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— Il est par là-bas, dans un petit coin de la prairie, en observation de son côté; Will est en vedette sur le toit, il y a donc peu de risques qu’un ennemi puisse nous aborder sans avoir été aperçu. Soyez donc sans crainte pour le moment.
Ah! j’aperçois l’oncle John et nos gens qui ont terminé l’aménagement du wagon.
Effectivement, le chariot était rempli, bourré, lesté de tous les objets qu’il pouvait contenir: on eût dit un navire frété pour quelque voyage au long cours. Maria, M. Brainerd et sa fille s’y installèrent; ce fut ensuite au tour de l’oncle John.
Et Jim, où est-il donc? demanda ce dernier; ah! le voilà qui arrive.
L’Indien apparaissait à peu de distance; M. Brainerd suspendit son départ pour lui dire adieu.
— Bonsoir, mon enfant! cria-t-il ensuite à son fils toujours perché sur son observatoire.
On échangea des saluts, on se souhaita mutuellement bonne chance; enfin, le lourd véhicule s’ébranla, et s’éloigna en craquant.
— Prenez bien garde! soyez vigilants! que Dieu veille sur vous! cria M. Brainerd.
— Ne craignez rien pour moi, dit l’artiste en s’adressant plus particulièrement à Maggie; c’est vous qui méritez toute notre sollicitude.
— Adieu! répondit la jeune fille; n’oubliez pas la Bible.
Bientôt on allait se perdre de vue, lorsqu’une exclamation poussée par Will suspendit la marche.
Tous s’entreregardèrent, haletants, dans une anxieuse attente.
CHAPITRE VI INDÉCISION.
Sur la limite orientale de la prairie, et tout ai fait en position d’intercepter la route des fugitifs, trois Indiens venaient d’être signalés par le jeune Brainerd. Selon toute probabilité ce n’étaient pas des amis; dans l’incertitude provoquée par cette crise redoutable, il y avait mille précautions à prendre. Wïll s’était donc empressé de prévenir le départ de sa famille.
— Qu’est-ce qu’il y a encore? demanda l’oncle John en réprimant tout signe d’inquiétude, afin de modérer la terreur des femmes.
— Il faut qu’on m’envoie Jim, cria Will; j’aperçois, à l’est, certains symptômes que je n’aime pas.
Le Sioux entra vivement dans la maison, et l’instant d’après il parut sur le toit, à côté de Will. Un seul regard lui suffit pour reconnaître que les appréhensions du jeune homme étaient parfaitement fondées. Toute la famille en fût aussitôt instruite.
— Ils sont directement sur votre chemin, vous ne pourriez les éviter, s’écria Will.
— Je crois que vous pourriez supprimer l’ennui de cette rébarbative rencontre, observa l’artiste en jetant un regard farceur à Maria.
— Comment donc? demanda cette dernière précipitamment.
— En faisant un détour pour prendre une autre route, ou, plus simplement, et ne partant pas du tout.
— Oui, attendez encore, appuya le jeune Brainerd; vous ne pouvez partir maintenant.
— Bast! interrompit Halleck avec sa fanfaronne indifférence; tout ça n’est autre chose que deux ou trois malheureux Indiens qui prennent l’air, admirant les beautés de la nature et faisant leurs petites observations. Qui sait?… ils ont peut-être un artiste parmi eux? Quant à moi, je suppose que, ne pouvant pas dormir par cette chaleur, ils prennent le parti de destiner la nuit aux promenades sentimentales.
Chacun regarda Halleck pour savoir s’il ne donnait pas quelque signe ostensible de folie, digne de ses incroyables discours. Il fumait son cigare plus méthodiquement, plus tranquillement que jamais. Tout à coup il porta la main à sa poche et la fouilla vivement comme s’il se sentait illuminé par une idée subite.
— Ah! que je suis étourdi! s’écria-t-il, j’ai là sur moi une lorgnette, mieux que cela, un petit télescope; ce sera fort commode pour inspecter ces malheureux vagabonds. Je ne comprends pas que je n’y aie pas songé plutôt; nous en aurions déjà tiré fort bon parti, quand ce n’eut été que pour reconnaître le canot, lorsque avec Maria nous étions sur le bord du lac.
Sur ce propos, il entra dans la maison et courut tout d’un trait jusqu’au toit. Il offrit d’abord son instrument au Sioux: celui- ci l’ayant refusé; il le passa à Brainerd qui après avoir regardé un moment, s’écria:
— Je vois trois Indiens cachés dans un bas fonds, comme s’ils attendaient quelque chose… oui… il y en a plusieurs autres couchés à plat ventre dans l’herbe.
— Sont-ils dans un buisson?
— Non, au commencement d’une clairière.
— Eh bien! c’est tout simple; ces pauvres diables sont ahuris de fatigue, ils se reposent en attendant leurs camarades; passez-moi la lunette, je vous prie.
— Apercevez-vous ceux qui sont étendus sur le sol? demanda Will à Jim, pendant que l’artiste faisait son inspection.
— Oui, une demi-douzaine renversés par terre.
— Que pensez-vous de çà?
— Je ne peux pas savoir.
— Ne pensez-vous pas qu’ils soient là pour nous épier?…
— Mais, par le soleil! mon pauvre Will, à quoi cela leur servirait-il, s’écria l’artiste en repliant solennellement son instrument de longue vue; du moment qu’on peut les signaler à deux ou trois milles de distance, il leur est formellement impossible de nous surprendre; s’ils ne peuvent réussir à nous surprendre, il leur est encore plus impossible de nous faire aucun mal, s’ils sont incapables de nous faire aucun mal, ils ne sont pas à craindre, pourquoi vous effrayez-vous? C’est raisonné, ce que je vous dis-là, hein!
— Mon cher Adolphe, je ne puis rien vous répondre, sinon que je regarde comme bien difficile de deviner les ténébreuses malices des Indiens. Ils sont si rusés, si audacieux, si entreprenants que fort souvent ils accomplissent des choses incompréhensibles.
Will reprit la lunette, et après en avoir fait usage, annonça que les Sauvages étaient sur pied; mais que leur nombre était augmenté; sans doute les compagnons qu’ils attendaient les avaient rejoints. À ce moment on pouvait les distinguer à l’oeil nu, mais seulement d’une façon vague et incertaine.
— Miséricorde! juste ciel! ils viennent sur nous! s’écria tout à coup Will, incapable de maîtriser son émotion.
— Ah! Diable! Voyons, un peu de calme, mon garçon! ne va pas t’agiter comme cela, au point d’épouvanter les autres là-bas dans le chariot.
— Épouvanter!! Il y a certes bien de quoi! Ces brigands-là seront ici dans une demi-heure!
— Bah! qu’est-ce qui le prouve? Regarde-les donc un peu mieux; tu verras que précisément ils ne viennent pas de ce coté.
L’artiste avait raison pour le moment; mais on ne pouvait être sûr de rien, car les mouvements des Sauvages étaient si incertains, si errants, qu’on n’y pouvait rien comprendre. Après avoir marché à droite et à gauche sans but apparent, ils commencèrent à se diriger sur la maison.
Ces étranges rôdeurs apercevaient certainement le Settlement, duquel ils connaissaient d’ailleurs l’existence; suivant toute probabilité, ils débattaient entre eux le point de savoir s’ils s’en approcheraient ou non.
Pendant que le jeune Brainerd les épiait avec une consternation toujours croissante, ils changèrent de direction une troisième fois, et suivirent une ligne qui, en se prolongeant, les éloignait considérablement de la maison. Rien ne pourrait rendre l’anxiété avec laquelle Will suivait tous leurs mouvements au travers du télescope. Lentement, d’un mouvement imperceptible comme celui d’une aiguille d’horloge, les Sauvages continuèrent à décrire une courbe qu’on aurait pu croire tracée avec un compas, et qui ne semblait, ni les éloigner, ni les rapprocher de la ferme.
— Tout va bien! s’écria alors l’artiste: ces Peaux-rouges ne veulent pas nous inquiéter le moins du monde. Que Diable! j’ai lu assez de livres sur leur compte, pour m’y connaître!
— Il faut partir maintenant, dit le Sioux en descendant avec rapidité.
Will était trop assiégé de terreurs et d’appréhensions pour quitter son poste aérien. Mais Adolphe n’avait pas les mêmes raisons pour rester avec lui; il descendit donc aussi afin d’échanger de nouveaux adieux avec ses amis; enfin le chariot se mit en route.
Les deux chevaux qui l’entraînaient, malgré son bagage considérable, et le poids de cinq personnes, étaient de robustes animaux accoutumés aux travaux de la ferme, et quoique un peu lourds, ils étaient capables, lorsqu’on les pressait un peu, de fournir rapidement une longue traite.
Halleck et son ami Will Brainerd restèrent en observation toute la journée. Leur poste était tout simplement la partie plate du toit; abritée par une cheminée, à laquelle on arrivait par l’étroit châssis d’une lucarne.
L’artiste s’installa sur les tuiles avec la nonchalance étourdie qui lui était habituelle, s’arma de son télescope, et le braqua sur les amis qui s’éloignaient, son intention étant, pour se distraire, de les accompagner ainsi des yeux jusqu’à leur complète disparition.
Will, debout à côté de lui, se retenant d’une main à la cheminée, partageait ses regards entre les régions ennemies où il soupçonnait la présence des Indiens, et la région bien chère que parcouraient les bien-aimés fugitifs.
Au milieu de ses investigations il aperçut de nouveau les Sauvages groupés qui semblaient avoir encore une fois changé de direction; peut-être délibéraient-ils sur quelque plan diabolique organisé pour capturer les Blancs qui s’efforçaient de leur échapper.
— Halleck! dit-il enfin avec un soupir d’anxiété; quel infernal projet trament ces Peaux-rouges? Je commence à perdre toute espérance de salut!
— Que pensent-ils?… que trament-ils?…répondit l’artiste sans abaisser son télescope; Dieu quels grands mots! — Moi je suppose qu’ils ne songent à rien de particulier; ce dont je suis certain c’est que vous êtes terriblement soupçonneux, mon cher enfant! Contentez-vous donc d’inspecter votre part d’horizon, et laissez- moi tranquille à la mienne.
— Ah! je vous le dis, Halleck! insista Will en joignant les mains avec anxiété, il m’est impossible d’être tranquille lorsque je vois de telles choses. Il se prépare là-bas des événements terribles et cruels, que Christian Jim même ne soupçonne peut- être pas. — Holà! voici cette vermine qui se remet en marche! Seigneur, Dieu! elle prend juste la fatale direction !
— Oh! parbleu! parbleu! nous sommes en plein Océan de lamentations maintenant! riposta impatiemment Adolphe; un peu de sang-froid, un peu de raison s’il vous plaît, mon petit ami! Continuez à inspecter tranquillement l’hémisphère qui vous est échu en partage; quant à moi, je sonde mon horizon avec des yeux infatigables; je ne laisserai rien échapper, soyez en sûr!
Sans se laisser calmer par les affirmations de l’artiste, le jeune Brainerd, se renfermant dans un anxieux silence, continua de surveiller la plaine où les Indiens continuaient de rôder comme des bêtes fauves de sinistre augure. Il eut la bonne chance de revoir encore ses amis qui cheminaient tout doucement à l’extrémité d’une clairière; ils disparurent bientôt derrière l’impénétrable rideau des forêts, et le coeur du jeune homme se serra involontairement en les perdant de vue.
Après être resté muet pendant une demi-heure, il se retourna vers l‘artiste qui tenait activement sa lunette à hauteur des yeux, comme si elle lui eût révélé un spectacle très intéressant.
— Les voyez-vous encore? demanda Will.
— Je les ai perdus de vue il y a quelques instants: répliqua Halleck.
— Et maintenant qu’apercevez-vous de suspect?
— Que, diable! Voulez-vous que je voie? dit l’autre, en recommençant son inspection avec un soin tout particulier, comme s’il eût voulu approfondir une question douteuse.
— Que je voie un peu! reprit Will en prenant la lunette à son tour.
Halleck en essuya les verres avant de la lui remettre.
— Ce n’est guère la peine, à présent, ils sont si loin! Vous n’apercevrez probablement plus rien. Je ne pouvais parvenir à les garder en vue, qu’en gardant ma lunette parfaitement immobile, toujours dans la même direction.
Heureusement, pour sa tranquillité d’esprit, Will n’aperçut point ce qui avait si fort attiré l’attention de son cousin: il aurait vu avec une inquiétude horrible, une bande de Sauvages en pleine poursuite, sur les traces des fugitifs.
Halleck n’avait pas voulu lui faire connaître un mal sans remède; dans la crainte qu’il ne vînt à les découvrir, Adolphe lui reprit sur le champ le télescope, et le mit nonchalamment dans sa poche. Plus tard, et durant toute son existence, cette vision du désert lui rappela de terribles souvenirs.
