pourra plus faire une bataille sans brûler un peu de poudre aux environs, pour exciter complètement l'émotion ou mieux pour la réveiller.
Pour être plus près de la vérité, il y a déjà une vingtaine d'années, on avait été, sur la scène de l'Opéra, jusqu'à faire les décorations réelles comme dans l'opéra de la Juive[191] et dans celui de Gustave[192]. Dans le premier, on voyait de vraies statues sur la scène et autres accessoires qu'on imite ordinairement par la peinture; dans Gustave, il y avait de vrais rochers, imités à la vérité, mais par des blocs saillants. Ainsi, par l'amour de l'illusion, on arrivait à la supprimer tout à fait. On conçoit que des colonnes ou des statues placées sur la scène dans la condition où on voit ordinairement les décorations et éclairées par des lumières venant de tous côtés perdent toute espèce d'effet; c'est à cette époque qu'on introduisit sur la scène de vraies armures, etc.; on revenait ainsi à l'enfance de l'art à force de perfectionnements. Les enfants, dans leurs jeux, quand ils imitent la représentation d'une pièce, se servent, pour faire des arbres, de vraies branches d'arbres; on devait faire ainsi aux époques où on a inventé le théâtre. On nous dit que les pièces de Shakespeare ont été en général représentées dans des espèces de granges, et on n'y faisait pas tant de façon. Les changements perpétuels de décoration qui, pour le dire en passant, semblent le fait d'un art déjà perverti plutôt qu'avancé, étaient exprimés par un écriteau: Ceci est une forêt; ceci est une prison, etc. Dans ce cadre de convention, l'imagination du spectateur voyait s'agiter des personnages animés de passions prises sur la nature, et cela suffisait. L'indigence de l'invention s'appuie volontiers sur ces prétendues innovations. La description qui foisonne dans les romans modernes est un signe de stérilité: il est incontestablement plus facile de décrire l'extérieur des choses que de suivre délicatement le développement des caractères et la peinture du cœur.
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14 avril.—Livré depuis le mois de novembre: répétitions:
Grec à cheval 1,200 fr. Cavalier grec et turc(Tedesco)[193] 1,600 " Clorinde[194] 2,000 " Les Lions en petit[195] 2,000 " Petit Marocain à cheval (Barye) 300 " Hamlet et Polonius[196] 1,000 " Vendu il y a un mois le Marino Faliero[197] 12,000 " Il me reste à faire: L'Ovide de M. Fould[198] 6,000 " Le tableau de M. Demidoff 3,000 " L'Empereur du Maroc[199] 2,500 " L'Herminie[200] 2,000 "
Beugniet en veut un petit; Détrimont aussi.
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16 avril.—Il faut retourner chez Mme d'Haussonville.
Du besoin de raffinement dans les temps de décadence (même sujet qu'au 9 avril précédent). Les plus grands esprits ne peuvent s'y soustraire: on croit trouver un genre nouveau en mettant des détails là où les anciens n'en mettaient pas. Les Anglais, les Germaniques nous ont toujours poussés dans cette route. Shakespeare est très raffiné. En peignant avec une grande profondeur de sentiment que les anciens négligeaient ou ne connaissaient même pas, il découvrit tout un petit monde de sentiments qui sont chez tous les hommes de tous les temps à l'état confus et qui ne semblent pas destinés à arriver à la lumière, ou à être analysés, avant qu'un génie particulièrement doué ait porté le flambeau dans les coins secrets de notre âme. Il semble qu'il faut à l'écrivain une érudition prodigieuse; mais on sait combien il est facile de prendre le change à ce sujet, et ce qu'il y a de réel sous cette apparence de science universelle.
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22 avril.—Rossini est venu dans la journée.
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23 avril.—Chez Rossini, à neuf heures et demie. Musique. Vivier[201], Bottesini[202], et une dame qui a joué des morceaux de Rameau pour piano.
2 mai.—Se rappeler l'histoire de la Toison d'or, réelle, c'est-à-dire la manière actuelle encore de recueillir l'or dans le Pactole, et les lieux où s'est passée la fable de Jason: peaux de mouton noir attachées à des perches et traînées dans le lit du fleuve qui est très profond.
