DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
Reading edition
Sur le palais Youssoupof flotte le drapeau allemand.
Et c’est un spectacle atroce.
Les Allemands sont là... Où? Comment? En quelle quantité? Personne ne sait. Il est incontestable qu’ils sont là.
Je n’avais rencontré jusqu’ici, dans les rues, ces uniformes ennemis que sur des prisonniers autrichiens; et encore c’étaient des hardes usées, lamentables qu’on connaissait en Russie depuis longtemps.
Ce matin, à plusieurs reprises, dans les rues, j’ai vu des soldats allemands en petite tenue, sans armes, mais qui se promenaient tranquillement.
Et comme par enchantement sont disparus de la ville tous les uniformes alliés si divers, si pittoresques qu’on était habitué à rencontrer depuis le début de la guerre.
Cela aussi est une tristesse, plus grande peut-être que la première.
Où en sommes-nous donc, où en est donc cette pauvre Russie que les Allemands puissent y pénétrer à leurs yeux tranquillement, en chemin de fer? Il paraît, en effet, qu’ils sont tous venus en chemin de fer, et ce n’était pas dans les wagons à bestiaux.
Il est incontestable qu’avec la venue de ces Allemands quelque chose est changé dans Petrograd. On ne parle plus de bagarres, plus même de pillage. Les boutiquiers que l’on interroge se montrent satisfaits. Ils espèrent bien faire des affaires.
Pour un peu, ces gens seraient enchantés de l’arrivée des Boches.
Le Russe, dans son apathie, dans sa grande détresse matérielle aussi, n’a plus le sentiment du patriotisme. Il oublie que ces Allemands ont été les terribles adversaires qui leur ont tué tant de monde, qui ont fait souffrir leurs prisonniers.
Il oublie tout, parce qu’il manque de nourriture et que la présence à Petrograd de quelque feldgrau lui donne l’espérance, peut-être illusoire, de provisions nouvelles.
Comme le Russe n’a pas l’énergie suffisante pour se débarrasser du régime bolchevik qu’il abhorre, il lui faut une aide. Cette aide, il la demande à l’Allemagne, ou, tout au moins, il l’accepte de l’Allemagne qui la lui apporte.
C’est, dans tous les cas, le refrain que les journaux, tous germanophiles naturellement, répètent à chaque page, en y ajoutant en grosses lettres les communiqués officiels allemands qui semblent enthousiastes.
Que se passe-t-il réellement là-bas, sur le front de France? On ne sait plus au juste. Ici, l’on ne peut pas savoir. Mais les communiqués français que les journaux donnent aussi, en affirmant ne pas les tronquer, sont douloureux à lire.
Dans notre petit clan de Français et d’amis de la France, nous voulons croire pourtant, croire quand même, que tout n’est pas fini, que des forces nouvelles vont entrer en ligne, que l’Amérique donnera enfin sa mesure, que le Japon...
Ah! le Japon! c’est le seul pays étranger dont on parle ici de façon un peu suivie, pour donner, d’ailleurs, les nouvelles les plus contradictoires.
Hier, malgré la tristesse de l’heure, quelqu’un de bien informé nous racontait que les Japonais vont tout sauver, qu’ils ont déjà huit divisions devant le lac Baïkal.
En attendant, les Allemands sont là.
Il faut s’attendre à les rencontrer partout, et en tenue, impérieux, hautains.
Le gouvernement bolcheviste,—on le comprend bien maintenant—n’a jamais cessé de les soutenir.
S’il y a, parmi les hommes qui semblent les maîtres, en ce moment, de la Russie, quelques sincères, quelques croyants, quelques apôtres, il y a surtout, et en nombre bien plus grand, des agents de l’Allemagne, vrais Russes ou faux Russes, qui n’ont jamais, en réalité, agi autrement que pour faire le jeu des Teutons.
10 mai.
Rester ici, quand on est Française, serait de la folie. Mais pour partir il faut de l’argent et mes fonds sont toujours à la Banque. Le gouvernement de Trotsky continue à mettre l’embargo sur tous les dépôts, dont il n’autorise le retour au propriétaire que s’il lui plaît.
Et il ne lui plaît guère.
J’avais pourtant un papier signé de Lounatcharsky, un papier en excellente forme, avec de nombreux cachets rouges. Cet aimable homme ne s’était même pas fait prier et j’étais allée, toute contente, à la Banque afin de toucher.
Mais, à la Banque, un secrétaire m’a signifié rudement que les signatures de mon autorisation ne suffisaient pas.
Quelle déception!
Navrée, désespérée, je suis allée demander conseil à Sténeberg, le peintre, qui toujours a été pour moi obligeant. Je l’ai trouvé sombre et nerveux. Toutes les portes des salons du Palais d’Hiver étaient ouvertes. Pouvait entrer qui voulait et comme on voulait.
«—Oui, m’a dit Sténeberg, l’heure est triste... Où allons-nous? Que devient le beau rêve que nous avons fait? Certes, il y a parmi nous des croyants, comme Lounatcharsky et quelques-uns de ses amis. Mais combien de brebis galeuses! Que de trafiquants, que d’insensés qui ont abîmé notre belle idée!... Nous sommes si bien, comme l’a dit Lounatcharsky, un grand animal qui aurait une petite tête traînant une grande queue criminelle. La queue ne va pas tarder à emporter tout le mouvement et il n’y aura plus de direction.
«C’est dommage, car où irons-nous? que ferons-nous?...
«Personne de nous n’aime Trotsky. On le subit. On le craint peut-être. Mais beaucoup le méprisent. Lénine aussi est craint, quoiqu’il n’ait pas la même formule... Il a peut-être été sincère. Mais, à eux deux, ils ont une force effroyable, et l’Allemagne a asservi cette force.
«C’est dommage!
«Nous recommencerons plus tard, si nous pouvons, a ajouté Sténeberg, avec une flamme dans les yeux. Pour le présent, c’est partie perdue. Que faire? Et pourquoi vouloir donner le bonheur malgré lui à un peuple qui veut être battu?
«Dans quelques années peut-être comprendra-t-il que nous voulions le rendre heureux et nous reprendrons notre tâche. A présent, il nous faut rentrer dans l’ombre.»
Ainsi a parlé cet homme qui est un croyant, un sincère.
11 Mai.
Ceux qui sont au pouvoir offrent le plus effarant spectacle d’incompétence. Ils ont été choisis comme tels. Mais certaines de ces situations donnent lieu à des scènes qui seraient irrésistiblement comiques si elles n’étaient pas lamentables.
Le simple matelot qui, par la grâce de Lénine, a été fait ministre de la marine vient d’être arrêté pour malversations, gaspillages, détournements de fonds, que sais-je!
On s’était habitué à lui, paraît-il, au ministère. C’était, du reste, un terrible homme qui avait souvent pris la parole dans les réunions populaires. Au ministère, il commandait sans rudesse les amiraux placés sous ses ordres. Il avait l’intelligence de ne s’occuper en rien du côté technique. Il se contentait de signer et de symboliser, avec son grade de simple matelot, le plus étonnant paradoxe que l’on vit jamais en matière de gouvernement.
Il sombre dans le ridicule.
Il ne sera pas le seul.
Kolontaï, cette femme qui a été nommée ministre des cultes, prend des arrêtés absurdes et ne fait que des mécontents.
Du haut en bas de la hiérarchie, il semble que ce soit une consigne, non seulement de rabaisser celui qui était élevé, mais d’élever les humbles, les ignorants à un poste qu’ils sont incapables de tenir.
C’est ainsi que, dans le quartier, une cuisinière a été nommée directrice d’école, et cette école, qui fonctionnait à peu près, même malgré la révolution, va être fermée, les parents ne voulant plus y envoyer leurs enfants.
12 mai.
Toutes les folies bolcheviks, tout cet écœurement, ce dégoût qui prend tant de gens, arriveront peut-être à modifier les événements.
Il n’y a aucun doute. Déjà une partie du peuple redemande le tsar.
Le tsar! où est-il exactement?
Les bruits les plus invraisemblables courent naturellement sur son compte.
On affirme que le clergé prépare des manifestations.
La Finlande est le théâtre de combats sanglants.
La garde rouge et la garde blanche s’entre-tuent.
Viborg serait complètement détruit et les blancs auraient fusillé tous les Russes qu’ils ont pu faire prisonniers.
Car la grande patrie russe se déchire.
Ce n’est pas seulement la division entre partis politiques. C’est, ce qui est autrement plus grave, la division entre races, qui ressuscitent, qui veulent reprendre leur autonomie. La Finlande n’a jamais manifesté de sentiments tendres pour la Russie qui l’a conquise et opprimée.
14 mai.
Et mes démarches durent toujours... On me promène de bureau en bureau, de signature en signature, d’interrogatoires en interrogatoires.
«—Combien avez-vous de domestiques? Comment est organisée votre vie privée?»
Ces enquêtes deviennent odieuses.
Si encore j’arrivais à toucher mon argent!
Mais il est plus que jamais sous l’autorité bolcheviste.
Jusqu’à quand?
Je suis retournée au siège de la Banque centrale et j’ai fait des pieds et des mains pour être reçue par le commissaire Toumanoff, de qui dépend mon sort.
Mais j’ai impression qu’il veut m’éviter. Peut-être a-t-il peur de se laisser émouvoir. Dans tous les cas je ne peux arriver à le joindre en personne, et un secrétaire est venu me dire de sa part qu’il me fallait encore le visa du soviet de la Commune de Petrograd, lequel se trouve à Smolny.
Au fond, je n’étais pas fâchée de faire un peu la connaissance de la maison des bolcheviks, aujourd’hui célèbre. C’est là que se trament les terribles arrêtés.
En réalité, c’est un ancien institut de jeunes filles, de proportions grandioses, situé sur le bord de la Néva.
Il y a des sentinelles dans tous les coins, à toutes les portes. Ces hommes ont donc peur?
Dès l’entrée, un soldat m’arrête, en me disant de me rendre chambre 21, au rez-de-chaussée. Là je reçois un petit ticket rouge pour la chambre 36.
Un tas de gens, des soldats surtout, contrôlent les tickets. Décidément la défiance règne.
A la fin, on me fait monter au deuxième étage. L’escalier est vaste, à double évolution, avec des murs très blancs et une rampe en fer forgé.
Je m’engage dans un interminable couloir dont le plafond est en ogives. A droite et à gauche, des portes portant de grands numéros rouges.
A la chambre 36 une naine me reçoit, oui une naine, et, sur mes explications, me donne encore un ticket pour la chambre 81, où siège le commissaire de la Commune.
