TROISIEME PARTIE.
Reading edition
LV.
D'OCTAVE A FERNANDE.
Fernande, je n'en puis plus, j'étouffe, cette vertu est au-dessus de mes forces, il faut que je parle et que je fuie, ou que je meure à vos pieds; je vous aime, il est impossible que vous ne le sachiez pas. Jacques et Sylvia sont des êtres sublimes, mais ce sont des fous, et moi aussi je suis un insensé, et vous aussi, Fernande. Comment ont-ils pu, comment avons-nous pu croire que je vivrais entre Sylvia et vous, sans aimer passionnément l'une des deux? Longtemps je me suis flatté que je n'aimerais que Sylvia; mais Sylvia ne l'a pas voulu. Elle m'a repoussé avec une obstination qui m'a rebuté, et mon coeur peu à peu lui a obéi; il s'est rangé sans colère et sans effort à l'amitié, et il est certain que ce sentiment, entre elle et moi, m'a rendu bien plus heureux que l'amour. C'est ainsi que j'aurais dû l'aimer toujours, et c'est ainsi que je l'aimerai toute ma vie, avec calme, avec force, avec vénération. Mais vous, Fernande, je vous aime mille fois plus que je ne l'ai jamais aimée, je vous aime avec emportement, avec désespoir, et il faut que je parte! oh! Dieu! oh! Dieu! pourquoi vous ai-je connue?
Vous me demandez tous les jours pourquoi je suis triste, vous vous inquiétez de ma santé; vous ne comprenez donc pas que je ne suis pas votre frère et que je ne peux pas l'être? Vous ne voyez pas que je bois le poison par tous les pores, et que votre amitié me tue? Que vous ai-je fait pour que vous m'aimiez avec cette tendresse et cette douceur impitoyables? Chassez-moi, maltraitez-moi, ou parlez-moi comme à un étranger. Je vous écris dans l'espoir de vous irriter; quelque chose que vous fassiez, quelque malheur qui m'arrive, ce sera un changement; le calme étouffant où nous vivons m'oppresse et me rendra fou. J'ai été longtemps heureux auprès de vous. Votre amitié, qui m'irrite et me fait souffrir aujourd'hui, était, dans les premiers mois, un baume divin répandu sur les blessures d'un coeur déchiré. J'étais incertain, agité, plein d'un espoir inconnu, transporté de désirs que je ne savais pas expliquer, et dont le but me semblait être l'éternité avec vous. J'étais si fatigué des choses de la terre, Sylvia m'avait rendu l'amour si fâcheux et si rude dans les derniers temps, et ce que j'avais souffert pour la perdre, la retrouver et la perdre encore, m'avait tellement brisé, que je n'espérais presque plus rien en ce monde, et que je me sentais dans une disposition à me nourrir de rêves et de chimères. Il faut que je vous dise toute ma folie; dès que je vous vis, je vous aimai, non d'une amitié paisible et fraternelle, comme je m'en vantais, mais d'an amour romanesque et enivrant. Je m'abandonnais à ce sentiment à la fois vif et pur; si j'avais été repoussé et contrarié, peut-être serait-il devenu dès lors une passion violente; mais vous m'accueillîtes avec tant de confiance et d'ingénuité! Jacques ensuite m'appela si loyalement à partager le bonheur de vous voir tous les jours, que je m'habituai à vous contempler sans oser vous désirer. Je pensais alors que cela me suffirait toujours, ou je me disais du moins que le jour où ce sentiment me ferait trop souffrir, j'aurais toujours la force de m'en aller; à présent, je me sens plus volontiers la force de mourir.
Où est-il ce temps où un baiser sur votre main me rendait si heureux? où un regard de vous me restait dans les yeux et dans l'âme pour toute une nuit? Je me confesse à vous, Fernande, je vous possédais dans mon sommeil, et cela me suffisait. L'amour encore mal éteint que j'avais eu pour Sylvia se rallumait de temps en temps, et je donnais le change à mon coeur, selon les circonstances qui me rapprochaient d'elle ou de vous plus intimement. Combien de fois j'ai pressé dans mes bras un fantôme qui avait vos traits et les siens, et dont la longue chevelure d'ébène, mêlée à des flocons de soie dorée, reposait éparse sur mon coeur et sur mes épaules! Dans le délire de ces nuits heureuses, je vous appelais tour à tour, j'invoquais l'affection de l'une de vous, et il me semblait vous voir toutes deux descendre du ciel et me donner un baiser au front; mais insensiblement les traits de Sylvia s'effacèrent, et le fantôme ne m'apparut que sous les vôtres. Quelquefois encore, par habitude, par effroi, par remords peut-être, j'appelais l'image de votre compagne, mais elle ne me répondait plus; et vous passiez sans cesse devant mes yeux, comme une révélation de mon destin, comme une prophétie obéissant à l'ordre de Dieu. Alors je m'abandonnai à ma passion, et je commençai à souffrir; mais je vous offrais ma douleur en sacrifice. Je vous voyais éprise de Jacques avec raison; j'estime et je vénère cet homme: pouvais-je désirer lui arracher le bien le plus précieux qu'il ait au monde? J'aimerais mieux l'assassiner. Longtemps cette idée de vertu et de dévouement a soutenu mon courage; je me disais bien qu'il serait plus prudent et plus facile de vous fuir que de me taire éternellement; mais il était trop tard, je ne le pouvais plus: tout me semblait supportable plutôt que de cesser de vous voir. Il y a huit mois que je me tais; j'ai supporté héroïquement ce terrible hiver passé à vos côtés, sans distraction et presque tête à tête, car vous ne pouvez pas disconvenir que nous faisons deux à nous quatre: Jacques et Sylvia font un, vous et moi faisons un autre; ils se comprennent en tout, et nous nous comprenons de même. Quand nous sommes tous ensemble, nous sommes comme deux amis qui s'entretiennent de leurs plaisirs et de leurs peines, et qui se révèlent mutuellement ce qu'ils éprouvent et ce qu'ils sont. Vous et moi nous ne nous racontons rien, nous n'avons qu'une âme, et nous n'avons pas besoin de nous exprimer ce que nous sentons en commun. Cette impérieuse et enivrante sympathie dont je m'abreuve en silence, j'ai pourtant besoin de l'épancher. Ce n'est pas par des mots que nous pouvons nous comprendre; ils sont inutiles; nos regards et le battement de nos coeurs se répondent. Mais il faut des embrassements et des étreintes ardentes à ce feu qui s'allume et s'avive chaque jour de plus en plus; car tu m'aimes, peut-être!... Ah! pardonnez-moi, Fernande, je deviens fou. Adieu, adieu! je partirai demain. Ne me méprisez pas; j'ai fait ce que j'ai pu, mes forces ne vont pas au delà.
LVI.
DE FERNANDE A OCTAVE.
Octave, Octave, que fais-tu? où t'égares-tu? Tu es fou, mon ami! Tu es mon frère; tu l'as juré devant Dieu et devant moi; tu ne peux pas te parjurer, tu ne peux pas te souiller à ce point, toi que je connais si noble et si pur. Est-ce que je pourrais t'aimer autrement qu'une soeur aime son frère? Quelles pensées affreuses harcellent ta pauvre tête? Tu es malade. O mon cher Octave! tu souffres, je le vois; des fantômes évoqués par la fièvre troublent ton sommeil; la raison, la mémoire et le jugement t'abandonnent. Tu crois avoir de l'amour pour moi; et, si j'y répondais, tu aurais horreur de cet amour comme d'un forfait. Non, mon ami, tu ne m'aimes pas comme tu le crois; tu as besoin d'aimer, et tu te méprends. C'est Sylvia que tu aimes; et si ce n'est plus elle, c'est un être que tu désires, et qui existe pour toi dans quelque autre lieu où il faut aller le chercher. Oui, tu as raison, pars, voyage; il faut distraire ta folie. Hélas! tu n'as pu vivre ici, et je croyais que nous pouvions vieillir ensemble, et j'étais si heureuse de cette idée! Mais tu guériras, et tu reviendras, Octave; tu reviendras avec une compagne digne de toi, et notre bonheur à tous sera plus pur et plus paisible. Tu dis que je dois avoir deviné ton amour; j'aurais vécu mille ans ainsi, près de toi, dans cette confiance sacrée en ta parole, sans jamais songer qu'il te fût possible de te parjurer, même dans le secret de ton coeur. Et aujourd'hui encore, je suis sûre que tu t'abuses; je contemple ta douleur avec la stupeur et la sollicitude que j'aurais si je te voyais atteint d'un mal subit, d'une attaque de folie ou de terribles convulsions. Que pourrais-je penser alors? Rien, sinon que ton mal me ferait autant souffrir que toi-même. Comment pourrais-je m'en irriter ou m'en croire coupable? Je te soignerais avec tendresse, j'essaierais de te calmer par de douces paroles, par de saintes caresses, et cela te ferait du bien. Mon ami bien-aimé, reviens à toi, reviens à nous; oublie cette funeste secousse. Brûlons ces deux lettres, et qu'il n'en soit jamais question. Tout cela est un rêve; il ne s'est rien passé. Personne n'a entendu les paroles que tu as proférées dans le délire; elles sont ensevelies dans mon coeur, et n'en ont point altéré le calme et la tendresse. Une amitié comme la nôtre peut-elle être brisée par un instant d'erreur et de souffrance? Pars, mon ami; mais reviens sans crainte et sans honte aussitôt que tu seras guéri. Cet éclair n'aura pas laissé de trace sinistre dans notre beau ciel, et tu nous retrouveras tels que tu nous laisses.
LVII.
D'OCTAVE A FERNANDE.
Tu as raison, ma soeur bien-aimée, je suis fou; mon cerveau et mon coeur sont malades; il faut que j'aie du courage et que je parte. Tu es un ange, Fernande; quel billet tu m'écris! Ah! tu ne sauras jamais le bien et le mal qu'il me fait. Persuade-toi que c'est une maladie, et tâche de me persuader que j'en guérirai et que je pourrai revenir, car l'idée de te quitter pour toujours est au-dessus de mes forces. Invoque ma parole et la sainteté de nos liens; invoque le nom respecté et chéri de Jacques; dis-moi tout ce qu'il faut me dire pour me donner la force dont j'ai besoin. Oh! je l'aurai, Fernande; ta douceur et ta compassion nous sauvent tous les deux. Je ne m'étais pas attendu à cette tendresse miséricordieuse avec laquelle tu me plains en me repoussant; j'espérais que tu me repousserais durement, et que je pourrais t'aimer et t'estimer moins. Alors, malheur à toi, je serais resté, et j'aurais peut-être réussi à te perdre. Mais que puis-je faire devant une vertu si calme et si compatissante? Le dernier des lâches tomberait à genoux devant toi, et tu sais que je suis un honnête homme; j'aurai du coeur. Adieu, Fernande; adieu, ma soeur chérie; adieu, mon seul et dernier amour; je deviendrai ce qu'il plaira à Dieu; je guérirai ou je mourrai. Il ne s'agit pas de cela; l'important, c'est que tu restes heureuse et pure; je partirai avec cette idée, et elle me soutiendra.
Il faut que vous me pardonniez un vol que je vous ai fait: le bracelet que vous m'avez jeté par la fenêtre, un soir que vous me prîtes pour Jacques, ne m'a jamais quitté. Celui que vous avez est une copie exacte que j'ai fait faire à Lyon, et que je vous ai rendue pour ne pas vous offenser par ma résistance. Je n'ai pas eu le courage de me séparer de ce premier gage d'une affection qui m'est devenue si nécessaire et si funeste; aujourd'hui que je sens mon coeur criminel, je n'oserais emporter ce bracelet sans votre permission. Vous ne pouvez pas me le refuser, quand je pars, peut-être pour toujours. J'accomplis le plus terrible des sacrifices; serez-vous sans pitié? Je paierai mon dévouement de ma vie peut-être, et votre générosité ne vous coûtera rien, car personne ne pourra deviner la supercherie. J'ai fait effacer de l'écusson de mon bracelet le chiffre de Jacques, qui était enlacé au vôtre, et je l'ai fait remplacer par le mien. Si, à ce moment affreux et solennel où je vous quitte, vous m'accordez ce gage d'amitié et de pardon, il me deviendra plus cher que jamais.
