Note 1 — CHAPITRE VII. La bibliothèque inconnue.
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Par exemple, il serait permis de rappeler, entre tant d'autres, la découverte de la force vitale centralisée dans tel nœud de notre moëlle, tel mode d'activité de la pensée localisé dans telle couche de pulpe cérébrale [de manière que l'on ôte ou que l'on remet, à volonté, la faculté de discerner, de vouloir, de souffrir, etc., dans le cerveau d'un animal en enlevant ou en replaçant telle tranche de sa cervelle, comme cela se pratique aujourd'hui dans nos Académies de médecine]; la découverte plus ancienne de l'indépendance de l'irritabilité;—la découverte de l'identité des métaux soléliens et des nôtres [découverte obtenue, comme on le sait, par l'analyse chimique des rayons saisis dans la chambre obscure];—la découverte de la sensibilité de l'aimant [par laquelle le geste de l'être vivant se trouve en contact immédiat, cette fois, avec la physique]; la découverte de la reproduction des espèces par les forces créatrices de la nature [c'est-à-dire par les principes métalliques et animés contenus dans un globule de sang, lequel, jeté dans un vase rempli d'eau préparée, y fait germer des centaines d'animaux qui s'y développent, deviennent propres à notre alimentation et sont pourvus d'organes aussi parfaitement emboîtés que ceux obtenus par la génération ovarienne]; la découverte de Neptune dans le ciel [découverte qui est venue confirmer à jamais l'astronomie, comme la découverte de l'Amérique vint confirmer la science physique]; la découverte de la fusion des os d'un organisme dans un autre [grâce à laquelle, en chirurgie, on peut substituer, maintenant, l'os d'un animal à l'os humain d'une si parfaite manière, que, au bout de quelque temps, le premier remplace absolument le second];—etc., etc.
[2] Si l'on voulait analyser attentivement chaque branche scientifique du progrès, l'idée de son importance et son aspect général se modifieraient peut-être beaucoup dans les esprits, et même dans les esprits de ses plus déterminés partisans. Sans établir une théorie de compensations (laquelle, d'ailleurs, ne saurait jamais être rigoureusement exacte, car pour connaître une époque, il faudrait n'être que de cette époque), il serait facile, en s'en tenant à son siècle, de trouver des contradictions dans la plupart des découvertes qu'il présente. Soit une science: prenons celle qui lutte contre la souffrance physique et contre la mort, et qui souvent surseoit l'une et l'autre,—la médecine.
Il est certain que dans les temps modernes les découvertes physiologiques prennent, à l'insu du vulgaire, des proportions inattendues et capables, au plus haut point, de surprendre l'intérêt des penseurs. Jamais la précision dans l'art de guérir ne fut mieux obtenue et ne fut plus généralisée, et personne n'ignore que nos pharmacies sont richement dotées de tout ce qui peut alléger le fardeau de nos maladies.
En résultat, l'on affirme que la durée de la vie moyenne augmente dans plusieurs pays et l'on va jusqu'à fournir des chiffres de cinq, six et sept années...
Cependant, ce principe étant posé que les statisticiens ne peuvent offrir de chiffres exacts que depuis un siècle, sur quelle base solide ou même acceptable peut se fonder une certitude quelconque de cette hausse apparente d'existence,—surtout lorsqu'on mentionne des intervalles d'oscillations durant ce siècle?...—Comment concilier ces chiffres avec les totaux obtenus par les statistiques de la misère en Europe, totaux dont la progression annuelle s'élève d'une manière sensible?—Comment, enfin, accorder cette amélioration de la durée moyenne de l'existence, dans nos pays, avec les immenses quantités d'alcools, de boissons et d'aliments falsifiés, avec les habitations exiguës et mal aérées, avec la grande négligence de l'hygiène, etc., etc.?...
Mais nous devons écarter ces objections qui ne portent pas sur la réalité du problème posé dans toutes les consciences.
La philosophie, n'ayant point de raisons d'État, n'est que sincère dans ce qu'elle affirme et n'admet guère ces façons d'apprécier ou plutôt de jauger la vie humaine.
