Les campagnes du Canada (continued 2)
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Notre arrivée, dans un moment critique, avait décidé de la victoire, et les habits rouges reprirent, tout penauds, la route de Sorel, poursuivis par nos hommes qui leur enlevèrent leur canon et quelques prisonniers. Impossible de vous peindre la joie et l'enthousiasme que causa ce premier succès parmi les patriotes. On félicita les volontaires de Contrecœur, de Saint-Antoine et de Saint-Ours de la part décisive qu'ils avaient prise au combat, et la nouvelle se répandit comme une traînée de poudre des rives du Richelieu aux bords du Saint-Laurent.
Nous reprîmes la route de Contrecœur, le soir même, afin d'aller porter la bonne nouvelle aux amis du village. Le capitaine Marion fut porté en triomphe, et les habitants allumèrent un énorme feu de joie sur le rivage, afin d'apprendre à leurs amis de Lavaltrie, de Lanoraie et de Saint-Sulpice le premier triomphe de l'insurrection contre le despotisme anglais. Cette joie, hélas! fut de courte durée. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles vint porter le découragement parmi les habitants insurgés. Saint-Charles avait été jusqu'alors le foyer de l'insurrection et c'est là qu'avait eu lieu la fameuse assemblée des six comtés. M. Debartzch, seigneur de l'endroit, chassé de sa maison par les patriotes à cause de sa trahison, s'était réfugié à Montréal où il avait divulgué les plans et les intentions des chefs canadiens. Le 25 novembre, vers deux heures de l'après-midi, cinq cents hommes de troupes anglaises commandées par le colonel Wetherall, s'avancèrent sur Saint-Charles par le chemin de Chambly. Les patriotes s'étaient retranchés, sous les ordres de Gauvin, dans le manoir du seigneur Debartzch. Cette maison bâtie en pierre était située au milieu d'un parc et ne possédait réellement aucune valeur, comme lieu de défense. Dominée par une colline, il était évident qu'une pièce de canon devait suffire pour la mettre en ruine en quelques instants. Il est malheureusement trop vrai, qu'avec toute leur valeur française, nos chefs ne possédaient aucune notion de l'art militaire, et la boucherie de Saint-Charles en fut une preuve éclatante. Le colonel Wetherall occupa la colline qui dominait le camp où les patriotes étaient retranchés, et il ouvrit le combat par une décharge d'artillerie. Les patriotes se battirent comme des lions, mais la lutte était inégale, et le nombre, la discipline et les armes supérieures des troupes anglaises eurent bientôt raison de cette poignée de braves. Les Anglais campèrent cette nuit-là dans l'Église de Saint-Charles et célébrèrent leur victoire par une orgie. Les chefs canadiens, Brown, Gauvin, Marchessault et Desrivières parvinrent à s'échapper et à gagner Saint-Denis où ils apportèrent la nouvelle du désastre. Les patriotes avaient perdu plus de quarante tués, trente blessés et trente prisonniers. Le découragement s'était emparé des paysans, et la défaite de Saint-Charles avait détruit l'enthousiasme créé par la victoire de Saint-Denis. Les chefs poursuivis et traqués par la, police anglaise s'enfuirent aux États-Unis. Ceux qui furent arrêtés montèrent sur l'échafaud pour payer de leur tête le «crime» d'avoir voulu résister à, l'oppression britannique. C'est alors que commença cette chasse à l'homme qui dura pendant un an et qui eut pour résultat de semer la haine et la discorde dans nos campagnes canadiennes. On mit la police sur la piste de tous ceux qui avaient pris une part directe ou indirecte à l'insurrection; on les traqua avec une persistance incroyable; on mit leurs têtes à prix. Ceux qui furent arrêtés furent punis par la mort sur le gibet, l'exil aux Bermudes, la prison ou la confiscation de leurs propriétés.
Inutile de vous dire que le capitaine Marion de Contrecœur fut au nombre de ceux gui furent signalés à la vengeance des autorités. Un mandat d'arrestation fut lancé contre tous les patriotes qui avaient pris part à la bataille de Saint-Denis ou qui s'étaient déclarés ouvertement en faveur de l'insurrection armée. Je me trouvais donc aussi au nombre de ceux qui avaient tout à craindre de la part des tribunaux anglais. Comme la plupart de mes camarades, je me préparais à prendre la route des États-Unis, quand le soir avant mon départ je reçus la visite du capitaine Marion. Je m'étonnai de le voir, car je le croyais déjà parti. Ma femme pleurait en veillant à mes préparatifs de départ, et j'essayais de la consoler. Le capitaine me prit à part et me dit:
—Girard, j'ai reçu aujourd'hui la visite de mon père, qui habite Lanoraie. Le brave homme ayant appris la part importante que nous avons prise à l'engagement de Saint-Denis est venu m'offrir asile dans sa propre maison. Il prétend que j'y serai en parfaite sûreté. Maintenant, mon ami, j'ai voulu te consulter avant de rendre une réponse à mon père et j'ai voulu t'offrir de partager mon lieu de retraite, si tu crois prudent de rester à Lanoraie. Qu'en dis-tu?
—Ma foi! capitaine, je suis à vos ordres. Après avoir partagé avec vous les périls du combat, je suis prêt à vous tenir compagnie dans votre retraite.
—Bien! très bien! Il s'agit maintenant de s'éloigner sans éveiller les soupçons du voisinage. J'apprends que les habits rouges sont au bout-de-l'île, chez Deschamps, et qu'ils n'attendent que le moment propice pour faire une descente à Contrecœur. Il faut donc nous presser. Dis adieu à ta femme et partons.
J'embrassai ma femme après lui avoir donné les explications nécessaires, et quelques instants plus tard, je me trouvais chez le capitaine Marion, où nous attendait la voiture de son père.
Nous prîmes la route de Lanoraie, en longeant la rive sud du fleuve jusqu'à un point vis-à-vis l'église du village. Là, nous traversâmes le Saint-Laurent et il était deux heures du matin lorsque notre embarcation toucha la rive nord du fleuve, en face de la maison de M. Marion. Après avoir pris un copieux repas préparé à l'avance par madame Marion qui nous attendait, nous remontâmes en voiture pour nous diriger vers la forêt où le père de mon ami nous avait préparé une retraite dans sa «cabane à sucre», au milieu d'un magnifique bois d'érables. Cette cabane était assez confortable et le père Marion avait pris soin d'y placer des vivres pour plusieurs jours. On nous visiterait une fois par semaine, pendant la nuit, afin de ne pas éveiller les soupçons des villageois et nous devions rester ainsi cachés jusqu'à nouvel ordre. Madame Marion avait aussi pris soin de nous faire parvenir quelques livres pour aider à «tuer» le temps, et somme toute, nous n'avions pas trop à nous plaindre de notre position. Nous étions dans notre solitude depuis un mois et l'on nous avait tenus au courant des événements politiques. Nous avions aussi reçu des nouvelles de Contrecœur. Nous attendions avec impatience que l'excitation fut apaisée afin de pouvoir reprendre la route du village, lorsqu'un jour, nous entendîmes, dans la forêt voisine, le bruit cadencé de la hache d'un bûcheron qui abattait un arbre. Nous ne fîmes que peu d'attention à ce fait assez ordinaire, mais le lendemain le bruit recommença et ce n'était plus un bûcheron mais plusieurs bûcherons qui venaient probablement d'établir un «chantier» pour la coupe du bois de corde, pendant l'hiver. Nous étions à discuter le danger d'un tel voisinage pour nous, lorsque nous fûmes dérangés par la voix d'un homme qui frappait à la porte de notre cabane en nous demandant d'ouvrir. La fumée qui s'échappait de notre retraite avait trahi notre présence et un bûcheron, poussé par la curiosité, avait voulu savoir ce qui se passait d'étrange dans la «cabane à sucre» du père Marion. Bon gré, mal gré, il nous fallut, ouvrir et nous nous trouvâmes en présence d'un homme jeune encore qui portait le costume «d'étoffe du pays» des fermiers canadiens. Il nous fut facile de voir, du premier coup d'œil, que nous n'avions pas affaire à un homme de peine, mais plutôt au fils d'un fermier des environs. Le jeune homme s'excusa de nous avoir ainsi dérangés, mais il avait vu la fumée de la cabane et comme nous étions en décembre et qu'il faisait froid, il était venu nous demander le privilège de se réchauffer auprès de notre feu. Force nous fut donc de le recevoir aussi cordialement que possible, et comme il ne nous posa pas de questions indiscrètes, nous résolûmes d'attendre l'arrivée du père Marion qui devait nous visiter le soir même, pour lui faire part du voisinage des bûcherons et de la visite du jeune homme. Il était passé minuit, lorsque le père Marion frappa à la porte de la cabane. Nous lui racontâmes en détail, la nouvelle importante de la présence des étrangers, et le vieillard hocha la tête d'une manière qui fit croître nos appréhensions.
—Ce jeune homme que vous avez vu, nous dit le père Marion, doit être le fils Montépel de Lavaltrie. Son père est propriétaire de la «sucrerie» voisine et il est probable qu'il a décidé de «faire chantier», cet hiver. Si mes prévisions sont correctes, il ne vous reste qu'à fuir immédiatement, car les Montépel de Lavaltrie sont connus pour des bureaucrates enragés et vous serez dénoncés aux autorités anglaises. Je vais m'informer de la chose et je reviendrai demain vous avertir. En attendant, soyez prudent; ayez l'œil ouvert et défiez-vous des bûcherons de la forêt voisine. Demain soir, à neuf heures, je serai ici pour vous communiquer les informations que j'aurai prises sur leur compte.