Je dirai ce soir que je pars demain; je trouverai un prétexte; je promettrai de revenir. Soyez tranquille, je ne me trahirai pas. Mais partirai-je sans te dire adieu, sans couvrir tes mains de mes larmes? N'évite pas de te trouver seule avec moi, comme tu fais depuis hier, Fernande; que crains-tu donc? n'es-tu pas sûre de toi? Et si j'avais un instant de faiblesse et de désespoir, ne sais-tu pas qu'avec un mot tu me verrais à tes genoux, le plus silencieux et le plus résigné des hommes? Ah! ne me fuis pas, ne me fais pas souffrir pendant ce dernier jour que je vais passer près de toi. Si mes larmes te font du mal, si mes plaintes te fatiguent, aie du courage aussi; il m'en faut bien davantage pour te quitter. Songe que ta tâche sera finie demain, et que la mienne va commencer, affreuse, éternelle! Songe que je suis sur les marches de l'échafaud, et que Dieu te tiendra compte d'une parole de miséricorde que tu m'auras accordée en m'envoyant au martyre.
LVIII.
D'OCTAVE A FERNANDE.
O mon ange, ô ma bien-aimée, nous sommes sauvés! que Dieu te couvre de ses bénédictions, ô la plus pure et la plus sainte de ses créatures! Oui, tu as raison, on a la force qu'on veut avoir, el le ciel n'abandonne point au danger ceux qui se recommandent à lui dans la sincérité de leur coeur. Que serais-je devenu loin de toi? Mon âme se serait souillée de regrets, de fureurs, de projets, et peut-être d'entreprises insensées pour te retrouver et te ressaisir, au lieu que tu m'aideras à être vertueux et tranquille comme toi. Le continuel spectacle de ta sérénité angélique fera passer le même calme dans mon coeur et dans mes sens. J'étais perdu si tu me retirais ta main secourable; laisse-moi la coller à mes lèvres, et qu'elle me conduise où elle voudra. Je suis résigné à tous les sacrifices; je me tairai et je guérirai. Eh! ne suis-je pas déjà guéri? n'ai-je pas fait l'essai de mes forces durant ces heures de la nuit que tu m'as laissé passer dans ta chambre? J'étais fou quand je me suis levé pour t'aller dire adieu. Et ce Jacques que le hasard fait partir précisément hier soir, au milieu du plus terrible accès de ma fièvre et de mon égarement! An! c'était la volonté de la Providence. Si tu avais refusé de me voir, j'enfonçais ta porte; je ne savais plus ce que je faisais; mais tu m'as ouvert, et tu as bien fait. Est-ce qu'il y a au monde un emportement, un délire, qui puisse résister à la sainte confiance d'un être aussi chaste, aussi divin que toi? Tu ne dormais pas non plus, ô mon enfant chéri! tu n'étais pas même déshabillée, et tu priais pour moi! ange du ciel, Dieu t'a exaucée! Quand je t'ai vue si belle, si candide avec ta robe blanche et les cheveux blonds épars sur tes épaules, avec ton sourire affectueux sur les lèvres, et tes grands yeux encore humides des larmes que tu avais versées pour moi, il m'a semblé voir une vierge de l'Elysée, et je suis tombé à tes pieds comme devant un autel. Oh! comme tu as écouté ma douleur, comme tu as essuyé mes larmes avec une ineffable tendresse! et tu m'embrassais en pleurant toi-même, ô sublime imprudente! Mais quel être immatériel es-tu donc? et quelle puissance divine as-tu reçue d'en haut pour calmer les fureurs du désespoir avec les caresses qui devraient les allumer? Tes lèvres étaient si fraîches sur mon front! Il me semblait qu'un baume ineffable passait dans toutes mes artères, et que mon sang devenait aussi pur, aussi paisible que celui de tes enfants endormis auprès de nous. Oh! qu'ils sont beaux, tes enfants, et combien je les aime! Il y a déjà sur le visage de ta fille un reflet de ton âme virginale! Je te l'aurais enlevée, si tu m'avais chassé; je n'aurais pu abandonner ce berceau où je l'ai endormie si souvent; car mon âme se brisait à l'idée de vivre seul et abandonné, moi qui, depuis huit mois, vis d'affections ineffables. Avec toi, mon plus précieux trésor, que de biens j'allais perdre: l'amitié de Sylvia, qui est si grande, si éclairée, si belle! et celle de Jacques, que je paierais de mon sang! Où aurais-je retrouvé des coeurs semblables? Qui m'aurait fait une vie supportable loin de vous tous?
Bénie sois-tu, ma Fernande! tu n'as pas voulu mon désespoir, et quand je t'ai demandé si tu croyais qu'il nous fût possible de vivre l'un près de l'autre sans danger, c'est Dieu qui a dicté ta réponse. Ah! ce oui! comme tu l'as dit avec enthousiasme et avec confiance! il m'a frappé d'une commotion électrique; je m'attendais si peu à cette parole d'encouragement et de pardon! Un instant, un mot a suffi pour faire de moi un autre homme. Puisque tu es sûre de moi, je le suis aussi; c'était une lâcheté de fuir quand je pouvais me vaincre; et d'ailleurs est-ce donc si difficile? Je ne conçois plus pourquoi j'ai été en proie à ces agitations frénétiques; c'est que le danger est toujours plus terrible de loin que de près; c'est que, d'ailleurs, quand je croyais pouvoir succomber et t'entraîner avec moi, je ne te connaissais pas; je te prenais pour une femme comme les autres, et tu es une divinité qu'aucune souillure humaine ne peut atteindre. Je ne pouvais m'imaginer qu'au lieu de la crainte ou de la colère, quand je t'aurais avoué mes tourments, je trouverais sur ton front cette impassible confiance, et sur tes lèvres ce miséricordieux sourire. Je croyais que tu t'arracherais de mes bras avec effroi, et quand j'approcherais mes lèvres de ton visage pour te donner, comme les autres jours, un fraternel baiser, que tu te détournerais avec indignation. Mais ton innocence brave tous les périls vulgaires et les surmonte tranquillement. Ah! je saurai m'élever jusqu'à toi, et planer du même vol au-dessus des orages des passions terrestres, dans un ciel toujours radieux, toujours pur. Laisse-moi t'aimer, et laisse-moi donner encore le nom d'amour à ce sentiment étrange et sublime que j'éprouve; amitié est un mot trop froid et trop vulgaire pour une si ardente affection; la langue humaine n'a pas de nom pour la baptiser. Mais n'appelle-t-on pas amour aussi l'amitié des mères pour leurs enfants et l'enthousiasme de la foi religieuse? Ce que tu m'inspires participe de tout cela, mais c'est quelque chose de plus encore. Ah! sache qu'il faut bien t'aimer, Fernande, pour éprouver ce calme qui est descendu en moi depuis six heures. Chose étrange et délicieuse! en rentrant dans ma chambre, purifié par mes résolutions, apaisé par ton chaste embrassement, je me suis endormi du plus profond et du plus bienfaisant sommeil que j'aie goûté depuis trois mois, et je viens de m'éveiller plus calme et plus joyeux que je ne l'ai été de ma vie. Oh! quel bien m'ont fait tes paroles! Écris-moi, répète-moi tout ce que tu m'as dit, afin que je le relise à genoux si quelque nuage de mélancolie vient encore à passer dans mon beau ciel, et que je retrouve la pure lumière, ô étoile radieuse qui me conduis! Il me semble que je vois le soleil pour la première fois, tant la nature m'apparaît belle et jeune ce matin! Je viens d'entendre le premier coup de la cloche qui t'appelle au déjeuner, et j'ai tressailli comme à la voix d'un ami. Quelle belle vie! comme nous sommes heureux! Comme je demeure près de toi, Fernande! le vent d'ouest m'apporte les bruits de ta maison et les parfums de ton jardin. J'ai le temps de m'habiller et d'aller m'asseoir à la même table que toi, avant que Sylvia ait fini d'arranger méthodiquement ses livres et ses crayons dans le grand salon. Comment! je vais revoir tout cela! tout cela que j'ai cru quitter pour toujours, hier soir. Je vais encore rire et causer à cette table où il est permis de mettre les deux coudes, et d'où l'on peut se lever autant de fois qu'on veut pendant le repas? Je vais chanter encore avec toi le duo que nous aimons? Oh! quel jour de fête! Si tu savais comme la lune était belle à son coucher ce matin, quand j'ai traversé le vallon pour revenir chez moi! Comme l'herbe humide était semée de pâles diamants, et comme les premières fleurs des amandiers exhalaient une odeur fraîche et suave! Mais tu as joui de tout cela aussi, car tu étais à ta fenêtre, et je t'ai vue aussi longtemps que me l'a permis la distance. Tu me suivais des yeux, ô ma belle amie! tu m'accompagnais de tes voeux, tu demandais à Dieu de conserver pure en moi l'oeuvre de tes pieux efforts, cette nouvelle âme que tu m'as donnée, cette nouvelle vertu que tu m'as révélée! Allons, allons, je plie ma lettre et je pars; je viens de regarder dans la lunette d'approche qui est fixée sur ma fenêtre et braquée sur ta demeure; j'ai vu Sylvia avec sa robe bleue dans le jardin. Tu dors encore, mon petit ange, ou tu habilles tes enfants; je vais t'aider, et jouer du hautbois pour empêcher ta fille de crier quand tu lui mettras ses bas. Et notre Jacques! il revient ce soir, n'est-ce pas? je vais l'embrasser comme si je l'avais perdu pendant dix ans! Toi, je ne t'embrasserai plus, mais tu me laisseras baiser tes pieds et le bas de ta robe tant que je voudrai.
LIX.
DE FERNANDE A OCTAVE.
Ce qu'il y avait d'affreux et d'impossible, c'était de nous quitter. Je savais bien que vous auriez la force d'étouffer une pensée funeste plutôt que celle de m'abandonner. Je comptais sur votre amitié quand je vous ai dit: «Oui, tu le peux, reste Octave; renonce à des rêves coupables, fais un noble effort sur toi-même; ouvre les yeux, regarde comme tu es saintement aimé, comme tu peux être heureux entre ces trois amis qui te chérissent à l'envi l'un de l'autre, et comme tu vas souffrir dans la solitude avec le remords d'avoir désolé un de ces coeurs sincères, et le regret d'avoir affligé les deux autres par ton départ. Examine ton âme, et vois combien elle est belle, jeune et forte; ne peut-elle, entre deux sacrifices, choisir le plus noble et le plus généreux? n'es-tu pas sûr qu'elle gouvernera toujours tes passions? veux-tu que je croie que les sens chez toi commanderont au coeur? ne serai-je donc pas toujours là pour relever ton courage s'il venait à faiblir? seras-tu sourd à ma voix quand elle t'implorera? et ces douces larmes que tu verses maintenant, seront-elles taries quand les miennes couleront?» O cher Octave! en te parlant ainsi, je sentais Dieu m'inspirer; une confiance, une foi miraculeuse, descendaient en moi; j'avais comme une révélation de ce qui allait s'opérer entre nous, et ce fut un prodige en effet que ma resolution et ton enthousiasme en ce moment. Tu ne sais pas comme tu devins beau en tombant à genoux et en levant les bras vers le ciel pour le prendre à témoin de tes serments; comme ton visage pâle devint vermeil et animé; comme les yeux fatigués et presque éteints s'illuminèrent d'une flamme sublime. Ce rayon du ciel a laissé son reflet sur ta figure, et depuis hier tu as une autre expression, une autre beauté que je ne te connaissais pas. Ta voix aussi a changé; elle a quelque chose qui me pénètre comme une musique délicieuse, et quand tu lis tout haut, je n'écoute pas les mots, je ne comprends pas le sens des choses que tu dis; la seule harmonie de ta voix m'émeut et me donne envie de pleurer. Moi-même je me sens toute changée; j'ai des facultés nouvelles, je comprends mille choses que je ne comprenais pas hier; mon coeur est plus chaud et plus riche; j'aime mon mari, ma soeur Sylvia et mes enfants plus que jamais; et pour toi, Octave, je ressens une affection à laquelle je ne chercherai point de nom, mais que Dieu m'inspire et que Dieu bénit. Ah! que tu es grand et pur, mon ami! que tu es différent des autres hommes, et combien peu d'entre eux sont capables de te comprendre!