Dans ces parages je croise successivement un bancal, un bossu, une hydrocéphale, vraie vision de la cour des miracles.
Et je me souviens qu’on m’a dit que parmi les bolcheviks se trouvent de nombreux anormaux, comme si ces dégénérés, pour se venger de leurs misères physiques, de l’injustice de la nature, prenaient à partie l’humanité entière et avaient décidé de bouleverser toutes ses lois.
Chambre 81, un soldat prend mon papier et l’emporte. Je suis fébrile.
Un grand quart d’heure après, ce papier m’est rapporté, ô joie—avec une annotation à l’encre rouge. C’est la seule qu’emploient les fonctionnaires bolcheviks.
L’annotation dit qu’il n’y a aucun inconvénient à ce que je retire mes fonds. Néanmoins je suis priée d’aller chercher encore un visa au ministère des finances, 47, rue Moïka.
Quoi! ce n’est pas encore fini?...
Par bonheur, Lounatcharsky, que je rencontre en descendant, me met du baume dans l’âme, en me disant que tout ira bien...
Hélas! non, tout n’alla pas bien, car j’eus la malchance d’arriver au ministère des finances alors que le commissaire était parti pour Moscou.
En son absence un bureaucrate imbécile a écrit sur mon bienfaisant papier qu’il ne pouvait transgresser la loi. La loi ne me permet que de prendre sur mon argent 750 roubles par mois.
Dans ces conditions, il s’en rapportait à la décision du soviet de Moscou.
Alors il va me falloir aller à Moscou?
Ah! non, par exemple!
Je retourne au Palais d’Hiver voir Lounatcharsky.
Il a un mot admirable en lisant la réponse de ce bureaucrate.
«—Prenez son nom! dit-il à son secrétaire. C’est un honnête homme!...»
Il y en a donc si peu parmi les bolcheviks!
Le bon Sténeberg s’est chargé de porter lui-même mon papier à Moscou. Ce sera peut-être la fin de mes misères.
18 mai.
Ce pays est un singulier mélange d’horreur et de burlesque.
Le burlesque vient de se produire à cause de la détermination prise par la Commune de Petrograd d’avancer l’heure d’une heure et demie, à partir du 16 mai.
Je sais qu’en France une mesure de ce genre est prise chaque année, pendant les mois où il y a le plus de soleil. Les horloges sont avancées d’une heure.
En Russie, on n’a pas voulu, bien entendu, faire exactement comme en France. Une avance non pas d’une heure, mais d’une heure et demie a paru plus rationnelle.
Et ce fut un joli bouleversement dans la vie de la cité, un bouleversement qui nous a rappelé les temps mémorables d’il y a deux mois où le calendrier fit tout à coup, par ordre des bolcheviks, le saut de treize jours qui, je ne sais sous quel prétexte grégorien, mettait les pays slaves en retard de tous les autres pays du monde.
Mais, cette fois, les gens avaient été prévenus officiellement et rien ne fut changé dans les habitudes.
Tandis que pour cette modification de l’heure beaucoup de monde ne fut pas prévenu, et la journée du 17 mai fut la journée des fous, surtout pour ceux qui parlaient peu et comprenaient moins bien encore le russe.
J’arrivai chez le dentiste à trois heures—heure nouvelle. Comme, pour lui, ce n’était qu’une heure et demie, il était absent.
Je le vis arriver bientôt, mais au lieu de s’occuper de moi, il s’installa flegmatiquement pour déjeuner.
Je voulus expliquer à la femme de chambre que l’heure était changée. Comme les journaux n’avaient rien dit, ceux qui n’étaient pas au courant pouvaient croire qu’on déraisonnait.
Menus détails évidemment, bien minces événements au milieu de tant d’autres, si graves. Mais je les trouve significatifs de l’incohérence où nous vivons tous ici.
Bien que sous la tyrannie bolchevik et sous l’influence, pour ne pas dire le contrôle, des Allemands, la vie ici continue, sous toutes ses formes. Les gens se sont remis à leurs petites habitudes, les enfants vont jouer dans les squares; des musiques jouent dans les jardins publics; de petits vapeurs sillonnent la Néva.
Si la vie n’était pas aussi effroyablement coûteuse et les vivres si difficiles même à trouver, on pourrait, par instants, croire que rien ne s’est passé.
6 juin.
C’est toujours pour moi, non pas la course à l’abîme, mais la course après mes roubles.
Lounatcharsky est mon seul espoir, car ce pauvre Sténeberg, de retour de Moscou, lui-même n’a encore rien pu faire.
Lounatcharsky me dit, navré, visiblement:
—Je n’y comprends rien. Le visa n’est pas donné. Une difficulté nouvelle surgit au moment où je croyais que c’en était fini. Moscou a refusé parce que vous êtes Française. Mais ne vous découragez pas. Je fais un projet de loi, ayant pour but de faire rentrer dans leurs fonds déposés en banque tous les fonctionnaires de l’État. Vous êtes considérée comme fonctionnaire. Et vous savez, chez nous les projets de loi ce n’est pas long à réaliser, pas si long qu’en France.
Puisse-t-il dire vrai!
Je l’ai remercié et lui ai dit:
—Quel dommage que tous les bolcheviks ne vous ressemblent pas! Personne alors ne se plaindrait.
Lounatcharsky est devenu très rouge et m’a répondu:
—Je fais tout ce que je peux pour le bien général. J’essaye de réaliser un grand rêve.
—Et les autres, qu’essayent-ils?
Il ne m’a pas répondu.
10 juin.
Chaque jour s’ouvre un nouveau magasin de «commissions».
Ce sont des nobles sans ressources qui vendent—et forcément à vil prix—leurs objets et ceux de leurs amis.
Parfois il s’y trouve de très belles choses.
Souvent aussi bien des médiocres et même des fausses.
Nulle expertise n’est possible; nulle évaluation raisonnable. Tout tableau représentant une construction italienne quelconque devient un Canaletto.
A en croire les gens, il pleut des Rubens et des Van Dyck... on les signale avec toutes sortes de précautions mystérieuses, pour éviter le pillage.
Initiée ainsi à la présence d’un soi-disant Boucher chez la femme d’un général qui avait été illustre, j’ai vu une grande toile peinte qui représentait un homme et une femme en costume Louis XIII, chauds en couleur et dont le seul aspect suffisait à renier cette paternité inattendue.
Près de chez moi existe ainsi un de ces magasins. Il s’y vend des bijoux et des vieux souliers. Les vieux souliers coûtent plus cher que bien des bijoux. Ainsi des bottines ayant servi se payent couramment deux cents roubles.
En fouinant un peu, j’ai découvert une miniature fort jolie qui m’a plu. Je lai achetée et me suis présentée pour payer au maître du lieu, un ancien comédien russe à ce qu’on m’a dit.
Cela m’amusait de le faire causer. Entre camarades on sympathise vite. Peut-être, en se liant, pourrait-il m’indiquer d’autres occasions. J’ai remarqué d’ailleurs qu’il était assez familier.
Or voilà que pendant que je discute le prix, j’entends quelqu’un l’appeler «Prince».
Renseignements pris, j’apprends que ce «cabot» n’est autre que le prince Poutiatine, de très grande noblesse et apparenté à l’empereur.
Ils sont des centaines ainsi.
Mais il en résulte que tous ces antiquaires et marchands de tableaux occasionnels vendent à tort et à travers. Je ne sais pourquoi, ils ont la manie d’attribuer les toiles les plus banales à des artistes célèbres. Ils le font de bonne foi et semblent atterrés qu’on leur rie au nez en voyant le chef-d’œuvre.
J’ai ainsi tout à l’heure été, par curiosité, voir un soi-disant Poussin et un soi-disant Velasquez chez un bourgeois ruiné.
Je l’entends encore me dire:
«—En 1913, à la salle des ventes, un Velasquez a fait un million. Avec la cherté de la vie, je veux beaucoup plus du mien.»
Son Velasquez était de n’importe qui et ne valait pas cinq cents roubles.
On pourrait croire que ces marchands improvisés, ces exposants naïfs sont la proie des voleurs ou des spéculateurs.
L’apathie russe est trop grande. Elle empêche des gens fort mal intentionnés de se mettre voleurs, du moins isolément.
Ceux qui le font s’organisent en bandes qui opèrent à main armée avec des allures non pas de cambrioleurs, mais d’émeutiers ou alors de gardes rouges venant faire une descente chez des suspects.
Ils tâchent, d’ailleurs, presque toujours, d’avoir avec eux quelque fonctionnaire authentique de la police qu’ils intéressent largement aux bénéfices des opérations.
Mais au total ce commerce d’œuvres d’art marche assez bien. Il y a une véritable fièvre d’achats.
Beaucoup de gens veulent absolument transformer leurs roubles en quelque chose de palpable, et cela à n’importe quel prix.
Enfin, au milieu de tous ces ignorants, vendeurs comme acheteurs, il se glisse de véritables marchands danois et suédois bien connaisseurs et qui savent rafler à bon compte tout ce qu’il y a de bien.
Pas toujours à bon compte pourtant. Une esquisse de Corot, authentique c’est vrai, mais simple esquisse, a été payée 30,000 roubles.
7 juillet.
Un coup de théâtre, qui peut être gros de conséquences:
Mirbach, l’ambassadeur d’Allemagne, vient d’être assassiné à Moscou.
Les journaux sont muets sur les détails du meurtre. On sait seulement que la veille, à une réunion à laquelle il assistait, il a été l’objet d’une manifestation franchement hostile.
Depuis quelque temps, du reste, les Allemands semblent mal à l’aise. Leurs journaux ont baissé de ton. Leurs nouvelles de la guerre semblent moins bonnes: eux qui ont tant chanté leurs victoires dans la Somme, leur écrasement des Anglais, leur marche triomphale, semblent craindre l’avenir. On dirait que leur belle avance risque de se briser comme une première fois sur la Marne.
Est-ce cela? Ils n’ont plus la même arrogance ici qu’au début. Ils ne l’ont d’ailleurs jamais eue bien grande. On dirait qu’ils ont toujours peur d’amener des complications.
Leur autorité hautaine ne se fait sentir véritablement que pour les questions d’argent.
Alors que toutes sortes de difficultés me sont faites pour retirer de la Banque un argent qui m’appartient, j’ai vu des Allemands se présenter, à côté de moi, à la même caisse et obtenir tout ce qu’ils demandaient.
A part cela, ils évitent tout ce qui pourrait amener un conflit et ont—même—je suis obligée de le reconnaître, un certain effort de courtoisie, par exemple dans les magasins.
