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Jean de Thommeray; Le colonel Evrard

JEAN DE THOMMERAY

Reading edition

A MADEMOISELLE FÉLICIE SANDEAU.

C’est à toi, sœur chérie, mon refuge et ma consolation, que je dédie ce récit, commencé sous tes yeux. Étions-nous assez tristes et malheureux alors! Tu m’as appris que les plus mauvais jours, lorsqu’ils sont traversés près des êtres qu’on aime, laissent encore de bien doux souvenirs.

Jules Sandeau.

JEAN DE THOMMERAY

C’est à la campagne, près des bois, non loin de la Seine, dans le modeste enclos où je comptais achever de vieillir, que je le vis pour la première fois. Il avait vingt-deux ans à peine. Quelques pages signées de mon nom avaient suffi pour me gagner son cœur: il se présentait sans autre recommandation que sa bonne mine et son désir de me connaître. Les sympathies de la jeunesse ont un attrait irrésistible; il est doux surtout de les inspirer lorsqu’on touche soi-même à l’arrière-saison. Je l’accueillis le mieux que je pus sans qu’il m’en coûtât grand effort, car en vérité il était charmant. Je le vois encore m’abordant au pas de ma grille, svelte, élancé, la figure au teint mat ombragée d’un duvet naissant, le nez fin, l’œil bleu, le front pur, avec de beaux cheveux d’un blond cendré qui foisonnaient aux tempes; sa tenue, ses manières et son langage, l’élégante simplicité qui paraissait dans sa personne, tout chez lui témoignait en faveur du foyer où il avait grandi. Il faisait une claire journée d’avril; nous la passâmes ensemble dans les bois de Meudon, sur les coteaux de Sèvres et de Bellevue. Malgré tant d’années qui nous séparaient, nous causions bientôt comme deux amis. Fortune rare dans une époque où la jeunesse du cœur et de l’esprit ne se retrouvait en général que chez les vieillards, dans une époque où les souvenirs donnaient plus de fleurs que les espérances, où les soirs jetaient plus de flamme que les matins, fortune bien rare en effet et qui mérite d’être signalée, ce jeune homme était jeune; il avait tous les entraînements généreux, toutes les saintes illusions, toutes les heureuses passions de son âge. Il croyait au bien, il admirait le beau, il rêvait l’amour et la gloire. Je l’écoutais en souriant, et, par moments, avec une sorte de stupeur. D’où venait-il? sous quelle latitude avait-il vu le jour? quelle étoile avait lui sur son berceau? Qu’était-ce enfin que ce Jean de Thommeray qui, au bout d’une heure d’entretien, n’avait encore parlé ni de filles, ni de chevaux, ni même du cours de la rente?

Grâce aux confidences qu’il n’était pas besoin de provoquer, j’arrivai promptement à me rendre compte du phénomène que j’avais sous les jeux.

M. de Thommeray, le père, d’une bonne maison de Bretagne, avait commencé la vie dans un temps où l’ivresse du renouveau s’emparait de tous les esprits. Étudiant à Paris, c’est là qu’il avait traversé les dernières années de la Restauration et les premières qui suivirent la révolution de 1830, belles années que le siècle n’a pas revues depuis, qu’il ne reverra pas. Le culte des intérêts matériels n’avait pas envahi les cœurs, la richesse ne s’imposait pas comme le but suprême de la destinée; la patrie et la liberté avaient pris rang parmi les muses, l’éclat des lettres et des arts passait pour le plus beau luxe que pût convoiter une nation intelligente et fière. La jeune génération qui fut témoin de cette aurore en a conservé jusqu’au déclin de l’âge un lumineux reflet, et, si elle vaut encore aujourd’hui quelque chose, c’est pour s’être baignée dans ses clartés. Henri de Thommeray faisait partie d’un groupe de jeunes gens étroitement unis, tous possédés des mêmes ardeurs, tous animés de nobles ambitions. Ses goûts et ses instincts le portaient vers le monde des écrivains et des poëtes: il avait pénétré dans leur intimité; sa nature prompte à l’enthousiasme et à l’admiration lui avait aisément ouvert tous les sanctuaires. Entraîné par des convictions raisonnées et par le mouvement général, il avait, au contact des hommes et des choses, laissé tomber un à un, comme les pièces d’une armure dévissée, ses préjugés de caste, et, sans abjurer les traditions d’honneur de sa famille, il était entré à pleines voiles dans le courant des idées modernes. L’amour vrai n’était pas rare alors: sincère jusque dans ses écarts, loin d’abaisser les âmes, il les élevait même en les égarant. Le gentilhomme breton avait ressenti toutes les influences d’une époque de floraison et d’épanouissement universel. Il avait aimé d’un amour pur, délicat, romanesque, une jeune fille pauvre et bien née, d’origine irlandaise, qu’il devait épouser plus tard. Voilà comment il avait fait son droit. Ses études terminées, on n’était pas bien sûr qu’il les eût commencées, il s’était décidé, après de longs atermoiements, à retourner dans sa province. Il se retirait à propos, au moment où tant d’espoirs et de promesses, tant de conquêtes déjà réalisées menaçaient de sombrer dans les excès et les débordements. De la société qu’il quittait pour ne plus y rentrer, il n’avait vu que les côtés éblouissants, il emportait avec lui une ample provision de souvenirs enchantés et d’images ineffaçables. A quelque temps de là, maître de son patrimoine et pouvant disposer de lui-même à son gré, il épousait la jeune fille qu’il aimait. L’un et l’autre n’avaient consulté que leur inclination mutuelle; ce qui ne semblera pas moins surprenant, c’est que ni l’un ni l’autre n’eurent sujet de s’en repentir.

Le domaine héréditaire où ils avaient abrité leur tendresse s’étendait dans une des vallées les plus sauvages et les plus silencieuses de la vieille Armorique. L’habitation s’élevait à mi-côte, et tenait de la ferme autant que du château; un bois de chênes la protégeait contre les vents qui soufflaient des grèves prochaines. M. de Thommeray vivait, comme ses pères, en gentilhomme campagnard, chassant, montant à cheval, visitant ses paysans, faisant valoir ses terres, pendant que sa femme, la belle Irlandaise, ainsi qu’on l’appelait dans le pays, s’appliquait aux soins domestiques et gouvernait la maison avec grâce et autorité. Bien qu’il eût fini par s’acclimater et prendre racine dans la réalité, cependant il demeurait fidèle aux goûts de sa jeunesse; seulement il s’était cloîtré, pour ainsi dire, dans l’époque de son séjour à Paris. Enfermé dans le cercle de ses souvenirs, il n’en sortait jamais; rien, en dehors, n’existait pour lui; le temps, qui ne s’arrête pas, l’avait oublié en chemin. J’ai connu un parfait gentleman qui ne voyageait point sans traîner avec lui l’ameublement complet de l’appartement qu’il occupait à Londres. A peine arrivé dans une ville où il comptait séjourner pendant quelques mois, que ce fût Rome ou Naples, Cadix ou Madrid, Genève ou Lausanne, il s’installait à l’hôtel avec son mobilier, et n’éprouvait de satisfaction sans mélange que lorsque, après des miracles d’arrangement et de symétrie, il était parvenu à s’établir exactement comme chez lui. Dès lors, l’âme rassérénée, il reprenait ses habitudes britanniques, et ne mettait le nez dehors qu’autant qu’il y était forcé. Je ne sais trop pourquoi M. de Thommeray me rappelait ce fils d’Albion. Autour de lui tout portait la date et la marque de la période du siècle dans laquelle il s’était cantonné. Sa chambre renfermait un échantillon de l’art qui florissait à la fin de la restauration: dessins d’Alfred et de Tony Johannot, aquarelles de Devéria, eaux-fortes de Paul Huet, médaillons de David, statuettes de Barre et de Pradier, esquisses de Scheffer et de Delacroix, tout un petit musée qu’il n’eût pas troqué contre la tribune des offices ou la galerie du Louvre. Les portraits lithographiés de ses illustres amis tapissaient les murs du salon. Ils étaient tous là, romanciers et poëtes. La bibliothèque se composait uniquement de leurs productions avec hommage de l’auteur. Les lettres qu’il avait reçues de chacun d’eux étaient collectionnées dans un album richement relié, et qui remplaçait à ses yeux les archives de sa maison. Pas une de ces épîtres qui n’affirmât le dévouement le plus profond, pas une qui ne respirât l’amitié la plus exaltée; quelques-uns même avaient poussé la politesse jusqu’à l’assurer de leur admiration, bien que pour la mériter il n’eût jamais fait autre chose que de leur prodiguer la sienne. Grâce aux bahuts sculptés, aux crédences et aux dressoirs, grâce aux vieilles ferrures dont la demeure était suffisamment pourvue, il avait pu sans beaucoup de frais ajuster ses pénates au goût du moyen âge, que la littérature nouvelle venait de remettre en honneur. Le soir, à la veillée, il relisait avec sa femme les ouvrages qui n’avaient pas cessé de les charmer, ou, mieux encore, il refeuilletait avec elle le plus charmant de tous les livres, celui qu’ils avaient fait ensemble, le poëme de leurs amours. La douce conformité de leurs idées et de leurs sentiments, la tendre affection et le constant respect qu’ils avaient l’un pour l’autre, donnaient un éclatant démenti au moraliste qui prétend qu’il n’existe pas de ménage délicieux. C’est par là seulement qu’ils se séparaient de l’esprit de leur temps; le bonheur conjugal était le seul anachronisme qu’on eût trouvé à relever dans cet intérieur où se perpétuaient les traditions de 1830.

Assurément c’étaient des gens heureux; ils faisaient du bien, voyaient peu de monde et se suffisaient à eux-mêmes. Les revenus du domaine n’étaient pas assez considérables pour leur permettre de longs déplacements; leurs besoins et leurs désirs ne dépassaient point leur avoir. Enfin les bénédictions du ciel s’étaient multipliées autour d’eux. Ils avaient trois fils, tous les trois bien portants et bien venus: le bruit, le mouvement, la fête du logis. En dépit du milieu où ils étaient nés, les deux premiers n’avaient jamais montré un goût bien vif pour les délices de l’étude et les plaisirs de l’intelligence. Enfants, c’étaient de vrais petits bandits en insurrection permanente contre l’alphabet, amoureux de l’air libre, impatients de tout frein, coureurs de bois et batteurs de buissons, enfourchant à cru les chevaux de ferme, galopant à travers la lande, et ne rentrant au gîte qu’avec quelque avarie. La mère les grondait, puis les embrassait, et ils recommençaient le lendemain; au demeurant, les meilleurs diables du monde. Tout en modifiant leurs habitudes d’indépendance et de vagabondage, l’éducation n’avait pu les apprivoiser aux choses de l’esprit. Ils étaient pour leur père un continuel sujet d’étonnement par la profonde indifférence qu’ils témoignaient en matière de littérature. Quand celui-ci faisait en famille une des lectures qui abrégeaient les soirées d’hiver, ils trouvaient toujours un prétexte pour s’esquiver, à moins qu’ils ne prissent le parti plus commode de s’endormir au coin de l’âtre. M. de Thommeray se demandait parfois de qui tenaient ces jeunes drôles. En revanche, le dernier, c’était Jean, avait manifesté dès l’âge le plus tendre des instincts tout contraires et des penchants tout opposés. Moins robuste que ses aînés, nature délicate, un peu frêle, il avait grandi sous l’aile de sa mère, qui, sans préférence marquée, l’enveloppait pourtant d’une sollicitude inquiète et raffinée dont se passaient volontiers les deux autres. Il échappait à peine à l’enfance qu’il était déjà sensible aux beautés et aux harmonies de la création. A vingt ans, il avait dévoré tous les volumes qui composaient la bibliothèque du manoir. Romans, poésies, pièces de théâtre, il avait tout lu et relu, tantôt le long des haies, au versant des vallées, tantôt en présence de l’Océan, sur les plages retentissantes. Il s’était enivré de ces récits ardents et passionnés, de ces drames étranges où bouillonnaient la séve et la vie, de ces beaux vers qui mêlaient leur musique au concert des vents et des flots. Naturellement, sans efforts, il bégayait lui-même la langue des poëtes. On se représente la joie du père, qui se sentait revivre dans ce fils. M. de Thommeray ne se possédait plus. Ses souvenirs, vieillis, un peu fanés, avaient recouvré leur éclat et leur vivacité matinale. Les années écoulées, les mœurs transformées, la scène du monde occupée par de nouveaux acteurs, les révolutions accomplies depuis qu’il avait quitté Paris, tout cela ne comptait absolument pour rien: il était revenu au lendemain de son départ, et dans ses entretiens avec Jean, entretiens qui ne tarissaient pas, il retraçait en traits épiques l’histoire des grands jours qu’il avait traversés, les foyers célèbres où il s’était assis, les hautes amitiés qui avaient été le lustre de sa jeunesse, les aspirations d’une époque de renouvellement et de renaissance, tous les épisodes, tous les incidents de la société brillante et lettrée à laquelle il s’était mêlé, et qu’embellissaient encore les féeries de la perspective et les enchantements de la mémoire. Le fils s’était de bonne heure imprégné des souvenirs du père: il en avait nourri ses premiers rêves et ses premiers espoirs. Il faut le dire, ces peintures, ces vives images n’étaient point faites pour inspirer le goût et l’amour de la vie rustique. Ce qui ressortait bien clairement des longues confidences que me faisait mon jeune compagnon, c’est qu’il avait été de tout temps considéré dans sa famille comme objet de luxe; il était le lis qui ne file pas. Pendant que ses aînés, toujours levés dès l’aube, s’occupaient à la terre et dirigeaient l’exploitation rurale, Jean lisait, songeait ou composait de petits poëmes bretons que sa mère comparait avec orgueil aux Mélodies irlandaises de Thomas Moore, et qui arrachaient à M. de Thommeray des cris d’admiration. Ses frères chérissaient en lui la grâce un peu féminine qui semblait inviter leur protection, le charme et l’élégance, tous les dons extérieurs, toutes les séductions dont ils étaient à peu près dépourvus et que la nature lui avait départies d’une main prodigue. On a remarqué que les cadets sont en général les plus beaux; leur moulage est, dit-on, plus net et plus sûr. Frères, parents, amis, ils reconnaissaient tous qu’une plante si rare appelait le soleil, que cet enfant n’était pas né pour végéter à l’ombre, au fond de la province. Un beau matin, Jean avait embrassé les êtres excellents qui pleuraient en lui disant adieu, et vingt heures après il entrait dans Paris avec toutes les illusions que son père en avait emportées.