Il était tard dans l’après-midi; quelques bouffées de vent, annonçant un orage, firent ployer les cimes des arbres. Il en résulta un peu de fraîcheur, ce qui rendit la position des deux jeunes gens plus supportable; car, jusque-là, ils avaient rôti sur les tuiles échauffées par le soleil.
Brainerd, sur les sollicitations de son cousin, s’assit à côté de lui.
— Vous voyez, mon pauvre Will, que tout va pour le mieux, lui dit ce dernier: maintenant; si nous devons recevoir la visite de ces sombres enfants de la forêt, je m’en réjouirai considérablement, car ce sera pour moi une occasion superbe d’enrichir mon album.
— En vérité! grommela Brainerd vexé au plus haut degré, je ne puis deviner si votre indifférence est réelle ou affectée. Certes! votre expérience de ce matin devrait avoir démoli une notable portion de vos idées baroques sur les Indiens!
— Pas une particule n’est changée chez moi, riposta l’artiste avec une bonne humeur contre laquelle aucun courroux n’aurait pu tenir. Allons-nous rire de tout cela quand nous serons de retour à Saint-Paul!
— Oui!… si le ciel nous accorde d’y revenir jamais… Vous pouvez bien vous mettre une chose dans l’esprit, Adolphe; c’est qu’avant d’être sorti du Minnesota, vous aurez, plus d’une fois, senti votre sang se figer d’horreur dans vos veines. J’ai vécu assez longtemps chez les indiens pour savoir qu’ils ne reculent devant aucun crime, ou plutôt, il n’existe pas de crime pour eux. Je vous le répète, Adolphe, la mort est près de nous tous; une mort plus cruelle que nous ne pouvons l’imaginer.
Cependant la nuit approchait, et avec elle l’ombre pleine de perfidies et de mystères. Brainerd devint plus triste, plus inquiet encore.
Halleck, au contraire, redoubla d’aisance, d’indifférence, de sang-froid.
Après avoir fait de nouveau usage du télescope, il se mit à siffler une fanfare de chasse, non sans entrecouper sa musique de réflexions philosophiques sur les incertitudes de la guerre.
Le ciel continuait à se couvrir de gros nuages noirs; il devint évident que la pluie ne tarderait pas à tomber avec une grande abondance. Après avoir complété toutes ses observations météorologiques et autres, Halleck songea à quitter le poste aérien où ils étaient juchés depuis plus de cinq heures, il demanda à Brainerd s’il ne jugerait pas à propos de descendre, du moment que l’obscurité nocturne venait paralyser tous leurs efforts d’observation.
— Je ne sais plus que penser ni que dire, tant ma perplexité est grande, soupira Brainerd découragé; qu’on regarde au nord ou à l’est, on ne voit partout que la réverbération des flammes dans le ciel. Nous sommes en plein désastre Adolphe! Il y a autour de nous une atmosphère de sang, de désastre, de désolation. Voyez dans la direction du nord, à gauche de ce massif de forêt, se trouve la maison du vieux M. Smith. Elle est à dix milles de distance, environ, je suppose qu’elle recevra le premier choc des sauvages.
— Eh bien! lorsque l’incendie éclatera chez M. Smith, alors, à mon avis, il sera temps de prendre une résolution.
— Regardez, s’écria Brainerd
Tremblant, éperdu, le jeune homme appuya sa main sur l’épaule de l’artiste, en lui indiquant la maison dont ils venaient de parler. On y distinguait un point lumineux dont l’intensité ardente allait croissant. Au bout de quelques secondes, les flammes élargies et dévorantes complétaient leur oeuvre de destruction.
— Que vous avais-je dit? regardez! répéta Will avec une sorte de terreur triomphante.
— Êtes-vous en connaissance avec M. Smith? demanda posément l’artiste
— Assurément! je le connais mieux que je ne vous connais vous- même.
— Quelle est sa famille?
— Il y a lui, sa femme, et trois petits enfants.
— Quelle sorte de gens sont-ils?
— Ah! Çà! mais où voulez-vous en venir avec ces questions, Adolphe?
— Le père ou la mère sont sans doute fort négligents? ils ne surveillent pas leurs enfants, les laissent courir au danger, tête baissée?
— Après? où voulez-vous en venir à la suite de ce verbiage?
— À rien; seulement je pense qu’ils auront laissé les enfants jouer avec le feu et ces petits drôles auront allumé un incendie.
— Un idiot ou un imbécile pourraient seuls concevoir quelques doutes sur l’origine de ce feu!
— Enfin! supposons que ce soient les Indiens; chose que je n’admets pas; que vous proposez-vous de faire?
— Mon père nous a confié la garde de ces lieux; nous sommes les uniques défenseurs de presque toute notre fortune; il est de notre devoir d’y rester jusqu’à la dernière extrémité. Je vais descendre à l’écurie pour harnacher nos chevaux de façon à ce qu’ils soient prêts à partir à l’heure suprême; ensuite nous nous remettrons en observation.
Will descendit pour faire les préparatifs dont il venait de parler; l’artiste resta flegmatiquement sur le toit. Le jeune Brainerd sella, brida soigneusement les chevaux, les emmena hors de l’écurie, et les cacha dans un fourré tout proche, où il pouvait espérer que l’oeil subtil des Indiens ne les découvrirait pas. Aussitôt après il rejoignit Halleck.
Il n’y avait pas moyen d’en douter; les hordes indiennes avaient commencé leur oeuvre de mort et de dévastation: au nord, à l’ouest, au sud, dans toutes les directions surgissaient des traînées de flammes qui semblaient rendre les ténèbres plus profondes et plus redoutables.
L’oreille du jeune homme effrayé avait cru entendre, aussi, par intervalles, des cris, des vociférations, des plaintes déchirantes, éparses dans cette atmosphère d’épouvante.
Il lui aurait néanmoins été impossible de discerner, à coup sûr, si c’était une illusion ou une réalité lugubre; lorsqu’il eût rejoint Halleck, il lui demanda s’il n’avait rien entendu de semblable. Ce dernier lui répondit négativement.
Il n’est pas certain que cette réponse fût l’expression de la vérité; mais, dans son trouble, la pauvre Brainerd n’y regardait pas de si près.
CHAPITRE VII L’OEUVRE INFERNALE.
— Avez-vous fait quelque autre découverte particulièrement alarmante? demanda l’artiste à son cousin.
— Non, pas pour le moment; et vous?
— Peut-être oui, suivant votre manière de voir. Apercevez-vous ce gros tronc d’arbre, là-bas, droit devant vous?
— Oui.
— Eh bien je me trompe grandement, ou bien il y a deux Indiens cachés derrière. Je n’en suis pas absolument sûr, mais je tiendrais un pari s’il le fallait.
Brainerd jeta un coup d’oeil dans la direction indiquée;
— Halleck! murmura-t-il à voix basse après un court examen; au nom du ciel! quittons ce poste où nous sommes si fort en vue! voulez-vous donc vous faire fusiller comme une cible?
En même temps il lui saisit le bras et l’entraîna par la lucarne. Au bout de quelques instants Halleck voulut y reparaître pour examiner l’état des choses.
— Gardez-vous en bien! murmura Brainerd, ils reconnaîtraient immédiatement que nous sommes en méfiance. Descendons au second étage; là nous pourrons sans inconvénient les surveiller à notre aise.
Les deux jeunes gens, munis chacun d’une carabine, descendirent avec précaution, et traversèrent doucement une grande chambre fermée. Halleck, moins familiarisé avec les lieux que son cousin, se heurtait aux chaises, renversait les meubles et faisait un tapage exécrable, en punition duquel Brainerd aurait souhaité de bon coeur qu’il se rompît le cou.
— Chut, donc! grommela ce dernier; venez donc regarder maintenant!
Les volets, en chêne épais, étaient solidement fermés. Ils portaient des lames mobiles comme celles des persiennes dans les pays chauds; en faisant tourner doucement la plus basse sur ses pivots, le jeune Brainerd pratiqua une éclaircie, inaperçue du dehors, mais bien suffisante pour leur permettre d’apercevoir tout ce qui pouvais se passer autour d’eux.
Mais, au moment où les deux cousins allaient placer l’oeil à ce Judas improvisé, un coup violent frappé à la porte d’entrée les fit tressaillir; en même temps une voix rude cria en bon anglais:
— Ouvrez-moi!
— Voyons combien ils sont! avant de leur laisser connaître que nous sommes ici! murmura vivement Will en imposant silence à l’artiste.
— Il y en a une demi-douzaine je le parie, répondit l’autre sur le même ton, en quittant la fenêtre pour aller vers une croisée de l’escalier qui était directement au-dessus du portail.
Avec des précautions infinies pour ne pas faire le moindre bruit, les deux assiégés se rendirent ensemble à ce nouveau poste d’observation.
Le premier coup d’oeil fut de nature à les consterner; plus de douze Indiens gigantesques étaient groupés devant l’entrée.
— Ah! voilà le moment d’agir! murmura Halleck.
— Rien! rien à faire! mon pauvre ami, si ce n’est de songer à fuir le plus tôt et le plus adroitement possible.
Mais la porte commençait à s’ébranler sous les coups réitérés; les cris «ouvrez!» se renouvelaient avec une violence impérieuse. Les jeunes gens descendirent à pas de loup jusqu’au rez-de- chaussée.
— Maintenant, dit l’artiste, allez faire tous vos préparatifs par la porte de derrière; moi, je vais parlementer avec eux.
— Je ne vous abandonnerai pas dans une pareille extrémité, répliqua Brainerd, refusant d’obéir; d’autant mieux que vous choisissez un parti qui frise la folie.
— Mais va donc! par le diable! insista Halleck en le poussant amicalement dans la direction indiquée; nous n’avons plus rien de mieux à faire.
— Qu’arrivera-t-il de vous?
— Ah! tu m’ennuies! Est-ce que j’ai peur? moi! Mais, c’est mon affaire toute spéciale cette entrevue de parlementaire!
— Décidément, c’est un vrai suicide auquel vous songez-là; je ne m’en rendrai assurément pas complice! fit Brainerd en résistant toujours.
— Ce n’est point ainsi que je l’entends, parbleu! tu vas t’évader, te mettre en selle, me tenir mon cheval prêt, et je ne tarderai pas à te suivre.
Il fallait bien se rendre à la généreuse obstination d’Halleck; la porte de derrière fût doucement ouverte; aucun Indien n’apparaissait de Ce côté. Will se glissa dehors sans bruit, et Halleck revint faire face aux Sauvages dont les violences redoublaient.
— Qui va là? demanda-t-il d’une grosse voix.
— De pauvres Indiens, qui veulent entrer, fatigués; ils s’assoiront un peu pour se reposer.
— Voulez-vous rester ici toute la nuit?
— Non! ils s’en iront bientôt, ne resteront pas longtemps, fatigués; ils veulent s’asseoir un peu pour se reposer.
— Eh! bien, reposez-vous tranquillement par terre, et voyez un peu ce qui en résultera; si ça, ne vous va pas, cherchez ailleurs.
Un profond silence accueillit cette réponse. Puis, tout à coup, la porte reçut une telle bordée de coups qu’elle en trembla sur ses gonds.
À ce moment l’artiste fut d’avis qu’il fallait «aviser.» Sans avoir de projet arrêté, il s’élança lestement par l’issue dérobée qu’avait prise Brainerd, referma soigneusement la porte de façon à ne laisser aucun indice qui pût trahir son mode d’évasion.
Tout cela fut fait en un instant et avec une promptitude qui lui sauva la vie; car, à la minute même où il gagnait le large, la grande porte était enfoncée et les Sioux entraient en forcenés dans la maison.
Bien en prit à Halleck d’avoir refermé l’issue secrète, car, au bout de quelques secondes, les Sauvages auraient été sur ses talons. Mais, n’apercevant rien au rez-de-chaussée, ils supposèrent que leur invisible interlocuteur avait gagné les étages supérieurs, et s’élancèrent à sa poursuite dans les escaliers.
D’abord, Halleck s’arrêta dans le jardin pour observer les environs et prêta l’oreille, cherchant surtout à retrouver son cousin. Au bout de quelques instants, n’apercevant et n’entendant rien, il se mit à marcher tout doucement, la carabine en main, le fameux album sous son bras, et un cigare non allumé aux lèvres.
La seule mésaventure qui lui arriva, fut de rencontrer à hauteur de visage une corde de lessive qui, suivant son expression, «faillit lui scier le cou».
Une fois hors du jardin, sous l’abri d’un grand arbre, il s’arrêta pour observer ce que faisaient les sauvages. Ils continuaient de parcourir bruyamment la maison, cherchant toujours les habitants qu’ils supposaient cachés dans quelque coin.
— Vous pouvez continuer vos perquisitions comme cela toute la nuit, si çà vous amuse, murmura-t-il avec un sourire silencieux; il est dans l’opinion d’un certain gentleman de mon âge et de ma ressemblance, que vous chercherez très longtemps sans trouver sir Adolphe Halleck. Bonsoir, mes coquins cuivrés! à l’avantage de vous revoir.