Le vieillard reprit immédiatement la route du village et nous laissa seuls pour discuter les nouvelles importantes que nous venions d'apprendre. La situation n'était pas des plus rassurantes. Si nous étions arrêtés, il était à peu près certain que nous payerions de notre tête la part que nous avions prise à l'insurrection. Nous attendîmes avec une impatience que vous devinez sans doute, le retour du père Marion. Le lendemain se passa sans qu'aucun incident remarquable vint troubler notre retraite. Nous entendions le bruit sec des haches des bûcherons, mais personne n'approcha de la cabane. Le soir à neuf heures, comme il nous l'avait promis, le père de mon ami arriva à la cabane et nous annonça de bien mauvaises nouvelles. Celui que nous avions vu était en effet le fils Montépel, et toute la paroisse, de Berthier à Lavaltrie, savait déjà qu'il y avait deux personnes cachées dans la «cabane à sucre» du capitaine Marion. Il nous fallait fuir sans retard, car les autorités avaient probablement déjà appris le lieu de notre retraite et la police devait être à nos trousses. Le père Marion avait tout préparé pour notre fuite: nous devions nous rendre au «rang» de Saint-Henri, prendre la route à peu près solitaire qui conduit au «Point-du-jour» et de là nous diriger vers le village de Saint-Sulpice pour tâcher ensuite de gagner la frontière des États-Unis. Nous étions à faire nos préparatifs de départ, lorsque nous entendîmes les aboiements du chien auquel le père Marion avait confié la garde de sa voiture. Quelque chose d'étrange se passait au dehors car les aboiements redoublèrent. J'entr'ouvris la porte pour découvrir les causes de cette alerte et j'aperçus dans la clairière, trois cavaliers qui se dirigeaient vers nous. Je refermai précipitamment la porte de la cabane et j'eus à peine le temps de communiquer ma découverte à mon ami et à son père, quand nous entendîmes le bruit des voix des étrangers qui s'étaient arrêtés et qui se préparaient probablement à mettre pied-à-terre. Nous avions, tous les trois, saisi la signification de l'arrivée de ces trois hommes pendant la nuit: on venait pour nous arrêter. La même pensée avait produit la même détermination: il fallait résister. Pas une parole ne fut prononcée, pas un signe ne fut échangé. Chacun prit ses armes, résolus à vendre sa vie le plus chèrement possible. Nous avions trois bons fusils de chasse chargés de chevrotines, et s'il fallait en arriver là, nous étions prêts à combattre et à mourir. Le chien continuait à aboyer avec fureur et les cavaliers devaient être indécis, car quelques moments s'écoulèrent avant qu'ils ne se résolussent à frapper à la porte. L'un d'eux s'approcha enfin et demanda à haute voix l'entrée de la cabane. Je lui répondis par trois questions: Qui était-il? D'où venait-il? Que voulait-il? L'étranger répondit en mauvais français qu'il était à la recherche de deux patriotes fugitifs, Jean-Baptiste Girard et Amable Marion, et qu'il avait le pouvoir et l'autorité de les arrêter, morts ou vifs.
Nous nous consultâmes un instant avant de leur répondre et le capitaine Marion nous proposa de sortir hardiment de la cabane et de leur résister, coûte que coûte, s'ils faisaient mine de nous arrêter. Le vieillard paraissait indécis, mais comme le temps s'écoulait et qu'il fallait prendre une résolution immédiate, je répondis à l'étranger que nous allions sortir et que nous pourrions alors causer avec lui, avec plus de facilité. Il est fort probable que le mouchard anglais prit ces paroles comme acte de soumission, car nous l'entendîmes qui disait à ses compagnons:
—We've got them all right, Jack.
—Attends un peu mon bonhomme, murmurai-je entre mes dents, et nous allons voir si tu es «all right». Et nous sortîmes tous les trois, armés jusqu'aux dents, au grand étonnement des Anglais qui pensaient nous avoir pris comme dans une souricière. Il y eut un moment d'hésitation, de part et d'autre, lorsque nous nous rencontrâmes face à face, et je fus le premier à rompre le silence.
—Que nous voulez-vous? leur dis-je en français, et en les apostrophant avec rudesse.
—Êtes-vous les nommés Marion et Girard, de Contrecœur? me répondit celui qui nous avait déjà parlé et que je reconnaissais par le timbre de sa voix.
—Admettant que nous soyons Marion et Girard, répondis-je, que prétendez-vous faire? nous arrêter?
—Oui! au nom de la reine, notre gracieuse souveraine, je vous arrête, comme traîtres et rebelles au gouvernement.
—Eh bien! M. l'Anglais! veuillez dire à votre souveraine qu'il ne nous plaît pas de nous rendre comme des poltrons, et je vous donne ma parole que si vous levez la main contre nous, vous le faites au péril de votre vie de mouchard. Entendez-vous!
Et en disant cela, d'un commun accord, nous avions, mes camarades et moi, armé nos fusils. L'obscurité nous empêchait de voir tous les mouvements des Anglais qui se trouvaient à quelques pas, mais il nous fut facile de deviner les sentiments qui les agitaient. Ils avaient compté sur une soumission complète, et ils se trouvaient en face de trois hommes bien armés et décidés à défendre leur liberté. Une consultation à voix basse eut lieu entre les trois étrangers et nous crûmes entendre la voix et l'accent canadien de celui à qui on avait confié la garde des chevaux. Le père Marion nous dit à voix basse, qu'il croyait reconnaître le fils Montépel, mais la distance et l'obscurité nous empêchaient de nous assurer de l'exactitude de cette supposition. La conversation des étrangers continuait toujours et l'impatience nous gagnait. Je m'avançai de quelques pas, tout en continuant de me tenir sur mes gardes, et m'adressant à nos adversaires:
—J'ignore, Messieurs, ce que vous prétendez faire, mais si vous avez l'intention de mettre vos ordres à exécution, veuillez vous dépêcher un peu. Nous vous attendons de pied ferme. Trois contre trois, que diable! la partie nous semble égale.
Celui qui nous avait déjà adressé la parole s'avança à son tour vers nous:
—Vous connaissez sans doute, nous dit-il, la sévérité du gouvernement contre les patriotes, et je vous conseille fortement de ne pas aggraver vos torts en luttant contre la loi. Rendez-vous paisiblement et je vous promets d'intercéder auprès des autorités, dans votre affaire.
—Ah ça! M. l'Anglais! répondis-je en me fâchant graduellement, pour qui nous prenez-vous? Vous a-t-on accoutumé à ces manières de lâcheté et de couardise? Si vous voulez le combat, en avant, nous sommes prêts, sinon la route du village au plus vite, ou nous commencerons nous-mêmes la lutte. Tenez-vous-le pour dit!
Encore un moment de silence, et nos trois gaillards se décidèrent à remonter à cheval. Nous avions l'œil ouvert sur tous leurs mouvements. Au moment de s'éloigner, celui qui paraissait le chef de la bande nous dit d'une voix colère:
—Prenez garde! nous représentons ici la loi, et vous êtes sous le coup d'une accusation de haute trahison. Tôt ou tard vous aurez à répondre de votre résistance devant les tribunaux.
Le capitaine Marion qui possédait un caractère violent voulait s'élancer sur les mouchards, mais son père l'en empêcha. Il répondit cependant d'une voix rendue vibrante par la colère:
—Vous êtes la loi et nous sommes la trahison. Eh bien! laissez-moi vous dire, ce soir, que la loi est représentée par la trahison d'un Canadien-français et la poltronnerie de deux Anglais. Vous êtes trois hommes qui représentez la loi et vous hésitez à remplir votre mandat. Vous êtes des lâches.
Et le capitaine, n'écoutant que sa colère allait s'élancer de nouveau vers les cavaliers, quand il fut encore retenu par son père qui se plaça devant lui.
—Laisse-les s'éloigner paisiblement, Amable, lui dit le vieillard. Tu as déjà à répondre à une accusation de haute trahison, ne va pas te charger d'un crime nouveau en attaquant les représentants de la force. Puisqu'ils sont trop lâches pour se mesurer avec nous, laisse-les partir, mon fils.