J’en ai rencontré ainsi quelques-uns. Ils ont bien vu que j’étais Française, mais ils se sont effacés poliment.
Cet assassinat pourrait modifier bien des choses, à moins que... au contraire...
On dit que les bolcheviks, d’abord assez penauds, assez obséquieux devant les autorités allemandes, commencent à parler sur un autre ton.
Dans tous les cas, les nouvelles qui viennent de Moscou, où eut lieu le meurtre, sont mouvementées. On s’y battait dans les rues, comme si l’assassinat n’avait été qu’un signal.
Et lorsque des troubles éclatent à Moscou, Petrograd suit...
. . . . . . . . . . .
J’ai dîné chez Contant... Vers huit heures roulement lointain qui pouvait paraître le tonnerre.
C’était le canon.
A côté de nous, deux bolcheviks, qui avaient bien bu et bien mangé, réclament leur note précipitamment. Leurs mains tremblent.
«—Du calme! dit le plus âgé, moins ivre que l’autre. Du calme! sinon, on ne peut pas réfléchir.»
Tout le monde demande des nouvelles.
Comme le général bolchevik Potapoff dîne dans un cabinet particulier, le maître d’hôtel est envoyé vers lui pour l’interroger un peu.
Mais Potapoff est déjà parti, appelé par un coup de téléphone.
Il n’y a plus de doute, le grabuge recommence. On entend distinctement la fusillade et le canon.
Me voilà bien. Le quartier où je suis est le plus visé de tous dans des cas comme celui-là.
Nous dînons justement dans le jardin. Un obus sûrement va nous y écraser tous.
Bah! tant pis. Nous achevons le dîner, mais nous mangeons maintenant sans appétit. La bataille fait rage.
En réalité, pourquoi se bat-on, et qui donc se bat? Ce ne sont tout de même pas les Allemands qui arrivent venger Mirbach?
Bientôt quelques nouvelles un peu précises nous parviennent:
Ce sont les bolcheviks qui veulent déloger les Social Révolutionnaires de la caserne des Pages, où ils se sont abrités.
Absurdes luttes entre hommes de la même patrie, de la même race et tous socialistes qui s’entre-tuent stupidement, furieusement, lorsque, dans l’ombre, un ennemi autrement plus formidable approche!
Vers neuf heures le feu cesse. Les manifestants en ont assez probablement et vont se coucher.
Je rentre chez moi facilement, comme à l’ordinaire, par un honnête véhicule qui m’a ramenée sans encombre.
Il est vrai que ce simple voyage m’a coûté 70 roubles.
12 juillet.
Voici autre chose... dont on avait bien parlé déjà, mais dont la précision terrible se confirme:
Le choléra...
Les cas se multiplient. Comme la population des faubourgs meurt de faim, que le plus clair de son alimentation consiste dans quelques tonneaux de harengs qui sont de loin en loin distribués, et dans quel état! l’épidémie a plus de prise.
Les rues sont remplies de femmes et d’hommes aux mines hâves, décharnées, qui tendent la main.
Je dois reconnaître que l’on donne toujours.
Les chevaux tombent d’inanition. J’en ai compté jusqu’à cinq, aujourd’hui, étendus sur le sol. Pour adoucir leur agonie, des enfants apportaient un peu de paille.
Quant aux chiens crevés, il y en a de tous côtés. Les pauvres bêtes ne trouvent pas, en effet, dans les ordures leur pitance d’antan. Les reliefs des repas sont utilisés jusqu’à la plus extrême limite.
Jamais le problème de l’alimentation ne s’est posé plus tragique. Le beurre coûte 20 roubles, le veau 18 roubles par 400 grammes, une boîte de sardines 15 roubles, un œuf 2 roubles.
Un ami me dit qu’il a eu la témérité d’inviter une dame à faire chez Ernest un petit dîner fin ou qualifié tel.
Voulant bien faire les choses, il a commandé des hors-d’œuvre, du potage, du poisson, une côtelette de veau aux haricots verts, un plat sucré, deux bouteilles de champagne, du café et un quart d’eau-de-vie.
Il en a eu pour 2,300 roubles.
Et il n’y a qu’à payer. Sinon un garde rouge est requis qui emprisonne immédiatement le «sale bourjoui».
18 juillet.
Le choléra continue ses ravages: 980 cas aujourd’hui. Mais les gens s’affolent et voient le choléra partout.
Moi-même, tantôt, je me suis épouvantée d’un homme qui gigotait par terre en tenant les mains serrées contre son ventre. Une voiture de la Croix-Rouge venait d’arriver, mais, tandis que les infirmières se prodiguaient, on a reconnu qu’il cachait contre sa poitrine une bouteille à demi remplie, j’éclate de rire. Ah! que c’est bon de rire! On laisse là cette brute au milieu de la rue.
On aurait tort, pourtant, de ne pas prendre des précautions.
Trotsky et Lénine, eux, ont su en prendre, mais d’une façon... énergique qui mérite d’être inscrite dans l’histoire de cette extraordinaire époque.
Je l’ai appris, du moins, par un ami qui m’a fait tout à l’heure le récit suivant que j’ai fidèlement noté:
«Vers minuit, je fus réveillé en sursaut par les gardes rouges, qui me prièrent de les suivre, en me donnant cinq minutes pour m’habiller. Ne sachant ce qu’ils voulaient de moi, j’étais fort inquiet, comme on peut l’être en ce moment. Je les suivis au commandement de la Gorokovaïa, où je dus attendre plus de trois heures en compagnie d’autres bourgeois, qui ne comprenaient pas non plus ce qu’on réclamait d’eux.
«Enfin, on nous fit entrer et nous fûmes informés que nous devions nous trouver le lendemain, à 9 heures du matin, chez le commandant.
«Nous étions désignés pour creuser les tombes des cholériques.
«Jugez de notre stupéfaction. Nous nous regardâmes les uns les autres, interdits.
«Le lendemain, nous fûmes, forcément, tous exacts au rendez-vous, et c’est à 11 heures seulement que nous quittâmes la Gorokovaïa en troupeau, quatre par quatre.
«Nous étions armés de pelles et escortés par les gardes rouges. Nous suivîmes ainsi la Morskaïa par la Newsky, à pied, tels des forçats, pour arriver à la gare Nicolas, d’où nous fûmes dirigés sur le cimetière de Preobrajinskaia, qui est situé à vingt minutes de Petrograd. Le voyage s’effectua en wagons à bestiaux.
«Nous creusâmes toute la journée.
«On se relayait de quart d’heure en quart d’heure; à 5 heures, nous réclamâmes le thé, qui nous fut servi accompagné d’une demi-livre de pain pour chacun.
«Je dois dire que le pain était excellent et que nous étions enchantés, nous félicitant de notre chance, car à une autre équipe désignée pour le lendemain incombait l’enterrement des morts dans les tombes que nous venions de creuser. A 9 heures, nous regagnions Petrograd.»
Ainsi parla mon ami...
Il paraît que c’est Trotsky en personne qui a imaginé cette double corvée. Et ce ne sera pas la seule.
Les gens qui dînent chez Contant et ailleurs, les habitués de Bi-Ba-Bo, tous ceux qui sont taxés de richesse ou de bourgeoisie sont visés et ils peuvent s’attendre à être réquisitionnés pour quelque besogne du même genre.
20 juillet.
Nicolas Romanoff est mort. L’ex-empereur a été fusillé à la suite de la décision prise par le Soviet, qui prétend avoir découvert un complot ayant pour but de faire évader la famille impériale. On crie la nouvelle dans les rues et aucun attroupement ne se forme, aucune émotion ne se lit sur les visages. Nitchevo. La Newsky conserve son aspect habituel.
Je suis écœurée une fois de plus. Seul mon concierge manifeste quelque trouble.
«Nicolas Romanoff niet», me dit-il en m’ouvrant la porte de l’ascenseur, et je lis clairement sur son visage ce qu’il pense, lui le bolchevik convaincu. «Comment, on tue le tsar sans le juger, comme un chien enragé, et c’est nous qui avons fait cela!»
Et comme c’est un brave homme, il se sent honteux.
23 juillet.
De la joie vraie... du soleil...
Les nouvelles de la guerre, enfin, sont bonnes, vraiment bonnes...
La guerre! Qui y songe encore, ici, dans ce peuple d’apathiques, de serviles!
Que leur importent les milliers de frères russes tombés pendant plus de trois ans!
Mais quelle joie pour une Française!
Les nouvelles ont beau être laconiques, morcelées sans doute.
L’attitude même, le silence de ces journaux amis de l’Allemagne sont singulièrement significatifs.
Et puis il y a des choses qui sont dans l’air, qui se transmettent, se répandent à des milliers de lieues. Par la radio, à la mission française, on a saisi—bien qu’imparfaitement—des mots qui sont de l’espérance.
Ah! partir! partir! Quitter cette terre de malédiction, cette terre morte, pour retourner dans ma chère France, vivre les heures qui vont venir...
2 août.
C’en est fait... Nous ne pouvons plus partir.
Les Allemands ont avisé les Suédois de ne laisser monter sur leurs bateaux, sous aucun prétexte, des sujets alliés.
La Finlande est fermée, il n’y a pas moyen d’aller à Arkhangel, où vont se passer, paraît-il, de graves événements.
Je n’ai, quant à moi, pas perdu tout espoir, et, à la suite d’une conversation que je viens d’avoir avec le consul de Suède, j’ai entrevu un joint. Il n’y a plus à se faire d’illusions. Nous sommes en pays ennemi. Les ambassades de Vologda sont dirigées sur Arkhangel, où elles se sont embarquées.
A la mission, l’inquiétude règne sourde, imprécise. On s’attend à quelque chose qu’on ignore. Désormais, nous sommes séparés du monde civilisé. Trotsky a fait saisir les appareils de radio de la mission, pauvres appareils bien abîmés, bien imparfaits, mais qui, par intermittence, nous ralliaient un peu à la mère patrie.
Nous voici à l’entière merci des bolcheviks.
On dirait que les nouvelles de la guerre, qui tournent au désavantage des Allemands, les exaspèrent ces mauvais patriotes.
Leur jeu devient de plus en plus clair. Et je suis poursuivie par la phrase, que j’ai déjà notée, de Lounatcharsky, un des rares sincères, un des rares croyants de ce parti:
«Nous sommes la tête, une petite tête; mais vous verrez que la queue, qui sera formidable, entraînera tout le corps.»
