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Jean-nu-pieds, Vol. 1

XXVII

Reading edition

LA FUITE

Les agents de police et M. Jumelle continuaient d'ébranler la porte.

Jacqueline serrait avec ivresse sur son coeur cet enfant pour lequel elle avait consenti à devenir espionne.

—Toi! toi! mon fils bien-aimé! murmurait-elle à travers ses larmes.

Larmes de joie, de bonheur, qui rachètent tant de douleurs et tant de crimes.

Le petit Jacquelin regardait, étonné, ces deux hommes qui semblaient menacer sa mère.

Il aperçut Jean de Kardigân et se précipita vers lui.

—Vous! dit-il.

—Oui, mon enfant.

—Vous qui m'avez sauvé!

Jacqueline bondit.

—Cet homme t'a sauvé?

—Oui, maman.

—Mais alors…

—J'allais mourir, gelé, étouffé par la neige. C'est lui qui m'a relevé, qui m'a réchauffé sur son sein.

Jacqueline contemplait le marquis.

—Vous l'avez sauvé?

—Oui, madame.

—Vous!

Les coups des agents retentissaient plus forts et plus violents contre la porte. Il était évident que, quelques instants encore, et tout serait fini.

Jacqueline se redressa, fière et énergique. Ce coup imprévu l'avait abattue un moment.

Mais elle était de celles qui, en face du danger, retrouvent aussitôt la plénitude de leurs moyens.

—Restez là et ne bougez pas! dit-elle.

Elle s'élança sans attendre la réponse des deux jeunes gens.

Elle referma la porte qui donnait du salon dans l'antichambre et ouvrit celle de l'escalier.

—Elle nous trahit donc? pensa Henry.

Mais Jean étreignait la main de son ami dans la sienne.

—Tais-toi, dit-il.

—Mais…

—Tais-toi… et attends!

On pouvait entendre les paroles échangées entre les agents de police et Jacqueline.

—Partez, disait la jeune femme, ou tout est perdu…

—Partir! exclama avec stupeur une voix, la voix de M. Jumelle.

—Oui.

—Quand nous pouvons!…

—Malheureux, ils n'y sont pas…

—Mais le papier…

—Je ne l'ai pas encore.

Il y eut un moment de silence, silence solennel pour les deux royalistes.

—Comprenez donc, à la fin, reprit la voix de la fausse baronne de Sergaz. M. de Puiseux ne peut se méfier de moi. Si vous mettez le pillage chez lui, quelle excuse lui donnerai-je à son retour?…

—Mais ce papier, comment l'aurons-nous?

—Attendez, restez dans la rue…

—Dans la rue!

—Semez vos hommes à droite et à gauche; dès que M. de Puiseux et son ami paraîtront…

—Ah!…

Ce «Ah!» n'était pas une exclamation de défiance. Comment M. Jumelle se fût-il méfié de Jacqueline, qu'il croyait tenir par son fils? Seulement, le sous-chef de la police politique réfléchissait.

—Allons, dehors, et vite! dit-il.

Jean et Henry entendirent les pas lourds des agents résonner sur les marches de l'escalier.

Dès qu'ils eurent disparu, elle rentra au salon.

—Je vous avais perdus, je vous ai sauvés… murmura-t-elle.

—Madame!…

—Ah! ne me remerciez pas. C'est à moi de vous bénir, de vous adorer! Vous avez arraché mon fils, mon bien-aimé, mon Jacquelin, à cet atroce supplice de mourir de froid. Je n'ai fait qu'accomplir mon devoir.

—Pourquoi nous avoir vendus?

—Vous ne devinez donc pas encore? Mon enfant, le seul être qui me reste, cet homme, ce monstre me l'avait enlevé. Il me disait: «Si vous voulez le revoir, il faut qu'il soit des nôtres, et pour cela, nous le garderons jusqu'à ce que vous nous ayez servis…» Si vous pouviez sentir tout ce que j'ai souffert! les désespoirs auxquels j'étais en proie, quand je me représentais la honte qui me couvrait… Pardonnez-moi… j'ai bien souffert… bien supplié… bien pleuré!…

Ce n'était pas à Henry que Jacqueline s'adressait: c'était à Jean, Jean, l'homme à qui son fils avait dit:

—Vous m'avez sauvé!

Ces quatre mots avaient suffi pour qu'elle se retournât sur elle-même et voulût délivrer ceux qu'elle avait vendus.

Mais si M. Jumelle et ses hommes étaient partis, ils pouvaient revenir d'un instant à l'autre.

En tous cas, il ne fallait pas laisser perdre un temps précieux.

—Avez-vous confiance en moi? dit Jacqueline à Jean.

—Oui, madame, dit le jeune homme.