Il arrivait sans parti pris. Dans la pensée de sa famille, il s’agissait pour lui du choix d’une carrière, de s’y préparer longuement par l’examen sérieux des divers états de la société. Il n’eût pas déplu à M. de Thommeray,—c’était, semblait-il, sa secrète ambition,—que ce fils s’illustrât sur le grand théâtre où il n’avait joué, lui, qu’un rôle de comparse. Quant à Jean, il n’avait pas de programme arrêté. Il était impatient de vivre, impatient d’aborder la vie par tous ses côtés élevés. Le monde l’attirait; la fortune des lettres le tentait; il aspirait par-dessus tout aux ivresses de la passion: son cœur frémissant était plein d’amour sans objet. Chaque époque a ses expressions familières et son accent qui lui est propre. Je tressaillais parfois en l’écoutant; il avait certains tours de phrase qu’il tenait de son père, certaines notes dans la voix qui me reportaient brusquement en arrière et réveillaient en moi des mondes ensevelis. Il me récita quelques-uns de ses petits poëmes bretons: j’y pris un vif plaisir, et, plaisir non moins vif, je pus les louer avec sincérité; le poëte de la Bretagne, Brizeux, ne les eût pas désavoués. Ainsi nous cheminions tous deux par une tiède après-midi d’avril. Les enclos, les vergers en fleur se réjouissaient au soleil; les villas, désertées pendant l’hiver, commençaient à se repeupler, et, tout en marchant, tout en causant, nous apercevions à travers les grilles de jolis enfants qui s’ébattaient autour des pelouses, sur le sable fin des allées. Jours tranquilles! heures fortunées! quelques années plus tard, seul et la mort au fond de l’âme, je parcourais ces paysages d’où l’invasion m’avait chassé, il n’y restait plus que des ruines: seuils désolés, maisons béantes, intérieurs pillés, salis, déshonorés. Quels hôtes, quels vainqueurs! Non moins maudite et non moins exécrable, la guerre civile avait achevé l’œuvre de destruction. La nature seule, quoique mutilée, elle aussi, souriait encore comme autrefois et réparait déjà ses désastres: la bêtise et la férocité des hommes n’avaient pas pu supprimer le printemps.

Des semaines, des mois s’écoulèrent, Jean ne revint qu’à la fin de l’automne. Il me parut changé; ce n’était plus chez lui l’enthousiasme et la foi qui m’avaient frappé lors de notre première entrevue, mais le trouble, l’hésitation du voyageur qui cherche à s’orienter, et qui ne reconnaît pas les sites décrits dans son itinéraire. Il s’était présenté chez les illustres amis de son père, chez ceux que la mort avait épargnés ou que la vie n’avait pas dispersés au loin. M. de Thommeray lui avait répété maintes fois qu’il n’aurait qu’à se nommer pour se voir adopté par tous et de prime saut introduit dans l’intimité des cénacles; il avait même engagé son fils à n’user qu’avec discrétion du crédit, du patronage, du zèle empressé de ces grands amis. Jean, qui avait feuilleté souvent, toujours avec un pieux respect, l’album où les précieuses lettres étaient conservées comme des reliques, ne doutait pas qu’en effet les bras et les cœurs ne s’ouvrissent pour lui faire accueil. Chacune de ces visites avait été marquée par une déception. Les cénacles n’existaient plus. Les génies qu’il aimait à se figurer avec une auréole au front s’éteignaient pour la plupart dans l’abandon et la tristesse. Aucun d’eux ne se souvenait de M. de Thommeray; ils avaient oublié jusqu’à son nom. Le plus grand, le plus glorieux de tous, bien digne d’une fin meilleure, se débattait misérablement sous l’étreinte des plus dures nécessités. Il se rappelait qu’autrefois, à l’âge des chimères, il avait écrit quelques vers: il n’en parlait qu’avec dédain. Il avait conseillé à Jean de renoncer à la poésie et de se lancer dans les affaires. Il regrettait de n’avoir pas suivi cette voie: il avait méconnu sa vocation. Un autre, retiré dans sa tour, où il officiait encore de loin en loin devant un petit groupe de fidèles, lui avait démontré avec beaucoup de courtoisie qu’il n’y avait pas de place pour les poëtes dans la société moderne, qu’ils naissaient hors la loi sous tous les régimes et fatalement réservés au sort de Gilbert, d’André Chénier ou de Chatterton: c’était sa thèse de prédilection, il y revenait d’autant plus volontiers qu’elle lui permettait de s’étendre sur quelques-uns de ses anciens ouvrages. Jean avait tourné le dos au passé chagrin et morose, et s’était mis en relation avec la jeunesse du jour et quelques-uns des beaux esprits qui lui donnaient le ton; son caractère expansif et loyal, sa bonne grâce, sa générosité, ses manières de grand seigneur, lui avaient créé promptement des liaisons d’amitié légère dans un monde qui ne se montrait pas difficile. Une génération avortée, des âmes sans souffle et sans essor, des cœurs sans haine et sans amour, la littérature remplacée par le commérage, une philosophie d’antichambre, qui consistait à rabaisser tout ce qui relève la nature humaine, voilà ce qu’à l’entendre il avait rencontré dans ce monde sceptique et railleur. Telle était sa candeur, qu’il avait pu le fréquenter pendant plusieurs mois sans s’apercevoir ni même se douter du personnage qu’il y jouait; il n’en était instruit que de la veille.—Tenez, dit-il en dépliant un journal qu’il avait tiré de sa poche, et m’indiquant du doigt l’article qu’il souhaitait que je lusse, prenez connaissance de ce petit morceau: je suis curieux de savoir ce que vous en pensez.

Ce petit morceau avait pour titre: Le Huron de Quimper-Corentin. Bien que Jean de Thommeray n’y fût pas nommé, c’était évidemment lui qu’on avait voulu peindre: cela sautait aux yeux de quiconque le connaissait. Divisé en chapitres comme le conte de Voltaire qui en avait suggéré l’idée, l’article n’était qu’une charge d’un bout à l’autre, mais une charge faite avec humour, de celles qui sont œuvres d’art et qui, par l’exagération même du trait, donnent plus de saillie à la réalité, et la rendent, pour ainsi parler, plus visible et plus saisissante. Mon ami Jean se trouvait là couché tout de son long. Dès l’âge de cinq ans, il apprenait à lire dans les romans néo-chrétiens de M. Gustave Drouineau. On lui taillait ses premières jaquettes dans une collection de vieux journaux qui portaient la date des dernières années de la Restauration. Le milieu dans lequel il avait été élevé, l’éducation qu’il avait reçue, son départ de Quimper-Corentin, son arrivée à Paris, ses pérégrinations à la recherche des cénacles, tout cela était raconté à la diable, de la façon la plus fantasque et la plus hilare. Après une série de déconvenues plus drolatiques les unes que les autres, dégoûté à jamais d’une société dépravée, où les manches à gigot, les grands sentiments et les robes courtes n’étaient plus de mise, le nouvel Ingénu reprenait la route de Quimper-Corentin, emportant dans sa valise le manuscrit de ses petits poëmes, roulé et ficelé comme un saucisson d’Arles. Sa rentrée au pigeonnier paternel le vengeait de tous les déboires qu’il avait essuyés à Paris. Il était complimenté sous un dais de feuillage par une députation de jeunes Huronnes toutes attifées à la mode de 1830. Le soir, sur la pelouse, deux troupes d’indigènes simulaient un combat qui était censé représenter la lutte des classiques et des romantiques; à travers la foule erraient mélancoliquement quelques Hurons en costume de saint-simoniens. Tableau final: pluie de fleurs, pétards et fusées, cris de vive La Fayette, binious et bombardes exécutant l’air de la Parisienne, et, pour tout couronner, au-dessus de la porte d’honneur, un magnifique transparent sur lequel se détachaient en caractères de feu ces dates glorieuses: 27, 28, 29 juillet, et cette déclaration immortelle: une charte sera désormais une vérité.

Je n’avais pu m’empêcher de sourire.—A votre aise! Monsieur, à votre aise! s’écria Jean le prenant sur le ton d’Alceste, la pasquinade vous paraît plaisante; riez-en, mais souffrez que, moi, je n’en rie point. Que ces petits messieurs échangent entre eux de semblables aménités, qu’à tour de rôle ils s’accommodent les uns les autres et s’offrent en régal à l’appétit des méchants et des sots, cela les regarde, c’est leur affaire; moi, je ne suis pas du bâtiment, je n’appartiens pas au public! Il est possible que je ne sois qu’un niais, et même je commence à comprendre que je ne suis pas autre chose; mais jusqu’ici je n’ai donné à personne le droit de l’écrire dans les gazettes. Croyez-le bien, Monsieur, c’est un acte de félonie, un indigne abus de confiance: j’étais leur hôte, ils m’avaient accueilli. Qu’allais-je faire dans cette galère? Que ne suis-je resté où j’étais!

Tout en reconnaissant ce qu’il y avait de légitime au fond de son ressentiment, je ne laissai pas pourtant de lui parler en homme qui n’est point étranger aux pratiques de la vie littéraire, et qui sait de longue main la part d’importance qu’il convient d’accorder à ces sortes de choses. De quoi s’agissait-il? Jean n’était pas nommé; son honneur n’était pas atteint. Le procédé était plus que leste, l’article en lui-même était inoffensif; l’aiguillon s’arrêtait à fleur de peau, il n’entamait pas l’épiderme. L’esprit avait ses moments d’ivresse, ses démangeaisons et ses entraînements, auxquels il n’était pas toujours maître de résister; dans tous les temps, la presse légère avait commis de ces petites iniquités. Qu’y faire? Empêchait-on le vin nouveau de fermenter et de petiller dans les cuves? Défendait-on aux merles de siffler? Le sage se bouchait les oreilles ou levait les épaules et passait son chemin. Jean coupa court à l’apologie.