Il aurait été imprudent de s’attarder auprès d’un aussi dangereux voisinage. L’artiste se mit donc à chercher l’endroit où Brainerd devait l’attendre avec les chevaux, mais, à son grand déplaisir, il ne trouva rien; après avoir tâtonné dans les broussailles pendant quelques Instants, il en fut réduit à croire que l’autre l’avait abandonné seul au milieu de ce formidable danger.
Cette pensée ne le laissa pas sans émotion; il s’aventura même à appeler Will plusieurs fois, d’une voix contenue. Enfin, ne recevant aucune réponse, il prit la résolution de se tirer d’affaire tout seul.
La position, incontestablement, était fort épineuse; seul, avec une carabine à un coup pour toute défense, en regard d’une bande d’Indiens enragés pour la magnanimité desquels il n’avait plus la même admiration, Halleck se voyait fort embarrassé sur le parti à prendre.
Néanmoins, il délibéra avec une lucidité qui lui faisait honneur.
Rester tapi dans le fourré jusqu’au matin, c’était littéralement se jeter dans la gueule du loup. D’autant mieux que, depuis quelques instants, l’incendie qui dévorait le Settlement entier, éclairait comme un soleil tous les bois d’alentour; il devenait impossible de s’y cacher.
D’autre part, fuir à travers champs dans la direction de Saint- Paul, était un moyen praticable, quoique chanceux, mais il n’entrait pas «constitutionnellement» dans la tête de l’artiste, d’adopter ce système «peu chevaleresque» d’évasion, autrement qu’en cas de nécessité absolue.
— Que la peste l’étouffe! grommela-t-il; où ce jeune animal peut-il s’être fourré avec ses chevaux? Holà hé!
Seul, le craquement sinistre de l’incendie lui fit réponse; de longues traînées de flamme, éblouissantes de blancheur, percèrent la fumée comme des éclairs. Halleck recula instinctivement lorsqu’il se vit tout illuminé par ce jour funeste.
Dans ce mouvement rétrograde, il faillit se heurter contre un grand Sauvage dont il n’avait assurément pas soupçonné la présence. Halleck tira son revolver de sa ceinture, mais avant qu’il l’eût armé sa main était emprisonnée dans celle de l’Indien. Cependant aucune lutte ne s’engagea, car l’artiste, à sa surprise extrême, sentit l’étreinte de son adversaire se relâcher amicalement.
— Moi, bon pour homme blanc. Courez là-bas. On attend.
Et le géant Sauvage disparut comme un météore, laissant Adolphe plus intrigué que jamais.
— Voilà le vrai Indien! Murmura-t-il après quelques instants de réflexion; il confirme pleinement mes théories! Que le diable l’emporte! ne pouvait-il me donner le temps de le croquer, en deux coups de crayon?… C’est un type splendide! J’aimerais faire échange de cartes avec lui. Comment a-t-il réussi à dénicher Brainerd?
Il ne vint pas, une seule minute, à, l’esprit d’Halleck, la pensée que cet homme avait pu le tromper et lui indiquer le chemin au bout duquel l’attendait une mort horrible. Aussi, sans hésiter, il marcha vivement au point désigné. Pendant le trajet, il aperçut à droite et à gauche des Indiens à cheval; heureusement il se faisait bien petit dans l’herbe et se glissait fort adroitement, sans le moindre bruit, car il ne fut point découvert; mais il convint, lui-même, plus tard, que chaque reflet d’incendie lui semblait l’éclair d’un rifle, et que plus d’une fois il menaça de l’oeil quelque grosse racine, la prenant pour un Indien embusqué dans l’ombre.
Néanmoins ses opinions «constitutionnelles sur les aborigènes» ne furent pas sensiblement modifiées; on l’aurait invité à exposer sa théorie nouvelle, qu’il n’aurait pas hésité à dire: «Le Sioux a des moments d’emportement inouïs, mais, au milieu même de ses plus grandes exaspérations, il sait user d’une chevaleresque magnanimité envers l’homme blanc.»
Après avoir parcouru un petit sentier sombre, Halleck entrevit trois formes vagues, groupées ensemble; c’étaient Brainerd et les deux chevaux qu’il tenait par la bride.
Adolphe l’eût bientôt rejoint.
— Vous me pardonnerez, se hâta de dire Will, si je ne vous ai pas exactement tenu parole; j’ai été forcé de m’éloigner, ma cachette était trop proche; j’aurais été découvert sur-le-champ.
— Tout va bien! mon ami; vous avez fort bien manoeuvré, car, en effet, il y avait dans cette région infernale, des coups de jour fort dangereux.
— Comment avez-vous réussi à me trouver?
— Un noble, majestueux, estimable Indien Américain m’a indiqué ma route, spontanément, et sans aucune question de ma part!
— Ah! oui c’était Paul: un autre Sauvage converti.
— Mais, s’il est chrétien, que vient-il faire dans cette bagarre?
— Il a été contraint de feindre pour sauver sa vie. Je suis presque sûr qu’il n’en fait que tout juste afin de se mettre à l’abri des soupçons; et qu’au contraire il épie les occasions de nous être secourable. Nous le reverrons sans aucun doute.
— J’aimerais à cultiver sa connaissance; à lui faire compliment sur la noblesse de ses procédés.
— Allons! allons! vite en selle! interrompit Brainerd; Soyons prêts à disparaître.
Une fois sur leurs montures, les deux jeunes gens se retournèrent pour jeter un regard vers le lieu de désolation qu’ils abandonnaient. La maison toute entière n’était qu’une masse incandescente du sein de laquelle s’échappaient à longs intervalles des grondements sinistres, ressemblant aux plaintes d’un colosse agonisant. Tout autour flottait une atmosphère rouge, sanglante, pleine de reflets sombres et sinistres; image saisissante du chaos!
— Ah vraiment! c’est trop, cent fois trop malheureux! murmurait Brainerd, inconsolable; voici la seconde fois que mon père est ruiné.
Quel malheur de voir brûler ainsi le seul asile de la famille, sous nos yeux, sans pouvoir lui porter aucun secours!
— Pauvre Will! vous avez raison… mais, n’en doutez pas, ces malheureux qu’égare un moment de passion rétabliront ce qu’ils ont ruiné, lorsqu’ils seront rentrés dans le calme de leur conscience.
Brainerd ne parût accorder aucune attention à cette métaphysique trop alambiquée pour être consolante.
— Au milieu du désordre qui préside à tous leurs mouvements, poursuivit-il sans répondre au discours d’Halleck, ils ont l’air de se grouper tous sur le côté opposé de la maison; je voudrais bien savoir ce qu’ils veulent faire; faisons un détour pour nous en assurer.
— Vous attendrai-je ici?
— Il n’y a aucun inconvénient, car le champ est libre pour courir au premier signe de mauvais augure, élancez-vous dans la prairie, suivant la direction prise ce matin par nos amis. Je vous rejoindrai le plus tôt possible.
— Ne soyez pas trop long, observa Halleck; non pas que j’aie des craintes sur notre sort; mais j’ai hâte d’en finir avec toutes ces incertitudes.
Brainerd, suivant son projet, fit un circuit dans la prairie, de façon à, tourner la maison, et à découvrir sa façade opposée. Halleck mit pied à terre et s’adossa à un gros arbre, après avoir passé â son bras la bride de son cheval; puis il attendit avec assez d’impatience, maugréant de ne pas avoir un cigare allumé.
Bientôt un «élément» nouveau d’inquiétude vint se joindre à ses émotions premières. Non contents d’avoir livré aux flammes le bâtiment principal, les Sauvages avaient incendié toutes les constructions accessoires; de sorte que la circonférence du désastre s’était successivement agrandie, au point de refouler les Indiens à une grande distance, tant la chaleur était devenue intolérable. Tout le voisinage, et notamment le point où se trouvait Halleck, étaient devenus fort dangereux à cause des rôdeurs qui s’y répandaient.
Son inquiétude devint si vive qu’il fit un demi-tour vers l’Est, et n’arrêta sa monture que lorsqu’il eût placé un mille entre lui et le sinistre. Là, il fit halte, et se remit à attendre. Néanmoins la fascination exercée sur lui par l’aspect de l’incendie était si grande, qu’il ne pût s’empêcher de se retourner pour contempler ce sinistre soleil de la nuit.
À ce moment il entendit le galop d’un cheval.
«Par ici! Brainerd! cria-t-il en allant à sa rencontre; ah! mon ami! quel émouvant spectacle! J’y trouve une grande ressemblance avec l’embrasement d’un vaisseau en pleine mer; ne trouvez-vous pas?
Son compagnon ne lui répondit rien; aussitôt il ajouta:
— Je remarque une chose, Will; c’est que nous nous dirigeons plutôt au Nord qu’au Levant… Chut! J’entends des pas de chevaux.
Tous deux s’arrêtèrent, gardant un profond silence. Cependant le cavalier survenant vint droit à eux comme s’il les eût aperçus ou entendus: c’était un Sauvage, qui fut sur eux avec la promptitude de l’éclair.
Halleck, à son approche, avait cherché son revolver; mais à son inexprimable regret, il s’aperçut qu’il l’avait perdu.
— Will! s’écria-t-il, sus à cet indien! avant qu’il… Il s’arrêta brusquement, car il venait de reconnaître, dans ce silencieux compagnon, un énorme Sauvage qui remplaçait fort désavantageusement Brainerd.
Au même instant il se trouva serré entre ces deux ennemis, sans autre arme que sa carabine désormais inutile.
Avant qu’il eut fait un mouvement ou prononcé un mot, l’indien dernier arrivé prit la parole :
— Homme blanc, prisonnier — s’il bouge, sera scalpé.
— Je crois bien qu’il ne me reste aucune autre ressource, répondit sans façon Halleck; vous me traiterez, je pense, avec la courtoisie chevaleresque qui a rendu votre race si célèbre dans le monde.
— Venez avec nous; lui fût-il brièvement répondu.
Et on l’emmena dans la direction de l’incendie.
L’un des deux sauvages n’avait rien dit, n’avait fait aucune démonstration. Il se contenta de prendre position à gauche du prisonnier, qui, ainsi se trouvait gardé à vue de tous côtés. Tout en chevauchant, l’artiste chercha à distinguer les visages de ses vainqueurs, un frisson singulier courut dans ses veines lorsqu’il crut reconnaître, dans l’un des deux, l’indien Paul qui lui avait précédemment rendu un bon office.
Plusieurs fois il fut sur le point de lui adresser la parole; instinctivement il se contint, et la route s’effectua en silence.
Tout cela n’était point sans mystère. L’artiste s’en préoccupait fort, lorsque l’un de ses deux gardiens resta de quelques pas en arrière; l’autre avec un mouvement de surprise, en fit autant. Craignant quelque sinistre projet contre sa personne, Halleck se retourna pour épier leurs mouvements.
Il aperçut les deux sauvages marchant côte à côte, puis l’éclair soudain d’un couteau: l’un d’eux tomba mort et glissa lourdement à bas de son cheval.
— Restez là, vous, dit aussitôt le secourable Paul; l’autre jeune Blanc va venir — Les Indiens galopent contre les femmes — courez après. — Il y aura des scalps.
Et l’Indien disparut plus prompt qu’un souffle d’orage, laissant Adolphe tout palpitant d’émotion.
Son audace nonchalante commençait à l’abandonner, et il se surprenait à rouler dans sa tête de sombres pressentiments, surtout depuis que l’immense danger couru par ses amis venait de lui être si soudainement révélé. Il désirait maintenant, avec angoisse, courir vers le chariot fugitif, et, par conséquent, attendait Brainerd avec une impatience extrême.
Bientôt le trot d’un cheval retentit à proximité, Halleck se tint prêt à recevoir le nouvel arrivant de pied ferme, qu’il fût ami ou ennemi. Heureusement toute précaution était inutile; au bout de quelques instants Brainerd apparut et reçut avec une émotion facile à comprendre la communication des événements survenus pendant son absence.
Après avoir donné un dernier et triste regard à ce qui fût la maison paternelle, les deux amis s’enfoncèrent rapidement dans la forêt épaisse, au travers de laquelle ils devaient suivre les traces des fugitifs partis avant eux.
CHAPITRE VIII QUESTION DE VIE OU DE MORT.
Vers minuit, une pluie fine mais serrée commença à tomber sans discontinuer jusqu’au matin. Les deux jeunes cavaliers étaient percés jusqu’aux os, affamés, fatigués; tout cela joint à la vive inquiétude qui les dévorait, rendit leur position extrêmement pénible.
L’artiste insistait pour s’arrêter et allumer du feu: mais Brainerd s’opposa de toutes ses forces à une telle imprudence, objectant, avec raison que la fumée inévitablement produite par le foyer attirerait sur eux d’une façon très périlleuse l’attention des rôdeurs Indiens.
L’aspect du pays avait successivement changé. Au lieu de la prairie uniforme et presque nue, les voyageurs rencontraient maintenant une végétation plus abondante, des ruisseaux, des collines assez élevées, et des groupes d’arbres qui annonçaient une région forestière.