M. de Kardigân comprenait tout.

Il comprenait que la jeune femme serait aussi ardente à les sauver qu'elle l'avait été à les combattre.

—Avez-vous une autre issue à cet appartement? reprit-elle en regardant avec inquiétude la porte d'entrée.

—Une autre issue? demanda Henry.

—Oui.

—Diable!

M. de Puiseux jeta un cri.

—Bah! dit-il, essayons…

Jean semblait être une statue grecque, immobile dans sa majesté. Seulement lui était immobile dans sa souffrance.

Tant d'émotions accumulées épuisaient ce malheureux. Il ne se tenait plus debout que par un miracle de volonté et de courage. De Puiseux sentait qu'il fallait trouver une solution avant que les forces fissent défaut à leur ami.

—Bah! essayons! répéta-t-il.

—Essayer? quoi?

—Venez, dit-il.

—Ah! ne vous occupez pas de moi, dit Jacqueline.

—Au contraire, madame, nous devons nous occuper de vous, reprit Henry. Vous abandonner ici, c'est vous faire retomber entre les mains de ces hommes qui vont venir.

—Eh! qu'importe?

—Vous, peut-être; mais votre fils?

—Oh! par pitié, sauvez-le!

—Madame, dit Jean gravement, votre fils nous a raconté comment on l'avait séparé de sa mère. Les quelques mots que vous nous avez dits suffisent pour me faire entrevoir toute la vérité.

—Monsieur…

—J'ai adopté votre enfant… Kardigân ne revient jamais sur sa parole!…

Le projet de Henry était bien simple. L'ombre de cette nuit d'hiver devait en assurer encore l'exécution.

—Venez, ajouta-t-il.

Il conduisit ses amis sur le derrière de la maison qui donnait sur une cour intérieure. Cette cour, fort grande, donnait sur la rue de la Sourdière, rue très étroite, on le sait, et où, sans doute, M. Jumelle n'avait pas songé à poster des agents.

Qu'ils puissent fuir jusqu'à l'hôtel des Rois-Mages, séant place Royale, au Marais, et les royalistes étaient sauvés.

Ceci demande quelques mots d'explication.

En effet, le parti légitimiste savait à quelle surveillance, à quels dangers de tous les instante il était soumis. Pour mettre ses membres compromis à l'abri de cette surveillance et de ces dangers, il avait imaginé d'établir, à l'hôtel des Rois-Mages, au Marais, un service de chaises de poste et de chevaux de selle, qui permettait à ceux qu'on poursuivait de s'enfuir presque instantanément de Paris.

Henry de Puiseux s'élança dans la chambre occupée par Jacqueline.

Cette chambre donnait sur la cour. Il se pencha. La cour était déserte.

—Vite! vite! dit-il.

Le lit de l'enfant fut promptement défait; on enleva les draps, qui furent attachés à l'anneau de fer de la fenêtre, en guise d'échelle de corde.

—Descendez, dit-il à Jacqueline.

La jeune femme se pendit au drap et se laissa glisser dans la cour.

—A ton tour! dit-il à Jacquelin.

L'enfant s'enfuit comme sa mère.

Jean de Kardigân allait les imiter, quand Henry l'arrêta.

—Pardon, cher ami, je passe avant toi.

—Avant moi?

—Oui.

—Mais…

—Attends! je t'expliquerai ensuite pourquoi.

De Puiseux ne tarda pas à suivre dans la cour Jacqueline et Jacquelin.

—Va! cria-t-il à Jean, quand il sentit sous ses pieds le pavé de la cour.

M. de Kardigân chancelait de plus en plus. Évidemment, jamais il n'aurait eu la force de se soutenir suspendu.

Il tenta néanmoins la périlleuse descente.

Henry le suivait d'un oeil inquiet.

Arrivé au tiers du drap, Jean ferma les yeux, détendit les mains et se laissa aller.

L'évanouissement recommençait.

Mais Henry le reçut dans ses bras. Tous les deux roulèrent sur le pavé. De Puiseux était dessous. Sa jambe gauche était contusionnée, mais Jean demeurait sauf.

—Comprends-tu pourquoi j'ai voulu passer le premier? dit Henry.

—Ah! sans toi…

—Veux-tu bien te taire!

Il n'y avait pas de temps à perdre. En effet, M. Jumelle n'avait point placé d'agents rue de la Sourdière. Les quatre fugitifs arrêtèrent une voiture et se firent conduire au Marais. Il fallut une demi-heure à peine pour qu'une chaise de poste fût attelée, prête à emmener les fugitifs. Jacqueline, son fils, Henry et Jean y prirent place.

Au moment où ils allaient franchir la barrière d'Orléans, de Puiseux éclata de rire.

—Qu'as-tu? demanda Jean.

—Je pense à cet idiot qui attend là-bas! dit le jeune homme.