—Mais, Monsieur, vous n’y songez pas; qu’importe que mon nom ne se trouve point au bas du portrait, si chacun peut l’y mettre? Qu’importe que je ne sois pas nommé, si le masque est assez ressemblant pour que tous ceux qui me connaissent me nomment en l’apercevant? Hier, au saut du lit, j’ai reçu par la poste vingt numéros de la feuille que vous tenez entre les mains; je les ai comptés, je ne me doutais pas que j’eusse tant d’amis. Pour attirer mon attention, pour m’épargner l’ennui d’une recherche, presque tous avaient eu le soin de marquer à l’encre ou au fusain le morceau en question: raffinement de délicatesse qu’en vrai Huron je ne soupçonnais pas. Mon honneur n’est pas atteint, dites-vous? C’est bien ainsi que je l’entends. Il serait curieux que l’honneur d’un galant homme fût à la merci de pareils drôles. S’il ne s’agissait que de moi, leurs vilenies ne me toucheraient guère, la distance qui nous sépare est telle que j’en conçois l’idée de l’infini; mais ce n’est pas seulement ma personne qu’ils ont jetée en pâture à la risée publique, c’est aussi l’intérieur où je suis né, c’est mon berceau, c’est ma famille. Les illusions qu’on raille si agréablement me venaient du cœur de mon père; même après les avoir perdues, je les chéris, je les vénère comme la beauté de son âme, et qui s’amuse à les outrager mérite mieux que mon dédain. Vous ignorez encore d’où le coup est parti. J’ai vu de près la jeunesse de mon époque; si l’été répond au printemps, le pays peut s’attendre à de riches moissons. Eh bien! dans ce monde où je viens de vivre, je me flattais d’avoir rencontré un ami. J’avais fait de lui le confident de mes rêves et de mes mécomptes; je n’avais rien de caché pour lui. C’est lui, Monsieur, qui m’a trahi! C’est lui qui m’a berné comme Sancho sur un drap d’auberge. Que parlez-vous d’entraînements et de démangeaisons auxquels l’esprit n’est pas toujours maître de résister! Où nous mèneraient ces lâches complaisances? Le bandit qui me guette au coin d’un bois a ses démangeaisons, lui aussi, et je n’admets pas, pour ma part, qu’il y ait à l’usage des gens d’esprit un autre code de morale que celui des honnêtes gens; mais voilà beaucoup de bruit pour un article de journal.

Cette âpreté de langage ne me déplaisait pas; j’aimais la saveur de ce fruit encore vert. J’avais craint un instant que l’affaire ne tournât au tragique et ne se terminât sur le pré; heureusement il n’en fut pas question. Jean s’était apaisé; son regard s’était adouci. Je profitai du tour qu’avait pris l’entretien pour toucher à quelques vérités que m’avaient enseignées l’expérience et la réflexion. Je n’étais ni le détracteur ni le courtisan du temps où nous vivions; je savais que le fond de l’humanité varie peu, que les passions ne changent guère, qu’en dehors des grandes commotions qui renouvellent de loin en loin les conditions de l’atmosphère, le bien et le mal, le bon grain et l’ivraie, les rayons et les ombres se retrouvent à toutes les périodes presque dans la même mesure et dans les mêmes proportions. Les époques les plus fécondes avaient leurs tares et leurs plaies cachées, les plus déshéritées leurs perfections et leurs vertus secrètes; il y avait place dans toutes pour le travail et le talent, pour le dévouement et le sacrifice, pour les bonnes actions et pour les belles œuvres. Jean écoutait d’un air résigné, répliquait sans trop d’amertume, mais paraissait peu désireux de pousser plus avant ses excursions à travers le monde. Il en avait assez, et se tenait pour satisfait. Déjà la gloire ne le tentait plus; déjà la poésie se mourait en lui. La muse qu’il avait rencontrée un matin dans la lande embaumée refusait désormais de le suivre; ses pieds délicats étaient en sang, les premiers grêlons de la réalité avaient meurtri son sein et brisé ses deux ailes. Il avait cherché l’amour, et n’en avait pas même trouvé les apparences. Il me parlait de sa famille avec une tendresse émue, et je me sentais porté vers ce jeune homme que je voyais pour la seconde fois par quelque chose de semblable à l’affection que j’avais pour mon fils. La journée était avancée. Je le retins à dîner, et l’accompagnai le soir jusqu’à la gare de Bellevue. J’étais avec lui, sur le quai. Au moment de nous séparer:—Il peut se faire, me dit Jean, que je reste longtemps sans vous voir, il est même possible que je ne vous revoie jamais. Je compte voyager, et, de retour en France, me retirer chez mes parents. Conservez de moi un bon souvenir: je n’oublierai pas l’accueil que j’ai reçu de vous.

Là-dessus, il m’embrassa et se jeta dans un wagon. La vapeur siffla, et le train partit.

Ce brusque adieu, cet élan de tendresse, m’avaient donné à réfléchir: je m’en allai pensif et fort troublé. La nuit me sembla longue. Dès le grand matin j’accourais chez Jean: il était déjà sorti. Le domestique n’était instruit de rien: son maître ne pouvait tarder à rentrer, et il m’engageait à l’attendre; je me laissai mener au salon. L’aspect seul de cette pièce aurait suffi pour justifier mes appréhensions. Tout y dénonçait les préoccupations de l’homme qui se dispose à jouer sa vie dans une partie sérieuse. Un monceau de papiers récemment brûlés obstruait l’âtre. Les bougies consumées jusqu’au ras du cristal témoignaient d’une veille obstinée. Sur le marbre de la cheminée, plusieurs lettres sous pli fermé, destinées à la poste; des factures acquittées, quelques autres qui ne l’étaient pas: à chacune de celles-ci était jointe la somme due. On devinait que Jean ne s’était pas déshabillé, le divan avait servi de lit de repos; un médaillon où s’encadrait un portrait en miniature, celui de sa mère qu’il avait eue présente jusqu’au dernier moment, était resté sur un des coussins. Le doute n’était plus permis, Jean était sorti pour aller se battre. J’attendis longtemps. Les heures se traînaient; je comptais les minutes. Je m’asseyais, je me levais, je ne tenais pas à la même place; tantôt j’errais de chambre en chambre, prêtant l’oreille aux bruits du dehors; tantôt, penché sur le balcon, je plongeais dans la rue un regard avide. Il faisait une brume épaisse, je ne distinguais que des ombres. De temps en temps, le domestique, un plumeau à la main, traversait la pièce où j’étais; sa figure souriante, bêtement épanouie, m’inspirait un désir immodéré de lui sauter à la gorge et de le jeter par la fenêtre. Je venais d’ouvrir un livre, je m’efforçais d’en lire une page, lorsque je crus entendre le roulement d’une voiture sous le vestibule. Quelques instants après une sourde rumeur montait dans l’escalier. J’étais déjà sur le palier, et j’aperçus Jean qui gravissait péniblement les dernières marches, soutenu par ses deux témoins et la pâleur de la mort sur la face. Un troisième personnage dirigeait avec autorité les mouvements de l’ascension funèbre: c’était un élève interne du Val-de-Grâce qui avait assisté au combat et fait sur le terrain le premier pansement.—Ce n’est rien, dit Jean d’une voix éteinte en faisant un effort pour me tendre sa main blanche comme l’ivoire: une piqûre d’aiguille.—A peine achevait-il ces mots qu’une mousse rosée teignit ses lèvres, et il s’affaissa sans connaissance entre les bras qui le soutenaient.

La blessure était grave: l’épée avait atteint le poumon. Toutes les mesures à prendre, je les pris. J’adressai sur l’heure une dépêche au fils aîné de M. de Thommeray, et ne quittai Jean qu’après avoir vu sa mère et son frère installés tous deux à son chevet. L’affaire avait fait du bruit, j’en ignorais certains détails; je les appris par un journal du monde élégant. Dans la soirée du jour où le fatal article avait paru, Jean s’était rendu au théâtre des Variétés, où l’on représentait une pièce nouvelle; il comptait y trouver ce qu’il cherchait. En effet, pendant un entr’acte, il avait aperçu au foyer le seigneur qui l’habillait si galamment; il était allé droit à lui, et, de son gant qu’il tenait à la main, l’avait touché par deux fois au visage. Je savais la suite. Le plaisant de l’aventure fut qu’il sortit de là avec une réputation de noblereau et un sobriquet ridicule; on a dit longtemps Thommeray le Huron, de même que Scipion l’Africain. Durant une semaine ou deux, il côtoya les sombres bords: la jeunesse, la science, l’amour et les soins maternels le ramenèrent à la vie. La guérison fut prompte, et vers le milieu de novembre il partait avec sa mère pour aller passer l’hiver à Pise.

Jean avait promis de m’écrire: il tint sa promesse. Rien de plus aimable que l’accent de ses lettres. Comme chez tous les convalescents, un mystérieux travail d’apaisement s’était accompli dans son cœur. Il plaisantait avec enjouement sur la campagne qu’il venait de faire et ne s’autorisait pas de ses espérances trahies pour insulter à l’humanité tout entière. Il ne prétendait point connaître à fond le monde; il ne le jugeait pas sur l’échantillon qui avait passé sous ses yeux. Toutefois ce qu’il en avait vu l’effrayait, et il persistait dans sa résolution de n’y rentrer jamais. La santé de l’âme n’était pas plus assurée que la santé du corps; plus d’une fois, dans le milieu malsain qu’il n’avait fait pourtant que traverser, il avait senti des fumées grossières monter à son cerveau. Qui pouvait se croire à l’épreuve de la contagion? De plus forts que lui avaient succombé; il s’arrêtait à temps sur la pente qui mène aux abîmes. Revenu de toute ambition, il se rappelait les bruyères natales et n’aspirait qu’à retourner dans le domaine de son père: des idylles sans fin! Il aimait aussi à me parler de Pise. Je revoyais la ville aux ponts de marbre, aux palais silencieux, aux larges quais déserts. Il jouissait avec délices du ciel clément, des chaudes après-midi, de l’air gras et pur qu’il buvait à longs traits comme le lait fumant des vaches de Bretagne. Il vivait et se laissait vivre.

Cependant, au bout d’un mois à peine, un intérêt nouveau se glissait dans sa vie. Il y avait à Pise une jeune femme venue, comme lui, pour y passer l’hiver et rétablir sa santé chancelante. Elle était d’une beauté rare, et paraissait appartenir à l’élite de la société parisienne: elle en avait les élégances, et son air languissant, la tristesse de son regard, une teinte de mélancolie répandue sur ses traits, ajoutaient encore au charme de sa personne. Elle habitait un petit palais sur le bord de l’Arno, et ne sortait que suivie d’un domestique ou accompagnée d’une femme de chambre. On ne savait rien de son rang; mais sa présence seule en disait assez, et nul ne songeait, en la voyant, à s’enquérir de son origine. Il ne s’écoulait pas de jour où Jean et sa mère ne la rencontrassent, soit aux Cascines, soit au Campo Santo, autour du Dôme ou du Baptistère. C’est sur le sol de l’étranger que la patrie est le lien des âmes. Ils étaient arrivés promptement à échanger un salut silencieux, puis un sourire d’intelligence, puis quelques mots de politesse; des relations s’en étaient suivies, et ils se réunissaient fréquemment. Cette jeune femme en effet appartenait à la fleur de la société parisienne: c’était la comtesse de R... L’imagination de Jean s’égarait déjà dans le bleu; ses lettres, qui avaient passé presque sans transition du ton de l’églogue au style flamboyant, et dans lesquelles je retrouvais toute la phraséologie sentimentale qui avait cours en 1830, n’étaient plus remplies que des perfections de la belle comtesse; il n’hésitait point à voir en elle une des poétiques héroïnes que ses lectures lui avaient révélées. J’eus comme un pressentiment qu’il courait à de nouveaux mécomptes. Sans connaître madame de R..., je connaissais assez mon temps pour savoir que la passion n’en était pas la note dominante, et que jamais l’amour n’avait causé moins de dégâts ni fait si peu de victimes, surtout parmi les femmes du monde. Bientôt les lettres de Jean devinrent de moins en moins fréquentes, et bref, il cessa de m’écrire. Que d’amitiés j’ai vu finir ainsi! Je parle des meilleures et des plus anciennes, de celles qui, ayant commencé avec la vie, promettaient de ne s’éteindre qu’avec elle.

Deux ou trois ans s’étaient passés. J’ignorais ce que Jean était devenu; je supposais qu’il avait donné suite à ses projets de retraite, et qu’il vivait en paix chez son père. Il m’avait oublié, et je trouvais cela tout simple: dans la saison des longs espoirs, on fait généralement bon marché de ce qu’on laisse derrière soi. De mon côté, il faut le dire, je ne pensais à lui que de loin en loin. Le courant des choses humaines, les préoccupations, les soucis dont aucun âge n’est exempt et qui semblent se multiplier avec le nombre des années, l’avaient presque effacé de ma mémoire: une tournée que je fis en Bretagne raviva dans mon cœur le souvenir de ce jeune ami. Un jour, dans une bourgade du Finistère, j’appris par aventure que je n’étais qu’à quelques lieues du domaine de Thommeray. Je cédai à la tentation de voir de près un ménage heureux, une famille unie. J’affrétai le jour même une carriole du pays, et sur le soir, un peu avant la tombée de la nuit, j’arrivais au manoir que j’aimais à me représenter comme l’asile du bonheur. Ma bienvenue ne faisait pas question; j’arrivais joyeux et le cœur en fête.