Que serais-je devenue si tu nous avais quittés? La seule pensée de te perdre me fait encore tressaillir douloureusement. Sais-tu, mon ami, combien tu nous es nécessaire, et à moi surtout? Ce que tu m'écrivais l'autre jour est bien vrai: nous ne faisons qu'un. Jamais deux caractères ne se sont convenus, jamais deux coeurs ne se sont compris comme les nôtres. Jacques et Sylvia se ressemblent et ne nous ressemblent pas, et c'est pour cela que nous les aimons tant; voilà pourquoi nous avons pu avoir de l'amour pour eux, mais nous ne pouvons en avoir l'un pour l'autre. Pour alimenter l'amour, Il faut, je crois, des différences de goûts et d'opinions, de petites souffrances, des pardons, des larmes, tout ce qui peut exciter la sensibilité et réveiller la sollicitude journalière. L'amitié, l'amour fraternel, si tu veux, est plus heureux et plus également pur; c'est un refuge contre tous les maux de la vie, c'est une consolation suprême aux douleurs que cause l'amour. Avant de te connaître, j'avais une amie dans le sein de laquelle je versais toutes mes douleurs, et quoiqu'elle fût bien acre et bien sévère dans ses réponses, la seule habitude de lui écrire tous les petits événements de ma vie me soulageait d'un grand poids. Tu as lu ses lettres, et tu as conclu en me conjurant de destituer cette confidente et de t'accorder ses fonctions. Je ne sais pas si elle était, comme tu le prétends, une fausse et mauvaise amie, mais elle était bien certainement au-dessous de toi, mon cher et bon Octave. Oh! qu'elle était loin, cette Clémence, d'avoir ta douceur et ta sensibilité! Elle m'effrayait, et tu me persuades; elle me menaçait de maux inévitables, et tu m'apprends à m'en préserver; car tu as au moins autant de raison et de jugement qu'elle, et, de plus, tu sais comment il faut me parler et me convaincre. Depuis que tu es ici, et que je me suis habituée à t'ouvrir mon coeur à chaque instant, je me suis guérie des petites maladies morales et corrigée des nombreux défauts qui compromettaient et troublaient mon bonheur. Tu m'as appris à accepter les souffrances de la vie journalière, à tolérer les imperfections de l'amour, à ne demander que ce qui est possible au coeur humain; tu m'as enseigné la justice, et tu m'as appris à aimer Jacques comme il faut l'aimer pour le rendre heureux. Mon bonheur et le sien sont donc ton ouvrage, ô mon cher ami! et je suis si accoutumée à avoir recours à toi en tout, que ma félicité serait ruinée du jour où je le perdrais; je retomberais peut-être dans mes anciens torts, et je perdrais le fruit de tes conseils. Reste donc, et ne parle jamais de t'éloigner. Notre vie sera plus belle encore qu'elle ne l'a été jusqu'ici. Mes enfants grandiront sous tes yeux, et nous les élèverons; nous prendrons de leur intelligence le même soin que nous prenons aujourd'hui de leurs petites personnes. Après eux et après Jacques, tu seras ce que j'aurai de plus cher au monde; car je t'aime encore mieux que Sylvia, et pourtant je regarde et je chéris Sylvia comme ma soeur. Mais ton caractère a bien plus de rapport avec le mien, et je me sens bien plus de confiance et d'entraînement vers toi; à présent surtout, il me semble que nous avons reçu un nouveau baptême, et que Dieu nous abandonnerait si nous l'invoquions séparément.
Garde mon bracelet, à une condition: c'est que tu y feras remettre le chiffre de Jacques, sans effacer le tien; qu'ils soient tous deux enlacés au mien, et que ton coeur ne me sépare jamais ni de lui ni de toi.
LX.
DE JACQUES A SYLVIA.
De la ferme de Blosse.
Tu me demandais hier pourquoi je viens si souvent à Blosse, et tu me reprochais de chercher la solitude depuis quelque temps. Il est vrai que jamais je n'ai senti si vivement le besoin d'être seul et de réfléchir. Ce lieu désert et plein d'aspects sauvages me plaît et me fait du bien. Je sens comme une main inexorable, mais paternelle encore dans sa rigueur, qui m'attire au fond de ces bois silencieux pour m'y enseigner la résignation. Je viens m'asseoir au pied de ces chênes séculaires que ronge la mousse, et j'y résume ma vie. Cela me calme.
Est-ce que tu ne sais pas ce que j'ai? Est-ce que tu ne t'es pas aperçue qu'Octave aime ma femme? Cet amour a été romanesque et innocent pendant bien longtemps; mais il prend de la violence, et si Fernande ne le voit pas encore, elle ne peut tarder à le voir. Nous avons été imprudents; les laisser ainsi ensemble! ils sont si jeunes! Mais que pouvions-nous faire? Tu ne pouvais pas feindre de revendiquer un amour que tu avais repoussé. Ta fierté se refusait à tout ce qui aurait eu l'apparence d'une ignoble jalousie et d'une vanité blessée. Pour moi, c'était bien pis; j'avais d'abord accusé injustement ces pauvres jeunes fous; je sentais que j'avais beaucoup à réparer envers eux, et la crainte de me tromper encore me forçait à fermer les yeux. Je t'avoue que, malgré l'évidence, j'hésite encore à croire qu'Octave soit amoureux d'elle. Il semblait si sûr de lui dans les commencements, et toute l'année dernière il a été si heureux auprès de nous! Mais depuis l'hiver il a été de plus en plus agité et distrait; à présent il est réellement malade de chagrin. C'est un honnête homme, il est devenu froid et sec avec moi. Il ne sait pas me dissimuler la gêne et le trouble que je lui cause; pourtant il m'aime sincèrement. Hier soir, quand je suis monté à cheval, il est venu avec moi, et il m'a parlé d'un voyage qu'il compte faire bientôt à Genève. J'ai compris qu'il voulait s'éloigner de Fernande; j'ai pressé sa main sans rien dire, et il s'est jeté dans mes bras en s'écriant: «Ah! mon brave Jacques!...» puis il s'est arrêté brusquement et m'a parlé de mon cheval. Pauvre Octave! il est malheureux, et c'est par notre faute; nous l'avons trop abandonné aux périls de la jeunesse. Mais où ne les aurait-il pas rencontrés? et où les eût-il combattus avec autant de vertu?
Il partira, j'en suis sûr, et peut-être à l'heure où je t'écris il est déjà parti. Il y avait sur sa figure quelque chose d'extraordinaire, comme s'il eût pris une résolution pénible mais ferme. Ce qui m'a fait partir sur-le-champ moi-même pour la ferme, c'est la grande altération que j'ai vue sur la figure de ma femme à l'heure du dîner; jusque-là j'étais convaincu qu'elle n'avait pas la plus légère idée de l'amour d'Octave; depuis ce moment je ne sais que penser. Il est vrai qu'elle est souffrante depuis quelque temps; le sevrage de ses enfants la fatigue, et l'abondance de son lait l'incommode encore souvent. Je n'ai pas voulu l'observer attentivement, cela me faisait peur; quoi qu'il pût s'être passé entre eux, du moment qu'Octave avait le courage de partir, je ne devais pas lui rendre plus amer le dernier jour peut-être qu'il avait à vivre auprès d'elle. Je suis sûr maintenant de la raison et de la prudence de Fernande; elle l'éloignera sans l'offenser et sans irriter sa passion par d'inutiles démonstrations de force. J'ai vu que je devais la laisser agir, et que ma confiance aveugle était la meilleure garantie possible de leur vertu.
Je n'ai aucune inquiétude, mais je suis triste et profondément las de moi. J'avais un ami sincère, aimable, dévoué, et il faut qu'il parte désespéré parce que je suis au monde! Vous aviez une belle vie, intime, riante et pure comme vos coeurs, et voilà qu'elle est gâtée, dérangée, empoisonnée, parce que je suis M. Jacques, le mari de Fernande! J'espère si peu en moi et en mon avenir, que je voudrais plutôt mourir et vous laisser tous heureux, que de conserver mon bonheur au prix de celui de l'un de vous. Mon bonheur! sera-t-il possible désormais, si Fernande a dans le coeur un regret profond? Et comment ne l'aurait-elle pas! Voilà ce qui m'a consterné hier. Elle l'aime peut-être... si cela est, elle ne le sait pas encore elle-même; mais l'absence et la douleur le lui apprendront. Et pourquoi partirait-il, s'il faut qu'elle le pleure et qu'elle me haïsse?
Non, elle ne me haïra pas, elle est si bonne et si douce! et moi je serai bon et doux avec elle; mais elle sera malheureuse, malheureuse par nos liens indissolubles... J'ai beaucoup pensé à cela avant que nous fussions mariés, et depuis quelque temps j'y pense encore; je verrai. Ne me parle pas, ne m'apprends rien sans que je t'interroge. Je crains que la première fois tu ne m'aies beaucoup trop rassuré sur leur amitié: ils étaient purs alors, et ils le sont encore; mais ils pouvaient se séparer aisément, et aujourd'hui il faut que leurs coeurs se brisent. Que Dieu nous pardonne, nous n'avons rien fait à mauvaise et coupable intention. Je retournerai demain au château; si Octave n'est point parti, je songerai à ce que je dois ou à ce que je puis faire.

LXI.
D'OCTAVE A FERNANDE.
Voici un mois bien étrange que nous passons ensemble, mon amie. Depuis le jour où vous m'avez commandé d'étouffer mon amour, je l'ai tellement couvert de cendres que j'ai cru parfois avoir réussi à l'éteindre. Je suis plus tranquille que je ne l'étais cet hiver, bien certainement; mais ce transport d'enthousiasme qui m'a fait tout promettre et tout sacrifier, vous auriez dû prendre un peu plus de soin pour le ranimer de temps en temps. Votre coeur semble m'avoir abandonné; et je tombe dans une tristesse chaque jour plus profonde. Est-ce que vous craignez de me trouver indocile à vos leçons? pourquoi me les avez-vous déjà retirées? Peut-être ma mélancolie vous fatigue; peut-être craignez-vous l'ennui que vous causeraient mes plaintes. Et pourtant il vous serait si facile de me consoler avec quelques mots de confiance ou de compassion! Ne connaissez-vous pas votre pouvoir sur moi? quand s'est-il trouvé en défaut? Vous êtes quelquefois cruelle sans vous en douter, et vous me faites un mal horrible sans daigner vous en apercevoir. Ne pourriez-vous, par exemple, me cacher un peu l'amour que vous avez pour votre mari? Votre âme est si généreuse et si délicate dans tout le reste! mais, en ceci, vous mettez une sorte d'ostentation à me faire souffrir: laissez cette vaine parade aux femmes qui doutent d'elles-mêmes. Vous aviez eu tant d'esprit, au milieu de votre miséricorde, dans les premiers jours! vous saviez si bien me dire les choses qui pouvaient me consoler, ou du moins adoucir ma peine! Quand vous parliez de votre mari, sans blasphémer un mérite que personne n'apprécie mieux que moi, sans nier une affection que je ne voudrais pas lui arracher, vous aviez le secret ineffable de me persuader que ma part était aussi belle que la sienne, quoique différente. A présent vous avez le talent inutile et cruel de me montrer combien sa part est magnifique et la mienne ridicule. Ne pouviez-vous me cacher ce tripotage d'enfants et de berceaux? me comprenez-vous? Je ne sais comment m'expliquer, et je crains d'être brutal; car je suis aujourd'hui d'une singulière âcreté. Enfin, vous avez fait emporter vos enfants de votre chambre, n'est-ce pas? A la bonne heure. Vous êtes jeune, vous avez des sens; votre mari vous persécutait pour hâter ce sevrage. Eh bien! tant mieux! vous avez bien fait: vous êtes moins belle ce matin, et vous me semblez moins pure. Je vous respectais dans ma pensée jusqu'à la vénération, et en vous voyant si jeune, avec vos enfants dans vos bras, je vous comparais à la Vierge mère, à la blanche et chaste madone de Raphaël caressant son fils et celui d'Élisabeth. Dans les plus ardents transports de ma passion, la vue de votre sein d'ivoire, distillant un lait pur sur les lèvres de votre fille, me frappait d'un respect inconnu, et je détournais mon regard de peur de profaner, par un désir égoïste, un des plus saints mystères de la nature providente. A présent, cachez bien voire sein, vous êtes redevenue femme; vous n'êtes plus mère; vous n'avez plus de droit à ce respect naïf que j'avais hier, et qui me remplissait de piété et de mélancolie. Je me sens plus indifférent et plus hardi. Ce sont là de mauvais moyens avec un homme aussi rustiquement candide que je le suis: vous pouviez bien rendre à votre mari le droit d'entrer la nuit dans votre chambre, sans le faire savoir à toute la maison, et à moi surtout.

LXII.
DE JACQUES A SYLVIA.
De la ferme de Blosse.