La durée, ce n'est pas la vie; c'en est une qualité. Sous ce mot, la vie humaine, nous avons l'idée d'action et de pensée. Ce qui fait vivre l'homme, ce sont les liens et les rapports qui l'unissent à ce qui l'entoure; plus ces liens se fortifient, plus la vie se réalise dans l'homme. Or, quels sont les affections, les rapports spontanés et naturels qui lui appartiennent? Rêves ou réalités, nous ne voyons pas plus de quatre éléments de la vie, éléments d'où les plaisirs, les passions, les devoirs, dérivaient depuis six mille ans; ce furent la famille, l'amour, la conscience et l'idéal. Puisque ce sont les éléments naturels de la vie, reste à savoir s'ils se renforcent dans les pays civilisés: dans le cas d'affirmative, nous pourrons avancer que la vie moyenne est en progrès.
Mais nous voyons d'ici le sourire du lecteur, tant le résultat de l'analyse lui est connu par avance. Il est inutile de l'écrire. Les types de la famille sont suffisamment bafoués, chaque soir, dans un millier de théâtres, devant une centaine de millions d'âmes, en Europe, pour qu'on soit édifié sur la valeur attribuée à cette parole par la majorité.—L'amour est devenu quelque peu la poésie de l'hygiène; l'idéal se définirait, pour le plus grand nombre, la foi dans le présent. Pour ce qui concerne la conscience et la morale publiques, il suffit d'ouvrir l'un des Codes. Prenons celui de France, par exemple. Il compte environ quatre-vingt mille lois. Nous demandons simplement ce que pourraient bien être la conscience et la morale publiques dans un pays de trente-huit à quarante millions d'âmes, lorsqu'il faut quatre-vingt mille lois, un millier de tribunaux toujours exubérants d'affaires, cinq ou six cent mille baïonnettes et quarante ou cinquante mille hommes de police pour les y maintenir?...
La durée de la vie moyenne augmente?... En le supposant, il faut avouer que cette augmentation coûte cher. L'homme a voulu s'affranchir de vieux préjugés; il désirait «épurer son idéal,» devenir libre, enfin,—suivant son indéfinissable expression.—Le voilà servi à souhait: il n'y a plus que l'artificiel. Les crimes aussi diminuent;—mais les vices augmentent et l'homme arrive toujours à perdre en profondeur ce qu'il gagne en surface.
Revenons à la médecine. En face d'une question décisive,—soit celle du sang humain, par exemple,—la science paraît se troubler. Or, en définissant les divers modes de manifestation, les nombreuses variétés de symptômes sous lesquels apparaît son affaiblissement, par le terme vague et général, la chlorose, on trouve,—suivant l'estimation de praticiens éclairés et d'après le recensement des maladies modernes,—on trouve que c'est par millions que les chloroses se comptent en Europe; ce qui induirait à penser, quoi qu'en puissent dire les zélateurs d'une statistique erronée et embryonnaire, que les forces de constitution décroissent dans les générations humaines en raison du développement intellectuel des sociétés.
L'on objectera que le «remède suit le mal!» On mentionnera, par exemple, la découverte du traitement des chloroses par le fer. Les docteurs désintéressés répondront au sujet de l'efficacité du fer. Sur deux sujets choisis et traités dans des conditions identiques par le fer (présenté sous toute formule, lactate, iodure, citrate, etc., peu importe), le résultat sera la mort de l'un et la guérison de l'autre, sans qu'il soit humainement possible de déterminer la raison de cette différence. Ce qui échappe dans l'expérimentation médicale est de même nature que ce qui échappe en métaphysique, et ce qu'on appelle éléments, forces, principes, ne répond pas à ce titre; mots inexacts, et rien de plus! Des éléments?... D'où vient, alors, qu'ayant tous les éléments du sang humain, on n'en puisse distiller une goutte?... D'où vient qu'il soit permis de mélanger indéfiniment de l'acide nitrique, du graphite, de l'eau, etc., sans obtenir de la chair avec cette composition?... D'où vient qu'on puisse manier les phosphates de magnésie, de chaux et de soude en les combinant avec le reste des éléments laissés par la décomposition de toutes les parties du squelette sans arriver à fabriquer de l'os avec ces moyens? Qu'est-ce que des principes impuissants qui ont besoin d'autre chose que d'eux-mêmes, à ce qu'il paraît, pour produire leurs conséquences? Tout cela nous rappelle une parole bien connue de l'un des plus illustres et des plus profonds docteurs de ces derniers temps; sur le lit de mort, il formulait ainsi sa conclusion triviale et suprême: «Tenez-vous la tête fraîche, les pieds chauds, le ventre libre, et moquez-vous des médecins.» Plaisanterie de moribond, d'accord; mais y a-t-il beaucoup de médecins qui n'en diraient pas autant? Il est à remarquer d'ailleurs que ceux qui doutent d'une science sont presque toujours ceux qui paraissent avoir fait de cette science le but de leur carrière.