En effet, la situation ne manquait pas de comique.

M. de Kardigân était sombre:

—Allons, console-toi, ami, dit Henry, nous allons en Vendée, nous allons remplir notre devoir… Le passé s'oublie, va, dans ces luttes de chaque heure… Tu oublieras, nous allons en Vendée pour vaincre…

—Non, dit Jean en hochant la tête, nous y allons pour mourir!…

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE

LA LUTTE

I

LE DOCTEUR LAMBQUIN

Vers la fin du mois d'avril de cette même année 1832, c'est-à-dire le 28 ou le 29, une animation inaccoutumée régnait au château de Kardigân.

Depuis quelques jours, les palefreniers passaient de longues heures à bouchonner les chevaux; les écuries étaient vides, et les dix ou douze coursiers dont les boxes excitaient l'admiration des paysans, piaffaient en plein air.

Au reste, ces paysans semblaient peu s'étonner du remue-ménage auquel ils assistaient.

Une semaine auparavant, la diligence de Rennes à Guérande avait amené un homme d'une quarantaine d'années, à la mine réjouie, lequel portait à la main une grande caisse de cuir.

Le maire de Kardigân, philippiste enragé, lui ayant demandé son nom, cet individu répondit:

—Je suis le docteur Lambquin.

Et cela, avec un bon gros rire joyeux, qui sonnait comme une crécelle.

—Et que venez-vous faire ici, monsieur Lambquin?

—Soigner les malades.

—Il n'y en a pas!

—Il pourrait y en avoir.

Cette réponse philosophique ne laissa pas de frapper beaucoup le maire de Kardigân, qui fit, en à parte, cette réflexion naturelle:

—Voilà un gaillard très-fort.

—Mais pourquoi êtes-vous venu précisément vous installer à Kardigân? répliqua le maire.

—Hum! hum!

—Vous dites?

—Je dis: «hum! hum!»

—Je ne comprends pas.

—C'est bien compréhensible, pourtant.

—Comme vous voudrez; seulement…

—Vous désireriez une autre réponse?

—En effet…

Il faut savoir, pour comprendre cet interrogatoire, que des bruits vagues couraient depuis quelque temps, annonçant une prochaine levée de boucliers.

On se racontait tout bas, sous le chaume, qu'une insurrection se préparait, insurrection bretonne, qui devait arborer, haut et ferme, le drapeau d'Henri V.

Il en résultait que chaque fonctionnaire de Louis-Philippe rêvait de se distinguer, et faisait subir un véritable examen à tous les individus qui traversaient leur commune.

Ce docteur Lambquin ayant l'intention non-seulement de traverser la commune de Kardigân, mais encore de s'y installer, le maire, naturellement, frémissait rien que d'y penser:

Il renouvela donc sa demande.

—Pourquoi êtes-vous venu vous loger à Kardigân?

—Écoutez bien, monsieur le maire: il y a un médecin à Savenay, n'est-ce pas?

—Oui.

—Il y en a un autre à Guérande?

—Comme vous le dites.

—Eh bien, moi, j'aurai la clientèle des malades des environs qui n'auront le temps d'aller ni à Guérande, ni à Savenay.

—Ah! je comprends!

—Ce n'est pas malheureux!

—Qu'est-ce que c'est que cette caisse de cuir que vous tenez à la main?

—C'est ma trousse.

—Votre trousse? bravo!

L'honnête maire n'avait jamais entendu parler d'une trousse; mais le mot lui en imposa.

Il autorisa le docteur Lambquin à séjourner à Kardigân.

Celui-ci ne se le fit pas répéter deux fois: il commença par s'installer à l'auberge et par demander à déjeuner.

Comme on lui servait du cidre, il fit la grimace et demanda du vin.

On remarqua qu'il buvait sec et dru.

Néanmoins, le bruit se répandit en quelques heures qu'un fameux médecin était arrivé tout exprès de Rennes pour soigner le canton.

Aussi, de quatre à six heures du soir, ce fut une vraie promenade. Tous les paysans défilèrent devant l'auberge.

L'un, disait-il, venait montrer sa langue.

Le docteur Lambquin regardait la langue et inscrivait sur un carnet le chiffre 1.

Le nom du second était suivi du chiffre 2, et ainsi de suite.

La paroisse de Kardigân fournit ainsi trente individus.

Après la paroisse de Kardigân, vint la paroisse de Bel-Râch: celle-là contenait vingt-deux malades.

—Trente et vingt-deux! grommela M. Lambquin. Bravo! cela fait cinquante-deux!

A cinq heures commença l'examen des malades de la paroisse de Garigny. Elle n'en contenait que onze:

—Diable, cela baisse, murmura le docteur. Enfin cela donne encore soixante-trois.