Il va falloir que je voyage, je ne sais pour combien de temps, mais il est nécessaire que je m'éloigne; je deviens antipathique, et c'est ce qu'il y a de pire au monde. Fernande aime Octave: cela est maintenant hors de doute pour moi. Hier, quand j'obtins qu'elle fît emporter ses enfants, dont les cris l'empêchent de dormir et la rendent réellement malade, je ne sais si tu remarquas la singulière contestation qui s'éleva entre Octave et elle. «Est-ce que vous êtes sûre que vos enfants se passeront de vous toute une nuit! disait-il.—Il faut qu'ils s'y habituent, répondait-elle; il est temps de les sevrer.—Ils me paraissent bien jeunes pour cela.—Ils ont un an bientôt.—-Mais on les soignera mal. A qui une mère peut-elle remettre le soin de veiller sur ses enfants la nuit?—Je puis remettre sans inquiétude ce soin à Sylvia.» Il fit alors un geste d'impatience extrême, et partit sans dire bonsoir à personne.
Je ne compris pas d'abord le sens de cette conduite; mais, en y réfléchissant, elle me parut fort claire. J'examinai Fernande: elle était bien pâle depuis quelque temps! elle me sembla plus triste que malade. Je résolus de savoir à quoi m'en tenir, et j'entrai dans sa chambre à minuit.
Le ciel m'est témoin qu'en faisant emporter les enfants je n'avais pas les intentions qu'Octave m'a supposées. Il y a plus d'un an que je n'ai endormi ma femme sur mon coeur, et ce serait pour moi une joie aussi vive et aussi pure aujourd'hui que le premier jour de notre union, si cette joie était réciproque; mais il y a un mois que je doute, et ce mois où j'aurais pu, sans la faire manquer aux saints devoirs de la maternité, la presser dans mes bras, a été pour moi une angoisse perpétuelle. Elle est sombre et silencieuse, l'as-tu remarqué, Sylvia? Octave est triste, et quelquefois désespéré. Ils luttent, ils résistent, les infortunés! mais ils s'aiment et ils souffrent. En vain j'avais tour à tour accueilli et repoussé la conviction de cet amour réciproque; elle m'arrivait de plus en plus. Je me décidai enfin hier à l'accepter, quelque rude qu'elle fût, et à paraître odieux un instant, afin de n'être plus jamais exposé à le devenir. Je m'approchai de son lit, et je vis qu'elle feignait de dormir, espérant, la pauvre femme, se soustraire ainsi à mes importunités; je la baisai au front, elle ouvrit les yeux et me tendit la main; mais je crus remarquer un imperceptible frisson d'effroi et de répugnance. Je lui parlai comme autrefois de mon amour, elle m'appela son cher Jacques, son ami et son ange protecteur; mais le nom d'amour était oublié; et quand je cherchais à attirer ses lèvres sur les miennes, sa figure prenait une singulière expression d'abattement et de résignation. Une douceur angélique résidait sur son front, et son regard avait la sérénité d'une conscience pure; mais sa bouche était pâle et froide, ses bras languissants. Je jugeai l'épreuve assez forte; il m'eût été impossible de trouver du plaisir à la tourmenter. J'avais horreur du droit dont je suis investi, et dont elle me croyait capable d'user contre son gré. Je lui baisai les mains, et lui demandai de me dire sincèrement si elle avait quelque chagrin, et si quelque chose manquait à son bonheur. «Comment pourrais-je trouver que je ne suis point heureuse, me répondit-elle, quand tu n'es occupé qu'à me rendre la vie agréable, et à éloigner de moi les moindres contrariétés? Quelle femme il faudrait être pour se plaindre de toi!—Quand tu voudras changer ta vie, lui dis-je, habiter un autre pays, t'entourer d'une société plus nombreuse, tu sais qu'il te suffira de me dire un mot pour que je mette ma plus grande joie à le satisfaire; si c'est l'ennui qui te rend malade et mélancolique, pourquoi ne me l'avoues-tu pas?—Non, ce n'est pas l'ennui, me répondit-elle avec un soupir.» Et je vis qu'elle était tentée de m'ouvrir son coeur. Elle l'eût fait certainement si son secret n'eût appartenu qu'à elle; mais elle ne devait pas me faire la confession d'un autre. Je l'aidai à la renfermer dans son sein, et je la quittai en lui disant: «Souviens toi que je suis ton père, et que je te porterai dans mes bras pour t'empêcher de marcher sur les épines. Dis-moi seulement quand lu seras lasse de marcher seule; et, dans quelque circonstance que nous nous trouvions, Fernande, ne me crains jamais.—Tu es un ange! un ange!» me dit-elle à plusieurs reprises; et son visage me remercia malgré elle de ce que je m'en allais. Je rentrai dans ma chambre, et je tombai désolé sur mon lit; je venais de franchir, pour la dernière fois de ma vie, le seuil de la sienne.
C'en est donc fait irrévocablement; elle ne m'aime plus! Hélas! ne le sais-je pas depuis longtemps, et avais-je besoin d'une épreuve décisive pour m'en assurer? N'y a-t-il pas bien des mois qu'elle aime Octave sans le savoir? Cette paisible affection qu'elle me témoigne désormais, est-ce autre chose que de l'amitié? Elle est heureuse avec moi maintenant, el elle commence à souffrir par lui; car l'amour est chez elle une souffrance. La voilà en proie à toutes les terreurs et à toutes les difficultés de la vie sociale. Dieu sait combien de remords exagérés déchirent son coeur; mais que dois-je faire? L'éloignerai-je du danger et tâcherai-je de lui faire oublier Octave? Si je la lance au milieu du monde, impressionnable et ingénue comme elle l'est, elle cherchera à aimer encore et elle fera un mauvais choix; car elle est trop supérieure à ces poupées de salon qu'on appelle femmes du monde, pour prendre goût à leur existence vide et à leurs imbéciles plaisirs. Elle pourra en être étonnée, étourdie pour quelque temps et se distraire de sa passion; mais bientôt le besoin d'aimer qui est en elle se fera sentir plus vivement, et l'amour se réveillera dans son coeur, soit pour Octave, soit pour un autre qui ne le vaudra pas et qui la perdra. Et alors elle me haïra avec raison pour l'avoir arrachée à une affection qui était innocente encore, et qui l'aurait peut être été toujours, et pour l'avoir précipitée dans un abîme de déceptions et de douleurs. Mais si je la laisse ici, un matin elle se trouvera criminelle à ses propres yeux; elle se noiera dans ses larmes et m'accusera de l'avoir abandonnée au danger avec une lâche indifférence, ou avec une confiance stupide. Elle haïra peut-être son amant pour lui avoir fait souffrir ces agitations et ces remords; elle me méprisera pour ne l'avoir pas préservée.
Je suis aussi incertain et aussi peu avancé qu'un homme qui n'aurait jamais prévu ce qui lui arrive. Pourtant voilà bientôt deux ans que j'emploie à retourner sous toutes les faces possibles l'avenir qui s'accomplit; mais il y a cent mille manières de perdre l'amour d'une femme, et la seule qu'on n'ait pas prévue est précisément celle qui se réalise. Il est absurde de se prescrire une règle de conduite, quand le hasard seul se charge de vous éclairer sur le meilleur parti à prendre. Voilà pourquoi les sociétés ne peuvent exister qu'au moyen de lois arbitraires, bonnes pour les masses, horribles et stupides pour les individus. Comment peut-on créer un code de vertu pour les hommes, quand un homme ne peut s'en faire un pour lui seul, et quand les circonstances le forcent à en changer dix fois dans sa vie? L'année dernière, quand j'accusai Fernande de me tromper effrontément, j'allais partir, j'allais l'abandonner sans remords et sans compassion. Qu'est-ce qui change si étrangement ma conduite et mes dispositions aujourd'hui? Elle aime Octave, comme je supposais qu'elle l'aimait alors; ce sont les mêmes êtres, les mêmes lieux, la même position sociale; mais ce n'est pus le même sentiment. Je la croyais grossièrement amoureuse d'un homme dans ce temps-là, et aujourd'hui, je vois qu'elle aime, en tremblant et malgré elle, une âme qui la comprend. Elle pâlit, elle frissonne, elle pleure, à présent! Voilà toute la différence extérieure; mais cette différence, c'est tout; c'est celle d'une femme sans coeur à une femme noble et sincère. Je ne peux pas me consoler par le mépris, maintenant. Qu'a-t-elle fait pour perdre mon estime? Rien, en vérité; et quand même elle se serait abandonnée aux transports de son amant, elle n'aurait fait que céder à l'entraînement d'une destinée inévitable. Elle n'a plus d'amour pour moi, et elle a dix-neuf ans, et elle est belle comme un ange. Ce n'est ni sa faute, ni la mienne, si je ne lui inspire plus que de l'amitié; puis-je demander plus de sacrifices, de dévouement et d'affection qu'elle n'en montre, en se combattant comme elle fait? Puis-je exiger que son coeur se dessèche, et que sa vie finisse avec notre amour?
Je serais un insensé et un monstre si je pouvais concevoir contre elle une pensée de colère; mais je suis horriblement malheureux, car mon amour est encore vivant. Elle n'a rien fait pour l'éteindre; elle m'a fait souffrir; mais elle ne m'a ni offensé ni avili. Je suis vieux, et ne puis pas comme elle ouvrir mon coeur à un amour nouveau. Le moment de souffrir est venu; il n'y a plus à espérer de le retarder ou de l'éviter. Du moins j'ai contre la souffrance un bouclier qu'aucune espèce de trait ne peut traverser; c'est le silence. Tais-toi aussi, ma soeur! Je me soulage, en t'écrivant; mais que ces discours ne viennent jamais sur nos lèvres.
LXIII.
DE FERNANDE A JACQUES.
Mon ami, puisque tu ne reviens que demain, je veux t'écrire aujourd'hui, et te faire une demande qui me coûte beaucoup; mais tu m'as parlé hier soir avec tant de bonté et d'affection que cela m'encourage. Tu m'as dit que, si j'éprouvais quelque ennui dans ce pays-ci, tu te ferais un plaisir de me procurer toutes les distractions que je pourrais désirer. Je n'ai pas accepté sur-le-champ, parce que je ne savais comment t'expliquer ce que j'éprouve, et je ne sais pas encore comment je vais te le dire. De l'ennui? auprès de toi, et dans un si beau lieu, avec mes enfants et deux amis comme ceux que nous avons, il est impossible que je connaisse l'ennui; rien ne manque à mon bonheur, ô mon cher Jacques! et tu es le meilleur et le plus parfait des amis et des époux. Mais que te dirais-je? Je suis triste parce que je souffre, et je souffre sans savoir de quoi. J'ai des idées sombres, je ne dors pas, tout m'agite et me fatigue; j'ai peut-être une maladie de nerfs; je m'imagine que je vais mourir et que l'air que je respire m'étouffe et m'empoisonne. Enfin je sens, non pas le désir, mais le besoin de changer de lieu. C'est peut-être une fantaisie, mais c'est une fantaisie de malade, dont tu auras compassion. Éloigne-moi d'ici pour quelque temps; j'imagine que je serai guérie, et que je pourrai revenir avant peu. Tu me disais l'autre jour que M. Borel t'engageait beaucoup à acheter les terres de M. Raoul, et tu me lisais une lettre où Eugénie se joignait à lui pour te supplier de venir examiner cette propriété et de m'amener passer l'été chez elle; j'ai comme un vague désir de prendre la distraction de ce voyage et de revoir ces bons amis. Engage notre chère Sylvia à nous accompagner; je ne saurais me séparer d'elle sans une douleur au-dessus de mes forces. Réponds-moi par le retour du domestique que je t'envoie. Epargne-moi l'embarras de m'expliquer davantage sur un caprice dont je sens le ridicule, mais que je ne puis surmonter. Traite-moi avec cette indulgence et cette divine douceur à laquelle tu m'as accoutumée. Bonjour, mon bien-aimé Jacques. Nos enfants se portent bien.
LXIV.
DE JACQUES A FERNANDE.
Tes désirs sont des ordres, ma douce petite malade; partons, allons où tu voudras; prépare et commande le départ pour la semaine prochaine, pour demain si tu veux; je n'ai pas d'affaire dans la vie plus importante que ta santé et ton bien-être. J'écris à l'instant même à Borel pour lui dire que j'accepte son obligeante proposition. Précisément j'ai des fonds à déplacer, et il me sera agréable de les porter en Touraine, sous les yeux d'un ami qui en surveillera le revenu. Il m'eût été cruel de faire sans toi ce voyage; je ne sais pas si notre Sylvia pourra nous accompagner. Cela présente plus de difficultés et d'inconvénients que tu ne penses; j'en parlerai avec elle, et si la chose n'est pas impossible absolument, elle ne te quittera pas. Nous partirons donc pour aussi longtemps que tu voudras, ma bonne fille chérie; mais souviens-toi que si tu t'ennuies et te déplais à Cerisy, fût-ce le lendemain de notre arrivée, je serai tout prêt à te conduire ailleurs, ou à te ramener ici. Ne crains pas de me paraître fantasque: je sais que tu souffres, et je donnerais ma vie pour alléger ton mal. Adieu. Un baiser pour moi à Sylvia, et mille à nos enfants.