Les trois cavaliers, pendant ce temps-là, avaient repris, au galop, la route du village où ils' allaient probablement chercher du renfort et il nous fallait nous sauver en toute hâte pour échapper aux nouvelles recherches de la police. Heureusement que tout était préparé pour notre fuite, et le galop des chevaux résonnait au loin sur la route que nous abandonnions, à notre tour, notre retraite pour nous diriger vers la«concession» de Saint-Sulpice, en passant par le «Point-du-jour.» Le père Marion nous conduisit chez un brave cultivateur de ses connaissances, M. Robillard, de Saint-Sulpice, qui nous reçut avec plaisir et qui nous offrit asile dans sa maison, en attendant l'époque où nous pourrions, sans trop de danger, tenter de franchir la frontière américaine. On nous relégua dans la cave de la maison, pour plus de sûreté, et c'est là qu'Amable Marion contracta les germes de la maladie, qui le conduisit au tombeau. Mon camarade qui avait déjà une fort mauvaise toux fut atteint de cette terrible maladie, la «phtisie galopante» et quelques jours plus tard, il expirait entre mes bras, victime de son dévouement à la cause de la liberté de son pays. Ses restes furent enterrés nuitamment dans le cimetière de Lanoraie, car on craignait de me compromettre en lui donnant des funérailles publiques. Huit jours plus tard, je réussissais à m'échapper en traversant à Verchères et en prenant sous le travestissement d'un maquignon américain, la route de la frontière. Ma connaissance de la langue anglaise aidant, je réussis à me diriger sur St. Albans sans éveiller les soupçons de la police. Je me trouvais hors de danger, mais mon brave ami avait succombé à la peine. Inutile de vous redire ici les tourments et la misère de l'exil. Je m'étais rendu à Burlington où s'étaient réfugiés la plupart des patriotes fugitifs, et je suivais avec une anxiété bien facile à comprendre la marche des événements, au Canada. Mes biens furent saisis et confisqués au profit du gouvernement et ma femme se trouva dans un état voisin de la misère. Ayant réussi à obtenir du travail dans une fabrique d'ébénisterie, il me fut possible, en vivant avec une grande économie, d'amasser la somme nécessaire pour payer les frais de voyage de ma femme qui désirait venir me trouver afin de partager mon sort. Nous vécûmes ainsi pendant trois ans, à Burlington, dans une position plus ou moins difficile, car les affaires n'allaient pas très bien et il fallait se contenter de peu. Quand arriva l'époque où les réfugiés canadiens purent reprendre la route du pays, j'hésitai, malgré mon ardent désir de revoir le Canada. Mes propriétés étaient passées en des mains étrangères et il me répugnait d'aller, de nouveau, vivre sous un gouvernement qui nous avait fait tant de mal. J'étais jeune encore, cependant, et pour obéir aux désirs de ma femme, je me rendis à Montréal d'abord, où j'obtins du travail dans une maison de commerce, et je vins m'établir plus tard dans la maisonnette que j'habite encore aujourd'hui. Ma femme, comme je vous l'ai dit déjà, mourut en donnant le jour à Jeanne, et je me consacrai entièrement à l'éducation de mes enfants. Je n'étais pas riche, mais il me fut possible, en travaillant bien fort et en vivant de peu, de donner quelques années de collège à Jules et quelques mois de couvent à Jeanne. J'aurais voulu faire plus, mais mes forces m'abandonnaient graduellement et je me faisais vieux et infirme. Je m'étais scrupuleusement abstenu de me mêler aux luttes politiques, mais je voyais avec douleur notre beau comté de Verchères entre les mains du parti conservateur. L'élément libéral, cependant, faisait des efforts patriotiques pour obtenir le contrôle des affaires, et un jeune notaire du village de Verchères s'était bravement mis sur les rangs pour faire la guerre au chef reconnu des tories dans le Bas-Canada. Il y avait tous les dimanches, pendant la période électorale, des discussions politiques, sur la place de l'église, entre les candidats rivaux. Je me trouvais un jour, par hasard, à l'une de ces réunions où s'étaient donné rendez-vous les orateurs des deux partis, quand je remarquai parmi ceux qui étaient inscrits pour prendre la parole, la figure du fermier Jean-Louis Montépel, de Lavaltrie. Je ne l'avais vu qu'une fois lors des événements mémorables de 1837, mais je me rappelai parfaitement sa figure. La discussion commença avec assez de calme, de part et d'autre, mais on en vint bientôt aux gros mots et je me laissai emporter, malgré mon grand âge, à crier: À bas Montépel! quand celui-ci s'avança sur l'estrade pour adresser l'assemblée. Fidèle à ses opinions d'autrefois il était resté conservateur et fit un appel véhément en faveur du candidat tory. J'ignore encore ce qui me poussa à lui répondre, mais lorsqu'il termina sa harangue, je me trouvais sur l'estrade et je m'avançai pour parler, aux acclamations de mes amis du village qui criaient à tue-tête: M. Girard! M. Girard! J'avais la tête en feu et je me laissai aller à des personnalités regrettables. Je rappelai les antécédents de M. Montépel pendant la lutte de l'insurrection de 1837; je l'accusai d'avoir trahi son pays et d'avoir traqué ses frères, et terminai en comparant les tories du présent aux bureaucrates du passé. M. Montépel baissa la tête devant mes accusations et ne répondit rien, mais j'ai la conviction de l'avoir blessé profondément dans ses sentiments politiques et dans son amour-propre. Quelques années se sont écoulées depuis cet incident regrettable, mais n'avais-je pas raison de vous dire, mes enfants, qu'il y a dans l'histoire des familles Girard et Montépel, une page que je voudrais pouvoir effacer aujourd'hui au prix des quelques jours qui me restent encore à vivre. Je vous l'ai dit, M. Pierre Montépel, qu'il ne saurait y avoir de ma part, aucun empêchement à votre union avec ma fille, mais êtes-vous bien sûr qu'il puisse en être ainsi de la part de votre père, Jean-Louis Montépel, le bureaucrate de 1837 et le conservateur d'aujourd'hui?
XII
Girard et Montépel
Sous la pauvre cabane L'on s'aime sans détours. Sur ma douce nâgane, Vent des amours, Flottez toujours! Mais tout bonheur se fane; Rares sont les beaux jours. Sur ma douce nâgane, Vent des amours, Chantez toujours!
(L.-H. Fréchette.)
[Louis-Honoré Fréchette, Berceuse indienne (vers 21-30), dans Pêle-Mêle. Fantaisies et souvenirs poétiques, Montréal, Lovell, 1877.]
Le vieillard en cessant de parler s'était laissé tomber en arrière, dans son fauteuil, car le long récit qu'il venait de faire l'avait fatigué. Les événements qu'il venait de raconter avaient excité son imagination et produit chez lui une émotion facile à comprendre dans des circonstances aussi importantes pour le bonheur de son enfant.
Jules et Jeanne se regardaient avec stupeur, car ils avaient ignoré jusque-là, qu'il y eût dans l'histoire de leur famille une page où était inscrite la trahison d'un Montépel. Jules, surpris par les révélations de son père ne savait que penser de cette étrange histoire, et la pauvre Jeanne sentait les sanglots qui lui montaient à la gorge. Pierre avait baissé la tête dès les premières paroles où le nom de son père avait été mentionné dans le récit du vieillard, et le pauvre garçon semblait accablé par les sentiments de honte, de pitié et de colère qui se heurtaient dans sa tête en feu.
Le vieillard, étendu dans son fauteuil, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, et ses longs cheveux blancs encadraient les traits de sa figure douce et mélancolique.
Personne ne paraissait vouloir rompre le silence qui devenait embarrassant, quand Pierre d'une voix émue et s'adressant au père de son amante:
—Monsieur Girard, le récit que vous venez de faire m'a trop profondément ému pour que j'essaie de vous rendre compte des sentiments si divers que je ressens maintenant. Qu'il me suffise de répondre franchement à la question que vous m'avez adressée avant de commencer votre récit, maintenant que je sais tout. Vous m'avez dit, que pour votre part, vous n'aviez aucune objection à opposer à mon union avec Mademoiselle Jeanne, si, après avoir entendu votre histoire, je persistais à vouloir épouser votre fille. Voici ma réponse: Monsieur Girard, avec la connaissance parfaite de tout ce qui se rattache à l'histoire de nos familles, j'ai l'honneur de vous demander la main de votre fille.
—Mon Dieu! M. Montépel! réfléchissez bien à ce que vous faites avant de vous engager par une promesse solennelle. Nous sommes pauvres, vous êtes riche. J'ai tout lieu de croire que votre père s'opposera énergiquement à cette union, et que si elle avait lieu il en résulterait pour vous un état de choses fort désagréable, sinon une rupture éclatante avec votre famille. Vous avez vingt-cinq ans, je le sais, mais même à votre âge, il faut faire la part de sa famille. Je ne voudrais pour rien au monde être la cause, même innocente, d'une querelle entre vous et votre père.
—M. Girard, répondit Pierre avec sang-froid, comme vous venez de le répéter vous-même, j'ai vingt-cinq ans, âge auquel un homme peut hardiment faire lui-même le choix de celle qui doit porter son nom. Quelles qu'aient été les fautes de mon père envers vous, il ne m'appartient pas de réveiller un passé dont je suis innocent, si vous, qui en avez été la victime, désirez l'oublier. J'aime mademoiselle votre fille de toute mon âme. Je sens que sans elle je traînerais une vie malheureuse et sans but. Encore une fois je vous demande la main de mademoiselle Jeanne.
Il y eut un moment de silence pendant lequel Pierre, Jules et Jeanne portèrent vers le vieillard qui hésitait encore, leurs regards suppliants. La pauvre Jeanne, qui sentait que le bonheur de toute sa vie se trouvait en jeu, laissa échapper un sanglot étouffé, et ne pouvant plus retenir ses larmes, elle s'élança au cou du vieillard et cacha sa belle tête sur le sein de son père qui la pressa sur son cœur.
—Eh bien! soit! dit enfin le vieillard, je consens à tout. Je n'ai plus que quelques jours à vivre, mes enfants, et mon cœur me dit que je ne saurais remettre le bonheur de ma fille entre de meilleures ou de plus honnêtes mains. Si j'ai hésité un instant, c'est que j'ai craint que l'inimitié du passé n'ait laissé des traces pour l'avenir, mais je crois que maintenant tout est oublié. M. Pierre Montépel je vous accorde la main de ma fille Jeanne.
—Merci! oh merci! répondit le jeune homme, en serrant avec effusion les mains du vieillard. Je jure, M. Girard, au nom de tout ce qui m'est sacré, d'aimer et de protéger Jeanne, votre fille, ma fiancée.
Jules embrassa sa sœur et serra la main de son ami, et une fois la glace brisée et la question décidée, chacun donna cours à ses sentiments. Seule, la jeune fille cachait son bonheur sous sa timidité naturelle et sous une réserve fort facile à comprendre. Les projets allaient bon train et Pierre, malgré le caractère opiniâtre de son père, ne doutait pas qu'il viendrait à donner son consentement à son mariage avec Jeanne Girard. On passa le reste de l'après-midi à causer en famille et quand vint le soir, Jules pensa avec discrétion qu'il ferait probablement plaisir à son ami et à sa sœur en s'éloignant un peu, afin de permettre aux nouveaux fiancés d'épancher le trop plein de leurs cœurs et de recommencer le délicieux roman—si ancien et toujours si nouveau—des premières amours.
Le vieillard fatigué par les émotions de la journée s'était retiré de bonne heure, et les deux amants avaient fait une longue promenade sur le sable argenté de la grève, que venaient lécher doucement les vagues paresseuses du grand fleuve. Pierre et Jeanne se redirent leurs premières impressions, leurs premières émotions, leurs premières pensées d'amour. Ils rééditèrent ce poème délicieux de deux cœurs qui s'aiment et qui, pour la première fois, se confient l'un à l'autre. La jeune fille, penchée timidement au bras de son amant aspirait avec délices les paroles d'affection passionnée que lui répétait Pierre. La pauvre Jeanne se laissait bercer doucement par son bonheur et entrait sans crainte, quoique avec timidité, dans le sentier parfois si difficile des passions humaines. Redire ici les riens charmants, les folles sublimes que se répètent les amoureux; raconter leurs transports d'un bonheur que rien ne trouble au début; révéler leurs projets pour l'avenir, serait une tâche trop difficile à remplir. Aussi, laisserons-nous à l'imagination du lecteur et de la lectrice, le soin de remplir, en consultant l'expérience du passé, le vide qui pourrait exister sur ce sujet.
Il était dix heures du soir quand Pierre prit congé de sa fiancée, et ce n'est qu'après lui avoir promis de revenir le mardi suivant, que le jeune homme tourna la proue de son fidèle canot vers les grands sapins du domaine de Lavaltrie qui apparaissait au loin comme une énorme tache noire dans la nuit. Pierre fit bondir sa légère embarcation sous les coups habiles et pressés de son aviron, et chacun dormait à la ferme Montépel, lorsque le jeune homme sauta sur la plage et se dirigea vers la maison paternelle pour se retirer pour la nuit.