L’antique demeure, de construction bizarre, était à peu près telle que je me la figurais: une vaste ferme entre cour et jardin, avec tours et donjon, et qui respirait à la fois la mélancolie du passé et l’activité de la vie moderne. Il restait encore des vestiges de fossés et de pont-levis. La porte d’honneur, chargée de trophées cynégétiques, têtes de loups, de renards, de sangliers, était surmontée d’un écusson rongé par le temps et dont les armoiries se distinguaient à peine. Quand je me présentai la famille était réunie au salon. Le valet de ferme qui m’avait introduit s’étant dispensé du soin de m’annoncer, je poussai la porte qu’il avait entr’ouverte, et d’un regard aussi prompt que l’éclair, avant que ma présence eût été signalée, j’embrassai dans son ensemble le tableau qui s’offrait à mes yeux: M. de Thommeray, en veste de chasse, droit comme un peuplier, robuste comme un chêne, debout et adossé à la cheminée, la taille haute, l’attitude sévère, ses bras croisés sur sa large poitrine; madame de Thommeray, affaissée plutôt qu’assise dans un fauteuil, et vieillie de vingt ans depuis que je ne l’avais vue; enfin les deux fils aînés penchés sur le fauteuil, et observant leur mère. Il régnait dans la salle un silence lugubre; la figure de Jean manquait seule au tableau. Certes ce n’était point l’image du bonheur que j’avais devant moi. J’arrivais à point, le moment était bien choisi! J’admirais une fois de plus l’esprit d’à-propos qui me suit partout. Je songeais à me dérober quand madame de Thommeray, en levant la tête, m’aperçut et me reconnut aussitôt. Elle passa précipitamment son mouchoir sur ses joues flétries, fit vers moi quelques pas rapides, et saisit ma main, qu’elle étreignit par un mouvement convulsif, tandis que son regard m’interrogeait avec avidité et semblait vouloir me fouiller les entrailles. J’étais au supplice. Cette scène muette n’avait duré qu’une seconde. J’expliquai en peu de mots le hasard qui m’avait amené. Dès qu’elle eut compris qu’il s’agissait seulement d’une visite de passage, ses traits, qui s’étaient animés un instant, reprirent tout à coup leur expression désespérée. Elle eut cependant le courage d’ébaucher un pâle sourire, et, sans quitter ma main qu’elle tenait encore, elle me conduisit à son mari. J’envisageai M. de Thommeray: avec sa crinière de lion toute blanche, ses sourcils noirs, sa prunelle sombre et sa barbe grisonnante par places, qu’il portait tout entière, il avait grand air et me parut admirablement beau.

—Monsieur, dit-il en me saluant avec une grave politesse, vous n’êtes pas un étranger chez moi; madame de Thommeray m’a souvent parlé de vous. Je sais que vous avez été excellent pour elle pendant son séjour à Paris, et c’est ajouter encore à ma reconnaissance que de m’offrir ici l’occasion de vous l’exprimer.

Cet accueil un peu magistral acheva de me démonter. Je n’étais pas venu quêter des compliments; mais, puisque M. de Thommeray avait cru devoir tout d’abord m’entretenir de sa gratitude, je m’étonnais qu’il n’eût pas même fait allusion à celui de ses fils que j’avais soigné et veillé comme s’il eût été le mien. J’hésitais moi-même, sans m’expliquer pourquoi, à prononcer son nom. J’étais dans la position d’un homme qui sent le terrain miné sous ses pieds, et qui n’ose plus faire un pas. Enfin je m’informai de Jean, mais à peine l’eus-je nommé que M. de Thommeray me ferma la bouche.

—Monsieur, me dit-il d’un ton bref, il ne nous reste plus que deux fils, ils sont tous les deux devant vous. Nous ne parlons jamais de celui que nous avons perdu.

Je demeurai un instant comme anéanti. Jean était mort... mais non! L’attitude de M. de Thommeray, sa voix, son geste, son langage, n’étaient pas d’un père qui a eu l’affreux malheur d’ensevelir un de ses enfants. S’il était vrai que Jean fût mort, ma présence inattendue aurait provoqué chez la mère une explosion de désespoir ou une crise d’attendrissement plutôt qu’un mouvement d’ardente curiosité. Je l’avais assistée au chevet de son fils, j’avais partagé ses angoisses; elle n’eût pas été maîtresse de son émotion, elle se serait jetée dans mes bras, nous aurions pleuré ensemble. J’avais fait toutes ces réflexions en moins de temps qu’il ne m’en faut pour les écrire. Jean vivait, et pourtant il n’avait plus sa place au foyer dont il était naguère la parure et la joie. Je ne savais que m’imaginer ni que dire. Mon regard allait de l’un à l’autre et ne rencontrait que des visages consternés. M. de Thommeray seul se tenait impassible; mais ses lèvres, violemment crispées, trahissaient l’effort d’une douleur hautaine qui se contraint pour ne pas éclater. Je me disposais à prendre congé, lorsqu’une porte du fond s’ouvrit à deux battants, et une servante parut sur le seuil: les plus dures afflictions de l’âme ne changent ni les habitudes ni les conditions de la vie, et tous les jours, aux mêmes heures, on se met à table, si malheureux qu’on soit.—Vous dînez avec nous? dit madame de Thommeray qui s’était emparée de mon bras. Et, comme je cherchais à m’excuser:—Par pitié, ajouta-t-elle à mi-voix, ne partez pas avant que j’aie pu vous parler.—Je ne résistai plus et me laissai conduire.

Malgré ces préliminaires, les choses se passèrent moins tristement que je n’aurais pu l’espérer: à défaut d’entrain, le dîner ne manqua pas de cordialité. Les cœurs et les esprits s’étaient détendus peu à peu. Remis de la gêne que leur avait causée ma visite inopportune, mes hôtes n’avaient pas tardé à comprendre que je n’étais pas, moi non plus, sur un lit de roses, et, avec un tact dont je leur sus gré, tous à l’envi s’efforçaient de me faire oublier ce qu’il y avait dans ma position de pénible et d’embarrassé. Chacun y mit du sien. Tous me traitaient comme un ami qui eût été attendu. Madame de Thommeray n’était plus la belle Irlandaise, telle encore que je l’avais vue à Paris. Les dernières années qui venaient de s’écouler avaient éteint ce qui restait en elle d’éclat et de beauté; mais elle était toujours la belle âme que j’avais été à même d’apprécier. L’honneur de sa vie pouvait se résumer en quelques mots: elle avait été l’unique amour d’un honnête homme qu’elle avait uniquement aimé. Cela dit tout, et n’est point banal. Les deux fils, deux colosses, sans avoir aucune des grâces de leur jeune frère, n’étaient pas cependant dépourvus de tout charme: ils avaient celui de la douceur unie à la force. J’étais frappé surtout de la déférence et du respect qu’ils témoignaient à leurs parents jusque dans les plus petites choses: ces habitudes de soumission, qui tendent de plus en plus à se perdre dans les familles, avaient un caractère particulièrement touchant chez de jeunes hommes qui semblaient faits pour commander. Leur esprit était sans apprêt, je dirais presque sans culture, mais l’élévation de leurs sentiments n’en ressortait que mieux, et ils parlaient avec un grand sens de tout ce qui se rattachait à leurs occupations journalières. Quant à M. de Thommeray, il y avait un terrain sur lequel nous devions nécessairement nous entendre. Nous étions du même âge. Étudiant à Paris en même temps que lui, j’avais assisté comme lui à la résurrection des lettres, aux fêtes de la renaissance; nos deux jeunesses s’étaient épanouies à la même heure, dans les mêmes clartés. En rapprochant nos souvenirs, il se trouvait que nous avions vécu côte à côte, et que plus d’une fois nous avions dû nous coudoyer. C’était pour lui, comme pour moi, un sujet d’étonnement que nous fussions restés étrangers l’un à l’autre, que sa main et la mienne ne se fussent point rencontrées. Nous avions bu aux mêmes sources, ressenti les mêmes ivresses; mais le passé dont il faisait jadis ses plus chères délices, dans lequel il s’était si longtemps confiné, ne lui disait plus rien: il n’en parlait qu’avec tristesse. Il avait vieilli doucement en présence d’un splendide décor qu’il prenait pour la réalité, et voilà qu’un orage venu sur le tard avait tout emporté; comme le laboureur qui retrouve sa ferme brûlée et son champ dévasté, il contemplait d’un œil morne l’édifice de toute sa vie foudroyé et réduit en poudre. Il y avait des moments où, en dépit des efforts communs, la conversation tombait tout à coup et s’éteignait comme un feu de chaume. Il se faisait alors un long silence, plus lourd, plus accablant que le vent du Sahara. Chacun de nous pensait à Jean, les yeux de la mère le cherchaient à sa place vide, et le nom qu’il était interdit de prononcer, que nul ne prononçait, ce nom proscrit remplissait tous les cœurs, oppressait toutes les poitrines.

A l’issue du dîner, pendant que le gentilhomme campagnard allait avec ses fils surveiller la rentrée des récoltes, madame de Thommeray, restée seule avec moi, m’entraînait au jardin. L’après-midi avait été brûlante. La soirée était chaude encore; derniers souffles embrasés du jour, de pâles éclairs blanchissaient l’horizon. A peine avions-nous fait quelques pas le long des charmilles, qu’elle se laissait tomber sur un banc, et là, brisée par la contrainte qu’elle venait de s’imposer, elle donna un libre cours aux larmes qui l’étouffaient. Je m’étais assis auprès d’elle, et je tenais ses mains dans les miennes. Je me taisais: il y a des douleurs qu’on n’ose pas interroger.—Ainsi, dit-elle enfin, vous ne l’avez pas vu? Vous ne savez rien de sa vie? Vous ne savez rien, vous n’êtes au courant de rien? Quand vous êtes entré, je me suis imaginée, en vous apercevant, que vous veniez me parler de lui, j’ai cru que vous m’apportiez de ses nouvelles.

—Je venais en chercher, Madame. Je me réjouissais à la pensée de le trouver ici, heureux dans sa famille heureuse. Je ne sais rien, je ne suis au courant de rien. La dernière lettre que j’ai reçue de lui était datée de Pise, et depuis...

—Ah! fatal séjour! ville à jamais maudite! s’écria-t-elle avec un geste de désespoir; c’est là qu’on me l’a pris, c’est là qu’on m’a ravi mon enfant.—Et d’une voix fiévreuse elle se mit à raconter ce que je savais déjà, tout ce que j’ignorais encore, la rencontre qu’elle avait faite à Pise, ses relations avec madame de R..., la passion de Jean qu’elle n’avait pas su prévoir, le trouble et le remords dont elle avait été saisie en voyant clair dans le cœur de son fils.—J’étais sans défiance, rien ne m’avait avertie du danger. Cette jeune femme semblait aussi peu faite pour inspirer la passion que pour la ressentir. Nulle exaltation dans les idées, l’imagination la plus calme, un cœur parfaitement rassis, avec cela un esprit ingénu, une âme vide et sans détours, étalant naïvement sa nudité, trop satisfaite d’elle-même pour recourir à des vertus d’emprunt, enfin beaucoup d’assurance, et pas l’ombre de coquetterie: elle ne se donnait pas même la peine de chercher à plaire. Il n’était pas jusqu’au caractère de sa jolie figure qui ne contribuât à ma sécurité: il y manquait l’étincelle divine, la flamme de l’intelligence. Je ne voyais ses traits s’animer, ses beaux yeux prendre feu que lorsqu’elle entamait le récit des fêtes mondaines qui avaient été jusque-là l’unique occupation de sa vie, et qui représentaient pour elle le seul côté sérieux de la destinée. Elle n’avait pas d’enfants, s’applaudissait de n’en point avoir, et parlait de son mari juste assez pour rappeler de temps en temps qu’elle était mariée. Les arts et la nature l’intéressaient médiocrement; quelques journaux de mode, qu’elle se faisait adresser de Paris, composaient toutes ses lectures. Je l’observais avec curiosité; elle était pour moi un sujet d’étude. Ce qui me frappait surtout chez elle, c’était l’amour de la toilette et le génie de l’ajustement. Elle avait fait de la parure une espèce de culte qu’elle rendait à sa beauté. Peu lui importait le public; elle se parait pour se parer, pour sa propre satisfaction et son agrément personnel. Quoique souffrante et résignée à passer dans la retraite le temps de son exil, elle était arrivée avec toute une cargaison de caisses à chiffons, absolument comme s’il s’agissait de passer l’hiver à la cour. Je me souviens qu’un soir je la trouvai chez elle en toilette de bal. Toutes les bougies étaient allumées; elle était seule et n’attendait personne. Parfois, à la veillée, dans le petit appartement que j’occupais à la locanda, tandis que je travaillais sous le bec d’une lampe de cuivre, elle entrait tout à coup comme un tourbillon, habillée tantôt en espagnole, tantôt en bohémienne, tantôt en marquise de Pompadour, éblouissante dans tous ces costumes, qui étaient autant de souvenirs des derniers bals auxquels elle avait assisté et qu’elle me décrivait dans leurs plus minutieux détails. Elle n’était pas futile, elle était la futilité. Eh bien! Monsieur, Jean l’adorait. Il avait découvert dans ce joli néant une victime de la société, un cœur dépareillé, une âme incomprise. Il devinait des trésors de mélancolie dans le mortel ennui qui la consumait. Ces apparences de frivolité n’étaient que le déguisement d’une douleur qui cherche à s’étourdir; il pressentait sous la grâce de ces mensonges des abîmes sans fond de passion contenue, de tendresse et de poésie. Que sais-je encore? C’était la femme de ses rêves! Vous jugez cependant quel effroi fut le mien dès que j’ouvris les yeux. Madame de R... eût été libre que je n’aurais pas vu sans frémir mon fils se jeter tête baissée dans une semblable aventure. De toute façon, ma place n’était plus à Pise. A force de prières et de remontrances, j’avais amené Jean à partir avec moi. Nous partîmes ensemble, et même à présent je veux croire qu’il était sincère dans sa résolution de me suivre. Je m’en allais triomphante et heureuse de le sauver encore une fois; mais à Livourne, au moment de quitter l’hôtel pour nous rendre au bateau, il ne se contint plus, sa passion éclata en cris de révolte. Était-ce lui, Jean, mon dernier-né, que j’avais en secret préféré aux deux autres, était-ce lui qui me sacrifiait, moi, sa mère, à qui et à quoi, juste Dieu! Tout ce que je pus dire fut inutile: il résista même à mes larmes. Je continuai seule mon voyage, je rentrai seule dans la maison qui ne devait plus le revoir.