LXV.
D'OCTAVE A FERNANDE.
Ainsi, vous partez! Je vous ai offensée, et vous m'abandonnez au désespoir, pour ne pas entendre les inutiles lamentations d'un importun. Vous avez raison; mais cela vous ôte beaucoup de votre mérite à mes yeux. Vous étiez bien plus grande quand vous me disiez que vous ne m'aimiez pas, mais que vous aviez pitié de moi, et que vous me supporteriez auprès de vous tant que j'aurais besoin de vos consolations et de votre appui. A présent, vous ne dites plus rien. Je vous parle de mon amour dans le délire de la fièvre, et vous avez la charité de ne pas me répondre, pour ne pas me désespérer, apparemment; mais vous n'avez pas la patience de m'entendre davantage, et vous partez! Vous vous êtes lassée trop tôt, Fernande, du rôle sublime dont vous aviez conçu l'idée, mais que vous n'avez pas eu la force de remplir. Mon amour n'a pas eu le temps de guérir; mais il s'est aigri, et la plaie est plus âcre et plus envenimée qu'auparavant.
Votre conduite est fort prudente. Je ne vous aurais jamais crue si ingénieuse: vous avez arrangé tout cela en un clin d'oeil, et vous avez surmonté tous les obstacles avec toute l'habileté et tout le sang-froid du tacticien le plus expérimenté. Cela est bien beau pour votre âge! Sylvia était brutale et franche; elle partait en me laissant des billets où elle m'apprenait sans façon qu'elle ne m'aimait pas. Vous êtes plus politique; vous savez profiter des occasions et les saisir au vol; vous arrangez tout d'une manière si savante et si vraisemblable, qu'on jurerait que c'est votre mari qui vous entraîne, tandis que son coeur généreux et brave hésite, s'étonne et se soumet sans savoir ce qui vous passe par l'esprit. Sylvia se soucie médiocrement d'aller s'installer chez des gens qu'elle ne connaît pas, et qui la traiteront peut-être fort lestement; mais vous ne tenez compte de rien. Vous me comblez devant eux d'hypocrites témoignages de regret et d'attachement, et vous évitez si bien de vous trouver seule un instant avec moi, que, si je n'étais furieux, je serais désespéré. Soyez tranquille; j'ai autant d'orgueil qu'un autre quand on m'irrite par le mépris. Vous auriez dû me témoigner le vôtre dès le jour où j'ai eu l'insolence de vous parler d'amour: je serais parti sur-le-champ, et vous seriez débarrassée de moi depuis longtemps. Pourquoi prendre tant de peine aujourd'hui? pourquoi quitter votre maison et déplacer toute votre famille, quand vous n'avez qu'un mot à dire pour me renvoyer en Suisse? Croyez-vous que je veuille m'attacher à vos pas et vous fatiguer de mes poursuites? Vous avez choisi pour refuge la maison Borel, pensant que c'était le seul lieu du monde où je n'oserais pas vous suivre: eh! mon Dieu, c'est trop de soin; restez et vivez en paix; je pars dans un quart d'heure. Défaites vos malles; dites à votre mari que vous avez changé d'idée: je vous ai vue ce matin pour la dernière fois de ma vie. Adieu, Madame.
LXVI.
DE FERNANDE A OCTAVE.
Vous vous trompez absolument sur les causes de mon départ et de ma conduite avec vous. J'exige que vous restiez jusqu'à demain, à moins que vous ne vouliez faire deviner à mon mari un secret qui peut compromettre son bonheur et mon repos. Ce soir, à neuf heures, nous partirons, après nous être pressé la main. Allez au grand ormeau, vous trouverez sous la pierre mon dernier billet, mon dernier adieu.
DE FERNANDE A OCTAVE.
(Billet placé sous la pierre de l'ormeau.)
Je pars parce que je vous aime; vous le dire et résister à vos transports m'eût été impossible. Partir sans vous le dire est également au-dessus de mes forces. Je suis un être faible et souffrant; je ne puis commander à mon coeur; j'aime mes devoirs et je veux sincèrement les remplir. Ce que j'entends par mes devoirs, ce ne sont pas les seules lois de la société; la société châtie sévèrement ceux qui lui désobéissent; mais Dieu est plus indulgent qu'elle, et il pardonne. Je saurais braver pour vous le ridicule et le blâme qui s'attachent aux fautes d'une femme; mais ce que je ne puis vous immoler, le sacrifice que vous refuseriez, c'est le bonheur de Jacques. Que n'est-il moins parfait! que n'a-t il eu envers moi quelque tort qui m'autorise à disposer de mon honneur et de mon repos comme je l'entendrais! Mais, quand toute sa conduite est sublime envers moi et envers vous, que pouvons-nous faire? Nous soumettre, nous fuir, et mourir de chagrin plutôt que d'abuser de sa confiance.
Je ne sais pas quand j'ai commencé à vous aimer. Peut-être est-ce dès le premier jour que je vous ai vu, peut-être Clémence avait-elle tristement raison en m'écrivant que je réussissais à donner le change à ma conscience, mais que j'étais déjà perdue lorsque je croyais travailler à voire réconciliation avec Sylvia. Je ne sais plus maintenant apprécier au juste ce qui s'est passé dans ma pauvre tête depuis un an; je suis brisée de fatigue, de combats, d'émotions. Il est temps que je parte; je ne sais plus ce que je fais; je suis comme vous étiez il y a un mois. Alors je me sentais encore de la force; d'ailleurs, la crainte de vous perdre m'en donnait. Que n'aurais-je pas imaginé, que ne me serais-je pas persuadé, que n'aurais-je pas juré à Dieu et aux hommes, plutôt que de renoncer à vous voir? Cette idée était trop affreuse, je ne pouvais l'accueillir; mais la victoire que nous nous flattions de remporter était au-dessus des forces humaines; à peine vous vis-je au point d'enthousiasme et de courage où je vous priais d'atteindre, que mon âme se brisa comme une corde trop tendue; je tombai dans une tristesse inexplicable, et quand j'en sortais pour contempler avec admiration votre dévouement et votre vertu, je sentais qu'il fallait vous fuir ou me perdre avec vous. Que Dieu nous protège! A présent le sacrifice est consommé; si je succombe, souvenez-vous de moi pour me plaindre et pour me pardonner ce que je vous ai fait souffrir.
Si vous voulez m'accorder une grâce, restez encore quelques jours à Saint-Léon; et puisque Silvia n'a pu se décider à me suivre, profitez de cette sainte amitié que la Providence vous offre comme une consolation. Elle est triste aussi; j'ignore ce qu'elle a; peut-être devine-t-elle que je suis malheureuse. Elle se dévoue à mes enfants; elle leur servira de mère. Voyez-les, ces pauvres enfants que j'abandonne aussi, pour fuir tout ce que j'ai de plus cher au monde à la fois; leur vue vous rappellera mes devoirs et les vôtres; vous souffrirez moins pendant ces premiers jours. Si, au lieu de vous plonger dans la solitude, vous vous nourrissez l'âme du témoignage de notre honnête amitié et du spectacle de ces lieux, où tout vous parlera des graves et augustes devoirs de la famille et de l'honneur, vous vous souviendrez d'y avoir été heureux par la vertu, et vous vous réjouirez de n'avoir pas souillé la pureté de ce souvenir.
LXVII.
DE SYLVIA A JACQUES.
Saint-Léon.
Vous avez bien fait de me laisser vos enfants; ce voyage eût fait beaucoup da mal à ta fille, qui n'est pas bien portante. Son indisposition ne sera rien, j'espère; elle serait devenue sérieuse dans une voiture, loin des mille petits soins qui lui sont nécessaires. Ne parle pas à ta femme de cette indisposition, qui sera guérie sans doute quand tu recevras ma lettre. C'est une grande terreur pour moi que la moindre souffrance de tes enfants, surtout à présent que je suis seule. Je tremble de voir leur santé s'altérer par ma faute; je ne les quitte pourtant pas d'une minute, et je ne goûterai pas un instant de sommeil que notre chère petite ne soit tout à fait bien.
Je suis heureuse d'apprendre que vous avez fait un bon voyage, et que vous avez reçu le plus aimable accueil; mais je m'afflige et m'effraie de la tristesse épouvantable où tu me dis que Fernande est plongée. Pauvre chère enfant! Peut-être as-tu mal fait de céder si vite à son désir; il eût fallu lui donner le temps de réfléchir et de se raviser. Il m'a semblé qu'au moment de partir, elle était au désespoir, et que, sans la crainte de te déplaire, elle eût renoncé à ce voyage. Je n'augure rien de bon de cette séparation. Octave est comme fou. J'ai réussi à le retenir jusqu'à présent, mais je désespère de le calmer. J'ai essayé de le faire parler; j'espérais qu'en ouvrant son coeur et en l'épanchant dans le mien, il se calmerait ou se pénétrerait davantage de la nécessité d'être fort; mais la force n'est pas dans l'organisation d'Octave; et quand même j'obtiendrais quelques nobles promesses, sa résolution serait l'enthousiasme de quelques heures. Je le connais, et le voyant aussi sérieusement épris de Fernande, j'espère peu à présent qu'il la seconde dans ses généreux projets. Il est dans une agitation effrayante; sa souffrance paraît si vive et si profonde, que j'en suis émue de compassion et que je pleure sur lui du fond de mon âme. Sois indulgent et miséricordieux, ô mon Jacques! car ils sont bien à plaindre. Je n'ai jamais été dans cette situation, et je ne sais vraiment pas ce que je ferais à leur place. Ma position indépendante, mon isolement de toute considération sociale, de tout devoir de famille, sont cause que je me suis livrée à mon coeur lorsqu'il a parlé. Si j'ai de la force, ce n'est pas à me combattre que je l'ai acquise; car je n'en ai jamais eu l'occasion. L'idée de sacrifier une passion réelle et profonde à ce monde que je hais me parait si horrible, que je ne m'en crois pas capable. Il est vrai que les seuls devoirs réels de Fernande sont envers toi; et ta conduite en impose de tels à tous ceux qui t'aiment, qu'il ne doit plus y avoir un instant de bonheur pour ceux qui te trahissent. Aide-la donc avec douceur à accomplir cet holocauste de son amour; j'essaierai d'obtenir quelque chose de la vertu d'Octave; mais il me ferme l'accès de son coeur, et je ne puis vaincre la répugnance que j'éprouve à forcer la confiance d'une âme qui souffre, fût-ce avec l'espoir de la guérir.
LXVIII.
D'OCTAVE A HERBERT.
Je suis dans un état déplorable, mon cher Herbert; plains-moi et n'essaie pas de me conseiller; je suis hors d'état d'écouter quoi que ce soit. Elle a tout gâté en me disant qu'elle m'aime; jusque-là, je me croyais méprisé; le dépit m'aurait donné des forces; mais, en me quittant, elle me dit qu'elle m'aime, et elle espère que je me résignerai à la perdre! Non, c'est impossible; qu'ils disent ce qu'ils voudront, ces trois êtres étranges parmi lesquels je viens de passer un an qui m'apparaît comme un rêve, comme une excursion de mon âme dans un monde imaginaire! Qu'est-ce que la vertu dont ils parlent sans cesse? La vraie force est-elle d'étouffer ses passions ou de les satisfaire? Dieu nous les a-t-il données pour les abjurer? et celui qui les éprouve assez vivement pour braver tous les devoirs, tous les malheurs, tous les remords, tous les dangers, n'est-il pas plus hardi et plus fort que celui dont la prudence et la raison gouvernent et arrêtent tous les élans? Qu'est-ce donc que cette fièvre que je sens dans mon cerveau? Qu'est-ce donc que ce feu qui me dévore la poitrine, ce bouillonnement de mon sang qui me pousse, qui m'entraîne vers Fernande? Est-là les sensations d'un être faible? Ils se croient forts parce qu'ils sont froids. D'ailleurs, qui sait le fond de leurs pensées? qui peut deviner leurs intentions réelles? Ce Jacques qui m'abandonne et me livre au danger pendant un an, et qui, malgré sa pénétration exquise en toute autre chose, ne s'aperçoit pas que je deviens fou sous ses yeux; cette Sylvia qui redouble d'affection pour moi, à mesure que je me console de ses dédains et que je les brave en aimant une autre femme, sont-ils sublimes ou imbéciles? Avons-nous affaire à de froids raisonneurs qui contemplent notre souffrance avec la tranquillité de l'analyse philosophique, et qui assisteront à notre défaite avec la superbe indifférence d'une sagesse égoïste? à des héros de miséricorde, à des apôtres de la morale du Christ qui acceptent le martyre de leurs affections et de leur orgueil? A présent que j'ai perdu l'aimant qui m'attachait à eux, je ne les connais plus; je ne sais plus s'ils me raillent, s'ils me pardonnent ou s'ils me trompent. Peut-être qu'ils me méprisent; peut-être qu'ils s'applaudissent de leur ascendant sur Fernande, et de la facilité avec laquelle ils m'ont séparé d'elle au moment où elle allait être à moi. Oh! s'il en était ainsi, malheur à eux! Vingt fois par jour je suis au moment de partir pour la Touraine.