Jeanne avait repris, le cœur gros des émotions du jour, la route de la chaumière où l'attendait Jules. On causa pendant longtemps des événements qui s'étaient succédés depuis le commencement de la moisson et on fit la part belle aux amours présentes et aux espérances de l'avenir.
Inutile d'affirmer que le sommeil de Pierre à Lavaltrie et de Jeanne à Contrecœur ne fut qu'une longue suite de rêves chamarrés d'or, d'amour, et de bonheur.
Laissons les deux amants se réunir en songe, et revenons au récit plus prosaïque des faits qui ne sortent pas du domaine de la réalité. Pendant que Pierre se rendait à Contrecœur, pour demander à M. Girard la main de sa fille, il se passait à Lanoraie, des événements qui devaient tendre à compliquer la situation d'une manière fort épineuse. Le fermier Montépel après avoir présidé au dîner du dimanche où tous les employés de la ferme sont admis à la table du maître, avait proposé à sa femme de se rendre au village de Lanoraie pour assister aux vêpres, et pour aller visiter ensuite son ami le notaire, afin de causer du projet de mariage entre Pierre et la fille du négociant, M. Dalcour. Madame Montépel avait accepté l'offre de son mari et l'on avait pris la route du village. On avait débattu pendant longtemps les clauses purement financières du contrat de mariage, sans cependant s'occuper de la question si importante de savoir si les enfants intéressés voudraient bien se soumettre sans réplique à ces marchés de leurs parents. Le négociant, M. Dalcour, avait pleine confiance dans la soumission de sa fille qui était, disait-il, trop «bien élevée» pour s'opposer aux projets de son père, quels qu'ils fussent. Le père Montépel avec la vivacité habituelle de son caractère en était arrivé à la même conclusion, quoique l'expérience du passé eût dû lui inspirer des craintes à ce sujet. La mère ne semblait pas aussi satisfaite de tous ces projets bâclés d'avance sans le consentement des enfants, car elle connaissait trop bien le caractère de son fils pour supposer qu'il se soumît sans réplique à contracter un mariage qui ne fût pas selon ses goûts. Elle s'était contentée de faire quelques observations à son mari, car celui-ci avait répondu, avec brusquerie, qu'il comptait bien sur l'obéissance tacite de son fils lorsqu'il s'agissait de lui procurer un établissement superbe et un mariage magnifique à tous les points de vue. Madame Montépel, pour ne pas contrarier le fermier, avait laissé faire sans mot dire, mais ce n'était pas sans craindre que tous ces arrangements fussent mis à néant, si Pierre n'approuvait pas le mariage que l'on prétendait lui imposer.
On prit le souper chez M. Dalcour où l'on fit connaissance, pour la première fois, avec la jeune fille à qui l'on destinait Pierre pour époux. La demoiselle était vraiment charmante et elle fut d'une politesse et d'une amabilité qui lui valurent immédiatement la sympathie de M. et Mme Montépel. Après le souper, on passa au salon, et la jeune fille, sans se faire prier, se mit au piano et joua quelques morceaux à la mode. Elle chanta aussi, d'une voix douce et modeste, quelques romances en vogue et réussit complètement par ses manières affables, à se mettre dans les bonnes grâces du fermier et de la fermière de Lavaltrie.
Les époux Montépel en retournant chez eux, ce soir-là, causèrent longuement des projets d'union qu'ils avaient en tête pour leur fils, et la fermière depuis qu'elle avait vu la jeune fille, s'était dit, qu'après tout, il se pourrait bien faire que Pierre lui-même fût fort satisfait des arrangements que l'on avait faits sans le consulter. Le jeune homme avait vingt-cinq ans, âge auquel on est généralement marié depuis longtemps dans les campagnes du Canada français, et comme il fallait penser à l'établir convenablement sous le rapport pécuniaire, il était fort raisonnable de croire qu'il ne ferait pas trop d'objection à se voir doté d'une femme en même temps que d'une fortune. Il était tard quand on arriva à la ferme et il fut décidé que le père Montépel annoncerait à son fils, le lendemain matin, les projets que l'on avait formés sur son compte. Si Pierre, comme on ne paraissait pas en douter, donnait son assentiment à ces projets, on pourrait voir immédiatement à régler l'affaire d'une manière définitive. Somme toute, le vieillard paraissait fort satisfait de ce qu'il avait fait pour son fils, et nous l'avons dit déjà, la fermière depuis qu'elle avait vu la fille de M. Dalcour, s'était mise elle-même à espérer que tout irait pour le mieux.
Lorsque Pierre, un peu plus tard, arriva de Contrecœur où il venait de quitter Jeanne sur la grève du Saint-Laurent, tout le monde dormait profondément à la ferme Montépel. Le jeune homme après avoir mis son embarcation en sûreté se glissa sans bruit jusqu'à sa chambre où il demeura appuyé, pendant plus d'une heure, à sa fenêtre qui donnait sur le fleuve. Son imagination cherchait à percer l'obscurité rendue moins intense par la pureté de l'atmosphère et par les étoiles qui scintillaient au firmament. On apercevait au loin le clocher de l'église de Contrecœur, et plus bas, une petite tache grisâtre désignait à l'œil de Pierre, la chaumière où reposait Jeanne, sa fiancée. Après avoir, pendant longtemps, tourné et retourné une foule de plans dans sa tête, le jeune homme en arriva à la conclusion qu'il valait mieux s'expliquer immédiatement avec son père sur un sujet aussi important. Il résolut donc de faire part à ses parents, dès le lendemain, de la démarche qu'il avait faite auprès de M. Girard de Contrecœur, et de ses résultats. Le pauvre garçon était loin de se douter des engagements que l'on avait pris sans le consulter; aussi s'endormit-il ce soir-là, en pensant à Jeanne et à l'avenir d'amour et de bonheur qui lui serait accordé avec la main de la jeune fille.
XIII
Père et fils
La fortune a plus d'un caprice, J'en éprouvai tous les soucis. Voyageur que Dieu vous bénisse, Et vous ramène à vos amis, Au Canada, notre pays!
(B. Suite.)
[Benjamin Suite, La chanson de l'exilé (vers 23-27), dans Les laurentiennes, Montréal, Senécal, 1870.]
Pierre, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, le lendemain matin, pour vaquer aux travaux de la ferme. On devait commencer le chargement des foins sur les bateaux qui les transporteraient à Montréal, et le jeune homme devait livrer les cargaisons et en exiger les reconnaissances de la part des capitaines. Le transport du foin de la ferme aux bateaux se faisait sur des allèges et chaque embarcation était sous la direction d'un employé qui en vérifiait la quantité. Pierre se rendit donc sur la grève pour commencer son travail, après avoir décidé d'attendre l'heure du midi pour faire part à son père des événements de la veille. Le fermier qui dirigeait tout, se trouvait trop occupé, pendant les premières heures de la matinée, pour avoir l'occasion, de son côté, de communiquer à son fils ses projets de mariage et d'établissement. Chacun attendait l'occasion favorable de s'expliquer, sans se douter le moins du monde des doubles projets que l'on avait en vue. Les travaux de chargement commencèrent avec lenteur, car il était nécessaire d'établir un va-et-vient continuel entre le rivage et les bateaux pour régulariser le travail des hommes de ferme et des marins. Vers dix heures du matin, à un moment où les allèges se trouvaient au large, près des bateaux, le fermier se rencontra sur la grève, seul, avec son fils; et comme il devait s'écouler près d'une heure avant le retour des marins, la conversation s'engagea insensiblement et le père Montépel se décida à aborder la grande question:
—Nous avons causé, ta mère et moi, commença le vieillard en s'adressant à son fils, sur le sujet fort important de ton établissement prochain, et après avoir examiné la question sous toutes ses faces, nous en sommes arrivés à la décision de te lancer dans le commerce. Il s'agissait de trouver un magasin bien achalandé où tu pourrais t'établir, et avec l'aide d'employés compétents, continuer les affaires de ton prédécesseur. J'ai consulté sur ce sujet le notaire de Lanoraie et nous croyons avoir trouvé ton affaire. Que penses-tu de l'idée? te paraît-elle favorable?
—Ma foi! mon père! répondit Pierre, j'allais moi-même vous proposer quelque chose dans ce genre-là et je vous remercie de m'avoir devancé. J'ai pensé comme vous, qu'il me fallait voir à m'établir quelque part et le commerce dont vous me parlez m'irait assez, quoique j'aie bien peu d'expérience dans les affaires.
—Bah! tu es intelligent et tu possèdes l'éducation nécessaire pour te mettre vite au courant de tout ce qui regarde l'administration d'un magasin de campagne. Tu connais sans doute M. Dalcour de Lanoraie. Après avoir amassé une jolie fortune, le vieux négociant désire se retirer des affaires et disposer de son fonds de magasin à des conditions fort raisonnables. J'ai pensé à toi et les conditions de vente sont arrêtées, mais j'ai voulu te consulter avant de terminer l'affaire. Le magasin de M. Dalcour est admirablement situé pour les affaires, près de la gare du chemin de fer de Joliette et des quais de la compagnie du Richelieu. La clientèle est assurée d'avance et avec l'aide des employés de M. Dalcour, je crois qu'il te sera facile de continuer le succès de ton prédécesseur. Qu'en dis-tu?
—Ce que j'en dis! répondit le jeune homme, mais je trouve l'affaire fort belle; si belle que je vais vous communiquer à mon tour les projets que j'avais formés et qui seront la suite naturelle de ceux que vous venez de développer. Mais comme l'affaire est sérieuse et que le temps nous manque pour en causer longuement, je vous prie mon père, de vouloir bien m'accorder une heure de conversation, après dîner, en présence de ma mère.
—Très bien mon fils! Je crois qu'il vaut mieux en effet, que ta mère soit présente, car l'affaire est assez importante pour que nous lui donnions toute notre attention.
La conversation en finit là pour le moment, car une allège approchait rapidement de la grève et les travaux de chargement allaient recommencer. Le vieillard s'éloigna pour surveiller les employés et Pierre resta sur le rivage pour tenir compte des foins embarqués. Le père et le fils s'étaient arrêtés assez tôt pour éviter l'explication qui ne pouvait manquer d'avoir lieu lorsque Pierre soumettrait à son père ses projets de mariage avec Jeanne Girard. Le fermier, tout au contraire, avait été charmé de voir son fils tomber dans ses idées et s'il n'avait pas mentionné le nom de mademoiselle Dalcour, c'était uniquement parce que le temps lui avait manqué pour soumettre à Pierre les conditions de son établissement à Lanoraie. De son côté, Pierre croyait que son père lui avait tout dit et il se flattait déjà d'obtenir le consentement de ses parents pour son union avec la fille du vieux patriote de Contrecœur.