Bref, à sept heures du soir, M. Lambquin, rien que dans l'arrondissement de Guérande, avait ausculté trois cents malades.

La consternation était peinte sur tous les visages.

—Qui aurait dit que nous étions si malades que ça! s'écriait avec terreur M. Lourson, le maire de Kardigân.

Et lui-même s'examinait avec soin.

Peut-être, sans s'en douter, avait-il en lui le germe d'une terrible indisposition. Il pria sa femme d'examiner si ses yeux n'étaient pas trop rouges, sa langue trop blanche ou son teint trop jaune.

Au reste, ce devait être la journée des événements, car on apprit à la nuit close que monsieur le marquis de Kardigân avait fait une chute de cheval et s'était cassé la jambe.

En effet, on vit bientôt, descendant le grand sentier qui mène les piétons au château, une jeune femme de trente ans environ, qui tenait par la main un petit garçon de douze ans.

Cette jeune femme était bien connue des paysans, qui l'avaient vue souvent entrer dans leurs chaumières pour leur apporter du pain, du vin ou de l'argent.

Ils la surnommaient la Pâlotte.

La Pâlotte portait le costume des paysannes riches, ce costume charmant et poétique que nos peintres ont popularisé et qu'on ne retrouve plus guère aujourd'hui qu'au bourg de Batz, depuis que le Croisic et Pornic sont devenus des plages parisiennes.

Elle était arrivée au château avec le marquis de Kardigân, cinq mois auparavant.

Elle remplissait les fonctions de gouvernante. Seulement, elle et l'intendant Aubin Ploguen mangeaient à la table du maître, et étaient des amis plutôt que des serviteurs.

En la voyant si belle et dans une position un peu fausse, les mauvaises langues avaient voulu gloser.

Or, ces mauvaises langues se réduisaient à deux: M. Lourson, le maire, et Sertaboire, l'aubergiste. En effet, Lourson et Sertaboire étaient des «libéraux». Naturellement, ils surveillaient les menées, disaient-ils, de môssieu le marquis.

Heureusement que ledit maire et ledit aubergiste étaient aussi prudents que libéraux et avaient reçu d'Aubin Ploguen un avis tellement énergique de se taire… qu'ils s'étaient tus.

Donc, ce jour-là, ou plutôt cette soirée-là, la Pâlotte descendit du château et vint demander à l'auberge le fameux médecin.

—Est-ce que quelqu'un est affligé à la maison? lui demanda un paysan.

—Oui, mon gars, M. le marquis a fait une chute de cheval et s'est cassé la jambe.

On se hâta de prévenir M. Lambquin.

Il prit sa trousse et descendit rejoindre la Pâlotte.

—Partons vite, docteur, dit la jeune femme. Cela presse.

Tous les deux traversèrent le village et s'engagèrent bientôt dans le sentier dont nous avons parlé.

Ce sentier contourne une colline sur laquelle le château est bâti, et d'où il domine la mer.

C'est un magique spectacle.

L'Océan des côtes de Bretagne, au commencement du golfe de Gascogne, a une majesté sublime.

L'oeil n'aperçoit à l'horizon que les vagues et le ciel éternellement confondus. C'est l'immensité.

La Pâlotte avait ramené son fichu bleu sur sa poitrine, car la brise était forte.

Au loin, la nuit trouée d'étoiles s'étendait sur la mer comme un large manteau brun.

Ils arrivèrent au château.

Aubin Ploguen les attendait.

—Ah! comme on vous espérait, monsieur Lambquin, dit-il.

—Bien, mon garçon, dit le docteur. Mène-moi vite auprès de ton maître.

Jean attendait M. Lambquin dans une grande salle où le souper était préparé.

Ils prirent place tous les quatre au repas du soir.

M. Lambquin semblait peu étonné de trouver debout, et se portant bien, le marquis, lequel, disait-on, venait de se casser la jambe.

Jean avait un peu vieilli depuis l'heure où nous l'avons quitté.

Des rides précoces creusaient un sillon sur son front.

Le repas fut rapide et silencieux. Jean, Aubin Ploguen et la Pâlotte étaient préoccupés.

Quant au docteur Lambquin, il se taisait, parce qu'ayant faim, il gardait toujours la bouche pleine.

—Quel chiffre, docteur? dit Jean.

—Trois cents. En aurez-vous assez?

—Nous en aurons de trop.

—Bravo! Eh bien! faites-moi voir mes malades.

Le brave médecin éclata de rire en prononçant cette plaisanterie.

On le conduisit auprès de «ses malades» qui, tous les trois cents, remplissaient une seule chambre.

Ces malades étaient tout simplement des fusils. Ce bon M. Lambquin était peut-être médecin, mais à coup sûr, et avant tout, il était armurier…

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