PIERRE LOTI (continued 2)
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Puis le calme revient encore, au sortir de ce bazar couvert, et les chants religieux recommencent. Je suis parvenu au terme de la Voie Douloureuse: le Saint-Sépulcre! Comme toujours, la porte des basiliques est grande ouverte et il s'en échappe un bruit de psalmodies.
Ce soir, ce sont les Arméniens, en cagoule de deuil, qui chantent tout près de l'entrée, encensant la «pierre de l'onction» et se prosternant pour la baiser; l'un d'eux, le principal officiant, est en robe d'or, coiffé d'une tiare rouge.
Ils ont fini, et ils s'éloignent rituellement, dans le dédale obscur des églises, très vite toujours, comme pressés d'aller adorer ailleurs, dans une autre partie de ce lieu de toutes les adorations, où les moindres pierres sont journellement encensées et embrassées avec larmes. Leur chant une fois perdu dans le lointain des voûtes, voici un autre bruit qui s'approche, qui monte des profondeurs noires, puissant et lourd comme celui d'une foule en marche, d'une foule qui s'avancerait en murmurant des prières à voix basse dans des sonorités de caveau... C'est une horde de pèlerins du Caucase, que j'ai vus entrer ce matin dans Jérusalem; ils reviennent des chapelles souterraines et ils vont sortir d'ici, leur journée finie. En arrivant au kiosque du Sépulcre, ils en font le tour, embrassant chaque pierre, soulevant dans leurs mains des petits enfants pour qu'ils puissent embrasser aussi, et leurs yeux, à travers des larmes, sont tous levés, en prière extasiée, vers le ciel...
Est-il possible vraiment que tant de supplications—même enfantines, même idolâtres, entachées, si l'on veut, de grossièreté naïve—ne soient entendues de personne?... Un Dieu—ou seulement une suprême Raison de ce qui est—ayant laissé naître, pour tout de suite les replonger au néant, des créatures ainsi angoissées de souffrance, ainsi assoiffées d'éternité et de revoir! Non, jamais la cruauté stupide de cela ne m'était encore apparue aussi inadmissible que ce soir, et voici que ce raisonnement tout simple, vieux comme la philosophie et que j'avais jugé vide comme elle, prend dans ce lieu, devant ces grandes manifestations de détresse humaine au Saint-Sépulcre, un semblant de force; voici qu'il réveille au fond de moi-même, d'une façon inattendue et douce, les vieux espoirs morts!... Et je bénis fraternellement, pour ce peu de bien qu'ils m'ont fait, les humbles qui passent là devant moi, chuchotant dans les ténèbres leurs confiantes prières...
X
Mardi, 3 avril.
De la haute terrasse du couvent des Filles de Sion, où je suis aujourd'hui, à l'heure lumineuse et déjà dorée qui précède le soir, on a vue, comme en planant, sur toute l'étendue de la ville sainte. Les deux mères qui ont bien voulu m'y conduire—religieuses exquises après avoir été dans le monde des femmes d'élite—me montrent, avec des explications, le déploiement de cette ville où elles sont venues vivre et joyeusement mourir. Les ruines, les églises et les monastères, l'innombrable assemblage des petites coupoles de pierres grisâtres, les grands murs sombres et les espaces morts, tout cela se déroule sous nos yeux, en un immense tableau d'abandon et de mélancolie. Nous sommes presque au milieu du quartier musulman et les premières coupoles, les premières terrasses, à nos pieds, appartiennent à de mystérieuses demeures. Nous surplombons de tout près un petit couvent de derviches hindous, dans lequel sont reçus et logés les pèlerins mahométans venus de l'Orient extrême; c'est un assez étrange et misérable lieu, où des femmes et des chats rêvent en ce moment au soleil du soir, assis sur les vieilles pierres des toits. Au loin et du côté de l'ouest, s'en va le faubourg de Jaffa: les consulats, les hôtels, toutes les choses modernes, d'ici peu apparentes et auxquelles, du reste, nous tournons le dos. En suivant vers le sud occidental, viennent le quartier des Grecs, le quartier des Arméniens et le noirâtre quartier des Juifs: milliers de petits dômes pareils, d'aspect séculaire, avec quelques minarets, quelques clochers d'églises, tout cela renfermé, séparé de la campagne pierreuse et déserte par de hauts remparts aux crénelures sarrasines. Dans tout le sud-est, l'enceinte du Haram-ech-Chérif, sur laquelle nos yeux planent, étend ses solitudes saintes, où trône la mosquée bleue, isolée et magnifique; au-dessus de ses murailles de forteresse, le Gethsémani, le mont des Oliviers, élèvent des cimes grises, et plus haut encore que tout cela, dans un presque irréel lointain, s'esquissent en bleuâtre les montagnes du pays de Moab. Elle est d'une tristesse et d'un charme infinis, l'Enceinte Sacrée, ainsi regardée à vol d'oiseau, avec ses quelques cyprès, qui y tracent comme des larmes noires, avec ses kiosques, ses mirhabs, ses portiques de marbre blanc, épars autour de la merveilleuse mosquée de faïence. Et voici du monde aujourd'hui, dans ce lieu habituellement vide, des pèlerins mahométans,—tout petits pygmées, vus d'où nous sommes,—un défilé de robes éclatantes, rouges ou jaunes, qui sortent du sanctuaire aux murs bleus, pour s'éloigner silencieusement à travers l'esplanade funèbre: scène du passé, dirait-on, tandis que, le soleil baissant, la lumière se fait de plus en plus dorée sur Jérusalem et que là-bas la ligne calme des montagnes du Moab commence à prendre ses tons violets et ses tons roses du soir...
* * *
Elles ont une des places les plus enviables de Jérusalem, les Filles de Sion.
D'abord l'arc romain de l'Ecce Homo, qui traverse la Voie Douloureuse en face de leur couvent, se continue chez elles par un second arc à peu près semblable, qu'elles ont laissé intact, avec ses vieilles pierres frustes et rougeâtres, et qui impressionne étrangement: débris probable du Prétoire de Pilate, debout au milieu de leur chapelle toute blanche,—décorée, d'ailleurs, avec un goût sobre, d'une distinction suprême.
Ensuite, en creusant le sol au-dessous de leur cloître, elles ont découvert d'autres émotionnantes ruines: une sorte de corps de garde romain qui, vraisemblablement, servait aux soldats du Prétoire; le commencement d'une rue, au pavage antique, dont la direction est la même que celle de la Voie Douloureuse aujourd'hui reconnue, et, enfin, des entrées de souterrains qui semblent conduire au Haram-ech-Chérif, à l'enceinte du Temple.—C'est ainsi que bientôt, en fouillant de tous côtés, sous les couvents, sous les églises, à dix ou douze mètres plus bas que le niveau actuel, on reconstituera la Jérusalem du Christ.
Chez les Filles de Sion, bien entendu, ce souterrain, cette rue, tout cela se perd mystérieusement dans la terre amoncelée, sitôt qu'on arrive aux limites de la communauté. Mais plus loin, disent-elles, en différentes places, d'autres religieux ont commencé à faire de même; chaque monastère plonge, par des caveaux, dans le sol profond, et déjà l'on peut, en rapprochant idéalement les tronçons des voies hérodiennes, les débris des anciens remparts, retrouver et suivre jusqu'au Calvaire la route du Christ.
Ce qui frappe singulièrement ici, dans ces fouilles, c'est la conservation de ce vieux pavage, le poli de ces pierres rougeâtres qui, pendant des siècles sous la terre, ont gardé l'usure des pas... Et même voici, sur l'une des dalles, grossièrement gravé au couteau, un jeu de margelle identique à ceux de nos jours! un jeu qu'avaient tracé les soldats romains pour occuper leurs heures de veille... Oh! comme il est impressionnant, ce détail, pourtant si puéril, et quelle vie soudaine sa présence vient jeter pour moi dans ce fantôme de lieu!...
Est-ce que nous sommes bien dans le corps de garde du Prétoire?... Ce vestige de rue, qui part d'ici, en pleine obscurité sépulcrale pour se perdre dans la terre, est-ce bien le commencement de la voie qui mena le Christ au Golgotha? Rien n'autorise encore à l'affirmer, malgré les probabilités grandes. Mais la Mère qui m'accompagne dans ces caveaux, promenant sur les murs millénaires la lueur de sa lanterne, a réussi à faire passer momentanément en moi sa conviction ardente; me voici, devant ces débris, ému autant qu'elle-même et, pour un temps, je ne doute plus...
Ce jeu de margelle, par terre, attire et retient mes yeux... Maintenant, je les vois presque, les soldats de Pilate, accroupis à jouer là, pendant que Jésus est interrogé au Prétoire. Toute une reconstitution se fait dans mon esprit, invoulue, spontanée, des scènes de la Passion, avec leurs réalités intimes, avec leurs détails très humains et très petits; sans grands déploiements de foules, elles m'apparaissent là, si étrangement présentes, dépouillées de l'auréole que les siècles ont mise alentour, amoindries—comme toutes les choses vues à l'heure même où elles s'accomplissent—et réduites, sans doute, à leurs proportions vraies... Il passe devant moi, le petit cortège des suppliciés, traînant leurs croix sur ces vieux pavés rouges... C'est au lever d'une journée quelconque des nuageux printemps de Judée; ils passent ici même, entre ces murs si longtemps ensevelis, contre lesquels ma main s'appuie; ils passent, accompagnés surtout d'une horde de vagabonds matineux et craintivement suivis de loin par quelques groupes de disciples et de femmes que l'anxiété avait tenus debout toute la froide nuit précédente, qui avaient veillé dans les larmes, autour du feu... L'événement qui a renouvelé le monde, qui, après dix-neuf cents ans, attire encore à Jérusalem des multitudes exaltées et les fait se traîner à genoux pour embrasser des pierres, m'apparaît en cet instant comme un petit forfait obscur, accompli en hâte et de grand matin, au milieu d'une ville dont les habitudes journalières en furent à peine troublées...
Tandis que je marche dans le souterrain, aux côtés de la religieuse en robe blanche, la vision que j'ai se déroule, inégale, trop instantanée, en quelques furtives secondes, avec des intervalles vides, des lacunes, des trous noirs, comme dans les songes... Maintenant, c'est après la crucifixion, la foule déjà dispersée, l'apaisement commencé; la croix, sous le ciel de midi, qui est un peu trop sombre, étend ses deux grands bras, dépasse en hauteur le faîte des murs de Jérusalem, est visible de l'intérieur de la cité, est regardée encore, des terrasses, par quelques femmes silencieuses, aux yeux d'angoisse... Oh! si humaines, les larmes versées en ce jour-là autour de Jésus!... Sa mère, la sœur de sa mère, ses frères, ses amis, le pleurant, lui, parce qu'ils l'aimaient d'un amour humain, d'une anxieuse tendresse de cette terre. Et quoi de plus humblement terrestre aussi que ce passage de saint Jean, tout à coup retrouvé dans ma mémoire: «Jésus, ayant donc vu sa mère et près d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère: Femme, voici votre fils. Puis il dit au disciple: Voilà votre mère. Et, depuis cette heure-là, le disciple la prit chez lui.» (saint Jean, XIX, 26, 27.)
Enfin, dernière image qui vient, inattendue et froide, terminer le rêve: le soir du grand lugubre jour; les choses tout de suite rentrant dans l'ordre, reprenant leur cours inconscient; une incroyable tranquillité retombée, comme sur une exécution quelconque; la population juive, retournant à ses trafics et à ses fêtes, préparant sa Pâque, après ce forfait presque inaperçu, sans se douter que ses fils en porteraient la peine et l'opprobre aux siècles des siècles.
* * *
Quand nous remontons du souterrain, remettant pied dans l'heure présente et les choses actuelles, c'est comme au sortir de l'épaisse nuit des temps, où nous aurions été là replongés et où nos yeux visionnaires auraient perçu des reflets de très anciens fantômes... Jamais je ne m'étais senti si humainement rapproché du Christ,—de l'homme, notre frère, qui, incontestablement pour tous, vécut et souffrit en lui... Ce sont les mystérieuses influences de ces lieux qui en ont été les causes, ce sont ces vieux pavés hérodiens sous nos pas, ce jeu de margelle tracé par les soldats de Ponce-Pilate,—tous ces effluves du passé que dégagent ici les pierres...
XI
Mercredi, 4 avril.
En me rendant aujourd'hui chez les Dominicains,—où le Père S... a bien voulu me donner rendez-vous pour me montrer le tracé des anciennes murailles de Jérusalem et m'exposer les plus récentes preuves de l'authenticité du Saint-Sépulcre,—je passe devant cette colline couverte d'herbe rase et parsemée de tombes, qu'on appelle encore le «Calvaire de Gordon».