Elle s’interrompit un instant, et ses pleurs recommencèrent de couler.—Ce qu’est devenue cette liaison, comment elle a vécu, comment elle a fini, je ne puis vous l’apprendre. Je sais seulement que mon fils y a laissé jusqu’à la fierté de son âme. Il n’existe plus, le jeune homme que vous avez connu. Ah! malheureux enfant, combien sa chute fut rapide! Il quittait Pise vers la fin de l’hiver et rentrait dans Paris. Il devait n’y séjourner qu’une semaine; des mois s’écoulèrent, et nous l’attendions encore. J’avais tout dit à mon mari. L’un et l’autre nous avons vieilli dans la foi de notre jeunesse; nous nous étions toujours figuré que l’amour, le premier des biens, était assez riche de ses joies et de ses douleurs pour pouvoir se suffire à lui même: Jean se chargea du soin de nous désabuser. Madame de R... l’entraînait dans un courant où notre avoir ne lui permettait pas de la suivre. Nous l’avions trop aimé; à la première résistance un peu sérieuse, il se cabra et mordit le frein. Aux objurgations de son père, il répondait avec aigreur; les remontrances de ses frères ne faisaient que l’irriter; mes plaintes le touchaient à peine. Je lui envoyais en secret tout ce dont je pouvais disposer; nous étions épuisés, à bout de sacrifices. Un jour enfin il poussa vers nous tous un cri d’effarement, le cri d’une âme où la vie se brise: il renonçait à reprendre sa place au milieu de nous, et, dans un adieu suprême, il demandait qu’on lui pardonnât. Reviens, reviens! s’écria la famille éplorée. Oui, nous te pardonnons. Reviens, mon fils! Reviens, mon frère! La maison qui te pleure s’ouvrira pour te recevoir, et nous fêterons, nous aussi, le retour de l’enfant prodigue. Ainsi nous le rappelions tous, et pourtant il ne revint pas. Le lien fatal semblait rompu; quel autre charme pouvait le retenir? Il avait mis fin à ses exigences et parlait vaguement d’un long travail qu’il avait entrepris; il remettait de mois en mois, et nous l’attendions toujours. C’est là, Monsieur, qu’en étaient les choses. Il n’écrivait qu’à longs intervalles; il y avait dans le ton de ses lettres je ne sais quoi de sec et de banal qui me glaçait le cœur. Nous ne vivions plus; une sourde inquiétude nous minait lentement. Nos deux aînés allaient partir pour s’enquérir de sa situation et tenter auprès de lui un dernier effort, quand tout à coup de sinistres rumeurs, qui depuis quelque temps couraient dans le pays, pénétrèrent jusque sous notre toit. Ce fut le curé du village qui, le premier, nous donna l’alarme. Il avait vu grandir nos enfants; il était le confident, le consolateur de nos peines. On disait, on affirmait tout haut que Jean de Thommeray, notre fils, traînait son nom dans un monde où ne se fourvoient ni les esprits droits ni les cœurs honnêtes, qu’il passait à Paris pour un des princes de la jeunesse désœuvrée, qu’il avait un hôtel, qu’il avait des chevaux, que le jeu fournissait à ce luxe éhonté. Le ciel s’écroulait sur nos têtes. Ce n’était plus aux frères de partir, mais au père. Il revint au bout de quelques jours: ses cheveux avaient achevé de blanchir. Je le vois encore rentrant dans sa demeure, où dix générations successives avaient conservé intact le culte de l’antique vertu, où pas un n’avait failli, où de tout temps la bonne renommée avait tenu lieu de richesse. Il vint à moi et me dit: Femme, il ne nous reste plus que deux fils. Ce fut tout. Je n’appris que plus tard ce qui s’était passé. Comme il allait franchir le seuil de l’hôtel où Jean nous avait laissé croire qu’il s’était logé modestement, un break attelé de quatre chevaux, sortait à grand fracas de la cour. Deux laquais poudrés et galonnés occupaient le siége de derrière; Jean conduisait lui-même l’attelage: assise auprès de lui, une créature insolemment parée répandait jusque sur les roues les vastes plis de sa robe flottante. Après avoir vu l’étalage de notre honte s’éloigner et se perdre dans l’avenue des Champs-Élysées, M. de Thommeray avait remis sa carte à un valet de pied, et il était reparti le jour même. Vous savez le reste. Toutes relations ont cessé entre nous et le fils indigne; nos serviteurs ont ordre de ne plus prononcer son nom. Eh bien! tout indigne qu’il est, je ne puis pas l’arracher de mon cœur; je suis sa mère, il est mon enfant. On a été trop dur, on ne s’est pas souvenu des paroles du Christ, on a manqué de charité. Pour le relever, il ne fallait peut-être que lui tendre la main: le farouche honneur, l’implacable orgueil ne l’ont pas voulu. Vous irez le trouver, Monsieur. Vous me le promettez? poursuivit-elle d’une voix suppliante. Ne le heurtez point, cherchez plutôt à l’attendrir. Vous connaissez la vie qu’il nous a faite: elle était hier, elle sera demain ce qu’elle est aujourd’hui. Racontez-lui ce que vous avez vu, mettez sous ses yeux le tableau de notre intérieur désolé. Il n’est pas méchant; dites-lui que je l’aime encore, et, si déchu qu’il vous paraisse, ne l’abandonnez pas, allez à lui sans vous lasser. Le mal, comme le bien, a ses heures de défaillance; pour sauver une âme en détresse, pour la ramener au rivage, il suffit parfois du brin d’herbe que la colombe jette à la fourmi qui se noie. Enfin, Monsieur, vous m’écrirez; ne me cachez rien, mais parlez-moi de lui; que je sache qu’il vit, que je le sente vivre, dussé-je achever d’en mourir!

Je m’attendais à des révélations douloureuses, et pourtant, je l’avoue, ces confidences dépassaient toutes mes prévisions. Était-ce bien de Jean qu’il s’agissait? Par quelle pente, par quels degrés ce jeune homme était-il descendu des hauteurs où je l’avais laissé? Quel choc imprévu avait pu le jeter dans les bas-fonds d’un monde dont le contact seul eût révolté jadis tous ses instincts? Sans avoir là-dessus aucune donnée certaine, madame de Thommeray, avertie par l’instinct maternel, le plus sûr des instincts, attribuait à madame de R... la chute de son fils. Que la jolie comtesse y fût pour quelque chose, je n’étais pas moi-même éloigné de le croire; mais que cette bulle de savon eût pesé d’un tel poids sur une destinée, que cette folle brise eût déraciné l’espoir d’une famille, démantelé l’honneur d’une maison, voilà ce qui ne s’expliquait pas. Ma raison s’y perdait. Il se faisait tard. Nous avions rejoint M. de Thommeray au salon; je serrai la main de mes hôtes, trop généreux pour chercher à me retenir, et je m’éloignai pénétré de tristesse, en repassant dans mon esprit tout ce que je venais de voir et d’entendre.

De retour à Paris, je pensai à m’acquitter sans retard de la mission qui m’était confiée; mais, avant d’agir, je désirais savoir au juste quelles étaient les habitudes de Jean et quelle existence il menait. Malgré tout ce qui avait frappé mes yeux et mes oreilles, j’hésitais à croire le mal aussi profond que je l’avais jugé d’abord sous l’influence du milieu austère où je venais de passer quelques heures: je tenais à m’assurer si M. et Madame de Thommeray ne s’exagéraient pas involontairement la portée des écarts de leur fils. Quoique étranger au monde des affaires, j’y comptais pourtant des amis: les renseignements que j’obtins ne me laissèrent malheureusement aucun doute. Tout était vrai et au grand jour: Jean ne cachait rien de sa vie. Il ne faudrait pas pourtant s’imaginer qu’on ne parlât de lui qu’avec mépris; nous avons des trésors d’indulgence pour la corruption élégante et prospère. Ses coups de bourse, son bonheur au jeu, lui valaient sur la place moins de contempteurs que d’envieux, et, tandis que sa famille le rejetait, il y en avait plus d’une qui l’eût adopté volontiers. Du reste, l’opinion de ses contemporains lui était fort indifférente; le vice avait rarement affiché de si vertes allures. Il vivait publiquement avec une sorte de créature que ses aptitudes et sa dextérité à dévorer les fils de famille avaient rendue célèbre sur le turf parisien. Fiametta était son nom de guerre; son nom de paix, nul ne l’a jamais su. L’histoire de leur rencontre ne mériterait pas d’être rapportée, si l’on ne pouvait y voir un trait des mœurs du temps. Un dimanche, en plein soleil d’été, la Fiametta traversait seule le jardin du Palais-Royal. La hardiesse de sa démarche, le carmin de ses lèvres, le caractère de sa beauté, qu’accentuait encore l’éclat de sa toilette, auraient suffi pour attirer tous les regards; mais ce qui la signalait surtout à la curiosité des promeneurs, c’était la masse énorme de cheveux roulés dans un filet de soie qui tombait du sommet de la tête jusqu’au milieu du dos, et qu’elle portait littéralement comme une hotte. Jamais la folie du cheveu n’avait été poussée si loin. L’extravagance de ce luxe d’emprunt avait mis le public en gaieté, et, la donzelle n’ayant dans sa personne rien qui commandât le respect, un instant vint où elle se trouva enfermée dans un cercle de quolibets. Chacun disait son mot, les femmes s’en mêlaient. D’honnêtes bourgeoises, à qui les appointements de leurs maris ne permettaient qu’un modeste chignon plat comme une galette, criaient au scandale, et se vengeaient ainsi des rigueurs de la destinée. Elle cependant, l’air hautain et superbe, demeurait impassible au milieu de la foule qui grossissait. L’arrogance de son attitude ne faisait qu’exciter la verve des assistants, quand tout à coup, sous le feu croisé des rires gouailleurs et des malins propos, elle enleva d’un tour de main le filet où la masse de cheveux était emprisonnée, et toute sa chevelure, entraînée par son propre poids, se déroula en larges nappes et l’enveloppa comme un manteau. Les rires avaient cessé, un cri d’étonnement sortit de toutes les poitrines. Jean, qui passait par là, avait été témoin de cette scène. Il s’approcha gracieusement de la belle qu’il voyait pour la première fois, et que son triomphe échevelé ne laissait pas d’embarrasser un peu.—Madame, lui dit-il du ton le plus courtois, ma voiture est à deux pas d’ici, et, si vous le permettez, j’aurai l’honneur de vous y conduire.—Sans hésiter, elle avait accepté le bras de Jean, et, à partir de ce jour, ils ne s’étaient plus quittés.