Au total, ce que la médecine aurait découvert de plus nouveau et de plus clair, c'est qu'un régime sobre et réglé, des aliments sains, de l'exercice, un air pur, le calme des mœurs et un bon tempérament peuvent conduire à la centaine. Malheureusement, cette excellente maxime,—que nos premiers parents ont cru devoir nous léguer,—tout en demeurant l'axiome fondamental et la conclusion définitive de la science, est devenue très difficile à mettre en pratique pour les cinq sixièmes des individus. Les populations croissantes, les difficultés économiques, l'organisation étrange des métiers, des moyens d'existence et le genre de vie moderne excluent et mettent hors de portée pour des millions d'âmes jusqu'à la possibilité de pratiquer une hygiène sortable. Condamnés à subir plus fréquemment que les anciens les plus tristes maladies, nous arrivons peu à peu à un système universel de guérisons et de drogues qui rendra les générations débiles, appauvrira la vitalité humaine et enfin hâtera l'apparition d'un second terme dans la progression de la durée. Qui peut dire, en effet, que la statistique de la vie ne se balance pas sur deux termes? Sur une progression ascendante et descendante, comme toute chose, et que nous ne marchons pas vers ce premier terme d'une période de diminution?
Il est évidemment certain (pour ceux qui, réduisant d'un coup d'œil toutes les petites aberrations arbitraires à leur dénominateur commun, savent que d'un mot dévoyé de son acception réelle, peut partir une irradiation indéfinie de sottises), il est, disons-nous, certain que, étant tenu compte de la hausse naturelle des populations, la mortalité suit avec sa fidélité ordinaire et ponctuelle la progression des dénombrements, tout comme autrefois. Le nombre et la variété des maladies augmentent en germes cachés, l'homme se créant des habitudes, conséquences des autres branches du progrès, et l'explosion d'une débâcle imminente ne doit, certes, pas être considérée comme absolument impossible.
Non seulement les anciens nous surpassèrent, de l'aveu des modernes, dans leurs théories hygiéniques et dans leurs applications de ces théories, mais, dans l'art de guérir leurs maladies, l'expérience paraît démontrer qu'ils réussissaient dans la même proportion que nous. Il ne faut pas omettre, d'ailleurs, que même de nos jours les anachorètes perdus dans les Thébaïdes, les empiriques et les jongleurs de l'Orient, les derviches de la Haute-Égypte, etc., ont aussi leurs manières extra-scientifiques de guérir les plus horribles maux qui aient jamais affligé notre espèce, et cela d'une façon bien autrement rapide et radicale que ne guérissent les médecins d'Europe.
Il va sans dire que nous ne pouvons entrer ici dans les moindres développements, et qu'il ne nous est même pas permis d'indiquer d'une façon sommaire l'état d'une seule question actuelle. Nous avons le regret d'être obligé de passer vite, et nous n'avons d'autre prétention, dans ces notes, que celle de formuler à grands traits un point de vue possible.
La médecine est liée à la chimie d'une telle sorte qu'on pourrait avancer que l'une est en face de l'autre. Prenons un détail de cette nouvelle science: nous sommes arrivés en chimie à résumer le mystère,—ou du moins l'une de ses parties les plus abstraites, sur l'hydrogène: on est à peu près certain, aujourd'hui, que le poids atomique de tous les corps n'est qu'un multiple exact du sien. Or, qu'est-ce que l'hydrogène?... Une qualité!—Toujours des qualités; jamais de principes! «C'est la devise et la justification du progrès indéfini!...» s'écrient les cent ou deux cents millions d'hommes qui peuplent chaque jour, du matin au soir, les trois cent mille cafés de l'Europe et qui ont la bonté, après avoir ruminé synthétiquement une masse indigeste de gazettes, de donner humblement le ton à l'Esprit humain.—Il suffit d'affirmer ce qu'ils disent pour en voir l'incertitude. Dans tout cela, certes, il y a une chose fort belle et fort mystérieuse: c'est le sérieux de l'humanité créant une logique en toute chose, sans savoir pourquoi, ni comment; mais, comme le disaient dernièrement des astronomes en proie au saisissement de nous ne savons plus quelle alerte céleste: «Est-ce bien avoir raison que de n'avoir pas le temps d'avoir raison?» Ah! nous nous amusons dans les ténèbres à reculer d'insignifiantes décimales; nous croyons comprendre un phénomène parce que nous le nommons suivant telle condition de notre langage, comme si c'était là son vrai nom! Les choses restent aussi cachées qu'autrefois et l'on n'y voit réellement clair nulle part dans ce siècle de lumières; témoin ces deux savants qui, stupéfaits d'une question de physique, se disaient l'un à l'autre (et quelques-uns peuvent avoir entendu citer le fait en 1861, par un éminent rationaliste, aux cours de chimie du Collège de France,—au front de la planète et de l'humanité scientifique):—«L'absurde lui-même n'est peut-être pas impossible.»