Les événements marchent vite; depuis la mort de l’empereur, la terreur a recommencé. Les arrestations se comptent chaque jour par centaines et les bolcheviks restent au pouvoir, car il ne se trouve personne qui ose les chasser et qui soit capable de prendre leur place. Peuple vendu, sans aucune énergie, qui ne sait que parler, incapable d’aucun effort. Les Russes, vraiment, n’ont que ce qu’ils méritent.
4 août.
Depuis que nous sommes privés de la T. S. F., on connaît moins les nouvelles de la guerre. Mais il est facile de comprendre que tout continue à aller très bien.
Ce qui le prouve, ce n’est pas tant les communiqués allemands, où il faut savoir lire entre les lignes, que l’attitude de Lénine et de Trotsky, qui, assurent ceux qui les approchent, ne décolèrent pas.
6 août.
Une nouvelle me bouleverse. Un ami arrivé de Moscou m’annonce qu’on y arrête les Français et les Anglais. Lui-même me dit avoir échappé miraculeusement à la rafle.
Les gardes rouges se rendent de maison en maison, questionnant les portiers sur la nationalité de leurs locataires.
Je ne fais qu’un bond au téléphone pour prévenir un de mes amis, le capitaine Lelasseux, qui doit partir à 8 heures pour Moscou, qu’un de ses camarades est arrêté ainsi que plusieurs membres de la mission.
Malheureusement, il me faut être prudente et je lui dis seulement:
«—Ne partez pas!
«—Pourquoi?
«—Impossible de rien dire. Rendez-vous dans vingt minutes devant le Jardin d’Été.
«—Entendu.»
Lorsque j’arrive au rendez-vous, je ne le vois pas. Peut-être est-il déjà parti. Je cours à la mission.
Je n’oublierai jamais ce moment. Je les trouve tous réunis dans le grand salon et en train de lire. Je crie aussitôt, en entrant:
«—Lelasseux est parti pour Moscou?
«—Oui.
«—Mais on arrête la mission en ce moment là-bas. Courez à la gare et empêchez-le de prendre le train.»
Un silence... Je regarde le commandant Hezard, qui jette un coup d’œil sur son livre. Personne ne dit mot. Puis nous descendons en hâte. Ils prennent mon isvotchik. Le commandant me serre fortement la main, et me dit: «Merci.»
En partant, je remarque des individus louches qui rôdent autour de la mission. L’un d’eux me dévisage. Je passe mon chemin et rentre chez moi, car je crains le pillage qui me semble imminent et veux mettre tous mes objets précieux en lieu sûr.
7 août.
J’ai passé une mauvaise nuit. Perpétuellement aux écoutes, redoutant le fatal coup de sonnette annonçant la perquisition. Quel sort nous réserve-t-on? Car certainement les bolcheviks prendront ici contre nous les mêmes mesures. Je vais aux renseignements. Le consul de Suède et l’ambassadeur des Pays-Bas m’affirment que, sauf le général de Lavergne, tout le monde a été remis en liberté à Moscou. Je n’ose le croire. N’est-ce pas une feinte d’Ouritzki, le commissaire de la justice, pour endormir nos craintes et nous arrêter plus facilement après? Il y a une semaine, il a publié une ordonnance priant les étrangers de se faire inscrire au commissariat de leur quartier.
On vient d’en comprendre la raison à Moscou et je crains bien qu’elle ne se fasse aussi bientôt comprendre ici.
8 août.
Ce qu’on redoutait est arrivé. On a arrêté cette nuit plus de cinquante Français et on les a conduits à la Gorokovaïa, prison préventive où demeure Ouritzky.
On dit que parmi eux il y a des femmes. Il ne me reste qu’à demander protection à Lounatcharsky.
En arrivant au Palais d’Hiver, j’ai la chance de rencontrer Sténeberg, qui revient de Moscou.
Comme il a toujours été charmant pour moi, je prends l’air plus affolé que je ne le suis réellement; je fonds en larmes et lui raconte que la garde rouge est venue chez moi et que j’ai eu tout juste le temps de m’échapper par la cuisine. Je prêche le faux pour savoir le vrai, car je n’ai pas encore pu me rendre compte si la liberté des femmes était menacée ou non. Je le supplie de me donner un papier prouvant que je suis des théâtres de l’État et que je ne dois pas être inquiétée.
«—Ces arrestations, explique-t-il, ne pouvaient pas vous viser. Des Français ont très réellement comploté contre le gouvernement bolchevik. Il y a tout un plan avec l’aide des Tchéco-Slovaques et un gros effort en perspective vers la côte mourmane. Ceux qui sont en prison y étaient mêlés. D’autres seront sans doute arrêtés encore. Mais je doute que vous ayez conspiré. Aussi, dormez tranquille.»
Quant au certificat que je lui demande, Sténeberg s’empresse de me le donner.
Il me dit de le faire signer par Lounatcharsky, qui se trouve, en ce moment, au ministère de l’Instruction. Je m’y rends à pied, quoique la distance soit assez grande; je marche, je marche comme une automate.
Lounatcharsky n’est pas visible, me dit sa secrétaire, une femme d’une quarantaine d’années, d’un air rébarbatif, mais, dès qu’elle a pris connaissance du papier que je lui présente, elle se met aussitôt à sourire aimablement:
«—Vous êtes Française. Je vais voir le commissaire et lui faire signer votre requête. Il ne peut rien vous arriver, du moins je l’espère.»
Un quart d’heure se passe; elle revient, mais c’est avec un air de pitié qu’elle me répète les paroles décevantes de Lounatcharsky.
Il me conseille de mettre mon argent et mes bijoux en sûreté et de faire ma valise dans le cas où l’on m’arrêterait. Il signera ce que je lui demande pour moi et mes camarades femmes, mais ne peut garantir qu’on nous laissera en liberté.
Et, maternellement, sa secrétaire m’emmène déjeuner avec elle au restaurant qui est situé au rez-de-chaussée, pendant qu’on tape à la machine les pièces qui me seront nécessaires.
Pour cinq roubles on me sert une soupe immangeable, une boulette de viande aux pommes de terre passable, et un verre de café buvable. Une gentille dactylo tient à partager sa ration de pain avec moi, elle semble atterrée de ce que je lui raconte.
En remontant, je vois enfin Lounatcharsky qui téléphone à Ourizky à mon sujet, et, d’après ses réponses, je sens qu’il y a une forte résistance de l’autre côté de l’appareil. A la fin, pourtant, il obtient ce qu’il demande, et il me dit qu’il espère que je serai laissée en liberté; néanmoins il est préférable de ne pas rentrer chez moi en le quittant; j’en profite pour lui faire signer sa photo que j’avais prise avec moi. Il s’exécute aimablement et me conseille de ne pas coucher chez moi.
C’en est donc fait de ma tranquillité, de ma sûreté même, de cette vie que j’avais menée au milieu de tant de difficultés, mais avec une demeure au moins que je retrouvais, dans ma solitude, mais avec mes meubles!
Il me faut beaucoup de sang-froid, j’en aurai.
On assure que les Allemands vont arriver, en force imposante, avec des corps de troupes régulières.
Je m’arrête au parti que je crois le plus sage: celui d’aller demander asile à une ambassade neutre dont le ministre est un de mes amis.
Je suis reçue à bras ouverts et un lit m’est installé sur le canapé du grand salon de réception. Jamais je n’aurais pensé qu’il m’arriverait de dormir ainsi sous le portrait du roi d’Espagne.
9 août.
Les Allemands viendront-ils? Personne ne peut le dire. Beaucoup de gens assurent qu’ils font leurs malles. S’ils viennent, nous serons certainement tous faits prisonniers et envoyés dans un camp de concentration. D’un autre côté, on dit que les Alliés sont à Vologda et qu’ils ont déjà pris Nijni-Novgorod et Kazan.
Aucun journal ne paraît, excepté ceux du parti bolchevik.
L’angoisse étreint la ville entière!
Je sors avec prudence, évitant les gardes rouges qui se promènent, car je veux finir de transporter chez ma voisine du quatrième tous mes objets de valeur, craignant que les bolcheviks ne s’emparent de nos appartements et les réquisitionnent.
A l’ambassade d’Angleterre on ne connaît pas encore le résultat des pourparlers engagés avec Ouritzky pour obtenir la libération des prisonniers alliés.
L’attaché naval Cromie me raconte qu’on est venu pour l’arrêter, mais qu’il a pu se cacher chez des amis où il a élu domicile, entre le plafond et le toit.
Je retourne passer la nuit sous le portrait de Sa Majesté.
11 août.
Bravo! Les nouvelles sont meilleures. Les Allemands sont partis, ils ont quitté Moscou et Petrograd, leur situation n’étant plus tenable. Le remplaçant de Mirbach, Helfferich, recevait chaque jour des menaces de mort. Ils donnent une raison enfantine de leur départ. Ils tiennent à prouver aux Alliés qu’ils n’ont rien de commun avec les bolcheviks.
. . . . . . . . . . .
De France aussi les nouvelles sont meilleures, excellentes même.
Ah! tenir, tenir jusqu’au bout.
28 août.
De la nervosité toujours... De l’anxiété...
M. Scavenius, le ministre danois chargé des intérêts français, a obtenu l’élargissement des prisonniers alliés, mais les bolcheviks ont déclaré que, dès la prise de Vologda (le bruit avait couru que c’était chose faite, il était dénué de fondement), quatre cents Alliés seraient pris comme otages. Qu’adviendra-t-il alors d’eux? Ils sont capables de les fusiller. Quelle vie! On voudrait s’endormir et se réveiller hors de ce pays maudit. Et il est presque impossible d’en sortir. Les frontières finlandaises sont fermées depuis hier, même pour les courriers neutres. Seuls les Allemands, les Turcs et les Autrichiens sont autorisés à passer.
Sans être psychologue, on reconnaît toujours la manière boche. Du côté de la mer, les Allemands exercent aussi un sévère contrôle aux îles Aland. Naturellement, les Suédois n’acceptent pas les Alliés sur leurs bateaux. Impossible aussi de passer par Arkhangel ou par Vladivostock: la route est occupée par les troupes des soviets.
Le bruit court d’une triomphale victoire française. On parle de 280,000 prisonniers et on dit que Lille serait reprise. Je n’ose y croire.
19 août.
Rien. On ne sait rien de bon. Les cartes semblent vouloir s’embrouiller de plus en plus. Les Alliés ont fait un appel au peuple russe. Ils déclarent qu’ils sont leurs amis, et lui demandent de leur faire confiance. Ils se chargent de faire arriver des vivres et de remettre l’ordre. Les bolcheviks ont répondu en déclarant une guerre à mort aux Alliés.
Attendons!