Il y a quelque trente ans, Gordon, rêvant dans ces parages, avait été frappé d'une certaine ressemblance de grande tête de mort que présentent les roches à la base de cette colline; trop légèrement sans doute, il en avait conclu que ce devait être là le «champ du crâne», le vrai Golgotha, et son opinion, jusqu'à ces dernières années, jusqu'à l'époque des dernières fouilles russes, avait trouvé crédit chez tous les esprits un peu frondeurs, heureux de prendre en défaut les traditions antiques.
Elle est assez frappante, du reste, cette ressemblance des roches; aujourd'hui surtout, le soleil est bien placé, l'éclairage est propice, et le crâne se dessine, contemplant par les deux trous de ses yeux les mélancoliques alentours.
* * *
Chez les Dominicains, maintenant, dans leur tranquille salle d'étude.—Nous regardons une grande carte accrochée à la muraille et sur laquelle se trouve savamment reconstituée presque toute la Jérusalem d'Hérode.
A priori, on s'expliquait difficilement que l'impératrice Hélène, venue dans la ville sainte à peine deux cent cinquante ans après Jésus-Christ, se fût trompée d'une façon si grossière sur la position du Golgotha. Il est vrai, les chrétiens des premiers siècles, dans leur spiritualité évangélique, n'avaient pas le culte des lieux terrestres; mais c'est égal, comment auraient-ils pu si vite oublier où s'était passé le martyre du Sauveur qui, à cette époque, n'était guère plus loin d'eux que ne le sont de nos jours les faits du xvii e siècle, ceux du règne de Louis XIV par exemple? Il restait cependant cette objection très grave: le vrai Calvaire, d'après les historiens sacrés, était près d'une des portes et en dehors des murs de Jérusalem, tandis que celui de l'impératrice Hélène semble situé presque au cœur de la ville...
Sur la grande carte murale que nous examinons, sont tracées les trois enceintes anciennes, conjecturées d'après des fouilles dans le sol, d'après des recherches dans les vieux auteurs: la première, n'enfermant que la ville primitive et le temple; la seconde, s'étendant vers le nord-ouest, mais laissant en dehors, dans un de ses angles rentrants, le Calvaire et le Sépulcre; la troisième, celle qui subsiste de nos jours, englobant tout, mais postérieure, celle-ci, à l'époque du Christ. Et les dernières fouilles russes viennent, paraît-il, de donner une sanction éclatante à ces conjectures sur le parcours et l'angle rentrant de cette deuxième enceinte. Alors l'objection tombe, rien n'en subsiste plus, et on peut continuer d'admettre comme authentique ce lieu vénérable, d'où monte vers le ciel, depuis tant de siècles, une immense et incessante prière.
* * *
En sortant de chez les Dominicains, je me dirige, sur leurs indications, vers le lieu de ces fouilles nouvelles. Entré dans Jérusalem par la porte de Jaffa, je descends la rue des Chrétiens et, passant devant le Saint-Sépulcre, tête nue comme il est d'usage, je vais frapper à la porte d'un couvent russe,—qui s'ouvre, par exception, malgré l'heure tardive.
Derrière la chapelle, à cinq ou six mètres au-dessous du sol contemporain, les précieuses découvertes, soigneusement déblayées, s'abritent sous de grandes voûtes d'église, tout uniment blanches.
C'est d'abord une voie hérodienne, pavée de pierres striées, comme celles des caveaux d'hier,—vraisemblablement la continuation et la fin de cette même Voie Douloureuse qui commence là-bas, sous le couvent des Filles de Sion, pour aboutir ici, tout à côté de la basilique du Saint-Sépulcre, au pied même du Calvaire. Puis, c'est un fragment indiscutable des vieux remparts de Jérusalem; c'est le seuil, ce sont les soubassements d'une des portes de la ville par laquelle cette sombre voie passe et sort—pour monter en tournant dans la direction de la Basilique et s'enfouir là, sous les terrassements anciens, à la base du Golgotha.
Toutes ces choses massives et frustes, d'une couleur rougeâtre comme la terre, laissées telles quelles, sous des voûtes blanches, sans un ornement, sans un tabernacle, sans une lampe, font l'effet de ces débris morts qui gisent dans les musées,—sauf qu'elles sont restées en place et qu'elles ont leurs attaches profondes dans le sol. Le rempart est composé de ces blocs, de dimensions cyclopéennes, qui dénotent les constructions antiques, et le seuil de cette porte de ville est une pierre géante, où se voient encore les trous pour les gonds énormes, l'entaille centrale pour les barres de fermeture.
Elle est étrange et unique, cette voie, tout de suite perdue dans un impénétrable grand mur et, quand même, désignant la montée et la direction du Calvaire, avec une sorte de geste indicateur mutilé, brisé, mais indéniable et décisif. Et comme il est émotionnant à regarder, ce seuil, qui a conservé le poli des usures millénaires—et où sans doute se sont posés les pieds du Christ, alourdis du poids de la croix!...
«Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant?» dit l'ange annonciateur de la résurrection (saint Luc, XXIV, 5); et ces mots sont devenus comme la devise des chrétiens évangéliques, pour lesquels les lieux saints comptent à peine. Mais j'ai cessé d'être des leurs, et, comme je ne pourrai jamais marcher avec les multitudes qui dédaignent le Christ ou l'oublient, je suis retombé au nombre de ceux qui le cherchent désespérément parmi les morts. Et je poursuis partout ici son ombre, inexistante peut-être, mais demeurée quand même adorable et douce. Et je subis, sans le comprendre, le sortilège de son souvenir—seul des souvenirs humains qui ait gardé le pouvoir de faire encore couler les bienfaisantes larmes. Et je m'abîme et m'humilie, en un recueillement profond, devant ce funèbre vieux seuil, exhumé hier, sur lequel peut-être Jésus a fait ses derniers pas, le matin où il s'en allait, angoissé comme le moindre d'entre nous, au grand mystère de sa fin...
XII
Jeudi, 5 avril.
... Erré à cheval, au déclin du soleil, dans la triste campagne de Jérusalem, du côté du Levant et du Nord.
Comme il est pâle, ici, le printemps,—pâle, voilé et froid! Il est vrai, nous sommes sur les hauts plateaux de Judée, à huit cents mètres environ au-dessus du niveau des mers, déjà dans la région des vents et des nuages.
Campagnes de pierres grisâtres, parsemées d'oliviers frêles; par terre, une herbe courte et rare, et toujours les mêmes fleurs, des anémones, des iris, des cyclamens.
Un vent très frais s'est levé à l'approche du soir; de longs nuages effilés arrivent de l'ouest et courent dans le ciel jaune. Le sol est jonché de ruines, plein de cavernes et de sépulcres, et, de temps à autre, au hasard des collines de pierres et des vallées de pierres, la muraille de Jérusalem, dans le lointain, apparaît ou se cache, toujours farouche et haute, évoquant les grands fantômes des Croisés et de Saladin.
Je m'arrête successivement à ces deux nécropoles souterraines, qui sont percées en labyrinthe au cœur des rochers et que les voyageurs visitent toujours: l'une appelée le «Tombeau des rois» et qui était vraisemblablement le lieu de sépulture de la reine d'Abidème avec ses fils; l'autre, appelée le «Tombeau des juges» et qui, au dire des plus récents archéologues, fut creusée pour les membres du Sanhédrin. Toutes deux témoignant du faste grandiose des vieux temps, et toutes deux, vides, profanées, fouillées on ne sait combien de fois, pendant les invasions et les pillages.
XIII
Vendredi, 6 avril.
C'est le jour que le Père S... a bien voulu fixer pour me conduire à la vallée de Josaphat et au Gethsémani.
L'archimandrite russe est mort hier, et on doit l'emporter tout à l'heure de ce côté-là, au-dessus du Gethsémani, au mont des Oliviers, pour l'y enterrer. Alors la route que nous suivons—et qui contourne extérieurement, du côté du nord, les murs de Jérusalem,—est envahie par des gens qui veulent voir défiler ce cortège. Et tous les mendiants aussi, tous les estropiés, tous les aveugles sont là, échelonnés le long du parcours, assis comme des gnomes au pied des remparts de Sélim II, sur les pierres qui bordent le chemin.
Puis, quand nous tournons l'angle oriental de la ville et que la vallée de Josaphat s'ouvre, en grand précipice devant nous, elle apparaît ce soir d'une animation extraordinaire. Lieu habituel du morne silence, elle est par exception remplie de bruit et de vie. Des Grecs, des Arabes, des Bédouins, des Juifs; des femmes surtout, des groupes de longs voiles blancs parmi les tombes, attendent que passe le corps du vieil archimandrite, dont la sépulture sera de l'autre côté de cette sombre vallée, sur la montagne d'en face.
Descendons d'abord jusqu'au plus bas du ravin, traversons le lit desséché du Cédron, et là, avant de remonter vers le Gethsémani, nous nous arrêterons au tombeau de la Vierge: une antique église du ive siècle que, depuis plus de mille ans, toutes les religions se sont disputée et arrachée. Elle appartient aujourd'hui en commun aux Arméniens et aux Grecs; mais les Syriens, les Mahométans, les Abyssins et les Cophtes y possèdent tous un endroit réservé pour leurs prières, et les Latins seuls en sont exclus.
Extérieurement, on n'en voit rien, qu'une triste façade de mausolée, dont les pierres noirâtres sont envahies par les herbes des ruines: au milieu, une antique porte de forteresse aux clous énormes, toute déjetée sous son armature de fer,—et un seuil de fer, usé sous les pas des pieuses foules.
Dès l'entrée, une obscurité subite, une âcre odeur de moisissure et de caverne, où se mêle le parfum de l'encens; des haillons suspendus, des grabats sordides et défaits, qui servent aux gardiens de ce lieu rempli d'argent et d'or. On a devant soi un escalier monumental qui s'enfonce dans la terre, sous une sorte de nef d'église, inclinée aussi et en descente rapide, comme l'escalier, vers les profondeurs obscures. Cette voûte penchée, aux arceaux d'un gothique primitif et lourd, est l'ouvrage des Croisés qui, en arrivant, déblayèrent l'église byzantine d'en dessous, en ce temps-là convertie en mosquée et à moitié enfouie; sur les principales pierres, du reste, la marque des tâcherons Francs du xiiie siècle se lit encore...
A l'usure des marches, au luisant noir des murailles, on prend de prime abord conscience d'une antiquité extrême.
On descend et ce que l'on aperçoit en bas ressemble plus à une grotte qu'à une église; cependant, de la voûte, retombent, comme de merveilleuses stalactites, des centaines de lampes d'argent ou d'or, accrochées en guirlandes ou en chapelets.
Il est irrégulier et tourmenté, cet intérieur de crypte; il est tout en petits recoins incompréhensibles, où cherchent à s'isoler les uns des autres les autels des cinq ou six cultes ennemis. On y trouve même, dans un coin près du tombeau, au milieu de tant de symboles chrétiens, un mirhab de mosquée pour les Mahométans,—qui ont voué, comme on sait, une vénération particulière à «Madame Marie, mère du prophète Jésus». Ici, plus encore qu'au Saint-Sépulcre, le contraste est étrange entre les richesses d'ancienne orfèvrerie, partout amoncelées, et l'usure millénaire, le délabrement, l'air de caducité mourante: des voûtes à demi brisées, des pierres frustes, de grossières maçonneries, des fragments de roches souterraines; tout cela, enfumé et noirâtre, suintant d'humidité à travers les toiles d'araignée et la poussière. Il fait nuit comme dans un caveau pour les morts. Il y a des couloirs ténébreux, murés depuis des siècles, des commencements d'escaliers qui allaient jadis on ne sait où et qui se perdent aujourd'hui dans la terre. Il y a d'autres tombeaux aussi, qui passent pour ceux de saint Joseph, de sainte Anne, des parents de la Vierge; il y a même une citerne, enfermant une eau réputée miraculeuse. Çà et là, de vieux brocarts, cloués sur le rocher, pendent comme des loques, ou bien de vieilles broderies orientales, jetées sur les murs, s'émiettent et pourrissent. Et les cierges et l'encens fument ici sans cesse, dans l'étouffement funèbre de ce lieu, sous cette espèce de pluie, de givre d'argent et d'or, qui est une profusion de lampes et de lustres sacrés, de tous les styles et de tous les temps.
L'authenticité de cet étrange sanctuaire est bien contestable; elle est même formellement contredite par le troisième concile général tenu à Éphèse en l'an 341 et qui place à Éphèse même le tombeau de la Vierge, à côté du tombeau de saint Jean, son fils d'adoption. Les érudits en sont aussi à discuter si c'est bien sainte Hélène qui fonda la basilique primitive, en même temps que celle du Saint-Sépulcre; mais tel qu'il est, dans sa naïve barbarie, ce lieu demeure l'un des plus singuliers de Jérusalem.