L'heure du dîner vint enfin, et quand après le repas, les garçons de la ferme se remirent au travail, le fermier resta seul avec sa femme et son fils dans le but d'avoir avec celui-ci des explications définitives au sujet de son établissement à Lanoraie et de son mariage avec mademoiselle Dalcour. Le père Montépel se sentait d'autant plus à son aise sur ce sujet, qu'il avait pris comme signe d'assentiment, les paroles que Pierre avaient prononcées en réponse à ses questions. Madame Montépel avait été mise au courant de la conversation et la pauvre mère, comme son mari en était arrivée à considérer la question comme réglée. Aussi, quelle ne fut pas la surprise des deux époux lorsqu'ils entendirent leur fils commencer la conversation en homme qui a lui-même quelque chose à proposer:
—Mes chers parents, leur dit Pierre, je m'aperçois que vous avez eu la bonté de vous occuper de mon avenir en nourrissant des projets d'établissement en ma faveur. Je vous en remercie doublement, car j'avais moi-même, depuis quelques jours, songé à vous faire part de mes désirs; ce qui me sera maintenant plus facile puisque vous avez décidé de me venir en aide. La proposition que m'a faite mon père de m'établir dans le commerce me sourit assez, mais elle ne saurait être que secondaire, car j'ai à vous soumettre une question beaucoup plus importante et de laquelle dépend probablement la décision que je devrai prendre moi-même.
Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, car ils ne s'étaient nullement attendus à ce préambule qui promettait des développements intéressants. Pierre continua sans s'apercevoir de l'étonnement que produisait ses paroles:
—Me voilà arrivé à l'âge de vingt-cinq ans et j'ai cru qu'il m'était permis de penser non seulement à m'établir au point de vue purement matériel mais encore à chercher parmi les jeunes filles de ma connaissance une femme que j'aimerais et que je croirais digne de porter mon nom. Cette femme je l'ai trouvée, et je viens vous demander aujourd'hui votre consentement à mon mariage avec Mademoiselle Jeanne Girard, fille de M. J. B. Girard de Contrecœur.
Le fermier fut tellement surpris par ces dernières paroles de son fils, qu'il resta quelques instants sans pouvoir lui répondre. La fermière qui connaissait l'histoire des deux familles, avait saisi immédiatement la gravité de la situation et la pauvre mère qui prévoyait la scène qui allait suivre, fondit en larmes en jetant un regard suppliant sur son mari pour le prier de rester calme. Le vieillard après avoir fait des efforts visibles pour surmonter son émotion, répondit d'une voix tremblante:
—Tu veux sans doute me parler de cette jeune fille qui a travaillé à la fenaison avec son frère?
—Oui mon père, cette jeune fille, sous les dehors de la paysanne, cache un cœur d'or et une intelligence peu commune. Son frère, Jules est aussi un brave garçon qui mérite une position plus élevée que celle qu'il occupe aujourd'hui. J'ai appris à les connaître et à les estimer et après avoir réfléchi sérieusement avant de prendre une aussi grave décision, je viens demander votre consentement à mon union avec mademoiselle Girard.
—Avant de te répondre, mon fils, laisse-moi te dire que ta mère et moi, nous avions formé d'autres projets sur ton compte. Nous reposant sur ta bonne volonté et sur ton obéissance à tes parents, nous avions cru pouvoir entrer en relation avec M. Dalcour, de Lanoraie, dans le double but d'acheter son magasin pour toi et de contracter une alliance avec sa famille. Mais je m'aperçois que nous avons agi trop tard. Avec ta précipitation habituelle, tu as cru devoir te choisir une femme sans nous consulter, ta mère et moi. As-tu au moins obtenu le consentement préalable du père de la jeune fille?
—Oui mon père.
—De Jean-Baptiste Girard lui-même?
—Oui mon père.
—Dis-nous un peu ce que t'a répondu le vieux Girard, lorsque tu lui as demandé sa fille en mariage?
—M. Girard, avant de répondre à ma question, m'a raconté, mon père, une histoire se rattachant aux événements de 1837 et à une scène d'élection qui a eu lieu à Contrecœur il y a quelques années. Inutile de vous dire que le récit de cette histoire m'a vivement impressionné. Je comprenais parfaitement qu'au point de vue de l'orgueil humain, il y avait des empêchements à mon mariage avec Jeanne, mais après avoir consulté mon cœur, je me suis demandé pourquoi, si M. Girard avait eu des torts envers vous, j'en rendrais sa fille responsable. J'aimais et j'estimais Jeanne et j'étais certain que la jeune fille me payait de retour. Je persistai donc dans ma demande et M. Girard, après avoir hésité un instant, m'accorda la main de sa fille. Je vous demande maintenant de vouloir bien à votre tour oublier les discordes du passé en accordant votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard.
Le vieillard qui avait d'abord réussi à être calme devant la proposition inattendue de son fils, se laissa emporter par la violence de son caractère et répondit à Pierre d'une voix rendue tremblante par la colère:
—Ah ça! monsieur mon fils! je savais déjà que sur les questions politiques tu te permettais de différer d'opinion avec moi et j'avais bien voulu fermé les yeux sur cette insolence de ta part pour avoir la paix dans ma maison. Mais voilà que maintenant tu t'avises d'aller choisir une femme, sans me consulter, dans la famille d'un homme que je déteste et qui m'a jeté l'insulte à la figure dans une assemblée publique. J'ignore ce que t'a dit le père Girard, mais sache bien que s'il a oublié, lui, les rancunes du passé, je me souviens, moi, qu'il y a entre nous une haine de trente-cinq ans et que jamais, de mon consentement, un Montépel de Lavaltrie tendra la main à un Girard de Contrecœur.
Et le fermier, incapable de retenir sa colère, s'était levé en prononçant ces paroles et s'était mis à arpenter la salle comme un homme qui veut combattre sa passion, mais qui se sent emporter par un mouvement irrésistible. Il continua:
—Ah! les choses en sont rendues là! Après m'avoir défié l'année dernière, tu parais décidé à continuer l'histoire et à agir par toi-même pour tout ce qui concerne les affaires les plus importantes de la famille. Je t'avais placé au collège dans l'espoir de te voir embrasser une profession libérale, et par ton fol orgueil et ton entêtement, tu as brisé ta carrière de ce côté-là. Oubliant mes justes griefs, j'arrange avec ta mère des projets d'établissement et de mariage avec une famille honorable, et voilà qu'au dernier moment tu viens m'annoncer ton amour pour la fille d'un homme qui est dans un état voisin de la misère, et dont le passé est une insulte pour mes sentiments politiques et personnels. Tu oublies le respect que tu dois au nom de ton père en rêvant une alliance avec la famille Girard et tu me forces, moi, vieillard à cheveux blancs, à revenir sur un passé que j'aurais voulu reléguer dans l'oubli. Eh bien! Pierre Montépel, je te réponds que jamais! non jamais! je ne donnerai mon consentement à ton mariage avec la fille de Jean-Baptiste Girard. Je m'aperçois qu'il est temps de mettre un frein à ton esprit d'indépendance, car Dieu sait ce que me réserverait l'avenir si je me prêtais à tes caprices.
—Mon Dieu! Jean-Louis! calme-toi. De grâce, calme-toi! reprit la pauvre mère éplorée. Les «engagés» pourraient t'entendre et réfléchis au scandale que tout cela produirait dans la paroisse.
—Du scandale! C'est bien à toi, femme, à venir me parler de scandale quand notre fils unique que voilà, se propose d'offrir la main d'un Montépel à une Girard. Est-ce que chacun ne connaît pas, de Saint-Sulpice à Berthier, les sentiments qui existent depuis plus d'un quart de siècle entre les deux familles. Du scandale! Oh! tu as peur du scandale! Eh bien demande à ton fils si le scandale lui fait peur, à lui, qui vient nous proposer de sacrifier l'honneur de la famille à un caprice d'amoureux. L'heure des faiblesses est passée et je reprends aujourd'hui l'autorité que me donne mon titre de père de famille. Nous avons fait des arrangements à Lanoraie, et ma parole est engagée. Je laisse à Pierre le temps de réfléchir avant d'accepter ou de rejeter les projets que j'ai formés pour son avenir, mais je lui défends de songer à son mariage avec une Girard de Contrecœur. Voilà mon dernier mot!
Et le vieillard épuisé s'était laissé tomber dans un fauteuil. Pierre pâle mais ferme, avait écouté avec respect les paroles de son père. Il avait été d'autant plus surpris de cet accès de colère, que la scène du matin lui avait fait croire qu'il obtiendrait sans trop de difficulté le consentement à son mariage avec Jeanne. Il hésita d'abord avant de répondre aux paroles du vieillard, mais après quelques minutes de réflexion, pendant lesquelles on n'entendait que les sanglots de Mme Montépel, le jeune homme se décida à faire part à son père de la décision irrévocable qu'il avait prise à propos de son union avec Jeanne Girard:
—Je comprends jusqu'à un certain point, mon père, répondit Pierre, et je respecte votre décision à mon égard. Vous ne voulez pas oublier le passé et il m'est impossible, à moi, de faire tomber sur la tête de celle que j'aime, la responsabilité des sentiments politiques de son père et de ses torts envers vous. Votre parole est engagée à Lanoraie, m'avez-vous dit; la mienne est engagée à Contrecœur. Et il y va du bonheur de toute ma vie, vous ne sauriez trop me blâmer de m'en tenir à ma première décision. Quant au scandale que vous paraissez craindre si fort, je verrai à ce que ma présence ici n'ajoute pas à vos craintes. Je suis jeune et je suis fort, et le monde est assez grand pour me permettre de cacher ma femme là où l'on ignorera les différences qui existent entre nos deux familles. Les engagements que vous avez pris à Lanoraie ne sauraient donc m'empêcher de faire ce que je considère comme mon devoir d'honnête homme. Je suis fâché, très fâché d'avoir à vous désobéir sur ce sujet, mon père, mais comme l'année dernière, je me vois forcé de vous exposer franchement ma position. Je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Disposez de vos biens comme bon vous semblera. Seulement, ne m'en voulez pas trop, si par malheur, des circonstances d'une fatalité inconcevable me font dévier du sentier de l'obéissance qu'un enfant doit à ses parents. Je suis homme maintenant et je crois qu'il est de mon devoir d'agir suivant les inspirations de ma conscience. Je suis donc convaincu, puisque vous persistez à refuser votre consentement à mon mariage avec Jeanne Girard, qu'il vaut mieux, pour vous et pour moi, en arriver à une entente à ce sujet. Comme vous, je crains le scandale pour la famille. Eh bien! il ne tient qu'à vous de l'éviter. Je partirai, apparemment en bons termes avec vous, et je vous jure que jamais le nom et la réputation des Montépel n'auront à souffrir de ma conduite. Ce que je ferai, je l'ignore. J'ai bon bras, bon œil, bonne volonté et avec ces qualités-là, on va loin maintenant. Je ne demande qu'une chose: ne soyez pas injuste envers moi en m'accusant d'orgueil et d'entêtement volontaire. Ce que je fais aujourd'hui je le fais avec conscience de bien faire et puisqu'il nous est impossible de vivre en paix sous le même toit, il est de mon devoir de partir. Je partirai donc et laissez-moi vous demander une dernière fois, mon père, de ne pas rendre ma fiancée d'aujourd'hui, ma femme de bientôt, responsable d'un passé malheureux. La pauvre enfant n'y peut rien faire, et son père m'a raconté avec la plus grande franchise les détails de cette regrettable affaire, avant de m'accorder sa main. Vous voyez que je sais tout et c'est après avoir réfléchi sérieusement que je viens vous dire une dernière fois que j'aime Jeanne Girard et que j'ai l'intention d'en faire ma femme.