21 août.
Je viens de l’ambassade, où j’ai trouvé le capitaine Lelasseux qui est revenu de Moscou spécialement pour organiser notre départ général.
La Finlande a accepté et on espère réussir à faire partir tous les Alliés. Le gouvernement nous réclame officiellement et, sur la demande des bolcheviks, permettra, en échange, aux Russes actuellement en France de regagner leur patrie. Néanmoins, on a encore arrêté cette nuit M. Verstraët, un des directeurs de la Banque russe-asiatique, ainsi que sa femme. On vit en se cachant et en se dissimulant chaque nuit dans une maison différente.
Cet après-midi, dans le tramway, un monsieur me salue très aimablement. Je le regarde d’un air étonné; il murmure tout bas un nom que je ne comprends pas; cependant il a l’air de fort bien me connaître. Nous parlons de choses vagues. Où donc l’ai-je vu? Impossible de m’en souvenir. Son visage m’est totalement inconnu.
Il s’approche davantage de moi et me dit: «J’ai rasé ma moustache et le costume de pékin me change.»
Je le regarde plus attentivement. Euréka! C’est le beau Tcherkess qui faisait la passion de toutes les femmes. Il est vraiment méconnaissable; ce costume ne lui va pas bien!
Il me raconte qu’il a été arrêté, mais qu’il a pu réussir à s’évader. Il part demain pour le Turkestan.
Un monsieur que je ne connais pas me tend la main en souriant pour m’aider à descendre du tramway. Vraiment, celui-là m’est tout à fait inconnu. J’ai beau chercher, je ne trouve pas. Il me dit: «Je suis le prince X....., j’ai laissé pousser ma barbe.» En effet, maintenant, je le reconnais. C’est bien le prince dont le visage se dissimule sous une barbe frisée et abondante. Cela devient un véritable jeu de devinettes.
22 août.
Chaque matin je me rends à la légation danoise, chargée de défendre les intérêts français. Aujourd’hui, il y a une grande effervescence dans le salon d’attente.
M. Verstraët a été remis en liberté. Il raconte son entrevue avec Ouritzky. Je lui laisse la parole:
«Ouritzky, dit-il, est maigre, petit, souffreteux. Il se balance en marchant. Il m’a reçu très aimablement et à la question que je lui posai: Pourquoi suis-je arrêté? Il me répondit en me montrant plusieurs dénonciations.
On m’accusait d’avoir envoyé des fonds pour soutenir les Tchèques.
«—Si cela est vrai, vous devez me fusiller! Si c’est faux, fusillez les délateurs!»
Il ne répondit rien à cette vibrante déclaration, mais me dit:
«—Nous sommes en guerre avec vous; expliquez-moi comment il se peut que la patrie de la révolution n’ait même pas voulu discuter avec nous et que c’est à Berlin, au pays de l’impérialisme, que flotte notre drapeau rouge. Quant à moi, je hais l’Allemagne, je serai le premier à marcher contre elle; j’ai désapprouvé la signature du traité de Brest-Litovsk et j’ai donné ma démission de membre de la commission chargée de signer le traité. Maintenant vous êtes libre.
«—Vous me laisserez quitter la Russie?
«—Oui; je serai simplement obligé de vous faire dresser procès-verbal pour les armes trouvées chez vous.»
Je m’empressai de lui montrer mes permis.
«—Dans ce cas, me dit-il en souriant, je ne puis même pas vous condamner à une amende.»
Ainsi s’est terminé mon entretien avec l’homme qui terrifie Petrograd. Je dois d’ailleurs ajouter que pendant notre conversation il signa plusieurs condamnations à mort.
Son visage prenait alors une expression de bestialité.»
M. Verstraët nous relate ces faits avec bonne humeur. Toute sa personne exprime la satisfaction d’être enfin libre.
«—Ce n’était plus tenable, nous dit-il; chaque nuit être obligé de coucher dans un autre domicile, en un mot, être condamné à vivre comme un voleur. J’ai préféré en finir et, dès que j’ai appris qu’ils venaient m’arrêter, au lieu de me cacher, je suis immédiatement rentré à mon domicile.»
23 août.
Chaque jour on peut enregistrer un nouveau fait déconcertant.
Ce matin, les gardes rouges escortaient une petite troupe de prisonniers qu’on transférait de la prison de la Gorokovaïa dans celle de Vaisliesky-Ostrow, lorsqu’en chemin deux détenus réussirent à s’échapper. Dès que les gardes rouges s’en aperçurent, ils arrêtèrent tout simplement deux inoffensifs passants pour remplacer les deux fugitifs, afin de n’encourir aucune punition pour manque de surveillance.
Un autre fait tout aussi extraordinaire m’a été raconté par la personne qui en fut victime. C’est une dame de mes amies qui vient de sortir de prison où elle a été maintenue pendant une semaine.
En rentrant chez elle, elle apprend de son concierge, qui la regardait avec une vive stupeur, qu’on la croyait morte, fusillée; que son acte de décès avait été établi et que tous ses meubles et vêtements avaient été vendus, naturellement au profit des bolcheviks. La pauvre femme ne put rien faire ni rien réclamer. Elle devra même se considérer heureuse si les bolcheviks consentent à la remettre sur la liste des vivants!
24 août.
On part! On part! Alleluia! La Finlande nous permet de passer et les Alliés acceptent, assure-t-on, les conditions des bolcheviks, qui font tout à fait leur jeu.
Renvoi des troupes russes qui se trouvent encore en France ainsi que de tous les bolcheviks qui sont soit en France, soit en Angleterre, retour de Litvinoff, le ministre bolchevik, qui n’a pas été reconnu par les Anglais.
Tous les visages expriment la joie. Je rencontre, en sortant de la légation danoise chargée de nos intérêts, le chef de la mission, le commandant Archene. Il est rayonnant. Il revient d’une tournée chez les antiquaires et serre précieusement dans ses bras des icônes qu’il vient d’acquérir en vue de son prochain départ.
Je rentre chez moi et me mets à danser pour extérioriser ma joie. Je suis toute seule dans le grand salon de l’ambassade. Le roi, dans son grand cadre, semble me regarder d’un air très étonné, mais il doit me comprendre et reconnaître en moi une latine, une femme de sa race qui sait exprimer ce qu’elle ressent.
25 août.
Ce matin, je suis réveillée par la musique militaire. Que se passe-t-il? Je me précipite au balcon et je vois défiler vingt musiciens suivis de vingt soldats. C’est aujourd’hui qu’on a appelé sous les armes tous les hommes de dix-huit à quarante ans. Je me demande comment les Russes vont prendre cette plaisanterie.
Tant que les bolcheviks leur ont dit: «Vous ne vous battrez plus, vous serez riches et heureux», le peuple a compris. Aujourd’hui, ces mêmes hommes leur disent: «Battez-vous contre l’impérialisme, mais nous sommes désolés, car nous ne pouvons pas vous donner du pain.» Je doute fort que le peuple comprenne et accepte surtout. C’est si facile de ne pas agir, de se laisser vivre et mourir de faim.
Vers midi a eu lieu le défilé général. Il est parti du Champ-de-Mars, musique en tête. On y voyait des gens élégants (bourgeois), des ouvriers. Toutes les classes s’y trouvaient représentées. Il y avait même, caracolant sur son cheval, un officier. Les gardes rouges, la casquette en arrière, semblaient vouloir conduire la troupe à une imaginaire victoire. Dame, c’est que l’appât est tentant! Le premier jour, ils recevront une paire de bottines pour 24 roubles (n’oublions pas que celles-ci valent au moins 640 roubles à l’heure actuelle). Les jours suivants, ils recevront une livre de pain. Vraiment, cela vaut bien la peine d’avoir l’air patriote, à la manière des bolcheviks.
26 août.
Hélas! nous ne partons pas aussi vite que nous l’espérions! Les bolcheviks émettent des prétentions exorbitantes, qui sont inacceptables.
Chaque jour surgit quelque complication nouvelle, juste au moment où nous croyions pouvoir espérer.
On dit aussi qu’en cas de départ il ne nous sera permis d’emporter qu’une seule robe, une paire de chaussures et très peu de linge. Il nous faudra laisser toutes nos affaires. C’est dur. Mais on s’y résoudra pour partir. Cela devient pour tous une véritable hantise, d’autant plus que nous savons la tournure nouvelle que prennent les événements en France. Les journaux d’ici, tous à la solde des Boches, ont beau faire la conspiration du silence, nous savons, nous sommes sûrs que les Alliés, maintenant, ont la victoire, qu’elle marche à grands pas.
Tout le monde, d’ailleurs, veut quitter Petrograd, du moins tous les gens qui peuvent réfléchir et qui sentent tout ce qu’il y a de lamentable dans cette réorganisation sociale qui repose sur tant d’utopies. La Russie va à un désastre. Les vrais Russes, ceux qui ont encore dans le cœur le sentiment de la patrie, veulent partir aussi, partir à tout prix, dans la direction de l’Ukraine, qu’on dit être un pays calme.
Les gens ne savent quel subterfuge inventer. Un banquier, que je connais, s’est camouflé en comédien et part avec une troupe qui va donner des représentations à Odessa.
En dehors de l’Ukraine, je crois qu’on se bat partout en Russie. Dans tous les journaux bolcheviks, qui sont seuls à paraître avec les journaux allemands, on lit que les troupes des soviets remportent des victoires.
Mais un rédacteur de la Gazette rouge (Crasnaïa Gazette), à qui l’on demandait des renseignements à ce sujet, n’a pas craint de dire à ce sujet:
«Lisez le journal à l’envers, vous connaîtrez la vérité.»
Tout bas on espère que les Tchèques arriveront à Moscou.
30 août.
Quel événement sensationnel, inattendu!
Ouritzky, le tyran de Petrograd, l’âme damnée du bolchevisme, a été assassiné.
Un soupir de satisfaction s’échappe—on peut le dire—de toutes les poitrines.
Il semble que l’air est plus léger. Ouritzky a été tué hier d’un coup de revolver à bout portant par un étudiant nommé Kanegiesser. C’était un juif appartenant à un autre parti.
Malheureusement on a pu l’arrêter. Quel dommage!
Il faut être brave pour oser, à pareille heure, faire le geste. En faisant disparaître un individu, cet homme en a peut-être sauvé des milliers.
Ouritzky, c’était le Marat de la révolution russe.
J’ai, sans m’en douter, assisté à la chasse et à la prise du meurtrier.