Attractions du ruisseau! éternelle puissance de la putréfaction morale! cette fille, d’une beauté douteuse et d’un âge incertain, aussi dénuée de cœur que pourvue de cheveux, exerçait sur Jean un empire absolu. Il se montrait partout avec elle, au bois, aux courses, au théâtre; c’est elle qui tenait sa maison, elle y était maîtresse et souveraine. On peut d’après cela se former une idée de la société qu’il recevait chez lui: femmes déclassées, gens de bourse, auteurs peu considérables, journalistes peu considérés, petits gentilshommes à bout de patrimoine, et qui, sans emploi ni ressources avouables, faisaient grande chère et beau feu, tels étaient les commensaux habituels de la place où je me préparais à pénétrer. La démarche était scabreuse, je n’en espérais aucun résultat. Je n’avais rien de ce qu’il faut pour travailler fructueusement à la conversion des pécheurs; mais, outre que j’obéissais à madame de Thommeray, je ne pouvais me défendre d’un mouvement de compassion pour ce jeune homme qui m’avait été cher et que j’avais connu si aimable. Il y avait dans le déraillement de sa destinée un mystère qui m’attirait. J’éprouvais l’impérieux besoin d’interroger le gouffre qui l’avait englouti: je voulais lui donner jusque dans son abaissement, à défaut d’estime, un témoignage d’intérêt.

Donc, un matin, je me rendais chez Jean. Son hôtel était situé dans une des rues encore assez désertes qui aboutissent à l’avenue des Champs-Élysées. L’habitation se composait d’un seul étage; le boulingrin qui s’étendait devant le perron, les massifs de verdure qui masquaient les écuries et les remises, lui donnaient un air de cottage. Un domestique en culotte courte et en habit à la française avait pris mon nom: quelques instants après, j’étais introduit dans un salon d’attente qui n’eût point déparé l’intérieur d’un palais. Œuvres d’art et tableaux de maîtres, tentures de damas de soie, tapis de Smyrne, émaux de la renaissance, vieilles faïences italiennes; une bougie brûlait à l’intention des fumeurs sur une table de marqueterie couverte de journaux, de brochures et de bulletins portant les derniers cours de la Bourse. Jean me suivait de près, je n’eus pas l’ennui de l’attendre longtemps; une porte s’ouvrit, et je le vis paraître.

Il vint à moi la main tendue, avec beaucoup d’aisance et de désinvolture, sans le moindre trouble apparent, comme si le luxe au milieu duquel je le surprenais eût été le prix avéré d’un travail glorieux ou honnête. Il commença par s’excuser de m’avoir si longtemps négligé.—Vous êtes tout excusé, lui dis-je. J’arrive de Bretagne, j’ai eu l’occasion d’y voir votre famille, et, comme vous ne m’avez jamais parlé de vos parents qu’avec amour et respect, je crois remplir un devoir en venant vous entretenir de l’état d’affliction où je les ai trouvés.

Je partis de là pour lui rendre compte du spectacle navrant dont j’avais été le témoin; mais lui, m’interrompant presque aussitôt:—De grâce, Monsieur, n’allez pas plus avant, me dit-il avec un grand calme et d’un ton d’urbanité parfaite. Je rends justice à vos intentions, mais je sais depuis longtemps tout ce que vous pensez avoir à m’apprendre, vous ne m’apprendriez absolument rien. C’est entendu, ma façon de vivre est pour tous les miens un sujet de trouble et de scandale. Mes frères me renient, ma mère pleure en secret sur moi, mon père ne me connaît plus. Parlons à cœur ouvert, je suis le désespoir et la honte de ma famille. Eh bien! Monsieur, soyez mon juge. Qu’ai-je fait pour provoquer cet appareil de deuil et ce déploiement de rigueurs, pour mériter de perdre l’affection des êtres qui m’aimaient et pour tomber si bas dans leur estime? J’aurais commis quelque grand crime que je ne serais pas traité plus durement. Est-ce ma faute, à moi, si mes parents, enfermés et murés dans le souvenir de leur jeunesse, ont vieilli sans s’apercevoir du travail qui s’accomplissait autour d’eux? Est-ce ma faute si, après avoir été élevé comme dans un cloître, bercé d’illusions, nourri de contes bleus et gorgé d’idéal, je me suis éveillé un beau matin en présence d’une société où il n’y avait de vrai que l’argent, et qui démentait par la fureur de ses convoitises toutes les croyances, toutes les rêveries dont on m’avait farci la cervelle? Est-ce ma faute enfin si, dans cette terre promise où j’arrivais la lèvre en feu et le cœur plein de flamme, je n’ai trouvé que des sources taries et des brasiers éteints? Je n’étais pas un saint. Las de courir après les chimères, de n’embrasser que des fantômes et de laisser un lambeau de ma chair dans chacun de ces embrassements, je me suis accoutumé peu à peu aux réalités. Ne pouvant prétendre à réformer le siècle, j’ai fini par me faire à ses mœurs et par endosser sa livrée; il m’a paru que, dans une société où l’argent était dieu, ne pas être riche serait une impiété. Le temps n’est plus du bien longuement et laborieusement amassé. Tout va vite aujourd’hui. On ne conquiert plus la fortune, on la surprend ou on la force. J’ai joué, je ne m’en défends pas: si c’est un cas pendable, voilà beaucoup de gens en l’air. J’avais l’audace et le sang-froid, le coup d’œil prompt et sûr, la décision rapide, tout m’a réussi: où est le mal? Je soutiens par le jeu l’état de maison que le jeu m’a donné: parmi les fortunes du jour, combien en comptez-vous qui puissent invoquer une autre origine et qui se maintiennent par une autre industrie? Si vous consultiez le carnet de mon agent de change, vous m’y verriez en nombreuse et bonne compagnie. Mes parents ont vécu des passions de leur époque: je vis des passions de la mienne. Quelle action cependant peut-on me reprocher? Me suis-je enrichi au détriment de l’honneur? Mon nom a-t-il servi d’enseigne à quelque entreprise douteuse? M’a-t-on surpris me glissant le soir dans quelque tripot clandestin? Je travaille en pleine lumière et vais partout tête levée. Si ma richesse est fille du hasard, je la légitime et l’anoblis par l’usage que je sais en faire. Je dépense en grand seigneur, et l’or qui passe par mes mains n’a pas le temps de les salir. Quant au monde dont je m’entoure, croyez-moi, de quelque nom qu’il vous plaise de l’appeler, il ne vaut ni plus ni moins que celui qui s’intitule modestement le meilleur monde. On peut sans risque ni péril se laisser choir de celui-ci dans celui-là: on ne tombe pas de bien haut. Que ma famille se rassure, les petites dames ne coûtent pas plus cher que les grandes: elles offrent cet avantage, qu’on sait tout de suite à quoi s’en tenir sur leur désintéressement. Avouons-le, ces diverses catégories de monde ne sont que nominales: au fond, elles n’existent pas. Plus ou moins grossiers, plus ou moins hypocrites, plus ou moins effrontés, les appétits sont partout les mêmes. Il n’y a plus d’âmes; c’est la matière qui nous mène. La société n’est plus qu’une immense bohème: d’un côté, la bohème crottée, haineuse, envieuse, qui aiguise ses dents et qui guette son heure; de l’autre, la bohème dorée, qui se dépêche de vivre et de jouir comme si elle se sentait emportée fatalement vers le cap des tempêtes, comme si chaque jour qui s’écoule n’était pas sûr du lendemain. Voilà, Monsieur, la vérité vraie: le reste n’est que songe et mensonge.

C’était une grande pitié d’entendre ce jeune homme exalter sa chute et glorifier sa déchéance. Je ne le quittais pas des yeux, et l’examen de sa personne ne démentait point son langage. Tout chez lui trahissait les habitudes de sa vie nouvelle. Les veilles, les excès, les émotions du jeu, avaient fané son teint, flétri ses tempes et dépouillé son front. Le regard, autrefois si doux et si limpide, prenait par instant le reflet bleuâtre et le dur éclat de l’acier. La précision du geste, le son métallique de la voix, le ton sec et cassant, l’assurance et l’aplomb que donne la richesse, faisaient de lui un des types accomplis du monde qu’il venait de peindre. Lorsqu’il était parti pour Pise, j’avais dit adieu à un poëte, je retrouvais un homme d’affaires.—Vous vous êtes complétement mépris, répliquai-je, sur la pensée qui m’a conduit auprès de vous. Je n’apportais ici ni plaintes ni sermons: vous n’aviez pas à vous défendre. Vous vivez comme il vous convient, je n’ai point qualité pour apprécier vos actes. Je crois seulement que vous ne vous faites pas une idée nette et claire de l’état d’affliction où votre famille est plongée: c’est mon devoir de vous en instruire. Souffrez donc que je reprenne les choses où je les ai laissées quand vous m’avez interrompu, car il faut que vous m’écoutiez. Je serai bref, et, ma tâche remplie, vous n’aurez d’autre juge que vous-même, je vous livrerai à vos réflexions.—Et, sans m’arrêter au geste d’impatience dont il n’avait pas été maître, j’entamai à nouveau le récit de ma visite chez ses parents. Je m’adressais, hélas! à une âme déjà bien endurcie. Tandis que je parlais, il allait et venait dans la chambre, tordant et mordant sa moustache, et je lisais dans sa pensée qu’il n’eût pas été fâché de voir surgir un incident qui m’aurait obligé de quitter la place. Quand j’en vins cependant à parler de sa mère, quand je la lui montrai usée par le chagrin, quand je lui rappelai qu’il avait été son enfant de prédilection, quand je lui affirmai qu’il l’était encore malgré ses fautes et ses égarements, je le vis par degré changer de maintien, ses traits se contractèrent, il se jeta sur le divan où j’étais assis, et prit sa tête entre ses mains. J’avais touché le point vulnérable, mais, pour y arriver, il m’avait fallu fouiller en plein roc, et dans son attendrissement même je sentais encore je ne sais quoi de farouche et de résistant.

Je le regardai quelque temps en silence, puis je l’attirai doucement vers moi.—Est-ce vous, Jean, que je retrouve ainsi, vous qui m’aviez laissé voir une âme si haute et si fière? Vous n’êtes point la dupe des sophismes et des paradoxes que vous mettiez tout à l’heure en avant. Un groupe d’individus vivant aux crochets du hasard ne représente pas toute la société: vous vous noyez dans une mare et vous accusez l’océan. C’est ce que vous-même appeliez jadis une philosophie d’antichambre. Pour que vous en soyez venu là, il a dû se passer dans votre vie quelque chose d’affreux, quelque chose d’irréparable. Eh bien! mon enfant, un poëte l’a dit, on se console en se plaignant, et parfois une parole nous a délivrés d’un remords. Au nom de la sympathie qui vous avait entraîné vers moi, au nom du sérieux intérêt que vous n’avez pas cessé de m’inspirer, confiez-moi le secret du mal que vous avez souffert. J’en connais déjà l’origine. Vos dernières lettres m’avaient appris ce que peut-être vous ignoriez alors. Vous aimiez madame de R... Vous êtes resté seul avec elle à Pise, vous l’avez suivie à Paris. Dites, Jean, que s’est-il passé? On vous a fait au cœur une blessure bien profonde, plus profonde que celle dont vous aviez failli mourir. S’il est trop tard pour la fermer, s’il ne m’est pas donné de pouvoir la guérir, ne puis-je du moins, cette fois encore, y porter une main amie?