Will, dont la jeune expérience était toujours en éveil, évitait soigneusement les fourrés, les buissons sombres, dont les flancs pouvaient receler des embuscades, et s’en éloignait par de longs détours.
Cependant, après plusieurs heures d’une course rapide, ils n’avaient rencontré aucun indice qui annonçât la présence d’un ennemi. Will commença à être convaincu sérieusement que les hordes malfaisantes des Petits Corbeaux, des Wacoutahs, des Wabashaw, et des Pieds-Rouges, n’avaient point encore pénétré sur ce territoire. Néanmoins ses appréhensions étaient loin d’être calmées, car les Sauvages ne connaissent ni les distances ni les difficultés, et devancent, dans leurs poursuites acharnées, les fuites les plus promptes.
Midi approchait; les jeunes gens étaient tourmentés par une faim intolérable; ils se décidèrent à faire halte pour tâcher de se procurer la nourriture nécessaire. Les ruisseaux et les lacs du Minnesota abondent en poissons de toute espèce, les bois sont giboyeux à l’excès; ils ne devaient donc avoir aucune difficulté à se procurer de la venaison.
Pour arriver à leur but, ils furent obligés de pénétrer dans un bois dont l’étendue paraissait être d’environ vingt ou trente ares. Mais lorsqu’ils en furent à une centaine de pas, Brainerd arrêta son cheval.
— Je ne suppose pas que nous courions un grand risque en nous approchant ainsi de la forêt; cependant nous agissons d’une manière qui ne me convient pas.
— Pourquoi?
— Il est impossible de sonder les coquineries des Peaux-rouges. Nous sommes loin d’être hors de danger; si ce n’est en rase prairie.
— Eh bien! au contraire, moi, je pense que ces gens là ont un fond de noblesse et de chevalerie qui les poussera toujours à nous attaquer ouvertement.
— Ah! pauvre Adolphe, vous êtes obstiné dans vos ridicules illusions! Oui, s’ils sont en nombre énormément supérieur et sûrs de nous écraser, ils nous attaqueront effrontément mais heureusement nous sommes bien montés, et suffisamment armés pour les tenir à distance. Tout ce que je crains, ce sont les embuscades; les Indiens n’ont pas d’autre idée en tête.
— Si vous le préférez je vais battre le bois; vous m’attendrez ici.
— Non! je vais avec vous.
Ils pénétrèrent ensemble sous la voûte de verdure, firent quelques pas et écoutèrent en regardant tout autour d’eux. La forêt était silencieuse comme une tombe; pas un être animé n’y donnait signe de vie.
— J’espère que nous sommes seuls, dit Brainerd; comme les broussailles sont très inextricables par ici, nous serons obligés de mettre pied à terre et de nous séparer quelque peu, afin de chasser pendant quelques heures chacun de notre côté.
— C’est parfait! répondit Halleck se mettant en devoir d’obéir; nous nous retrouverons ici, chargés du gibier que nous aurons pu conquérir.
Ils se séparèrent ainsi; l’artiste prit à droite, son compagnon à gauche. D’abord une grande quantité d’écureuils s’offrit à leur vue, mais ils dédaignèrent d’aussi menues proies, réservant leurs munitions pour de meilleures rencontres. Au milieu de ses zigzags, l’artiste fit la rencontre d’une petite source, abritée dans le creux d’un énorme rocher; tout autour de ce nid frais et murmurant s’enlaçaient les racines noueuses de grands arbres au milieu desquelles ruisselaient avec une grâce infinie les plus mignonnes cascades.
Le site était ravissant; aussi Halleck après s’être avidement désaltéré à cette glace liquide, ne put résister au désir d’en faire le dessin.
En conséquence, il ouvrit son inséparable album, et accomplit son oeuvre avec une attention que rien ne pouvait distraire. Tout en crayonnant, il crut bien entendre, une douzaine de fois, Brainerd décharger son fusil; mais il ne se troubla pas pour cela; au contraire, il en conclut qu’il était heureux en chasse, et que dès lors, lui Halleck, pouvait bien vaquer â son cher dessin.
Néanmoins, il fit la réflexion que rentrer sans une seule pièce de gibier serait chose humiliante; aussi; lorsqu’il eût fini, il replia son album et repartit en chasse, le fusil sur l’épaule.
Mais ses aventures n’étaient pas finies, à beaucoup près. À proximité d’une petite éclaircie, il s’arrêta tout frissonnant: son oreille aux aguets venait d’entendre une voix plaintive, semblable au râle d’un agonisant. Il écouta encore; il n’y avait point â s’y méprendre, c’était bien les gémissements d’une créature humaine blessée à mort; ils partaient d’un buisson situé à une cinquantaine de pas.
Halleck courut dans cette direction et découvrit avec consternation un homme étendu à la renverse sur le sol; il paraissait mortellement blessé et n’avait plus qu’un souffle de vie.
L’artiste se pencha sur lui d’une façon compatissante.
— Comment vous trouvez-vous en ce misérable état, pauvre malheureux? lui demanda-t-il.
— Hélas! murmura le moribond en se raidissant pour regarder autour de lui comme s’il eut appréhendé le retour d’un ennemi féroce; ce sont ces Sauvages… ils ont massacré ma femme et mes enfants, et m’ont traîné jusqu’ici pour y expirer.
— Où sont-ils, les Indiens
— Partout! vous n’en avez point rencontré?
— Y a-t-il d’autres hommes Blancs dans ces bois?
— Il y en avait quatre, que les Sauvages ont suivis à la piste depuis ce matin.
— Que sont-ils devenus?
— Trois gisent dans l’herbe près d’une source, où ils ont été fusillés.
L’artiste se releva, les cheveux hérissés sur la tête, et alla au lieu indiqué, pour vérifier ce que venait de lui dire l’agonisant. En effet, il trouva un homme et deux enfants, froids, raidis dans les embrassements de la mort. Ils avaient été si brutalement hachés à coups de tomahawks, que l’oeil d’un ami n’aurait pu les reconnaître.
Après avoir contemplé pendant quelques minutes avec égarement cet effrayant spectacle, l’artiste revint au moribond; mais il ne trouva plus qu’un cadavre.
Il resta un instant immobile, perdu dans une sombre rêverie.
Tout à coup, une détonation, suivie d’un sifflement qui lui passa devant la figure, le rappela au sentiment de la réalité, c’est-à- dire du danger.
Sa première manoeuvre fut digne d’un vétéran dans la guerre forestière: il bondit en arrière d’un arbre, et s’y cacha de façon à être garanti contre une nouvelle balle.
Il avait remarqué la direction d’où était venu le message de mort; il s’abrita en conséquence, et se tint en observation.
Une pensée lui causait un certain malaise; si ses ennemis étaient nombreux, l’issue de l’aventure pouvait devenir extrêmement désagréable. Il éprouva un sentiment de soulagement lorsqu’il aperçut une figure sombre, une seule, se dessinant derrière les feuillages.
— Impudent vagabond! murmura Halleck, tu lorgnes par ici pour juger du résultat de ton coup. Attends un peu, je vais te rendre la monnaie de ta pièce.
Malheureusement, l’oeil expérimenté de l’Indien avait remarqué le canon de carabine qu’Adolphe dirigeait contre lui; il se déroba subtilement derrière un arbre, au moment où le coup partait, et esquiva ainsi une conclusion précipitée de tous ses combats.
Sans s’arrêter à savoir s’il avait touché le but, Halleck rechargea son arme avec toute la rapidité possible; il venait d’assurer la dernière bourre, lorsque avec un cri insultant de triomphe le Sauvage arriva en bondissant sur lui.
Quoiqu»il n’eut pas encore placé la capsule, Halleck ne se troubla point, et coucha en joue son adversaire. Ce dernier, trompé par ce sang-froid, crut que l’artiste avait une arme à deux coups et se cacha vivement derrière un arbre.
Avec la rapidité de la pensée, Halleck mit sa capsule, arma la batterie, et attendit, tout en réfléchissant qu’au fond les choses allaient pour le mieux puisque la partie était égale.
Cependant, chacun des deux adversaires étant abrité, la bataille, devenait une question de stratégie. Le vainqueur devait être celui qui, le premier, parviendrait à surprendre l’autre hors de garde.
Une histoire du désert revint alors en mémoire à l’artiste; il se rappela avoir lu qu’un Européen se trouvant en position analogue, avait imaginé de tromper son ennemi et de provoquer son feu, en faisant apparaître cauteleusement son chapeau ou un autre objet paraissant indiquer que la tête était dessous. L’Indien avait fusillé un bonnet suspendu au bout d’une branche, et lorsqu’il était arrivé sur celui qu’il croyait mort, il avait reçu lui-même le coup mortel.
Halleck se souvint aussi avoir vu cette petite scène reproduite par un dessin qui l’avait charmé.
Mettant aussitôt ses souvenirs en pratique, l’artiste plaça son Panama sur le canon de la carabine, et l’éleva doucement un peu au-dessus de l’arbre. Mais il avait compté sans la perspicacité de son adversaire, et aussi sans sa propre inexpérience; le chapeau balançait sur son appui improvisé, ses allures n’étaient pas naturelles, il n’y avait pas trompe-l’oeil.
Aussi, eut-il beau reproduire son artifice sur toutes les faces du tronc d’arbre, le Sauvage se contenta de grimacer un sourire méprisant, et ne bougea pas.
Halleck finit par comprendre que sa ruse était éventée; il en conclut que l’Indien devait avoir lu cette histoire et pris connaissance de l’illustration qui l’accompagnait. Mais, en même temps, il fit, dans la doublure de sa veste, une découverte qui lui causa un sensible plaisir. Son revolver qu’il avait cru perdu, ayant glissé par une poche décousue, s’était réfugié un peu plus bas entre un porte-cigares, un étui à crayons, un couteau-fourchette et le télescope.
Cette trouvaille réconforta considérablement l’artiste, et lui suggéra, l’idée d’une autre ruse. Une sorte de protubérance indécise ressemblant un peu à une tête abritée par une couverture, se montra du côté de l’Indien, et disparut aussitôt. Quelques secondes après, la même apparition se reproduisit sur un autre point. L’artiste comprit l’artifice; un demi-sourire plissa ses lèvres, il épaula et fit feu.
Comme il s’y attendait, un hurlement de triomphe lui répondit, et le Sauvage se précipita sur lui, le tomahawk levé. Halleck laissa tomber son rifle et dirigea contre l’ennemi, avec la fermeté d’une tige d’acier, son poing armé du revolver. Le Sauvage sans méfiance continua d’avancer; trois petites détonations sèches et brèves retentirent, enfonçant chacune un messager de mort dans le buste de l’Indien.
Il ne tomba qu’au troisième coup.
— Les carabines ne sont pas les seuls instruments propres à la fusillade, mon bel ami cuivré, murmura l’artiste en replaçant paisiblement son arme en lieu sûr; ce petit engin fait peu de fracas mais d’excellente besogne, comme vous avez pu voir. Il y a mieux; pour le cas où il y aurait d’autres vagabonds de même espèce dans le voisinage, je vais recharger toute mon artillerie.
En procédant à cette opération, il donna un coup d’oeil au vaincu qui se débattait dans l’herbe, au milieu des dernières convulsions. Sa face contractée était horrible à voir; c’était le type d’une férocité infernale. Du reste, elle ne trompait pas, cet homme avait commis tous les crimes depuis l’assassinat jusqu’à l’incendie; sa ceinture portait en grand nombre les scalps des femmes et des enfants. La mort qu’il venait de subir était une punition trop douce; ce n’était pas en guerrier, mais en supplicié qu’il devait finir.
Il lança à Halleck des regards furieux, comme s’il avait voulu l’anéantir; ses dents grincèrent; ses mains se crispèrent sur les broussailles environnantes.
— Va-t-en! va! lui cria-t-il en Anglais, va-t-en! coquin! moi tuer…
— Je ne doute pas de vos bonnes intentions à mon égard, murmura Halleck impassiblement; mais elles m’effrayent encore moins que tout à l’heure.
— Le chien Face-Pâle peut courir, il arrivera trop tard dans la prairie. Les guerriers indiens ont suivi la piste de l’Oncle John et de ses femmes.
Halleck sentit comme un coup de couteau dans le coeur; le souvenir de ses amis et des dangers qu’ils pouvaient courir lui revint en esprit:
— Que dites-vous?… Ils ont été surpris par cette canaille rouge?… Où?… Quand?… Mais, parle donc, gredin!… cria-t’il en se penchant sur le blessé.
Tout fut inutile; l’Indien avait entonné son chant de mort, dont rien ne pouvait le distraire; et au fond de ses yeux demi- éteints, vacillaient comme des lueurs fugitives les flammes de la colère, de la haine, de la vengeance.
Halleck prit soudain son parti; abandonnant le monstre à la mort qui s’en emparait, il courut en toute hâte au rendez-vous convenu.