Pierre, en finissant de parler, s'était approché de sa mère qui sanglotait à l'écart et l'avait serrée dans ses bras après avoir déposé un baiser affectueux sur les cheveux blancs de la pauvre femme qui aurait donné tout au monde pour éviter ces scènes regrettables au sein de sa famille. Le vieillard continuait à arpenter la salle et il était facile de voir que les paroles de son fils, au lieu de le calmer, avaient eu un résultat tout contraire. Le fermier blessé tout à la fois dans son autorité de père de famille, dans ses convictions politiques et désappointé dans les projets qu'il avait conçus pour son fils, en était arrivé à un état d'exaspération facile à comprendre chez un homme d'un caractère aussi violent. Aussi fut-ce d'une voix étranglée par l'émotion qu'il dit à son fils, en s'arrêtant soudainement devant lui et en le regardant en face:
—Pierre Montépel! tu es le premier de la famille qui ait osé désobéir aux ordres de son père et qui ait cru devoir s'écarter de la voie tracée par ses ancêtres. Ce sont des choses trop graves pour qu'il me soit permis de les ignorer. Je suis le maître ici, et j'entends que l'on m'obéisse. Tu veux partir. Soit. Tu as probablement raison de t'éloigner afin que je ne sois pas témoin de la honte de mon nom. Tu as sans doute besoin d'argent pour défrayer les frais de ta noce; dis! mon fils, combien te faut-il pour acheter un trousseau digne de la demoiselle Jeanne Girard?
—Mon père, répondit Pierre froidement, la colère vous rend injuste. Je vous l'ai dit: je ne demande rien, je n'ai besoin de rien. Il me reste mon salaire de six mois et lorsque je voudrai faire un cadeau à ma fiancée je saurai travailler pour le gagner.
—Mon Dieu! Jean-Louis! sois raisonnable, intervint la pauvre mère qui redoutait le caractère violent de son mari. Et toi, mon fils, souviens-toi que tu parles à ton père.
—Vous avez raison, ma mère, répondit Pierre, et si j'ai manqué de respect à mon père, je lui en demande humblement pardon. Au point où en sont rendues les choses, je comprends d'ailleurs que toute discussion devient inutile. Afin que personne ne se doute des explications que nous avons eues, je vais me remettre au travail jusqu'à ce soir et en attendant, ma mère, je vous prie de préparer ma malle. Je partirai probablement demain.
Et le jeune homme après avoir embrassé tendrement sa mère se dirigea vers la porte sans que le fermier fit un seul mouvement pour le retenir. Quand ils furent seuls, les deux époux se regardèrent tristement et la pauvre mère ne put s'empêcher de dire à son mari:
—Il ne m'appartient pas, Jean-Louis, de juger ta conduite envers Pierre, mais je ne puis m'empêcher de songer avec découragement à cette dernière querelle de famille. Nous nous faisons vieux et Pierre, après tout, est notre fils unique. Tu connais le caractère fier du jeune homme et tu l'as blessé trop profondément pour qu'il revienne sur sa décision. Demain, nous serons sans enfant.
Et la fermière fondit en larmes en songeant au départ de son fils. Et cette fois il y aurait pour empêcher le rapprochement et la réconciliation, l'orgueil d'un homme qui protégerait sa femme envers et contre tous. La figure de cette jeune fille innocente que l'on rendait responsable des fautes de son père apparaissait à la mère de Pierre comme la consolation qui ferait oublier à son fils les douceurs de l'amour maternel et les rigueurs de l'autorité paternelle. La pauvre femme entrevoyait, dans un temps rapproché, les infirmités de la vieillesse et le besoin d'affection que ressentent si naturellement ceux qui s'approchent tous les jours du tombeau.
Le fermier dont la colère ne s'était pas encore apaisée, ne songeait qu'à ce qu'il appelait l'insolence de Pierre, et lorsque sa femme s'approcha de lui en lui disant d'une voix étouffée par les sanglots:
—Plus d'enfant; nous n'avons plus d'enfant Mon Dieu! ayez pitié de nos vieux jours!
Le vieillard répondit d'une voix stridente et saccadée:
—En effet! femme! nous n'avons plus d'enfant. Le Montépel qui s'allie à une Girard est indigne de porter mon nom. Marie, tu as dit vrai, nous n'avons plus d'enfant!
XIV
Séparation
Ô jeunes cœurs remplis d'ivresse! Vous vous ouvrez gaiement aux fraîches passions! Mille rêves dorés et mille illusions, Comme des fleurs au vent vous agitent sans cesse!... Mon cœur vieillit! ses jours ne seront pas nombreux! Il a vu son espoir comme une ombre passer! Il a vu ses désirs, tour à tour, s'effacer! Et la cendre des ans couvre aujourd'hui ses feux!
(Longfellow, Traduction de L.P. LeMay.)
[Léon-Pamphile LeMay. Lassitude, traduction de Longfellow (vers 17-24). dans les Essais poétiques, Québec, Desbarats, 1865.]
Pierre avait repris son travail de surveillance sur la grève et personne ne s'était aperçu de la scène orageuse qui avait éclaté au sein de la famille Montépel. Le fermier avait prétexté la nécessité d'une visite au village pour s'éloigner pendant quelques heures, et la fermière s'était renfermée dans sa chambre pour cacher sa douleur. Le repas du soir fut pris en famille, comme à l'ordinaire, mais les domestiques avaient remarqué les manières distraites du père Jean-Louis et la réserve inaccoutumée de son fils. Personne, cependant, n'eut l'air de s'apercevoir de ces détails.
Le repas terminé, Pierre embrassa tendrement sa mère après lui avoir annoncé son intention de s'absenter pendant quelques heures et lui avoir recommandé de ne pas s'inquiéter sur son compte. Le jeune homme, afin de ne pas éveiller les soupçons des employés de la ferme, avait pris un air d'insouciance qui s'accordait mal avec les sentiments pénibles qui l'agitaient. Aussi fut-ce avec un soupir de soulagement qu'il se dirigea vers la grève où il s'embarqua dans son canot d'écorce pour se rendre à Contrecœur. C'était là maintenant, que se concentraient sa seule consolation pour les douleurs du présent, et ses projets d'espérance pour l'avenir. Il avait tout sacrifié pour l'amour de Jeanne: parents, richesses, amis. Son père dans un accès de ressentiment s'était même laissé aller à lui dire qu'il avait foulé aux pieds l'honneur de sa famille pour satisfaire un caprice d'amoureux. Pierre se sentait bien innocent de cette dernière accusation, mais l'habitude de l'obéissance à la voix respectée de son vieux père lui avait rendu ces paroles bien pénibles. Il avait rompu avec les espérances et les joies du passé pour se lancer vaillamment dans un avenir inconnu, guidé par le phare brillant de son amour pour Jeanne Girard. Il faudrait maintenant combattre pour deux, travailler pour deux, vivre pour deux; et Pierre avait accepté ce double devoir avec la fermeté d'un caractère qui ne savait pas reculer devant les obstacles, si pénibles qu'ils fussent à surmonter.
Avec sa vigueur et son habileté de canotier, le jeune homme eut bientôt franchi l'espace qui le séparait de Contrecœur, et l'étoile commençait à briller au firmament lorsqu'il toucha la grève près de la chaumière du père Girard. Après avoir mis son embarcation en sûreté, il se dirigea vers la lumière que l'on apercevait à la fenêtre et il tomba à l'improviste au milieu de la famille qui ne l'attendait pas, puisqu'il avait été convenu d'avance qu'il ne devait venir que le lendemain soir.
Après les salutations d'usage, Pierre s'empressa de faire part au vieillard du refus de son père, et de la résolution qu'il avait prise à ce sujet.
—Inutile pour moi d'ajouter, M. Girard, que je m'en tiens à mes premières déclarations, continua-t-il en s'adressant au père de Jeanne. Si pénible que soit ma position, j'en suis arrivé à la conclusion qu'il valait mieux prendre une détermination finale, que de rester indécis quand mon cœur et ma raison traçaient la route que je devais suivre. Je viens donc une dernière fois, après vous avoir annoncé l'opposition de mon père, vous demander votre consentement à mon mariage avec votre fille. Je suis jeune, fort et plein d'espoir pour l'avenir, et puisque mon père par un sentiment que je ne me permettrai pas de discuter, se refuse à comprendre les raisons qui me portent à oublier le passé, je me vois forcé, bien à regret, de passer outre et d'entrer dès aujourd'hui dans une vole nouvelle. Je commence la vie pauvre et sans appui, mais j'aurai pour me guider et me supporter l'amour de Jeanne, l'amitié de Jules et l'exemple de vos cheveux blancs. Dites-moi, M. Girard, que vous approuvez ma conduite et répétez-moi que vous consentez à mon union avec votre fille.