Vers midi, ayant entendu tirer, je me suis mise à la fenêtre. D’abord je ne vis rien qu’un barrage de gardes rouges placés à chaque issue de la rue et qui demandaient aux passants leurs passeports et interdisaient aux voitures l’accès de la chaussée. Intriguée, je demeurai un moment à mon balcon, et vers midi un quart je vis passer une voiture remplie de soldats et, au milieu d’eux, un homme étendu. Je crus que c’était un blessé, mais je dus faire erreur. C’était certainement Kanegiesser qu’on emmenait. Ce n’est que plus tard, au consulat du Danemark, que j’appris la vérité; mais on doutait encore, cela semblait trop beau. Pourtant, à deux heures, le bruit était confirmé.
Voici comment Kanegiesser raconte son crime, ou plutôt son acte de justice:
«—Je connaissais Ouritzky de vue. Je résolus de l’attendre au ministère des affaires étrangères et de le tuer, espérant ainsi arrêter les exécutions que je savais être imminentes.
«Ce que j’avais décidé s’accomplit exactement. Quand je vis que Ouritzky était mortellement atteint, je pris la motocyclette qui m’attendait à la porte et je m’enfuis par la Moïka, puis la Mochkoff Péréoulok. Je descendis de ma machine devant le numéro 17 de la Millionaya, je m’engouffrai alors dans la cour, puis dans un escalier de service où j’aperçus, par hasard, la porte ouverte d’un appartement. J’y entrai, et ayant trouvé un pardessus accroché dans l’antichambre je le pris et sortis par l’autre porte, en prenant la précaution de descendre par l’ascenseur. Malheureusement, en arrivant en bas je me heurtai à deux hommes et à une femme qui tentèrent de m’arrêter. Je me mis alors à tirer au hasard dans le tas, mais je fus vite désarmé par des soldats accourus au bruit des détonations.»
Il court encore un autre bruit, mais je n’ose y croire. On dit que Trotsky, ayant voulu se rendre compte de la situation occupée par les Tchéco-Slovaques, partit en aéroplane et que le pilote le conduisit directement dans les lignes ennemies, où il atterrit, et qu’à l’heure actuelle il est prisonnier. Je le répète, ce n’est qu’un simple bruit auquel je ne crois guère; cependant, ce qui est certain, c’est que depuis plusieurs jours on ignore absolument ce qu’est devenu le terrible commissaire de la guerre et que le bruit de son arrestation et de sa mort persiste.
Quant à Lénine, un attentat vient d’avoir lieu contre lui, hier matin, à Moscou. Il a été blessé simplement à la main, disent les journaux. Cependant dans ceux du soir il est dit que la blessure est beaucoup plus grave qu’on ne l’avait d’abord cru.
Les meurtrières, car il s’agit de deux femmes, l’attendaient à la sortie du meeting et tirèrent en même temps sur lui. Une balle l’atteignit au cou et l’autre à la poitrine; elles n’ont pas encore été extraites. Le bulletin de ce jour annonce 104 pulsations. Chaque jour un bulletin sera publié pour tenir le peuple au courant.
C’est tout à fait comme pour un souverain.
31 août.
Décidément, les choses vont bien mal.
Pour combien de temps encore sommes-nous ici, hélas!
Hier, à 5 heures, une perquisition a eu lieu à l’ambassade d’Angleterre; pourtant elle est placée sous la protection des Pays-Bas. Les Anglais ont tiré sur les gardes rouges qui venaient pour perquisitionner. Un Anglais a été tué et un soldat bolcheviste a été blessé.
On ne sait absolument rien d’autre que ce qu’on lit dans les journaux, car il convient de rester chez soi, afin de ne pas s’exposer à être arrêté dans la rue.
Naturellement, les bolcheviks vont s’empresser de faire prisonniers les Anglais. Le départ me semble de plus en plus problématique. C’est désolant et d’autant plus regrettable que le chargé d’affaires hollandais est allé à Moscou s’entendre avec Chitcherine, le ministre des affaires étrangères, pour fixer le départ des Alliés.
Il faut attendre. Attendre encore. Attendre éternellement. Quant à moi, je dois m’estimer heureuse d’habiter une ambassade neutre. C’est du moins, on me l’assure, un refuge sacré.
1ᵉʳ septembre.
Les bolcheviks ont commis une infamie dont ils vont avoir à répondre devant l’histoire et qui est peut-être grosse de conséquences: ils ont envoyé des gardes rouges perquisitionner à l’ambassade d’Angleterre, prétextant qu’il y avait un complot organisé contre le gouvernement des Soviets.
Malgré l’opposition énergique des Anglais, ils voulurent, quand même, pénétrer. C’est alors que l’attaché naval, le commandant Cromie, les somma par trois fois de se retirer et, sur leur refus, tira sur eux, blessant et tuant trois gardes rouges.
Lui-même fut atteint et tomba mortellement frappé.
En traçant ces lignes, les larmes me montent aux yeux. Cet officier, que je connaissais bien, était la vaillance et le courage mêmes. Hélas! je l’avais vu il y a quelques jours à peine. Il avait son fin sourire railleur.
Nous allâmes ensemble acheter des dentelles, car ce guerrier était un collectionneur de jolies choses, et je le vois encore, attentif à mes leçons, cherchant à reconnaître si le fond de tulle était fait à la main ou à la machine. Il se faisait une joie de rapporter à sa femme et à sa mère de précieuses dentelles, et, hier, pendant une visite que j’ai faite à la légation danoise, j’entendais commander sa bière par téléphone, un cercueil de chêne et un autre de plomb, car on doit ramener son corps en Angleterre. Mon Dieu, que nous sommes peu de chose!
2 septembre.
Depuis les tragiques incidents de l’ambassade d’Angleterre, les arrestations se succèdent sans arrêt. On arrête dans la rue, dans les tramways, dans les cinémas, et ce sont surtout les Anglais et les Français que l’on arrête.
Une véritable chasse aux Alliés...
Hier a été encore une journée terrible. J’ai été réveillée à 8 heures par la femme de chambre, qui semblait affolée et s’efforçait de me faire comprendre dans un langage mi-français mi-russe que je devais me lever et m’habiller le plus rapidement possible, car on craint une perquisition à l’ambassade. Le concierge vint plus tard me confirmer cette nouvelle. Des gardes rouges ont passé la nuit à enlever des caisses d’argenterie qui se trouvaient chez le prince Abamelek Lazareff, lequel habite un rez-de-chaussée dans le même immeuble que l’ambassade. Pourtant sur sa porte se trouvaient des cachets et des inscriptions officielles de protection. Que faire? Haletante, je saute aussitôt de mon lit. Si les gardes rouges me trouvent ici, ils me demanderont qui je suis. Comme je serai obligée alors de reconnaître que je suis Française et que je n’occupe aucun poste à l’ambassade, ils m’arrêteront. La première précaution à prendre est de faire disparaître toute trace de mon séjour ici. Avec l’aide de la femme de chambre, j’enlève mon lit dressé dans le salon; je cache mes vêtements dans la cheminée; je dissimule mes bijoux dans des potiches; mais ce qui m’inquiète le plus ce sont ces notes écrites par moi au jour le jour depuis deux ans et où je dis ma pensée franchement.
Jamais on ne me pardonnera cette franchise.
Si l’on trouve ces cahiers, je suis perdue.
Je décide de les porter à la légation danoise, qui n’est pas éloignée. J’en fais un paquet et j’y joins mon argent, que j’avais d’abord dissimulé dans une réserve de bois mise dans l’escalier de service; mais je trouve plus prudent de le cacher autre part, le dvornik n’aurait par malheur qu’à brûler mes roubles en même temps que son bois.
En chemin, je rencontre le premier secrétaire, qui me conseille de sortir par les communs. C’est ce que je fais. Mais au moment de franchir la porte cochère, je vois, juste devant moi, quatre soldats avec leur chef.
J’ai exactement éprouvé ceci, ma tête a été en arrière et mon pied en avant et souriante je leur ai demandé où se trouvait la Bolchoïa Kauninchnaïa (rue des Grandes-Écuries).
«—A droite», me fut-il répondu.
Et j’ai continué ma route allégrement, chantant nerveusement sans pouvoir m’arrêter. Un Français ami que je rencontre me dit:
«—Vous avez l’air bien gaie, ce matin?
«—Taisez-vous, lui répondis-je, ou je fonds en larmes.»
A la légation de Danemark, je me débarrasse enfin de ces cahiers, dont une seule phrase suffirait à m’envoyer au mur, celle-ci:
Ouritsky vient d’être assassiné. Un soupir de soulagement s’échappe de toutes les poitrines!
8 septembre.
Et moi qui me croyais en sûreté à l’ambassade d’Espagne!
Les gardes rouges y sont continuellement; chaque jour ils emportent des caisses pleines, et tout ceci n’est que le résultat d’une vengeance personnelle. Le prince Abamelek Lazareff légua en mourant 6,000 roubles à son dvornik. Mais les héritiers se refusèrent à payer cette somme. Le bénéficiaire, pour se venger, alla trouver les gardes rouges et les prévint que le prince avait d’énormes richesses cachées dans son appartement. Il fit plus: il dénonça que deux chambres situées dans l’ambassade d’Espagne contenaient encore des meubles appartenant au prince. C’est la raison pour laquelle les gardes rouges veulent y pénétrer malgré nos efforts, et malheureusement le chargé d’affaires, M. Contreras, se trouve à Moscou.
9 septembre.
Il faut absolument sortir de cette situation, qui menace de devenir un de ces jours tout à fait tragique.
Le drapeau d’un pays neutre ne couvre plus rien. Les gardes rouges ont voulu pénétrer encore ce matin et ils ont prévenu qu’ils reviendraient.
Alors, j’ai payé d’audace.
M’intitulant avec aplomb secrétaire de la chancellerie de l’ambassade d’Espagne, je me suis rendue avec le secrétaire de l’ambassade trouver froidement le terrible commissaire Petroff aux Affaires étrangères. Je veux lui demander ce que veulent dire ces perquisitions.
J’apprends que depuis peu Petroff n’est plus là. Il a été pris la main dans le sac et emprisonné à son tour.
Un autre commissaire me reçoit. Il ne sait pas un mot de français. Je sais très peu le russe et le secrétaire pas un mot.
Néanmoins, nous finissons par nous comprendre; il téléphone à Smolny pour savoir s’il y a ordre de perquisitionner à l’ambassade. On répond que non. Et j’obtiens à force d’amabilité et de diplomatie un papier de protection défendant à quiconque de pénétrer dans l’ambassade sous menace de sérieuses poursuites.
Ouf!
10 septembre.