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6 mai.—Travaillé le matin au Christ de M. Roché. À trois heures et demie à Saint-Sulpice. Nous dessinons les cartons du plafond.
Je reviens dîner; je dors toute la soirée malgré mon projet d'aller voir Autran[203], et je me couche à minuit, à peu près.
J'ai lu le soir à Jenny plusieurs scènes d'Athalie.
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8 mai.—Dîner chez Mme de Forget. Je mourrai de tous ces dîners[204].
—Charmant ton demi-teinte de fond de terrain, roches, etc. Dans le rocher, derrière l'Ariane, le ton de terre d'ombre naturelle et blanc avec laque jaune.
—Le ton local chaud pour la chair à côté de laque et vermillon: jaune de zinc, vert de zinc, cadmium, un peu de terre d'ombre, vermillon.—Vert dans le même genre: chrome clair, ocre jaune, vert émeraude.—Le chrome clair fait mieux que tout cela, mais il est dangereux alors, il faut supprimer les zincs.
—Cette nuance en mêlant avec ce ton de laque et blanc.
—Bleu de Prusse, ocre de ru, vert neutre qui entre bien dans la chair.
—Laque jaune, ocre jaune, vermillon.
—Terre de Sienne naturelle. Cassel.
—Ces tons verdâtres sont une excellente localité avec un ton de rouge Van Dyck ou indien et blanc rompu avec un gris mélangé et rompu lui-même.
—Terre d'ombre, blanc cobalt. Joli gris.
—Ce ton, avec vermillon laque, donne un ton de demi-teinte charmant pour chair fraîche.
—Avec terre d'Italie vermillon localité plus chaude.
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9 mai.—Chez Benoît. Dans la journée à Saint-Sulpice, chez Wyld[205], chez Alberthe.
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10 mai.—Peinture esquisse pour l'ami de Dutilleux.
Dessin à Wey.
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11 mai.—Demander à Haro cartons pour mettre derrière tableau. Chez le baron Michel[206] à trois heures. Il me dit que les remèdes de ses amis les médecins n'avaient fait qu'empirer sa maladie, un catarrhe à la vessie survenu sans cause apparente. L'hygiène seule la guéri radicalement. Il ne boit pas de vin.
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12 mai.—Ricourt venu.
Vous trouvez que vous n'êtes jamais assez savant.—Le dessin d'Ingres.—La bouteille d'huile grasse et d'huile blanche de Decamps.—Pas une touche fausse dans les hommes de sentiment.—Étudier sans relâche avant; une fois en scène, faites des fautes, s'il le faut, mais exécutez librement.
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15 mai.—Chez Mme de Forget un instant le soir.
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Champrosay, 17 mai.—Parti pour Champrosay à onze heures un quart par le chemin de Lyon. Pluie battante à Villeneuve-Saint-Georges, comme déjà l'an dernier et presque tous les ans.
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18 mai.—Journée d'inertie. On doit coller du papier demain.
Je dors toute la journée sans me décider à sortir. Je lis l'Essai sur les mœurs, de Voltaire, et j'en suis ravi.
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19 mai.—Je compose toute la matinée pendant qu'on colle le papier.
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20 mai.—Sur l'âme après la mort. Je trouve ceci dans un article sur la Religion actuelle, de M. Jules Simon, dans la Presse: «Pour quiconque ne soumet pas sa raison, etc., nous pouvons faire beaucoup de conjectures à notre avantage et avoir de belles espérances, mais non point aucune assurance.»
Je commence à travailler.
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22 mai.—Mme Villot venue à Champrosay avec la petite Stella. Elles ont dîné avec moi et sont reparties le soir.
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26 mai.—Acheter la Presse de dimanche 25 mai, article de Saint-Victor[207] sur le Cid. Aller voir Mme Lamey.
J'ai travaillé beaucoup à Champrosay. J'ai ébauché sur la toile, où j'avais commencé il y a beaucoup d'années, le Fils qui porte le corps de son père sur le champ de bataille et que j'avais abandonné tout à fait; j'y ai ébauché le Templier emportant Rebecca du château de Frondeley pendant le sac et l'incendie de ce repaire[208].