Tandis que nous remontons de l'obscurité d'en bas, par le large escalier noir des Croisés, un chant grave et magnifique nous arrive du dehors, un chœur qui se rapproche, chanté à pleine voix rude par des hommes en marche: c'est l'enterrement de l'archimandrite; c'est le spectacle que la foule attendait et qui s'offre à nous au sortir de l'église souterraine, dans la lumière subitement reparue.
En tête, cheminent des gens en robes de brocart, portant, au bout de hampes, des croix d'argent et des soleils d'or; puis, viennent les prêtres, les chanteurs de cette funèbre marche. Et enfin, le vieil archimandrite s'avance et passe, le visage découvert, livide, couché sur des fleurs; il traverse le lit du Cédron et, emporté les pieds en avant, plus hauts que la tête, il commence de s'élever sur la montagne sacrée où il va dormir. Auprès de nous,—qui le regardons, arrêtés contre les antiques portes de fer,—des Musulmans sont agenouillés, tournant dédaigneusement le dos au cortège et priant Madame Marie, avant de descendre dans son tombeau; ils portent le turban vert des pèlerins qui reviennent de la Mecque; leurs groupes et leurs prières, tout cela est du plus pur Islam, bizarrement mêlé à ce défile du vieux rite orthodoxe russe. Et l'ensemble caractérise bien cette Babel des religions, qui est Jérusalem... Nous sommes au plus profond du ravin, surplombés de tous côtés; derrière le cortège qui s'éloigne, avec ses chants et ses emblèmes, la sombre vallée de Josaphat déroule la succession infinie de ses tombes; du côté du levant sont les cimetières d'Israël, dominés par le Gethsémani et le mont des Oliviers; et du côté de l'ouest s'étagent les cimetières musulmans, que couronne, presque montée dans le ciel, la haute muraille grise de Jérusalem...
* * *
Cependant, nous nous rendons au Gethsémani, et j'aurais voulu du silence. Pour la première fois de ma vie, je vais pénétrer—oh! si anxieusement—dans ce lieu dont le nom seul, à distance, avait le grand charme profond, et je ne prévoyais pas tout ce monde, cet enterrement pompeux, ces gens quelconques attroupés là pour un spectacle...
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D'abord, entrons dans la grotte dite de l'«Agonie»,—devenue aujourd'hui une chapelle à voûte de clocher,—qui passe, depuis le xive siècle, pour le lieu de l'agonie du Christ, mais qui, d'après une indiscutable tradition primitive, est l'abri où, la nuit de la Passion, sommeillaient les apôtres. Si tant d'autres lieux saints, à Jérusalem, ne sont que conjecturés et probables, celui-ci ne saurait être contesté, pas plus que le Gethsémani, d'ailleurs, qui, à aucune époque de l'histoire, n'a changé de nom.
Les petits autels, très antiques, très modestes et d'aspect délaissé, ne défigurent pas cette grotte, dont l'ensemble a dû peu varier depuis dix-neuf siècles. Par une nuit de printemps, froide comme va être celle qui s'approche ce soir, les apôtres dormaient là, les yeux appesantis d'un sommeil de fatigue et d'angoisse (Mathieu, XXVI, 40, 43; Marc, XIV, 40), tandis que le Christ s'était éloigné d'eux dans le jardin, «à la distance d'un jet de pierre», pour se recueillir et prier dans l'attente de la mort. C'est sous cet abri que Jésus revint par trois fois les éveiller et qu'il fut environné enfin par la troupe armée, accourue avec des lanternes et des flambeaux pour se saisir de lui.
Cette voûte de rochers, qui se tient là, muette sur nos têtes, a vu ces choses et les a entendues...
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Pour entrer au jardin de Gethsémani, qui est situé à quelques pas plus loin, au flanc du mont des Oliviers, il faut frapper à la porte d'un couvent de moines franciscains qui gardent jalousement ce lieu.
Un jardinet mignard, entouré d'un mur blanc sur lequel on a peinturluré un Chemin de Croix. Huit oliviers—millénaires, il est vrai, sinon contemporains du Christ,—mais enfermés derrière des grilles pour empêcher les pèlerins d'en détacher des rameaux; alentour, des petites plates-bandes qu'un frère est occupé à ratisser et où poussent de communes fleurs de printemps, des giroflées jaunes et des anémones... Plus rien du Grand Souvenir ne persiste en cet endroit banalisé; des moines ont> accompli ce tour de force: faire de Gethsémani quelque chose de mesquin et de vulgaire. Et l'on s'en va, l'imagination déçue, le cœur fermé...
Heureusement, peut-on se dire que le lieu de la suprême prière du Christ n'est pas déterminé à cent mètres près; à côté du petit enclos des Franciscains, sur la triste montagne pierreuse, il y a d'autres vergers d'oliviers aux souches antiques,—et là, il sera possible de revenir, par les tranquilles nuits froides, songer seul et appeler des ombres...
* * *
Mais des impressions du grand passé nous reprennent bientôt, quand, au jour baissant, nous nous retrouvons dans la partie intacte, désolée, de la vallée de Josaphat. «Ici, regardez, nous dit le Père blanc; des aspects contemporains du Christ subsistent encore.» Et il nous désigne, dans le morne déploiement de ce paysage biblique, les choses changées et les choses qui ont dû persister, toujours pareilles. Parmi des pierres tombales, sur ce sol empli d'ossements humains, nous nous sommes arrêtés, faisant face à Jérusalem, qui, vue de ce côté, domine la vallée des morts comme une ville fantôme. La forme générale des montagnes, naturellement, est demeurée immuable. Dans nos plus proches alentours, sur ce versant oriental par lequel nous descendons, gît la multitude infinie des tombes d'Israël. Là-bas, derrière nous, Siloë, amas de ruines et de cavernes sépulcrales, aujourd'hui repaire de Bédouins sauvages, regarde aussi dans la sombre vallée où nous sommes. Sur notre gauche, l'antique Ophel, à l'abandon, n'est plus qu'une colline couverte d'oliviers et de vestiges de murailles. Et devant nous, tout en haut, couronnant le versant opposé au nôtre, les grands murs crénelés de Jérusalem se dressent, d'un gris sombre, droits et uniformes dans toute leur longueur; en leur milieu seulement, dans un bastion carré qui s'avance, une porte d'autrefois se dessine encore, murée sinistrement. C'est le côté du Haram-ech-Chérif, de l'Enceinte Sacrée, et cette partie des remparts n'enferme que l'esplanade déserte de la mosquée bleue; aussi ne voit-on rien apparaître au-dessus de ces interminables rangées de créneaux—comme s'il n'y avait, par derrière, que du vide et de la mort. Rien non plus à l'extérieur; ces abords du sud-ouest de Jérusalem sont comme ceux d'une nécropole oubliée; ni passants, ni voitures, ni caravanes, ni routes; à peine quelques sentiers solitaires parmi les tombes, quelques montées de chèvres, serpentant sur les parois abruptes des ravins.
Les abords du Gethsémani que nous venons de quitter, et qui étaient si animés tout à l'heure sur le passage de l'archimandrite, se sont vidés à l'approche du soir. Dans la vallée de Josaphat, il n'y a plus que nous—et, au loin, quelques pâtres bédouins qui rassemblent leurs troupeaux en jouant de la musette.
Nous cheminons dans les derniers replis d'en bas, vers Ophel, suivant le cours desséché du Cédron; ici, il n'est plus qu'un mince ruisseau, le torrent dont parle l'Evangile, et son lit d'ailleurs a été en partie comblé par tout ce qui y est tombé de là-haut, à des siècles d'intervalle: décombres, ruines de murailles, éboulements de ce temple tant de fois saccagé et détruit. Le soleil s'en va, s'en va, nous laissant plonger de plus en plus dans l'ombre froide, tandis qu'une lueur rouge d'incendie éclaire encore la hauteur mélancolique de Siloë et le faîte du mont des Oliviers.
Nous sommes arrivés tout auprès de ces trois grands mausolées qui se suivent et qu'on appelle les tombeaux d'Absalon, de Josaphat et de saint Jacques. Je ne sais ce qu'il y a dans leur forme, dans leur couleur, dans tout leur aspect, de si étrangement triste; le soir, cela s'accentue encore: c'est d'eux sans doute qu'émane, bien plus que des myriades de petites tombes pareilles semées dans l'herbe, l'immense tristesse de cette vallée du Jugement dernier. Tous trois sont monolithes, taillés à même et sur place dans les rochers. Il n'y a plus rien là dedans; depuis des siècles, ils ont été vidés de leurs cadavres et de leurs richesses; par leurs ouvertures, entre leurs colonnes doriques, ce que l'on aperçoit à l'intérieur, c'est le noir de dessous terre, l'obscurité sépulcrale; cela leur donne la même expression que celle de ces têtes de mort qui ont en guise d'yeux des trous noirs, et ils ont l'air de regarder devant eux, éternellement, dans la sombre vallée. Non seulement ils sont tristes, mais ils font peur...
* * *
Maintenant, nous allons traverser le lit du Cédron, par une sorte de petite chaussée, de petit pont d'une haute antiquité, qui n'a pas été détruit; puis, sur l'autre versant, nous monterons par des sentiers jusqu'à la grande muraille d'en haut, pour rentrer dans Jérusalem.
—«La veille de la Passion, nous dit le Père blanc, lorsque le Christ, sortant de la ville, monta au Gethsémani, il est probable qu'il passa ici même, car vraisemblablement c'était autrefois le seul point où le torrent pouvait être franchi...»
Alors, nous nous arrêtons de nouveau, pour contempler mieux nos silencieux alentours. Les lueurs rouges sur Siloë viennent de s'éteindre; on en voit traîner encore de derniers reflets, plus haut, sur les cimes. L'appel grêle des musettes de bergers s'est perdu dans le lointain; le vent s'est levé et il fait froid.
Par une soirée de cette même saison, sur la fin d'un jour de printemps comme celui-ci, Jésus, à cet endroit même, a dû passer! A la faveur de l'identité des lieux, de la saison et de l'heure, une évocation soudaine se fait dans nos esprits de cette montée du Christ au Gethsémani... La muraille du Temple—devenue celle du Haram-ech-Chérif—s'étendait là-haut, en ce temps-là comme aujourd'hui, découpée peut-être sur des nuages pareils; ses assises inférieures, du reste, composées de grandes pierres salomoniennes, étaient celles que nous voyons encore, et son angle sud, qui domine si superbement l'abîme, se dressait dans le ciel à la même place; tout cela seulement était plus grandiose, car ces murs du Temple, enfouis à présent de vingt-cinq mètres dans de prodigieux décombres, avaient jadis cent vingt pieds de haut, au lieu de cinquante, et devaient jeter dans la vallée une oppression gigantesque. Siloë sans doute était moins en ruine, et Ophel existait encore; l'inouïe désolation annoncée par les prophètes n'avait pas commencé de planer sur Jérusalem. Mais il y avait la même lumière et les mêmes lignes d'ombre. Le vent des soirs de printemps amenait le même frisson et charriait les mêmes senteurs. Les plantes sauvages—petites choses si frêles et pourtant éternelles, qui finissent toujours par reparaître obstinément aux mêmes lieux, par-dessus les décombres des palais et des villes—étaient, comme maintenant, des cyclamens, des fenouils, des graminées fines, des asphodèles. Et le Christ, en s'en allant pour la dernière fois, put promener ses yeux, distraits des choses de la terre, sur ces milliers de petites anémones rouges, dont l'herbe des tombes est ici partout semée, comme de gouttes de sang.
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Contournant l'angle sud des murailles, nous rentrons dans Jérusalem par l'antique porte des Moghrabis. Personne non plus, à l'intérieur des remparts; on croirait pénétrer dans une ville morte. Devant nous, ces ravins de cactus et de pierres qui séparent le mont Moriah des quartiers habités du mont Sion,—terrains vagues, où nous cheminons en longeant l'enceinte de cet autre désert, le Haram-ech-Chérif, qui jadis était le Temple.
C'est vendredi soir, le moment traditionnel où, chaque semaine, les Juifs vont pleurer, en un lieu spécial concédé par les Turcs, sur les ruines de ce temple de Salomon, qui «ne sera jamais rebâti». Et nous voulons passer, avant la nuit, par cette place des Lamentations. Après les terrains vides, nous atteignons maintenant d'étroites ruelles, jonchées d'immondices, et enfin une sorte d'enclos, rempli du remuement d'une foule étrange qui gémit ensemble à voix basse et cadencée. Déjà commence le vague crépuscule. Le fond de cette place, entourée de sombres murs, est fermé, écrasé par une formidable construction salomonienne, un fragment de l'enceinte du Temple, tout en blocs monstrueux et pareils. Et des hommes en longues robes de velours, agités d'une sorte de dandinement général comme les ours des cages, nous apparaissent là vus de dos, faisant face à ce débris gigantesque, heurtant du front ces pierres et murmurant une sorte de mélopée tremblotante.