Mais cette Sylvia m'arrête et me fait hésiter. Maudite soit-elle! Elle exerce encore sur moi une influence qui a quelque chose d'irrésistible et de fatal. Toi qui crois au magnétisme, tu aurais ici beau jeu pour expliquer le pouvoir qu'elle a encore sur moi après que mon amour pour elle est éteint, et quand nos caractères s'accordent et se ressemblent si peu. Quand Fernande était ici, j'étais si heureux, si enivré au milieu de toutes mes souffrances, que je pensais tout ce qu'elle disait. Sylvia était mon amie, ma soeur chérie, comme elle était l'amie et la soeur chérie de Fernande. A présent, elle m'étonne et m'inspire de la méfiance. Je ne peux pas croire qu'elle ne soit pas mon ennemie, et la pitié qu'elle me marque m'humilie comme le plus superbe témoignage de mépris qu'une femme puisse donner à un ancien amant. Ah! si je pouvais me livrer à elle, pleurer dans son sein, lui dire ce que je souffre, et si j'étais sûr qu'elle y compatît! Mais à quoi cela me mènerait-il? Elle est la soeur de Jacques, ou du moins il a en elle une amie si intime, qu'elle ne peut que blâmer et contrarier mon amour. Quand même elle serait assez généreuse pour désirer de me voir heureux avec une autre qu'elle, Fernande est précisément la seule femme qu'elle ne peut pas m'aider à obtenir. Ah! si elle me méprise, elle a bien raison, car je suis un homme sans caractère et sans conviction. Je sens que je ne suis ni méchant, ni vicieux, ni lâche; mais je me laisse aller à tous les flots qui me ballottent, à tous les vents qui me poussent. J'ai eu dans ma vie des moments de folle et sainte exaltation, puis des découragements affreux, puis des doutes cruels et un profond dégoût des gens et des choses qui m'avaient paru sublimes la veille. J'ai aimé Sylvia avec ferveur; j'ai cru pouvoir m'élever jusqu'à elle, qui me paraissait à demi cachée dans les cieux; puis je l'ai méprisée jusqu'à la soupçonner d'être une courtisane; puis je l'ai estimée au point de vivre son ami après avoir été repoussé comme amant; maintenant elle me fait peur et j'ai comme une sorte de haine contre elle; et pourtant je ne puis m'arracher encore aux lieux qu'elle habite; il me semble qu'elle a à me dire quelque parole qui pourra me sauver.
Mais pourquoi suis-je ainsi? pourquoi ne puis-je ni rien croire, ni rien nier décidément? Oh! j'ai eu une belle nuit avec Fernande! j'ai versé à ses pieds des larmes qui m'ont semblé descendre du ciel; mais peut-être n'était-ce qu'une comédie que je jouais vis-à-vis de moi-même, et dont j'étais à la fois l'acteur inspiré et le spectateur niaisement émerveillé! Qui sait, qui peut dire ce qu'il est? Et à quoi sert de se chauffer le cerveau jusqu'à ce qu'il éclate? à quoi mène cette exaltation qui tombe d'elle-même comme la flamme? Fernande était sincère dans ses résolutions, dans sa confiance, la pauvre enfant; et tout en jurant à Dieu qu'elle ne m'aimerait point, elle m'aimait déjà en secret. Elle s'arrache au danger de me le dire, et elle me l'écrit naïvement! Oh! c'est cela qui me la fait aimer! c'est cette faiblesse adorable qui met son coeur au niveau du mien! D'elle, au moins, je n'ai jamais douté; je sens ce que j'ai senti dès le premier jour: c'est que nous sommes faits l'un pour l'autre, et que son être est de la même nature que le mien. Ah! je n'ai jamais aimé Sylvia, c'est impossible, nous nous ressemblons si peu! Presser Fernande dans mes bras, c'est presser une femme, la femme de mon choix et de mon amour! et on s'imagine que j'y renoncerai? Mais qu'arrivera-t-il? Que m'importe? si on la rend malheureuse, je l'enlèverai avec sa fille, que j'adore, et nous irons vivre au fond de quelque vallée de ma patrie. Tu me donneras bien un asile? Ah! ne me sermonne pas, Herbert; je sais bien que je me rends malheureux, et que je fais folie sur folie; je sais bien que, si j'avais une profession, je ne serais pas oisif; que, si j'étais comme toi, ingénieur des ponts et chaussées, je ne serais pas amoureux; mais que veux-tu que j'y fasse? je ne suis propre à aucun métier; je ne puis me plier à aucune règle, à aucune contrainte. L'amour m'enivre comme le vin; si je pouvais, comme toi, porter deux bouteilles de vin du Rhin sans extravaguer, j'aurais pu passer un an entre deux femmes charmantes sans être amoureux de l'une ni de l'autre.
Adieu; ne m'écris pas, car je ne sais pas où je vais. Je fais mon portemanteau vingt fois par jour; tantôt je veux aller à Genève oublier Fernande, Jacques et Sylvia, et me consoler avec mon fusil et mes chiens; tantôt je veux aller me cacher à Tours, dans quelque auberge d'où je serai à portée d'écrire à Fernande et de recevoir ses réponses; tantôt je ris de pitié en me voyant si absurde; tantôt je pleure de rage d'être si malheureux.
LXIX.
DE JACQUES A SYLVIA.
Ce que tu me mandes de ma fille m'effraie extrêmement; c'est la première fois qu'elle est malade, et, dans l'ordre des choses, elle aurait dû et devra l'être souvent; mais je ne puis commander à mon inquiétude quand il s'agit de mes enfants, parce qu'ils sont jumeaux, et que leur existence est plus précaire que celle des autres. La petite est bien plus délicate que son frère, et cela justifie la croyance générale qu'un des deux vit toujours aux dépens de l'autre dans le sein de la mère. Si elle va plus mal, écris-le-moi sans hésiter. J'irai te rejoindre, non pour aider à tes soins, qui ne peuvent être que parfaits, mais pour te soulager de la terrible responsabilité qui pèse sur toi. J'ai caché et je cacherai cette nouvelle à Fernande aussi longtemps que je pourrai; sa santé est réellement très-altérée, le chagrin et l'inquiétude aggraveraient son mal. Elle est entourée ici de soins, d'amitiés et de distractions; mais rien n'y fait. Elle est d'une tristesse qui me consterne, et ses nerfs sont dans un état d'irritation qui change entièrement son caractère. Tu as raison, Sylvia, cette séparation n'a produit rien de bon. Il y a peu d'âmes qui soient organisées assez vigoureusement pour se maintenir dans le calme d'une forte résolution; toutes les consciences honnêtes sont capables de la générosité d'un jour, mais presque toutes succombent le lendemain à l'effort du sacrifice. J'ai cru qu'il était de mon devoir de consentir à celui de Fernande et même de le seconder; ce n'est pas que j'en aie espéré un résultat heureux pour moi. Quand l'amour est éteint, rien ne le rallume; et en m'arrachant à notre Dauphiné, je n'avais pas certainement sur le visage l'imbécile joie d'un mari dont la vanité triomphe. Je n'avais pas non plus dans le coeur l'imprudent espoir d'un amant qui se flatte de retrouver son bonheur dans l'immolation du bonheur d'autrui. Je savais bien que Fernande aimerait Octave absent d'un amour plus acharné, et que je la dérobais seulement au danger dont sa pudeur eût peut-être suffi pour la préserver. Je savais que le trait s'enfoncerait dans son coeur à mesure qu'elle s'efforcerait de le retirer. Tous les hommes oublient ce qu'ils ont éprouvé, et feignent de ne plus savoir ce que c'est que l'amour quand on leur retire celui qu'ils croyaient posséder. Il faut voir alors par quels stupides arguments ils essaient de prouver que la femme qui les quitte est coupable envers eux. Pour moi, je n'accuserais Fernande que dans le cas où elle recevrait mes caresses d'un front serein, avec un sourire trompeur sur les lèvres. Mais sa conduite est noble; sa tristesse protesterait contre ma tyrannie, si j'étais assez grossier pour l'exercer. Dans l'espèce d'aversion qu'elle me témoigne malgré elle de temps en temps, il y a une violence de sincérité que je préfère à une hypocrite douceur. Pauvre enfant! pauvre chère enfant! comme tu dis, elle fait ce qu'elle peut. Dans de certains moments elle se jette à mon cou en sanglotant, dans d'autres elle me repousse avec horreur. Ah! que peut-elle craindre de moi? Je lui proposerai bientôt de revenir si son état ne s'améliore pas; car je ne veux pas qu'elle soit malheureuse et qu'elle me haïsse. Tous les chagrins, tous les affronts sur moi plutôt que celui-là! J'attends encore quelques jours; l'excitation où elle est s'apaisera peut-être comme le redoublement d'une maladie. J'ai dû consentir à l'amener ici, même avec la conviction que cela ne servirait à rien; j'ai dû lui laisser la faculté de faire un noble effort, et de mettre dans sa vie le souvenir d'un jour de vertu; ce sera un remords de moins pour l'avenir, un droit de plus à mon respect. Quand elle sera lasse de combattre, je ne lèverai point le bras pour l'achever, mais je le lui offrirai pour s'y reposer. Hélas! si elle savait combien je l'aime! Mais je me tais désormais; mon amour serait un reproche, et je respecte sa souffrance. Insensé que je suis! il y a des instants où je me flatte qu'elle va revenir à moi, et qu'un miracle va s'accomplir pour me récompenser de tout ce que j'ai dévoré de douleurs dans le cours de ma triste vie!
LXX.
DE SYLVIA A JACQUES.
Il faut que tu viennes me trouver; ta fille tombe dans un état de marasme qui fait des progrès effrayants; amène quelque médecin plus habile que ceux que nous avons ici. Si Fernande est réellement aussi malade et aussi triste que tu le dis, cache-lui l'état de sa fille; et pourtant comment lui annoncerons-nous plus tard la vérité, si mes craintes se justifient? Fais ce que tu jugeras le plus prudent. La laisseras-tu ainsi sans toi chez ces Borel? La soigneront-ils bien? Il est vrai que sa mère va arriver au Tilly, à ce qu'elle me mande, et qu'elle ira chez elle si elle veut; mais d'après tout ce que tu m'as dit de sa mère, c'est une mauvaise amie et un triste appui pour Fernande. Ah! pourquoi nous sommes-nous quittés? cela nous a porté malheur.
Octave est parti pour Genève; il a accompli aussi son sacrifice; que peut-on lui demander de plus? J'ai vainement essayé d'adoucir son chagrin par mon amitié; je me suis convaincue plus que jamais que son âme n'est point grande, et que les petitesses de la vanité ou de i'égoïsme, je ne sais lequel des deux, en ferment l'entrée aux idées élevées et aux nobles sentiments. Croirais-tu qu'il a longtemps hésité à savoir si j'avais l'intention de découvrir ses secrets pour en abuser, ou si j'étais sincère dans mon désir de le réconcilier avec lui-même? Croirais-tu qu'il a eu l'idée ridicule que je lui faisais des coquetteries pour le ramener à mes pieds? Il me suppose ce vil et sot amour-propre; il me croit occupée à ces calculs petits et méprisables, quand mon coeur est brisé de la douleur de Fernande et de la sienne, quand je donnerais mon sang pour les guérir en les divisant, ou pour les envoyer vivre heureux dans quelque monde où tu n'aurais jamais mis le pied, et où leur bonheur ne toucherait point à ton existence. Pauvre Octave! son plus grand malheur est de comprendre par l'intelligence ce que c'est que la grandeur, mais d'avoir le coeur trop froid ou le caractère trop faible pour y atteindre. Il croit que Fernande est son égale, et il se trompe: Fernande est très-au-dessus de lui, et Dieu fasse qu'elle puisse l'oublier, car l'amour d'Octave ne la rendrait peut-être que plus malheureuse. Enfin il est parti en me jurant qu'il allait en Suisse. Attendons le destin, et, quel qu'il soit, dévouons-nous à ceux qui n'ont pas la force de se dévouer.