Au nom de madame de R..., il avait tressailli: un sourire étrange effleura ses lèvres. Ce fut l’affaire d’un instant. Il se leva, roula entre ses doigts une cigarette, l’alluma à la flamme de la bougie, puis, avec la familiarité du parvenu, il se mit à cheval sur une chaise en point de Beauvais, et les bras appuyés sur le dossier, d’un air aussi dégagé que s’il débitait la nouvelle du jour ou l’anecdote de la veille:—Mon Dieu, Monsieur, s’il peut vous être agréable d’entendre raconter cette petite drôlerie, je veux bien vous la dire. Je doute, à ne vous rien celer, qu’elle réponde à votre attente. C’est une histoire toute simple, et qui n’a pas, au temps où nous sommes, le mérite de l’originalité; vous la prendrez pour ce qu’elle vaut. Voici la chose dans sa grâce naïve. J’aimais madame de R...; je l’aimais d’un amour craintif et discret. Je ne m’arrêtais pas, ainsi que le faisait ma mère, à l’apparente frivolité de ses goûts; quelques soupirs mal étouffés, quelques réflexions inspirées par l’instabilité des affections humaines, m’avaient ouvert sur le passé de cette jeune femme des perspectives désolées. J’étais tout pénétré des premières lectures dont ma jeunesse avait été nourrie: je voyais en elle un cœur brisé et qui n’aspire plus qu’au repos. Mon amour n’avait pas encore osé se déclarer, lorsque ma mère en surprit le secret. Elle n’eut plus dès lors qu’une pensée, m’arracher au danger qu’elle pressentait, et quitter Pise en m’entraînant avec elle. Je résistai à ses remontrances, je finis par céder à ses prières. J’étais de bonne foi. Madame de R... n’avait rien dit, rien fait pour encourager ma passion ni pour en provoquer l’aveu. En avait-elle seulement le soupçon? Je n’aurais pas voulu l’affirmer, tant elle semblait morte au sentiment qui remplissait ma vie. L’annonce de mon prochain départ ne l’avait émue ni troublée; elle ne songeait pas plus à s’en étonner qu’à s’en plaindre. Il ne me déplaisait point d’aller ensevelir dans la retraite l’éternelle tristesse d’un amour malheureux: je partis sans esprit de retour. Cependant, à mesure que je m’éloignais, un flot de pensées tumultueuses montait à mon cerveau. Je m’indignais contre moi-même: je m’accusais d’imbécillité. Une voix intérieure me criait que je laissais le bonheur derrière moi: qu’avais-je fait pour le saisir? En me reportant à l’heure des adieux, je me figurais que son dernier regard renfermait un reproche, que la dernière étreinte de sa main essayait de me retenir. A Livourne, au moment d’abandonner le pays où fleurit l’oranger, la terre où je l’avais connue, où je l’avais aimée, je sentis que le sacrifice était au-dessus de mes forces: je m’échappai des bras de ma mère et repris la route de Pise. A peine arrivé, je courus au palais qu’habitait madame de R..., je me jetai à ses genoux, je couvris ses mains de baisers et de larmes, et il faut bien qu’elle ait été touchée d’une passion si méritante, car je lui dois cette justice qu’elle ne tarda pas à m’en octroyer le prix.

Je ne le nie point, je connus d’heureux jours. En amour, aussi bien qu’en matière de foi, il n’est rien que de croire, l’objet du culte importe peu; tout ce que l’on croit est vrai, il n’y a de vrai que ce que l’on croit. J’aimais, j’étais aimé: mon rêve s’était fait chair, il palpitait sous mes caresses. Jamais lune de miel ne brilla d’un si doux éclat. Je vivais dans l’extase, je marchais sur les nuées, je goûtais dans leur plénitude les joies et les ivresses qui mettent l’homme au rang des dieux. L’heure était proche où j’allais reprendre ma place parmi les mortels. Le printemps s’annonçait à peine que déjà Valentine, c’était son nom d’ange, se montrait impatiente de retourner en France. Je me disposais à l’accompagner; elle me fit entendre qu’elle avait vis-à-vis du monde des ménagements à garder. En même temps elle me conseillait, avec toute la tendresse imaginable, d’aller passer deux ou trois mois chez mes parents: nous devions tous les deux cette réparation à ma mère, elle insistait beaucoup là-dessus. J’étais inquiet sans savoir pourquoi; j’éprouvais le sourd malaise qui précède la fin du bonheur. La veille du départ, comme elle achevait ses préparatifs avec l’ardeur d’une pensionnaire qui s’apprête à quitter le couvent:—Vous partez sans moi, vous partez! lui dis-je. Que vais-je devenir loin de vous? Je ne le comprends que de trop, nous ne nous verrons plus qu’à travers mille obstacles. Si vous le vouliez bien, nous ne nous séparerions pas. Je sais qu’il y a dans la Sabine ou dans les gorges du Mont-Cassin des solitudes enchantées faites pour servir de refuge aux âmes que la société opprime ou méconnaît: c’est là que nous irions vivre tous deux, libres, ignorés, oubliés du monde qui n’est pas digne de vous posséder.—Toute séduisante qu’elle était, cette proposition n’obtint pas le succès que j’en espérais.—La Sabine! le Mont-Cassin! je n’y avais jamais pensé; nous en reparlerons, me dit-elle.—Cette réponse, à laquelle j’étais loin de m’attendre, aurait dû m’éclairer: l’impression douloureuse se dissipa dans l’attendrissement des adieux. Je rentrais en France quelques jours après elle; mais au lieu de me rendre en Bretagne, comme j’en avais l’intention, j’allai fatalement la rejoindre à Paris.

Ici, Monsieur, changement de décor! J’étais de retour depuis près d’un mois, et il ne m’avait encore été permis de contempler ma divinité qu’à ses heures de réception, quand la cour et la ville faisaient cercle autour d’elle et défilaient dans ses salons. Un mot, un regard, un sourire, pour toute allusion au passé une pression de main furtive, tel était le régime frugal auquel je me trouvais soumis après tant de jours d’abondance. J’avais loué, dans un des quartiers les plus retirés et les plus solitaires, un pavillon isolé au fond d’un jardin, où vainement j’attendais l’heure du berger: comme l’ours qui, pendant l’hiver, se nourrit de sa propre graisse, mon bonheur en était réduit à subsister de ses souvenirs. Dernière ressource, consolation suprême des amants en retrait d’emploi, j’écrivais des lettres que j’oserai qualifier de brûlantes, et qui, pour la plupart, demeuraient sans réponse. Disons-le en passant, nous avons perdu l’habitude des entretiens épistolaires qui furent longtemps les délices d’une société aujourd’hui disparue. En général, les hommes n’écrivent plus que des lettres d’affaires, la furie du luxe a tué chez les femmes le goût et le génie de la correspondance. Valentine occupait avec son mari un hôtel de la rue de Courcelles. Cette âme opprimée n’obéissait qu’à ses caprices, ce cœur brisé n’offrait pas trace de fêlure, cette destinée flétrie dans sa fleur et que je m’étais donné pour tâche de réconcilier avec la vie, s’épanouissait au sein de l’opulence comme dans son élément naturel. Je ne pouvais m’empêcher de reconnaître que, si madame de R... était en effet une victime de la société, la société traitait assez doucement ses victimes. Quant au mari, je n’avais fait que l’entrevoir: c’était un homme de trente ans à peine, fatigué avant l’âge, d’un aspect élégant et froid, et qui laissait volontiers à sa femme toutes les libertés dont il usait largement pour lui-même. Ils menaient grand train chacun de son côté, et vivaient sous le même toit à peu près étrangers l’un à l’autre. Voilà l’intérieur que je me plaisais à remplir de tragédies bourgeoises, d’épopées domestiques. Toutes mes idées étaient renversées. L’ange de Pise se dérobait et m’échappait par tous les bouts, et chaque fois que j’essayais de le ressaisir, les plumes de ses ailes me restaient dans la main. La résignation n’était pas mon fait. Irrité par les obstacles et les difficultés qu’il rencontrait à chaque pas, mon amour prenait de jour en jour un caractère plus tenace et plus âpre. Cet amour, né dans mon cerveau, avait envahi tout mon être; l’image des voluptés perdues obsédait mon cœur et mes sens. Bien que déchu de son prestige, l’objet était encore d’assez haut prix pour mériter d’être disputé; comme Henri IV, je me mis en campagne pour reconquérir mon royaume. Tous les jours, aux mêmes heures, je battais à cheval les allées du bois, et j’avais parfois la satisfaction d’apercevoir mon inhumaine nonchalamment assise sur les coussins de sa voiture et distribuant autour du lac sourires et saluts familiers. Je me reportais aux longues promenades que nous faisions ensemble, par les après-midi silencieuses, sur les bords de l’Arno ou sous les chênes verts des Cascines; mes réflexions étaient amères. J’avais noué des relations qui m’ouvraient la société parisienne. Les plaisirs de l’hiver promettaient de se prolonger jusqu’à l’été; c’est au milieu du bruit et de l’éclat des fêtes que je la retrouvais le soir, et qu’il m’était accordé d’échanger quelques paroles avec elle. Je la suivais à travers la foule, et lorsqu’enfin je pouvais l’aborder, lorsque dans un tête-à-tête enlevé d’assaut et dont les instants étaient comptés, j’osais me plaindre à mots voilés et lui rappeler discrètement ce qu’elle semblait avoir oublié, elle avait avec moi des ingénuités d’enfant ou des étonnements de vierge qui coupaient court à tout et me désarçonnaient. J’étais bientôt obligé de céder la place, et je m’éloignais la rage dans le cœur, ne sachant ce que je devais admirer le plus, de ma bêtise ou de ma lâcheté. La splendeur de ses toilettes toujours nouvelles, l’inaltérable sérénité de ses traits, sa beauté de statue et ses airs de vestale achevaient de m’exaspérer; il y avait des moments où je sentais s’allumer en moi des appétits de fauve prêt à se jeter sur sa proie. J’étais jaloux, et je n’aurais pu dire ni de qui ni de quoi. Également indifférente à tous les hommages, elle avait la froideur du marbre, de même qu’elle en avait la blancheur; ma jalousie s’agitait et se consumait dans le vide. J’avais été vingt fois sur le point de me retirer: l’orgueil m’y poussait et me retenait tour à tour. Il me restait un espoir auquel je m’accrochais comme à une dernière branche. Le monde élégant allait se disperser: rendue à elle-même, Valentine me reviendrait peut-être, et j’entrevoyais d’heureux jours.

Un soir, à l’ambassade d’Autriche, dans une de ces fêtes présidées avec tant de grâce, et qui réunissaient toutes les étoiles de première grandeur, je profitai d’un moment où le vide s’était fait autour d’elle, je la saisis, pour ainsi dire, au vol; je l’attirai dans une embrasure, et tout d’abord je m’informai de ses projets.—Voici l’été, vous ne le passerez pas à Paris: où irez-vous? que pensez-vous faire?

—Ce que je fais tous les ans, dit-elle. Les bains de mer me sont ordonnés...

—Et vous les prendrez?...

—A Trouville.

—A Trouville! m’écriai-je: c’est à Trouville que vous comptez aller!

—Sans doute. Où voulez-vous que j’aille! Dans la Sabine ou dans les défilés du Mont-Cassin? Et elle se mit à énumérer et à décrire les amours de costumes qu’elle emporterait avec elle. Le grand artiste s’était surpassé. Costumes du matin, costumes de l’après-midi, costumes du soir: il y en avait pour toutes les heures de la journée.

—Ainsi, lui dis-je, vous retrouverez au bord de la mer l’existence que vous menez ici?

—Au bord de la mer comme ici, je mène l’existence d’une femme de mon rang: quel mal y voyez-vous?

Poussé à bout par l’imperturbable assurance de son attitude et de ses réponses, je laissai se répandre en reproches amers toutes les humiliations qui depuis six semaines s’amassaient dans mon cœur. Se jouait-elle de moi? Pour qui me prenait-elle? Avais-je rêvé ce qui s’était passé à Pise? Était-ce la comtesse de R... que j’avais tenue dans mes bras? N’avais-je possédé que son ombre? Tout cela était dit à voix basse, d’un ton agressif, avec le sourire sur les lèvres: on ne pouvait nous entendre, mais on pouvait nous observer.—Je ne sais pas ce que vous avez, répliqua-t-elle sans paraître autrement émue d’une si vive attaque. Je n’ai pas cessé d’avoir pour vous une affection véritable. Je n’oublierai jamais que, si je ne suis pas morte d’ennui à Pise, c’est à vous que je le dois. J’ai fait tous mes efforts pour élever mes sentiments à la hauteur des vôtres. Malheureusement ce qui était possible à Pise ne l’est plus à Paris. J’ai des devoirs envers le monde, envers mes proches, envers ma maison. J’aurai toujours grand plaisir à vous voir: de quoi vous plaignez-vous?

Nous étions enveloppés, pressés de toutes parts:—Madame, lui dis-je de l’air le plus gracieux, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimé et n’aimerez jamais personne: vous n’avez ni cœur ni âme. Moi, je ne suis ni d’âge ni d’humeur à m’accommoder plus longtemps du rôle d’amant honoraire. Souffrez donc que je vous dise un éternel adieu: je ne vous reverrai de ma vie.—Et je m’en allai.

Le croirez-vous? Au bout de quelques jours, j’étais la proie d’un incommensurable ennui. L’amour ne meurt pas fatalement avec les illusions qui l’ont fait naître; il vit encore par les racines longtemps après qu’il s’est découronné. Je m’étais promis de partir; je restai. Je m’étais juré de ne plus mettre le pied dans le monde, j’y retournai avec l’espoir inavoué de retrouver madame de R... Le monde était désert, Valentine avait cessé de s’y montrer. Je la cherchai au bois, le bois s’était changé en une vaste solitude; Valentine n’y venait plus. Je m’informai discrètement à son hôtel; madame la comtesse vivait enfermée et ne recevait personne. Je me demandais avec une secrète complaisance si je n’étais pour rien dans ce brusque revirement. Un jour, je rôdais autour de sa demeure lorsque je rencontrai la femme de chambre qu’elle avait emmenée avec elle à Pise et qui avait été témoin de mon bonheur.—Ah! monsieur Jean, je ne sais pas ce qu’a madame la comtesse; depuis quelques jours elle ne fait que gémir et pleurer.—Bonne créature, que je l’aurais embrassée volontiers! Je n’en doutais pas, j’étais la cause de ces larmes. Je m’élançai sur les pas de la chambrière, et j’arrivai éperdu jusque dans le boudoir où se tenait ma chère désolée.