J'ai ébauché également les Chevaux qui se battent dans l'écurie[209], et un petit sujet: Cheval en liberté que son maître s'apprête à seller et qui joue avec un chien[210].
Avancé les esquisses de M. Hartman, l'Ugolin, la Pieta, etc.
J'ai reçu ce matin la lettre de Bouchereau, qui m'annonce qu'il va venir.
Je suis parti par le dernier convoi le soir.
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Paris, 27 mai.—Bouchereau est venu justement me réveiller au milieu de la journée; j'ai été heureux de le revoir. Il dîne avec moi jeudi.
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29 mai.—Dîné chez moi avec Bouchereau.
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30 mai.—«.....Quant à la beauté de la figure, aucune femme ne l'a jamais égalée... Cependant ses traits n'étaient pas jetés dans ce moule régulier qu'on nous a faussement enseigné à révérer dans les ouvrages classiques du paganisme: «Il n'y a pas de beauté exquise, dit lord Verulam, parlant avec justesse de tous les genres de beauté, sans une certaine étrangeté dans les proportions.» (Edgar Poë.)
J'ai été dans la journée inviter F. Leroy à venir dîner lundi avec Bouchereau: j'ai eu grand plaisir à le revoir.
En rentrant, continué ma lecture d'Edgar Poë; cette lecture réveille en moi ce sens du mystérieux qui me préoccupait davantage autrefois dans ma peinture, et qui a été, je crois, détourné par mes travaux surplace, sujets allégoriques, etc., etc. Baudelaire dit dans sa préface que je rappelle en peinture ce sentiment d'idéal si singulier et se plaisant dans le terrible[211]. Il a raison; mais l'espèce de décousu et l'incompréhensible qui se mêle à ses conceptions ne va pas à mon esprit. Sa métaphysique et ses recherches sur l'âme, la vie future, sont des plus singulières et donnent beaucoup à penser. Son Van Kirck parlant de l'âme, pendant le sommeil magnétique, est un morceau bizarre et profond qui fait rêver. Il y a de la monotonie dans la fable de toutes ses histoires; ce n'est, à vrai dire, que cette lueur fantasmagorique dont il éclaire ces figures confuses, mais effrayantes, qui fait le charme de ce singulier et très original poète et philosophe.
6 juin.—J'ai été hier, en sortant de l'Hôtel de ville, voir la fameuse Exposition agricole. Toutes les têtes sont tournées; on est dans l'admiration de toutes ces belles imaginations: machines à exploiter la terre, bêtes de tous les pays amenées à un concours fraternel de tous les peuples; pas un petit bourgeois qui, sortant de là, ne se sache un gré infini d'être né dans un siècle si précieux.
J'ai éprouvé pour mon compte la plus grande tristesse au milieu de ce rendez-vous bizarre: ces pauvres animaux ne savent ce que leur veut cette foule stupide; ils ne reconnaissent pas ces gardiens de hasard qu'on leur a donnés; quant aux paysans qui ont accompagné leurs bêtes chéries, ils sont couchés près de leurs élèves, lançant sur les promeneurs désœuvrés des regards inquiets, attentifs à prévenir les insultes ou les agaceries impertinentes qui ne leur sont pas ménagées.
Le plus simple bon sens eût suffi pour convaincre de l'inutilité de cette réunion, avant qu'on l'ait effectuée. La vue même de ces animaux si divers de forme et de propriétés suffira-t-elle pour convaincre de la folie qu'il y aurait à les transplanter, à les isoler des conditions dans lesquelles ils se sont développés et de l'influence du climat natal? La nature a voulu qu'une vache fût petite en Bretagne et grande en Écosse. Était-il bien nécessaire d'assembler de si loin et dans un même lieu ces naïfs?...
En entrant dans cette exposition de machines destinées à labourer, à ensemencer, à moissonner, je me suis cru dans un arsenal et au milieu de machines de guerre; je me figure ainsi ces balistes, ces catapultes, instruments grossiers et hérissés de pointes de fer, ces chars armés de faux et de lames acérées; ce sont là les engins de Mars et non de la blonde Cérès.