L'un d'eux, qui doit être quelque chantre ou rabbin, semble mener confusément ce chœur lamentable. Mais on le suit peu; chacun, tenant en main sa bible hébraïque, exhale à sa guise ses propres plaintes.
Les robes sont magnifiques: des velours noirs, des velours bleus, des velours violets ou cramoisis, doublés de pelleteries précieuses. Les calottes sont toutes eu velours noir,—bordées de fourrures à longs poils qui mettent dans l'ombre les nez en lame de couteau et les mauvais regards. Les visages, qui se détournent à demi pour nous examiner, sont presque tous d'une laideur spéciale, d'une laideur à donner le frisson: si minces, si effilés, si chafouins, avec de si petits yeux sournois et larmoyants, sous des retombées de paupières mortes!... Des teints blancs et roses de cire malsaine, et, sur toutes les oreilles, des tire-bouchons de cheveux, qui pendent comme les «anglaises» de 1830, complétant d'inquiétantes ressemblances de vieilles dames barbues.
Il y a des vieillards surtout, des vieillards à l'expression basse, rusée, ignoble. Mais il y a aussi quelques tout jeunes, quelques tout petits Juifs, frais comme des bonbons de sucre peint, qui portent déjà deux papillotes comme les grands, et qui se dandinent et pleurent de même, une bible à la main. Ce soir, du reste, ils sont presque tous des «Safardim», c'est-à-dire des Juifs revenus de Pologne, étiolés et blanchis par des siècles de brocantages et d'usure, sous les ciels du Nord; très différents des «Ackenazim», qui sont leurs frères revenus d'Espagne ou du Maroc et chez lesquels on retrouve des teints bruns, d'admirables figures de prophètes.
En pénétrant dans ce cœur de la juiverie, mon impression est surtout de saisissement, de malaise et presque d'effroi. Nulle part je n'avais vu pareille exagération du type de nos vieux marchands d'habits, de guenilles et de peaux de lapin; nulle part, des nez si pointus, si longs et si pâles. C'est chaque fois une petite commotion de surprise et de dégoût, quand un de ces vieux dos, voûtés sous le velours et la fourrure, se retourne à demi, et qu'une nouvelle paire d'yeux me regarde furtivement de côté, entre des papillotes pendantes et par-dessous des verres de lunette. Vraiment, cela laisse un indélébile stigmate, d'avoir crucifié Jésus; peut-être faut-il venir ici pour bien s'en convaincre, mais c'est indiscutable, il y a un signe particulier inscrit sur ces fronts, il y a un sceau d'opprobre dont toute cette race est marquée...
Contre la muraille du temple, contre le dernier débris de leur splendeur passée, ce sont les lamentations de Jérémie qu'ils redisent tous, avec des voix qui chevrotent en cadence, au dandinement rapide des corps:
—A cause du temple qui est détruit, s'écrie le rabbin,
—Nous sommes assis solitaires et nous pleurons! répond la foule.
—A cause de nos murs qui sont abattus,
—Nous sommes assis solitaires et nous pleurons!
—A cause de notre majesté qui est passée, à cause de nos grands hommes qui ont péri,
—Nous sommes assis solitaires et nous pleurons!
Et il y en a deux ou trois, de ces vieux, qui versent de vraies larmes, qui ont posé leur bible dans les trous des pierres, pour avoir les mains libres et les agiter au-dessus de leur tête en geste de malédiction.
Si les crânes branlants et les barbes blanches sont en majorité au pied du Mur des Pleurs, c'est que, de tous les coins du monde où Israël est dispersé, ses fils reviennent ici quand ils sentent leur fin proche, afin d'être enterrés dans la sainte vallée de Josaphat. Et Jérusalem s'encombre de plus en plus de vieillards accourus pour y mourir.
* * *
En soi, cela est unique, touchant et sublime: après tant de malheurs inouïs, après tant de siècles d'exil et de dispersion, l'attachement inébranlable de ce peuple à une patrie perdue! Pour un peu on pleurerait avec eux,—si ce n'étaient des Juifs, et si on ne se sentait le cœur étrangement glacé par toutes leurs abjectes figures.
Mais, devant ce Mur des Pleurs, le mystère des prophéties apparaît plus inexpliqué et plus saisissant. L'esprit se recueille, confondu de ces destinées d'Israël, sans précédent, sans analogue dans l'histoire des hommes, impossibles à prévoir, et cependant prédites, aux temps mêmes de la splendeur de Sion, avec d'inquiétantes précisions de détails.
* * *
Ce soir est, paraît-il, un soir spécial pour mener deuil, car cette place est presque remplie. Et, à tout instant, il en arrive d'autres, toujours pareils, avec le même bonnet à poils, le même nez, les mêmes anglaises sur les tempes; aussi sordides et aussi laids, dans d'aussi belles robes. Ils passent, tête baissée sur leur bible ouverte, et, tout en faisant mine de lire leurs jérémiades, nous jettent, de côté et en dessous, un coup d'œil comme une piqûre d'aiguille;—puis vont grossir l'amas des vieux dos de velours qui se pressent le long de ces ruines du Temple: avec ce bourdonnement, dans le crépuscule, on dirait un essaim de ces mauvaises mouches, qui parfois s'assemblent, collées à la base des murailles.
—Ramène les enfants de Jérusalem!.. Hâte-toi, hâte-toi, libérateur de Sion!...
Et les vieilles mains caressent les pierres, et les vieux fronts cognent le mur, et, en cadence, se secouent les vieux cheveux, les vieilles papillotes...
* * *
Quand nous nous en allons, remontant vers la ville haute par d'affreuses petites ruelles déjà obscures, nous en croisons encore, des robes de velours et des longs nez, qui se dépêchent de descendre, rasant les murs pour aller pleurer en bas. Un peu en retard, ceux-là, car la nuit tombe;—mais, vous savez, les affaires!... Et au-dessus des noires maisonnettes et des toits proches, apparaît au loin, éclairé des dernières lueurs du couchant, l'échafaudage des antiques petites coupoles dont le mont Sion est couvert.
En sortant de ce repaire de la juiverie, où l'on éprouvait malgré soi je ne sais quelles préoccupations puériles de vols, de mauvais œil et de maléfices, c'est un soulagement de revoir, au lieu des têtes basses, les belles attitudes arabes, au lieu des robes étriquées, les amples draperies nobles.
Puis, le canon tonne au quartier turc et c'est, ce soir, la salve annonciatrice de la lune nouvelle, de la fin du ramadan. Et Jérusalem, pour un temps, va redevenir plus sarrasine dans la fête religieuse du Baïram.
XIV
Samedi, 7 avril.
Un bruit de cloches d'église nous suit longtemps dans la campagne solitaire, tandis que nous nous éloignons à cheval, au frais matin, vers Jéricho, vers le Jourdain et la mer Morte. La ville sainte très promptement disparaît à nos yeux, cachée derrière le mont des Oliviers. Il y a çà et là des champs d'orges vertes, mais surtout des régions de pierres et d'asphodèles. Pas d'arbres nulle part. Des anémones rouges et des iris violets, émaillant les grisailles d'un pays tourmenté, tout en rochers et en déserts. Par des séries de gorges, de vallées, de précipices, nous suivons une pente lentement descendante: Jérusalem est par huit cents mètres d'altitude et cette mer Morte où nous allons est à quatre cents mètres au-dessous du niveau des autres mers.
S'il n'y avait la route carrossable sur laquelle nos chevaux marchent si aisément, on dirait presque, par instants, l'Idumée ou l'Arabie.
Elle est, du reste, pleine de monde aujourd'hui, cette route de Jéricho: des Bédouins sur des chameaux; des bergers arabes menant des centaines de chèvres noires; des bandes de touristes Cook, cheminant à cheval ou dans des chaises à mules; des pèlerins russes, qui s'en reviennent à pied du Jourdain rapportant pieusement dans des gourdes l'eau du fleuve sacré; des pèlerins grecs de l'île de Chypre, en troupes nombreuses sur des ânes; des caravanes disparates, des groupements bizarres, que nous dépassons ou qui nous croisent.
* * *
Midi bientôt. Les hautes montagnes du pays de Moab, qui sont au delà de la mer Morte et que, depuis Hébron, nous n'avons pas cessé de voir, au Levant, comme une diaphane muraille, semblent toujours aussi lointaines, bien que depuis trois heures nous marchions vers elles,—semblent fuir devant nous comme les visions des mirages. Mais elles se sont embrumées et assombries; tout ce qui traînait de voiles légers au ciel, dans la matinée, s'est réuni et condensé sur leurs cimes, tandis que du bleu plus pur et plus magnifique s'étend au-dessus de nos têtes.
A mi-route de Jéricho, nous faisons la grande halte dans un caravansérail où il y a des Bédouins, des Syriens et les Grecs; puis, nous remontons à cheval sous un ardent soleil.
De temps à autre, dans des gouffres béant au-dessous de nous, très loin en profondeur, le torrent du Cédron apparaît sous forme d'un filet d'écume d'argent; son cours ici n'a pas été troublé comme sous les murs de Jérusalem et il s'en va rapidement vers la mer Morte, à demi caché au plus creux des abîmes.
Les plans de montagnes continuent de s'abaisser vers cette étrange et unique région, située au-dessous du niveau des mers et où sommeillent des eaux qui donnent la mort. Il semble qu'on ait conscience de ce qu'il y a d'anormal en ce dénivellement, par je ne sais quoi de singulier et d'un peu vertigineux que présentent ces perspectives descendantes.
De plus en plus tourmenté et grandiose, le pays maintenant nous rend presque des aspects du vrai désert. Mais il y manque l'impression des solitudes démesurées, qu'on n'éprouve pas ici. Et puis il y a toujours cette route tracée de mains d'hommes, et ces continuelles rencontres de cavaliers, de passants quelconques...
L'air est déjà plus sec et plus chaud qu'à Jérusalem, et la lumière devient plus magnifique,—comme chaque fois qu'on approche des lieux sans végétation.
Toujours plus dénudées, les montagnes, plus fendillées de sécheresse, avec des crevasses qui s'ouvrent partout comme de grands abîmes. La chaleur augmente à mesure que nous descendons vers ces rives de la mer Morte qui sont, en été, un des lieux les plus chauds du monde. Un morne soleil darde autour de nous, sur les rochers, les pierrailles, les calcaires pâles où courent des lézards par milliers; tandis que, en avant là-bas, servant de fond à toutes choses, la chaîne du Moab se tient toujours, comme une muraille dantesque. Et aujourd'hui des nuées d'orage la noircissent et la déforment, cachant les cimes, ou bien les prolongeant trop haut sur le ciel en d'autres cimes imaginaires, et donnant l'effroi des chaos.
Dans certaine vallée profonde, où nous cheminons un moment, enfermés sans vue entre des parois verticales, quelques centaines de chameaux sont à paître, accrochés comme de grandes chèvres fantastiques au flanc des montagnes,—les plus haut perchés de la bande se découpant en silhouette sur le ciel.
Puis, nous sortons de ce défilé et les montagnes du Moab reparaissent, encore plus élevées maintenant et plus obscurcies de nuages. Sur ces fonds si sombres se détachent en très clair les premiers plans de ce pays désolé; des sommets blanchâtres, et, tout auprès de nous, des blocs absolument blancs, dessinés avec une extrême dureté de contours par le brûlant soleil.
Vers trois heures, des régions élevées où nous sommes encore, nous découvrons en avant de nous la contrée plus basse que les mers et, comme si nos yeux avaient conservé la notion des habituels niveaux, elle nous semble, en effet, n'être pas une plaine comme les autres, mais quelque chose de trop descendu, de trop enfoncé, un grand affaissement de la terre, le fond d'un vaste gouffre où la route va tomber.
Cette contrée basse a des aspects de désert, elle aussi, des traînées grises, miroitantes, comme des champs de lave ou des affleurements de sel; en son milieu, une nappe invraisemblablement verte, qui est l'oasis de Jéricho,—et, vers le sud, une étendue immobile, d'un poli de miroir, d'une teinte triste d'ardoise, qui commence et qui se perd au loin sans qu'on puisse la voir finir: la mer Morte, enténébrée aujourd'hui par tous les nuages des lointains, par tout ce qui pèse là-bas de lourd et d'opaque sur la rive du Moab.