Là, il trouva les chevaux dans la position où on les avait laissés, mais Brainerd n’était pas encore de retour. L’impatience fiévreuse d’Halleck était telle qu’il fut sur le point de partir sans l’attendre; heureusement le jeune settler ne tarda pas à paraître, ployant littéralement sous le poids du gibier.
À peine fût-il arrivé qu’Adolphe lui expliqua précipitamment tout ce qui venait de se passer, insistant particulièrement sur les révélations de l’Indien concernant les dangers courus par leurs amis.
Sur-le-champ ils se remirent en route; leur appétit, tout surexcité qu’il fut par le besoin, s’était évanoui devant ces nouvelles inquiétudes. Seulement, par mesure de précaution, les jeunes gens chargèrent en croupe une portion de leur gibier.
— Cette race Indienne me parait avoir changé un peu de cachet par ici, observa l’artiste lorsqu’ils furent en pleine campagne; je trouve surtout des types incroyables de vagabonds… ils ne me déplaisent pas trop.
— Eh! mon cher! ce sont ces nobles guerriers dont vous êtes si poétiquement entiché! ces hommes chevaleresques et généreux daignent, à cette heure, courir sur la piste de mon père, de ma mère, de ma soeur, comme des limiers altérés de sang; ces braves gens, comme vous les appelez, dansent peut-être; à cette heure, les pieds dans le sang, autour des scalps de Maria et de Maggie!
— Écoutez donc Will; je déteste ces indiens vagabonds qui pullulent sur les frontières de la civilisation. Mais si nous étions à cent milles plus loin dans les bois…
Eh! mon pauvre cousin, vous auriez déjà subi vingt fois la mort si la chose était possible! interrompit Brainerd avec irritation; il est temps, croyez-moi, de jeter au loin vos niaises utopies sur les Sauvages, et de vous conduire un peu d’après l’expérience de gens qui en savent plus que vous là-dessus !
— Au moins, vous m’accorderez une chose; c’est qu’ils n’ont pas commis un seul acte de cruauté, avant d’y avoir été poussés par la méchanceté des Européens.
— C’est possible; mais ils ne se sont pas privés de prendre des revanches féroces.
— Remarquez-le bien, Will; les trafiquants, les émigrants, les pionniers, les forestiers, les chasseurs, les trappeurs, les settlers, tout le monde s’est jeté sur ce pauvre désert et sur ses pauvres habitants comme sur une terre de conquête; on a pris, on a pillé, on a gaspillé, on a brûlé, on a chassé, on a massacré à tort et à travers; on a violenté et exaspéré les Indiens de toutes manières; on leur a tout pris, l’eau, la terre, et jusqu’à l’air du ciel; on les a anéantis… Est-ce que tout cela ne crie pas vengeance?
— Dites ce que vous voudrez, Halleck; vous n’empêcherez pas que leur cruauté n’ait dépassé toutes les dimensions de l’offense; il y a longtemps qu’ils se sont vengés au double, au triple, au centuple!
— Mon opinion est que ce soulèvement n’est qu’une ébullition passagère et locale; dans quelques jours il n’en sera plus question.
— Vous croyez cela?… Eh bien! priez Dieu pour que les Sissetons, les Yanktonas, les Yanktomis ne se joignent pas à l’insurrection; ou bien faites en votre sacrifice, vous ne reverrez plus Saint-Paul.
— Mon Dieu! Will, comme vous amplifiez le danger! Parce que nous avons eu la mauvaise chance de rencontrer deux ou trois vagabonds dans les bois, voilà-t-il pas que vous ne rêvez plus que soulèvement dans tout le Nord!
— Si vous aviez seulement la moitié de mon expérience, vous ne seriez pas si aveugle.
— Oh! quelle perspective splendide! s’écria tout-à-coup l’artiste avec enthousiasme; si j’en avais le temps, comme je crayonnerais, cela!
— Vous pouvez vous en donner ici à coeur joie, riposta aigrement Brainerd, si vous considérez cela comme plus important que les existences et le salut des nôtres.
— Là! là! calmez-vous, cher Will! je n’ai pas la moindre idée de ce genre… il n’y a aucun mal, ce me semble, à admirer d’aussi belles choses en passant. Dieu! que c’est admirable! Ces forêts d’un vert-bleu sombre!… Cette prairie de velours vert!… et ce lointain de montagnes qui escaladent le ciel! Will! regardez! fit soudain Halleck à voix basse, il y a sur cette colline quelqu’un qui nous télégraphie des signaux!…
CHAPITRE IX JIM L’INDIEN EN MISSION.
Sur l’extrême sommité du coteau, les deux amis aperçurent en reflet la tige d’un arbre qui se balançait à droite et à gauche, de façon à indiquer l’intervention active d’un homme ou d’un animal.
L’artiste fit usage de son télescope pour inspecter longtemps en silence ce phénomène inexpliqué.
— Pouvez-vous me définir cela? demanda-t-il à son compagnon, en lui passant la lunette.
— Au moment où l’arbre s’est incliné à droite, reprit Will en parlant lentement sans cesser de regarder, il m’a semblé apercevoir quelque chose comme une tête. Maintenant, appartient- elle à un Indien ou à un blanc, je l’ignore. Voyez un peu Adolphe.
L’artiste regarda longuement et avec une attention soutenue, sans pouvoir déterminer à quelle espèce humaine appartenait l’être mystérieux, objet de sa curiosité.
Cependant les deux jeunes gens avaient arrêté leurs chevaux; cette halte fût sans doute remarquée par l’inconnu, car ses signaux devinrent plus agités qu’auparavant.
— Approchons-nous, dit Brainerd; au moins nous saurons à quoi nous en tenir.
— Ce sera quelque pauvre réfugié, épuisé par une longue course, et ne sachant plus à quel saint se vouer.
— Dans tous les cas, pourquoi ne descend-il pas vers nous pour se faire connaître?
— Impossible à dire; ma curiosité est piquée au plus haut degré, il faut que j’aille savoir ce que c’est.
— Je crains quelque perfidie, observa Brainerd. Suivant toute probabilité, il y a quelque bande Indienne blottie, là-haut, dans les broussailles.
— Bah! ils auraient déjà fondu sur nous, pour nous envelopper.
— Non; ils ne possèdent sans doute pas de chevaux, et leur ruse constitue à se cacher. Ils savent parfaitement qu’ils ne peuvent rien contre nous, à moins que nous n’approchions à portée de fusil: c’est là ce qu’ils attendent.
— Nous ne saurons rien d’ici, reprit Halleck, il faut nous approcher un peu.
Brainerd mesura soigneusement la distance du regard.
— Nous pouvons faire une centaine de pas dans cette direction; à cette distance nous courons quelques chances d’être fusillés sans trop de danger. Il y a peu de tireurs capables d’atteindre leur but à pareil éloignement; néanmoins j’ai connu des Indiens qui s’en seraient chargés.
Ils s’avancèrent vers la colline, doucement et avec mille précautions; puis, lorsqu’ils se crurent au point extrême qu’il était prudent de ne pas dépasser, ils firent halte.
L’artiste regarda au travers de sa lunette; à ce moment l’arbre tomba par terre, mais personne n’apparut derrière.
— Qu’est-ce encore, cela? demanda-t-il en se retournant vers son compagnon.
— Il s’aperçoit que nous venons à lui, et il juge convenable de suspendre ses signaux.
— Eh bien! s’il en est ainsi, tournons-lui le dos; il recommencera son manège.
Les jeunes gens ramenèrent leurs chevaux dans une direction opposée, comme s’ils avaient voulu s’éloigner. Mais lorsqu’ils eurent fait quelques pas, un appel lointain arriva à leurs oreilles; en retournant la tête ils aperçurent un Indien qui étendait vers eux sa couverture blanche.
— Bon! fit Brainerd; le voilà furieux de notre prudence, il nous insulte de loin.
— Voyons, que je le lorgne cette fois, comme si je voulais faire son portrait.
À ces mots, l’artiste braqua sur lui son télescope, le regarda attentivement; puis, baissant soudain son instrument:
— Je parie que je connais cet homme, Will. Qui croyez-vous?…
— Un Petit-Corbeau, un Nez-Coupé quelque autre de cette espèce?…
— C’est Christian Jim.
Au moment où Brainerd, avec un signe d’incrédulité, cherchait à vérifier cette assertion, ils purent distinguer Christian Jim accourant vers eux à grande vitesse.
Quoique certains, cette fois, d’avoir affaire à un ami, les jeunes gens ne firent aucun mouvement pour aller au-devant de lui, tant ils redoutaient de faire quelque fausse démarche.
Mais, dès qu’il fût à portée de la voix, Brainerd, incapable de maîtriser sa fiévreuse impatience, s’écria:
— Où les avez-vous laissés, Jim?
— Là-bas, à quarante milles environ dans les bois.
— Et comment vous trouvez-vous ici?
— Je vous cherche, riposta l’Indien d’un air mécontent; prenez- moi vite sur un cheval, vite! les Indiens sont là!
Tous deux jetèrent un regard inquiet sur les environs; mais n’apercevant rien, ils interrogèrent le Sioux du regard:
— Ils sont là-bas, dans l’herbe; c’est pour çà que je restais sur la colline; je n’aime pas ces Indiens fermiers.
— Comment se sont passées les choses, au commencement de votre fuite?
— Bien; nous avions pris une grande avance dans la prairie. Vers le soir, il y a eu des pistes derrière nous; l’oncle John était parti trop tard; les Wacoutahs suivaient nos traces.
— Ah! mon Dieu! Et, ma mère, ma soeur, que disaient-elles?
— Rien; les femmes Faces-Pâles ont été courageuses, elles ont chargé les armes en se préparant au combat. L’oncle John a poussé les chevaux; le char courait très vite. Ensuite Christian Jim a prêté l’oreille jusqu’à terre, des plaintes volaient en l’air et retombaient dans la prairie; les maisons craquaient dans les flammes. Le massacre et l’incendie étaient partout, devant, derrière, à côté, avec les Indiens.
— Diable! interrompit Halleck, la situation est donc vraiment terrible?
— Continuez, Jim! dit Brainerd impatiemment.
— Alors, l’oncle John a dit: «Nous ne sommes pas en force pour combattre un aussi grand nombre d’ennemis; il faut que Will et Adolphe arrivent au plus tôt.
— Et alors?… demanda Halleck.
— Alors, Christian Jim a conduit le chariot dans un fourré impénétrable; il y a caché les femmes et le vieux guerrier. Ensuite il a effacé avec soin toutes les traces, et il a couru chercher les amis qu’on attendait.
— Mais, pourquoi ne descendiez-vous pas de la colline, au lieu d’y rester occupé à manoeuvrer comme un télégraphe incompréhensible? demanda Halleck.
— Quand Christian Jim vous a vus, il a aperçu en même temps, une bande d’Indiens à cheval qui cheminait à très peu de distance. Pour ne pas être découvert par eux, il est resté caché derrière un arbre, tout en vous faisant des signaux capables d’attirer votre attention.
— Eh bien! nous l’avons échappé belle! murmura Will en pâlissant. C’est une chose terrible! Un voyage ainsi côte à côte avec la mort, sans même le soupçonner! Et ces indiens, que sont- ils devenus?
Jim, au lieu de répondre, incline son oreille presque jusqu’à terre, et écouta pendant quelques instants avec une anxiété profonde.
— Ils partent au grand galop; entendez! fit-il en se relevant.
Les jeunes gens prêtèrent l’oreille; un bruit semblable à un tonnerre lointain parvint jusqu’à eux, accompagné d’une clameur sauvage.
— Oui, répondit Brainerd, c’est le galop de leurs chevaux; ils s’éloignent.
— Puissent-ils aller jusqu’en enfer et ne jamais revenir! soupira sentencieusement Halleck.
Personne ne répondit, la marche continua silencieusement dans la direction de l’ouest. La journée était lourde et brûlante, comme il arrive souvent au mois d’août; par cette suffocante atmosphère, hommes et chevaux étaient accablés; cependant les jeunes gens, dans leur hâte d’arriver, auraient surmené leurs montures si Christian Jim ne les eût retenus.
— La route est longue, dit-il, les chevaux tomberont.
— Mais pourtant, il nous faut joindre, à tout prix, les pauvres fugitifs, répliqua Brainerd avec une légère disposition à la mutinerie; ils peuvent avoir besoin de notre secours à chaque instant:
— Je ne le crois pas.
— Mais, au nom du ciel! Jim, les croyez-vous en sûreté?
— Ils sont entre les mains du Grand Père! répondit l’Indien avec une solennité qui impressionna vivement les jeunes gens.
— Nous le savons, Jim, reprit Brainerd après un moment de silence; mais nous savons aussi que, pour mériter le secours du Tout-Puissant, nous devons, nous-mêmes, remplir nos devoirs et agir courageusement jusqu’à la dernière limite de nos forces.
— Le Grand Père fait ce qui lui paraît le meilleur.
— Parlez-moi d’eux… Que pensez-vous de leur situation, des chances qu’ils ont d’échapper aux poursuites des Indiens?