La complication de ces instruments effroyables contraste singulièrement avec l'innocence de la destination; quoi! cette effroyable machine armée de crocs et de pointes, hérissée de lames tranchantes, est destinée à donner à l'homme son pain de tous les jours! La charrue, que je m'étonne de ne pas voir placée parmi les constellations, comme la lyre et le chariot, ne sera plus qu'un instrument tombé dans le mépris! Le cheval aussi a fait son temps.
Ces petites machines à vapeur, avec leurs pistons, leur balancier, leur gueule enflammée, sont les chevaux de la future société. L'affreux et lugubre tintamarre de ses roues... Don Quichotte eût mis sa lance en arrêt!
Laissez à la Hongrie les bœufs affligés de cornes, dont ils ne savent que faire!... À quoi bon dans nos plaines ces vaches descendues des Alpes de la Suisse? ces bœufs avec cornes ou sans cornes, de climats et de constitutions divers, qui réclament une nourriture particulière et des soins?...
Quant à ces légumes poussés à une humidité et une chaleur factices, laissez-les aux curieux d'Argenteuil pour les moules en carton, comme l'idéal de l'asperge et du navet, plus propre à étonner la vue qu'à réjouir l'appétit: tous ces petits parterres, venus là pour la circonstance, semblables à ces forêts que les enfants improvisent dans leurs jeux en plantant des branches en terre.
Pauvres peuples abusés, vous ne trouvez pas le bonheur dans l'absence du travail! Voyez ces oisifs condamnés à traîner le fardeau de leurs journées et qui ne savent que faire de ce temps que les machines leur abrègent encore. Voyager était autrefois une distraction pour eux; se tirer de la torpeur de chaque jour, voir d'autres climats, d'autres mœurs, donnait le change à cet ennemi qui leur pèse et les poursuit. À présent, ils sont transportés avec une rapidité qui ne laisse rien voir; ils comptent les étapes par les stations de chemin de fer qui se ressemblent toutes; quand ils ont parcouru toute l'Europe, il semble qu'ils ne sont pas sortis de ces gares insipides qui paraissent les suivre partout comme leur oisiveté et leur incapacité de jouir. Les costumes, les usages variés, qu'ils allaient chercher au bout du monde, ils ne tarderont pas à les trouver semblables partout.
Déjà l'Ottoman qui se promenait en robe et en pantoufles sous un ciel toujours riant, s'est emprisonné dans les ignobles habits de la prétendue civilisation: ils ont des vêtements serrés, comme dans les pays où l'air libre est un ennemi dont il faut se garantir; ils ont adopté ces couleurs monotones qui sont celles des peuples du Nord, qui vivent dans la boue et dans les frimas. Au lieu du spectacle du Bosphore riant sous le soleil et qu'ils contemplaient tranquillement, ils s'enferment dans de petites salles de spectacle pour y voir des vaudevilles français; vous retrouvez ces vaudevilles, ces journaux, tout ce bruit pour rien, dans toutes les parties du monde, comme l'éternelle gare, avec ses cyclopes et ses sifflements sauvages.
On ne fera pas trois lieues sans cet accompagnement barbare: les champs, les montagnes en seront sillonnés: on se rencontrera comme se rencontrent les oiseaux, dans les plaines de l'air... Voir n'est plus rien: il faut arriver pour repartir! On ira de la Bourse de Paris à celle de Saint-Pétersbourg; les affaires réclameront tout le monde, quand il n'y aura plus de moissons à recueillir au moyen des bras, des champs à surveiller et à améliorer par des soins intelligents. Cette soif d'acquérir des richesses, qui donneront si peu de jouissance, aura fait de ce monde un monde de courtiers. On dit que c'est une fièvre qui est aussi nécessaire à la vie des sociétés, que la vraie fièvre l'est au corps humain dans certaines maladies et au dire des médecins.