Les quelques maisonnettes blanches de Jéricho peu à peu se dessinent, dans le vert de l'oasis, à mesure que nous descendons de nos sommets pierreux, inondés de soleil. On dirait à peine un village. Il n'y a plus vestige, paraît-il, des trois cités grandes et célèbres qui jadis se succédèrent à cette place et qui, à des âges différents, s'appelèrent Jéricho. Ces destructions, ces anéantissements si absolus des villes de Chanaan et de l'Idumée sont presque pour confondre la raison humaine. Vraiment, il faut que, sur tout cela, ait passé un bien puissant souffle de malédiction et de mort...
Quand nous sommes tout en bas dans la plaine, une accablante chaleur nous surprend; on dirait que nous avons parcouru un chemin énorme du côté du sud,—et, tout simplement, nous sommes descendus de quelques centaines de mètres vers les entrailles de la terre: c'est à leur niveau abaissé que ces environs de la mer Morte doivent leur climat d'exception.
* * *
Le Jéricho d'aujourd'hui se compose d'une petite citadelle turque; de trois ou quatre maisons nouvelles, bâties pour les pèlerins et les touristes; d'une cinquantaine d'habitations arabes en terre battue, à toitures de branches épineuses, et de quelques tentes bédouines. Alentour, des jardins où croissent de rares palmiers; un bois d'arbustes verts, parcouru par de clairs ruisseaux; des sentiers envahis par les herbages, où des cavaliers en burnous caracolent sur des chevaux à longs crins. Et c'est tout. Au delà du bois commence aussitôt l'inhabitable désert; et la mer Morte se tient là, très proche, étendant son linceul mystérieux au-dessus des royaumes engloutis de Gomorrhe et de Sodome. Elle est d'un aspect bien spécial, cette mer, et, ce soir, bien funèbre; elle donne vraiment l'impression de la mort, avec ses eaux alourdies, plombées, sans mouvement, entre les déserts de ses deux rives où de grandes montagnes confuses se mêlent aux orages en suspens dans le ciel.
XV
Dimanche, 8 avril.
De Jéricho, où nous avons passé la nuit, la mer Morte semble tout près; en quelques minutes, croirait-on, il serait aisé d'atteindre sa nappe tranquille,—qui est ce matin d'un bleu à peine teinté d'ardoise, sous un ciel dégagé de toutes les nuées d'hier. Et, pour s'y rendre à cheval, il faut encore presque deux heures, sous un lourd soleil, à travers un petit désert qui, moins l'immensité, ressemble au grand où nous venons de passer tant de jours; vers cette mer, qui semble fuir à mesure qu'on approche, on descend par des séries d'assises effritées, de plateaux désolés tout miroitants de sable et de sel. Nous retrouvons là quelques-unes des plantes odorantes de l'Arabie Pétrée, et même des semblants de mirage, l'inappréciation des distances, le continuel tremblement des lointains. Nous y retrouvons aussi une bande de Bédouins à peu près semblables à nos amis du désert, avec leurs chemises aux longues manches pointues flottant comme des ailes, avec leurs petits voiles bruns qu'attachent au front des cordelières noires et dont les deux bouts se dressent sur les tempes comme des oreilles de bête. Du reste, ces bords de la mer Morte, surtout du côté méridional, sont, presque autant que l'Idumée, hantés par les pillards.
* * *
On sait que les géologues font remonter aux premiers âges du monde l'existence de la mer Morte; ils ne contestent pas cependant qu'à l'époque de la destruction des villes maudites, elle dut subitement déborder, après quelque éruption nouvelle, pour couvrir l'emplacement, de la Pentapole moabitique. Et c'est alors que fut engloutie toute cette «Vallée des bois», où s'étaient assemblés, contre Chodorlahomor, les rois de Sodome, de Gomorrhe, d'Adama, de Séboïm et de Ségor (Genèse, XIV, 3); toute cette plaine de Siddim «qui paraissait un pays très agréable, arrosé de ruisseaux comme un jardin de délices» (Genèse, XIII, 10). Depuis ces temps lointains, cette mer s'est quelque peu reculée, sans cependant changer sensiblement de forme. Et, sous le suaire de ses eaux lourdes, inaccessibles aux plongeurs par leur densité même, dorment d'étranges ruines, des débris qui, sans doute, ne seront jamais explorés; Sodome et Gomorrhe sont là, ensevelies dans ses profondeurs obscures...
De nos jours, la mer Morte, terminée au nord par les sables où nous cheminons, s'étend sur une longueur d'environ 80 kilomètres, entre deux rangées de montagnes parallèles: au levant, celles du Moab, éternellement suintantes de bitume, qui se maintiennent ce matin dans des violets sombres; à l'ouest, celles de Judée, d'une autre nature, tout en calcaires blanchâtres, en ce moment éblouissantes de soleil. Des deux côtés, la désolation est aussi absolue; le même silence plane sur les mêmes apparences de mort. Ce sont bien les aspects immobiles et un peu terrifiants du désert,—et on conçoit l'impression très vive produite sur les voyageurs qui ne connaissent pas la Grande Arabie; mais, pour nous, il n'y a plus ici qu'une image trop diminuée des fantasmagories mornes de là-bas.—On ne perd pas de vue tout à fait, d'ailleurs, la citadelle de Jéricho; du haut de nos chevaux, nous continuons de l'apercevoir derrière nous, comme un vague petit point blanc, encore protecteur. Dans l'extrême lointain des sables, sous le réseau tremblant des mirages, apparaît aussi une vieille forteresse, qui est un couvent de solitaires grecs. Et enfin, autre tache blanche, tout juste perceptible là-haut, dans un repli des montagnes judaïques, ce mausolée qui passe pour le tombeau de Moïse—et où va commencer, dans ces jours, un grand pèlerinage mahométan.
* * *
Cependant, sur la sinistre grève où nous arrivons, la mort s'indique, vraiment imposante et souveraine. Il y a d'abord, comme une ligne de défense qu'il faut franchir, une ceinture de bois flottés, de branches et d'arbres dépouillés de toute écorce, presque pétrifiés dans les bains chimiques, blanchis comme des ossements,—et on dirait des amas de grandes vertèbres. Puis, ce sont des cailloux roulés, comme au bord de toutes les mers; mais pas une coquille, pas une algue, pas seulement un peu de limon verdâtre, rien d'organique, même au degré le plus inférieur; et on n'a vu cela nulle part, une mer dont le lit est stérile comme un creuset d'alchimie; c'est quelque chose d'anormal et de déroutant. Des poissons morts gisent çà et là, durcis comme les bois, momifiés dans le naphte et les sels: poissons du Jourdain que le courant a entraînés ici et que les eaux maudites ont étouffés aussitôt.
Et devant nous, cette mer fuit, entre ses rives de montagnes désertes, jusqu'à l'horizon trouble, avec des airs de ne pas finir. Ses eaux blanchâtres, huileuses, portent des taches de bitume, étalées en larges cernes irisés. D'ailleurs, elles brûlent, si on les boit, comme une liqueur corrosive; si on y entre jusqu'aux genoux, on a peine à y marcher, tant elles sont pesantes; on ne peut y plonger ni même y nager dans la position ordinaire, mais on flotte à la surface comme une bouée de liège.
Jadis, l'empereur Titus y fit jeter, pour voir, des esclaves liés ensemble par des chaînes de fer, et ils ne se noyèrent point.
* * *
Du côté de l'est, dans le petit désert de ces sables où nous venons de marcher pendant deux heures, une ligne d'un beau vert d'émeraude serpente, un peu lointaine, très surprenante au milieu de ces désolations jaunâtres ou grises, et finit par aboutir à la plage funèbre: c'est le Jourdain, qui arrive entre ses deux rideaux d'arbres, dans sa verdure d'avril toute fraîche, se jeter à la mer Morte.
Encore une heure de route, à travers les sables et les sels, pour atteindre ce fleuve aux eaux saintes.
Les montagnes de la Judée et du Moab commencent à s'enténébrer, comme hier, sous des nuées d'apocalypse. Là-bas, tous les fonds sont noirs et le ciel est noir, au-dessus du morne étincellement de la terre. Et, en chemin, voici qu'un muletier syrien de Beyrouth—grand garçon naïf d'une quinzaine d'années que nous avons loué à Jérusalem, avec sa mule, pour porter notre bagage—se met à fondre en larmes, disant que nous l'avons emmené ici pour le perdre, nous suppliant de revenir en arrière. Il n'avait encore jamais vu les parages de la mer Morte, et il est impressionné par ces aspects inusités ou hostiles; il est pris d'une espèce d'épouvante physique du désert; alors, nous devons le rassurer et le consoler comme un petit enfant.
* * *
Quelques ruisseaux, bruissant sur le sable et les pierres, annoncent d'abord l'approche du fleuve. Puis, subitement, l'air s'emplit de moustiques et de moucherons noirs, qui s'abattent sur nous en tourbillons aveuglants. Et, enfin, nous atteignons la ligne de fraîche et magnifique verdure qui contraste d'une façon si singulière avec les régions d'alentour: des saules, des coudriers, des tamarisques, de grands roseaux emmêlés en jungle. Entre ces feuillages, qui le voilent sous leur épais rideau, le Jourdain roule lourdement vers la mer Morte ses eaux jaunes et limoneuses; c'est lui qui, depuis des millénaires, alimente ce réservoir empoisonné, inutile et sans issue. Il n'est plus aujourd'hui qu'un pauvre fleuve quelconque du désert; ses bords se sont dépeuplés de leurs villes et de leurs palais; des tristesses et des silences infinis sont descendus sur lui comme sur toute cette Palestine à l'abandon. A cette époque de l'année, quand Pâques est proche, il reçoit encore de pieuses visites; des hordes de pèlerins, accourus surtout des pays du Nord, y viennent, conduits par des prêtres, s'y baignent en robe blanche comme les chrétiens des premiers siècles et emportent religieusement, dans leurs patries éloignées, quelques gouttes de ses eaux, ou un coquillage, un caillou de son lit. Mais après, il redevient solitaire pour de longs mois, quand la saison des pèlerinages est finie, et ne voit plus de loin en loin passer que quelques troupeaux, quelques bergers arabes moitié bandits.
* * *
Vers le milieu du jour, nous sommes rentrés à Jéricho, d'où nous ne repartirons que demain matin, et il nous reste les heures tranquilles du soir pour parcourir la silencieuse oasis.
Une sorte de grand bocage mélancolique où souffle un air extraordinairement chaud et où vivent, grâce à la dépression profonde du sol, des bêtes et des plantes tropicales. Halliers, fouillis d'arbres verts, d'arbustes plutôt et d'herbages, le faux-baumier ou baumier-de-Galaad, le pommier-de-Sodome et le spina-Christi aux épines très longues, qui, suivant la tradition, servit à composer la couronne de Jésus.
Aux temps antiques, c'était ici une contrée de richesse et de luxe, comme de nos jours la Provence ou le golfe de Gênes, et on y faisait des jardins merveilleux, renommés par toute la terre. Salomon y avait acclimaté les premiers baumiers rapportés de l'Inde. L'eau, amenée de tous côtés par des canaux, permettait d'entretenir de grands bois de palmes, des plantations de cannes à sucre et des vergers pleins de roses. Toute cette plaine était «couverte de maisons et de palais».
Aujourd'hui, plus rien, et les traces même de cette splendeur sont effacées; des amas de pierres çà et là, d'informes ruines émiettées sous les broussailles, servent aux discussions des archéologues. On ne sait plus bien exactement où furent les trois villes célèbres qui, tour à tour, s'élevèrent ici; ni la Jéricho primitive, dont les murs tombèrent au son des trompettes saintes et que Josué détruisit; ni la Jéricho des prophètes où vécurent Élisée et Élie, qui fut offerte, comme un cadeau royal, par Antoine à Cléopâtre, puis vendue par Cléopâtre à Hérode et ornée par celui-ci de nouveaux palais, et enfin complètement détruite sous Vespasien; ni la Jéricho des premiers siècles de notre ère, bâtie par l'empereur Adrien, devenue évêché dès le ive siècle et encore célèbre au temps des croisades par ses ombrages de palmiers.
Fini et anéanti, tout cela; non seulement les palais ont disparu avec les temples et les églises; mais aussi les dattiers, les beaux arbres rares ont fait place aux broussailles sauvages qui recouvrent à présent l'oasis d'un triste réseau d'épines.
* * *
Par les vagues sentiers, parmi les buissons épineux et les ruisseaux d'eaux vives, nous errons longuement, aux heures lumineuses du soir. Très loin, un petit pâtre arabe nous mène voir des amoncellements de pierres qui forment comme un immense tumulus et où se distinguent encore, entre les herbes et les ronces, quelques blocs jadis sculptés. Laquelle des trois Jéricho est là, devant vous, pulvérisée? Probablement celle d'Hérode; mais on n'en sait rien au juste, et, d'ailleurs, peu nous importe la précision des détails dans l'ensemble de tout ce passé mort!