Hier soir, les gardes rouges ont encore reparu. Mais dès qu’ils ont pris connaissance du papier, ils se sont retirés.
Allons-nous enfin pouvoir dormir tranquilles?...
M. Contreras est revenu de Moscou.
Il est indigné de la façon dont les commissaires du peuple, là-bas, l’ont traité. Pour comble, cet après-midi, vers trois heures, la femme de chambre est venue nous dire que les gardes rouges étaient en bas et qu’ils rôdaient autour de l’ambassade.
M. Contreras a couru dans sa chambre pour s’emparer de son revolver.
Mais plus vite que lui je l’ai trouvé et me suis empressé de le cacher sur une armoire. Il criait: «Je leur apprendrai ce qu’est un Espagnol, je ferai comme Cromie. Je veux en descendre. Ah! ils osent me braver.»
Je l’ai supplié de se calmer. Le Ministre était dans un état d’exaspération facile à comprendre. Mais j’ai insisté de toutes mes forces.
Un malheur arrive si vite aux heures abominables que sont ces heures.
11 septembre.
Je suis allée à midi au consulat danois.
La première personne que je vois est la femme du capitaine Vacquier. Son mari est toujours en prison et la malheureuse, la tête appuyée contre le mur, sanglote: «Ils vont me le tuer!» C’est un spectacle déchirant. Une stupeur est peinte sur tous les visages. Je vais au-devant de M. Binet, notre chargé d’affaires. Il est pâle et me serre nerveusement la main. Je crains de le questionner. Mais, hâtivement, il crie plutôt qu’il ne parle: «C’est affreux, nos malheureux amis sont à la forteresse, traités comme des malfaiteurs. Ils meurent littéralement de faim. Ils appellent à l’aide; les gardes rouges menacent de les fusiller et les neutres se taisent. Ils n’ont pas encore protesté contre la violation de l’ambassade d’Angleterre.
«—Que faudrait-il faire?» lui demandai-je.
«—Une protestation énergique de tous les neutres et surtout celle de la Suède, que les bolcheviks redoutent parce qu’elle est leur voisine et qu’elle peut beaucoup contre eux.
«—Eh bien, lui fis-je, je repars tout de suite à l’ambassade d’Espagne. Vous connaissez les sentiments de M. Contreras. Il fera l’impossible pour sauver nos compatriotes.»
Je ne m’étais pas trompée. Dès les premiers mots, le chargé d’affaires espagnol déclara:
«—Il faut agir immédiatement. Je vais convoquer les ambassadeurs neutres.»
Mais la même phrase revient:
«—Il faudrait surtout que la Suède soit des nôtres. Nous ne pouvons rien sans elle. Je ne puis pourtant lui demander ses intentions, car il m’est impossible de m’exposer à un refus.»
Comment être sûr de ses sentiments?
Alors j’ai osé m’écrier:
«—J’irai, moi. Je connais le chargé d’affaires, le baron Koskull. Il me recevra.»
Et je partis comme j’avais dit, très audacieuse, mais parfaitement calme.
Le baron Koskull m’a reçue tout de suite, me demandant ce qu’il pouvait faire pour m’être agréable.
Je n’abordai pas la question d’emblée, commençant à intéresser le baron au sort des femmes françaises et lui représentant leur effroyable situation avec la fermeture de la frontière finlandaise qui les empêche de quitter la Russie.
Peut-être y aurait-il moyen de les faire passer sur des bateaux suédois.
Et puis les neutres pourraient bien faire au moins cela pour nous, eux qui n’ont même pas protesté contre la violation de l’ambassade d’Angleterre. Cette négligence peut amener dans l’avenir la violation des ambassades neutres.
«—Quoi? On dit cela?» demanda le baron nerveusement.
Alors, m’armant de tout mon courage, j’ai ajouté:
«—On dit bien autre chose encore. On dit que les neutres ne protestent pas parce qu’ils ne sont pas fixés sur vos intentions, qu’ils craignent votre abstention, vous sachant en bonnes relations avec l’Allemagne.
«Vous savez bien que les neutres ne peuvent rien sans la Suède, que les bolcheviks craignent parce qu’elle est leur voisine.»
J’ai senti que je touchais là le point sensible et, résolument, je frappai un grand coup:
«—Savez-vous que les officiers alliés prisonniers seront peut-être fusillés d’ici quarante-huit heures?»
Le baron se promena de long en large quelques minutes, semblant réfléchir.
J’entendais mon cœur battre.
Enfin, le baron parla:
«—Et que faudrait-il faire pour empêcher cette iniquité?
«—Il faudrait que les neutres protestent, lui répondis-je.
«—Mais je ne demande pas mieux. Quant à moi, je réponds de mon gouvernement.
«—Eh bien, c’est chose faite. M. Contreras viendra vous voir demain à midi.»
Je quittai le baron, enivrée du beau résultat de ma démarche. Je montai quatre à quatre les escaliers de l’ambassade d’Espagne.
«—Victoire! criai-je, la Suède marche!»
12 septembre.
M. Contreras ne s’est pas couché. Il a passé la nuit à rédiger la protestation à la lueur de son cigare, car l’électricité est coupée le soir et on ne trouve pas de bougies ni de pétrole. Il a écrit sur des petits morceaux de papier qu’il a ensuite réunis.
Je suis émue de ce grand dévouement et je le remercie avec effusion. C’est tout à l’heure qu’aura lieu l’entrevue avec le chargé d’affaires suédois.
Tout s’est passé comme je l’espérais. La protestation a été signée par tous les neutres.
15 septembre.
Il semble que les événements s’apaisent un peu.
Mᵐᵉ de Scavenius, dont la bonté est inlassable, a pu pénétrer jusqu’aux prisonniers et leur remettre des vivres. Elle a même obtenu d’organiser une cuisine à la forteresse. Est-ce l’effet de la protestation? Je n’ose y croire, et pourtant je suis bien heureuse quand je songe au rôle que j’ai pu jouer.
M. Binet m’a remerciée de tout son cœur, ainsi que notre consul, M. Duchêne. Ce que j’ai fait est bien naturel, et ce qui me rend fière, c’est seulement de l’avoir osé.
16 septembre.
Aujourd’hui, pendant le déjeuner à l’ambassade, on m’apporte une carte de Mᵐᵉ de Cheremeteff, de la part de M. Binet. Je vais au salon pour la recevoir. Je me trouve en présence d’une jeune et jolie femme qui se présente en ces termes:
«—Je suis Française mariée à un Russe et j’ai perdu mon mari. Je viens à vous, mademoiselle, envoyée par M. Binet. Voici ce qui m’arrive: j’ai reçu une convocation de la Gorokovaïa où je dois me rendre à 3 heures. Pouvez-vous prendre mes bijoux et les garder? Dans le cas où je serais arrêtée, peut-être pourriez-vous faire quelque chose pour moi par M. Lounatcharsky.»
Je l’assure que je ferai tout mon possible. Je garde ses bijoux et je l’emmène à la légation danoise pour prendre conseil sur la marche à suivre.
J’y trouve M. Pierre Darcy, qui lui aussi, a reçu une convocation et va partir pour Moscou. Je lui conseille de ne pas y aller et de venir plutôt se cacher à l’ambassade d’Espagne. Je lui représente le danger qu’il court. Peut-être l’arrêteront-ils encore une fois. Il me rassure en me disant qu’un secrétaire danois l’accompagnera.
«—Vous avez tort. Ça ne fera que les exaspérer, vous savez comme moi qu’ils ne respectent rien.»
Mais M. Darcy, s’affermissant dans sa détermination, me dit:
«—J’en profiterai, au contraire, pour leur faire signer la feuille de départ des femmes françaises et des hommes au-dessus de 48 ans.»
Je n’insiste pas, mais j’ai bien peur pour lui.
On ne peut rien faire à la légation pour Mᵐᵉ de Cheremeteff, car elle est devenue Russe par son mariage. La pauvre jeune femme, en me quittant pour se rendre à la Gorokovaïa, ajoute:
«—Si vous n’avez pas de nouvelles de moi demain matin, c’est que je serai arrêtée.»
J’admire son calme et son courage.
23 septembre.
Je touche au but.
Je croyais du moins y toucher.
Je vais pouvoir partir grâce à ma camarade Roggers qui connaît Gorki, elle se charge de nous faire obtenir le visa bolchevik, et moi j’ai obtenu du consul de Norvège un mot pour le commandant à la frontière finlandaise qui lui a promis verbalement de nous laisser passer.
Mais à la dernière heure une difficulté absurde. Le commissaire qui a visé ce passeport s’est, paraît-il, trompé dans l’orthographe de mon nom. Il est indispensable que je fasse rectifier, sans quoi je risque d’être arrêtée à la frontière.
J’ai donc dû me rendre à la Gorokovaïa, l’antre du fameux Ouritzky.
Partout des mitrailleuses. On ne veut pas me laisser passer. J’insiste. Je demande Boky, le successeur d’Ouritzky. Au bout d’une heure d’attente, un monsieur s’approche de moi et me tient ce langage:
«—Vous êtes Française, moi je le suis de cœur. Un de mes amis voudrait sortir de Russie. Ne pourriez-vous m’indiquer un moyen, car les bolcheviks lui refusent le visa? On m’a dit qu’on pouvait s’enfuir par la Finlande et que les officiers de la mission française avaient déjà pu quitter Petrograd.»
Je me tiens sur mes gardes.
«—Vous faites erreur. Les officiers étaient encore là hier matin.»
Je sais qu’ils ont pu s’enfuir hier soir; mais je me méfie.
«—Je vous en prie, me répète-t-il, donnez-moi ce moyen pour mon ami.»
Agacée, je répondis:
«—Mais il n’y a aucun moyen. C’est un conte qu’on vous a fait.»
Alors, changeant de ton, il me demande:
«—En quoi puis-je vous être utile?»
Je lui montre l’erreur commise sur mon passeport. Il me fait entrer dans un cabinet, appelle une jeune fille, fait faire la correction, appose un tampon qu’il avait dans sa poche et, souriant, me dit: «Il n’y a pas à dire, vous êtes forte.»
Imbécile!
24 septembre.
Voici le moment si attendu. Je crois rêver. Depuis tant de semaines, en de continuelles alternatives d’espérances et d’angoisse, j’ai tenu bon, patienté, lutté, car la lutte était de tous les jours.
J’ai un immense soulagement et le regret de voir abîmé le beau rêve que j’avais fait de me retrouver ici dans une Russie calmée enfin, assagie, d’y poursuivre la tâche artistique que moi et quelques autres nous nous étions donnée.