Quelle est donc cette maladie nouvelle que n'ont point connue tant de sociétés éclipsées aujourd'hui et qui ont pourtant étonné le monde par les grandes et véritablement utiles entreprises, par des conquêtes dans le domaine des grandes idées, par de vraies richesses employées à augmenter la splendeur des États et à relever à leurs yeux les sujets de ces États? Que n'emploie-t-on cette activité impitoyable à creuser de vastes canaux pour l'écoulement de ces inondations fatales qui nous consternent, ou pour élever des digues capables de les contenir! C'est ce qu'a fait l'Égypte, qui a discipliné les eaux du Nil et opposé les Pyramides à l'envahissement des sables du désert; c'est ce qu'ont fait les Romains, qui ont couvert le monde ancien de leurs routes, de leurs ponts et aussi de leurs arcs de triomphe.
Qui élèvera une digue aux mauvais penchants? Quelle main fera rentrer dans leur lit le débordement des passions viles? Où est le peuple qui élèvera une digue contre la cupidité, contre la basse envie, contre la calomnie, qui flétrit les honnêtes gens dans le silence ou dans l'impuissance des lois? Quand cette autre machine, la presse impitoyable, serait-elle disciplinée? Quand est-ce que l'honneur, la réputation de l'homme intègre ou de l'homme éminent, et par conséquent envié, ne sera plus en butte aux calomnies empoisonnées du premier inconnu?
(Coudre tout cela aux réflexions du mois de mai 1853[212], à propos de celles de Girardin sur la France labourée à la mécanique.)
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8 juin.—Dîner chez la princesse, qui part après-demain et qui m'a fait demander mon jour pour Grzymala.
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9 juin.—Dîner du lundi. Chez Autran, le soir.
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10 juin.—MM. Pelouze et Marguerite doivent venir.
Dîné chez Marguerite. Revu le petit Christ, qui m'a fait plaisir. Ce qui m'a frappé davantage, c'est la Vierge évanouie, du fond. Il y a décidément, parmi les grands, des génies fougueux, indisciplinés, quand ils croient être corrects, n'obéissant qu'à l'instinct qui sans doute se trompe quelquefois: ainsi Michel-Ange, Shakespeare, Puget, voilà des gens qui ne conduisent pas leur génie, mais qui en sont conduits; Corneille est un des plus saillants: il tombe dans des abominations, en descendant du ciel. Mais ces hommes-là? en revanche, sont les initiateurs et les pasteurs du troupeau. Ce sont les monuments souvent informes, mais qui sont éternels et qui dominent dans les déserts, comme au milieu des civilisations les plus raffinées, dont elles demeurent le point de départ et en même temps la critique, par les caractères éternels de leurs belles parties.
Il y a également incontestablement des génies divins qui obéissent à leur naturel, mais qui lui commandent aussi: les Virgile, les Racine, ne tombent jamais dans les énormités. Ils sont entrés dans une route qui avait été ouverte par des géants; ils ont laissé derrière eux les blocs informes, les essais trop audacieux, et s'emparent des cœurs d'un empire moins contesté.
Quand les hommes de la première espèce veulent se réformer, agir méthodiquement, ils tombent dans la froideur et sont au-dessous ou plutôt à côté d'eux-mêmes: ceux de la seconde classe tiennent en bride leur imagination, ils se réforment ou se dirigent à leur gré, sans tomber dans des contradictions ou des erreurs choquantes. (Voir mes notes du 16 novembre 1857.)
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11 juin.—Teinte locale de l'enfant grand de la seconde Médée[213]: brun, rouge et blanc. Cesser d'être cru par ces tons de l'ombre chauds, légèrement orangés et, dans les chairs, rompus de vert, de rose, de jaune et blanc.
Les clairs de la Médée, de sa joue, de sa gorge, du torse, etc., basés sur le ton de terre d'ombre blanc et laque jaune avec blanc et laque. Le cadmium avec des tons rompus domine dans la localité; peu de tons rouges; cependant un peu de tons de brun rouge blanc avec laque jaune et terre d ombre et blanc (cette dernière combinaison excellente pour beaucoup de localités un peu brunes).
Pour le ton vert rose chaud de la joue dans une femme fraîche et brune, le cadmium et blanc, jaune zinc clair et vert émeraude, blanc et laque ou vermillon et blanc, suivant l'effet; le blanc et vert émeraude, qui est un vert froid, s'y marie bien.
En substituant l'ocre de ru et blanc au cadmium, on a des localités de sujets plus bruns: le vermillon et blanc y convient avec le zinc jaune et vert, de même.