Le coucher splendide du soleil nous trouve presque égarés au milieu de cette espèce de bocage funéraire, qui est jeté à la façon d'un grand linceul sur le sol plein de poussière humaine. Et nous pressons le pas, nous déchirant un peu aux épines des baumiers-de-Galaad. Pendant notre promenade solitaire, nous n'avons rencontré qu'un troupeau de chèvres et deux ou trois Bédouins de mauvaise mine armés de bâtons. Mais, dans les branches, c'est une agitation joyeuse d'oiseaux de tout plumage qui s'assemblent pour la nuit, et on entend de divers côtés le rappel des tourterelles. Cette plaine en contre-bas des mers, dans laquelle nous marchons, est partout environnée de montagnes; il y a d'abord, à un millier de mètres de distance, montrant au-dessus des bois son sommet rougeâtre, ce mont de la Quarantaine, où, d'après la tradition, le Christ se retira pour méditer pendant quarante jours et qui est resté, depuis tantôt dix-neuf siècles, comme une sorte de Thébaïde aux cavernes toujours hantées par des moines solitaires, des ermites à longs cheveux. A l'Occident s'en va la chaîne lointaine des montagnes de la Judée, déjà dans l'ombre, tandis qu'au levant et au sud les cimes de la Sodomitide concentrent tous les derniers rayons du soir, éclatent dans une sinistre splendeur au-dessus de cette nappe assombrie qui est la mer Morte.—Tout cela cependant n'est encore rien, après les désolations et les éblouissements roses de la Grande Arabie, dont nous gardons le souvenir, l'image comme gravée au fond de nos yeux...
* * *
Au chaud crépuscule, quand nous sommes assis devant le porche de la petite auberge de Jéricho, nous voyons accourir, sur un cheval au galop affolé, un moine en robe noire, les longs cheveux au vent. C'est l'un des solitaires du mont de la Quarantaine, qui a tenu à arriver le premier pour nous offrir des petits objets en bois de Jéricho et des chapelets en coquillages du Jourdain.—A la nuit tombée, il en descend d'autres, qui ont la pareille robe noire, la même chevelure éparse autour d'un visage de bandit et qui entrent à l'hôtel pour nous proposer des petites sculptures et des chapelets semblables.
Elle est tiède, la nuit d'ici, un peu lourde, très différente des nuits encore froides de Jérusalem, et, à mesure que s'allument les étoiles, un concert de grenouilles commence partout à la fois, sous l'enchevêtrement noir des baumiers-de-Galaad,—si continu et d'ailleurs si discret que c'est comme une forme particulière du tranquille silence. On entend aussi des aboiements de chiens de bergers, là-bas, du côté des campements arabes; puis, de très loin, le tambour et la petite flûte bédouine, rythmant quelque fête sauvage;—et, par instants, bien distinct de tout, le fausset lugubre d'une hyène ou d'un chacal.
Maintenant, voici même un refrain inattendu des estaminets de Berlin qui éclate tout à coup, comme en dissonance ironique, au milieu de ces bruits légers et immuables des vieux soirs de Judée: des touristes allemands, qui sont là depuis le coucher du soleil, campés sous des tentes des agences; une bande de «Cooks», venus pour voir et profaner ce petit désert à leur portée.
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Passé minuit, quand tout enfin se tait, le silence appartient aux rossignols, qui emplissent l'oasis d'une exquise et grêle musique de cristal.
XVI
Lundi, 9 avril.
Nous quittons dès le matin Jéricho pour remonter vers Jérusalem. Dans les sentiers, coupés de clairs ruisseaux, sur les herbes, entre les baumiers verts, il y a une certaine animation de cavaliers arabes, qui galopent, au soleil levant, sur des chevaux harnachés de mille couleurs.
Au sortir des plaines profondes, quand nous entrons dans les calcaires blancs des montagnes de Judée, une cuisante chaleur nous accable, et nos chevaux marchent péniblement sur cette route, qui monte en lacets rapides. Nous nous élevons par degrés au-dessus de la région étrange, en contre-bas de tous les pays et de toutes les mers. La lumière est dure et éblouissante sur les blancheurs des rochers et du sol; il n'y a de noir que nos ombres; tout le reste est clair et fatigant à regarder. Derrière nous, le déploiement toujours plus immense des lointains,—la mer Morte, aux immobilités d'ardoise, et les montagnes bitumineuses de la Sodomitide,—tout cela semble, par contraste, un grand abîme obscur, tant sont blanches les choses rapprochées.
Très noires, nos ombres, qui se promènent sur les blanches pierres peuplées de lézards. Noirs aussi, les passants, que nous rencontrons maintenant de plus en plus nombreux, comme avant-hier, en défilé presque continu. Des Bédouins, chassant devant eux des petits ânes par centaines; des Bédouins et des Bédouins, armés de longs fusils, de coutelas et de poignards, la corde de laine autour du front et les coins du voile arrangés en oreilles de bête; groupes archaïques et charmants; groupes d'hommes sveltes et fauves qui, en nous croisant, nous montrent, dans un sourire de salut, des dents de porcelaine. Et des chameaux, attachés à la file, et des troupeaux de chèvres innombrables, menés par des petits bergers aux yeux de gazelle.
Parfois, au fond de crevasses, de trous comme des entrées de l'enfer, on entend le Cédron qui bruit, et on l'aperçoit, en mince filet d'argent, qui sautille dans son lit presque souterrain, au milieu de l'obscur chaos de pierres.
Les montagnes vont peu à peu verdir à mesure que nous approcherons de Jérusalem. Pour le moment, de blanchâtres qu'elles étaient tout en bas, elles sont devenues fauves et, sur leurs croupes arrondies, il y a comme un mouchetage étonnamment régulier de petites broussailles brunes; on dirait qu'on les a recouvertes avec de géantes peaux de léopard.
* * *
Depuis tantôt deux heures, nous montons; la nature des roches est changée; l'air est plus froid et une légère teinte verte commence à s'étendre. Comme si elle s'était abîmée en profondeur, la mer Morte a disparu au-dessous de nous avec les régions maudites d'alentour.
Sur la route, continue le défilé des passants. Maintenant, c'est tout un pèlerinage de paysans cypriotes qui se rend au Jourdain, hommes, femmes et enfants, montés sur des mules ou des ânes. Puis, derrière eux, des barbes blondes ou rousses et des bonnets de fourrure: des Russes, des centaines de Russes, très âgés pour la plupart, et quand même cheminant à pied; des moujiks à cheveux blancs et des vieilles femmes à lunettes, épuisées, branlantes. Protégés par leur pauvreté même contre les attaques bédouines, ils s'avancent sans peur, en trottinant avec des bâtons. Ils ont tous, en bandoulière, des gourdes ou des bouteilles vides, qu'ils rempliront pieusement au fleuve: grands-pères et grands'mères, qui vont rapporter, peut-être jusqu'à Arkhangel et aux rives de la mer Blanche, un peu des eaux saintes, de quoi baptiser leurs petits-enfants. En nous croisant, ils nous disent bonjour, ceux-là aussi; ils n'ont pas le joli geste des Bédouins ni leur joli sourire; mais leur salut, plus lourd, paraît plus franc et plus sûr.
* * *
Au-dessous des cimes grises, les creux des vallées sont redevenus tout verts; il y a partout des troupeaux qui paissent et des petits bergers en burnous qui jouent de la musette. Au même point que l'avant-veille, nous retrouvons les mêmes grandes bêtes percheuses, découpées en silhouettes sur le ciel, au-dessus de nos têtes: des chamelles, qu'on a mises aux champs avec leurs petits. Et enfin, les fleurs recommencent, émaillant partout les rochers de points rouges et de points roses.
* * *
A mi-chemin, nous faisons halte au caravansérail, où il y a foule aujourd'hui.
Un caravansérail, c'est surtout une sorte de citadelle pour abriter les voyageurs et leurs montures contre les pillards des chemins. Du Levant au Moghreb, ils se ressemblent tous: une cour, un carré d'épaisses murailles garnies d'anneaux de fer pour attacher les bêtes; sur l'une des faces intérieures, un vaste hangar pour abriter les hommes, et, près de la porte d'entrée, la tanière des gardiens du lieu, avec de petits fourneaux primitifs pour faire du café aux passants.
Des bêtes sellées, de toute classe et de toute espèce, encombrent ce caravansérail de la route de Jéricho. Il en entre et il en sort à chaque instant, avec des ruades et des écarts: chevaux de touristes, à selle anglaise, ou chevaux ébouriffés, à grande selle arabe, les flancs et la poitrine surchargés de franges de toutes couleurs; longs dromadaires majestueusement bêtes; mules aux harnais bariolés de perles et de coquilles; ânons modestes des plus pauvres pèlerins; pauvres ânons dépenaillés ayant sur ledos des vieilles toiles et des vieilles besaces. Et tout cela se mêle, s'entrave les pieds, s'affole et crie.
Sous le hangar qui regarde cette cour, une centaine de personnes s'empressent à déjeuner,—avec des provisions apportées, bien entendu, le caravansérail ne fournissant que l'eau fraîche, le café, le narguilé et la protection de ses murs. Les uns mangent sur des tables; les autres, qui n'en ont plus trouvé, s'arrangent par terre. Groupes presque élégants de touristes anglais ou américains. Groupes plus humbles de pèlerins grecs. Amas de pèlerins russes, têtes de vieux braves avec des médailles à la poitrine, faisant bouillir par terre, sur des feux de branches, des petites soupes au pain noir. Beaux guides syriens, tout brodés de soie, poseurs avec des cheveux à la Capoul échappés du turban, en coquetterie avec les dames touristes des agences.—Et des Turcs et des Serbes. Et des prêtres, qui déjeunent en tenant leurs ânons par la bride. Et des moines blancs et des moines bruns. Et des Bédouins mangeant avec leurs doigts comme au dessert, déchiquetant, à belles dents blanches, d'immondes débris de poulets.
A la table voisine de la nôtre, sont assises des jeunes femmes maronites; les unes en costume encore un peu national, long manteau de velours et d'hermine, cheveux pris dans un mouchoir pailleté; les autres, hélas! en chapeau à fleurs, habillées comme, il y a cinq ou six ans, les grisettes de France; charmantes quand même à force d'être fraîches, d'avoir de grands yeux.—Et un échange amical de dattes et d'oranges s'établit entre notre tablée et la leur, tandis que nous faisons passer des tranches de pain blanc à de bons vieux moujiks accroupis à nos pieds.
Vraiment, pour rencontrer si étrange et si cordiale Babel, il faut venir, en temps de pèlerinage, sur les routes de Palestine...
Et, dans quelques jours d'ici, après les fêtes de Pâques, ce caravansérail va se retrouver, pour de longs mois, silencieux et vide, sous un soleil devenu dévorant.
* * *
Trois heures encore, après cette halte, pour monter à Jérusalem.
Et toujours nous rencontrons des pèlerins; même des pèlerins musulmans, qui commencent à descendre vers la mer Morte pour les dévotions annuelles au tombeau de Moïse; des groupes de Turcs et d'Arabes, des hommes à pied, des femmes, entièrement voilées de blanc, assises sur des petits ânes. De nonchalants dromadaires passent aussi, portant sur le dos des choses immenses et légères qui leur font à chacun comme les ailes éployées d'un papillon: sortes de paniers, que recouvrent des étoffes rouges tendues sur des cerceaux d'osier et dans lesquels voyagent commodément d'invisibles dames.
* * *
Sur la route, le village de Béthanie, où Jésus aimait venir, est au penchant d'une montagne, entouré de quelques oliviers, de quelques figuiers et de champs magnifiquement verts. Très misérable petit village, aujourd'hui tout arabe; maisonnettes en ruine, informes écroulements de pierres. Le vent froid des hauteurs y souffle en ce moment, agitant les branches, les herbes folles, le velours des orges nouvelles. Et des milliers de coquelicots, d'anémones, le long des petits chemins ou sur les vieux murs, jettent leurs vives taches rouges.
Nous mettons pied à terre au milieu d'enfants en haillons charmants, accourus pour tenir nos chevaux. Et c'est devant un vieux portique ogival, enduit de chaux blanche, sur lequel, pour célébrer quelque retour heureux de la Mecque, on a peinturluré, suivant l'usage, des arabesques naïves, bleues, jaunes et roses.