— Moi, je les crois sains et saufs. On ne les verra pas s’ils restent cachés dans le bois.
— Mais le chariot avec ses roues, les sabots des chevaux, ont dû laisser des traces profondes et faciles à reconnaître. Les yeux des Hommes-Rouges sont perçants, ils aperçoivent ce qui resterait invisible pour nous.
— Leurs regards sont voilés aujourd’hui par la fumée de l’incendie; ils voient tout couleur de sang; ils n’aperçoivent que les scalps des femmes, des babies; ils ne regardent que le pillage. Le démon est dans leurs coeurs, ils ne savent plus ce qu’ils font.
Jusque-là l’artiste n’avait presque rien dit; mais, pour plaider la cause de ses honorables Indiens, il retrouva la parole :
— Vous ne pouvez, dit-il, établir aucun parallèle entre ces honteux coquins, ces affreux vagabonds et le vrai Aborigène. Le vrai guerrier Indien est chevaleresque, honorable et loyal dans la guerre; n’est-ce pas, Jim?
Le Sioux le regarda avec des yeux étonnés, dont l’expression indiquait qu’il n’avait pas compris son interlocuteur. L’artiste recommença une explication;
— Vos guerriers, c’est-à-dire vos vrais Indiens, ne sont pas semblables à ces hommes-la.!… Ils sont meilleurs, plus sensés, plus modérés dans la guerre?… hein?…
— Je n’en connais point comme çà, répliqua Jim en détournant la tête.
Brainerd se mit à rire et ajouta:
— Vous aurez besoin d’un fier microscope; mon pauvre Halleck, pour découvrir les phénomènes que vous rêvez. Car; vous venez de vous en convaincre, ils sont invisibles à tous les yeux.
L’artiste eut une moue dédaigneuse et sardonique; indiquant que sa foi n’était nullement ébranlée, et qu’il admettait une seule chose, savoir que le nombre des vagabonds exceptionnels était considérable sur les frontières.
Dévoré d’inquiétude, Brainerd n’avait pu se résoudre à faire halte; il s’était contenté de ralentir le pas; mais, malgré cette modération à leur fatigue, les pauvres animaux continuaient de souffler et de transpirer d’une façon inquiétante.
Pour ne pas imposer toujours au même, une surcharge au-dessus de ses forces, l’Indien montait en croupe tantôt derrière Halleck, tantôt derrière Will.
Après avoir marché pendant quelques heures Jim annonça qu’on approchait et que, si aucun accident ne survenait, on aurait rejoint l’once John à la tombée de la nuit.
Mais, à peine eût-on fait cent pas que l’Indien poussa un grognement de déplaisir.
— Qu’y a-t-il encore? demanda Will, derrière lequel celui-ci était en croupe à ce moment.
— Ugh! les Indiens! grommela Jim en indiquant le côté nord de l’horizon.
Tous les yeux se tournèrent dans cette direction — les jeunes gens aperçurent à une grande distance un tourbillon qu’on aurait pu prendre pour un troupeau d’animaux sauvages lancés à fond de train dans la prairie. Leur course impétueuse soulevait derrière elle des nuages de poussière; les yeux inexpérimentés des deux hommes Blancs ne virent d’abord là autre chose qu’une horde de buffles ou de sangliers nomades. Mais bientôt le télescope d’Halleck révéla des cavaliers qui caracolaient çà et là, activant la marche de ce groupe effaré.
— Des Indiens chassant les bestiaux pillés dit le Sioux.
— Quelle direction prennent-ils?
— Droit sur nous.
— Alors faisons vite un écart pour nous dissimuler à leur vue, nous courons les plus grands dangers; ils sont bien montés, et nos chevaux sont trop épuisés pour nous tirer d’affaire.
Mais une double difficulté se présentait; s’ils faisaient un trop grand détour, il leur devenait impossible de joindre les amis avant la nuit; s’ils ne se cachaient pas promptement et sûrement, le danger était pire encore.
En quelques secondes l’état des choses empira de telle façon que les fugitifs n’eurent même plus le temps de délibérer. Les Indiens arrivaient sur eux, au vol, toujours chassant devant eux les bestiaux affolés de terreur. Cette espèce d’avalanche vivante n’était plus qu’à deux ou trois cents pas de distance, lorsque Jim fit signe à ses compagnons de se jeter à terre et de renverser leurs chevaux dans les grandes herbes.
Les pauvres animaux, épuisés de fatigue, comprenant peut-être aussi le danger, restèrent étendus sur le sol, sans faire aucun mouvement, à côté de leurs maîtres également immobiles et silencieux.
Il était temps! Comme une trombe beuglante, mugissante, hurlante, bestiaux et Indiens passèrent si près, qu’un moment Brainerd se crut découvert. Mais, aveuglée par la poussière, enivrée de fureur et d’orgueil sauvage, la bande rouge passa sans rien apercevoir.
Les fugitifs les regardèrent s’éloigner, toujours cachés, l’oreille et l’oeil au guet, la carabine au poing, prêts à disputer chèrement leurs vies, si le malheur voulait qu’une mêlée s’engageât.
Aussitôt qu’ils furent hors de vue, Jim donna le signal du départ, et on se remit vivement en route. Les premières ombres du soir ne tardèrent pas à arriver, et, avec elles, une brise agréable, dont la fraîcheur ranima les hommes et les chevaux; la marche se continua plus allègrement, plus promptement; bientôt, à l’extrême limite de l’horizon bleuissant, apparut un bouquet d’arbres; c’était le refuge où l’oncle John et sa famille attendaient anxieusement l’arrivée de leurs trois amis.
— Si une horde de ces vagabonds vient à tomber sur les traces du chariot, dit l’artiste, ils se mettront en tête de les suivre; et alors, Dieu sait qu’il faut nous hâter.
— Cela peut arriver, répliqua Brainerd, mais c’est le cas le moins à craindre. En ce moment, il y a des fuyards dans toutes les directions, les Indiens auraient trop à faire pour suivre toutes les pistes; ils prennent au hasard. Je crains surtout que quelque groupe ennemi ait eu l’idée fortuite de camper dans le bois et ait ainsi découvert nos amis; je crains aussi que ces derniers aient eu la malheureuse idée de fuir.
La perspective immense de la prairie trompe comme celle de l’Océan; plus on marchait, moins on paraissait s’approcher du petit bois: deux ou trois fois, dans son ardeur impatiente, Brainerd manifesta le désir de lancer les chevaux au triple galop; heureusement la sage influence de Jim tempéra cette hâte imprudente qui n’aurait abouti qu’à épuiser les montures dont ils avaient si grand besoin.
Sur la route s’offraient à eux, çà et là, un spectacle navrant, des scènes effrayantes. Ici une ferme brûlée; là des corps sanglants, criblés d’affreuses blessures; plus loin des groupes surpris dans leur fuite, des familles entières massacrées, mais qui avaient eu le triste bonheur de rester unies dans la mort comme elles l’avaient été dans la vie; plus loin encore, les restes mutilés d’un enfant, d’une jeune fille, d’un vieillard, tombés sous l’horreur d’une mort solitaire, en un épouvantable duel avec quelque bourreau plus acharné que les autres.
Le sang bouillonnait dans les veines des jeunes gens, à de pareils spectacles: Brainerd surtout, le visage sombre, les sourcils froncés, la main crispée sur son rifle, regardait des yeux du coeur, plus loin, là-bas, où peut-être il faudrait chercher aussi dans les herbes rougies, les restes aimés de ceux qui l’attendaient pleins d’angoisse.
Jim conservait son visage de bronze, vrai masque métallique de l’Indien; cependant à quelques ressauts des muscles de ses joues, au tremblement insaisissable de ses narines, un observateur attentif aurait pu deviner un orage intérieur et de dangereuses dispositions pour les bandits auteurs de tous ces forfaits.
Quant à l’artiste, il s’était d’abord furieusement indigné de tant d’atrocités et avait jeté feu et flammes; mais au bout de quelques instants son caractère mobile et frivole reprenant le dessus, il s’était remis à admirer le paysage, et avait même parlé de s’arrêter un peu pour dessiner un site «délirant». Mais une sévère rebuffade de Brainerd le ramena à des sentiments plus sérieux.
Le soleil venait de se coucher lorsque la petite cavalcade arriva, auprès du petit bois où était cachée la famille Brainerd, Les jeunes gens ralentirent l’allure de leurs chevaux pour laisser à leur ami Indien le soin de reconnaître les lieux.
Mais à peine ce dernier eût-il fait quelques pas qu’il poussa une exclamation étouffée. En réponse à la muette interrogation de Will, il montra du doigt un mince filet de fumée qui surgissait précisément du milieu du bois, et s’évanouissait dans l’azur du ciel après s’être élevé tout droit dans l’air.
Cet indice, presque imperceptible, était d’un fâcheux augure; il pouvait déceler la présence des Indiens dans le fourré où s’étaient abrités l’oncle John et les siens; et, dans ce cas, que s’était-il passé!
Il serait impossible de définir les émotions qui bouleversèrent les deux jeunes gens à l’aspect de ce signe alarmant. Brainerd terrifié voyait déjà une scène de massacre et d’horreur; les cheveux blancs de son père souillés de son sang, sa mère gisante sur le sol défigurée à coups de tomahawk, Maggie, Maria, massacrées aussi, ou, sort également affreux! entraînées en captivité?
L’artiste amorça et examina son revolver en proférant de terribles menaces contre ces «vagabonds odieux qui déshonoraient la race Indienne».
Le Sioux ne disait rien; il aurait été difficile de savoir ce qu’il pensait, car il ne répondit point aux questions que lui adressaient les jeunes gens.
— Il faut que j’examine le bois, avant tout, leur dit-il enfin; retirez-vous derrière ces broussailles avec vos chevaux et ne bougez qu’à la dernière extrémité.
Aussitôt l’Indien se mit à ramper dans l’herbe de façon à faire le tour du bois, et arriver ainsi inaperçu jusqu’à ce feu mystérieux dont la fumée était si inquiétante.
CHAPITRE X UNE NUIT DANS LES BOIS.
Le Sioux déploya toute la ruse et l’agilité indiennes dans cette difficile entreprise: les hautes broussailles, tout en le favorisant par leur abri protecteur, opposaient mille obstacles à la marche qui devait rester entièrement silencieuse. Aussi, quoique la distance à parcourir fût courte, avançait-il lentement; une heure s’écoula ainsi, et la nuit était venue entièrement lorsqu’il arriva sous la voûte sombre du bois.
Jim s’était fait aussi son opinion concernant la fumée suspecte qu’on venait d’apercevoir. Il ne pouvait admettre que ce feu eût été allumé par ses amis: la chaleur du jour en excluait la nécessité; d’autre part, les fugitifs avaient une trop grande crainte d’attirer l’attention de leurs mortels ennemis, pour commettre une pareille imprudence; enfin, l’oncle John était trop expérimenté pour se départir ainsi des règles d’une précaution sévère.
Jim n’était donc pas sans appréhensions, et, quoiqu’il n’en laissât rien voir, il se sentait agité de sombres pressentiments.
Progressant plus silencieusement qu’une ombre, il glissait au milieu des branches sans froisser une feuille, sans déplacer un brin d’herbe; l’oreille de son plus cruel ennemi n’aurait pu l’entendre, eût-il rampé à ses pieds.
En arrivant vers le lieu où s’était cachée la famille Brainerd, il s’arrêta et écouta, concentrant toutes ses facultés pour saisir le moindre son. Mais pas une feuille ne remua; un silence de mort régnait sur toute la nature; il sembla à Jim d’un funeste augure. Par intervalles un souffle de la brise nocturne planait dans l’air, puis il expirait aussitôt.
Si quelque ennemi se trouvait dans le bois, il dissimulait bien habilement sa présence!
Après avoir avancé encore un peu, il arriva près du foyer demi- éteint. Un seul coup d’oeil lui suffit pour reconnaître qu’il était abandonné depuis plusieurs heures. Soupçonnant tout à coup la terrible réalité, il se leva, marcha droit à la cachette et la trouva vide.
Sûrement, une bande d’Indiens avait découvert les fugitifs et les avait emmenés en captivité! Les traces du campement étaient visibles, les signes du départ étaient certains; tout cela s’était passé depuis quelques heures seulement.
Après avoir vérifié les lieux et s’être assuré qu’il n’y avait personne, le Sioux désolé revint dans la prairie, où il fit un signal pour appeler les deux jeunes gens.
Ceux-ci accoururent au galop.
— Où sont-ils? demanda Brainerd haletant.
— Je ne sais pas, Dieu le sait, murmura Jim avec découragement.
— Ô ciel! est-il possible! s’écria le jeune homme chancelant sur sa selle. Bientôt une ardeur fébrile lui monta au cerveau; il reprit:
— Où les aviez-vous laissés, Jim?
— Là-bas, droit devant nous.
— Y a-t-il des signes du passage des Indiens?
— Il fait trop noir pour suivre la piste.