Un mélange de tous ces tons fait une excellente localité de chair.
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14 juin.—Je dîne à côté d'Auber, à l'Hôtel de ville. Il me dit que, malgré une vie heureuse, il ne voudrait pas recommencer à vivre, à cause de ces mille amertumes dont la vie est semée. Ceci est d'autant plus remarquable qu'Auber est un voluptueux complet: à l'âge où il est, il jouit encore de la compagnie d'une femme.
Le souverain bien serait la tranquillité; pourquoi donc ne pas commencer de bonne heure à mettre cette tranquillité au-dessus de tout? Si l'homme est destiné à trouver un jour que le calme est au-dessus de tout, pourquoi ne pas se mettre à une vie qui donne ce calme anticipé, mêlé toutefois à quelques-unes des douceurs qui ne sont pas les affreux bouleversements que causent les passions? Mais qu'il faut veiller sur soi pour s'en garantir, quand elles sont devenues si redoutables!
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21 juin.—Dîner des maires. Je cause longuement avec J... d'une grande affaire.
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24 juin.—Chez Thiers le soir. Je lui ai fait compliment de son conseil.
Delaroche y était: il fait le léger, le narquois.
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25 juin.—Prêté à Andrieu vingt-trois gravures des Admirandæ romanæ antiquitates, etc.
Demi-teinte foncée ou claire pour la chair, se mêlant soit au cadmium, soit au vermillon, soit à la laque: Terre d'Italie naturelle, noir, laque jaune, vert de zinc ou émeraude, blanc. Ce ton étant préparé foncé, si on le rend clair avec plus de blanc, forme un clair neutre verdâtre, qui s'unit à tout.
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28 juin.—Parti à Champrosay à cinq heures. Je trouve en route Bec: chaleur du diable.
Chevalier[214] au chemin de fer, qui veut absolument que j'aille déjeuner ou dîner avec lui. Jour pris pour lundi.
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29 juin.—Écrire à Guillemardet. Parler à Haro pour Leroux[215] de Passy.
Je trouve dans un article de Pelletan dans la Presse sur le fameux progrès, cette citation extraite des derniers ouvrages du grand homme d'État, à qui nous avons dû de faire tant d'expériences dans le sens du progrès indéfini, laquelle excite la profonde tristesse de son élève, qui ne lui répond que le sanglot à la bouche:
«Le progrès indéfini et continu est une chimère partout démontrée par l'histoire et par la nature; mais le perfectionnement, etc. L'humanité monte et descend sans cesse sur sa route, mais elle ne descend ni ne remonte indéfiniment.»
—Je dîne aujourd'hui avec Villot et sa femme. Nous parlons peinture toute la soirée: cela me met en bonne disposition.
—J'ai été mécontent hier, en arrivant, de ce que j'avais laissé ici l'Herminie, le Boisguilbert enlevant Rebecca[216], les esquisses pour Hartmann, etc.
*
30 juin.—Michel Chevalier vient me chercher à trois heures: fin de journée que je redoutais et qui se passe assez bien. Je fais connaissance avec toute sa parenté. J'emporte un épi de blé d'Égypte. Je reviens à pied le soir et assez fatigué. J'espérais trouver ma pauvre Jenny en route.
1er juillet.—Je vais le soir chez Parchappe. Peu de mouvement dans les idées. J'avais été prendre Mme Villot pour y aller tous deux, et nous avions tourné dans son jardin. Elle est émerveillée de Dumas fils.
*
2 juillet.—Chez Rodrigues le soir. Je ne trouve que sa mère et les jeunes gens. Il arrive au moment où je pars.
*
3 juillet.—Mme Villot vient chez moi avec Dumas, qui passe la journée chez elle. J'y dîne avec Dauzats, Mme Herbelin, Bixio, Villemot, Mme Barbier qui arrive après une odyssée variée, qui l'a fait venir à Juvisy dans une charrette de boucher.
Je crois que c'est ce jour que je reçois mes lettres de Paris. Le cousin arrive la semaine prochaine, et je pars lundi.