Moment plein de promesses! je ne puis y penser sans un frisson de volupté. Uniquement parée de sa beauté et n’ayant pour tout vêtement qu’un peignoir qui l’enveloppait comme un nuage de mousseline, elle était à demi couchée sur un divan de soie capitonnée, la tête renversée sur une pile de coussins, les cheveux en désordre, les paupières brûlées de larmes, la poitrine gonflée de soupirs. En m’apercevant, elle se souleva d’un air languissant et me regarda sans colère: de longs pleurs coulaient de ses yeux. J’embrassais ses genoux, je laissais déborder mon cœur.—Pardonnez-moi, disais-je d’une voix suppliante. J’ai été dur et cruel envers vous; mais fallait-il en croire un malheureux égaré par le désespoir et qui n’avait plus sa raison? J’étais fou. Ne pleurez pas. Vous savez bien que je vous aime! Dites que vous me pardonnez.—Je continuai quelque temps sur ce ton avec l’éloquence qui manque rarement à l’expression des sentiments sincères, et, sans me flatter, je doute que l’amour ait trouvé souvent des accents plus soumis et des notes plus tendres. Valentine pourtant se taisait, ses larmes ne tarissaient pas, et la situation commençait à devenir embarrassante, lorsque je m’en tirai par une explosion de lyrisme endiablé:—Mais puisque je t’aime, mais puisque je t’adore, puisque tu es mon âme, mon unique trésor, mon seul bien, ma vie tout entière, pourquoi donc pleures-tu? m’écriai-je en la saisissant violemment dans mes bras. Oublie ce que j’ai pu te dire, vis dans le monde, puisqu’il te plaît d’y vivre; sois la reine de toutes les fêtes, reine par l’élégance aussi bien que par la beauté; tu n’entendras plus une plainte sortir de ma bouche, tu ne surprendras plus un reproche dans mon regard. J’applaudirai à tes triomphes, et lorsque, fatiguée de vains hommages, tu éprouveras le besoin de te reposer sur un cœur aimant et fidèle, tu n’auras qu’à faire un signe et tu me verras à tes pieds.

Tout en exécutant ces variations brillantes sur un thème vieux comme le monde, je pressais dans mes bras son corps souple et charmant. Je baisais tour à tour son front et ses cheveux, je séchais sous le feu de mes lèvres la céleste rosée qui baignait son visage, je m’enivrais du parfum sans nom qui s’exhale de la femme aimée, et qu’il suffit de respirer une fois pour en être à jamais imprégné. J’entendais le chant des séraphins, le paradis s’entr’ouvrait devant moi, quand Valentine, se dégageant d’assez mauvaise grâce:—Laissez-moi, dit-elle, ces propos sont hors de saison. Vous m’avez fait beaucoup de chagrin l’autre soir, je vous ai trouvé fort méchant; mais plût à Dieu que je n’eusse pas d’autres sujets de peine!—Cet aveu si touchant, parti du fond de l’âme, m’avait subitement dégrisé.—Ainsi, lui dis-je avec un peu d’amertume et de confusion, je n’étais pour rien dans votre désespoir? Ces larmes, que je recueillais précieusement comme des perles dans mon cœur, ce n’était pas pour moi que vous les répandiez?—Puis, oubliant ma déconvenue pour ne penser qu’à sa détresse:—Eh bien, Valentine, quels autres sujets de peine avez-vous? Quels qu’ils soient, je veux les connaître.

—A quoi bon? répliqua-t-elle; je suis perdue, et vous n’y pouvez rien.

—Perdue! m’écriai-je, et je n’y puis rien! Quelle idée vous faites-vous donc de l’amour, et n’est-il pas étrange que, aimée comme vous l’êtes, vous désespériez de la sorte? L’amour peut tout; ma vie vous appartient. Parlez, expliquez-vous. Le monde est rempli de lâchetés et de trahisons. De quoi s’agit-il? Quel danger vous menace? Que vous a-t-on fait?

Les questions se pressaient et se succédaient coup sur coup. Je fouillais jusque dans son passé pour tâcher d’y saisir le secret douloureux qu’elle s’obstinait à me taire.—Vous n’y pouvez rien! vous n’y pouvez rien! disait-elle.—Je priais, je suppliais; mon imagination s’enflammait à la pensée du rôle que j’étais appelé à remplir. J’échappais aux affadissements de la vie mondaine. Je respirais l’air des hautes régions pour lesquelles je me sentais né. J’abordais les entreprises chevaleresques, je me préparais aux grands sacrifices, aux poétiques dévouements que j’avais tant de fois rêvés. Valentine m’était rendue; malheureuse, elle se relevait à mes yeux et recouvrait tout son prestige. Elle n’était plus l’ombre légère que je poursuivais de salons en salons; c’était une âme atteinte et souffrante, l’âme que j’avais devinée, l’héroïne que j’avais pressentie lors de nos premières rencontres. La sauver à tout prix, lui servir d’appui, de refuge, mourir pour elle s’il en était besoin, telle était désormais mon ambition. Elle parut enfin touchée de ma tendresse; à bout de résistance, son cœur éclata, et voici, Monsieur, les confidences qui s’en échappèrent... Madame de R..., avant qu’il fût question de son voyage à Pise, devait à ses fournisseurs, couturier, modiste, parfumeur et lingère, quelques menues sommes dont l’addition donnait au total une bagatelle de cent soixante-quinze mille francs. Pour sortir de presse, elle avait, à l’insu de son mari, contracté un emprunt, et, pleine de confiance en la Providence, dont la bonté s’étend sur toute la nature, s’était reposée sur elle du soin de faire honneur à ses engagements. Or les engagements arrivaient à terme, le juif repoussait tout accommodement. Valentine se trouvait au dépourvu en présence de deux cent mille livres à rembourser, intérêts compris, et il ne semblait pas que la Providence témoignât beaucoup d’empressement à se déranger pour lui venir en aide. Le comte avait lui-même des affaires assez embarrassées, et je démêlais sans peine que cette maison si fastueuse ne se soutenait qu’à force d’expédients. Valentine, avec une candeur adorable, m’en dévoilait les plaies et les misères dans un réquisitoire où l’égoïsme et les déréglements de son mari m’étaient présentés sous un jour peu clément. Lui seul était coupable; quant à l’insanité de ses propres dépenses, elle n’en avait pas conscience et n’y faisait pas même allusion. Je l’écoutais, bouche béante et complétement ahuri. J’avais offert ma vie, et en l’offrant j’étais sincère; mais deux cent mille francs, où les prendre?

—Je sens pour la première fois, lui dis-je enfin avec tristesse, toutes les amertumes de la pauvreté.

—Pensez-vous donc que, si vous étiez riche, je vous aurais choisi pour confident? répliqua-t-elle d’un air hautain.

L’heure n’était pas aux harangues. Après avoir réfléchi un instant:—Voyons, lui demandai-je, vous n’êtes pas au pied du mur? Vous avez devant vous quelques jours de répit?

—Huit jours, ni plus ni moins, dit-elle.

—Huit jours! m’écriai-je; il n’en a fallu qu’un pour sauver la France à Denain.

Je la quittai sur ces admirables paroles qui durent lui mettre martel en tête, car la pauvre enfant connaissait plus à fond les modes de son temps que l’histoire de son pays.

J’employai le reste de la journée à faire, comme on dit, flèche de tout bois. Il m’avait suffi de pénétrer dans le milieu où vivait madame de R... pour comprendre que je ne pouvais plus, sous peine de déchéance, mener l’existence de bachelier dont je m’étais contenté jusque-là. Dans une société où tout repose sur l’argent, l’amour ne saurait se passer de luxe, pas plus que les fleurs de soleil. Je m’étais donné un cheval et un coupé; je les vendis. Je vendis les objets d’art et tous les jolis riens qui embellissaient ma retraite. Je vendis d’anciennes armes qui provenaient de ma famille, quelques bijoux, quelques émaux que je tenais d’une vieille tante, des gravures, des dessins de prix que j’avais rapportés d’Italie. Je vendis jusqu’à ma montre. Sans être considérable, le produit de ces ventes, visiblement faites sous le coup de la nécessité, me permettait pourtant de jeter le gant à la fortune et d’entrer en lice avec elle. Le soir même je partais pour Bade, et le lendemain je me présentais à la Conversation... Vous ne jouez pas, Monsieur? vous n’avez jamais joué?

—Si fait, pardieu! lui répondis-je; j’ai beaucoup joué dans ma jeunesse. Ma mère aimait à faire sa partie de bésigue, et je me prêtais filialement à cette innocente récréation. Encore aujourd’hui il ne me déplaît pas, le soir, à la campagne, de faire avec un vieil ami une partie de dominos.

—Je vous plains, reprit-il; vous mourrez sans avoir connu les plus grandes émotions qu’il soit donné à l’homme d’éprouver. Le jeu est la passion souveraine. Qu’est-ce auprès que l’amour? La distraction d’une heure, le passe-temps des faibles âmes. Le jeu est la passion des forts. Rien ne la dompte, rien ne l’entame; la perte l’aiguillonne et le gain ne l’assouvit pas. J’étais comme vous; je n’avais jamais joué qu’à des jeux enfantins. Je pénétrais pour la première fois dans une salle de roulette. Je sentis d’abord mon cœur défaillir et mes jambes se dérober sous moi, comme si je commettais quelque chose d’énorme. Valentine à racheter me soutint et me releva. Je m’étais ouvert un passage à travers la foule; il y avait autour du tapis un siége inoccupé, je le pris, et j’étudiai d’un œil ardent le champ de bataille où j’allais manœuvrer. J’hésitai longtemps; je tourmentais d’une main fiévreuse l’or et les billets que j’avais tirés de ma poche. Maître enfin de moi-même, je me jetai dans la mêlée, et, pour me rendre les dieux favorables, je débutai par une offrande à ma jeunesse. Ce jour-là, j’avais vingt-cinq ans: c’était le jour anniversaire de ma naissance. Je plaçai cinq pièces de vingt francs sur le numéro vingt-cinq. Presque aussitôt la machine tourna; il me sembla que toute la salle tournait avec elle. Involontairement j’avais fermé les yeux. Le bruit sec de la bille d’ivoire s’arrêta tout à coup, et la voix du croupier proclama l’arrêt du destin. J’avais gagné; on me compta trente-six fois ma mise: les dieux étaient pour moi! Vous n’exigez pas que je vous raconte une à une les péripéties par lesquelles je passai durant mon séjour à Bade. Je déjeunais à la Restauration. Sur le coup de onze heures, je m’installais à la roulette, et n’en bougeais jusqu’à onze heures de la nuit. Je ne dînais pas, je soupais à peine, je ne dormais plus; la fièvre me brûlait les os; j’avais parfois au jeu des hallucinations étranges. Le tapis vert me faisait l’effet d’un océan où je me débattais, tantôt soulevé, tantôt englouti par la vague. Quand je pensais toucher au but, un flot contraire me rejetait loin du rivage et me replongeait dans l’abîme. Le terme fatal approchait: il ne me restait plus qu’un jour. J’étais en gain de quatre-vingt mille francs; pour compléter la rançon de Valentine, il me fallait encore en gagner cent vingt mille. Je me sentais porté par la fortune. Je montai d’un pas léger les degrés du temple, et, le cœur gonflé par les résolutions suprêmes, j’entrai fièrement dans la salle où j’allais livrer mon dernier combat. A peine assis, pareil au capitaine qui s’apprête à frapper un coup décisif, je massai devant moi tout mon corps d’armée et ne réservai pas même de quoi assurer ma retraite. La galerie était frémissante. Je lançai au chef de partie un regard de défi, et je précipitai mes bataillons dans la fournaise. Ce fut une grande journée; les habitués de Bade en conservent le souvenir. Je fis sauter deux fois la banque. Valentine était sauvée, je n’en demandai pas davantage. La foule me porta en triomphe comme si je venais d’accomplir une action d’éclat, et moi-même, dois-je l’avouer? je n’étais pas éloigné de me prendre pour un personnage. Quelques heures après, je partais pour Paris: on ne m’eût pas beaucoup surpris en m’annonçant que ma rentrée y serait saluée par le canon des Invalides.

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