— Mais, Jim, demanda l’artiste, êtes-vous sûr qu’ils aient été capturés par cette race de vagabonds?
— Je ne sais pas; je le pense.
À ce moment Will mit pied à terre.
— Qu’allez-vous faire, Will?
— Ils doivent être encore dans le bois; je vais me mettre à leur recherche.
En agissant ainsi, Brainerd pensait bien qu’il faisait une chose inutile; mais cette agitation même tempérait son désespoir.
Tous deux s’élancèrent vers le fourré avec une égale ardeur.
Jim les regardait faire avec son stoïcisme habituel, et resta immobile.
— Il ne nous faut pas marcher ensemble, observa l’artiste; divisons nos recherches; vous, Will, passez à gauche, moi à droite; dans une demi-heure, au plus tard, nous nous rejoindrons à l’autre extrémité du bois. Et vous, Jim, qu’allez-vous faire?
— Vous attendre ici.
Brainerd commença son exploration avec d’affreux battements de coeur. Chaque bête fauve fuyant devant lui, chaque oiseau s’envolant sur sa tête le faisait tressaillir; le murmure du vent lui donnait des frissons involontaires.
Il avança pourtant, avec la résolution du désespoir, et pénétra jusqu’au centre de la forêt, cherchant, regardant, écoutant avec anxiété. Mais tous ses efforts furent inutiles; il ne rencontrait que l’ombre et le silence.
Bientôt il arriva au bout de la forêt, et il pût voir scintiller les étoiles à travers les derniers arbres; tout à coup il s’arrêta éperdu, palpitant; une grande forme sombre se dressait devant lui… c’était le chariot!
N’en pouvant croire ses yeux, il fit un pas en avant et posa la main sur une roue; le froid contact du fer dissipa tous ses doutes.
— Mon père! mon père! ma mère! chère mère! êtes-vous là? demanda-t-il d’une voix frissonnante.
Aucune réponse ne se fit entendre; Will sauta convulsivement dans le char. Son front se heurta contre un objet souple qui se balançait en l’air, c’était une courroie rompue. Il n’y avait pas autre chose; plus rien, pas même les sièges.
Il chercha le timon, les chevaux n’y étaient plus. Cette froide et muette épave gardait son sinistre secret, tout en faisant pressentir une formidable catastrophe.
Glacé jusqu’au coeur, le jeune homme prit entre les mains sa tête qu’il sentait prête à éclater; des larmes brillantes jaillirent de ses yeux. Il resta ainsi pendant quelques minutes sans trouver une pensée, sans savoir que devenir.
L’idée lui vint ensuite de retourner hâtivement auprès de Jim pour lui faire part de sa découverte. Mais il la rejeta aussitôt, et, poussé par une impatience dévorante; il continua ses recherches.
Courbé presque jusqu’à terre, il sondait chaque motte de gazon, s’attendant toujours à y trouver un cadavre. L’obscurité était si profonde qu’il cherchait davantage avec les mains qu’avec les yeux.
Il rencontra les empreintes profondes qu’avaient laissées les sabots des chevaux. Ces traces étaient profondes et avaient violemment déchiré le sol. Évidemment il y avait eu là une lutte furieuse entre les braves animaux et leurs ravisseurs. Effectivement c’étaient de nobles bêtes, pleines de race, et qui n’avaient pas dû supporter patiemment l’approche d’un étranger.
Après avoir tâtonné encore pendant quelques instants sans aucun succès, il prit dans sa poche une allumette, et l’enflamma, espérant que cette clarté auxiliaire pourrait l’aider à faire quelque autre découverte. Hélas, la petite flamme tremblotante alla se refléter sur les feuilles les plus proches, mais là se borna sa faible action; en définitive elle n’aboutit qu’à faire paraître plus épais, plus impénétrable, le cercle de ténèbres qui se resserrait autour du jeune homme.
Au moment où il laissait tomber l’imperceptible tison qui avait survécu à la brève combustion de l’allumette, Will crut entendre à peu de distance, un long et profond soupir, pareil à celui d’une créature humaine oppressée par un lourd fardeau.
Dire la terreur, le saisissement vertigineux qui s’emparèrent de lui, serait chose impossible! Mille fantômes tourbillonnèrent autour de lui, pendant que ses yeux égarés ne voyaient partout que des milliards d’étincelles. Jamais encore le pauvre enfant n’avait éprouvé d’épouvante pareille.
Cependant sa tendresse filiale le soutint dans la lutte et l’emporta sur tout autre sentiment. Il se remit à écouter avec une attention profonde, espérant que le son plaintif allait se renouveler et lui révéler la voix de quelque personne chère.
Ce fut peine perdue; et le silence continua d’être si profond, si absolu, que Brainerd en vint à se demander si son oreille n’avait pas été le jouet d’une illusion effrayante.
Néanmoins il se raidit contre le découragement et marcha dans la direction où il avait cru entendre gémir.
Quoiqu’il n’avançât qu’avec des précautions infinies, il trébucha tout à coup, et tomba rudement sur un corps mou qui s’agita sous lui. Ses mains, en cherchant à se retenir, rencontrèrent la tête d’un cheval; à côté, en était un autre. Tous deux étaient vivants et venaient d’être réveillés par le jeune homme.
— Cher père! mère chérie! parlez, si vous êtes là! s’écria Will.
— Eh! c’est donc toi, mon pauvre William? fit une voix bien connue et aimée, celle de l’oncle John; nous t’avions pris pour un de ces brigands Indiens, et nous n’osions souffler.
Alors une ombre s’approcha, puis une autre, puis une autre et une autre encore; toute la famille!
— Oh! père! balbutia Will suffoqué de joie; quelqu’un de vous est-il blessé ou malade?
Il saisit tendrement la main de son père et la serra; puis il se jeta au cou de sa mère, en pleurant de joie; Maggie, Maria furent aussi affectueusement embrassées.
— Oh! Maria! bien chère Maria! murmura-t-il; que Dieu soit béni! je vous revois donc? N’avez-vous aucun mal, aucune blessure?
— Personne n’a à se plaindre, cher Will; nous sommes tous sains et saufs. Et vous… et Adolphe?…
— Nous allons parfaitement; mais quelle a été notre inquiétude à votre sujet! comment donc se fait-il que vous ayez quitté votre cachette?
— Eh! répliqua l’oncle John, c’est une horde de ces damnés Indiens qui est venue camper dans ce bois; il nous a fallu déguerpir, sans quoi nous étions découverts. Heureusement nous nous sommes dérobés avec une adresse parfaite, les marauds n’ont pas seulement soupçonné notre présence. Oh sont Halleck et Jim?
— Sur l’autre limite de la forêt; je vais leur faire un signal.
Ces deux derniers furent bientôt arrivés, et à l’aspect de leurs amis, éprouvèrent une stupéfaction joyeuse, facile à concevoir. Il y eût encore des embrassades et des poignées de main à n’en plus finir. L’artiste éprouvait une émotion telle qu’il ne pouvait dire un mot, exalté qu’il était par la joie et la surprise.
Pendant quelques instants ce fut un pêle-mêle de questions et de réponses presque joyeuses. À la fin l’oncle John demanda des nouvelles de la ferme.
— Ah! ma foi! qu’importe! qu’importe! s’écria-t-il d’un ton ferme, en apprenant qu’elle était brûlée; nos vies sont sauves, c’est déjà beaucoup. J’ai fait deux fois ma fortune; il n’est pas trop tard pour recommencer.
— Nous ne sommes pas encore hors des bois, observa son fils; nous ferions bien de ne pas perdre un instant.
— À mon avis, il fait trop sombre pour marcher maintenant, dit M. Brainerd, nous ferons sagement de rester ici jusqu’au point du jour. Nous pourrions perdre notre route, nous égarer en pays ennemi, et lorsque le soleil nous avertirait de l’erreur, il ne serait plus temps de la réparer.
— Bast! Jim est un trop bon guide pour s’égarer ainsi, répliqua l’oncle John; il a si souvent parcouru les bois et la prairie qu’il s’y reconnaît les yeux fermés: N’est-ce pas Jim? que dites- vous de ça?
— Il faut rester ici jusqu’à demain et retourner au chariot; les femmes y dormiront dedans.
L’Indien avait raison. Les voyageurs et leurs chevaux avaient un pressant besoin de se reposer, car ils venaient de subir les plus rudes épreuves, et une très longue marche leur était encore nécessaire pour se tirer entièrement hors du danger. D’autre part, ce n’était point un délai de quelques heures qui pouvait accroître les chances de danger, en augmentant d’une manière sensible le nombre des Indiens soulevés; tout le mal qu’on pouvait craindre sur ce point étant à peu près réalisé.
On campa donc du mieux possible; les femmes dans le chariot; les hommes dans leurs couvertures, par terre; et on s’endormit profondément.
Jim seul ne laissa pas le sommeil approcher de ses paupières; avec cette vigueur physique et morale qui caractérise l’Indien dans son existence aventureuse des bois, il resta debout, appuyé contre un arbre, impassible comme une statue de bronze, vigilant comme un chat sauvage, entendant tout, voyant tout dans les profondeurs de la nuit et de la forêt.
Aux premières clartés de l’aurore, tous les fugitifs furent sur pied; l’oncle John fit la prière matinale, lut un chapitre de la Bible; tous ensemble demandèrent «au père qui est dans les cieux» le secours tout-puissant de la Providence paternelle.
C’était un spectacle touchent de voir ces créatures affligées, exilées dans la solitude, fuyant une mort pour en affronter une autre, de voir ce guerrier sauvage, remettre leur sort aux mains miséricordieuses de Celui dont la «bonté s’étend sur toute la nature».
Les prières terminées on songea au repas, et, quoique les vivres fussent froids, on y fit grandement honneur.
Ensuite on partit. Ce ne fut pas une médiocre difficulté de tirer le chariot du bois et de le remettre dans la bonne route; heureusement il y avait, à cette heure, deux chevaux de renfort: l’opération fut accomplie sans trop de peine.
Une fois en bonne direction, le petit convoi s’arrêta pendant quelques minutes, pour laisser au Sioux le temps d’examiner les alentours afin de se convaincre qu’il n’y avait pas d’ennemis.
Enfin on se mit en marche dans la direction de Saint-Paul.
CHAPITRE XI PÉRIPÉTIES.
Comme il importait de ménager les chevaux dont la marche devait se prolonger jusqu’à une heure avancée de la soirée, on régla leur course à une allure modérée.
Jim avait pris place sur le siège de devant à côté de l’oncle John qui tenait les rênes avec la calme habileté d’un vétéran du sport. Chose bizarre! l’Indien, malgré les cahots de la voiture, se tenait debout sans chanceler, et, de ses yeux noirs toujours en mouvement, fouillait au loin les environs.
Halleck avait pris place sur le second rang, avec Maggie; depuis leur réunion il avait manifesté une préférence marquée pour la société de sa douce et sympathique cousine. Celle-ci paraissait encore plus grave et plus pensive que de coutume; les dangers que sa famille traversait, les horreurs de cette guerre sauvage, les regrets du passé, les craintes de l’avenir avaient imprimé à cette âme impressionnable une teinte ineffaçable de tristesse mélancolique.
Du reste, tous les visages étaient mornes et préoccupés; si, par intervalles, une joyeuse saillie de l’oncle John, un éclat de rire argentin de Maria rompaient le lourd silence, c’étaient comme des éclairs passant et s’éteignant aussitôt dans un ciel sombre.
Pendant que Maria et Will babillaient de leur côté, Halleck poursuivait la conversation avec Maggie.
— Quelle est maintenant votre opinion sur les Indiens du Minnesota en général? demanda la jeune fille en tournant vers l’artiste ses doux yeux noirs.
— Je pense à tout hasard, qu’il y a parmi eux un étrange ramassis de vauriens, de vagabonds, de bandits!…
— Enfin, croyez-vous que la majorité soit bonne ou mauvaise?
— Je ne saurais trop… pour parler il faut connaître… répondit Adolphe avec un sourire embarrassé.
— Vous êtes désillusionné, je le vois, et revenu un peu de vos poétiques théories sur cette race barbare. Voyons, soyez franc, dites votre pensée telle qu’elle est.
— Ma franchise est indubitable, chère Maggie; aussi je vous dirai que je ne désespère point d’y trouver quelque noble type.
— Votre admiration pour le caractère Indien a quelque chose de surprenant, reprit la Jeune fille avec une énergie qui la surprit elle-même; mais irait-elle jusqu’à vous dévouer pour l’instruction de ces peuplades perdues dans la solitude? Irait- elle jusqu’à vous faire oublier le confort, les délices de la civilisation, pour aller vivre au milieu d’elles, afin de les évangéliser?
— Mon opinion est que j’aurais d’abord moi-même besoin de quelques sermons, répliqua l’artiste en riant.