Çà et là, dans les décombres et sous les herbes, gisent des fragments de colonnes, débris des églises des premiers siècles ou du grand couvent des croisades. On nous montre, attenant à une humble mosquée, un faux tombeau de Lazare; ailleurs, de très contestables ruines de la maison de Marie et de Madeleine... Mais non, rien de tout cela n'est pour nous émouvoir; les souvenirs terrestres du Christ ne se retrouvent vraiment plus ici; il est trop tard, des mains humaines trop nombreuses ont bouleversé la Béthanie de l'Évangile, avant la venue de ses tranquilles habitants d'aujourd'hui.
* * *
Sitôt après Béthanie, nous découvrons la vallée de Josaphat, et Jérusalem aussi reparaît, intacte de ce côté-ci, superbe et désolée, profilant très haut sur le ciel sa muraille sarrasine, que dépassent ses coupoles grises.
XVII
Mardi, 10 avril.
Visité, pendant la matinée, le Trésor des Latins.
C'est, dans des sacristies dépendantes de la grande église franciscaine, un amas de richesses. Depuis le moyen âge, des rois, des empereurs, des peuples, n'ont cessé d'envoyer des présents magnifiques vers cette Jérusalem dont le prestige immense est aujourd'hui si près de mourir.
On nous montre de grands revêtements d'autel qui sont des plaques d'argent et d'or; des flambeaux d'argent hauts de dix pieds; des croix de diamant et des ciboires d'or émaillé; une «exposition» pour le Saint-Sacrement, en or et pierreries, offerte jadis par un roi de Naples et pouvant valoir de quatre à cinq millions.
Dans des séries d'armoires, des costumes sans prix, pour les prêtres, s'alignent, enveloppés de mousselines et étiquetés: «don de la république de Venise»; «don de l'Autriche» ou «don de l'Italie». Rigides et somptueuses choses, qui semblent brodées par des fées patientes, dans toute la magnificence et la pureté des différents styles anciens. Le dernier des dons de la France est une suite d'ornements, brodés d'abeilles d'or en haut relief sur drap d'or, qui ne servirent qu'une fois, le jour du mariage de Napoléon III, à Notre-Dame de Paris. Il y a une vénérable chasuble alourdie de cristal de roche et de pierres fines, qui paraît dater des croisades. Une autre, qui date de la Renaissance espagnole,—et qui est loin d'être la plus belle de cette collection prodigieuse—vient de rentrer ces jours-ci au Trésor: on l'avait envoyé réparer dans un couvent de nonnes, et la réparation, qui a coûté quinze mille francs, a duré cinq années.
Une fois l'an, à tour de rôle, chacun de ces jeux de costumes est porté par les prêtres, pendant les pompes asiatiques déployées au Saint-Sépulcre.
Et tant de pièces précieuses ont déjà disparu, nous disent les aimables gardiens de ces merveilles; les unes, enfouies en terre, pendant les sièges, dans des cachettes qui n'ont plus été retrouvées; les autres, enlevées pendant les pillages; les autres encore,—des évangiles, des étoles,—brûlées pendant la terreur des pestes, parce qu'elles avaient été touchées par des prêtres contaminés...
Alors, en les écoutant dire, devant ces amas de soieries et de dorures qu'ils déploient si complaisamment pour nous, notre pensée plonge, une fois de plus, au milieu des tourmentes superbes des vieux temps. D'ailleurs, dans cette ville entière, on sent se dégager de ce que l'on voit, de ce que l'on touche, et même sourdre mystérieusement du sol où l'on marche, l'âme d'un passé colossal, tout de magnificence et d'épouvante...
* * *
Ces prélats de Jérusalem, si accueillants, auxquels on dit sans sourire: «Votre Grandeur», «Votre Béatitude», ou même «Votre Paternité Révérendissime», semblent—du fait même qu'ils sont ici, dans ces vieilles églises et ces vieilles demeures poussiéreuses, observant des rites surannés—être redevenus des hommes du moyen âge. On ne peut leur en vouloir, à eux-mêmes, de suivre des errements séculaires; mais de quelle étrange façon les catholiques et les orthodoxes ont compris la grande leçon de simplicité que Jésus est venu donner au monde! Certes, ils sont intéressants, ces prélats; leurs cérémonies, leurs monuments et leurs trésors font revivre les époques de la foi aveugle et souveraine. Mais, tout ce passé des cultes magnifiques, chacun sait de reste qu'il a existé, et d'ailleurs il ne prouve rien; sa reconstitution ne peut être qu'un vain amusement pour l'esprit. Derrière ce Christ conventionnel, que l'on montre ici à tous, derrière ce Christ trop auréolé d'or et de pierreries, trop rapetissé pour avoir passé pendant des siècles à travers tant de cerveaux humains, la vraie figure de Jésus s'efface maintenant à mes yeux plus que jamais; il me semble qu'elle fuit davantage, qu'elle est plus inexistante. Durant les premières heures émues de l'arrivée, à Bethléem et au Saint-Sépulcre, sous le seul rayonnement de ces noms magiques, il s'était fait en moi comme un réveil de la foi des ancêtres... Ensuite, c'est dans la mélancolique campagne, ou dans les ruines exhumées des voies hérodiennes, qu'un reflet de Lui encore m'était apparu; mais quelque chose de déjà plus terrestre, d'à peine divin et d'à peine consolant... Et maintenant, c'est fini... Aujourd'hui, en rentrant à Jérusalem, après ces trois jours d'absence, j'ai revu froidement le lieu du Grand Souvenir,—et ma visite au Trésor des Franciscains, sans que je puisse m'expliquer pourquoi, achève de me glacer le cœur.
* * *
Pendant notre courte absence, il est arrivé ici chaque jour des pèlerinages nouveaux. C'est l'époque de la grande animation de Jérusalem. De tous côtés, les foules accourent et les églises se parent, pour la fête de Pâques qui sera bientôt. Les rues étroites sont encombrées de gens de tous les pays du monde. Il passe des cortèges de pèlerins chantant des cantiques, des cortèges de petits enfants grecs, psalmodiant à voix nasillarde et haute; des processions se croisent avec des défilés de mules aux harnais brodés de coquillages, dont les innombrables clochettes sonnent comme des carillons d'église; et, conduits par des Bédouins sauvages, des chameaux entravent le tout, grandes bêtes inoffensives et lentes, accrochant les devantures des vendeurs de croix ou de chapelets avec leurs fardeaux trop larges. L'odeur des encens que l'on brûle est partout dans l'air. Et le son grave, le son étrange des trompettes turques perce la vague clameur d'adoration qui s'échappe des chapelles, des couvents et des rues, toujours plus grande aux approches de cette Pâques des Grecs, et qui sera, au Saint-Sépulcre, une fête semi-barbare et que j'aime mieux fuir... Plutôt, je m'en irai là-bas chercher le souvenir du Christ, dans les petites villes de Galilée, ou sur les bords déserts de ce lac de Tibériade où il a passé la majeure partie de sa vie. Jérusalem est trop idolâtre pour ceux dont l'enfance a été illuminée par les purs Évangiles; les yeux peuvent s'intéresser à son formalisme pompeux, comme d'ailleurs au coloris des choses de l'Islam, mais c'est aux dépens des pensées profondes... Le Christ, le Christ de l'Évangile, en somme j'étais venu pour lui seul, comme les plus humbles pèlerins, amené par je ne sais quelle naïve, et confuse, et dernière espérance de retrouver ici quelque chose de lui, de le sentir un peu revivre au fond de mon âme, ne fût-ce que comme un frère inexplicablement consolateur... Et ma détresse aujourd'hui se fait plus morne et plus désespérée, de ce que, même ici, son ombre achève pour moi de s'évanouir...
Le Gethsémani! Depuis tant d'années j'avais rêvé que j'y viendrais passer une nuit de solitude, de recueillement suprême, presque de prière... Et je n'ose plus, et je remets de soir en soir, redoutant trop de ne rencontrer là, comme ailleurs, que le vide et la mort...
XVIII
Mercredi, 11 avril.
Visité dans la journée différents lieux où se manifeste encore la Jérusalem antique: les ruines d'Ophel, la cité de David... Et retrouvé là toujours l'effroi de l'entassement des passés humains; mais plus rien du Christ. D'ailleurs, je cesse presque de poursuivre son fuyant souvenir et je suis ici maintenant comme en une ville quelconque.
Le cœur lassé et l'esprit à peine attentif, au crépuscule tombant je traverse, pour rentrer, ces ruelles du vieux bazar couvert où les choses orientales font place aux croix et aux chapelets; alors je me rappelle le Saint-Sépulcre,—autant dire l'âme de Jérusalem,—qui est là tout près, et je veux y entrer encore, pour voir les humbles prier et pleurer...
Il y a foule ce soir, devant les portes, sur la place étroite, entre les hautes constructions démantelées, déchirées, aux airs de sombres ruines, qui sont l'extérieur de cet amas de chapelles. Et les pèlerins piétinent le marché de chapelets qui se tient là par terre, couvrant les vieux pavés d'un éternel étalage de verroteries.
C'est l'heure où les Russes et les Grecs sortent des basiliques à l'approche de la nuit, après avoir tout le jour prié, tout le jour embrassé les pierres saintes.
Le calme de chaque soir commence à se faire dans le dédale obscur du Saint-Sépulcre. Les vendeurs de petits cierges sont partis; alors, il faut regarder à ses pieds, aller à tâtons comme les aveugles, pour ne pas trébucher sur les dalles usées, pour ne pas tomber, dans les descentes, sur les marches informes.
Par places, un peu de lumière descendue des coupoles indique encore le délabrement de ces murailles qui, jusqu'à hauteur d'homme, sont écorchées, rongées, grasses de frottements de mains et de baisers.
Toujours les mendiants, les mendiants macabres se tiennent là, demi-nus sous des haillons, accroupis contre des colonnes, dans des poses de bêtes. Il y en a un qui se lève,—un vieillard sans yeux,—et qui me tire par le bras, qui me poursuit de sa plainte, en me tâtant, pour se conduire, avec ses mains effroyables... Derrière un pilier, résonne une toux horriblement creuse; une pauvre vieille cosaque—une pèlerine, celle-ci—est effondrée dans ce coin, malade, finie, son bâton et son rosaire à la main, buvant quelque soupe à une écuelle...
Et, au-dessus d'eux, vaguement brille, comme un givre d'argent et d'or qui tomberait des voûtes, la profusion des saintes lampes. Et partout, dans l'obscurité qui s'épaissit, étincellent les marbres, les icones avec leurs pierreries, les inutiles et somptueuses choses qui font de ce lieu un palais de rêve, ouvert aux plus misérables de cette terre...
Par groupes, marchant sans bruit, avec un excessif respect, les pèlerins, les pèlerines, remontent des parties lointaines et obscures des sanctuaires; en se retournant plusieurs fois, avec des saluts, des signes de croix, ils s'en vont lentement comme à regret,—et, avant de se décider à franchir les portes, reviennent sur leurs pas, comme n'ayant point encore assez salué, assez remercié le ciel et le Sauveur; se prosternent au hasard pour baiser quelque chose de plus dans ce saint lieu, une dalle, le marbre d'un autel ou la base d'un pilier...
Sous le nuage d'encens, qui se tient immobile à mi-hauteur des colonnes superbes, couve une sinistre odeur humaine: odeur de misère, de pourriture, de cadavre, dont ces voûtes sont constamment remplies et qui, à l'époque des grands pèlerinages, devient lourde comme celle des champs de bataille au lendemain des déroutes. Elle est pour nous redire notre néant, cette odeur souillant cette magnificence, pour nous rappeler les immondices dont notre chair est pétrie; elle est évocatrice des plus sombres pensées de mort...
Ce soir, d'ailleurs, aucune lueur un peu douce ne descend dans le noir de ma détresse infinie; je ne sais plus voir ici que l'entassement séculaire des traditions byzantines et puis romaines; rien ne s'éveille en moi qu'une immense pitié pour ces simples et ces confiants, pour ces vieux, pour ces vieilles presque sans lendemain qui, tout le jour, sont venus prier, pleurer, espérer—et qui déjà traînent avec eux la fétidité des cimetières...
* * *
Avant-hier, ont pris fin les fêtes musulmanes du Baïram et le mince croissant du nouveau mois lunaire commence presque à éclairer les nuits.
Sitôt l'obscurité venue sur Jérusalem, pèlerins et touristes restent enfermés dans les couvents ou les hôtels, et la ville alors se retrouve plus elle-même, aux lueurs de ses antiques petites lanternes.