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4 juillet.—Je passe la journée à la maison. Je remonte dans ce seul jour le tableau de l'Herminie[217], à ma grande satisfaction. La veille, l'avait été celui d'Ugolin[218], qui en avait bon besoin.
Après le dîner je m'endors et me suis couché sans sortir.
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5 juillet.—Travaillé à l'Arabe qui va seller son cheval[219]. Promenade vers deux heures, en courant après Jenny que je ne trouve pas. Je vais jusqu'à près de Soisy; je remonte vers le Chêne-Prieur, mais ne vais pas jusque-là: pris par l'allée aux Fougères jusque chez Baÿvet. Tourné dans son allée, toujours occupé de ma recherche; puis pris l'allée de Draveil dans le sens des murs des divers parcs, remonté au Chêne-d'Antain par le chemin que nous prenions autrefois en venant de l'enclos de Candas. Je me suis assis en face de ce géant, qui est maintenant entouré de coupes abattues: je m'y suis presque endormi un instant et suis revenu par l'allée tournante de Mainville à Champrosay.
En rentrant, retourné un peu à mon ébauche avec succès (la tête du cheval) et fait un somme jusqu'à cinq heures.
Chez Barbier ensuite. Dîner et soirée fort gais. Mme Franchetti y est venue et a contribué à rendre la réunion aimable. Mme Barbier n'est pas aussi enchantée que Mme Villot de l'esprit de Dumas fils[220]; Barbier dit avec raison que rien n'est plus fatigant que ce jeu d'esprit perpétuel et de mots à propos de tout.
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8 juillet.—Commencé le Paysage de Tanger au bord de la mer[221], la Fontaine mauresque[222], l'Embarquement, la Procession à Tanger pour porter les cadeaux, le Bazar de Mequinez dans le petit livre de croquis[223].
Le bon cousin[224] arrive le soir à onze heures et demie. Je l'installe et le trouve heureux de notre combinaison.
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9 juillet.—Parler à Haro de la lithographie de Leroux[225], d'après le tableau que je lui ai donné[226].
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10 juillet.—Guillemardet dîne avec nous et le neveu de Lamey.
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11 juillet.—Je vais au conseil et voir Buloz, pour l'ouvrage de Lamey.
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12 juillet.—Où est la petite vue sur toile peinte à l'huile d'après nature?... Je crois que je l'ai donnée à rentoiler.
Nous allons voir les Femmes savantes et Amphitryon, le cousin et moi[227].
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18 juillet.—Guillemardet vient dîner.
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22 juillet.—Départ du bon cousin; je l'accompagne par un beau soleil du matin, mourant d'envie de m'embarquer avec lui. Il est triste de me quitter.
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24 juillet.—Travaillé à la Médée[228].
Je ne sors pas depuis le départ du cousin. Je défends ma porte et m'enterre dans ma solitude.
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28 juillet.—Repris le travail de l'église avec Andrieu. Il avait travaillé jusqu'au 17 pour compléter le mois, lorsque j'étais parti pour Champrosay vers le 2 ou 3.
7 août.—Je ne vais pas à Saint-Sulpice, devant aller au Val[229] pour la première fois. J'y trouve Chaix[230] et Jalabert[231], avec lesquels je reviens le soir. J'avais promis un peu à regret à Mme Fould de revenir samedi.
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8 août.—Les plus beaux ouvrages des arts sont ceux qui expriment la pure fantaisie de l'artiste: de là l'infériorité de l'École française en sculpture et en peinture, qui fait toujours passer l'étude du modèle avant l'expression du sentiment qui domine le peintre ou le sculpteur. Les Français, à toutes les époques, sont toujours retombés avec des styles ou des engouements d'école suffisants dans cette route, qui se croit la seule vraie et qui est la plus fausse de toutes. Leur amour de la raison en tout leur a fait...[232].
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9 août.—Après la matinée et travail à l'église, parti à cinq heures pour Saint-Germain pour aller au Val. Fait route avec M. de Romilly et sa machine de physique. Mme Fould était en avant avec Pastré. Remonté dans ma chambre vers dix heures, ce qui est l'habitude de la maison. Je ne me suis couché qu'à minuit; je me suis promené dans ma chambre et le petit salon, admirant, mais sans envier le luxe du lieu.