Voilà donc le cri suprême que la raison est contrainte, à chaque instant, de pousser aujourd'hui, après six mille ans de labeurs et de rêves, ce qui ne laisse pas que d'engendrer certaines réflexions au sujet de l'authenticité du progrès.
Ajoutons, en passant, que nous avons bien peu de spectacles capables de lutter en splendeur avec Babylone, Memphis, Tyr, Jérusalem, Ninive, Sardes, Thèbes, Ecbatane, etc., etc., et que, sous le rapport de l'esthétique, les modernes le cèdent aux anciens. D'autre part, la massue du vieux Caïn se déguise, mais la flèche, l'épée ou le canon s'entre-valent; les engins de meurtre s'universalisant, la supériorité disparaît: le progrès devient compensation. «Nous marchons à l'abolition des guerres!» disent les «agrandisseurs de l'horizon intellectuel».—Il faut avouer qu'on ne s'en aperçoit pas beaucoup jusqu'à présent.
L'homme ne se nourrit pas seulement de pain: qu'est devenu l'idéal? Nous ne le trouvons plus nulle part, même dans les cieux. Pareils au Jupiter olympien, les penseurs ne daignent rien voir.—Eh! loin de nous l'idée absurde de nier lourdement le progrès: L'homme qui mit un pied devant l'autre créa le progrès. Mais que le progrès puisse sortir d'un cercle excessivement restreint, ou démontrer autre chose que notre dépendance indéfinie et notre ignorance finale, c'est ce qu'il est permis de révoquer en doute. On fait trop bon marché de la science des anciens; on s'imagine volontiers une grande différence entre leur niveau philosophique et le nôtre. Reste à savoir si le calme au sujet de l'idée de Dieu est un progrès, ce que personne ne pourrait démontrer d'une manière très nette. L'immensité leur était aussi bien inconnue qu'elle est inconnue pour nous autres! et, en se rappelant le moindre détail d'astronomie, on s'aperçoit qu'ils s'occupaient, avec méthode et ferveur, de la grande question.—Par exemple, il y a deux mille ans,—pour citer un fait entre mille,—l'observateur d'Alexandrie, ayant inventé la sphère armillaire moderne et fixé, par à peu près, l'obliquité de l'écliptique, obtenait pour l'arc du méridien compris entre les tropiques une expression où la science actuelle précise à peine une inexactitude à peu près insignifiante. En vérité, les pas que nous avons faits dans presque toutes les sciences pourraient se représenter par les deux petites virgules de différence entre un calcul de vingt siècles et le nôtre. Il y a quatre mille deux cents ans, les Chaldéens trouvaient leur triple zaros lunaire après des calculs nécessairement assez compliqués.
Les Juifs étaient fort au courant de la période de nos années, qu'on prétend avoir été découverte par nous ne savons plus quel moine scythe ou lapon en l'an 500 de notre ère: il suffit de jeter les yeux sur leurs livres pour le voir.—Il y a trois mille ans, les Chinois remarquaient la mobilité de l'écliptique en observant l'aiguille d'un cadran solaire, et l'invention de ce cadran se perd dans la nuit de l'histoire. Il y a deux mille deux cents ans, les Babyloniens en découvraient encore d'ingénieuses variétés. La découverte des précessions équinoxiales date de deux mille trois cents ans; sans le prétendu hasard qui nous a fait «découvrir» l'optique, il y a cinq siècles (laquelle remonte à trois mille ans d'après les traités d'optique de Ptolémée), et, par suite, la science des réfractions de la lumière, nous ne saurions pas grand'chose de plus que les anciens en astronomie.