LXXI.
D'OCTAVE A FERNANDE.
Votre mari est en Dauphiné et moi je suis à Tours; vous m'aimez et je vous aime, voilà tout ce que je sais. Je trouverai moyen de vous voir et de vous parler, n'en doutez pas. N'essayez pas de me fuir encore, je vous suivrais jusqu'au bout de la terre. Ne craignez pas que je vous compromette, je serai prudent; mais ne me réduisez pas au désespoir, et ne déjouez pas par une inutile et folle résistance les moyens que je prendrai pour arriver à vous sans que personne s'en doute. Que craignez-vous de moi? quels sont ces dangers qui vous épouvantent? Pensez-vous que je veuille d'un bonheur qui vous coûterait des larmes? M'estimez-vous assez peu pour croire que je vous demanderai des sacrifices? Je ne veux que vous voir, vous dire que je vous aime, et vous décider à retourner à Saint-Léon. Là nous reprendrons notre ancienne vie, vous resterez aussi pure que vous l'êtes, et je serai aussi malheureux que vous voudrez. Je puis tout promettre et tout accepter pourvu qu'on ne me sépare pas de vous; cela seul est impossible.
J'ai déjà fait le tour du château et des jardins de Cerisy, j'ai déjà gagné le jardinier et apprivoisé les chiens. Cette nuit je suis passé sous vos fenêtres, il était deux heures du matin, et il y avait de la lumière dans votre chambre; demain je vous écrirai comment nous pouvons nous voir sans le moindre danger. Je sais que vous êtes malade, et, s'il faut répéter l'expression de ceux qui parlent de vous, un secret chagrin vous tue. Et tu crois que je t'abandonnerai quand ton mari te laisse pour aller serrer ses foins et philosopher avec Sylvia, tout en comptant ses denrées et son argent? Pauvre Fernande! ton mari est une mauvaise copie de M. de Wolmar; mais certainement Sylvia ne se pique pas d'imiter le désintéressement et la délicatesse de Claire; c'est une coquette froide et très-éloquente, rien de plus. Cesse de mettre ces doux êtres de glace au-dessus de tout, cesse de leur sacrifier ton bonheur et le mien; jette-toi dans les bras de celui qui t'aime, réfugie-toi dans le seul coeur qui t'ait comprise. Impose-moi tous les sacrifices que tu voudras, mais laisse-moi pleurer à tes genoux encore une fois, est te dire combien je t'aime, et que j'entende ce mot sortir de ta bouche.
LXXII.
D'OCTAVE A HERBERT.
Je suis à Tours depuis un grand mois, comptant les jours le plus patiemment que je peux, et attendant les rares instants où il m'est permis de la voir. Encore ai-je perdu quinze jours à demander et à obtenir cette faveur. L'imprudente! elle ne sait pas combien sa résistance, ses scrupules et ses larmes m'attachent à elle et donnent de force à ma passion. Rien n'irrite mon désir, rien ne m'éveille de mon indolence naturelle comme les obstacles et les refus. J'ai eu assez à combattre sa terreur d'être découverte et compromise, j'ai été fort occupé. Tu dis que je n'ai pas d'emploi; je t'assure qu'il n'y a pas de profession plus active et plus assujettissante que celle de pénétrer auprès des femmes que le monde et la vertu se chargent de garder. J'ai eu à lutter contre madame de Luxeuil (cette Clémence dont je t'ai parlé une fois), le philosophe le plus pédant et le plus insupportable de la terre, la femme la plus sèche, la plus froide, la plus jalouse du bonheur d'autrui. Je l'avais parfaitement jugée d'après ses lettres. J'ai eu occasion de faire parler d'elle un mien ami qui est à Tours, et qui la connaît fort bien, parce qu'elle y vient souvent. Je sais maintenant que c'est ce qu'un appelle une personne distinguée, un de ces êtres qui ne peuvent ni aimer ni se faire aimer, et qui donnent leur malédiction à tout ce qui aime sur la terre; pédagogues femelles qui ont le triste avantage de voir clairement le malheur des autres, et de le prédire avec une joie malicieuse pour se consoler d'être étrangers aux biens et aux maux des vivants; momies qui ont des sentences écrites sur parchemin à la place du coeur, et qui mettent leur gloire a étaler leur fatal bon sens et leur raison impitoyable à défaut d'affection et de bonté. Sachant que Fernande était à Cerisy, et qu'au dire des voisins tourangeaux elle se mourait d'une maladie de langueur, elle est venue la voir et se repaître de sa tristesse, comme un corbeau qui attend le dernier soupir d'un mourant sur le champ de bataille. Je ne sais même pas si elle n'a pas indisposé contre la pauvre Fernande madame Borel, leur compagne commune de couvent. Fernande trouve que tout le monde lui bat froid, et ne peut s'empêcher de regretter Saint-Léon. Elle y retournera, je l'y déciderai, et là je vaincrai ses scrupules et les miens: oui, les miens; car je t'avoue, Herbert, que je suis le plus misérable séducteur qu'il y ait jamais eu. Je ne suis un héros ni dans la vertu ni dans le vice: c'est peut-être pour cela que je suis toujours ennuyé, agité et malheureux les trois quarts du temps. J'aime trop Fernande pour renoncer à elle; je préfère commettre tous les crimes et supporter tous les malheurs; mais cet amour est trop vrai pour que je veuille la persécuter et l'effrayer par des transports qu'elle ne partage pas encore. Elle les partagera, Dieu et la nature le veulent. Quelle digue peut s'opposer à l'amour de deux êtres qui s'entendent et dont les brûlantes aspirations s'appellent et se répondent à toute heure? Je conçois les joies extatiques de l'amour intellectuel chez des amants jeunes et pleins de vie, qui retardent voluptueusement l'étreinte de leurs bras pour s'embrasser longtemps avec l'âme. Chez les captifs ou les impuissants, c'est une vaine parade d'abnégation qu'expient en secret le spleen et la misanthropie. Je divague donc avec Fernande, et je m'élève dans les régions du platonisme tant qu'elle veut. Je suis sûr de redescendre sur la terre et de l'y entraîner avec moi quand je voudrai.
Tu dois t'étonner de la vie que je mène: moi aussi; mais, au bout du compte, cet abandon de moi-même au hasard ou au destin, cette soumission de mes actions à mes passions est la seule chose qui me convienne. Je suis un vrai jeune homme, je le sais, au moins je l'avoue, et seul peut-être parmi tous ceux que je vois, je ne joue point de rôle. Je me laisse aller au gré de ma nature, et je n'en rougis pas. Les uns se drapent, les autres se fardent| il en est qui se plâtrent et veulent se changer en statues majestueuses. Il en est d'autres qui attachent des ailes de papillon à des organisations de tortue. En général, les vieux se font jeunes, et les jeunes affectent la sagesse et la gravité de l'âge mûr. Moi, je suis tout ce qui me passe par la tête et ne m'occupe en aucune façon, des spectateurs. J'écoutais dernièrement deux hommes se dépeindre l'un à l'autre. L'un se disait bilieux et vindicatif, l'autre insolent et apathique. Quand nous nous séparâmes en quittant la diligence, tous deux s'étaient déjà révélés: le prétendu bilieux s'était laissé provoquer avec le plus grand sang-froid par l'apathique, lequel n'avait pu supporter une contradiction très-légère sur une question politique. Le besoin de l'affectation est si grand chez les hommes, qu'ils se vantent des défauts qu'ils n'ont pas, plus volontiers que des qualités qu'ils peuvent avoir.
Moi, je cours après l'aimant qui m'attire, et ne tourne les yeux ni à droite ni à gauche pour savoir ce qu'on dit de ma démarche. Quelquefois je me regarde au miroir, el je ris de moi-même; mais je ne change rien à ma manière d'être, cela me donnerait trop de peine. Avec ce caractère-là, j'attends sans trop d'ennui ni de désespoir ce que le destin va faire de moi; j'occupe mes instants le plus paisiblement du monde; la pensée de mon amour suffit pour réchauffer ma tête et entretenir mon espérance. Enfermé dans une petite chambre d'auberge assez fraîche et sombre, j'emploie à dessiner ou à lire des romans (tu sais que j'ai la passion des romans) les heures les plus chaudes de la journée. Personne ici ne me connaît que deux ou trois jeunes gens de Paris qui n'ont aucun rapport avec les Borel. D'ailleurs, les Borel ne connaissent ni mon nom ni ma figure, et mon séjour ici ne peut compromettre Fernande auprès de personne. Jacques lui écrit toujours qu'il reviendra la chercher la semaine prochaine; mais il est clair comme le jour qu'il n'y pense guère ou qu'il est plus occupé des soins de son exploitation que de sa femme. Il est vrai qu'il ne tient qu'à elle de demander des chevaux de poste, de monter dans sa voiture avec Rosette et d'aller le rejoindre. C'est à quoi je travaille à la décider, car je partirais aussitôt pour mon ermitage, et j'arriverais à quelques jours de distance, en disant à Jacques et à Sylvia que j'ai été faire un tour en Suisse. Ou ils ne se doutent de rien, ou ils veulent ne rien voir. Cette dernière opinion est celle à laquelle je m'abandonne le plus volontiers; elle apaise beaucoup un reste de remords qui me revient à l'esprit lorsque Fernande, avec ses grands yeux humides d'amour, et ses grands mots de sacrifice et de vertu, me replonge dans les incertitudes du désir el de la timidité. Moi, timide! c'est pourtant vrai. J'escaladerais les murailles de Babel, et je braverais tous les gardiens de la beauté, eunuques, chiens et gardes-chasse; mais un mot de la femme que j'aime me fait tomber à genoux. Heureusement les prières d'un amant sont plus impérieuses que les menaces de toute la terre, et même que les terreurs de la conscience. Je verrai Fernande ce soir. Elle vient quelquefois au bal des officiers de la garnison avec madame Eugénie Borel; je la fais danser sans avoir l'air de la connaître, si ce n'est comme une figure de bal, et je trouve le moyen de lui dire quelques mots. Madame Borel a ici une grande vieille maison déserte, une espèce de pied-à-terre dont on n'ouvre les volets et les portes qu'une fois par semaine. Il doit être facile d'y pénétrer et d'y donner rendez-vous à Fernande. Elle ne veut plus que j'aille rôder dans le parc de Cerisy. J'aime pourtant bien l'amour espagnol; mais la poltronne n'est plus du même avis.
LXXIII.
DE M. BOREL A JACQUES.
MON VIEUX CAMARADE,
Ta fille se meurt, c'est fort bien; mais ta femme se perd, c'est autre chose. Tu ne peux empêcher l'un, et tu dois t'opposer à l'autre. Laisse donc tes enfants à quelque personne sûre, et reviens chercher madame Fernande. Je me chargerais bien de te la reconduire si tu m'avais donné le droit de lui commander. Mais je n'ai eu de toi à ton départ que cette parole: «Mon ami, je te confie ma femme.» Je ne sais pas bien ce que tu entendais par là, toi qui es un philosophe, et dont les idées diffèrent beaucoup des nôtres; moi, je suis un vieux militaire et ne connais que le code du régiment Or, dans mon temps, voilà comme cela se passait, et, dans mon intérieur, voici comment cela se passe encore. Quand un ami, un frère d'armes me recommande sa femme ou sa maîtresse, sa soeur ou sa fille, je me crois investi des droits, ou, pour parler plus juste, chargé des devoirs suivants: 1° souffleter ou bâtonner tout impertinent qui s'adresse à elle avec l'intention évidente de porter atteinte à l'honneur de mon ami, sauf à rendre raison de ma manière de procéder au souffleté ou au bâyonné, si telle est son humeur. Ce premier point sera fidèlement exécuté, tu peux y compter, si le larron de ton honneur me tombe sous la main; mais jusqu'ici il est aussi insaisissable que la flamme et le vent. 2° Je me crois obligé, quand la femme de mon ami est récalcitrante ou sourde aux bons conseils que je tache de lui donner d'abord, d'avertir mon ami, afin qu'il mette ordre lui-même à sa conduite, car je n'ai point le droit de la corriger comme je ferais de la mienne en pareille circonstance. Voilà ce dont je m'acquitte, mon cher Jacques, avec beaucoup de chagrin et de répugnance, comme tu peux croire; mais enfin il le faut. Ce n'est pas une petite responsabilité que d'avoir à garder intacte la vertu d'une lemme jeune et jolie comme la tienne. J'ai fait de mon mieux, mais je ne puis empêcher qu'on se moque de moi; une femme en sait plus long qu'un homme sous ce rapport. Me taire serait tolérer et encourager le mal, et prêter ma maison à un commerce dont ma femme et moi semblerions complices. Je te transmets donc les faits tels qu'ils sont, tu en feras l'usage que tu voudras.