Le vieillard qui avait prévu le refus du fermier de Lavaltrie, fut cependant peiné d'apprendre que Pierre s'était placé en opposition ouverte contre la volonté de ses parents. Mais son cœur noble et droit lui faisait approuver, cependant, l'attitude digne du jeune homme et sa résolution de braver seul et sans secours les difficultés si nombreuses de la vie. Après avoir réfléchi pendant quelques instants, à ce que venait de lui communiquer Pierre, il répondit d'une voix calme:
—M. Montépel, la nouvelle que vous venez de me communiquer est trop importante pour vous et pour moi, pour que je me permette de vous donner une réponse définitive, ce soir. J'approuve jusqu'à un certain point votre désintéressement et le sacrifice que vous avez fait pour l'amour de ma fille, mais ma longue expérience du passé m'a appris qu'il ne fallait jamais agir avec trop de précipitation dans des circonstances aussi sérieuses. Aussi, me permettrez-vous de remettre à une époque plus éloignée le mariage que vous paraissez désirer si ardemment. Vous êtes jeune, et vous avez le temps d'attendre. Eh bien! tout en vous donnant ma parole et mon consentement, vous me permettrez d'imposer une épreuve à votre constance. Attendez six mois. Consultez vos intérêts pécuniaires et voyez en même temps quels sont vos projets pour l'avenir. Vous l'avez dit vous-même, vous êtes fort et courageux et je suis certain d'avance que Dieu bénira les efforts d'un aussi brave garçon que vous l'êtes. Jeanne, en attendant, vous sera fidèle et lorsque vous reviendrez me la redemander je vous dirai: Elle est à vous, soyez heureux!
—Merci! M. Girard, de ces bonnes paroles dont je comprends toute la sagesse et toute la prévoyance. Aussi avais-je pensé moi-même à vous proposer quelque chose de semblable. La saison des chantiers va bientôt commencer. Mon expérience de l'année dernière me fait espérer que je pourrai obtenir une position comme «foreman»; ce qui me donnerait un salaire assez élevé jusqu'au printemps prochain. Vous voyez que j'avais tout prévu et que j'avais même fait la part de l'attente. Je partirai donc bientôt pour Ottawa afin d'y conclure un engagement aussi favorable que possible, et la saison finie, je viendrai réclamer la main de celle qui est aujourd'hui ma fiancée, mais que vous me permettrez alors d'appeler ma femme.
—Bien! mon garçon! très bien! répondit le vieillard visiblement ému. Vous agissez, non seulement comme un homme de cœur, mais comme un homme sage et prévoyant.
Jules qui avait été témoin de cette scène, sans dire un mot s'avança vers Pierre pour lui serrer la main et pour le féliciter de sa courageuse résolution. Le jeune homme avait souvent pensé lui-même à entreprendre le voyage des «chantiers», comme on dit au pays, et les paroles qu'il venait d'entendre produisirent chez lui le désir de se joindre à son ami pour faire l'hivernement dans les «pays d'en haut». Pensant que le moment était favorable pour soumettre son projet, il dit à son père:
—Le départ de Pierre, mon père, me porte naturellement à penser qu'il me faudra moi-même trouver du travail pour cet hiver; ce qui me serait impossible en restant au village. Pourquoi ne partirais-je pas avec lui? Son expérience me guidera et je vous reviendrai le printemps prochain, le gousset rempli de belles pièces d'or. Inutile de vous dire que je ne vous quitterai qu'avec regret, mais comme la nécessité me forcera quand même à m'éloigner du village, il me semble que je ne saurais mieux faire que de suivre mon ami. Qu'en dites-vous?
—Ma foi! mon fils! je crois que tu as raison. Le travail à la campagne devient de plus en plus difficile à obtenir et malgré les regrets que nous éprouverons, ta sœur et moi, en te voyant partir, nous comprendrons que ton absence est absolument nécessaire.
—Merci, mon père. Et toi, petite sœur qu'en penses-tu? continua Jules en s'adressant à Jeanne.
La pauvre enfant qui s'était tenue à l'écart pendant la conversation, avait appris avec une douleur facile à comprendre le départ de son amant. Mais sa raison lui disait que ce départ était devenu inévitable devant l'assentiment de son père, et que Jules lui-même se verrait forcé, tôt ou tard, à s'éloigner de la famille pour pourvoir à ses besoins. Le vieillard était d'un âge où tout travail lui était devenu impossible, et elle-même ne pouvait que faire bien peu pour le soutien de ses vieux jours. Ce fut donc avec assez de fermeté qu'elle répondit:
—Tu sais, Jules, que je m'en rapporte entièrement à la décision de mon père. Si pénible que soit ton absence, elle est probablement indispensable.
—Bien! petite sœur, je vois que tu es parfaitement raisonnable et puisque l'affaire est décidée, causons maintenant de nos préparatifs de départ, car Pierre nous a dit qu'il avait l'intention de se diriger bientôt vers Ottawa pour arranger les détails de son engagement.
—Bravo! mon cher Jules, répondit Pierre en lui tendant de nouveau la main. Je vois que vous avez en vous l'étoffe d'un «voyageur», par l'empressement que vous mettez à vous occuper des détails de l'hivernement. Je partirai donc demain, afin de régler nos conditions d'engagement, et pendant ce temps-là vous vous préparez à venir me rejoindre dans quelques jours. Je vous attendrai à Ottawa, et nous nous dirigerons ensuite vers les forêts du Nord-Ouest.
La conversation roula pendant longtemps sur ce sujet intéressant et pénible tout à la fois, car ce n'était que le cœur gros de regrets que chacun voyait arriver l'heure de la séparation. Il fut décidé que Pierre partirait le lendemain de Lavaltrie, après avoir dit un dernier adieu à ses parents et que Jules resterait en arrière pour voir à l'achat des instruments de travail et des vêtements nécessaires pour protéger les bûcherons contre les froids rigoureux de l'hiver dans les chantiers. Le trajet jusqu'à Ottawa serait fait en bateau à vapeur, mais on aurait le soin d'y transporter un canot d'écorce afin de remonter les eaux de l'Ottawa et de la Gatineau.
On causa des projets d'avenir, du retour des voyageurs, du mariage de Pierre et de Jeanne et minuit sonnait à la pendule, lorsque Pierre se leva pour retourner à Lavaltrie. Le moment des adieux était arrivé et malgré les efforts de Jeanne pour cacher son émotion, la pauvre enfant ne pouvait retenir ses sanglots. Le vieillard lui-même sentait les larmes qui coulaient sur ses joues amaigries et après avoir donné ses derniers conseils à celui qu'il aimait déjà comme son propre fils, il fit signe à Jeanne de s'approcher. Prenant la main de la jeune fille, il la plaça dans celle de Pierre et d'une voix tremblante et solennelle:
—Mes enfants! l'heure du départ est arrivée, et je comprends qu'à votre âge, au moment même où votre amour vous promettait de longs jours de bonheur, il vous soit pénible de vous quitter. Mais voyez dans cette douloureuse épreuve une image bien frappante de la vie. Fortifiez votre courage avec la conviction que presque toujours, le soleil luit après la pluie. Vous êtes jeunes tous deux et quelques mois de séparation ne feront qu'ajouter à votre affection mutuelle. Pierre Montépel, en présence de mon fils, de celui qui, lorsque je ne serai plus, sera le chef de la famille, je vous accorde la main de ma fille, Jeanne Girard. Et toi, ma fille, avec la conviction sincère que le fiancé que je te donne est digne de toi, accepte comme sacré le dépôt de l'amour qu'il t'a voué et souviens-toi des sacrifices qu'il a fait pour obtenir ta main. Mes enfants, devant Dieu qui m'entend et qui nous protège, je vous bénis! et puisse l'avenir vous réserver cette part de bonheur qui appartient à tous les braves cœurs qui luttent contre l'infortune et qui ne fléchissent pas devant l'arrêt fatal du malheur. Pierre, mon fils, embrassez votre fiancée, car l'heure du départ a sonné.
Le jeune homme serra Jeanne sur son cœur dans une étreinte passionnée et leur premier baiser d'amour fut aussi le baiser des adieux. Après avoir serré affectueusement la main du vieillard, il se précipita vers le rivage pour cacher l'émotion qui commençait à le maîtriser et pour épargner à Jeanne la vue de sa douleur.
Jules le suivit sur la grève et après avoir fixé le lieu et la date de leur rendez-vous à Ottawa pour un jour de la semaine suivante et avoir échangé une dernière poignée de main, Pierre s'élança dans son canot, et quelques instants plus tard il disparaissait dans l'obscurité.
Jules reprit la route de la chaumière, le cœur gros des événements de la journée et il se joignit, en entrant, à son père et à sa sœur qu'il trouva agenouillés et priant Dieu pour le retour heureux du voyageur.
Le lendemain, de bonne heure, après avoir pris congé de ses parents et refusé les secours d'argent que lui faisait son père, Pierre se rendit au village où il s'embarqua sur le bateau à vapeur à destination de Montréal. Le jeune homme en quittant la maison paternelle avait promis à sa mère de lui donner souvent de ses nouvelles, et lorsque son père lui avait exprimé ses regrets pour tout ce qui s'était passé la veille, il lui avait répondu:
—Mon père, je pars, cette fois, parce que la voix du devoir m'appelle au travail pour soutenir celle à qui j'ai voué mon amour et ma vie. Quoi qu'il arrive, soyez cependant certain que jamais je n'oublierai que le nom que je porte est celui d'une famille honnête et respectable. Nous avons pu ne pas nous accorder sur le choix que j'avais à faire d'une compagne, mais comme vous, je me souviendrai que le nom de Montépel doit rester pur et sans tache. Adieu! et puissiez-vous me pardonner un jour les moments de peine et de colère que je vous ai causés.