Et que savons-nous, malgré cela? Nous connaissons quelques millions d'étoiles ainsi qu'une partie des phénomènes de leurs évolutions variées: les enfants d'aujourd'hui, plus analystes que les petits pâtres chaldéens, peuvent, en divisant une seconde au degré sur le parcours d'un rayon, savoir la distance qui nous sépare de chacune d'elles, et peser la substance dont elles sont composées en calculant la force d'attraction les unes des autres.—Cette affirmation que tout le système solaire,—que l'Univers, comme on dit,—ne pèse pas seulement un sextillion de livres (s'il est vrai que deux et deux fassent quatre), pourrait même, selon nous, éveiller un sourire dont le scepticisme convenu ne serait pas tout à fait exempt d'horreur.
Oui! nous avons analysé le faisceau d'angles lumineux qu'un rayon parcourant près de cent mille lieues par seconde vient projeter sur notre œil après avoir franchi, durant au moins dix ans, les vastes abîmes de l'éther et les dix mille kilogs d'atmosphère dont l'œil humain supporte la pression, et nous avons perfectionné nos lentilles, inventé les polariscopes, rapproché un peu le ciel: ce qui revient à dire, au fond, que nous jouissons, grâce à nos puissants instruments obtenus par tant de travaux, de sang et de veilles, d'une vue un peu meilleure que celle de ces Allemands qui, au dire de la science, distinguaient à l'œil un des satellites de Jupiter, les anneaux de Saturne, et qui marquaient, un crayon à la main, des distances de nébuleuses. Le télescope est peut-être comme la béquille de nos yeux affaiblis et malades! Qui sait jusqu'où les premiers hommes voyaient naturellement? Que le monde soit âgé de six mille ans, ou d'autant de milliards de siècles, tout cela se vaut sous la réflexion: il faut toujours en venir au commencement, c'est-à-dire au non-sens, au mystère, à l'immémorial, à l'absurde. Les données que nous avons aujourd'hui dans le détail du ciel, ou dans ses lois générales, seront renversées demain, peut-être, par d'autres données et d'autres lois,—et voilà tout notre substratum.
Déjà des critiques s'élèvent et d'une manière très suffisamment spécieuse pour être digne d'attention.
Cependant, bien que la plupart des astronomes regardent le firmament comme l'anatomiste regarde un cadavre, il n'en est pas moins resté superbement inconnu. Mais on dirait que le public n'a plus le temps de penser à lui! A peine ressentons-nous quelquefois son vertige divin! Les Chaldéens concevaient la grandeur des rapports qui peuvent nous unir à son silence. «Imaginations de pasteurs grossiers!» dit-on. Mais toute réalité suppose une imagination antérieure qui l'a pensée.—Où commence, où finit l'imagination? Ce qu'elle voit, est ou n'est pas: si ce n'est pas, comment se fait-il qu'elle puisse le voir?... Si c'est au contraire, qu'est-ce que la réalité d'un corps peut ajouter de plus à la sienne, pour nous, puisque tout finit par disparaître pour nous?
Ah! les enfants de la Chaldée, errant sur les montagnes au milieu du vent nocturne, la ressentaient bien, cette poésie qui est la conscience de la nature, et ils avaient bien raison d'attacher, d'un regard de foi dépassant les progrès futurs, leurs obscures destinées au cours lumineux d'une étoile, et de créer ainsi, dans tout l'infini de leur pensée, un rapport irrévocable de leur humilité à sa sublimité.
[3] Le moi.—Voyez Fichte, la Logique.—Voir aussi Traité des Sensations, par l'abbé de Condillac, et Lélut, Physiologie de la Pensée.
[4] Voir Schelling, Idéalisme transcendantal, et ne pas tenir compte de ses notes (dans l'Appréciation des Œuvres de M. Cousin) au sujet de Hégel, notes dans lesquelles se trouve cette proposition: «Ce qui est est le primitif; son être n'est que l'ultérieur,» etc.,—attendu que ceci n'est d'aucune nécessité, ne se prouve point et ne se pense pas plus que la proposition de Hégel.
[5] Voir Hégel, logique, la Science de l'Être. L'identité de l'être et du néant, considérés dans leur en soi vide et indéterminé. Les personnes qui ne sauraient pas l'allemand peuvent consulter la belle traduction de M. Véra, l'un des monuments philosophiques de ce siècle.
[6] Ceci soit dit sous le critérium hégélien, et avec une réserve dont l'explication devra être donnée dans le second volume de cet ouvrage.
[7] Fatalité est pris ici dans le sens de concordance fâcheuse, de forces de circonstances, et non sous un autre point de vue.