La Révolution, l’infamie bolcheviste, n’a pas permis que nous allions jusqu’au bout.
Mais nous avons la juste fierté d’être demeurés, aussi longtemps qu’il était humainement possible, à notre poste de propagande française—la plus belle propagande—celle qui dans notre belle langue interprétait les chefs-d’œuvre de la littérature française. Nous avons la fierté de sentir qu’en pleine tourmente, même ces hommes qui terrifiaient la Russie, qui pillaient, qui tuaient, nous témoignaient des égards et du respect.
Il a fallu, pour que notre chère entreprise fût arrêtée, que le bolchevisme sombrât dans le plus bas des avilissements. L’Allemagne le tient sous sa dépendance, l’Allemagne est là, d’autant plus féroce, d’autant plus implacable qu’elle sent la partie perdue pour elle sur le front de France.
Lounatcharsky, Sténeberg et quelques autres qui furent des sincères, qui crurent à la réalisation d’un rêve généreux, sombreront sous cet ouragan qui dérègle tout, bouleverse tout. Leurs jours sont comptés.
En m’apprêtant à quitter ce pays hospitalier, je pense avec une infinie mélancolie à toute cette foule de pauvres gens, êtres décharnés par les privations, apathiques, résignés à tout à force de tortures, et dont, avec leurs grandes phrases, leurs paradoxes, leurs gestes de cabotins, Lénine et Trotsky forment peu à peu l’armée—disons le troupeau—qui leur est nécessaire.
Ils n’ont pas la belle indignation, l’amertume orgueilleuse des hommes qui, en France, protestent en des manifestations tumultueuses.
Je les ai vus souvent passer, les malheureux devenus serviles, avec leurs regards mauvais quand un peu de pâture était au bout de quelque pillage, avec leurs regards tristes de pauvres bêtes de somme qui manquaient... lorsque leurs mauvais bergers ne leur versaient plus d’illusion.
Ce sont les mêmes hommes qui, au début de la grande guerre, se sont magnifiquement battus, ceux qui ont envahi la Prusse et franchi les Karpathes.
Menés autrement, demain ils pourraient faire de grandes choses.
Aujourd’hui, ils ont roulé aux bas-fonds de ce bolchevisme qui n’aboutit à rien de pratique, qui n’a que l’ombre d’une organisation et à la tête duquel il y a trop de profiteurs.
Pauvre Russie!
Au moment où je vais partir le temps est triste, tout est triste dans Petrograd.
Je m’y sens comme une étrangère, moi une Française pourtant. Je sens que l’affection pour la France que l’on proclamait tant ici ne se voit plus à rien.
Çà et là, un drapeau à des édifices fait claquer sous le vent froid trois couleurs ternes lavées par la pluie...
On pourrait avoir l’illusion de nos trois couleurs.
N’ayons pas cette illusion: ce sont les couleurs allemandes.
Sous mes fenêtres, où je regarde peut-être pour la dernière fois, des prisonniers autrichiens libérés passent minables.
Recrues précieuses pour le bolchevisme, pillards nécessaires qui se laisseront faire par l’appât de quelques roubles que Lénine fait fabriquer par liasses, sans arrêt. Que vaudront-ils à l’étranger?
Au moment de partir, j’ai l’angoisse d’un incident de dernière heure.
Ces notes... prises de jour en jour et franches, trop franches... Ne vont-elles pas...?
Je n’aurais plus l’ambassade danoise pour leur donner asile... Ne va-t-on pas me fouiller. Que diront ces brutes, s’ils les trouvent, s’ils les épluchent et si quelqu’un d’eux comprend le français?...
Tant pis... Je tiens trop à écrire un jour un livre avec le souvenir poignant de ces heures.
28 septembre.
Enfin partie!...
Je vais essayer de me rappeler un peu l’anxiété des dernières heures en Russie.
Quand, munie du précieux passeport je fus arrivée à Bieliostroff, il a fallu attendre, attendre interminablement.
Impossible d’être renseignée. Les fonctionnaires ne veulent recevoir personne. Enfin, vers quatre heures, j’aperçus des bagages qu’on apportait. Je me précipitai à la douane. Mais on m’y déclara qu’il était trop tard pour partir, que la frontière était fermée, que je n’avais qu’à retourner coucher à Petrograd.
Un soldat, qui avait une bonne figure et parlait un peu le français, s’est apitoyé. Quelques roubles ont achevé de l’attendrir. Il a trouvé moyen de m’amener jusqu’à un commandant chargé de la police. Il n’a pas l’air trop rébarbatif. J’insiste.
«—Laissez passer, dit-il... mais il ajoute:
«—Si toutefois la Finlande vous le permet.»
J’affirme qu’il n’y aura aucune difficulté de ce côté.
En réalité, je suis loin d’être rassurée, n’ayant en somme aucun visa, mais seulement une carte du consul de Norvège pour le commandant finlandais.
On m’interroge:
«—Vous avez des bagages?
«—Deux malles et quelques petits colis.
«—Vous êtes seule?
«—Une autre Française est avec moi.»
Une autre personne en effet, ma camarade Roggers, tente aussi la chance, et ce m’est une grande joie de n’être pas seule parmi ces difficultés, dans ce voyage vers l’inconnu.
On nous prend nos passeports et on nous donne des feuilles à remplir pour que nous déclarions quelle somme nous emportons avec nous. Ensuite une femme est désignée pour nous fouiller. Elle s’acquitte consciencieusement de sa tâche et va même jusqu’à fouiller dans mon corset et dans les chaussures. Puis c’est le tour des bagages. Deux soldats, sous la surveillance d’un chef, sont chargés de cette besogne. Ils la font avec le plus grand soin, ils ouvrent toutes les boîtes, tâtent tous les objets, scrutent tous les coins.
Soudain, je vois ma compagne de voyage pâlir et, se penchant vers moi, elle me dit fébrilement: «Ils ont trouvé mon argent!» Je sais en effet qu’elle a caché deux mille roubles dans une petite pendulette. Il est impossible de voyager avec les mille roubles qu’on vous permet d’emporter; j’en ai fait moi-même autant et j’ai caché des marks finlandais.
Je frémis. Que vont-ils faire de nous? Certainement, maintenant, nous ne passerons plus la frontière et l’argent sera confisqué. Le soldat qui a trouvé l’argent brandit les deux billets, mais mon amie, sans perdre la tête, affirme qu’elle les a oubliés dans cette cachette où elle les avait mis, il y a deux ans, lors de son voyage avec Gorky et Chaliapine en Crimée. Immédiatement je pense qu’elle se perd, car ces billets n’existaient pas à cette époque, puisqu’ils ont été émis seulement depuis la révolution.
Grâce à Dieu, ils ne réfléchissent pas et déclarent simplement que les billets sont confisqués. Seulement, comme malgré tout ils se méfient un peu, ils cherchent encore plus activement.
Tout est déballé, trituré avec des mains sales. Et je pense: «Pourvu qu’ils ne découvrent pas aussi mes billets, car alors nous sommes bien perdues!» Je tremble au moment où ils fouillent la boîte dangereuse, mais ils la referment sans avoir rien trouvé. Enfin sauvées! Quelle joie!
Maintenant, fouillez, mes amis, si tel est votre bon plaisir. Nos malles-armoires les amusent énormément. Ils ont une vraie joie à sortir un à un tous les tiroirs. Ils trouvent encore dans la malle de mon amie une pièce ancienne en or et une couronne de lauriers également en or. Ils confisquent naturellement les deux objets. Mais on les lui rend, car le jeune homme chargé de surveiller la fouille déclare par amabilité que ces deux pièces ne sont pas en or. Il a pitié de nous.
Enfin on referme le tout et on fait monter ma camarade chez le commandant. Elle en redescend toute souriante: il lui a tout rendu. Elle triomphe.
Maintenant il s’agit de passer en Finlande.
La voie ferrée a été détruite entre Bieliostrof et Raiooki. Et il faut porter nos bagages jusqu’à la frontière qui se trouve exactement à 150 mètres.
Naturellement, ce transport est un prétexte pour nous pressurer.
Le transport de nos bagages nous coûte exactement 360 roubles. C’est une exploitation éhontée.
Mais nous payons sans murmurer, heureuses, si heureuses d’approcher du but.
On décharge nos malles sur le petit pont qui relie les deux pays; la pluie s’est mise à tomber fine, serrée.
La sentinelle finlandaise nous dévisage avec pitié. Je me sens oppressée. Je regarde Roggers. Nous nous comprenons! Pourvu qu’on nous ouvre. Sinon nous devrons passer la nuit assises sur nos malles. Qu’importe! nous sommes décidées à tout, sauf à rebrousser chemin.
Mais un soldat finlandais vient nous demander nos passeports. Je lui remets la carte du consul norvégien, qu’il doit porter au commandant. Si on allait nous refuser le passage par la Finlande? Vingt minutes—vingt heures—s’écoulent. Le soldat revient. Je cherche à deviner sur son visage la réponse qu’il nous apporte. Elle est bonne, car il nous sourit. La sentinelle fait glisser la barrière. Enfin, mon cœur saute dans ma poitrine. Nous passons et je piétine avec ivresse la terre finlandaise.
Un employé des chemins de fer est là que nous interrogeons. En quelques mots, il nous explique que dans son pays, à quarante minutes de chemin de fer de l’enfer soviétiste, tout fonctionne admirablement, les trains, le ravitaillement, la lumière, le téléphone.
Tout est calme!
Ce mot-là me semble immense...
La vie va être possible sans angoisse.
. . . . . . . . . . .
Et je me suis mise en route pour retourner vers mon pays.
Tout autour de moi il y avait de délicieux paysages accidentés où les sapins se profilaient sur le ciel rose.
Cette teinte rose qui incendiait le ciel était devant moi, dans la direction que je prenais, tranquille enfin.
Derrière moi je laissais, comme une masse sombre, le pays désolé, le pays de famine et de mort.
Il paraissait déjà noyé dans la brume, et cette dernière vision de la Russie était tout un symbole en face de l’horizon clair vers lequel je me hâtais.
Un symbole d’une tristesse profonde.
Il semblait que la nuit, une nuit lugubre, allait envelopper ce pays, y éteignant tout ce qu’il y avait eu de généreux et de grand, rendant vains les rêves généreux, inutiles les sacrifices, toutes ces longues heures de misère supportées par des milliers de malheureux dans la chimérique attente d’un peu plus de justice qui aurait pu venir, mais qui ne viendra pas, à cause de l’égoïsme des appétits, de la cruauté et surtout de la servilité de ceux qui se sont imposés comme bergers du douloureux troupeau...
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