—N’avez-vous pas quelque autre pensée plus réellement sérieuse? reprit Maggie. Pardonnez-moi d’amener la conversation sur un sujet pareil; je suis franche au point de ne pouvoir garder aucune secrète pensée. Nous sommes sur le bord d’un précipice, celui de la mort; nous pouvons y tomber à chaque instant; il est raisonnable d’être prêts… de songer à ce grand voyage de l’Éternité.
— Assurément, Maggie, vous seriez la digne femme d’un missionnaire, vous êtes déjà une sainte, je l’affirme.
La jeune fille allait répliquer, lorsqu’une exclamation de Jim attira l’attention de tout le monde.
Toujours debout, l’Indien paraissait regarder avec attention un objet qui avait attiré ses yeux.
— Eh bien! qu’est-ce qu’il y a? demanda l’oncle John.
— Une ferme là-bas! répliqua le Sioux.
Effectivement, par dessus les cimes des arbres se montrait un grand toit allongé dont l’aspect fut d’agréable augure pour les voyageurs. La soirée s’avançait, la fatigue de la journée avait été accablante; c’était une perspective attrayante que de pouvoir se reposer une heure ou deux sous un toit hospitalier.
Ce settlement avait une apparence confortable; les bâtiments, de construction moderne, entourés de vastes dépendances, étaient construits près d’un cours d’eau considérable.
Néanmoins, malgré cet extérieur satisfaisant, Will surprit dans le regard de Jim une expression particulière empreinte d’une certaine inquiétude. Il semblait trouver que tout n’y était pas pour le mieux.
Lorsqu’on fut arrivé à une centaine de pas, après avoir bien examiné les lieux, il demanda qu’on fît halte.
Comme chacun l’interrogeait des yeux, il répondit :
— Où sont les gens?
En effet, partout, en ce lieu, régnaient un silence, une immobilité, une absence de vie, qui n’avaient rien de naturel. La porte d’entrée était grande ouverte, semblable à une vaste plaie béante; personne n’entrait ni ne sortait; on n’entendait pas un souffle à l’intérieur, pas de mugissements de bestiaux, rien…
— C’est drôle, tout çà! fit l’oncle John après avoir promené en tous sens ses yeux inquisiteurs: les fermiers se seraient-ils tous endormis après souper?…
— Les Indiens sont passés par là, dit le Sioux en secouant la tête; voyons donc, ajouta-t-il en sautant à terre et en courant vers la maison.
Will et Halleck le suivirent de près; un spectacle horrible les attendait à l’intérieur.
Au milieu de la première pièce gisait, sanglant et froid, le cadavre d’un homme d’un certain âge, le père de famille, sans doute. Plus loin était étendu celui d’une femme, littéralement haché de blessures affreuses. Entre ses bras crispés était serré un petit enfant raide et glacé; derrière, dans les cendres du foyer, apparaissaient des débris humains qu’on pouvait reconnaître comme étant ceux d’un enfant.
Les Indiens avaient laissé là l’empreinte sanglante de leur passage. Il avait dû y avoir une terrible lutte: tous les meubles étaient bouleversés, brisés, maculés de sang. Le père avait vendu chèrement sa vie et celles de sa famille; dans ses mains raidies étaient serrées des poignées de cheveux noirs et brillants, arrachés aux têtes de ses sauvages adversaires. Mais dans cette lutte épouvantable, le nombre des assaillants l’avait emporté, le settler avait été écrasé avec tous les siens.
— Comment se fait-il qu’ils n’ont pas brûlé la maison? demanda l’artiste qui, le premier, avait repris son incroyable sang-froid et dessinait à la hâte toutes ces scènes effrayantes.
— Trop pressés, n’ont pas eu le temps, avaient peur des soldats, répondit laconiquement le Sioux.
— Est-ce qu’il y a des troupes dans la voisinage? demanda, avec empressement le jeune Brainerd.
— Je ne sais pas, peux pas dire, c’est possible.
— En tout cas, voilà une triste affaire, reprit Halleck, et suivant moi, si ces vagabonds…..
Une fusillade soudaine l’interrompit brusquement. Jim bondit, rapide comme l’éclair; les deux jeunes gens le suivirent.
Ils aperçurent le chariot entouré d’un groupe d’Indiens. Les deux chevaux avaient été tués raides. L’oncle John luttait comme un lion. Maria, Maggie, mistress Brainerd étaient aux mains des Sauvages qui les tiraient brutalement sur leurs chevaux.
L’oncle John, debout sur l’avant du chariot, faisait tourbillonner avec une force irrésistible, une barre de chêne arrachée au siège de la voiture; plus d’une tête Indienne fut brisée par ce terrible moulinet. Mais un coup de tomahawk l’atteignit traîtreusement par derrière; il tomba en jetant un grand cri; au même instant, son meurtrier eut le crâne troué par une balle que lançait l’infaillible carabine de Jim.
En voyant tomber le vieux Brainerd, les Indiens firent un mouvement pour se jeter sur lui et l’achever par terre; mais le coup de feu tiré par Jim leur donna à réfléchir, ils reculèrent de quelque pas et regardèrent de tous côtés afin de découvrir ces adversaires imprévus.
Les deux jeunes gens voulurent s’élancer au secours de leur famille; le Sioux, sombre et les sourcils froncés, leur barra rudement le passage.
— Ici! restez! grands fous! Eux vous tuer, vous scalper, comme rien!
— Allons donc! répliqua Will; resterons-nous là, à voir massacrer nos amis?
— Restez! mauvais sortir de la maison, feu par les fenêtres!
Joignant l’exemple aux paroles, l’Indien arma sa carabine, visa un Sauvage prêt à poignarder l’oncle John, et l’abattit. Les jeunes gens l’imitèrent, et mettant le fusil à l’épaule, épièrent le moment favorable pour faire feu.
Les Sauvages ne s’attendaient nullement à ce qu’il y eût des êtres vivants dans la ferme, ils laissèrent les femmes aux mains de ceux qui les avaient saisies, et s’avancèrent avec précaution contre les bâtiments.
Les trois Indiens, chargés des captives, prirent leur course dans la direction du nord-est.
Lorsque le groupe de ceux qui restaient fut à proximité, Jim et ses deux compagnons firent feu. Ces détonations reçues presque à bout portant eurent un résultat prodigieux, les assaillants firent halte, pleins d’hésitation.
Malheureusement la balle de Jim avait seule touché le but; l’agitation exaltée des jeunes gens leur avait fait manquer leur coup. Cependant les Sauvages, intimidés par cette chaude réception, craignant sans doute de rencontrer un nombre considérable de combattants, se retirèrent à l’écart, et peu à peu se rabattirent dans la direction prise par le reste de leur bande.
— Chargeons vite! murmura Jim, ils vont vers le wagon tuer oncle John.
Effectivement, deux bandits rouges s’étaient détachés du gros de la troupe, et se rapprochaient du chariot. L’oeil perçant de Jim les surveillait comme celui de l’aigle guettant sa proie.
Au moment où ils passèrent près du char, celui qui marchait le dernier lança violemment son tomahawk contre John toujours étendu sans mouvement. Par bonheur, le cheval du Sauvage broncha au même instant; la direction du coup fut dérangée, et le vieux settler ne fut pas atteint. Cette circonstance sauva la vie à l’Indien que Jim tenait au bout de son fusil, mais sur lequel il ne voulut pas gaspiller inutilement ses munitions.
Les trois Indiens partis les premiers avec leurs captives avaient ralenti leur marche pour attendre les autres; lorsque ceux-ci les eurent rejoints, toute la bande s’élança ventre à terre dans la direction du nord-est; au bout de quelques secondes elle avait disparu dans les profondeurs des bois, et le plus profond silence régna dans cette solitude désolée.
S’il avait été possible à l’artiste de reproduire sur la toile le tableau qu’il offrait lui-même avec ses deux compagnons, il aurait certainement réalisé une oeuvre capable, plus que toutes les autres, de le rendre illustre.
Le Sioux sombre, silencieux, le front pensif et menaçant, suivait du regard les ombres lointaines et fugitives des Indiens ravisseurs.
Will, pâle, abattu, les yeux voilés, regardait aussi cette route par laquelle venait de disparaître ce qu’il chérissait le plus au monde.
Halleck, l’air égaré, les yeux errants au hasard, paraissait perdu dans les idées les plus complexes; on aurait dit un homme cherchant sa route par une nuit obscure.
Tous trois avaient oublié le vieux John Brainerd; ils revinrent au sentiment de la réalité en le voyant se relever et accourir vers eux.
— Vous n’êtes donc pas blessé, père? s’écria Will en s’élançant au-devant de lui.
— Pas le moins du monde! étourdi seulement. Mais, Ô mon Dieu! que vont-elles devenir aux mains de ces bandits?
— Hélas! qui peut le dire? murmura le jeune homme avec un sanglot.
— Nos chevaux, où sont-ils? Les miens sont tués. Ne pourrions- nous pas poursuivre cette canaille? Qu’en dites-vous, Jim?
Le Sioux secoua tristement la tête :
— Impossible de les atteindre, dit-il; nous ne réussirons qu’à nous faire tuer ou à faire tuer les prisonnières.
— Miséricorde du ciel! mais voyez donc ces scènes d’horreur qui nous entourent! N’est-ce pas là un menaçant augure? Plus de ressources; mon Dieu! plus de ressources!
Le visage bronzé du vieillard s’abaissa convulsivement dans ses mains, et des larmes brûlantes jaillirent au travers de ses doigts. Un silence douloureux régna pendant quelques instants au milieu de ce groupe désolé.
Le bras de Christian Jim s’étendit doucement vers lui et se reposa sur son épaule :
— Mon frère n’est pas sans espoir! lui dit-il de cette voix douce et harmonieuse qui étonne quiconque n’a pas vécu parmi les Indiens.
John releva la tête et le regarda :
— Que mon frère parle au Père qui est dans les Terres Heureuses; son oreille entend toujours la voix qui pleure; sa main est toujours ouverte pour soutenir celui qui est affligé.
— Vous avez raison, Jim, répondit le vieillard en raffermissant sa voix; vous me rappelez à mon devoir de chrétien… Il est vrai, le Seigneur est désormais notre unique appui, notre suprême espérance…
Tous tombèrent à genoux, et prièrent ardemment au travers de leurs larmes.
CHAPITRE XII AMIS ET ENNEMIS.
Les dernières paroles de prière montaient encore vers le ciel, lorsque le galop de plusieurs chevaux se fit entendre dans le lointain; il approcha successivement, devint plus distinct; bientôt une voix brève et retentissante cria: «Halte!»
En s’avançant de quelques pas, les quatre fugitifs aperçurent un peloton de cavalerie et son officier, portant l’uniforme des États-unis.
— Holà, hé! par là! dit l’officier; quelles nouvelles?
En même temps, il mit pied à terre et s’approcha de la ferme.
C’était un homme de six pieds, gros à proportion de sa taille, coiffé d’une cape ronde de chasse, ayant pistolets à la ceinture, carabine en bandoulière, revolver suspendu à la boutonnière, sabre à la main. Son visage, allongé démesurément par une barbe pointue descendant sur sa poitrine comme un fer de lance, son visage, disons-nous, était illuminé par deux yeux d’un bleu clair fulgurant; un nez prodigieux en bec d’épervier, des sourcils noirs, de longs cheveux roux, un teint bronzé, composaient à cet être extraordinaire le physique le plus étrange qu’on puisse rêver.
Quel type pour Halleck!… s’il eut eu le coeur à dessiner!
Le nouveau venu entama, la conversation avec une mémorable loquacité:
— Avez-vous quelque notion d’un lot de Diables peints qui doivent rôder par ici? Ah! ah! Ils ont laissé dans ce lieu l’empreinte de leurs satanées griffes! Hello! ouf! ils ont fait du bel ouvrage! Ah! je vois que vous avez fait un prisonnier! Vous le savez, la consigne est de ne faire aucun quartier à cette vermine; vous allez voir.
Will n’eut que le temps de relever le revolver auquel l’officier avait expéditivement recours. La balle siffla sur la tête de Jim qui n’avait pas daigné faire un mouvement.
— Eh bien! qu’y a-t-il donc, jeune cadet? demanda l’autre avec un air surpris; pas de sensiblerie, jeune homme! pas de sensiblerie! c’est mal porté!… vous allez voir.
Il coucha de nouveau l’Indien en joue.
— Ne touchez pas à un seul cheveu de sa tête! s’écria le jeune homme; c’est notre meilleur ami!
— Tiens! tiens! tiens! Je ne dis pas le contraire. Enchanté de faire sa connaissance!… Vous avez parlé à temps, jeune homme; un quart de seconde plus tard, il n’aurait plus été temps de sauver sa peinture. Je m’y connais…. vous auriez vu! Quel est ce gaillard-là?
— Christian Jim, un Indien Sioux qui nous a rendu les meilleurs et les plus fidèles services dans ces temps de trouble.
— Très bien. Je ne dis pas le contraire. Mais, jeune homme, vous n’avez pas répondu à ma première question. Avez-vous quelque notion d’un lot de Peaux-rouges, en campagne par ici? Répondez- moi, je vous le demande positivement.