Le fermier avait accepté la main que son fils lui avait tendue, mais son orgueil l'avait empêché, encore une fois, d'effectuer une réconciliation que son cœur désirait cependant. Pierre s'était éloigné sans tourner la tête, car l'émotion que lui avaient causée les événements si pénibles de la veille lui faisait craindre une scène déchirante pour sa pauvre mère. Le fermier suivit pendant longtemps des yeux la forme de son fils unique qui s'éloignait de la maison paternelle dans des circonstances si regrettables, et lorsque le jeune homme eut disparu derrière les sapins du domaine, le vieillard sentit son courage faiblir et s'adressant à sa femme qui pleurait auprès de lui:
—Marie! pourquoi Dieu nous a-t-il réservé cette grande douleur pour nos jours de vieillesse? Notre fils qui s'en va là-bas emporte avec lui le dernier rayon de bonheur et de contentement qu'il nous fût permis d'espérer sur la terre. Si j'ai été trop sévère, que Dieu me pardonne, femme, mais j'ai agi comme ont agi tous les Montépels avant moi. J'ai sacrifié la paix du foyer et le repos de nos vieux jours à l'honneur de la famille. Que Dieu soit mon juge!
Huit jours plus tard, Jules Girard, après avoir terminé tous ses préparatifs de voyage, avait rejoint son camarade à Ottawa et les deux amis avaient pris ensemble la route des «chantiers».
Le double départ de Jules et de Pierre avait causé une douleur facile à comprendre, dans la chaumière de Contrecœur. Le vieillard qui tenait à ne point laisser percer son abattement devant sa fille, ne pouvait pas, cependant, cacher les traces que la douleur creusait sur sa figure amaigrie. Jeanne, elle aussi, essayait vainement de dérober à son père les sanglots qui soulevaient sa poitrine oppressée, et chaque soir, lorsque venait l'heure du repos, le vieillard pouvait entendre les gémissements de cette pauvre enfant qui n'avait connu l'amour que pour éprouver les tourments de la séparation. Le père Girard qui avait consenti sans hésiter au départ de Jules n'avait fait que se soumettre à la plus dure des nécessités, car la pauvreté était à la porte de la chaumière. Quelques piastres seulement restaient à sa disposition; et il valait mieux que Jules s'éloignât, car il était impossible pour lui de se procurer du travail au village. On avait, il est vrai, acheté des provisions pour la saison d'hiver et le père Girard et sa fille se trouvaient à l'abri du besoin jusqu'au printemps suivant, mais cela ne pouvait pas toujours durer. Le départ de Jules, en dehors des circonstances qui se rattachaient à l'amour de Pierre et de Jeanne, avait donc été une affaire de pure nécessité. Il fallait du pain pour vivre et le jeune homme était le seul membre de la famille qui fût en état de travailler pour en gagner. Le vieillard avait compris cette pénible vérité lorsqu'il avait encouragé son fils à suivre Pierre dans ses voyages lointains, mais l'absence du jeune homme avait jeté le trouble et le désespoir dans son cœur. Il avait atteint un âge où chaque jour pouvait amener des complications sérieuses pour sa santé chancelante, et l'idée d'une mort prochaine lui venait parfois malgré lui. Et que ferait Jeanne, alors, seule et sans appui, éloignée de son frère et de son protecteur naturel? Ces tristes réflexions ajoutaient encore aux troubles du père Girard et il passait de longues heures, absorbé dans sa douleur, craignant d'ajouter aux chagrins de son enfant par le spectacle de son propre découragement.
La pauvre Jeanne, de son côté, n'avait pas eu le courage de résister aux émotions violentes des derniers jours et la jeune fille abattue par la douleur et le manque de sommeil était tombée dans une torpeur qui faisait mal à voir. Elle vaquait avec indifférence aux soins du ménage, et la chaumière ne résonnait plus de ses chants joyeux. Ce n'est que lorsque ses yeux rougis par les pleurs se portaient sur la figure vénérable du vieillard, qu'elle sentait renaître en elle un sentiment d'espérance. Elle essayait alors de surmonter sa douleur pour l'amour de son père à qui elle se devait tout entière, mais le souvenir des chers absents venait malgré elle s'emparer de son âme, et les sanglots se faisaient jour à travers ses paroles de consolation. La pauvre enfant était tellement absorbée par ses peines, qu'elle n'avait pas remarqué que la santé du vieillard faiblissait visiblement depuis le départ de son fils. Son sommeil généralement si paisible était devenu agité et son appétit avait presque complètement disparu. À peine touchait-il du bout des lèvres ses mets favoris, et il devenait plus triste tous les jours. Le père Girard sentait bien, qu'à son âge, il y avait beaucoup à craindre de ces symptômes, mais il n'osait rien avouer à Jeanne de peur d'ajouter aux émotions de la jeune fille.
On était arrivé au commencement de septembre et l'extrême chaleur des derniers jours du mois d'août avait produit, chez le vieillard, un changement très marqué. À peine pouvait-il se traîner jusqu'au fauteuil qu'il occupait d'habitude, sous les ormes qui ombrageaient la porte de la chaumière. Jeanne s'était étonnée, un matin, de ne pas voir son père à la table du déjeuner, et elle s'était informée avec sollicitude de la santé du vieillard. Celui-ci lui avait répondu avec bonté qu'il ne se sentait pas très bien, mais qu'il espérait que quelques heures de sommeil suffiraient pour le remettre de cette indisposition passagère. La pauvre enfant qui ignorait la gravité de la maladie de son père s'était contentée de lui servir une tasse de thé et de voir à ce que rien ne lui manquât pendant la journée. Vers le soir, le malade se plaignit d'un violent mal de tête et Jeanne observa que ses yeux étaient injectés de sang. Elle ne redoutait encore rien de sérieux, cependant, et elle resta au chevet du vieillard afin de répondre promptement à ses moindres désirs. Le malade se calma pendant quelque temps, mais il se plaignait de ne pouvoir pas obtenir de sommeil. Vers dix heures du soir, la douleur parut augmenter et le vieillard demanda à Jeanne de lui baigner les tempes avec de l'eau froide, car il avait la tête en feu. La jeune fille s'empressa d'obéir, et elle ne put retenir un cri de frayeur lorsqu'en se penchant sur le malade, elle s'aperçut qu'une lumière étrange brillait dans ses yeux. Le délire s'était emparé du vieillard, et il ne paraissait pas reconnaître sa fille qu'il regardait d'un air distrait. Jeanne se trouvait seule à la chaumière, sans secours, et la pauvre enfant ne savait que faire dans des circonstances aussi difficiles. Elle hésitait à quitter son père, et, d'un autre côté, elle comprenait que les services d'un médecin étaient indispensables.
Que faire? Le vieillard prononçait des paroles incohérentes parmi lesquelles elle distinguait son nom et ceux de Jules et de Pierre, mais il lui était devenu impossible de se faire comprendre d'une manière intelligible. La crise paraissait empirer et le malade devenait de plus en plus difficile à contrôler. La pauvre enfant abattue par la douleur et la fatigue sentait sa tête qui tournait sous la pression de tant de malheurs réunis. Faisant enfin un effort surhumain, elle s'élança hors de la chambre et courut en toute hâte vers la maison la plus voisine afin de demander du secours. Heureusement que l'on veillait encore et qu'un jeune homme offrit ses services pour aller chercher le médecin du village qui demeurait dans les environs. Jeanne retourna en courant auprès de son père qu'elle trouva assis sur son lit, gesticulant avec énergie et demandant pourquoi son fils Jules, son cher Jules, ne répondait pas à son appel. Elle essaya vainement de le calmer, mais la crise allait toujours en augmentant et le malade faisant un effort violent se dressa sur son séant, poussa un grand cri et retomba sur sa couche, épuisé, haletant et marmottant des paroles incompréhensibles.
Peu à peu ses paroles cessèrent, et le vieillard laissant tomber sa tête sur son oreiller parut éprouver comme un soulagement sensible. Sa respiration devint plus régulière et la rougeur qui s'était répandue sur sa figure disparut insensiblement. Faisant comme un dernier effort sur lui-même, il prononça d'une voix faible les noms de ses chers enfants et il sembla s'endormir d'un sommeil paisible. Jeanne priait avec ferveur au chevet du malade, lorsque le docteur fit son apparition. La pauvre fille se précipita au devant du médecin et lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots:
—Docteur! mon père! Sauvez mon père!
L'homme de science s'approcha du lit où reposait le vieillard et il s'aperçut du premier coup d'œil qu'il arrivait trop tard. Le père Girard avait été frappé par cette terrible maladie assez commune au Canada: l'apoplexie foudroyante, produite par la vieillesse et les émotions violentes. Le docteur qui était un ami de la famille regarda la figure paisible du mort, et jetant un regard de pitié sur la pauvre Jeanne qui attendait un mot d'espoir, de consolation:
—Mon enfant! je ne puis rien faire pour celui qui fut votre père. Priez Dieu pour son âme, car vous êtes maintenant orpheline.
Jeanne ne parut pas comprendre d'abord toute la portée de ces terribles paroles, car elle répéta d'une voix suppliante:
—Docteur, cher docteur! Vous allez sauver mon père, n'est-ce pas? Que ferai-je sur terre, seule, sans parents, sans amis, sans consolation?
Le médecin qui était un brave homme sentit son cœur se serrer à la vue d'une si navrante infortune. Prenant tendrement la jeune fille par la main il la releva et lui dit d'une voix rendue tremblante par l'émotion:
—Mademoiselle, il est trop tard. Votre père n'est plus. Prions ensemble pour le repos de son âme patriotique.
Et s'agenouillant près du lit où reposait son vieil ami, le docteur commença à réciter d'une voix solennelle la prière des morts.
Jeanne, sans dire un mot, avait déposé un baiser sur le front refroidi de son père et s'était placée auprès du docteur pour prier avec lui. Lorsque la prière fut terminée et que le médecin se releva pour prendre congé de la jeune fille et aller avertir les voisins, il s'aperçut que la pauvre enfant s'était évanouie et que sa main pressait encore la main froide et inerte du cadavre.
Soulevant dans ses bras la forme inanimée de la jeune fille, il la déposa doucement, dans la chambre voisine, sur sa couche virginale. Quand elle revint à elle, quelques instants plus tard, elle aperçut le docteur qui sanglotait à ses côtés. Elle saisit, dans un moment, la portée du malheur terrible qui venait de la frapper et s'adressant à celui qui paraissait compatir à sa douleur:
—Mon père est mort, docteur? N'est-ce pas l'image d'un cauchemar terrible qui me hante encore... Non!... Mon frère et mon fiancé qui sont si loin... si loin... Mon pauvre père qui est mort... et je suis aujourd'hui seule au monde... seule! mon Dieu! seule...