Il y a, en dehors des murs, une sorte de chemin de ronde que, chaque soir, je suis dans l'obscurité, jusqu'à la vallée de Josaphat où il descend se perdre; il contourne le mont Sion, en longeant, à travers une absolue et funèbre solitude, les hauts remparts crénelés, depuis la porte de Jaffa jusqu'à celle des Moghrabis; puis, en un point où les murailles se brisent à angle vif pour remonter vers le nord, il semble se dérober, tomber, plonger dans le noir—et on a devant soi le gouffre d'ombre où tant de milliers de morts attendent... attendent que l'heure de joie et d'épouvante sonne au bruit éclatant de la dernière trompette...
* * *
Là, je m'arrête et je rebrousse chemin, remettant de continuer ma route aux très prochains soirs où le croissant aura pris plus de force et où l'on y verra assez dans la sombre vallée pour y descendre.
Si, en plein jour, toute cette partie de Jérusalem est déjà lugubre, elle devient presque un lieu de religieux effroi la nuit, quand on s'y promène seul, et on y sent planer toute l'horreur de ce grand nom légendaire: la vallée de Josaphat!...
Ils attendent, les morts, par légions, sous leurs innombrables pierres,—et les siècles passent, et les millénaires passent,—et elle tarde à sonner, la trompette du Jugement, et on n'entend point dans les airs voler les terribles archanges du réveil. Mais les corps pourrissent, les os ensuite tombent en poussière, et à leur tour s'émiettent les granits des tombes; dans un même néant peu à peu tout se fond, avec une inexorable tranquillité lente. Et la vallée se fait toujours plus oubliée, toujours plus silencieuse...
XIX
Jeudi, 12 avril.
La diane des clairons turcs dans le voisinage me tire d'un inquiet sommeil matinal. Et un rêve que je faisais s'envole. Il avait commencé par un sentiment de suprême, mais imprécise détresse; quelque chose qui n'était peut-être que la perception plus nette de la fuite irrémédiable de mes jours, des séparations affreuses et prochaines, de la fin de tout. Et puis, peu à peu, mon humaine angoisse s'était fondue en une prière; le Christ était retrouvé, le Christ de l'Évangile, et je m'abîmais, de toute mon âme misérable, en Lui, comme ces pèlerins qui, sur les dalles du Saint-Sépulcre, s'affaissent de tout leur corps épuisé;—et les terrestres fins ne m'atteignaient plus;—et il n'y avait plus de néant, plus de poussière, ni plus de mort;—j'étais arrivé au port ineffable et unique, au refuge des refuges, dans la certitude absolue des éternels revoirs, dans la vie et dans la lumière...
Les clairons turcs sonnaient dehors le réveil étrange. Ma prière s'enfuit dans l'irréel, dans l'impossible, me laissant plus claire et plus inexorable cette lucidité qui est spéciale aux recommencements de la vie de chaque jour.
* * *
Et je me rappelai qu'on m'attendait aujourd'hui de bonne heure au Saint-Sépulcre, pour me montrer, grâce à la bienveillance du patriarche, le Trésor des Grecs, très difficilement ouvert.
Depuis notre arrivée, c'était le premier matin vraiment ensoleillé et chaud. Jérusalem étalait la mélancolie de ses ruines au gai printemps moqueur. Sur la petite place hautement murée du Saint-Sépulcre, parmi le marché aux perpétuels chapelets, on avait apporté déjà quelques premières gerbes de belles palmes vertes, pour cette fête des Rameaux qui s'approche.
En un point de l'église sombre, par d'étroits petits escaliers, le Custode des richesses merveilleuses nous fait monter au-dessus même du calvaire, dans les combles de la chapelle haute, toute d'argent et d'or, que les Grecs ont établie en ce lieu. Et il nous arrête là, dans une sorte d'antique couloir, bas de plafond et demi-obscur, la règle absolue interdisant l'entrée du Trésor; devant nous est dressée une table recouverte d'un tapis blanc et on commence à nous apporter une à une les pièces d'ancienne orfèvrerie,—tandis que, sous nos pieds, aux étages d'en dessous, les cierges brûlent, l'encens fume et les éternelles prières chantent. A chaque tour, il en a son faix, d'or et de pierreries, le prêtre aux longs cheveux de femme qui est préposé au va-et-vient entre nous et le Trésor: dons sans prix, faits, dans l'élan des reconnaissances mystiques ou dans le remords des crimes, par des rois et des reines du temps passé; grands évangiles dont les couvertures sont d'épaisses plaques d'or alourdies de diamants et de rubis; étuis de plomb ou de fer, imitant des têtes de scaphandres, qui contiennent des tiares d'or surchargées d'émaux et de pierres précieuses. Il y a aussi des icones, des plateaux, des buires et des ciboires. Il y a une quantité de croix—pour bénir les foules, avec de lents gestes d'évêques, aux jours de pompes superbes; chacune d'elle renferme, au milieu d'un amas de pierres enchâssées, un petit morceau du bois où fut cloué Jésus; la plus singulière de toutes, qui semble en cristal vert, est composée d'énormes émeraudes qu'un sertissage très fin réunit en les laissant transparentes. Certain reliquaire gothique—bien mutilé et dont l'inquiétante provenance ne doit pas être recherchée—est taillé en forme de cœur dans un seul bloc de cristal de roche, avec entourage d'émeraudes; quand on le prend dans la main, on croirait tenir un glaçon très lourd.
Jadis, avec mes idées calvinistes, j'englobais dans une même réprobation la magnificence des autels et celle des prêtres. Aujourd'hui, si le faste des vêtements sacerdotaux me paraît toujours antichrétien, j'en arrive à admettre cet emploi des pierreries—petites choses qui sont ce que notre monde contient de plus précieux et de plus dangereusement convoité; je comprends mieux ce besoin de les sacrifier comme des riens perdus et d'en faire des écrins d'une valeur folle, pour des évangiles, pour des fragments, vrais ou supposés tels, de la croix du Christ.
* * *
Dans l'après-midi de ce même jour, un vent de Kamsin se lève, et le ciel, troublé de sable et de poussière, se fait sinistrement jaune;—ce sont les déserts encore proches, qui se rappellent à nous;—on voit, comme au travers d'une brume sèche qui estompe tout, les grisailles dorées de la ville aux innombrables petites coupoles, et les grisailles plus blanches des montagnes bibliques d'alentour. Les distances et les proportions des choses semblent doublées. Du vague s'épand sur la terre, tandis que le soleil, qui ne rayonne plus, dessine tout rond dans le ciel un disque d'astre mort.
Sous cette même demi-lueur jaune d'éclipse, revenant le soir du mont des Oliviers, je longe, par la route toujours solitaire, les remparts de Jérusalem, les grands remparts moroses; sur leurs parois rudes et frustes, de loin en loin, le sceau, la signature arabe se lit sous la forme d'une petite rosace géométrique d'un dessin exquis, en relief encore délicat parmi les vieilles pierres usées; c'est comme pour dire aux passants que ceux qui ont élevé ces farouches défenses sont les mêmes qui savent ajourer des dentelles merveilleuses aux murs des mosquées et des palais.
Dans mon chemin isolé, je ne croise qu'un groupe de vieux Turcs, en longues robes, barbes blanches et turbans verts, qui se racontent des choses sombres et anciennes, en égrenant des chapelets d'ambre. Et c'est comme un tableau des temps musulmans antérieurs, sous ce voile coutumier fait de poussière et de sable...
Cependant, de la ville, tout à coup le carillon des cloches chrétiennes s'envole, surprenant ici, aujourd'hui, et comme dépaysé en plein Islam.
XX
Vendredi, 13 avril.
Dans trois jours, je dois quitter Jérusalem, me rendre en Galilée, où m'attirent surtout les bords déserts du lac de Génésareth.
Aujourd'hui, des visites de remerciement et d'adieu au Patriarche des Grecs, aux Pères dominicains, aux Dames de Sion, à tant d'aimables et charmants mystiques, absorbés par la ville sainte, qui vivent ici dans leurs contemplations, ou s'occupent à exhumer du sol gardien la Jérusalem du Christ et à élever des églises, à couvrir de blancs sanctuaires, toujours plus nombreux, ce lieu d'adoration.
Dans trois jours, je vais partir, et mon anxieux pèlerinage, depuis si longtemps souhaité, remis d'année en année par une instinctive crainte, sera fini, tombé comme une goutte d'eau inutile dans l'immense gouffre des choses passées qui s'oublient. Et je n'aurai rien trouvé de ce que j'avais presque espéré, pour mes frères et pour moi-même, rien de ce que j'avais presque attendu avec une illogique confiance d'enfant... Rien!... Des traditions vaines, que la moindre étude vient démentir: dans les cultes, un faste séculaire, auquel les yeux seuls s'intéressent, comme au coloris des choses orientales; et des idolâtries—touchantes peut-être jusqu'aux larmes—mais puériles et inadmissibles!... Oh! qui sondera mon angoisse infinie, aux heures du recueillement des soirs, aux heures de l'implacable clairvoyance des matins!... Quelque chose des espérances ancestrales subsistait donc encore au fond de moi-même, puisque, devant cette inanité de mes dernières prières, j'éprouve ici, sous une forme nouvelle et plus décisive, le sentiment de la mort... Et il n'est donc remplaçable par quoi que ce soit au monde, le Christ, quand une fois on a vécu par Lui,—puisque jamais, même aux époques les plus enténébrées de ma jeunesse finie, jamais dans les suprêmes lassitudes, jamais dans l'horreur des séparations ou des ensevelissements, je n'avais connu comme aujourd'hui cet effroi devant le vide indiscuté, absolu, éternel...
* * *
A la tombée du jour, je redescends vers le Cédron pour refaire encore une fois—le cœur bien fermé cependant—le trajet du Christ, de la ville au Gethsémani.
C'est l'heure où des mélancolies, presque des terreurs, sans forme et sans nom, vont s'épandre sur cette vallée du jugement dernier. A un tournant du chemin, elle se découvre, silencieuse et profonde. J'y arrive par le côté de l'Islam, qui est déjà dans une ombre presque crépusculaire, quand, en face, les myriades de tombes juives, les ruines de Siloë et d'Ophel, avec leurs cavernes et leurs sépulcres, resplendissent encore dans une rouge fantasmagorie; chaque soir, depuis toujours, il en va de même—et c'est l'inverse des matins, où le rose des aurores commence par envahir le côté musulman, tandis que le côté d'Israël tarde à s'éclairer; entre les deux zones de cimetières qui se regardent, c'est sans trêve le même jeu, les mêmes alternances de lumière renouvelées indéfiniment.
Ce soir, elle est vide, à son ordinaire, la vallée de Josaphat; à peine, dans toute son étendue, apercevrait-on, çà et là accroché au flanc des collines, quelque berger bédouin gardant des chèvres. Elle est vide et sombrement recueillie. A travers son silence, des appels d'oiseaux,—et puis, en différents points des lointains, le petit martelage sec et sonore des sculpteurs de tombes, éternellement occupés ici à la vaine besogne de graver des noms sur des pierres; les cimetières de cette vallée ne chôment jamais et la terre y travaille jour et nuit à absorber des cadavres. D'abord je m'étais arrêté pour la regarder d'en haut, de l'angle surplombant des murailles du temple. Maintenant, j'y descends, plongeant dans les tristesses d'en bas, par les petits sentiers envahis d'herbes et piqués d'anémones rouges; la grande ombre des remparts de Jérusalem y descend avec moi, semble m'y suivre, très vite allongée, à mesure que le soleil s'en va. Au milieu des tombes, c'est, de jour en jour, un plus grand luxe de fleurs—un luxe du reste qui sera très éphémère, en ce pays tout de suite desséché, tout de suite brûlé dès le printemps.
J'ai devant moi maintenant les trois mausolées si étrangement funèbres, les tombeaux de saint Jacques, d'Absalon et de Josaphat, les trois grands monolithes de granit rougeâtre qui président à l'assemblée des pierres tombales. Et, à deux pas, il y a l'antique chaussée par où l'on franchit le lit du Cédron pour monter au Gethsémani... Mais à quoi bon continuer de ce côté? à quoi bon retourner là-haut, à la vague poursuite du fantôme qui m'a fui? Le Gethsémani est un lieu quelconque, froid et vide; rien ne flotte au-dessus de ses pierres, rien n'y passe qu'un souffle de printemps propice aux asphodèles et aux anémones... Alors, je m'arrête encore, cette fois pour rebrousser chemin,—et tout à coup c'est en moi l'éveil d'un sentiment nouveau, qui est presque de la rancune contre ce Christ, que je cherchais et qui s'est dérobé: enfantillage de barbare, legs des vieux temps naïfs; me voici comme ces simples qui promettent des dons terrestres à leurs Dieux, ou bien leur vouent des petites haines. Et, de découvrir ce sentiment-là, au fond du triste moi composite qu'ont produit les générations et les siècles, je souris moi-même d'une très ironique pitié.