Il y a quinze jours, ou pour mieux dire quinze nuits, j'entendis passer et repasser quelqu'un sous ma fenêtre à deux heures du matin. Mon grand lévrier, qui dort toujours au pied de mon lit, s'élança en hurlant vers la croisée entr'ouverte, et, à ma grande surprise, ce fut le seul chien de la maison qui prit la chose en mauvaise part. Tous les autres, bien qu'accoutumés à faire leur devoir, ne disaient mot, et je pensai que c'était quelqu'un de la maison. J'appelai, je criai qui vive? plusieurs fois, personne ne répondit; je pris une simple canne à épée et je sortis, mais je ne trouvai personne, et madame Fernande qui était à sa fenêtre, m'assura n'avoir rien vu et rien entendu. Cela me parut singulier et invraisemblable; mais je n'en témoignai rien, et je me tins sur mes gardes les nuits suivantes. Deux nuits après j'entendis très-distinctement les mêmes pas, mon lévrier fit le mène tapage; mais je l'apaisai et je descendis dans le jardin sans faire de bruit. Je vis fuir d'un côté un homme et de l'autre une femme, qui n'était ni plus ni moins que la tienne. Je ne me montrai pas à elle dans cet instant; mais le lendemain, au déjeuner, j'essayai de lui faire entendre que je m'étais aperçu de quelque chose; elle ne voulut pas comprendre. Néanmoins le galant ne revint plus. J'avais eu d'abord l'intention d'avoir une explication formelle avec ta femme; mais la mienne m'en empêcha, elle s'en était déjà chargée; et pour ne pas affliger Fernande, comme les femmes entre elles connaissent mieux les petits ménagements, elle lui avait dit qu'elle seule avait découvert son intrigue. Madame Fernande avait répondu, avec force larmes et attaques de nerfs, qu'elle avait en effet inspiré une violente passion à un pauvre jeune fou pour lequel elle n'avait que de l'amitié, et qu'elle avait écouté par compassion au moment de l'éloigner d'elle pour toujours. Je te répète les paroles dont ma femme, qui n'est pas mal romanesque non plus dans son genre, s'est servie en me racontant le fait. Tu croiras de cette prétendue amitié tout ce qu'il te plaira; pour moi, je n'en crois pas un mot; mais comme Fernande jurait à Eugénie que le monsieur était parti au moins pour l'Amérique, comme il ne se passait plus rien depuis plusieurs jours, je renonçai de bon coeur à la tâche désagréable que je remplis Aujourd'hui.

L'affaire en était là quand le colonel de la garde royale nous invita à ses bals. Je n'aime guère ces freluquets de la nouvelle armée, qui portent des talons rouges au lieu de cicatrices, et des ordres étrangers au lieu de notre vieille croix; mais, au bout du compte, le colonel est un aimable homme. Quelques-uns de ces messieurs sont d'anciens militaires que la nécessité d'avoir un état a forcés de retourner leur casaque; on boit de bon vin à leurs soupers et on joue gros jeu. Tu sais que je ne suis pas un saint; ma femme aime la danse comme une vraie folle; après avoir un peu grogné, je consentis à la mettre dans sa calèche, à prendre les rênes et à la conduire à Tours avec madame Fernande, qui s'avouait beaucoup mieux portante, et madame Clémence, cette bégueule que je n'aime guère, et qui, grâce à Dieu, prit congé de nous en arrivant à la ville. Ta femme se fit belle comme un ange pour aller au bal; et vraiment on n'eût pas dit, en la voyant, qu'elle fût si malade qu'elle prétend l'être. Je m'en allai avec ceux qui ne dansent pas, et je laissai ces dames avec ceux qui n'ont pas eu les pieds gelés en Russie; je recommandai seulement à Eugénie de surveiller de près sa compagne, et de m'avertir sur-le-champ si elle dansait plusieurs fois ou si elle causait trop souvent avec quelqu'un. Je revins moi-même trois ou quatre fois donner un coup d'oeil à leur manière d'être. Tout se passa fort bien en apparence, et à moins que ma femme ne soit d'accord avec la tienne, ce dont je la crois incapable, il faut que le cavalier soit très-adroit et moins insensé que Fernande ne l'avait dépeint. Il faut aussi qu'elle ait été de très-bon accord avec lui pour ne pas me le faire connaître; car il m'est impossible d'imaginer lequel, de ceux qui l'ont fait danser durant deux bals, a pris avec elle les mesures qu'elle a su si bien exécuter. Je poursuis mon Récit.

Le lendemain du dernier bal, quand nous fûmes de retour à Cerisy, elle nous dit qu'elle avait oublié une emplette, et qu'elle s'amuserait à monter à cheval un de ces jours pour faire cette course. Je lui répondis qu'au jour et à l'heure qu'elle choisirait, je serais prêt à l'accompagner avec ma femme, ou sans ma femme, si cette dernière était occupée. Je lui proposai le lendemain ou le surlendemain. Elle me dit que cela dépendrait de l'état de sa santé, et qu'elle m'avertirait le premier matin où elle se sentirait bien. Le lendemain, vers midi, ne la voyant point descendre au salon, je craignis qu'elle ne fût plus malade qu'à l'ordinaire, et j'envoyai savoir de ses nouvelles; mais sa femme de chambre nous répondit qu'elle était partie à six heures du matin, à cheval et suivie d'un domestique. Cela m'étonna un peu, et j'allai prendre des informations à l'écurie. Je savais que la jument d'Eugénie et l'autre petite bête que monte ta femme ordinairement étaient allées chez le maréchal ferrant, à deux lieues d'ici. Fernande avait donc été obligée de monter mon cheval, qui est beaucoup trop vigoureux pour une femme aussi poltronne qu'elle; cela me sembla trahir un singulier empressement d'aller à Tours, et me jeta dans une double inquiétude. Je craignais qu'elle ne se rompît le cou, et, ma foi! c'eût été bien autre chose que tout le reste. J'allai l'attendre à la grille du parc, et je la vis bientôt arriver au triple galop, couverte de sueur et de poussière. Elle fût assez déconcertée en m'apercevant; elle espérait sans doute rentrer et se dépouiller de cet accoutrement de marche forcée sans être remarquée; mais elle reprit courage et me dit avec assez d'aplomb: «Ne trouvez-vous pas que je suis bien matinale et bien brave? —Oui, lui dis-je; je vous fais compliment d'être changée à ce point depuis le départ de Jacques.—Et vous voyez comme je mène bien votre cheval, ajouta-t-elle en feignant de ne pas comprendre. Je me porte vraiment bien aujourd'hui; je me suis levée avec le jour, et, voyant un si beau temps, je n'ai pu résister à la fantaisie de faire cette expédition.—C'est très-joli de votre part, repris-je; mais Jacques vous laisse-t-il courir les champs toute seule de la sorte?—Jacques me laisse faire tout ce que je veux,» répondit-elle d'un petit ton sec; et elle partit au galop sans ajouter un mot de plus. J'essayai de la faire sermonner par ma femme; mais les femmes se soutiennent entre elles comme les larrons; je ne sais ce qu'elles se dirent. Eugénie me pria de ne pas me mêler de cette affaire, et voulut me prouver que je n'avais pas le droit de faire des leçons à une personne qui n'était ni ma soeur ni ma fille; que mes épigrammes étaient brutales et blessaient Fernande, ce qui était contraire aux égards que nous devions à son isolement et aux devoirs de l'hospitalité. Que sais-je! elle me raisonna si bien, que je me tus encore et que ta femme retourna à Tours de la même façon deux jours après, c'est-à-dire hier. Que pouvais-je lui dire pour l'en empêcher, après tout? Et qui l'empêchait de me répondre qu'elle allait tout simplement acheter des gants et des souliers blancs? Eugénie le croyait ou feignait de le croire; or, voici le dénoûment.
Tu sais aussi bien que moi que dans les villes de province tout se remarque, tout s'interprète et tout se découvre. La jolie figure de ta femme avait fait trop de sensation dans les bals pour que les officiers de la garnison ne cherchassent pas à lui faire la cour; et, comme il n'y a pas de meilleures prudes que les femmes qui cachent un petit secret, ils étaient tous repoussés avec perte. Ils la virent passer le premier matin et la suivirent de loin jusqu'à notre maison de ville, comme ma femme appelle son pied-à-terre; ils la virent entrer et sortir, remarquèrent le temps qu'elle y passa, s'informèrent, surent qu'il n'y avait personne dans la maison, et se demandèrent naturellement si c'était pour dormir ou pour prier Dieu qu'elle venait s'enfermer là pendant deux heures. Oisifs comme des officiers en garnison, et malicieux comme de vrais sous-lieutenants, cinq ou six d'entre eux firent si bonne enquête, qu'ils découvrirent une certaine issue de derrière par laquelle sortit, quelque temps après que Fernande fut partie, un jeune homme que l'on ne connaît pas par son nom, mais qu'on a vu à l'auberge de la Boule-d'Or depuis quelque temps. Hier, lorsque la pauvre Fernande retourna au rendez-vous, on attendit que le compère se fût introduit de son côté, et on lui ferma la retraite sans qu'il s'en aperçût, puis on monta la garde autour de la maison, et on laissa sortir Fernande sans l'effaroucher par aucune démonstration hostile; ces messieurs sont tous gens de bonne famille et trop bien élevés pour adresser la parole à une dame en pareille occasion. De mon temps, nous n'aurions pas été si respectueux; mais autre temps, autres moeurs, heureusement pour ta femme. Ces messieurs n'en voulaient qu'à l'heureux rival qu'elle leur préférait. Elle monta à cheval dans la cour après avoir pris la clef du rez-de-chaussée, qu'elle avait demandée à ma femme sous prétexte de prendre un instant de repos dans le salon, pendant qu'on briderait son cheval pour repartir; elle remit cette clef dans sa poche, non sans avoir bien barricadé son amant pour qu'il ne fût dérangé dans sa retraite par aucun curieux, et le domestique qui l'accompagnait, et qui était ou n'était pas dans le secret, emporta également la clef de la cour. Fernande partit au milieu d'une haie de spectateurs qui feignaient de fumer leur pipe en parlant de leurs affaires, mais qui se portèrent aussitôt après en embuscade à la fenêtre du grenier par où l'amant était entré d'une maison voisine. Ils contemplèrent avec grand plaisir les inutiles efforts qu'il fit pour sortir; ils le tinrent longtemps prisonnier, et voulaient, dit-on, le forcer à parlementer en répondant à de certaines questions, moyennant quoi on l'aurait mis en liberté. Il resta muet à tous les appels, à toutes les plaisanteries, et se tint tout le jour tranquille comme s'il eût été mort. Les vauriens d'assiégeants décidèrent qu'on le prendrait par la famine, et qu'on monterait la garde toute la nuit; on posa des postes autour de la maison, et on les releva d'heure en heure comme des factions militaires. Mais le captif, désespéré, fit une sortie à laquelle on ne s'attendait pas, et s'évada par les toits d'une manière qu'on dit miraculeuse de hardiesse et de bonheur. On le vit passer comme une ombre dans les airs, mais on ne put le joindre; et ce matin il a quitté la ville sans qu'on sache quelle route il a prise. Ton ancien camarade Lorrain, qui est aujourd'hui chef d'escadron dans les chasseurs de la garde royale, est venu dîner avec nous, et m'a raconté toute l'affaire non sans un certain plaisir, car il ne t'aime pas infiniment. Je suis monté chez ta femme aussitôt qu'il a été parti; elle s'était donnée pour malade toute la journée et n'avait pas quitté sa chambre. Je lui ai fait une scène de tous les diables, et elle s'est mise en colère comme un petit démon. Au lieu de me prier de me taire, elle m'a défié de t'informer de sa conduite, et m'a déclaré que je n'avais pas le droit de lui parler ainsi; que j'étais un butor, et qu'elle ne souffrirait pas de toi-même les reproches que je lui faisais. S'il en est ainsi, fais comme tu voudras, je m'en lave les mains; mais ma conscience m'ordonne de te dire ce qu'il en est.